I. s deux amis étaient assis devant une petite
— Eh bien, assieds-toi là, sur ce divan ;moi, je me placerai à les pieds, et je le jmrlerai comme aux jours heureux de notre enfance, \eu\-lu?
Laura obéit docilement, et un moment après elle aliaiidnniKiit ses deux mains à Haymonde qui s'était assise à ses pieds.
— Commence, couimcnce! reprit M"' Pradié, le sein nonllé, la voix haletante.
uv. 87. — nEiint; zacconb. — i.a hllk dks camf.i.ots. — éd. i. rimtf Kr c'«. liv. 87
— Tu te rappelles, n'est-ce pas, commença Raymonde, le sanglant T-vénemcnt où M. Desgranges faillit périr et où il laissa sa raison?
— Oui, oui, je me rappelle, dit L;nira en tressaillant involonlairement.
— M. Desgranges était accompagné d'un homme de confiance nomm' Beauchamp, qui fut trouvé assassiné à l'arrivée du train à Angoulême.
— Après... après.
— Pendant une année, malgré les recherches de la police, il fut impossible de découvrir le mystérieux assassin... mais, depuis quelques mois, certains indices ont été recueillis et il paraît qu'on est sur sa piste... Toutefois, on hésite encore.
— Pourquoi?
— Parce que les présomptions qui s'élèvent contre lui, si redoutables qu elles soient, n'ont point semblé suffisantes pour autoriser une pareille mesure, et que le juge d'instruction attend. En seml^lable matière, on ne saurait procéder avec trop de circonspection, d'autant plus que l'homme soupçonné occupe uneposition relativement considérable dans la société parisienne.
— Ah!
— Et qu'une erreur serait terrible!
Laura eut un sourire ironique.
— Eh bien! ceci est l'affaire de M. Ménager, dit-elle d'un ton contraint; et j'avoue qu'il m'est impossible de m'associer à ses perplexités... J'ajoute que je cherche vainement dans quel but tu me racontes cette histoire, et je me demande en quoi elle peut m'intéresser.
— Je vais être plus explicite, alors : car on a tout lieu de croire que l'assassin de Beauchamp s'appelait Mario — et qu'il portait, à Paris, le titre de comte de Presle.
A cette réponse, Laura jeta un cri épouvanté, et elle se dressa, les doigts enfoncés dans ses cheveux, livide, la gorge serrée, avec un regard où passèrent des lueurs de folie.
— Ah! l'abominable blasphème! s'écria-t-clle, éperdue et frisonnante. Mario! le comte! assassin... maintenant ! Ah! les misérables... mais où sont-ils donc. . . au fond de quels repaires se dérobent-ils ? Mario ! ils osent accuser Mario ! Vraiment, c'est à se demander si cette accusation où le ridicule le dispute à l'infamie, ne vient pas de BicAtre ou de Charenton. — Et pour accueillir de semblables horreurs, on trouve des magistrats qui ne craignent pas de jouer avec l'honneur et la vie de leurs victimes!... Mais où se réfugier, si la vertu et la loyauté peuvent être exposées à d'aussi odieuses alteinlcsl
— Laura! supplia Raymonde.
— Laisse-moi, ri'qiondit M"° Prnilié... Mon Dieu... ipiand il est \einiloiilu
riieure, peut-être devinail-il rufli-oyable soupçon dont il est menacé I et il me l'a cachéj craignant de me faire horreur!
— Tu ne nven veux pas, insista son amie?
— Moi! t'en vouloir! Ah ! je serais bien plutôt tentée de te remercier. Pauvre et cher Mario! je n'aurais jamais cru que je pusse l'aimer davantage. Mais désormais, puisque je sais ce dont on l'accuse, c'est moi qui le défendrai, en le couvrant de mon amour.
Et prenant brusquement les mains de Raymondc :
— Voyons! poursuivit-elle, puisque tu sais tout; dis-moi aussi pourquoi, le croyant coupable, on ne l'a pas encore arrêté?
■ — Il le sera demain.
— Tu me trompes. ^
— .l'en suis sûre.
— Demain, en prison !
— 11 est mandé au cabinet du juge d'instruction, et à l'issue de sou mterrogatoire, il sera retenu.
Laura mordit ses lèvres, pour arrêter ses sanglots, ses mains se crispaient sur l'clolTc de son corsage, un voile obscurcissait sa vue, elle n'y voyait plus...
C'était poignant.
Enfin, tout à coup, une idée traversa sou cerveau, et elle courut à une table où elle se mit à écrire quelques lignes à la hâte, qu'elle plaça sous une enveloppe.
— Que fais-tu? interrogea Raymonde inquiète.
— Je lui écris, répondit Laura.
— Dans un pareil moment! c'est te compromettre. Laura jeta un éclat de rire qui sonna faux.
— Tout l'abandonne! il n'a plus que moi, répondil-elle; je veux qu'il saclie que je lui reste fidèle.
— Quel est Ion projet?
— Tu le sauras.
Elle poussa en môme temps le bouton de la sonnerie éleclriqui', et quand la femme de chambre fut devant elle :
— Celte lettre! ordonna-l-elle, d'une voix impérieuse, tout de suite, à son adresse.
Dans celte Icllre, il n'y avait que ces mots :
— << Ce soir, à nouf heures, je serai chez vous, atlendez-moi. »
692 LA FILI.i: DliS CAMEF.OTS
Jardins de l'Alcazar, délices des rois Maures,
Que j'aime à promeuer, sous vos vieux sycomores,
Les rêves amoureux dont s'enivre mon cœur.
Les promeneurs qui passaient, ce môme jour-là, vers six heures, sur le boulevard de Strasbourg, le long de Y Hôtel Brady, purent entendre une belle voix de baryton détailler avec art ce récitatif du roi Alphonse de Castille, dans la Favorite.
C'était Caminade, qui avait réintégré son domicile ordinaire, et qui envoyait aux échos les airs favoris du rôle dans lequel il avait établi sa notoriété.
Maintenant qu'il n'était plus détenteur de la précieuse cassette, l'ex-baryton pouvait aller et venir dans Paris, sans redouter aucune agression, et il s'était empressé de reprendre ses chères habitudes.
Il était retourné chez la Cagnotte oii il avait constaté la douce intimité qui régnait entre le vicomte de Breuil et la jolie artiste; on l'avait revu au café de la Chartreuse à l'heure de l'absinthe; et, sur l'invitation qui lui en avait été faite par Horace, il s'était même présenté au cabinet du juge d'instruction.
M. Ménager l'avait reçu avec une extrême bienveillance; Caminade lui avait raconté à son tour le voyage de Paris à Bordeaux; l'incident d'Angoulême, et ce qui s'était passé, quelques jours auparavant, dans les souterrains du château de Longueville.
Cette partie de sa déposition était surtout importante, car ce qu'il avait vu, éclairait singulièrement le rôle que chaque acteur avait joué durant la terrible nuit.
Il n'était pas possible de nier.
M. de Presles et Lambert se trouvaient bien là!... et Caminade n'était pas tout à fait bien remis encore de la blessure que lui avait faite le revolver du comte.
M. Ménager loua beaucoup l'ex-baryton du courage qu'il avait déployé en cette circonstance, et regretta que tant d'énergie et d'adresse eussent été dépensés en pure perte, puisque la cassette lui avait été finalement enlevée !
— Et vous êtes certain que c'est Lambert qui a commis le vol? demanda le juge-
— Si j'en suis sur!... répondit Caminade. . Vous pouvez m'en croire; et celui-là ne le portera pas en paradis, je vous en donne mon billet.
— Espérez-vous donc rentrer en possession de la cassette? Caminade cligna de l'œil.
— Ça, c'est mon affaire! répondit-il avec un sourire narquois.
— Mais quel moyen?
— J'ai mon idée! et si vous le permettez... je la garderai pour moi.
— Je n'insiste pas... seulement... ne disparaissez plus sans nous prévenir... d'un instant à l'autre, nous pouvons avoir besoin de vous... et dans ce cas...
Caminade s'inclina.
— Hôtel Brady, monsieur le juge, répondit-il; on me trouvera toujours, Hôtel Brady.
— C'est bien, vous pouvez vous retirer.
C'est à la suite de cet entretien que Caminade était rentré chez lui, et qu'il vocalisait agréablement en attendant l'heure du dîner.
Cela ne dura pas longtemps.
Comme six heures sonnaient, il quitta sa chambre et se rendit au café de la Chartreuse, où il alla prendre son absinthe; puis, ayant allumé un cigare, il se dirigea vers le boulevard Sébastopol et gagna lentement la rue de Rivoli.
Une fois là, il tourna à gauche, traversa la place de l'Hôtcl-de-Ville, et s'engagea sur les quais, jusqu'à la hauteur de l'église Sait-Gervais.
C'est en cet endroit qu'aboutit la rue GeoiTroy-Lasnier.
Il n'alla pas plus loin.
Seulement, après avoir jeté un regard vif et prompt sur les premières maisons de la rue, il en avisa une qu'il reconnut probablement tout de suite, car il avança alors d'un pas résolu et ne s'arrêta que lorsqu'il eut atteint cette maison dont l'aspect l'avait plus particulièrement frappé.
C'était celle dans laquelle Lambert s'était réfugié, la nuit du vol.
Elle lui avait été désignée par Bridard, et il savait, par le vieux camelot, que Lambert, porteur de la cassette au moment où il y était entré, ne l'avait plus sur lui quand il en était sorti, deux heures plus tard !
C'était donc là qu'il avait dû la cacher.
Or, par une coïncidence bizarre, d'aucuns diraient providentielle, il se trouvait que Caminade connaissait ce garni.
Ce bouge !
Le pauvre garçon en avait connu bien d'autres.
Mais celui-ci était tenu par un ex-cabotin, ancien choriste famélique, qui avait roulé un peu partout, vivant avec une ancienne danseuse éreintée, laquelle avait (lui par mourir, en lui laissant une trentaine de mille francs gagnés par tous les moyens possibles !
Caminade avait connu le triste couple, à l'époque où il était, lui, dans toute la splendeur de sa ronommée... et Langhimé lui avait voué une de ces
LA Ml.l.K IJES CAMlil.OTS
admirations respcctueuscmçnt naïves qui avaient résisté à la dégringolade du pauvre baryton.
De loin en loin, ils s'étaient revus ; dans les moments de dcche^ Caminade était toujours assuré de trouver le couvert et le gite chez son ami Langluraé, et les deux anciens copains éprouvaient toujours un vif plaisir à se rencontrer. Us parlaient du bon temps d'autrefois; des villes de province qu'ils avaient habitées et repassaient, attendris et souriants, les gais épisodes de cet éternel roman comique des comédiens en voyage.
Aussi, quand Langlumé aperçut la joyeuse figure de Caminade dans If cadre de la porte qu'il venait d'ouvrir, ne put-il retenir un cri de satisfaction.
11 se leva vivement et courut à lui.
— Ehl c'est ce brave Caminade! s'écria-t-il de sa voix de basse profonde; ma foi, je pensais à toi, pas plus tard qu'hier.
— A quel propos? lit l'ex-baryton en répondant avec effusion aux avance.'^ de son ami.
— Il y a si longtemps qu'on ne t'a vu.
— C'est vrai.
— • Tu as donc voyagé?
— Un peu.
— Enfin, te voilà de retour! et tu viens me voir; à la bonne heure. Et il se pi'it à le regarder avec une sorte d'admiration attendrie.
— Ce diable de Caminade, ajouta-t-il d'un ton enthousiaste; je ne sais pas comment tu fais, toi! tu ne changes pas... Ah çà ! j'espère que tu viens me demander à diner! Justement, j'allais me mettre à table.
Caminade sourit.
— Ce n'est pas précisément cela, répondit-il; car, aujourd'hui, c'est moi qui régale.
— Toi... oh! oh! tu es donc riche?
— Il y a des moments comme ça, et il faut se hâter d'eu proliter.
— Mais j'avais justement là un haricot de mouton qui mijote... tu sais! le haricot de mouton ! je me rappelle que tu l'adorais!
— Je l'adore toujours et nous le mangerons, répondit Caminade, avec belle humeur; seulement tu y ajouteras deux douzaines d'huîtres, une choucroute bien garnie, un pâté, une bouteille de chablis et deux bouteilles de cacheté, que tu iras prendre derrière les plus vieux fagots... Tiens ! voilà toujours un louis; nous réglerons après.
Langlumé reçut sans objection les vingt francs qu'on lui offrait, et immédiatement il donna des ordres pour que l'on mit la table et que l'on pressât le diner. i
Ce ne fut jias Umj,'.
Un quart d'heure plus tard, les deux amis étaient assis devant une petite table que l'on avait dressée dans la salle à manger, et, après avoir avalé une bonne soupe à l'oignon, ils attaquèrent les huîtres.
Pendant les premières minutes, on parla peu; Langlumé et Caminade avaient, l'un et l'autre, un robuste appétit; la choucroute disparut rapidement, ainsi que les saucisses de Francfort, dont on l'avait flanquée, et ce ne fut qu'en apercevant le haricot de mouton que les deux amis se permirent de souffler.
Ils choquèrent leurs verres, et burent à leur santé réciproque.
Jusque-là, Langlumé ne se possédait pas... et de temps en temps, entre deux bouchées, il enveloppait l'cx-baryton d'un regard brillant.
Il y avait longtemps qu'il ne s'était trouvé à pareille fête.
Le célèbre Caminade, celui qui avait été jadis la gloire de Toulouse et l'ivresse de Bordeaux.., il était là, devant lui : il le tutoyait, comme autrefois; il choquait son verre contre le sien.
Toutefois, quand la bonne eut déposé sur la table le nouveau plat dont le fumet invitant s'était répandu dans la petite salle, un voile passa sur ses yeux et une ombre glissa sur son front.
D'un geste mélancolique il indiqua le haricot de mouton et secoua la tête
— Tiens! dit-il, d'une voix tendrement émue... Ça, c'est plus fort que moi... Chaque fois que l'on me sert ce plat-là, je pense à Séraphita!
— Ta femme! dit Caminade.
— Oui! ma pauvre défunte... C'était son plat préféré, à elle aussi... et il fallait toujours qu'elle y mît la main... te souviens-tu deçà?
— Parbleu.
— Pauvre Séraphita.
L'ex-baryton haussa les épaules et remplit les verres en fredonnant mpzzo voce ce passage de Faust :
Allons, ami, point de vaines alarmes, A ce bon vin ne mêlons point de larmes. Buvons, trinquons, el qu'un joyeux refrain Nous mette en train!...
Il n'en fallait pas davantage : la mélancolie du vieux choriste s'évanouit, ei une béate satisfaction se répandit sur ses traits.
— Comme c'est envoyé, dit-il... Ah! ce Caminailc. il n'y a que lui : in a\ais cent mille francs dans le gosier.
— Oui, ré]iliqna l'cx-barylon... mais je les ai a\ali's.
— Quel lali'iit... et quel triomphe... le rappelles-tu?... Moi, je n'ai rii-ii oublié... et que de lettres, tous les soirs, chez le pipelet du lliéàlre.. .\h ! mes
amis!... il n'en restait plus pour les autres, quoi!... ni pour Val.i.'ui!lier, lelénor; ni pour Tabard, le jeune premier... quels nez, hein!
Caminade souriait, modeste, et ne cherchant pas à imposer silence à son ami, il s'enivrait silencieusement à tous ces souvenirs de sa jeunesse enfuie et de son talent perdu.
Langlumé ne pensait plus au haricot de mouton, et s'oul)liait lui-même à l'évocation de ce passé lointain.
— Vois-tu, disait-il àCaminade, je vivrais cent ans, que je me rappellerais toujours le soir, oîi tu chantas, pour la première fois, le roi Alphonse, dans la Favorite.
— Ah! la Favorite! murmura l'ex-baryton, comme s'il eût rêvé tout éveillé.
— C'était à Bordeaux.
— Le 20 janvier 1860.
— Moi, je faisais au premier acte, un religieux de Saint-Jacques de Compostelie.
Pieux monastère, De Ion sanctuaire.
Que notre prière Monte vers les cieux.
Puis, au trois, un des seigneurs de la cour; et c'est nous qui chantions le fameux chœur :
Ah! que du moins notre mépris qu'il brave A son orgueil vienne mettre une entrave Que nul de nous ne cherche sa faveur.
Qu'il reste seul!...
(une, deux, trois.)
avec son déshonneur.
— A ton tour, s'écria Caminade, sais-tu que tu as toujours un bon creux!
— Oui, répondit Langlumé et je l'ai joliment entretenu, ce creux-là! — Mais qu'est-ce que c'était que ça? — Quand tu paraissais, il n'y avait plus que toi.
Léonor, pourquoi tristement baisser les yeux?
Et tout — et le reste. — C'était des bravos, des trépignements. Si tu avais eu une voiture, on l'aurait dételée. — Ah c'est égal!... Ça été le bon temps, et maintenant...
— Maintenant, repartit Caminade, tu as une bonne maison dans les mains,
gy«*fnii»;
Il lui saisit les ilcui nuiius, qu'il serra comme ilaus un é
tau. (,!'. 703.^
(le quoi tp plains-tu? il y en a tant, des autres, qui traînent la savate, crèvent la misère, et ne savent pas le matin où ils coucheront le soir.
— Ça, c'est vrai.
— Mémo, continua Cainiiiade, j'en pourrais citer quehpies-uns qui sont dans une situation plus tri^te encore.
— A qui le dis-lu?
Liv. 88. — l'i.-.r.iu: zacsone. — i.a fili.k hes cuiei.ots. — kd. j. holik ct c". liv. 88
608 I.A MI.I,!; lli;s riAMKLOTS
-^ Tu tlois en voir (ju(!!(;iu!!ni>, de ceii\-là. ---^ Partiiou! el pa» plus taril qu'lsior.
-- Tu on as ivou un"?
-- C'(3si cela,
= Comment it'appellO'hil?
^= Lambert,
Caminatlo w disposait ù prenJiv fon eafo; il ivposr la tasse sur la tublc. -= Lambert! rt^pôta-t'il on tivs-iaithint; Iule contrais? .= Nous avons éti\ ensemble en AlgiM'ie, avec Uubuurquoj'.
^- Et il vient te voir?
-= Ouekjuefois, = Ma»s hier?
LaBglumô posa un doigt sur ses lèvre?.
XHY
-^- Ça, c'est une auttt) affaire, clit=U, ea baissant instlnetivement la voix,
-^ Qu'ya-t-il dono"?
=» Ji© ne sais pas si je dois le dire,
-= A «n vieux, camarade î
-- C'est t|\je-.,v
— - Eh biea,,, Be te gdae pa*. nm bon luaglumé ; je vais te mettre à l'aise ; ear û Je suis venu aujourd'hui, e'est précisémejal pour i© parier de ce Lambert.
^ Toi!
-= J'ai appris bien des choses sur lui. Il file ua mauvais coto«>; et j'aî craint. Qik moinent, que tu te fourres dans de mauvais draps. Voilà pouiNjttoii je §uis ki.
— Mais ((ue peut^îl aveiir fait?
= Pis-.moi d'abord ce que tu sais de Lambert, et moi je te diraî easuite ce ^ui se passe.
En parlant, ainsi, Caminade avala une longue gorgée de café mêlé d'un excellent cognac, pendant que, de son côté, Lan.ùlumé se versait un verre de kirsch.
— Il faut dire d'abord, reprit ce dernier peu après, qu'il y avait queUiue temps que je n'avais vu le Lambert; la dernière fois qu'il était veau, j'avais remarqué qu'il avait le gousset bien garni, et quand je lui eus demandé à quel métier il gagnait tant d'argent, il m'avait répondu d'une façon qui ne me satisfit que médiocrement.
— Que faisait-il?
LA FILLi: DES CAMELOTS 699
- — Rien! Et nous savons, pas vrai, qu'à ce métier-là, on ne collectionne pas des titres de rente.
— Enfin...
— Enfin, ça m'avait paru louche... et nous nous étions quittés sans nous dire au revoir.
■ — Après, après...
— Après? eh bien, il est revenu. C'était au milieu de la nuit; il était fait comme un voleur ; il me demanda une chambre ; on lui donna le 23 et il v monta. Mais il paraît qu'il n'avait pas l'intention d'y moisir, car au bout d'une heure je l'entendis dégringoler l'escalier et frapper à la porte du bureau. Ça n'était pas naturel ; je le questionnai et il me répondit
— Quoi?
— Que, toute réflexion faite, il allait coucher ailleurs; que, pourtant, comme il portait des valeurs importantes sur lui, il né tenait pas à éfi'e attaqué en route et dépouillé; qu'il allait me faire le dépôt des valeurs en question, et que lorsqu'il viendrait les reprendre, il me donnerait une récompense honnête.
■ — Et tu as accepté?
— Sans doute.
— De sorte qu'il t'a remis la cassette?
Langlumé fit un mouvement et regarda Caminade avec une pointe de défiance.
— Qui t'a dit que c'était une cassette, interrogea-t-il stupéfait; tu as donc eu connaissance de la chose ? '
— Eh I certainement...
— Lambert t'a dit...
— Lambert ne m'a rien dit, mais je t'expliquerai comment je sais tout.
— Cependant...
— Voyons! réponds... quand Lambert doit il revenir'.'
— Aujourd'hui.
— *• El tu ne l'as pas vu?
—■ Pas eiïcore.
— Eh bien! il ne viendra pas.
— Parce que, à l'heure qu'il est, il doit être arrêté.
— Lui ! qu'a-l-il l'ait?...
— Il a volé !
— Quoi donc?
— Celte cassette.
— A qni?
— \ mnt. . .
Lanj^'lnmé se rejeta en anjère, et eut comme un éblouis.<!emcnt.
700 LA l'ILLK IJES CAMELOTS
Caminade poursuivil.
— ■ Ecoute, dil-il alors d'un ton s(^i'ieux; nous sommes deux vieux amis; j'ai toujours eu une grande sympathie pour toi, et je suis un des rares copains avec lesquels tu peux parler de ta femme en toute sécurité.
— Pauvre Séraphita, miiriiiura Langlumé ; elle t'aimait Ijien, elle aussi.
— Et moi donc !
— ■ Je ne connais pas d'ami meilleur que toi et dont je sois plus fier.
— - Ce cher Langlumé! Eh bien, c'est sous l'empire de ces souvenirs que je suis venu te trouver ; l'affaire est plus grave que tu ne peux te l'imaginer, et je n'ai pas voulu que tu te fourres dans un mauvais cas.
— Mais je suis honnête.
— A qui le dis-tu? Seulement il ne faut pas môme prêter le flanc au soupçon : et si, au cours d'une perquisition, on découvrait chez toi la cassette volée, crois-tu qu'on se gênerait pour t'accuser de recel?
• — • Un receleur ! . . . moi !
— Eh! je ne prétends pas que tu le sois; je le connais, je sais que tu en es incapable, mais les autres !
— • Tu as raison.
— Devant les apparences, on n'hésiterait pas et ce serait bien compromettant.
— ■ Je ne dis pas...
— J'ajoute que, depuis quelques jours, le Lambert est suivi, épié; hier, en sortant d'ici, il a été ligotté; ce matin, il parait devant le juge d'instruction.
— Et on l'a arrêté?
— Non, parce qu'on espère que, se voyant relâché, il se trahira plus facilement.
— Mais de quoi l'accuse-t-on? que contient cette cassette. Caminade haussa les épaules.
— Ça, je n'en sais rien, répondit-il... quoique je l'ai eue entre les mains, je n'ai pas eu la curiosité de l'ouvrir. Mais ce n'est pas précisément pour cela qu'il est recherché.
— Il y a a'utre chose?
— Oui... une grosse atïaire : un assassinat!
— Un assassinat?
— En- chemin de fer...
— 11 aurait tué quelqu'un?
•— Pas lui! son complice.
— Tu m'en donnes le frisson ! enfin, qu'est-ce que je dois faire?
— Une chose fort simple, et qui est à la portée de tout le monde... Je ne te demande pas de me confier la cassette... lu la garderas : seulement, demain
matin, tu te rendras auprès de M. Ménager, le juge d'instruction, — un excellent homme, — tu lui diras que tu es mon ami, que tu viens de ma part, et il te recevra bien, je ne te dis que ça... tu comprends. — A merveille... seulement.
- Quoi!
— Si Lambert revenait. S'il me redemandait le dépôt qu'il m'a confié... que lui répondrai-je?
— Tu lui répondras que la cassette a disparu... que tu ne l'as plus entre les mains; ou plutôt, que l'on est venu la chercher de la part de M. Ménager qui s'est mis à collectionner des cassettes; tu verras si ca ne le fait pas loucher!
Langlumé baissa le front, un peu soucieux.
— Il y aurait peut-être mieux encore, dit-il après un moment de réflexion.
— Parle... ouvre-moi ton cœur, lit Caminadeavec une pointe d'enjouement.
— J'ai envie de sortir; d'aller faire un tour de balade; de sorte que lorsqu'il se représentera...
— Ça, c'est encore une idée... Mais ce sont là des subtertuges indignes de l'époux de Séraphita! D'ailleurs, que crains-tu, puisque je t'assure qu'il ne viendra pas !
Langlumé faisait déjà un geste de consentement, quand tout à coup, il se dressa de sa chaise.
Un roulement de voiture avait ébranlé le vieux garni, et s'était arrêté à la porte.
Caminade eut un éclair dans les yeux.
— C'est lui! fit Langlumé fort peu rassuré. Caminade lui saisit le bras avec énergie.
— Voilà le moment de se montrer, dit-il ; tu vas aller te cacher!
— Où ça?
— S'il n'y avait pas une porte de derrière à l'établissement, ce serait incomplet.
— Il y en a une.
— Eh bien, ne laisse pas traîner tes guêtres par ici. File sans discours, et fie-toi à moi pour le reste.
— Prends garde au Lambert, surtout! c'estun bien vilain b...andit.
— Je le connais, sois sans inquiétude; s'il s'avise de faire le méchant, voilà qui m'aidera à le calmer.
Et il montra à Langlumé un revolver qu'il venait de tirer de sa poche. Langlumé n'en demanda pas davantage et disparut par la cuisine. Cepeniianl la portière de la voiture s'était ouverte et un homme avait sauté sur le pavé.
C'était bien Lambert.
r02 LA FILLE DES CAMELOTS
11 se tourna vers le cocher :
— Vous allez m'attendre ici, dit-il à voix rapide ; le temps d'entrer et de sortir, et nous repartons.
— Je vous attends, bourgeois, répondit le cocher. Lambert entra.
Mais dès qu'il eut poussé la porte et qu'il se trouva en présence de Caminadc, il s'arrêta stupéfait.
11 ne s'attendait pas à une pareille rencontre. Il pâlit légèrement.
— Caminade... toi! ici! balbulia-t-il interdit.
— Eh ! qui donc, repartit l'e.x-barylon ; ça fait plaisir de revoir un vieil ami!
— Mais... Langlumé?
— Il est sorti.
— C'est que je suis pressé.
— Il ne peut tarder à rentrer; tu l'attendras, et, en attendant, nous pourrons causer.
Lambert fit une grimace.
— Ça te contrarie, continua Caminade, eh bien, ça n'est pas gentil. Voyons, est-ce que nous n'avons pas quelque chose à nous dire depuis l'autre nuit?
— L'autre nuit?
— Eh! parbleu, rappelle-toi, rue Beautreillis, Hôtel de Valence.
— Hôtel de Valence?
— Tu as déjà oublié? moi, je m'en souviendrai toujours. Voyons, un petit effort. La cassette? Oh! tu as du vice, et de la part d'un ancien camarade, c'est bien mesquin.
Lambert recula de deux pas et ses sourcils se contractèrent.
— La cassette! répéta-t-il la gorge serrée. Ah! je comprends tout.
— Ça ne m'étonne pas.
— C'est pour elle, que tu es ici; tu l'as reprise à Langlumé.
— Si j'avais fait cela, je n'aurais usé que de mon droit strict.
— Tu l'avoues !
— Je me générais, peut-être !
— Langlumé te l'a rendue.
• — Langlumé l'a gardée... mais, demain, sur mon conseil, il ira la remettre à M. Ménager.
— Tu mens.
— Bon ! voilà les gros mots.
LA FILLE DES CAMELOTS -Qg
surtoT J".rT' K "'''■' ''"''"'''''■ ^'"' ^^^^«"«-i'^suis sur que ,u Tas sui toi, et il faudra bien...
En parlant ainsi, Laml^ert se rua sur son camarade, et de ses doigts affolés. Il tenta de le prendre ci la gorge.
Jlais l'ex-barytou était sdide, et il avait de l'œil, comme il le disait luimême.
Aussi prompt que son adversaire, il exécuta un bond de côté, et lu. saisit les deu.x mains qu'il serra comme dans un étau. Lambert proféra un effroyable juron.
-- Ah ! misérable ! s'écria-t-il, la lèvre torve ; tu vas me paver celte infamie.
— b 11 ne s agit que d'y mettre le prix, répliqua l'ex-baryton, on pourra s entendre. '
— Mille millions de tonnerres!
La fureur de Lambert avait atteint son paroxysme; ses yeux lançaient un feu sombre, sa poitrine râlait, ses joues étaient livides.
D'un geste violent, il dégagea brusquement ses mains, et fouilla sa poche pour en tirer son revolver.
Caminade imita aussitôt son exemple.
— Soit ! à deux de jeu ! dit-il d'un ton gouailleur ; si tu ne remises pas ton aboyeur, je te tue comme un chien.
— Veux-tu me rendre la cassette! interrompit rageusement Lambert.
— Puisque je te dis qu'elle est entre les mains de Langlumé.
— C'est ton dernier mot? Tu ne veux pas! eh bien! tant pis pour toi
Et sous r.nnuence d'un indicible désordre, Lambert serra la poi-nèe de son revolver et lâcha la détente. °
Mais le coup ne partit pas ! Car à ce moment un coup de canne plombée vigoureusement appliqué avait frappé sa main droite, et larme qu'elle tenait avait roulé à terre.
En même temps, le misérable était appréhende au corps et mis dans I impossibilité de bouger.
C'était Bricole, Filoche et le Grand-Sec qui avaient fait irn.ption dan. le bureau et venaient de sauver Caminade.
— Là! là! dit Filoche, d'un ton ironiquement caressant, à Lambert qui essayait vainement de se débattre; ne nous tortillons pas ainsi, puisque ca ne sert a rien ! D ailleurs, si tu es gentil, il ne te sera fait aucun ma". . .
— Que me voulez-vous? grommela LaD>bert.
— Voilà la vraie question, répondit Bricole; comme la dit très judicieus.'ment Filoche, nous ne sommes pas des tigres, nous autres, et si tu es raison oable...
— Quelle est votre intention?
— Nos intentions sont pures.
— Enfin... pourquoi cette violence?... qu'allendez-vous de moi?... Bricole se prit à sourire.
— Ce Lambert! dit-il avec enjouement, il a toujours été intelligent; et c'est dommage qu'il ait si mal tourné !
Enfin, il faut être indulgent ; et puisqu'il demande ce que nous attendons de lui, nous allons le lui faire connaître.
Prenez donc, cher monsieur, la peine de vous asseoir, et veuillez, je vous prie, écouter ce que nous avons à réclamer de votre obligeance.
Si le lecteur le veut bien, nous laisserons Bricole, Caminade et Filoche poursuivre la mission spéciale qu'ils s'étaient donnée, et nous reviendrons à l'hôtel Pradié, oii les événements vont se précipiter, dramatiques et poignants.
Après avoir quitté Raymonde, Laura était rentrée dans la chambre qu'elle occupait à l'hôtel, et elle s'y était enfermée, bien résolue à ne laisser approcher personne.
Ni sa mère, ni son amie.
Elle était dans un état de malaise indicible, dont-elle-même ne parvenait pas encore à démêler le véritable caractère.
— Quoi qu'elle fît, elle se sentait entourée de menaces, enveloppée par quelque chose d'invisible et de terrible à la fois.
On ne lui avait rien dit de précis, cependant : mais l'attitude de Raymonde, ses réticences, tout la persuadait qu'un abîme allait tout à coup s'ouvrir sous ses pieds, et elle en éprouvait une sorte de vertige préventif.
Que faire, à qui s'adresser, par quelles prières conjurer ce danger inconnu qu'elle ne comprenait pas, mais dont la seule pensée remuait d'un frisson mordant sa chair tout entière?
Et elle se trouvait si malheureuse, qu'elle eût voulu mourir!
Elle se laissa tomber, accablée, sur sa chaise longue, et roula sa tête dans ses mains.
Qu'allait-elle devenir et quelle résolution allait-elle prendre?
Ses yeux étaient grands ouverts, avec des lueurs intenses de folie ; ses regards attachés à l'un des coins ombreux de la chambre, brouillés et fi.\es, semblaient ne pouvoir plus s'en arracher.
On eût dit qu'elle avait subitement perdu toute sensibilité, et qu'elle n'appartenait plus au monde des réalités terrestres... un quart d'heure se passa
avait elo l'iTSCiiU'. il'. 705.)
alors, sans q„-clle fit un monvement, pcnluo qu'oHe é(ait dans sa profonde révcnc.
Et alors, quelque chose dVlrange eut lieu.
Insensiblement, son bel œil se lit plus doux; une expression d'ineffable tendresse y resplendit, et sa lèvre s éclaira d'un sourire d'extase
La pauvre enfant, effarée des sombres perspectives que lui présentait