‹ La fille des camelotsChapitre 21 sur 32 · LIV. 8J. — riERIlE ZACCOIg. — LA FIL- R nE« >■iu'•/^.o · texte numérisé non relu

LIV. 8J. — riERIlE ZACCOIg. — LA FIL- R nE« >■iu'•/^.o

LA FIL.B DES CAMr.LOrs. — ÉD. J. BOUFP ET C'». LIV. 89

l'avenir, s'était tout à coup tournée vers le passé... et son enfance, sa jeunesse, toute sa vie si courte encore, repassait devant sa pensée attendrie.

Quel poème que ce passé, et que n'eùt-elle pas donné pour y revenir!

Et d'abord, elle se revoyait, avec ses longs cheveux d'enfant, doucement bercée dans les bras de son père.

— Son père!.. . Comme il l'avait aimée! Comme elle Taimait clie-méme! • Son souvenir était toujours là, comme s'il s'était éteint, la veille seulement, et elle croyait voir encore ses yeux tristes et doux, quand il l'avait embrassée pour 'a dernière fois !

Puis, une nouvelle vie avait commencé pour elle.

Elle n'avait plus trouvé auprès de M"' Pradié ces soins maternels auxquels elle s'était habituée... La jolie veuve était encore trop jeune pour renoncer au monde, et en la voyant, souriante et parée, accueillir les hommages des hommes qui l'entouraient, Laura avait souvent pensé avec amertume que sa mère avait biea vite oublié.

C'est alors qu'elle s'était réfugi(ie dans l'amili'' de Raymonde; et celle liaison avait pour un temps du moins, distrait sa tristesse.

Mais un grand événcmout se préparait qui allait décider du bonheur de toute sa vie.

Un jour, à Trouville, pendant les vacances, un homme lui avait été présenté.

Il était beau, jeune, élégant, arrivait d''un pays lointain, bénéficiant de cet attrait de curiosité que présente toujours l'inconnu, et qui manque rarement son effet sur la femme.

Il s'appelait Mario : un singulier mystère l'enveloppait, qu'il mettait une certaine coquetterie à ne pas laisser pénétrer; on disait même — et il laissait dire — qu'il était proscrit, et qu'il devait cacher son vrai nom et son titre, pour dérouter les recherches d''ennemis acharnés.

Laura fut profondément émue de cette rencontre; et quand, au cours d'un quadrille ou d'une mazurka, ils eurent échangé quelques paroles, elle trouva sa voix si tendre, son regard si expressif qu'elle n'eut pas la force de se défendre et qu'elle s'abandonna, presque dès la première heure, au sentiment puissant et nouveau qui s'emparait d'elle avec une souveraine autorité.

C'était son premier amour I et Laura était de la race des femmes qui n'aiment qu'une fois en leur vie.

Ce fut une suite d'enchantements inouïs, immédiats, quelque chose d'inattendu et de foudroyant! Elle n'avait jamais rien éprouvé de pareil, et elle ne pouvait croire que cette ivresse qui la prenait ainsi et la pénétrait par tous les sens, dût jamais finir.

Ils se virent souvent à cetle époque. Mario était sincère d'ailleurs; la beauté de la jeune fille ne l'avait pas lai.ssé indifféreiil; c'était une enfant encoi'e.

' mais elle était riche, appartenait au meilleur monde. Il ne pouvait espérer un établissement plus désirable : quand la saison finit, il avait dit a Laura qu'il l'aimait, et >1"° Pradié n'avait plus à lui confier le doux secret de son amour.

Laura revint à Paris, dans toute la plénitude de sa joie.

Mario lui avait annoncé qu'il comptait demander sa main à sa mère, dès le retour à Paris, mais un accident vint mettre fin aux projets des deux amoureux.

Le jeune étranger avait reçu du Brésil des nouvelles très graves et on l'y rappelait par des dépêches pressantes : son titre, sa fortune allaient lui être rendus! et il voulait remettre à son retour la démarche qui devait assurer leur bonheur.

C'était le premier nuage... Laura sentit son cœur se serrer.

II fallait se résigner, cependant, et c'est ce qu'elle fit.

Mario avait promis de n'être pas longtemps; et c'est sans inquiétude qu'elle le vit partir.

Et quand il revint, radieux, et qu'on annonça le comte de Presles dans les salons de M""" Pradié, la pauvre enfant fut près de défaillir d'orgueil presque autant que de joie.

Maintenant, l'avenir souriait; ils seraient unis sous peu de mois, et rien ne pourrait plus la séparer de Thomme qu'elle avait distingué!

Laura repassait tous ces souvenirs, un à un, se reprenant par instants aux enivrements au milieu desquels elle avait vécu naguère; mais la cruelle réalité ne tarda pas à la saisir de nouveau; l'ombre se fit autour d'elle; le bonheur rêvé s'évanouit tout à coup, et elle se retrouva éperdue et frissonnante devant les épouvantables insinuations de Raymonde et de sa mère!

Mario! on doutait de son Mario! Tout semblait s'unir pour préparer sa perte, et son cœur se révoltait à la pensée d'une pareille infamie!

Elle se releva et se prit à marcher à travers la chambre, pour secouer la (i.'vre qui brûlait ses veines : à chaque instant ses yeux cherchaient la pendule, dont les aiguilles étaient trop lentes à son gré.

Sept heures ! Il n'était encore que sept heures.

Où était Mario? que faisait-il à celte heure?

Qu'allait-il répondre quand elle lui ferait connaître ce que lui avait dit Piay monde?

Il avait reçu sa lettre : il ratlendait!

Un moment, elle suspendit sa marche.

On venait de s'arrêter à sa porte et une main essayait de tourner le bouton.

Kile courut ouvrir la porte.

C'était sa femme de cliambrc.

— Qlie mademoiselle veuille iiien m'cxruscr, dit la jeune femme; c'est M""" l'radiê qui m'a ordofuié de prévenir madeniiiiselle (|uc le dinor est servi.

Un amer sourire plissa la lèvre de Laura.

— Remerciez ma mère, répondil-elle, diles-lui que je suis souffrante, el qiie je ne descendrai pas aujoiird'iiui.

— Mais mademoiselle n'a déjà rien pris ce matin.

— Que l'on n'insiste pas. Je désire être seule; laissez-moi! La femme de chambre se retira, sans ajouter un mot.

Quand elle se fut éloignre, Laura resta encore une demi-heure dans le même état d'agitation; mais à mesure que le temps s'écoulait, des impressions nouvelles, diverses, rapides surtout, allumaient un éclair dans ses yeux ou jetaient un voile sur son front.

A quels sentiments multiples attribuer ces impressions. Elle n'eût pu le dire.

C'était spontané, irréfléchi, insaisissable.

Elle souffrait, voilà tout.

Quelquefois, de grosses larmes emplissaient ses yeux et s'y séchaient; des sanglots s'engageaient dans sa gorge et la serraient à l'étouffer.

Soudain elle porta ses deux mains à ses lèvres. - Mon Dieu I mon Dieu! ballmtia-t-elle d'une voix brisée... et ma mère! ma pauvre mère !

Mais à ce moment, huit heures sonnèrent à la pendule, et tout son être tressaillit.

Elle se dressa haletante, la poitrine gonllée, le regard fauve.

Huit heures!... il n'y avait plus à hésiter.

Elle sonna ; la femme de chambre accourut.

• — M"° Raymonde? demanda Laura d'un ton impérieux et bref.

— M"° Raymonde vient de rentrer chez elle.

— Elle est au pavillon?

— Oui, mademoiselle.

— C'est bien...

Et, à la hâte, avec des gestes fébriles et heurtés, elle jeta une mante de soie sur ses épaules, et une capeline et un voile sur ses cheveux.

— Mademoiselle sort! fit la femme de chambre, plus curieuse qu'étonnée.

— Je me rends auprès de M'"" Raymonde, répondit Laura ; si on me demandait, c'est là que l'on irait me chercher. Vous entendez'.'

— Oui, mademoiselle.

— Cela suffit.

Et, marchant vers la porte, elle disparut aussitôt par l'escalier qui conduisait au parc.

Raymonde avait quitté M™" Pradié en proie aux plus sombres inquiétudes ; elle savait que des événements terribles se préparaient et elle s'effrayait à la pensée du coup, peut-être mortel, dont Laura allait être frappée.

Mais que pouvait-elle faire en cette occurence puisque Laura refusait opiniâtrement tout secours, qu'elle refusait de la voir, qu'elle s'enfermait chez elle pour n'avoir pas même à discuter les résolutions qu'elle croirait devoir prendre.

Raymonde s'était donc résignée à ne plus jouer qu'un rôle passif.

A tout événement cependant, dans la journée, elle avait mandé René auprès d'elle et, sur sa prière, René avait promis de venir pendant la soirée, lui apprendre ce qui se serait passé.

Raymonde était donc rentrée pour l'attendre.

Elle avait pris un livre.

Il y avait à peine quelques instants qu'elle se trouvait dans son petit salon, qu'elle crut percevoir un bruit de pas sur le sable des allées du parc.

Elle prêta l'oreille et s'assura bien vite qu'elle ne se trompait pas.

On marchait au-dessous de sa fenêtre.

Ce ne pouvait être René, — elle ne l'attendait pas si tôt; — qui était-ce donc?

Alors, on monta l'escalier et son cœur se prit à battre violemment.

C'était Laura?

Elle l'avait reconnue à son pas et un espoir insensé s'empara d'elle.

Sans doute, elle venait se réfugier dans son amitié et lui demander de la soutenir dans l'épouvantable épreuve qu'elle traversait...

Celait le salut... et, d'avance, une immense joie emplit son ime.

Mais quand la porte se fut ouverte et qu'elle vit son amie s'arrêter défaillante, les traits convulsés, la face livide, toute sa joie se glaça et elle courut à elle effrayée.

— Laura I Laura! toi ici, dit-elle, s'obstinant cependant dans l'espoir qu'elle venait de concevoir. Ah ! béni soit Dieu ! qui t'a inspiré cette bonne pensée.

Elle chercha à la faire asseoir. .. mais Laura la repoussa un peu brusquement.

— Non! laisse-moi, dit-elle; je suis si troublée; laisse-moi me remettre.

— Pourquoi ne t'es-tu pas rendue tout à l'heure à l'invitation de ta mère?

— Je désirais être seule.

— El maintenant?

— Maintenant, j'ai besoin de te parler.

— A moi!

— A toi, qui est ma meilleure et ma plus sincère amie

Raymonde la regarda... jamais elle ne l'avait vue les traits si bouleversés.

— Mais qu'as-tu donc? insista-t-clle, reprise par toutes ses inquiétudes.

— Ce ne sera rien... j'ai été bien éprouvée, depuis quelque temps; j'ai peu dormi, j'ai beaucoup pleuré; je sens que la vie m'abandonne.

— Laura!

— Oh! ce sera un grand bienfait... loiscule tu peux bien me comprendre. .

et tu serais à ma place, que tu envisagerais la mort comme le seul lieu de repos qui me reste.

— Quelles pensées... mais tu n'as pas réfléchi à ceux que tu laisserais derrière toi !

— Qui donc?

— M""" Pradié.

— Ma mère ! fit Laura.

Un flot de larmes monta à ses yeux et elle prit sa tête dans ses mains.

— Ma mère. Oui! continua-t-elle... Ah! elle a bien souffert aussi... et, quelquefois, enfermée dans mon amour exclusif, j'ai été bien injuste envers elle.

— Elle ne t'en veut pas !

— Je le sais... mais ce n'est pas assez et j'entends qu'elle sache, par toi qu'elle aime, combien je suis repentante de tous les chagrins que je lai ai causés.

— Tu le lui diras toi-même.

— Non.

— • Pourquoi?

— Parce que... ce soir... tout à l'heure.

— Achève.

— • Dans un instant... écoute avant!... et jure-moi surtout que tu rapporteras fidèlement à ma mère ce que je vais te dire.

■ — Ah! Laura! Laura! tu m'épouvantes, parle, explique-toi... Quels projets as-tu donc formés...

Laura se tut un instant, l'œil fixe, les bras croisés sur ses genoux; puis, reportant sur Raymondc son regard plein de fièvre, elle continua :

— Tu sais, toi, n'est-ce pas, dit-elle, quel rêve heureux je berçais dans mon cœur : un jour, un homme était venu vers moi, et je m'étais mise à l'aimer, avec tout l'enivrement que nous apportons, nous autres dans un pareil sentiment... Est-ce que j'avais demandé à cet homme ce qu'il était, ni quel nom il portait, ni s'il était riche ou pauvre! Cela m'était bien égal! je l'aimais; il m'aimait! je n'avais rien autre chose à demander à Dieu.

Laura respira profondément et un soupir rauque souleva sa poitrine.

— Depuis! reprit-elle peu après, et cette fois avec une contraction amère aux lèvres; depuis, des bruits terribles ont couru sur cet homme et l'on a dit et lu m'as répété qu'il était indigne de mon amour ! Quoique je fusse bien résolue à ne pas ajouter foi à de pareilles calomnies, cependant, elles créaient une situation

nouvelle, et pour le monde pour ma mère, du moins, pour mes amis, il était convenable que j'en tinsse compte; c'est bien ainsi que je prétends agir. Seulement, on me laissera, je l'espère, le choix des moyens à employer; chacun est juge de sonpropre honneur, et l'on verra avant peu comment ie saurai traiter le mien !

— Que vas-tu faire? interrogea Raymonde.

— Vous le verrez.

— Ton exaltation m"épouvante.

— Vous n'avez rien à craindre de moi! Mais à ces situations suprêmes, il faut une solution prompte, et je l'ai trouvée.

— Explique-toi, au moins, je ne t'ai jamais vue ainsi... Mon Dieu! réponds-moi! Tantôt, tu as écrit au comte de Presles : que lui disais-lu?

— Tu veux le savoir?

— l'arle ! parle !

— Eh bien, j'ai dit au comte que ce soir j'irais le trouver... à neufheures; et regarde !

— Malheureuse.

— Je n'ai plus qu'une heure pour m'y rendre.

— Ah ! lu ne feras pas cela.

— Aucune puissance humaine ne pourra m'en empêcher. • — Laura...

— Laisse-moi !

— Mais si, enfin... le comte était coupable ; si ce que l'on dit est vrai? Un pli sombre contracla les sourcils de Laura.

• — J'ai aussi pensé à cela! répondit-elle d'une voix acérée, et je n'en ai pas été ébranlée !

— - Ah! permets au moins que je prévienne M""" Pradié.

— Jamais... je te le défends... Si tu fais un pas, je pars à Tiuslanl même, et ne prendrai plus conseil que de mon désespoir.

Raymonde demeura quelques secondes comme anéantie. Laura se rapprocha.

— Ne m'abandonne pas, lui dit-elle alors, d'un ton un peu plus cainic; ijue dans cet effondrement de mon bonheur, je trouve au moins eu toi. une amie fidèle et sûre...

— Ehl que veux-tu que je fasse? interrogea Raymonde.

— Tu peux me rassurer.

— Comment?

— Je vais parlir.

— Mou Dieu!

— 11 faut (juc je le voie, que je lui parle, je le veux! Eh bien, d'ici là, promjls-iiioi...

— Quoi?

— ■ Promets-moi de rester près de ma mère et de ne pas la quitter jusqu'à mon retour.

— • Et que lui rèpondrais-je, si elle m'interroge?

— Tu lui diras tout; dis-lui surtout que je l'aime ardemment, profondément, comme je ne croyais pas que je pusse l'aimer; qu'elle soit sans crainte... ([ue je serai digne d'elle... et surtout!...

La jeune fille s'arrêta oppressée, haletante; comprimant sa poitrine, près d'éclater en sanglots.

C'était effrayant.

Pourtant elle se contint, essuya ses larmes par un geste brusque, et ayant attiré Raymonde dans ses bras, elle appuya ses lèvres affolées sur son front et dans ses cheveux.

— Surtout! reprit-elle, dis à ma pauvre mère qu'elle me pardonne!... Je n'ai pas toujours été bonne et soumise, comme j'aurais dû l'être; j'aurais dû n'écouter qu'elle; j'ai manqué de confiance quelquefois, trop souvent. J'ai eu tort. Je me repens, qu'elle me pardonne! J'ai tant besoin de savoir qu'elle ne me gardera pas rancune pour le passé, qu'elle me rendra toute son affection, tout son cœur...

• — Tu en doutes?

— Non, je n'en doute 'pas, mais j'ai peur ! Et toi seule, toi qu'elle aime comme situ étais sa fille, la meilleure!...

— Mais ce que tu me dis répliqua Piaymonde, tu le lui diras toi-même

— Moi!

— Tu la verras ce soir... demain... et alors...

Laura baissa la tète, sans répondre, et Piaymonde sentit un frisson glacé lui mordre la chair.

Elle se dégagea de l'étreinte de son amie, et se mit à la regarder avec un sentiment nouveau, comme frappée d'une idée subite.

— Ah! tu ne me dis pas tout! s'écria-t-elle au comble de l'effroi...

— Raymonde!... balbutia Laura.

— Quel projet est le tien?

— Tais-toi!

— Tu vas chez le comte?

— Oui.

— Que vas-tu y faire? '

— Je ne sais... je ne puis...

— Laura, tu veux en vain me tromper! mon amitié ne te laissera pas accomplir tes funestes desseins, que j'ignore. Tu vas l'éloigner, dis-tu?... tu te

Du poison ! balbulia-t-il. (P. 720.)

rends chez le comte?... Eh bien... je ne te quitte pas; je m'attache à toi... et où que tu ailles, je l'accompagnerai.

— Jamais!

— Je vais prévenir M°" Pradié.

— Non! non !... je ne veux pas... par pitié, ne me pousse pas au désespoir. Au lieu de répondre, Raymonde s'était prise à écouter.

LIV. 90. — IMfHHK ZACCONK. — LA Kll.LE DES CAMELOTS. — liD. J. IlOUFF BT C'". LIV. 90

714 LA FILLE DKS CAMKLOTS

Au has de l'escalier du pavillon, on parlait.

— Ma rnère! fil Laura, en devenant blême.

— Ah 1 c'est le ciel qui l'envoie! s'écria Raymonde...

El précipitamment, elle s'élança au-devant de M"" Pradié.

Le dessein qu'avait formé Laura, elle ne le connaissait pas, — mais maintenant elle se sentait prise d'une peur folle, — à tout prix, il fallait l'empêcher de s'éloigner, et l'arrivée de M"" Pradié était un secours providentiel.

— Laura! ma lillc? interrogea avidement la jeune veuve, dès qu'elle aperçut Raymonde.

— Elle est là, se hâta de répondre celle dernière.

— Dieu soit loué! J'étais inquiète; on m'a dit qu'elle était sortie, et je ne sais quelles folles idées m'ont traversé l'esprit. La malheureuse enfant, je veux !a voir.

— Venez! venez!

Elles montèrent au premier étage. Raymonde était toute joyeuse de cette intervention inaliendue.

Mais quand elle pénétra dans la chambre, elle recula d'épouvante.

Laura avait disparu.

Elle avait pris par l'escalier de service, et venait de gagner la rue.

— Laura! appela M"" Pradié.

Mais rien ne répondit. Elle se sentit frappée au cœur, comme d'un coup de stylet.

Raymonde restait elle-même inerte et glacée et près de défaillir.

— Où est-elle donc? insista M"' Pradié en jetant autour d'elle un regard égaré.

— Peut-être est-elle retournée à sa chambre, dit Raymonde hésitante ; elle était bouleversée, elle m'a conflé tous ses chagrins : avec moi, elle se livre sans réticences; mais quand elle a entendu votre voix...

— Elle s'est enfuie!

— Elle a eu honte.

— Je l'effraye!

— Non, elle vous aime profondément, elle'me l'a dit! si vous l'aviez vue pleurer dans mes bras, au souvenir des chagrins qu'elle vous avait causés, me suppliant d'implorer votre pardon!

— Mais, pourquoi n'est-elle pas venue elle-même; est-ce ([ue le cœui d'une mère n'est pas toujours ouvert à son enfant? il faut qu'on aille lui dire...

— Pas maintenant! Croyez-moi! laissez le calme, l'apaisemenl rentrer dans son esprit, et plus lard, si vous voulez, nous irons toutes deux.

— La malheureuse enfant! soupira M"" Pradié, qui s'assit sans trop savoir ce qu'elle faisait.

Elle ne croyait pas que Raymonde la trompfit... elle ne pouvait supposer que Laura ne fut pas à l'hôtel, ainsi qu'on le lui assu:ait, et poui-lant, elle était sourdement inquiète, et sentait comme un souille de malheur passer autour d'elle.

Elles restèrent ainsi plus d'une heure, M"° Pradié écoutant preque docilement ce que lui contait Raymoude, qui s'ingéniait à lui parler de Laura.

Mais elle-même était bien 'distraite... Tout en parlant, elle prêtait roreilld aux bruits du dehors, cherchant à démêler quelque chose qui la rassurât.

Mais ce quartier est désert, et le silence y règne dès que la nuit vient.

On n'entendait rien.

Dix heures sonnèrent, aucun incident ne s'était produit.

Raymonde devenait inquiète et agitée; à chaque instant son regard consultait la pendule.

Tout à coup les deux femmes tressaillirent et se levèrent d'uu même mouvement.

Une voiture lancée au galop etTréné de son cheval, venait de s'arrêter brusquement à la porte de la rue Payennu.

Raymonde sentit une sueur froide perler à ses tempes.

— • C'est elle! dit-elle, oubliant que la mère de Laura l'écoutait.

jjme pj.j^(]j^ g^t ujj gci rauque et lui enfonça ses doigts dans le bras.

— i-lle! Laura! interrogeait-elle... mais elle est donc sortie?... on me trompait!... répondez!

— Ecoutez!

— Qu'y a-t-il donc?

— Ou marche dans le parc?

Les deux femmes se turent.

On entendait, en effet, des pas précipités sous les allées. Rienlot quoiqu'un monta l'escalier.

Raymonde mordit ses lèvres pour ne pas crier — Ce n'était pas Laura! — et, en elfet, presque aussitôt un homme p'néîra dans la chambre, et s'arrêia frappé de stupeur, en apercevant M"" Pradié.

C'était René.

Un grand désordre se manifestait dans sa tenue ; à la vue de la mère de Laura, il avait baissé les yeux et n'osait plus les relever.

— Ma (ille! ma (illc! s'écria M"" Pradi'', en allant à --a rencontn?. Vous avez vu Laura, c'est d'elle que vous venez parler à Raymonde?

— Mais! balbutia René, en se tournant vers la jeune fille comme pour lui demander ce qu'il devait répondre.

Déjà Raymonde avait pris sou parti et venait de se ra[qiroL'her du jeune houinie

— Quoi que vous ayez à nous apprendre, dil-elle avec fermeté, parlez en toute franchise ; M°" Pradié et moi, nous vous écoutons.

— C'est que... hésita René, ce que j'ai à vous dire... • — Dites! dites tout!

— Ma pauvre enfant! murmura M"" Pradié.

Et comme René se troublait encore, Raymonde crut devoir venir à son aide. Elle avait, elle, vaguement deviné une partie de la vérité.

— C'est bien de Laura, qu'il s'agit? demanda-t-elle.

— Oui... oui... répondit René.

— Vous l'avez vue?

— Je la quitte à l'instant !

— Et elle vous a dit de venir me chercher?

— C'est cela! venez! la voiture attend... venez.

— Mais quel malheur est-il donc arrivé? interrogea M"" Pradié. Raymonde avait pris un manteau, s'en était couvert les épaules à la hâte,

et s'était emparée du bras de M"° Pradié.

— Partons ! dit-elle avec autorité ; ne perdons pas de temps, et en chemin, M. d'HarviUe nous fera connaître ce qui est advenu.

Ce qui était advenu, nous allons le raconter.

Pendant que Raymonde se précipitait au-devant de M"" Pradié, Laura n'avait pas eu une seconde d'hésitation. Le projet qu'elle avait formé, elle ne voulait pas que rien pût y mettre obstacle, et elle avait fui par l'escalier de service pour ne pas se trouver en présence de sa mère.

Elle avait gagné la rue Payenne et s'était dirigée vers la plus prochaine station de voitures.

Une fois là, elle s'était adressée à un cocher, lui avait donné l'adresse du comte, et était montée dans un coupé de remise.

— Partez! tout de suite, dit-elle en ramenant son voile sur ses yeux.

Le cocher comprit, et ne se fit pas répéter l'invitation ; il fouetta son cheval (jui avait encore quelque feu, et partit d'une allure exceptionnelle.

11 brûla littéralement le pavé.

C'est un miracle s'il n'accrocha pas en route.

Laura ne songeait guère à cela.

Elle s'était rejetée au fond du coupé, ne pensant ou'à Mario, impalieutR d'arriver, comprimant son cœur qui battait violemment

Et elle franchit comme un trait le trajet qu'elle avait à parcourir. Enfin, elle arriva.

11 était neuf heures.

Elle sauta sur le trottoir, ordonna au cocher de l'attendre, et courut à l'hôtel. Ses oreilles bourdonnaient ; elle était comme sourde et aveugle ; elle n'entendait et ne voyait plus rien.

— M. le comte? demanda-t-elle au valet qui la reçut.

— Si madame veut bien me suivre, répondit celui-ci, qui vraisemblablement était prévenu.

11 gagna aussitôt le vestibule, traversa l'antichambre, la salle à manger et ouvrit enfin une dernière porte, sur le seuil de laquelle il s'arrêta.

— M. le comte est dans son cabinet, dit-il alors en s'inclinant. Et Laura entra, pendant qu'il refermait la porte defrière elle.

Le comte s'était levé. Il s'empressa au-devant de la jeune fille et celle-ci alla se réfugier dans ses bras.

— Mario! Mario! murmura-t-elle, à demi-défaillante.

• — Chère Laura, répondit le comte, vous! chez moi, à cette heure!... ah! soyez bénie pour cette preuve d'amour. Je ne pouvais y croire! c'est une grande imprudence.

— Qu'importe!

— Pauvre enfant adorée!

— Je voulais vous voir.

— Quand tout le monde m'abandonne! quand des dangers terribles me menacent de toutes parts!

— C'est de cela que je viens vous parler. Ce sont ces dangers que je viens conjurer avec vous.

— Mais c'est impossible!

— Nous essayerons.

— Entreprise folie ! puisque vous ne savez pas même de quel crime on m'accuse.

— Détrompez-vous.

— Comment?

— On m'a tout dit.

— A vous ! quand cela?

— Tout à l'heure.

— M°" Pradié?

— Non, non, Mario : ma mère ne sait rien, elle, j'en suis sûre, on lui a laissé tout ignorer.

— Qui donc alors?

— Raymonde.

— Encore... toujours elle!... Ah! je ne sais qui me relient...

— Mario...

Mais déjà Mario avait secoué le front et était redevenu maître de lui.

— Vous vous étonnez, reprit-il aussitôt, parce que vous ne comprenez pas la colère et la haine que ce seul nom de Raynioade soulève dans mon c(cur. ..

— - C'est ma meilleure amie.

— Elle!... eh bien! osez me répéter à moi!... à moi, que vous aimez, osez me répéter ce que celte amie vous a dit.

— Mais...

— Elle vous a parlé, n'est-ce pas, d'un assassinai commis, il y a un an, la nuit, dans le train de Paris à Angoulérne.

— Mon Dieu...

— El elle a ajouté que l'assassin... C'était...

— Taisez-vous.

— C'était moi!... Est-ce bien cela? répondez!...

Laura se laissa tomber ù genoux, et leva ses mains jointes vers le comte.

— Ah! sur ma vie, Mario, dit-elle, sur mon sa'ut éternel, je jure que je ne l'ai pas cru !

— • Vraiment?

— Elle mentait....

— Pourquoi donc?

— Vous ! vous ! vous

Le comte releva le front par un geste farouche.

Ce n'était p!us le même homme ; un air d'audace irritée le transfigurait ; une flamme intense brûla son regard ; ses doigts se crispaient sur le bras de la jeune fille, épouvantée et pantelante.

— Tenez, dit-il d'une voix forte ; c'est assez de mensonges et de subterfuges... et parce que je vous aime, Laura, je veux que vous me connaissiez tout entier! .. Ce crime, eh bien, oui! c'est moi qui l'ai commis.

— Horreur!

— M. Desgranges portait sur lui certains actes arrachés à la faiblesse de mon père, et à l'aide desquels on voulait consommer ma ruine et mon déshonneur! Si je n'avais pas agi comme je l'ai fait, on me volait un tilre qui n'appartenait bien qu'à moi, une fortune qui ne pouvait aller à d'autres. C'était donc ma vie même qui était en jeu; je n'accomplissais là qu'un acte de vengeance légitime, et alors...

— Assez, assez! balbutia Laura.

— Alors, je n'ai pas hésité.

— Ainsi, c'était vrai, dit encore la pauvre enfant, on ne m'avait pas

Irômpée I... 0 mon Dieu !... pourquoi ne suis-je pas morte avant de vous avoir entendu!...

Et elle se laissa tomber sur le tapis, le corps inerte, les cheveux dénout-s, la face livide comme une mourante.

Quelques minutes se passèrent alors ; le comte avait pris la pauvre enfant dans ses bras, l'avait portée dans la salle à manger, où il l'avait déposée dans un fauteuil à haut dossier.

Puis, emplissant un verre d'eau, il l'approcha de ses lèvres...

Laura ne sentit rien... une torpeur sans nom s'était emparée d'elle... et c'est dun mouvement machinal qu'elle repoussa le verre qu'on lui offrait.

— Laura! supplia le comte, ne me dites pas que je vous fais horreur! que puis-je ajouter!... moi, je suis né dans un pays où les coutumes, les usages diiïèrent de ceux des pays civilisés... Il ne faut pas nous juger, nous autres, avec vos idées et vos sensat ons européennes. La-bas, notre soleil de flamme allume l'incendie dans nos veines, nos amours sont ardentes comme nos haines; nous liions à la vengeance, bravant les obstacles et les lois; et celui-là est honoré, qui n'a pas hésité à frapper son ennemi! Voilà ce qu'il faut vous dire, Laura!... et si vous faites cela, vous trouverez dans votre cœur assez de force pour me rendre votre amour, un moment épouvanté!

Pendant que le comte s'exprimait ainsi, Laura était peu à peu revenue à elle, cette voix qui lui parlait, elle n'avait jamais pu l'entendre sans émotion, et un sentiment singulier se dégageait, qui la pénétrait d'idôes inattendues ou tout au moins ignorées jusqu'alors.

Ce que disait Mario, elle le comprenait!

Après tout, il est des responsabilités relatives, et sans chercher à analyser l'étrange sensation qu'elle éprouvait, une sorte d'apaisement se faisait en elle.

En même temps, d'autres pensées lui venaient à travers le désordre qui lui troublait.

Pensées bizarres, mais puissantes, qui lui communiquaient de nouvelles résolutions.

Laura était d'une nature exceptionnellement ardente, et si la malheurouse enfant avait pu un moment s'abandonner à cet amour exclusif, plein d'oubli, elle devait se retrouver et se reprendre tout entière en présence des situations suprêmes.

Elle releva donc le front et osa regarder le comte bien en face.

— Soit! dit-elle d'un Ion ferme, si vous ne vous justifiez pas... an moins, vous vous expliquez! mais dans l'extrémité où vous voilà réduit, dites-moi ce que vous comptez faire.

— Mais...

- Répondez!... vous comprenez, n'est-ce pas, que le temps n'est plus aux

hésitations... Vous êtes accusé d'assassinat; quel parti allez vous prendre?

— Eh! il n'y en a qu'un.

— Lequel?

— Tout est préparé pour ma fuite.

— Vous allez partir?

— Préférez-vous que j'afTronte la honte d'un déhat public, que je me livre à des juges prévenus qui me condamneront avant même de m'avoir entendu?

— Et dans ce péril, vous n'avez pas pensé qu'il y avait peut-être une autre issue.

— • En connaissez-vous, vous-même?

— Sans doute, et je vais vous l'offrir. Le comte poussa un cri enivré.

— Vous! dit-il. Il serait vrai!... Vous pourriez me sauver!

— Oui, Mario, écoutez! Je vous ai dit souvent, n'est-ce pas, que j'étais prête i'i vous donner ma vie, s'il le fallait? Eh bien, ce sacrifice, je vous propose de l'accomplir aujourd'hui!

— Comment?

— Puisqu'il n'y a plus de bonheur possible pour nous dans la vie, allons chercher notre dernier refuge dans la mort!

Et en parlant de la sorte, elle présenta au comte le flacon qu'elle lui avait déjà montré dans un précédent entretien. Le comte recula.

— Du poison ! balbutia-il en repoussant le flacon.

— Vous avez peur?

— C'est de la folie !

— Vous préférez la honte?

— Je n'ai pas le droit de vous entraîner dans une aussi fatale résolution, Laura, vous êtes énervée ; toutes ces émotions vous ont troublée... il faut revenir à vous.

— Vous refusez! insista la jeune fille avec amertume; c'était cependant pour vous et pour moi la seule issue honorable.

— Vous n'y pensez pas!... Donnez-moi ce flacon.

— Jamais...

— Je vous en conjure !

— Laissez-moi!

Le comte avait fait un geste violent pour enlever le flacon à Laura, mais au moment où il allait l'atteindre, un bruit s'éleva dans l'antichambre, qui détourna son attention.

Tout son être avait frissonné, car il venait de reconnaître la voix de Lambert.

LA Fir.LE DES CAMELOTS

Mario! Mario I sëcria-t-elle, c'est mni!!: (p. 707.) -IV. 91. - r,E„nE ZAccoNE. - l» r.u.E des camelots. - éd. j. boikf lt c"-'.

" Alors, il oublia tout, et avant qu'on ne fût venu le prévenir il se précioka au dehors, sans plus s'occuper de Laura. ^ ^

Celle-ci sentit une rougeur suhke envahir ses joues et son front. - Lâche! Il est lâche! murmura-t-elle la lèvre torve Et une lueur d'acier traversa son regard

c'est iT 1'°?;' ' '"'"'■ ':'"'' ""^"' '"^ P""^"' -^ ^-P- ^t C'est là, c es[ la, I ùomme que j aimais !

et se mil a parcoanr la salle avec des mouvements heurtés

dents m„2,.„°;"°°°r"'''"- " "° ''"""• "' ■■■-^'^'t-nt altérés, ses

patao;netiT,';:;;r;:r"^ ™' "^'"°" ^^ -"^''»'- »- -'-■

Page 1