‹ La fille des camelotsChapitre 22 sur 32 · XL VI II · texte numérisé non relu

XL VI II

Cependant le comte avait gagné l'antichambre.

Celait bien Lambert qui venait d'arriver, et dès le premier regard il comprit que quelque chose d'effrayant se passait. ° '

Le comte l'entraina vivement dans son cabinet.

- Eh bien! dit-il à voix ardente, qu'as-lu fait? .\s-tu enfin cette cassette^ Lambert eut un geste négatif. cas.cllo.

- Rasé! répondit-il, nous sommes refaiL^...

- Cependant...

- Ah: oui... cependant... Je sais ça. Je croyais avoir bien pris mes nré cautions : mais nous avons eu affaire à de plus malins ^

- Qui cela?

- Bricole, Caminade, Filoche... une bande, quoi!

- Malédiction! que faire... que faire?... Lambert haussa les épaules

— Evphijuc-loi.

- Ah! vous croyez, vou.s que la justice va se contenter de vous regarder,

724 LA FILLIi DES CAMKLOTS

les mains dans les poches, et qu'elle vous laissera prendre votre billet pour l'Amériquo! Mais depuis deux jours, elle ne pense qu'à vous. Toutes les brigades sont sur pied. On en a mis partout, aux gares, aux ports d'embarquement, estce que je sais ! Si vous perdez une seconde, vous êtes coffré !

• — J'ai pris mes mesures, objecta Mario.

■ — Tant mieux.

— Ma voiture est à deux pas qui m'attend... avant deux heures j'aurai atteint une gare intermédiaire, et dès demain je serai embarqué.

— Je vous le souhaite... mais, croyez-moi, il n'est que temps!

Le comte resta quelques secondes encore, en proie à une horrible perplexité ; ,il comprenait la justesse des observations de Lambert, et son hésitation venait surtout de la colère qu'il éprouvait à se voir vaincu sans espoir.

Au bout d'un instant, il releva le front; il avait pris son parti.

— Adieu! dit-il brusquement à Lambert.

— Et que la chance vous soit favorable, répondit ce dernier. Mario rentra dans la salle à manger.

Il était effrayant à voir. Des lueurs farouches traversaient son regard; sa poitrine haletait.

Laura cacha sa tête épouvantée entre ses mains.

Jamais elle ne l'avait sui"pris dans un pareil désordre ; il ne prenait plus même la peine de dissimuler.

— Laura! dit-il à voix étranglée.

Et elle se leva, pâle ainsi qu'une morte,

— Mario! fit-elle à voix basse.

— Je vais partir.

— Tout est donc fini?

— Oui! Tout! tout! Je suis perdu. D'un instant à l'autre ils vont venir.

— Arrêté! Ils vont vous arrêter?

— J'espère qu'ils n'en auront pas le temps. Avant qu'ils arrivent je serai loin. Et il prit la jeune fille dans ses bras.

Elle ne se défendit pas! Elle était vaincue elle-même, à bout de forces à ce point qu'elle ne pouvait plus pleurer.

Cependant, elle tenta encore de réagir contre cette défaillance qui l'envahissait; et, se raccrochant de ses dix doigts au bras du Mario ;

— Pourtant, balbutia-t-elle à son oreille, si vous vouliez?

— Quoi! que demandez-vous?

— La mort me serait si douce, si je la partageais avec vousl Mario eut un mouvement d'horreur.

— Mourir! répéta-t-il, mourir! allons donc!

— Mais, c'est votre honneur, songez-y, et si vous m'aimez!...

Le comte se dégagea vivement de l'étreinte de la jeune fille, et secoua la tête avec une sombre énergie.

— Non! non! dit-il, ce que vous me proposez là est insensé. Il faut fuir; je leur échapperai, ils ne m'atteindront pas... et malheur à eux, car ils auront à compter avec ma vengeance.

— Mario!

Il n'écoutait plus rien : il était allé à un meuble qu'il ouvrit violemment, et où il prit un portefeuille qu'il glissa dans la poche de son paletot... puis, il fit quelques tours à travers la chambre, les yeux égarés, la poitrine sifflante... saisi d'une suprême hésitation au moment de s'éloigner.

A plusieurs reprises, il porta les deux mains à sa gorge ; on eût dit qu'un râle s'y était engagé... et qu'il étouffait!

Laura le suivait d'un regard fauve... comme si toute sa vie eût été suspendue à ce qu'il allait faire.

Elle ne parlait plus, le front penché, courbée sur elle-même attendant quelque chose...

Enfin, il s"approcha de la table, respira profondément, saisit un verre plein d'eau qu'il porta à ses lèvres, et dont il but la moitié avec avidité! !

Etait-ce là ce qu'attendait Laura?

C'est probable.

Car à peine eut-il touché le verre de ses lèvres, qu'un cri strident lui échappa sans qu'elle pût ou qu'elle essayât de le retenir.

Mario la regarda avec un frisson involontaire.

— Qu'avez-vous? demanda-t-il, en dardant deux yeux étincelants sur la pauvre enfant.

— Rien! ce n'est rien! répondit celle-ci.

— Vous êtes bien pâle.

— J'ai eu peur.

— De quoi donc?...

Laura ne répondit pas tout de suite; mais elle s'empara à son tour du

verre que Mario avait replacé sur la table, et vida d'un trait ce qui y restait.

Un soupçon terrible traversa l'esprit du comte avec la rapidité d'un éclair.

— Malheureuse! s'écria-t-il, pris de terreur subite; cette eau que je viens de boire était empoisonnée!

— Pardonnez-moi...

— C'est la mort...

— Oui. . . la mort à deux ! ... La réhabilitation. . . Comprenez, Mario. . . Au lieu de la honte... c'est le pardon... et désormais, rien ne pourra plus nous séparer.

Mario labourait sa poitrine de ses ongles affolés ; il allait et venait à travers la salle, cherchant une issue à l'épouvantable position dans laquelle il se trouvait.

Empoisonne! il était empoisonné!... la fuite était maintenant impossible et il allait nioiuir.

Un sentiment d'effroyaiile révolte s'empara de lui, et il s'arrêta devant Laura, l'attitude menaçante, les sourcils hideusement contractés.

— Ah! misérable! la misérable! dit-il, les bras levés, comme s'il allait l'écraser; et rien ne l'a retenue... elle n'a eu ni amour, ni pitié! — mais non! non! cela ne sera pas .. tu te seras abusée dans tes odieux calculs... il doit y avoir un contrepoison... On me sauvera... et alors...

11 n'acheva pas.

La porte de l'antichambre venait de s'ouvrir; plusieurs voix parlaient avec animation, Mario eut une exclamation d'espoir.

Ceux qui étaient là allaient le sauver peut-être.

II se précipita, et alla ouvrir.

C'est tout ce qu'il put faire... Car à peine eut-il touché le seuil qu'une sorte de déchirement se fit dans sa poitrine et qu'il dut se retenir à la closion pour ne pas tomber.

Du reste, deux hommes venaient d'entrer.

Horace et René !

A la vue de Laura, assise accablée dans un coin de la salle, Horace comprit une partie de la vérité.

Il pensa tout au moins que M"° Pradié, n'écoutant que son amour, avait quitté l'hôtel de la rue Culture-Sainte-Catherine et qu'elle était venue vers le comte pour le protéger dans le péril dont il était menacé.

A tout prix il fallait sauver la situation. .

Il se tourna vivement vers René.

— il n'y a pas une seconde à perdre, dit-il à voix rapide, brûle le pavé, rends-toi rue Paycnne, et amène ici M"° Raymonde, dont la présence couvrira l'imprudente démarche de M"° Pradié.

Et René était parti.

Seulement, il avait à peine quitté la salle, que les choses prenaient subitement une tournure à laquelle Horace était loin de s'attendre.

• Son premier mouvement en apercevant Laura, avait été d'aller à elle et de l'éloigner d'une maison où son honneur pouvait se trouver compromis... Mais quand il se fut approché de la pauvre enfant, et qu'il la vit roulée sur elle-même les cheveux épars, le front dans les mains, il se sentit saisi d'une suprême pitié et se demanda ce qui avait bien pu se passer avant son arrivée.

Instinctivement, sans soupçonner encore la vérité tout entière, il comprit qu'il y avait là quelque chose de solennel.

— Laura! murmura-l-il, d'un ton affectueux et doux; c'est un ami qui vous parle, et qui connaît tous vos chagrins I... Ne le repoussez pas... il

comprend l'horrible douleur que vous ressentez... et il n'éprouve pour vous qu'un pitié attendrie... écoutez-moi... je vous en prie; la démarche que vous avez faite est bien imprudente... l faut que le monde l'ignore; si vous le voulez... nous quitterons à l'instant cette demeure, où vousn'auriez p"as dû venir jamais... et nous retournerons rue Culture où votre mère vous attend.

— Ma mère! répéta Laura, comme malgré elle. Le voulez-vous?

— Oui... oui... je le vbus.

— Eh bien... venez !

— Attendez!...

La jeune fille s'était levée a. demi, mais elle retomba aussitôt sur le siège où elle était assise.

Avait-elle entendu ce que disait Horace? C'est douteux.

Depuis un moment, toute son alt,"ntion était ailleurs, et son regard allait vers cet endroit de la salle où se tenait Mario !

Une plainte douloureuîe s'était fait entendre de ce côté, et elle ava:t frémi.

Elle se leva tout à fait et s'appuyant sur le bras du vicomte, elle' essaya de faire quelques pas.

— Soutenez-moi! dit-elle d'une voix défaillante. -- Qu'avez-vous? interrogea Horace, interdit.

— Oh ! qu'importe ce que j'ai ! répliqua-t-elle avec un brusque mouvement Mais lui! lui!...

— Qui vous retient?

— Voyez! Mon Dieu! C'est horrible... Vous ne devinez donc rien?... Regardez-le. Cette pâleur, cette altération.. Il se meurt!

— Mario!

— Il se meurt, vous dis-je et c'est moi! moi!...

.\lors, obéissant à un sentiment qu'elle ne pouvait contenir, elle se dégagea des mains du vicomte, et courut vers Mario qui, s'alTaissant surlui-mème, venait de rouler sur le parquet

Laura se laissa tomber à genoux et se pencha, oublieuse, surle corps inerte déjà, presque glacé par la mort.

— Mario ! Mario! s'écria-t-elle; c'est moi! entends ma voix... Mario! c'est ta Laura bien-aimée.

Et comme le jeune homme demeurait insensible et sourd à ces appels passionnes, elle lui souleva la tète, l'entoura de ses bras, et baisa à plusieurs reprises son front de marbre.

Mais devant l'inutilité de ses efforts, une épouvante sans nom s'empara d'elle, et elle se redressa pleine de désordre et la gorge sifflante.

— Vite! vite! dit-elle, qu'un aille chercher un médecin. Monsieur, c'est à

mains jointes que je vous supplie. Vous ne pouvez laisser mourir ce malheureux sans secours. Horace...

Le vicomte avait déjà couru vers la porte, et donné quelques ordres rapides ; puis il revint vers Laura, et s'étant jiris à examiner Mario avec plus d'attention, il fut frappé de la transformation effrayante qu'avaient subie ses traits, en quelques minutes.

Le malheureux était méconnaissable.

Étendu, le corps raidi sur le parquet, on eût dit un cadavre.

Pourtant, il respirait encore.

Par instants, une trépidation énergique soulevait ses membres; une profonde contraction défigurait ses traits et quelques bulles d'écume teintées de sang apparaissaient au coin de sa lèvre.

A ces symptômes alarmants, Horace comprit tout-

L'intoxication était manifeste.

Mario, se voyant acculé dans une impasse sans issue, s'était empoisonné!

— Il est perdu ! balbutia-t-il.

— Oui, perdu! répéta Laura... et c'est moi.

— Vous!

— Ne pouvant vivre sans honte, j'ai pensé qu'il valait mieux mourir — et je n'ai pas hésité.

— Malheureuse !

— Au moins, nous mourrons ensemble!

— Que dites-vous?

Laura se tordit les bras dans une douloureuse convulsion.

— Eh! ne voyez-vous pas, répliqua-t-elle, que le même poison brûle mes veines, que le même feu dévore ma poitrine... nous mourrons de la même mort, n'ayant pu vivre du môme amour !

— Ah! cela ne sera pas... le docteur va venir... il vous sauvera...

— Je ne veux pas être sauvée... mes instants sont comptés.., ah! que la mort vienne vite, je l'accueillerai comme le suprême refuge... Seulement...

— Seulement?...

— A ce moment terrible, il n'y a dans mon cœur qu'une seule tristesse... un seul regret.

— Quoi donc?

— Ma mère !

— M"° Pradié?

— Pauvre mère! quelle douleur je vais lui causer; elle m'aimait tant! J'ai été bien cruelle. Qui sait si elle me pardonnera jamais!

— Ah! croyez-le... ne doutez pas de son amour, d'ailleurs elle va venir.

— Elle! ici?

La place de la Bastille était en fête. (P. 131.)

— Je l'ai fait appeler.

— Quelle honte! el pourtant, ce me sera une dcuceconsolalion de mourir dans SCS bras.

— Écoutez, interrompit vivcmonl Horace.

Et il fil un pas vers la porte.

Laura remua tristement la tiMe.

i.iv. 'J'2. — l'iEniiE ZAccoNE. — i.A Fir.tï DIS CA«Eior^. — tu. J notKr ht c'«. i.iv. 92

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— Non, dit-elle, je l'aurais reconnue. C'est le docteur.

C'c'tait en effet le docteur que l'on avait envoyé chercher cf qui accourait. Horace allait lui indiquer Lnura, mais celle-ci désigna Mario d'un geste impérieux.

— Lui! lui! d'abord... ordonna-t-elle.

Et l'on obéit.

Mais le docteur ne s'attarda pas longtemps dans son examen... le poison absorbé était des plus violents, aucun antidote n'eût été assez puissant pour le combattre.

— Cet homme est perdu! dit-il au bout de quelques minutes. Avant une heure, tout sera fini.

Et comme il entendit alors derrière lui un sanglot déchirant, il se retourna surpris.

— Quelle est cette jeune femme? demanda-t-il à Horace. Ce dernier mit un doigt sur les lèvres.

— Ces deux jeunes gens s'aimaient, dit-il à voix basse, ils meurent du même poison.

Cependant Laura avait pu retrouver une sorte d'énergie factice devant la déclaration du docteur, et elle avait voulu s'approcher du lit où l'on venait de déposer le moribond.

On eut bien de la peine à l'arracher au triste spectacle de l'agonie de Mario et l'on n'y aurait peut-être pas réussi si, à ce moment, elle ne fût tout à coup revenue à elle-même.

Une voiture venait de s'arrêter à la porte de l'hôtel, et à ce bruit, elle s'était sentie comme galvanisée.

— Ma mère! balbutia-t-elle, pendant qu'un voile funèbre obscurcissait sa vue.

Et elle fit quelques pas.

Mais elle ne put pas même aller jusqu'à la porte... Car au même instant, M°" Pradié, suivie de Raymonde et de René, se précipitait dans la chambre et recevait son enfant mourante dans ses bras!

Près d'une année s'était écoulée dep :;is la triste fin de Mario et de Laura.

La mort du faux comte de Presles avait coupé court à l'instruction commencée, le prévenu s'étant fait justice, il n'y avait plus rien à lui demander, et l'affaire avait été naturellement abondonnée.

Le lecteur sait d'ailleurs avec quelle facilité ces drames s'oublient à Paris ; on en parla bien avec une certaine curiosité pendant quelques semaines ; puis, le bruit soulevé autour de cette alTaire ne tarda pas à s'apaiser, un autre

événement la remplaça bientôt dans Tattention publique, et une année plus tard c'est à peine si quelques reporters se rappelaient encore le drame de la rue Culture-Sainte-Catherine.

Ce qu'il y a de certain, c'est que dans le quartier nul ne s'en souvenait; on y avait bien autre chose à faire.

On était alors aux environs de Pâques, et c'est, comme chacun sait, Tépoque de la traditionnelle foire aux jambons.

La place de la Bastille était en fête.

De nombreuses baraques s'élevaient le long du quai ; la foule assiégeait les boutiques, attirée par les bateleurs de toutes sortes qui exerçaient en plein vent, tout cela animé, égayé, amusé par les camelots qui ne pouvaient manquer une si belle occasion d'exercer leur industrie.

Pendant toute la journée, ce fut une véritable cohue bien parisienne, où les badauds émerveillés, bousculés, ne se lassaient pas d'admirer la merveilleuse adresse des bonneieurs, qui leur volaient leur argent sous l'œil même des sergents de ville dépistés.

Les camelots étaient un peu partout et, dominant le brouhaha assourdissant du populaire, on entendait, à chaque instant, partir quelques coups de sifflet modulés, il la façon d'un signal.

Alors il se produisait une sorte de houle factice, qui permettait aux plus compromis de se dérober par quelque rue voisine, pour revenir bientôt reprendre leur travail interrompu.

Nous retrouvons là, la plupart des personnages qui se sont mêlés un moment à notre récit, et on les vit opérer jusqu'au moment où les boutiques fermèrent, c'est-ù-dire jusqu'à la tombée du jour.

Seulement, aux premières ombres de la nuit, ils se dispersèrent presque tous dans des directions différentes, et il ne resta plus sur la place que les individualités importantes de la corporation, le Grand-Sec, Filoche, etc.. auxquels était venu se joindre leur chef respecté. Bricole!

C'est que, pour tout dire, la foire aux jambons n'était pas la seule distraction qui leur fùl promise pour ce jour-là.

Le véritable chu, c'était la réouverture du théâtre Beaumarchais, où Ion allait chanter l'opérette, sous la direction de M. Caminade, ex-barytoii dos théâtres de Toulouse, de Bordeaux et de Marseille!

Caminade avait trouvé un capitaliste, et, grâce à la générosité du vicomte Horace de Breiiil, il allait enlin réaliser le rêve de toute sa vie!

On disait des merveilles de la troupe, et l'on assurait que l'ex-barylon ne dédaignerait pas de monter liii-nirme sur les planches et de se mêler à ses humbles pensionnaires.

Pour un clou! c'élait un ciou, et la première devait être surtout liriil.inte.

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