i.A 1- 11,1, K m:s (;.\mki,ots
Aussi, dès sept heures, le ihèntre iHail splendidement illuminé; un cordon de feu incendiait la façade, un beau transparent attirait les regards au-dessus de la mar()uisi\ — et, chose inouïe, qui ne s'élait jamais vue, une douzaine de cameiols alNiicul et venaient sur le trottoir, oITrantaux arrivants des billets /j/ms cher (|ii'au bureau.
Ce lut (lu reste une soirée unique, et dont le souvenir n'est pas effacé encore à riieure ou nous écrivons ces lignes.
On refusa plus de (rois cents personnes : un grand nombre de jeunes gens appartenant aux clubs les plus aristocratiques y arrivèrent dans leur coupé; des voitures de maître stationnèrent jusqu'à minuit devant le théâtre, et quand la représentation fut finie, ce fut une mêlée, un tohu-bohu élégant qui jamais depuis ne s'est renouvelé.
Toutefois pour rester fidèle à la vérité historique, nous devons mentionner un incident qui passa certainement inaperçu, mais que nous ne pouvons nous dispenser de relater.
Il était minuit; la foule s'était écoulée : le boulevard était désert.
Seul, un coupé de maître continuait de stationner le long du trottoir.
A ce moment, la porte du théâtre qui était fermée, s'ouvrit pour ainsi dire discrètement, et Caminade parut sur le seuil, marchant avec Horace, derrière un jeune couple qui se dirigeait vers le coupé.
On s'arrêta sur le trottoir.
— Allons, voilà l'alTaire lancée! dit Horace a V imprésario; maintenant, bonne chance !
J'espère que vous viendrez quelquefois nous voir... dit Caminade.
— Je le promets.
— A bientôt alors.
— Au revoir.
Et Horace lui ayant serré la main, alla vivement au coupé.
— Tu ne viens pas avec nous? demanda le jeune homme qui était resté sur le trottoir.
— Non, mon cher René, répondit Horace, vous arrivez d'Italie, vous repartez demain, pour le château de Longueville. Je ne veux pas abuser de vous; seulement, quand j'irai prochainement présenter tous mes respects à M"" Pradié, je compte que M"" la comtesse de Presles voudra bien me recevoir comme le meilleur elle plus sincère de ses amis.
■ — Nous allons vous attendre! fit la jrune iVmnie, en lui tendant la main.
Hoi-ace la baisa en s'inclinanl... puis la portière se referma et le coupé I arlit.
Il y avait trois mois qu'ils étaient ui;irirs... ils revenaient d'Italie où ils (taient allés promener leur btmheur.
Le lendemain ils devaient se rendre à Longueville où le? attendait M"' Pradié. qui navait plus que Raymonde à qui parler de sa fille!
Or. pendant qu'ils s'éloignaient, Caminade avait gagne le café du théâtre, et au moment où il allait y pénétrer, il lit un mouvement et s'arrêta stupéfait.
Sur le seuil du café, il y avait un homme, debout, adossé contre le mur, le front penché, qui d'un regard douloureux, suivait le coupé qui disparaissait au fond de la ligne enténébrée des boulevards.
Il eut comme un frisson.
11 venait de reconnaître Bridard !
Celui-ci ne l'avait pas même vu, si bien qu'il put s'approcher, sans qu'il eut fait mine de le voir.
Il lui frappa sur l'épaule — et l'autre tressaillit.
— Eh bien! eh bien! père Bridard! dit Caminade; qu'est-ce que vous faites donc là?
Bridard secoua fortement la tête, et ébaucha un sourire.
— - Vous avez raison, M. Caminade, répondit-il avec effort, je m'oublie... et il est temps de rentrer... Ah! c'est que voyez-vous... maiiilenant. ça va être dur.
— Quoi donc?
— Eh! la vie i|ue je vais mener... je n'avais jamais pensé à cela... et pourtant, il fallait bien qu'elle me quittât.
— De qui parlez- vous?
Le père Bridard indiqua le boulevard.
— De celle qui vient de s'éloigner, répondit-il.
— M"' la comtesse de Presles?
— Ah! les autres peuvent l'appeler comtesse, continua le camelot; mais pour moi, elle n'aura jamais qu'un nom, celui qu'elle avait adopté elle-même.
— Brunelte, n'est-ce pas.
Le père Bridard fit un signe de tête négatif.
— Voyez-vous, dit-il, d'un ton brisé, cette séparation-là, ce sera mon coup de mort... nous nous étions si bien habitués l'un à l'autre, que je la considérais presque comme ma fille, et qu'elle-même m'aimait comme son père.
— Il y a longtemps que vous la connaissez?
— Oui, longtemps... je l'avais rencontrée, une nuit, dans la rue, mourante, près de rendre rame... c'était l'hiver; elle était tombée à bout de force et ello
734 LA FILLi: UKS CAiMELOTS
serait morte! pauvre chère pelilel quand je l'ai aperçue comme ça... je ne sais pas ce qui s'est passé en moi, mais j'ai pensé à l'autre.
— Quelle autre?
Bridard releva le front, et regarda l'ex-baryton dans les yeux.
— Est-ce donc que vous ne m'avez pas encore reconnu ! dit-il avec force ; est-ce que dans celui qui se fait appeler Bridard, vous n'avez pas deviné, le père Bricole !
— Sil si! fit Caminade; j'avais hésité tout d'abord; mais depuis quelque temps, il me semblait bien...
— Pauvre Nicettel balbutia le vieux camelot; ah ! chaque fois que j'y pense, le remords me tue...
— Vous l'aimiez bien...
— Et elle aussi, elle m'aimait, la chère créature... maisilyavaitiaiemme... Ah! celle-là... mais il ne faut plus parler de ça! voyez-vous... parce que...
■ — Vous avez raison, père Bricole; et puisque vous vous ôtes attaché à la petite Brunette, vous devez être heureux de la voir mariée à l'homme qu'elle aime ?
— Sans doute.
— La voilà comtesse.
— C'est vrai... mais moi qui la connais, je suis bien sûr qu'elle n'oubliera jamais le temps où nous l'appelions tout simplement la fille des Camelots.
Caminade eut un éblouissement.
— La fille des Camelots! répcta-t-il avec un cri; j'ai bien entendu ! je ne deviens pas fou vous avez bien dit...
— Qu li donc! répéta Bricole, et qu'est-ce qui vous prend?
Caminade ne répondit pas tout de suite ; son cœur s'était pris à battre avec une violence désordonnée ; il passa à plusieurs reprises sa main sur son front moite, et secoua énergiquement la tête.
— Vous ne répondez pas... fit le père Bricole étonné. Caminade lui prit brusquement le bras.
— Voyons '. voyons I dit-il, d'une voix oppressée ; écoutez-moi, père Bricole ; ceci est grave pour tous les deux, et c'est Dieu qui a voulu cette rencontre!... répondez, répondez... comme si notre pauvre Nicette elle-même était là, et vous interrogeait... ne me disiez-vous pas tout à l'heure, que celte petite BruneUe, vous l'aviez rencontrée, une nuit d'hiver, sur le pavé de Paris.
— En effet.
— Il y a douze ans.
— A peu près.
— D'où venait-elle?
— • Elle n'a pas voulu nir le dire.
— Ne VOUS a-t-elle pas parlé de sa mère?
— Elle m'a dit que sa mère était morte, en la mettant au monde.
— En quel endroit?
— Elle a toujours refusé de me le faire connaître.
— Pourquoi?
—. Elle avait, disait-elle, une mission sacrée qu'elle n'entendait confier à personne.
— Et cette mission ne consistait-elle pas à faire rendre à Théritier du comte de Presles, la fortune et le titre de son père.
— Je ne l'ai compris que depuis quelques mois... mais vous-même, M. Caminade, d'où savez-vous?...
— Oh! moi, je sais bien d'autres choses encore.
— Auriez-vous connu ma pauvre" Raymonde.
— Je le crois.
— Vous savez qui elle est?
Caminade se redressa comme illuminé.
— Oui... oui... répondit-il; cela doit rtre, et je crois bien mamtenant que ce ne peut être qu'elle. . .
— Qui, elle?
— Attendez... laissez-moi un moment, la levoir, comme je lai vue autrefois...
— Jlais où l'avez-vous vue. . . par quel hasard l'avez-vous rencontrée. . .
— Ce n'est point le hasard, père Bricole... c'était un devoir que j'accomplissais,
— Que voulez- vous dire?
— Un jour, il y a onze ans, je suis allé à Sainte-Claire, en Normandio J'avais appris que c'est là que l'on avait enterré la pauvre Mcetle, et j'y allais pour prier sur sa tombe...
Le père Bricole étouffa un sanglot, et serra la main de Caminade, à la lui briser.
— Après. . . après, murmura-t-il, sans songer à essuver deux grosses larmes qui coulaient le long de ses joues creuses.
— Après, continua Caminade. je me suis rendu au pelit bourg de Trémel.
— Pourquoi...
— Parce qu'il y avait là, une jolie petite orpheline qui y était élevée saintement en souvenir de sa malheureuse mère, morte en lui donnant le jour!
— Raymonde?...
— Oui, Raymonde.
— Mais .. quel intérêt...
736 LA FILLE Dl'S CAMELOTS
— Vous ne devinez pas.
— Non... continuez... par grâce.
— Eh bien... Cette jolie petite Raymondc, c'était elle qui entretenait la tombe à Nicette, et si vous aviez vu de quels soins pieux elle l'entourait ! . . . Tout le monde l'admirait; jamais on n'avait vu une enfant si jeune, professer un culte si tendre pour sa mère !
— Que dites-vous? s'écria le père Bricole... eh quoi! Raymonde serait...
— Comprenez-vous.
Le père Bricole comprenait; mais ce qu'il apprenait était si invraisemblable et lui paraissait si impossible, qu'il restait tout étourdi, n'osant croire à ce qu'il entendait.
— Ah! vous ne me trompez pas, dit-il, la gorge serrée, Raymonde serait la fdie de Nicette.
— Je le jure.
— De qui le tenez-vous ?
— D'elle-même.
— Comment cela?
Caminade tira son portefeuille de sa poche, et y prit une lettre qu'il présenta à Bricole.
Celui-ci s'en empara en tremManf, et la lut d'un œil avide.
C'était la lettre que Caminade avait recueillie naguère, en Normandie, et qui depuis, ne l'avait plus quitté.
Elle finissait par cette phrase :
« Si vous avez quelques nouvelles à m'envoyer, écrivez à l'adresse ci-après :
Au père Latour, rue de l'arbre sec, 7,
pour remettre à la fille des Camelots
Le père Bricole la baisa à plusieurs reprises avec transport.
— Ah! c'est bien cela ! dit-il enfin, d'un ton plein de désordre... Je me rappelle .. Ravmonde! Raymonde! la fille de ma bien-aimée Nicette! ah: nous la verrons... Je veux lavoir, l'embrasser... nous irons tous les deux!...
Caminade eut un geste attristé...
— Prenez garde, père Bricole, dit-il gravement, et n'allez pas par une telle démarche, compromettre le bonheur de la chère enfant! Elle est heureuse. .. que pouvez-vous désirer de plus... Ce qui arrive est notre faute, et nous devons, l'un et l'autre accepter la situation, (juelque cruelle qu'elle puisse être.
Nicette, du reste, en avait décidé ainsi, et elle agissait sagement, en
Va désordre inouï y régnait. (P. 743.)
défendant à ceux qui ont assisli- à se? derniers monienls, de révéler à sa lille le nom de son pi-re...
Respectons sa dernière volonté ; reprenons la vie que nous avons menée jusqu'ici, et qu'il ne dépendait que de nous de laire meilleure!
— Qui sait! peut-être le hasard nous réserve-t-il quelque joie suprême avant de mourir; mais gardez-vous... gardez-vous de mettre une ombre sur le bonheur dont elle jouit et qu'elle a si bien mérite!
UV. 93. — l'KHMt iACCOXE. — I.A TILLE liKS C»UEI.OTS. — ku. J. ROl'FF BF c'«. Lir. &3
Le père Bricole baissa la kHe, en signe d'assentiment; puis tous deux s'éloignèrent muets et oppressés, songeant au passé, et, l'un et l'autre, espéran également en Pavenir.
Il y a une Irenlaine d'années environ, il se passa à Montpellier, un fait des plus singuliers, qui donna lieu tout d'abord à des commentaires passionnés et sur lequel, en dépit de toutes les investigations, on ne parvint que for longtemps ai»rés à faire une lumière relative.
Nous dirons plus loin dans quelles circonstances bizarres autant qu'inattrndues.
A l'époque dont nous parlon? s'élevait sur la place du Pivrou, (i l'un des angles les plus rapprochés de la terrasse, on be' ^difice à deux étages où, depuis cinq ans, MM. Giral, Dorse et C avaient installé les bureaux de leur maison de banque.
C'était une des institutions de crédit les plus estimées de la province. On y faisait de grandes entreprises. La confiance qu'elle inspirait tenait surtout au caractère particulièrement honorable du principal gérant. M. Giral, qui en était comme la cheville ouvrière.
M. Giral était jeune. C'est à peine s'il avait vingt-huit ans; mais la nature l'avait doué de qualités exceptionnelles : il était actif, infaliga'.de, donnant tout son esprit, on peut dire tout son cœur, aux affaires, et c'est à force de travail opiniâtre, de volonté et d'énergie qu'il était parvenu à faire, de la maison qu'il diriii;cait, la rivale des plus riches établissements de France.
Tout récemment, il venait de se marier.
Il avait épousé une jolie enfant de vingt ans au plus, élevée comme lui dans un milieu de bourgeoisie honnête et laborieuse et qui avait accepté avec bonheur de devenir la femme d'un homme autour duquel elle n'avait jamais entendu s'élever qu'un unanime concert de sympathies.
Giral pouvait donc, à juste titre, se croire à l'abri de toute appréhension pour l'avenir, et jamais la pensée ne lui était venue que le malheur pût l'atteindre dans cette vie d'honneur et de travail oîi il s'était enfermé.
La maison de banque avait un caissier qui s'appelait Pierre Gilbert,
C'était un homme de trente ans, grand, élancé, d'une intelligence rare, d'une conduite irréprochablr.
Depuis qu'il occupait l'emploi de caissier, on n'avait relevé, dans ses habitudes, rien qui ne fût d'une correction parfaite.
Tous les matins, il arrivait place du Peyrou à neuf heures sonnantes et il ne quittait son bureau qu'à six heures du soir, pour regagner la petite maison qu'il habitait seul, avec une vieille bonne du navs, dans un des faubour<^s de la ville... " °
Il était de nature douce et triste ; il avait deux beaux yeux noirs, et. sur son front pâle, comme un voile de mélancolie résignée.
Tous ceux qui l'approchaient avaient fini par s'intéresser à lui ; mais son attitude poliment réservée tenait les indiscrets à distance.
A Montpellier, on n'aime guère cela.
Toutefois, comme, en entrant chez ses patrons, il avait déposé dans la caisse de la banque un cautionnement respectable de cent mille francs, on ne put longtemps lui refuser cette considération méb'e de respect, que la province accorde volontiers à tout homme qui possède.
Cinq années s'écoulèrent ainsi, pendant lesquelles Pierre Gilbert demeura à Montpellier, donnant l'exemple rare d'une assiduité et d'un zèle constants.
A peine, durant ce laps de temps, eut-il l'occasion de s'absenter trois jours pour aller à Paris régler quelques affaires de famille.
Il avait pris le train un samedi soir, apiès la fermeture des bureaux, et le mercredi suivant, à neuf heures, il venait reprendre sa place accoutumée.'
II y avait déjà longtemps de cela.
Et, depuis lors, il n'y eut plus de lacune dans son service, jusqu'au moment où se produisit le fait que nous avons à raconter.
On était au lundi 16 octobre, une date de grosse échéance. La maison Giral et G'= devait ce jour-li payer une somme de près d'im million.
Mais la banque n'en était pas à se préoccuper des échéances, si lourdes qu'elles pussent être.
L'avant-veille, les comptes avaient été vérifiés en présence de Pierre Gilbert, et tout s'était pa,?sé comme d'habitude, c'est-à-dire que l'on n'avait eu qu'à reconnaître le parfait état de la caisse.
On se quitta sur cette impression.
Quand M. Giral se leva, le lundi suivant, il était déjà lard.
Il avait mal dormi, M-° Giral commençait une grossesse qui la fatiguait beaucoup : son mari, qui l'adorait, avait passé une nuit agitée.
Lorsqu'il se réveilla, il était près de dix heures.
Il sauta à bas de son lit et sonna son valet de chambre qui accourut.
— Jean, lui dit-il vivement, il est tard; pour(iuoi ne m'avez-vous pas réveillé plus tôt?
— Monsieur donnait si bien que je n'ai pas osé, répondit le valet.
— Vous avez eu tort... Voyons, hâtez-vous. A-l-on apporté le courrier!
740 LA F 11,1,1': rjKh CAMF';[,OT.S
— Oui, monsieur... le voiri.
— C'est bien... laissez-moi. Je vais m'iialMllor. En dépit de cet ordre, le valet n'avait pas bougé. M. Giral le regarda avec étonncraent.
— N'avez-vous pas entendu? reprit-il.
— Que monsieur m'excuse, balbutia Jean. C est que, je vais vous dire, ce matin, il s'est passé quelque chose...
— Quelque chose? Quoi? Parlez!
— M. Gilbert...
— Après?
-- Eh bien? Dix heures viennent de sonner, et il n'est pas encore arrivi;.
— Est-ce possible?... Il i'aut qu'il soit nialadi-.
— C'est ce qu'on a pensé.
— Â-t-on envoyé chez lui?
— M. Dumesnil, le chef de la comptabilité, est parti il y a un quart d'heure.
— Et il n'est pas de retour?
— On l'attend.
— C'est bien. Qu'on prévienne M. Dorse. Je descends. Allez! M. Giral acheva de s'habiller.
Il était plus agité qu'inquiet. On pouvait craindre quelque ai'cideut; nul n'eût osé songer à un malheur!
Cinq minutes plus tard, M. Giral arrivait dans les bureaux.
Il y régnait un trouble bien naturel; cependant on hésitait encore devant des commentaires qui eussent été prématurés.
La présence de M. Giral ramena un peu de calme dans les esprils, mais ce ne fut pas pour longtemps.
M. Dumesnil arrivait et, dés qu'il l'aperçut, iVI. Giral courut à sa l'encontre.
— Gilbert? interrogea-t-il d'un ton nerveux.
— Il n'est pas chez lui! répondit le chef de la comptabilité. -Où est-ir?
• — On l'ignore.
— Mais sa bonne? Vous l'avez vue...
Toutes les oreilles se dressèrent; tous les yeux s'altiichèrent ardents sur M. Dumesnil.
— Vous ne répondez pas?
M. Dumesnil se pencha à son oreille.
— C'est que peul-i'Ure, dit il, il n'esi, pas bon qm; tout le monde entende ce que j'ai à vous dire.
M. Giral entraîna le commis dans son cabinet dont il ferma la porte derrière lui.
Et dès qu'ils furent seuls :
— Voyons, reprit-il d'un ton impérieux et bref, c'est assez de réticences; expliquez-vous. Vous avez vu îa bonne de Gilbert ? Que vous a-t-elle dit?...
M. Dumesnil remua lentement la tète.
— Ce que j'ai appris, dit-il. n'a pas été facile à arracher à la pauvre vieille. Il est évident qu'on lui a fait la leçon et qu'elle la répète tant bien que mal
— Enfin...
— Enfin, Pierre Gilbert a quitté .Montpellier depuis samedi.
— Où est-il allé?
— On n'en sait rien.
■ — Doit-il revenir bientôt?
— Il ne reviendra pas.
— Au moins a-t-il laissé soupçonner les motifs de ce mystérieux dépai-t?
— La vieille ne les connaît pas.
— A quelle heure est-il parti ?
— Avant-hier soir, vers onze heures.
— Et il n'a rien laissé?... pas une lettre, pas un mot?
A celte dernière question, M. Dumesnil se redressa, comme elTrayé.
— Attendez. Je me rappelle, balbutia-t-il en fouillant sa poche. Je suis si bouleversé!... J'allais oublier... Une lettre?... Oui, il a laissé ceci à votre adresse...
Et il tendit une enveloppe volumineuse, scellée de cinq larges cachets et adressée à M. Giral.
Ce dernier s'empressa de l'ouvrir et se mit à en parcourir le contenu d'un œil rapide.
Et, quand il eut fini, la pâleur avait envahi ses traits, pendant qu'une sueur glacée perlait à ses tempes.
Une étrange lettre, à coup sûr!
Voici ce qu'elle contenait :
« Monsieur,
<i Au moment où des circonstances impérieuses m'obligent à quitter l'emploi que j'occupais dans votre maison, je me croirais ingrat si je ne vous remerciais du plus profond de mon cœur des bontés que vous avez eues pour moi. J'ai fait de mon côté tout ce qu'il m'a été possible pour reconnaître par mon zèle et mon assiduité la bienveillance qui m'était témoignée, et je pourrais peut-être, à l'heure de la séparation, me considérer comme quitte envers une maison que j'ai toujours loyalement servie. Mais il ne me convient pas de raisonner ainsi et
VOUS pouvez ôtre assuré que je conserverai toujours un souvenir ému fies cinq années que j'ai passées près de vous.
« J'ai d'ailleurs à m'excuser d'un acte dont je me rends coupable au moment de m'éloigner. Ce que je vais faire n'est pas sans doute d'une correction irréproihable, mais vous me jugerez avec votre indulgence habituelle et vous voudrez bien comprendre qu'après tout je ne fais rien que je n'aie ri.Lrourcusement et honnêtement le droit de faire.
« Voici ce dont il s'agit :
« Vous savez, monsieur, que pour obtenir l'emploi de caissier j'ai dû déposer entre vos mains un cautionnement de cent mille francs.
(i Celte somme, que vous m'auriez rendue si je vous l'avais demandée, je suis contraint de la reprendre sans attendre votre assentiment, et vous Irouverez sous ce pli toutes les pièces et décharges qui dégageront votre responsabilité, s'il pouvait s'élever plus tard quelques réclamations à ce sujet.
« Je vais donc partir, et le seul regret que j'emporte à cette heure, c'est de n'avoir pu vous confier les raisons qui ont provoqué et précipité mon départ. Mais il y a là un secret qui ne m'appartient pas. Il s'agit de l'honneur d'une femme, et, dût mon propre honneur être mis en cause, j'accomplirai jusqu'au bout ce que je regarde comme le plus sacré des devoirs.
« Adieu donc, monsieur; et merci, encore une fois, pour le passé.
>i Quant à l'avenir, il est entre les mains de Dieu et je m'abandonne à lui.
« PlEI'.RK GlLBEUT
« P. S. — Vous trouverez ma comptabilité en ordre, et il suffira d'un examen sommaire pour constater qu'il ne manque à la caisse aucune des valeurs qui doivent s'y trouver. )i
M. Giral reçut de cette lecture des impressions bien diverses.
Le caissier, que depuis cinq années il avait associé à ses travaux, se révélait tout à coup sous un aspect inattendu. Ce départ précipité qui ressemblait à une fuite, cette somme de cent mille francs dont il se remboursait de ses propres mains et sans attendre que sa gestion eût été vérifiée, tout cela renversait l'idée que Giral s'était fuite sur Pierre Gilbert.
Mais l'hésitation n'était pas permise en pareille occurence; il fallait avisi r au plus pressé. Le premier devoir du gérant était de procéder à un examen immédiat de la caisse, et c'est ce qui fut fait immédiatemctft.
Jusque-là, cependant, aucun soupçon n'était entré dans l'esprit de M. Giral; l'incident était bizarre, non inquiétant : si la conduite du comptable était repréhensible, rien ne donnait lieu de supposer qu'elle fût coupable, et c'est sans appréhension sérieuse qu'il atteignit le seuil de la caisse.
Mais, arrivé là, le gérant se sentit pris d'un premier frisson. La uortc du
bureau était entr'ouverte au lieu d'être fermée à clef comme d'ordinaire, et un coup d'œil suffit pour reconnaître qu'elle avait été forcée !...
Un sombre p!i creusa le front de M. Giral.
— Voyez! voyez! dit-il.
D'un geste, il indiqua la serrure brisée et, sans attendre davantage, il poussa la porte avec violence et pénétra dans le bureau.
M. Dorse. son associé, venait d'arriver et lavait suivi.
L'un et l'autre, mus par une même pensée, agités des mêmes pressentiments sinistres, se précipitèrent vers la caisse, et un cri de stupeur et d'épouvante jaillit alors de leurs lèvres.
La caisse, forcée comme la porte, était restée ouverte; un désordre iuouï y régnait, et, chose étrange, sur quel [ues-unes des valeurs qui gisaient éparpillées de tous côtés, on remarquait plusieurs taches de sang.
Des taches de sang!...
Le voleur avait dû se blesser en brisant la serrure du coffre-fort, et il était évident qu'un main criminelle avait passé par là.
En dépit de ces apparences, M. Giral ne pouvait croire encore à la culpabilité de Pierre Gilbert.
Comment en venir à penser que cet homme, entouré de l'estime et de la considération de tous, n'était qu'un ^Tilgaire voleur? Et puis, ces taches de sang même semblaient prouver qu'il était innocent. Pourquoi eût-il brisé la serrure du roffre-forl, lui qui connaissait le mot à l'aide duquel il lui était si facile de l'ouvrir?
M. Dorse, aidé du chef de la comptabilité, s'était déjà mis à l'œuvre. En moins d'un quart d'heure, toutes les valeurs furent comptées par ces deux iiommes spéciaux; les bordereaux dressés par le caissier furent pointés avec soin et quand le résultat de ce travail fut mis sous les yeux de M Giral, on reconnut qu'il manquait à la caisse une somme énorme de un million.
Un million I
Il y avait loin de là aux cent mille francs que Pierre Gilliert anuonçail hypocritement avoir emportés!
Le doute ne fut plus possible. Les préventions les plus redoutables s'élevaient pour accuser le caissier en fuite. Les chefs de la maison de banque ne pouvaient, sans assumer une lourde responsabilité, retarder d'une minute les imursuites qui s'imposaient.
M. Giral ne manqua pas à ce devoir et, une heure après, il était au parquet.
La nouvelle y était déjà parvenue. Il n'eut qu'à exposer succinctement les faits, et immédiatement l'instruction commença.
On télégraphia dans toutes les directions : à Cette, à Marseille, à la frontière d'Italie, partout eulin où Pierre Gilliert avait, pu se diriger.
7U l.A FILI.1-: ItliS CAMKl.OTS
Malheureusement, il y avait un dimanche entre le samedi 14, jour où la caisse avait été vérifiée, et le lundi 16, jour oii le vol avait été découvert.
Tout avait été habilement calculé; le criminel s'était mi'nagé une avance de plus de trente-six heures.
Il devait être loin...
Ce qui importait surtout, c'était de rechercher quels avaient pu être ses agissements, le jour de sa fuite, et quelle direction il avait prise en quittant Montpellier.
Une seule personne pouvait donner, sur ce point, des renseignements précis. C'était la vieille bonne qui servait Pierre Gilbert.
On la fit venir et, quoiqu'elle lut bien émue, elle raconta sans détours tout ce qu'elle savait sur son maître.
Ce qu'elle dit ne devait qu'accentuer davantage encore les préventions de la première heure.
Le samedi matin 14, au moment où il se disposait k se rendre place du Peyrou, son maître avait reçu un télégramme dont la lecture l'avait bouleversé. 11 était devenu tout pâle, avait murmuré quelques paroles que la bonne n'avait pas comprises, et il était parti. Le soir, quand il rentra, il était plus calme ; mais on voyait bien tout de même que quelque chose le préoccupait. II dîna à peine; et, le repas terminé, il écrivit une longue lettre.
Enfin, vers neuf heures, il annonça à sa vieille bonne qu'il allait passer la journée du lendemain a. la campagne et lui recommanda, pour le cas où il ne serait pas de retour le lundi suivant, de faire remettre à M. Giral la lettre qu'il venait d'écrire.
— Et il na rien dit de plus? insista le magistrat.
— Rien, non, monsieur le président, répondit-elle.
— Votre maître était bon pour vous?
— Oh! bon comme le bon Dieu! Jamais un mot plus haut que l'autre; et si doux, si facile à servir!
— Pendant les cinq années que vous l'avez servi, n'avez-vous rien remarqué d'extraordinaire dans sa manière de vivre?
— Rien, monsieur.
— Avait-il des amis?
— Je n'ai jamais vu personne.
— Au moins, recevait-il des lettres?...
— Une seule, toutes les semaines, le lundi; et toujours la même écriture.
— Une écriture de femme?
— Je le crois.
— Je m'en doutais, murmura le magistrat; il doit y avoir une femme dans l'affaire. Enfin nous ferons la liiniière sur ces obscurités.
ir la couverturo, j'a; r.-m ir lU'' .|ij 'liiu''
.1.' sang. (!'. 754 )
11 est à \)eiiic besoin d'insister sur le l)ruil qii se fit autour de cette alTaire. Le vol était considérable ; un mystère imp;'nétrable planait sur le criminel, et la seule chose sur laquelle il ne pouvait subsister l'ombre d'un doute, c'était le fait môme du délit.
D'ailleurs, à ce moment, on es|)érait encore que le coupable sérail bient^^t dans les mains de la justice.
LIT. 9i. — nillUK /.ACCONB. — LA FILLÏ DFS CA1IBI.0TS. — ta. 1. ROl'PF F.T c'«. UV. 94
7i6 L.\ Hi.LK DES CAMELOTA
Toutes les brigades de gendarmerie avaient été mises sur pied, et peiidaut iiuatre jours on recueillit les avis les plus contradictoires.
On s'y perdait.
Ctipeiidanl l'instruction continuait.
Quelque direcliou (jne Pierre Gilbert eût prise, il restait manifestement acquis que c'clait bien lui le vrai coupable. L'accusation se fût égarée à en rechercher un autre, et toutes les investigations s'étaient concentrées sur cette piste.
En moins d'un m'ois, le dossier se trouva donc complet autant qu'il pouvait l'être, et l'affaire fut délimlivement inscrite, pour passer à la première session lies assises.
On ne pouvait que louer le zèle que la justice avait déployé en cette circoustauce, et M. Giral, le principal intéressé, s'était lui-même employé activement pour aider à atteindre le misérable.
La maison de banque qu'il dii'igeait avait reçu un coup redoutable dans cette catastrophe. Et, bien que son crédit n'en eût pas été ébranlé, cependant il était facile d'augurer qu'elle aurait beaucoup de peine à se relever de la perte énorme qu'elle venait de subir.
M. Giral surtout paraissait cruellement affecté de la situation.
Son cœur était plein de sourdes colères ; il eût donné la moilié des jours qui lui restaient à vivre pour châtier ce Pierre Gilbert qid avait si indignement abusé de sa confiance.
11 ne dormait plus. 11 activait les recherches, recueillant tous les bruits, relevant tous les indices, excitant avec passion les agents dont d voyait l'ardeur se ralentir, déployant enfin, une sorte d'acharnement sans mesure dans le concours qu'il apportait à la justice.
Cela parut bien un peu excessif à quelques-uns de ses amis ; mais nul n"osa lui en adresser des remontrances. Après tout, c'était son bien qu'on lui avait volé et tout autre à sa place ne se fût montré ni moins ag'ité ni moins passionjié.
Cette attitude avait donc sa justilicalion. Tout au moins pouvait-elle naturellement s'expliquer. Mais ce qui eut lieu à quelque temps de là frappa divanta;e bs esprits et vint offrir à la curiosité publique une nouvelle énigme dont le mol ne fut jamais devine.
Tout à coup, en effet, une transformation étrange s'opéra chez le malheureux banquier. On eût dit qu'il avait épuisé ce qui lui restait d'énergie dans les derniers efforts qu'il venait de faire : on le vit devenir taciturne, se désintéresser, pour ainsi dire, des poursuites commencées,. et sur son front se répandit un voile sojiibre qu'aucun rayon ne devait plus venir éclairer.
Que s'était-il pa-sé?
Un incident mystérieux, bizarre, invraisemblable, dont il ne fit la confidence à piii'sonne, mais que nous ne pouvons nous (lis])enser de raconter au lecteur.
Nous avons dit en commençant que la maison Giral et C s'élevait plac« du Peyrou, à l'un des angles les plus rapprochés de la terrasse.
C'était un grand et bel édifice dont la façade donnait sur la place et les derrières sur une vaste cour aboutissant à un jardin où étaient entretenus les spécimens les plus éclatants de la flore du Midi.
Tout cela était gai et réjouissant à I'omI, et c'est dans ce coin charmant que M. Giral passait souvent de longues heures, en compagnie de sa jeune femme, sous les fourrés ombreux que ne pénétraient jamais les rayons ardents du soleil.
Un seul point noir atténuait un peu l"'clat de cette oasis. C'était, au fond du jardin, un pavillon à un étage donnant sur une petite ruelle peu fréquentée, dont les volets étaient tenus constamment fermés, et qui paraissait ne pas avoir élc habité depuis de longues années.
L'aspect en était triste. Germain, le jardinier, en avait seul la clef el y faisait de courtes visites, à de longs intervalles.
Dans les conversations de M. et de M°" Giral, jamais il n'était question de ce pavillon. On eût pu croire que, par un accord antérieur, ils étaient convenus de n'en point parler. Seulement, quand par hasard l'un ou l'autre y fa-sait allusion, une sorte de frisson passait .sur les épaules de M. Giral, et un trouble fugitif voilait un moment le regard de la jeune femme.
C'est avec le même empressement que les deux époux écartaient ce sujet, comme s'il leur eût été également pénible et douloureux.
Or, un matin, voici ce qui se passa place du Peyrou.
M. Giral était levé depuis quelque temps déjà et. pour la centième fois, il repassait les événements accomplis depuis quelques semaines, cliercliani à se dégager de certains iroubles obstinés qui, par moments, venaient encore le hanter.
Certes, sa conviction était faite, et il lui paraissait impossible que l6 vol ncru pas éU- commis par Pierre Giliiert.
Quel autre criminel eût-on pu accuser?
Dans les commencements, M. Giral s'était souvent posé c*tte quettion, cl il n'y avait trouvé aucune réponse plausible.
Tous les commis de la maison de banque, interrogés, avaient prouvé l'emploi de leur temps, du samedi 14 au lundi 16, et ils ne pouvaient fitre l'objet d'aucun soupçon sérieux. Mais, à défaut des familiers de la maison, n'étaii-il pas pos.sible ([u'un malfaiteur étranger à la localité se fut introduit dans la caisse?
LA l'ILI.K DKS CAMELOTS
Les soupçons s'étaient portés d'abord sur Pierre Gilbert avec une telle intensité, que l'on n'avait pas cherché d'autre coupable.
Mais était-il si invraisemblable qu'il pût y en avoir un autre?
M. Giral ne s'était pas arrêté, lui non plus, à cette supposition; il s'était laisse gagner par le sentiment général et n'avait voulu voir que Pierre Gilbert. Mais plus d'une fois, la nuit, pendant les heures d'insomnie, sous l'empire de la fièvre, de vagues scrupules lui étaient venus et il s'était demandé avec épouvante s'il ne se trompait pas, et s'il n'allait pas frapper un innocent.
En ce moment, son valet de chambre vint lui annoncer que M. Dumesnil demandait à lui parler, ainsi que Germain, le jardinier.
— Germain! dit M. Giral; à cette heure! Que me veut-il?
— Il ne me l'a pas dit.
— Qu'il vienne plus lard!
— Il prétend que c'est pressé.
— Pressé!... De quoi s'agit-il? Voyons! Introduisez d'abord M. Dumesnil et dites à Germain d'attendre.
Un instant après, M. Dumesnil entrait.
11 tenait à la main plusieurs télégrammes et paraissait en proie à une agitation extraordinaire.
— Qu'y a-t-il? fit M. Giral, subitement intéressé. Auricz-vous reçu quelque nouvelle?
— Oui, monsieur, répondit M. Dumesnil.
— Qu'est-ce donc?
— Ces deux télégrammes.
— D'où viennent-ils?
— L'un vient de la banque de France, l'autre du Comptoir d'escompte de Marseille.
— Et qu'annoncent-ils?...
M. Dumesnil tendit à son patron les deux feuilles de papier bleuté.
— La banque de France, continua-t-il, nous avise qu'un bon du Trésor provenant de notre caisse, montant au chiffre de 2.5.000 francs, a été touché à Londres le 16 du mois dernier.
— Le 16 ! répéta M. Giral. Et vous avez le nom delà personne qui a touché ce bon?
— Elle a signé du nom de Georges Darbois.
— C'est Pierre Gilbert !
— Je ne pense pas.
— Pourquoi?
— Le signalement que l'on nous envoie ne saurait se rapporter au caissier. . .
D-ailleurs, s'il pouvait sur ce point s'élever quelques doutes, le second téiem-ammo les dissiperait tous.
— Que dit-il donc?
- Ce télégramme nous est, je le répète, adressé par le Comptoir de Marseille ; Il nous annonce qu'un billet de banque de mille francs, portant les numéro^ Signales par nous, venait de rentrer au Comptoir, et il résulte des recherches^ dirigées avec une habileté vraiment remarquable, que ce l.illet a été reçu le lli au matm, à l'hôtel des Négocian.s. cours Belzunce, d'un voyageur qui'y avait passe la nuit en compagnie dune jeune femme.
— Ah! celui-là, c'était Gilbert!
— Probablement.
— On a son signalement?
— Le voici : si vous voulez bien en prendre connaissance, vous ne conser- >erez plus aucun doute.
— Oui. oui, c'est bien lui! Maintenant tout s'éclaire : il avait un complice'
— L homme de Londres...
— L-un a fui vers le Nord, tandis que l'autre se dirigeait vers le Midi \h ' tenez, mon ami, voilà qui me soulage d'un lourd souci.' Malgré l'évidenc-e' ié mobslmais à^douter. Je voulais croire encore à la probité, à l'honneur de ce malheureux. Mais maintenant je n'aurai plus d'hésitation. 11 faut que l'on redouble d activité et que les poursuites soient poussées avec une nouvelle ardeur Laissezn.oi ces télégrammes, je les relirai encore une fois, et avant une demi-heure je me rendrai au parquet. ■"
M. Dumesnil s'éloigna sur ces mots, et M. Giral se disposait lui-même a sortir, quand il se rappela que le jardinier attendait. Il donna l'onlre de l'introduire aussitôt.
- C'est toi, Germain? fit-il en l'apercevant; tu as à me parler' Kb i,i.„ ^ lais vile, mon ami, car je suis pressé.
L^' jardinier jeta un regard à Jean qui ne s'était pas encore retire et so .-u, |)rocha de son maître. ' '
- Que monsieur m'excuse, répondit-il en baissant la voix, mais je voudrais que ce que j ai a dire ne fût entendu que de lui seul.
— C'est donc grave?
— Je le crois.
de vous.
- Eh bien! laissez-nous, Jean, dit M. Giral ; je vous sonnerai si j'ai besoin
Germain était un vieux serviteur qui avait vu „aî,re M. Giral et m,e l'„„ traitait comme .s'il avait été de la famille.
Il était dévoué, discret; c'était peut-être la premiéiv fois qu',1 p.vnait la liberté de se présenter ainsi chez son maître.
I,.\ l'ILI.E Ui;S CAMKI.OTS
Ce deiiiier sfiiipressa de l'interroger.
— Jean est parli, lui dil-il vivemeiil, nous sommes seuls. Tu as parlé- do choses graves, liâlc-loi de l'e\pliqu(!r! De quoi s'agit-il ?
— Il s'agit de la Chambre i-oiige, répondit le vieux serviteur d'ini ton ('mu.
— La Chambre roitge! répéta M. Giral en frissonnant.
— Monsieur sait que personne n'y pénétre jamais et que c'est tout au plus si, une fois par mois, je vais donner de l'air au rez-de-chaussée et au premier étage.
— Oui, je sais cela...
— Ce malin donc, comme la journée s'annonçait bien, j'ai pensé qu'il fallait proliter de l'occasion et je me suis rendu au pavillon.
— 11 y avait longtemps que tu n'y étais entré?
— Je l'avais visité la veille de la disparition de M. Gilbert.
— Continue! continue!
— Pour lors, je me suis d'abord occupé du rez-de-chaussée, et comme je n'y ai rien trouvé d'extraordinaire j'ai monté au premier étage; mais, avant d'en atteindre le palier, une remarque m'a frappé en me secouant d'un li isson
— Qu'est-ce donc?
— Sur les marches de l'escalier, il y avait des empreintes de pas.
— C'est impossible!
— Je me le disais aussi. Je n'y pouvais pas croire! Mais au bout de quelques minutes d'examen il n'y avait qu'à se rendre. C'étaient bien des empreintes de pas d'homme, et je les suivis jusqu'au seuil de la Chambre rouge! — Monsieur comprend, n'est-ce pas? ce qui devait se passer en moi en un pareil moment. Je voulus savoir... Je poussai la porte et j'entrai !...
— El une fois là?
— Une fois là, les empreintes continuaient, seulement, plus confuse^, formant deux ou trois sentiers gris qui allaient de la porte à la fenêtre pour revenir vers le lit, attestant l'açitation de l'homme qui s'était introduit dans cette chambre.
M. Giral avait tout à coup pressé son front de ses deux mains et une pàli'ur livide s'était répandue sur ses joues, pendant que sa poitnne se soulevait avec force.
— • Après? après? poursuivit-il d'une voix profondément altérée. Poursui> ! Que penses-tu toi-même de ce mystérieux incident?
■ — Moi ! fit le vieux serviteur sur un ton singulier.
— Aurais-tu relevé de nouveaux indices?
— Peut-être.
— Tu pouiTais dire quel jour cet homme, ce malfaiteur inconnu, a n^é pénétrer dans le pavillon?
LA FILLE DES CAMELOTS TSl
— A peu près.
— Parle alors ; ne dissimule rien de ce que tu sais.
— Monsieur m'y autorise?
— Ah! je fais mieux, Germain, je te l'ordonne!
Le vieux jardinier fit un effort énergique sur lui-même et reprit aussitôt :
— Puisque monsieur le A'eut, dit-il, j'ajouterai que, selon moi, la visite faite au pavillon doit remonter à la nuit même où le vol a iHé commis.
— Qui te donne lieu de le penser?
— Ce que j'ai vu.
— Quoi?
— Le lit était drfait. Le malfaiteur avait dû s'y reposer quelques heures, et sur la couverture j'ai remarqué...
— Achève!
— Quelques taches de sang.
— Grand Dieu! Là aussi... comme...
— Comme à la caisse...
M. Giral secoua le front d'un air farouche.
— Du sang!... murmura-t-il. Oh ! tu as raison... Ce doit être le complice deGilhert!
— Le complice? répéta Germain en levant lentement son regard vers son maître.
— Oui, oui, tu ignores cela, toi? Eh bien! apprends que Gilbert n'était pas seul. Nous savons depuis ce matin qu'il avait un complice qui a eu le temps de gagner l'Angleterre et de toucher à Londres vingt-cinq mille francs de bons du Trésor volés à notre caisse! Mais l'attention de la police va être aiipelcc! sur icltc nouvelle piste, et avant peu le misérable sera arrêté.
— Arrêté! fit le vieux serviteur comme en un sanglot. M. Girol le regarda avec étonnement.
— Sans doute, continua-t-il. Qu'y a-t-il là qui te jiuisse surprendre? Rien... rien!
— Je vais me rendre, de ce pas, chez le procureur impérial!
— Ah!
— Et dans une heure, la justice aura à son toui- visité le pavillon et relevé les empreintes de la Chambre rouge.
Germain éprouva une sorte de commotion à ces paroles, et, par un geste iieurté cl fébrile, il plongea sa main dans la poche de son veston.
M. Giral l'observait de l'œil; il le vit en reliier un objet qu'U lui présenta.
— Qu'est cela? interrogea le maître.
— Un portefeuille, répondit Germain d'une voix ha.sse comme un souille; un |iortefeuille que j'ai trouvé ce matin dans la chambre, piés du lit.
— Le misérable l'aura laissé tomber pendant son sommeil.
— C'est probable.
— Donne! donne! C'est tm documonl impui'tant. Avec ceci, nous pourrons enfin...
En parlant de la sorte, M. Giral avait pris le portefeuille des mains du jardinier, mais il y eut à peine jeté un regard qu'il recula, frappé d'épouvante.
— Mon Dieu! balbutia-l-il, éperdu. Est-ce un rêve? vais-je devenir fou?...
— Mon bon maître !
— Ah! tu l'as reconnu... loi aussi?
— Mais...
— Réponds!... réponds!...
— Si monsieur ne m'avait pas parlé d'une descente de police, je lui aurais caché ce portefeuille...
M. Giral prit sa tète affolée dans ses deux mains.
— 0 honte! murmura-t-il accablé. Ce coup manquait à mon malheur!... Que faire?... que devenir;"... Ce n'est pas à moi cependant à dénoncer ce malheureux ! . . . Oh ! jamais ! jamais ! . . .
Il se redressa de toute sa hauteur; un éclair fauve jaillit de ses yeux. Et saisissant brusquement le bras de Germain.
— Écoute! dit-il d'un ton violent et âpre. Tu m'es dévoué, n'es-ce pas?
— Ah ! demandez-moi ma vie ! répondit le vieux serviteur avec force.
— C'est plus que cela qu'il me faut, insista M. Giral.
— Parlez, parlez, mon cher maître !
• — 11 faut que tu ne racontes à personne ce que tu as remarqué dans la Chambre rouge.
— Je vous le promets.
— Que tu effaces, dès ce matin, les empreintes que tu y as relevées.
— Comptez sur moi.
— Et surtout, surtout, que tu fasses disparaître les taches de sang.
— Ce sera fait.
— Bien! Tu es, loi, le meilleur des serviteurs de ma famille! Quoi qu'il arrive, tu garderas un éternel secret sur cette aventure, et tu n'oublieras pas que l'honneur de la maison Giral est à ta discrétion !
Germain s'inclina sans répondre. M. Giral s'éloignait. 11 le suivit jusqu'au seuil de la porte.
,\rrivés là, les deux hommes s'arrêtèrent, et, au regard qu'ils échangèrent alors, un même tressaillement les secoua tous les deux.
— Oui, oui, je te comprends! balbutia M. Giral avec un geste égaré.
— Gilbert? prononça le vieux jardinier à voix basse.
— Le malheureux!
LA Fil. LE DES CAMELOTS
Il me flanque la main sur la li;;nre. (P. 760.)
— Il sera condamné.
— Les preuves qui s'élèvent contre lui sont terribles!
— On me l'a dit...
— Voilà bientôt un mois qu'il a fui... U ne doit pas i^jnorer que Tins lion est comnieiicéi;. Tout l'accuse, rien ne le défcml... Ht, cependant, lait...
Iriicil se
iiv. 93. — riEiiiit ZACcoisK. — la killk dk< camki.ots. — éd. j. nouKK et c'«. i.iv. 05
— Sans doute!... Mais enliii, s'il n eluit pas coupabio?...
— Est-ce possible?
— Si un autre que lui avait commis ce vol... si celui-là...
— Tais-toi! tais-toi! interrompit violemment M. Girai, ne fais part de les souprons à aucun être vivant... Tu l'as promis, tu ne manqueras pas àta parole, car lu sais bien que je ne survivrais pas à celte honte !
Le vieux Germain baissa le front et n'ajouta plus un mot.
A partir de ce jour, M. Giral parut devenir plus soucieux et plus sombre. 11 ne sortit que très rarement, se consacrant tout entier aux soins que réclamait la position de sa femme. On eût pu penser môme, à voir la transformation qui s'opéra en lui, qu'il s'était tout à coup désintéressé de l'enquête poursuivie par la justice.
Au surplus l'état de ses affaires pouvait expliquer jusqu'à un certain point cette nouvelle attitude.
Le bruit qui s'était fait autour du vol avait effrayé les capitaux timorés. De nombreuses demandes de remboursement s'étaient produites, et il était facile de prévoir qu'avant peu la maison de banque se verrait contrainte d'en venir à une liquidation.
C'était la ruine à brève échéance, ruine sans déshonneur, mais inévitable et prochaine.
Aucun incident nouveau ne s'était d'ailleurs passé.
Le caissier n'avait pas donné signe de vie, on avait perdu sa trace sans espoir de la retrouver, et quant au prétendu complice dont la présence avait été signalée à Londres, dans la matinée du 16 octobre, on n'y attacha pas d'autre importance, M. Giral ayant déclaré lui-même qu'il ne croyait pas opportun de s'y arrêter et qu'il ne voyait dans ce fait qu'une manœuvre du véritable coupable pour égarer la justice.
Les choses suivirent donc leur cours naturel.
Pierre Gilbert fut jugé à la première session des assises de l'Hérault, et comme il était en fuite, que personne ne se pi'ésenta pour le défendre, il fut condamné par contumace à quinze ans de travaux forcés pour abus de confiance et vol avec effraction.
Quelques mois plus tard, M"^ Giral mourait en couches, et M. Giral, accablé par ce dernier coup, qui était certainement le plus cruel, quittait Montpellier avec les tristes épaves que lui laissait la liquidation de sa maison de banque; il allait se réfugier à Paris et tenter d'y réédifier une fortune pour l'enfant que Dieu venait de lui envoyer comme une suprême consolation.
Quaut au condamné, nous dirons plus loin ce qu'il devait advenir de lui...
LU
C'est vers l'année 18.. que le capitaine Beliegarde vint s'établir à Morlaix.
Il arrivait d'Afrique où on lui avait fendu l'oreille brusquement; engagé volontaire, il avait conquis tous ses grades à la pointe de son sabre; à peine comptait-il cinquante-deux ans.
Sa mise à la retraite lui fut un crève-cœur : il n'y était pas préparé; habitué à la vie des camps, ne se doutant pas qu'il pût y en avoir une autre, il fut pendant quelque temps complètement désarçonné.
Renoncer à funiforme, se résigner à s'habiller enpékin, se plier à l'evislince monotone d'une petite ville, il n'avait jamais songé à cela!
Toutefois, après les premières semaines de stupeur, il prit héroïquement son parti, et, par une belle après-midi de février, on le vit faire son entrée dans la bonne ville de Morlaix, le képi au front, la capote bleu de roi serrée àla taille, le pantalon rouge, large de jambes, tombant étroit sur le cou-de-pied d'une botte armée d'éperons et portant sa croix d'honneur bien en vue sur sa poitrine.
Ce fut un événement.
Avant l'arrivée du capitaine, il n'y avait pas encore eu de garnison dans la plus jolie sous-préfecture du Finistère et l'uniforme ne s'y était jamais produit à l'état permanent.
Il n'en fallait pas davantage.
Ou ne saura jamais à quel point l'oisiveté décuple la curiosité des gens : on on parla longtemps dans les magasins delà grande place, à la chambre littéraire, chez les libraires ou marchands de journaux, et pendant plusieurs jours on n'y connut guère d'autre sujet de conversation.
Mais c'est surtout au cafr de Brelarjne que l'arrivée du capitaine produisit -m elîct.
Si les mœurs provinciales se sont modiliées depuis fépoque à laquelle se passe notre récit, il est certains établissements que le progrès a jusqu'à présent ivspectés et qui se présentent encore aujourd'hui, dans chaque chef-lieu d'arronilissement, avec leur physionomie d'autrefois, comme un spécimen des institutions I bslinécs du passé.
Le café de Brctaijtic est un de ces établissements.
Le voyageur ([ui, après y avoir pénétré en 1830, le visiterait de nouveau aujourd'hui serait assuré d'y retrouver la même clientèle autochtone, composée desmémes contingents originaux, offrant à l'observation ces personnalités typicpies qu'on clierclierait vainement ailleurs et qui sunl, pour ainsi dire, le produit
[,A l'ILLE DES CAMKI.OTS
méthodique et régulier d'une sorte de végétation morale partioulière h la province.
L'arrivée du capitaine oITril donc aux clients du fy//e de Brelar/nc un sujet de longs commentaires et, pendant deux jours, la banalité ordinaire des conversations en fut sensiblement troublée.
Tout ce que l'on était parvenu à apprendre, c'est (|ue le capitaine venait à Morlaix avec l'intention de s'y (ixer; qu'il avait loué un appartement rue de Brest, et qu'il s'y installait depuis quarante-huil lieures.
C'était insuffisant , on désirait en savoir plus long et la curiosité était vivement éveillée.
Le soir du troisième jour, la plupart des liabitués étaient réunis, cl la conversation venait de reprendre de plus belle sur le sujet qui intriguait tous les esprits? Il y avait làle gros Gervoix comptable à bord du bateau à vapeur qui fait le service du Havre ; Durocher, vieil employé à la manufacture des tabacs ; Dumanoir, le caissier de M. Gautier, l'important banquier ; enfin, le jeune vicomte de Fontenette, un irrégulier qui, dédaignant le cercle dont il faisait partie et où la gravité était de rigueur, venait de temps en temps au café de Bretagne^ quand il s'ennuyait trop dans son manoir de Plourin.
Charmant garçon du reste, grand amateur de chevaux, cliasscur passionné, et qui, après avoir perdu ses parents, faisait, à vingt-sept ans, le plus généreux emploi de ses cinquante mille livres de rente.
Depuis une demi-heure, on causait, et, vingt fois déjà, la question du capitaine Bellegarde avait été agitée, quand tout à coup la porte s'ouvrit avec un certain fracas et livra passage au petit Labadens.
Labadens était un jeune surnuméraire de l'enregistrement; il y avait une année à peine qu'il habitait Morlaix où, grâce aux excellentes références qu'il apportait, il avait, en quelques mois, conquis toutes les sympathies.
11 s'était notamment étroitement lié avec Fontenelte, et ce dernier lui avait facilité l'accès du monde où l'on s'amuse.
— Ah! voici Labadens! dirent en même temps le gros Gervoix et Durocher. Labadens salua tout le monde d'un geste circulaire et alla serrer la main du
vicomte.
Son visage rayonnait; un fin sourire relevait le coin de sa lèvre; il était évident qu'il apportait quelque nouvelle à sensation.
— • Il y a deux jours qu'on ne t'a vu, lui dit le jeune vicomte; qu'es-tu devenu?
— Je suis allé aux nouvelles, répondit Labadens.
— Alors tu sais quelque chose?
— Je te crois!
— Parle donc! Hàte-toi ! car nous sommes tous ici suspendus à tes lèvres !
Le vicomte disait vrai; tout le café s'était levé. On enlourait Labadens. et ce dernier eut un petit mouvement d'orgueil bien légitime, quand il se vit l'objet de l'attention générale.
— Eh iiien! reprit-il après un court silence, devinez qui j'ai reçu chez moi ce matin, comme je me disposais à me rendre à mon bureau.
— Serait-ce le capitaine Bellegarde? interrogea Gervoix d'une voix oppressée.
— Lui-même, répondit Labadens.
— Il te connaît donc?
— 11 a connu mon père qui était chef de bataillon dans le régiment oii il a servi comme sous-lieutenant.
— Et il prend sa retraite à Morlaix? demanda Durocher.
— Si tu veux bien le lui permettre, répliqua Labadens.
Cependant le même sourire triomphant plissait toujours les lèvres de ce dernier. Le vicomte comprit que tout n'était pas fini, et que l'espiègle surnuméraire tenait quelque surprise en réserve.
— Enfin, que t'a dit le capitaine? insista le jeune gentilhomme; comment compte-il vivre? Le verrons-nous quelquefois parmi nous?
Labadens indiqua du doigt la pendule de la cheminée.
— Vous allez être satisfaits, dit-il, d'un ton important; quand huit heures sonneront à cette pendule qui a vu naître Dorocher, je vous promets que le capitaine ne sera pas loin.
Un silence profond s'établit : l'émotion avait gagné tous les cœurs. Insiinctivemenl, chacun se tourna vers la porte.
Puis, presque aussitôt, l'heure sonna!... Et quand le huitième coup .'ut jeté dans la salle sa vibration prolongée, on entendit un pas sonore s'appuyer sur les dalles du couloir par lequel on accédait au café...
Et le capitaine parut!
Le capitaine, robuste et trapu, lesjaml.es arquées, le visage ra.^^é de frais, la redingote soigneusement astiquée, avec un ruban rouge tout battant neuf au deuxième bouton du plastron.
Il vit bien que tout le monde le regardait; mais cela n'était point pour l'intimider. D'un regard vif et prompt, il parcourut les dilTérents groupes de l'établissement et, quand il eut reconnu le petit Labadens, il marcha à lui et lui tendit la main.
— Eh bien! dit-il d'une voix bien timbrée, ne te lavais-je pas dit?... Huit heures, heure militaire; me voilà!...
Et c'est ainsi ipie le capitaine Helle-arde fui présenté au café de lJrctm,nc. dont il allait devenir le client le plus assidu et le plus choyé.
758 LA FILLE UliS CAMELOTS
Car il ne fallut pas longtemps pour reconnaître que le capitaine était bien 1^ meilleure pâte d'homme que l'on pût rûver.
En Afrique, il avait contracté de déplorables habitudes. Il buvait beaucoui sans se griser jamais; volontiers bretteur, il avait eu de nombreux duels; mais, au demeurant, caractère dévoué, naïf même, prêt à se jeter au feu pour ceux qu'il aimait.
11 devint, en peu de temps, le familier des jeunes gens de la ville et se lia avec le vicomte de Fontenette, dont l'amitié fût pour lui une véritable bonne lortune.
A un point de vue surtout...
Quoiqu'il n'eût jamais servi dans la cavalerie, Bellegarde adorait le cheval. En Afrique, il était monté ; mis à la retraite, le cheval lui manqua tout d'un coup ; avec sa faible pension, ce luxe lui était interdit, et ce lui fut un sujet de profonde mélancolie, qu'il ne sut pas toujours suffisamment dissimuler.
Fontenette, qui s'aperçut de sa tristesse, le sonda un jour adroitement et finit par lui arracher son secret.
— Oui, c'est ça! dit le capitaine en fouettant l'air de sa cravache; voilà ce qui me manque; vous avez deviné.
Puis, retenant un gros soupir, il ajouta :
— Quand on songe que, si je n'avais pas ma femme..., je pourrais avoir un cheval !
Le lendemain de cet aveu, le vicomte mit à sa disposition une des plus belles bètes de son écurie...
Et, dès lors, le capitaine fut heureux!...
Il faut dire aussi que la ville où il était venu s'échouer ne ressemble pas à tous les chefs-lieux d'arrondissement et qu'elle se recommande aux voyageurs par certains attraits spéciaux qui en font une résidence d'exception.
Vue du haut de l'audacieux viaduc qui la domine et auquel elle doit en partie sa notoriété moderne, elle apparaît tapie au fond d'une vallée étroite, avec ses rues tortueuses, en quelque sorte difformes, comme étranglée entre deux collines élevées qui l'ont évidemment arrêtée longtemps dans son développement, mais dont les rampes abruptes ont fini cependant par être conquises. C'est plus étrange encore que pittoresque; et si nous ajoutons que, par le fait de cette conformation topographique, toute la vie commerciale et industrielle de la cité, s'est forcément concentrée au cœur môme de la ville, on comprendra sans peine quel degré d'intensité peuvent atteindre le mouvement, l'animation, la circulation qui y régnent incessamment.
Il n'y a peut-être que i,uinze mille habitants à Morlaix, mais entre six heures du matin et huit heures du soir ces ([uinze mille habitants traversent plusieurs fois par jour la jolie place plantée de tilleuls qui d'un côté touche au port
LA FILLE DES CAMELOTS y-^
et- de I-autre à l'hôtel de ville, un espace représonlant au plus 3.000 mètres carres.
Il serait oiseux de dire que le capitaine s'occupa une seconde des curiosit •■. que Morlaix offre à l'admiralion des touristes; et, s'il voulut bien faire ^une exception en faveur de la manufacture des tabacs, cela tient à des causes d'ordre prive dont la révélation mettra un dernier trait à la physionomie du vieux soldat
L homme n'est pas parfait, les capitaines non plus; or, à cinquante-deux ans. le capitaine semblait avoir conservé toute sa verdeur, toute sa virilité et 1 Age n avait pas encore oblitéré le goût qu'il manifesta de tout temps pour le sexe repute faible. Or la manufacture des tabacs emploie environ deux mille cgarieres pour lesquelles on n'a pas encore institué de prix de vertu, et il est de radidon parmi les jeunes gens de la localité d'aller assister, sur la grande place, au défile de ces jeunes femmes qui, à la sortie de midi ou à celle de six heure! du soir, traversent la ville en répandant sur leur passage la forte odeur du scaferlati et du mar^iand.
Le capitaine fit comme les jeunes gens, et bientôt il se fit remarquer par son assiduité a ce spectacle quotidien.
Au surplus, à partir du jour où il avait été admis dans l'intimité des clients du cae de Bretagne, il régla sa vie comme s'il eût été encore au service et durant son séjour à Morlaix, s'il se départit une fois de sa placidité ordinaire ' ce u dans une circonstance qui resta profondément gravée dans le souvenir de ceux qui furent témoins de l'incident.
C'était un soir.
On causait, on riait, on racontait les potins de la ville ^ Le capitaine regardait jouer une partie de trois sept, tout en fumant ,<a
^^^^^En ce moment, le jeune Caradec se tourna vers Fontenette qui allait se
— A propos, dit-il vivement, est-ce vrai ce que l'on a dit tantôt'
— Quoi donc? dit Fontenette.
— Que tu \iens d'acheter une prnprii'té princiére?
— Sans doute.
— Ft où ça se trouve-t-il?
— A .Mon(j)ellier.
— Si loin que ça!... Diable.'... et pour une drôle d'idée... Laradec n acheva pas.
— A Montpellier!... avait répété le capitaine d'un ton rauquc. i'A I on s etail retourné étonné.
— Au fait, dit Dubuisson-Duchemin, le capitaine doit connaître cela Fst-ce que vous n avez pas été en garnison à Montpellier, capitaine'?
— Monlpcllicr! répélacncore ce dernier, d'une voix enroure par l'rmotiori.
— Eh ! non ! répliqua Labadens, le capitaine ne nous en a jamais parlé. Bellegarde avait retire sa pipe de ses lèvres et, énergiquement, il frappa de
son gros poing sur la table.
— Si je ne vous en ai pas parlé, poursuivit-il, c'est que j'avais de bonnes raisons pour cela.
— Vraiment!... Ça doit être drôle. Contez-nous ça !
On s'attendait à quelque aventure salée, et, d'avance, on s'appnHait à rire.
— Eh bien ! acheva le vieux soldat avec un frémissement violent des lèvres c'est que dans cette ville, le 14 octobre 18.., !e capitaine Bellegarde a rem sur la joue gauche un soufllet qu'il n'a pas rendu ! qu'il a dû garder pour lui et dont il n'a pas tiré vengeance!
Et, pendant qu'il parlait ainsi, ses moustaches s'étaient hérissées, une flamme intense brûlait ses yeux, toute la peau de ses joues s'était ridée en se retirant brusquement vers le front, imprimant ainsi à son visage une expression de férocité inouïe qui rappelait le mulle irrité du tigre.
On ne riait plus.
— Bigre! balbutia le gros Gervoix.
Le capitaine souffla bruyamment.
— Ah! ah! cela vous étonne, n'est-ce pas? reprit-il presque aussitôt... et vous ne vous attendiez pas à celle-là! Cependant rien n'est plus vrai. Oui, il y a quelque part un homme qui peut se vanter d'avoir appliqué sa main sur la joue du capitaine Bellegarde, sans que le capitaine Bellegarde l'ait coupé en morceaux après lui avoir passé son sabre à travers du corps.
— Et vous ne savez pas quel est cet homme? questionna Fontenette.
Le capitaine secoua la cendre de sa pipe sur l'ongle de son pouce et haussa les épaules avec un dernier éclair dans les yeux.
— C'était le soir, répondit-il; il faisait noir comme dans un four : je passais sur le trottoir dans je ne sais plus quelle rue, quand je suis bousculé par un homme qui sortait précipitamment d'une maison et qui manqua de me renverser, .le le traite d'animal ; il me traite d'imbécile. Je veux l'empoigner au collet et il me flanque la main sur la figure!... Encore si c'avait été le poing ! Mais non. la main! Et pendant que je reste abasourdi, — le temps de le dire, mon homme avait disparu.
— Voilà qui est bizarre, fit Labadens.
— I\'cst-ce pas?
— Mais... le lendemain...
— Plus personne! Vous pensez si j'ai fouillé la ville, n'est-ce pas? J'ai mis tous les clampins de la police sur pied ; la joue me brûlait, mille millions de tonnerre ! Elle me brûle encore !
u \,-i.,iii aV'iiicu.ii-e lu lias d'un i-1rvi1. (1'. :o:\.)
UV. 96. — PtElIRE ZACCO^E. — L\ FILLÏ DBS CAÏKLOTS. — ÉD. J. BOUFP ET C'«