LUI
Cependant Paul Didier avait pris le sentier qui conduit, à travers bois, jusqu'au château de Lesquifliou, magnifique résidence appartenant à M. Gauthier, un des plus riches et des plus honorables banquiers du département du Finistère.
Paul Didier avait à cette époque vingt-cinq ans.
Après des débuts fort brillants devant le tribunal civil de Morlaix, il venait, tout récemment, d'obtenir à Rennes un succis éclatant, qui l'avait mis hors
pair. C'était évidemment une nature d'exception, un esprit d'élite, et quelquesuns de ses amis, — les plus enthousiastes, — le voyaient déjà député... puis ministre !
Ce qui, du reste, avait contribué à donner à sa personnalité un relief particulier, c'est qu'il était étranger à la localité ; qu'il y avait vécu tout d'abord fort retiré et solitaire, et qu'on ne put jamais connaître s'il était riche ou pauvre, de quels parents il était né, ni enfin pourquoi il était venu un beau jour s'établir à Morlaix.
Ce mystère profita naturellement à sa notoriété naissante : on en parla beaucoup, il fut longuement discuté, et pendant que Ton s'occupait ainsi de pénétrer son secret, sa tenue correcte, sa science de jurisconsulte, remarquable chez un avocat si jeune encore, sa douceur, sa modestie même, ses qualités physiques sur lesquelles bien des gens dans tous les pays se contentent de juger un homme, éveillaient en sa faveur les plus sincères simpathies ; six mois ne s'étaient pas écoulées qu'il avait acquis droit de cité et qu'on l'accueillait dans les salons dont l'accès était le plus difficile.
A vrai dire, Paul Didier les fréquenta peu : son seul souci était de poursuivre la carrii're, sans se laisser détourner ; en dépit de toutes les sollicitations dont il fut l'objet, il ne se départit presque jamais de ses habitudes de travail opiniâtre.
Une fois, cependant, il oublia sa prudence accoutumée et manqua à la réserve qu'il s'était imposée.
Un jour, à la suite d'une audience où il avait été très complimenté par ses confrères, il se rencontra avec le président du tribunal, un homme des plus distingués, pour lequel il professait une profonde estime.
Le magistrat lui serra alTectueusement la main.
— Parbleu! lui dit-il d'un ton amical, je vais profiter de l'occasion pour vous adresser des reproches.
\ — A moi! fit Didier étonné.
— Eh! sans doute!
— Qu'ai-je donc pu faire qui vous ait déplu?
— Rien... rien... rassurez-vous. Seulement, il y a déjà quelque temps que je me proposais de vous réprimander au sujet de votre sauvagerie.
& — N'est-ce que cela? fit Didier en riant.
— N'est-ce pas assez? — Comment! à votre âge, avec vos qualités, quand toutes les simpathies vont à vous, vous fuyez le monde, vous vous enfermez dans votre .solitude, sans qu'aucune considération puisse vous en arracher! Voyons, est-ce sensé, cela? et ne craignez-vous pas (ju'à la fin un mauvais esprit n'en vienne à penser qu'il y a dans cette attitude plus d'orgueil peut-être que de véritable modestie?
— Ah !.. . vous ne le croyez pas 1
— Non, certes... parce que je vous connais moi; mais les autres?
— Que m'importe ceux-là?
— Prenez garde! il ne faut mépriser personne. Didier se prit à sourire.
— Mon Dieu! répliqua-t-il, je n'ai, soyez-en certain, aucun parti pris sur ce point, et je vous promets de tenir compte de vos observations dont j'apprécie toute la bienveillance.
— Faites mieux, dit le président.
— Quoi donc?
— Vous voilà sur le chemin des concessions; allez jusqu'au bout.
— Dites! dites!
— Dans huit jours, M. Gauthier donne une fête àLesquiffiou,pour célébrer l'anniversaire de la naissance de sa fille. Je sais qu'il vous a adressé une invitation que vous trouverez en rentrant chez vous. Répondez-lui que vous acceptez, et jeudi prochain, à neuf heures du soir, j'irai vous prendre pour vous présenter.
— Je suis vraiment confus de tant de bontés.
— Est-ce dit?
— Il faut bien obéir à son président.
— A jeudi, alors?
— A jeudi!
Et Paul Didier était allé à Lesquiffiou, pour en revenir aux premières heures du jour, en proie au trouble le plus profond, heureux comme il ne l'avait jamais été et en même temps effrayé des sensations aiguës et du désordre énervant qu'il rapportait de cette fête.
C'était comme un rêve dont il ne pouvait se dégager; il revoyait les couples enivrés de jeunes gens et de jeunes filles tournoyer devant lui, sous l'aveuglante lumière des lustres; il aspirait les parfums capiteux du bal, et tout son être frissonnait encore au voluptueux bercement des valses de Métra ou de Valdteuffel !
Mais ce qui ressortait surtout de ces impressions encore confuses, ce qui résumait pour lui les sensations multiples de cette nuit, c'était l'image charmante de M"° Berlhe Gauthier!...
Du moment où il l'avait aperçue, il n'avait plus vu qu'elle !
M'"' Gauthier entrait alors dans tout l'éclat de ses vingt ans : elle était grande, élancée, avec un front intelligent et, dans le regard, ces fugitifs eflluves qui trahissent une nature ardente sous sa chasteté native.
Elle avait des lèvres d'un rouge vif où affluait un sang généreux et pur, des épaules d'une forme exquise, des mains et des pieds comme on n'en trouve plus que rarement dans les nobles faubourgs.
Un vérilable chef-d'œuvre; Paui avait été fasciné. Ce fut, en quelque sorte, une surprise du cœur et des sens, et quand il rentra chez lui, aux premières lueurs du jour, il lui sembla qu'il n'avait pas vécu jusqu'alors et qu'une nouvelle existence commençait pour lui.
A partir de ce moment, il revit M"° Gauthier aussi souvent que les convenances le permettaient; l'amour qu'il ressentait à l'état latent se développa peu à peu avec une intensité souveraine, et bientôt il n'eut plus d'autre pensée, d'autrs rêve que d'en faire sa femme.
C'était insensé! — Car deux obstacles insurmontables paraissaient devoir s'opposer à ce que la main de Berthe lui fût jamais accordée.
Le premier, c'était la fortune même et la position considérable de M. Gauthier...
Pour cette double raison, Berthe devait être recherchée par les plus grands noms, les meilleurs partis de la noblesse de province, et il n'était guère admissible qu'un pauvre avocat de chef-lieu d'arrondissement pût l'emporter sur ces rivaux titrés et riches.
D'ailleurs il y avait le second obstacle.
Le plus terrible !
Né de parents inconnus, Paul Didier avait été élevé mystérieusement jus- ({u'au jour où, devenu un homme, il était parvenu, à force de travail et d'énergie à s'imposer au respect et à l'estime publics.
Mais le non qu'il portait n'en restait pas moins un nom d'emprunt, et il fallait un amour soutenu par un bien grand courage pour accepter une pareille situation.
Cet amour et ce courage, Paul les trouva chez M"" Gautier.
Pour tout dire cependant, il faut ajouter que ce ne fut pas sans de longues hésitations, sans luttes contre elle-même, qu'elle prit entin le parti héroïque auquel elle s'arrêta.
Berihc avait été accoutumée jusqu'alors à l'adulation de tous : son père, qui l'adorait, n'avait jamais rien su refuser à ses caprices ; ses moindres désirs étaient accueillis et satisfaits sans la moindre observation, et elle était entrée dans le monde saluée par un concert de louanges enthousiastes auxquelles aucune critique n'était venue mêler sa note discordante.
11 en était résulté que !a jolie enfant, livrée h elle-même, s'élait laissé surprendre par la douce griserie des flatteries dont elle était l'objet, et que les meilleures qualités de son esprit et de son cœur on avaient été un moment menacées.
Elle devint en peu de temps impérieuse et allière, déd, ligneuse et froide, et
Earut se faire un jeu d'attirer et de repousser tour à tour les noiuitroux prétenants qui se pressaient sur ses pas.
Elle était perdue peut-ûtre; un seul sentiment pouvait la rendre à sa bonté native, et le jour où elle rencontra Paul Didier elle fut sauvée.
Elle avait souvent entendu parler de lui, mais c'est la première fois qu'elle le voyait. Elle savait l'estime générale qui s'attachait au jeune avocat; on lui avait dit qu'il était éloquent, que son talent lui assurait une brillante destinée, qu'enfin la distinction de ses manières égalait l'élévation de son esprit.
Sa curiosité était donc vivement excitée, et ce ne fut pas sans dépit qu'elle constata l'espèce d'indifférence avec laquelle Paul accueillit les premières invitations que lui avait adressées M. Gautier.
Aussi, fut-ce avec une certaine froideur calculée qu'elle le reçut, le soir où, pour la première fois, il se présenta chez le banquier ; mais elle ne put se défendre cependant d'un étonnement presque naïf, quand il vint la saluer, assisté du président qui l'accompagnait. Quoiqu'elle fût légèrement prévenue contre le jeune avocat, elle était trop sincère pour ne pas s'avouer qu'elle le trouvait fort bien. Il était mis avec un naturel qui ne sentait pas la recherche, ne manifestait aucun embarras qui eût accusé une ignorance du monde, et répondait avec une simplicité du meilleur goût aux nombreux témoignages de sympathie dont on l'entourait.
Le vicomte de Fontenette, qui faisait une cour assidue à M"° Gautier et était disait-on, bien près d'être agréé par le père, n'avait certes ni plus d'élégance ni plus de distinction que Paul Didier.
L'étonnement dont Berthe fut surprise profita au jeune avocat : c'était un événement dans sa vie de jeune fille, quelque chose d'imprévu, de troublant, une de ces impressions bizarres qui vous pénètrent brusquement et dont on ne se méfie que lorsqu'il est trop tard.
Dès le premier regard, elle se sentit subitement intéressée.
Paul Didier avait une de ces beautés dont le type n'est pas commun en province : son œil était particulièrement intelligent et vif; ses cheveux abondants et noirs faisaient ressortir la pâleur saine de sa peau, et il y avait sur son beau front mat comme un voile de tendre mélancolie qui témoignait d'une vie de travail, de luttes et sans doute aussi de chagrins discrètement dissimulés.
Il n'en faut pas tant pour éveiller l'intérêt au cœur d'une femme, et Berthe n'avait pas assez vécu pour concevoir la moindre défiance.
Au surplus, elle ne songea même pas à analyser ce qui se passait dans son cœur et dans son esprit. Elle se croyait trop sûre d'elle-même, elle était trop altière surtout, pour admettre qu'il y eût dans cette rencontre l'ombre d'un danger et, obéissant à son insu à quelque sentiment mystérieux, dont elle n'avait pas conscience, elle finit par mettre dans l'accueil qu'elle fit à Paul un abandon, une grâce invitante qu'elle n'avait pas toujours témoignée à ses prétendants les plus favorisés.
Ils allaient ainsi, ilélicieuscmenl émus. ^P. 771.)
On ...i. iM. croire ^lu'cllo voulait, p.,- ccUc atlitude, protester préventivement contre la défaillance dont, vaguement, elle se sentait menacée.
Ma,s, a partir de ce moment, elle devina qu'elle ne s'appartenait déjà plus ;-" 'l'"'. -lu moins, unr partie de son être appartenait à un ordre de sensations inconnues (prelle n'avait point éprouvées encore.
Ce état tout nouveau pour elle troulda même si violennnent la .pii-Hude dont "V. 97. - ,.,n„.E zAccoNE. - ,., ni.Lc des cw.cLors. - Èo. ,. nourr p.t c'c. uv. 117
T70 LA FlLI.Ii DKS CAMKLOTS
elle avait joui jusqu'alors, (jue tout d'aijord elle tenta résolument de se reprendre ; elle se sentait comme diminuée, humiliée dans sa licrté et ne pouvait se résigner à accepter une pareille défaite.
Mais le sentiment auquel elle allait s'attaquer est de ceux qui ne composent pas facilement; le cœur a. dit-on, des raisons que la raison ne comprend pas toujours, et, au bout de quelques semaines, la pauvre enfant se voyait contrainte de s'avouer vaincue.
Aucune considération, aucun obstacle n'avaient tenu contre cet amour qui s'était emparé d'elle avec tant d'autorité, et, conséquente avec sa nature, elle aAait apporté même une certaine audace provocante à aller au-devant des commentaires peu bienveillants auxquels sa détermination donnait lieu.
Une fois sur cette pente, elle ne devait plus reculer.
Et qui eût pu l'arrêter?. . .
L'opinion publique? Elle était décidée à la braver et n'avait pas d'ailleurs été accoutumée à en tenir conipte.
Son père seul eût pu la retenir et tenter quelque résistance.
Mais M. Gautier était un vieillard maladif et triste, timide et doux, souvent sombre même. Il n'avait plus ici-bas rien autre que saj'fdle à aimrr, et il n'est aucun sacrifice qu'il ne fût prêta accomplir, du moment qu'il s'agissait de Berlhe.
\près tout, qu'importait à cette dernière Topinion du monde, non plus que l'opposition attristée de son père.
IN'est-ce pas de son bonheur à elle qu'il s'agissait, et, dans cette question, où elle engageait toute sa vie, de qui devait-elle prendre conseil, si ce n'est 'de son cœur, c'est-à-dire du principal intéressé?
Didier était pauvre 1 Eh bien, elle l'enrichirait. Il n'avait pas de nom? Eh bien, il s'en ferait un qu'il saurait rendre noble et glorieux.
C'est ainsi que la généreuse fille répondit à toutes les objections, qu'elle triompha de tous les obstacles, et que finalement, au bout de quelques mois, son mariage avec le jeune avocat fut irrévocablement arrêté.
Et dès lors commença pour les deux fiancés une vie à part, faite de doux abandons et de sensations exquises; roman délicieux dont ils n'entrouvraient encore que discrètement les chastes pages, mais dont le pénétrant parfum communiquait déjà à leur âme l'instinctif frisson des premières ivresses.
D'dier, lui, semblait marcher dans un rêve.
Jusqu'alors il avait vécu au milieu des plus douloureuses réalités, n'osant même pas soulever un coin de ce voile sombre qui lui dérobait le passé.
11 sentait bien qu'il devait y avoir une honte sur son berceau, mais jamais il ne lui était venu à la pensée d'accuser la mère coupable qui lui avait donné le jour. La vie cruelle que le hasard lui faisait, il l'avait acceptée sans amertume, courageusement; résolu à ne rien attendre du passé, il s'était réfugié dans l'àpre
et austère solitude où se trempent les grandes âmes, et à force d'énergie, de travail,, de vertu, il avait fini, ainsi que nous l'avons dit, par s'imposer à l'estime de ceux mêmes qui ne le connaissaient pas.
Son cœur, cependant, avait pius d'une fois saigné; bien souvent il avait pleuré à l'idée qu'il était destiné à vivre toujours seul et triste et son front s'était penché et avait pâli sous le poids des cruelles pensées qui hantaient ses nuits!
L'amour de Berthe avait changé tout cela.
Le jour était venu tout à coup... un vif rayon de lumière l'avait soudainement éclairé, et maintenant... il sentait une ivresse sans nom emplir son cœur naguère encore si désolé.
Tous les matins, depuis le retour du printemps, Paul quittait Moriaix et s'acheminait au pas tranquille de sa monture vers le château de Lesquiffiou, oii demeurait M. Gautier avec sa fille Berthe.
Berthe était matinale, depuis qu'elle aimait, et Didier ne manquait jamais de la trouver, chaque malin, à la corne du bois au milieu duquel s'élève le cliàteau, et où elle l'attendait.
Quand le ciel était pur et que le sol n'était pas trop trempé de rosée, Didier attachait son cheval à un arbre voisin ; il prenait le bras de Berthe, et ils s'enfonçaient sous bois, devisant de leur union prochaine, de leur bonheur, pendant que la nature s'éveillait sous les premiers baisers de l'aube.
Tout chantait autour d'eux, comme en eux-mêmes; le printemps était dans leur cœur comme dans la nature. C'était une harmonie douce et reposée, profonde et calme, que rayait seul, de loin en loin, le cri elTarouché de quelque oiseau subitement éveillé par le bruit de leurs pas.
Et ils allaient ainsi, délicieusement émus, se parlant à voix basse, quoique personne ne fût là pour surprendre leurs confidences, savourantla joie de s'aimei sans contrôle, également étonnés l'un et l'autre de cette plénitude de bonheur où leur âme s'enivrait.
Ni Berthe ni Paul ne s'imaginaient alors qu'un pareil ravissement dût jamais finir!
Or, ce malin-là, Robert arriva au rendez-vous accoutumé, et les choses se passèrent tout d'abord comme la veille.
Berthe l'attendait et, dès qu'il eut attaché son cheval à l'arbre que l'intelligente bête connaissait bien, il marcha vivement à la jeune fille, qui lui tendit les mains avec un gracieux abandon.
— Chère Berthe! dit-il d'une voix attendrie, en baisant les mains de la jolie enfant.
— Eh! comme vous voilà ému! répli(pia Berthe avec une pointe de malice; il me semble que vous n'étiez point ainsi, hier matin.
772 I.A FILLE DKS CAMELOTS
— Ah! c'est que plus je vous vois, Berlhi'. et plus je vous aime.
— Eh bien, il n'y a pas de mal à cela.
— Ne raillez pas.
— Etes-vous fou?
— Je crains de le devenir.
— Et à quel propos, mon Dieu!
Didier plaça le bras de Berlhe sous le sien, el l'enlraîna doucement sous bois.
— Venez, venez! dil-ii; j'avais bien besoin de nous voir; j'ai passé une nuit mauvaise ; j'ai été hantée par des rêves sinistres; j'avais peur, ce matin, de ne pas vous trouver à notre rendez-vous habituel.
Berthe l'enveloppa d'un long regard où elle mit tout son pur et profond amour.
— Paul, dit-elle, pou après, d'un ton presque grave, d'où vous viennent ces terreurs inattendues que rien ne justifie? Âuriez-vous remarqué que je vous aime moins? redoutez-vous que je ne vous aime plus? Vos appréhensions sont d'un enfant, non d'un homme, et il n'est pas bon qu'il y ait de ces nuages sur l'aurore de notre bonheur.
— Vous avez raison... toujours, ma Berthe bien-aimée, balbutia Didier ; mais si vous saviez...
— Je ne veux' rien savoir, mon ami, ou plutôt... tenez, puisque l'occasion se présente...
— Non, non, pardonnez-moi! Voyez, je n'y pense déjà plus. Oublions cela.
— Parlons-en, au contraire... Car ce que j'ai à vous dire, moi, est peutêtre plus sérieux que vous ne le croyez.
— Qu'y a-t-il donc? fit Paul presque effrayé de la tournure que prenait la conversation.
— Ecoutez-moi, reprit Berthe peu après, d'un accent ému ; ce n'est pas d'aujourd'hui que je suis frappée de cet état de votre esprit; évidemment vous êtes inquiet, et vous ne vous apercevez pas qu'en vous abandonnant de la sorte vous êtes bien près de devenir injuste envers moi.
— C'est vrai, je suis insensé, répliqua Paul. Mais j'ai tant de hâte que nous soyons à nous... (pic vous soyez à moi. Comment dire cela?... J'ai toujours peur que quelque obstacle imprévu ne vienne m'arracher ce bonheur auquel ma vie
est désormais suspendue! Ce qui m'arrive est si inespéré! J'étais si malheureux, avant le jour où je vous ai rencontrée que je crains souvent d'être le jouet d'un rêve! J'ai beau appeler à moi toute ma raison, il me semble que je suis à la merci d'un réveil qui me rejetterait brutalement dans la réalité. Une ombre glissa sur le front de Berthe.
— Eh bien, dit-elle, c'est à propos de ces appréhensions dont vous êtes tourmenté que je veux vous parler, et j'entends qu'il n'y ait entre nous aucun malentendu; vous êtes une nature loyale et franche, et moi, Paul, j'ai toujours eu horreur du mensonge et de l'équivoque. Écoutez-moi donc, mon ami, mon fiancé... et expliquons-nous avec une absolue sincérité, afin qu'il ne reste plus un doute dans nos esprits et que nous puissions nous engager en pleine sécurité dans la route que la vie va ouvrir devant nous. Le voulez-vous?
— Qu'a liez-vous me dire?
— Je vais vous dire comment je vous ai aimé, de quels sentiments multiples s'est formé l'amour que vous m'avez inspiré, et quand je vous aurai ainsi l'ait connaître la femme dont vous allez devenir l'époux, j'espère rue votre cœur sera enfin rassuré et que vous ne prendrez plus ombrage de votre bonheur même.
— Ah ! parlez! parlez!
11 y eut un court silence.
Ils marchaient l'un à côté de l'autre sous le voile mobile et transparent que les arbres déjà touffus étendaient sur leurs fronts, pénétrés, à leur insu même, par le calme harmonieux de cette belle matinée de printemps, presque grisés par les senteurs saines et fortes que dégagent les prés verts et les frondaisons vierges.
— Jus(pi'au moment où je vous ai rencontré, reprit peu après la belle jeune fille, je n'avais encore éprouvé aucune des émotions sérieuses de la vie. — J'ai été très gûtée par mon père qui s'ingéniait à écarter de mon esprit toute préoccu- ])alion (jui eût pu l'attrister, et jusqu'à l'année dernière j'avais vécu sans m'in- ((uiéler de savoir quel époux je choisirais parmi les prétendants qui, me disaiton, briguaient l'honneur de me donner leur nom.
J'étais si jeune! j'avais bien le temps.
J'attendais donc sans impatience, quand le hasard vous amena une nuit au château de Lesquifliou !
Ce fut un événement dans ma vie et j'éprouvai ce jour-là un étonnemeiil (Idiil je lii^ iiailii-ulirremi'Ut agitée.
Je u'a\,iis (MKMii-e rien ressenti de pareil... et avec mon audace, ma fierté natives, di'ilaignaut le danger que je courais sans m'cii douter, je mis piMil-ètre avec intention, plus d'ahandcui ou moins de réserve que d'habilmle dans l'accueil que je vous fis.
774 I.A KILLE DES CAMKLOTS
C'est là ce qui me perdit, ou plulôl iiou, je veux (Hre sincère, hiiil — c'est là ce qui me sauva!
Car, si j'eusse agi autrement, je ne vous aurais pas connu comme vous méritiez de l'iHre et je ne vous aurais pas aimé comme je vous aime, c'est-à-dire assez profondément pour vous conlier le bonheur de ma vie entière.
— Clière Berllie! balbutia Paul Didier.
Berlhe eut un doux souriri;.
— Ali ! il faut tout dire cependant, poursuivit-elle. Cela n'a pas été tout seul, et je ne vous cacherai pas que j'ai essayé de lutter contre le sentiment si nouveau qui s'emparait ainsi de mon être tout entier!
Je nie sentais comme blessée dans mon orgueil. Je songeais avec un frisson glacé à ce que dirait le monde, au chagrin qu'éprouverait mon père dont ma résolution allait ruiner les rêves longtemps bercés d'alliances aristocratiques... Âh! j'ai passé bien des nuits sans sommeil, mon ami! Mais Dieu m'a éclairée, soutenue, fortifiée; ma révolte n'a pas tenu, et j'ai été vaincue, parce que, après tout, je ne demandais qu'à l'être !
Et mamtenant nous sommes irrévocablement l'un à l'autre; mon père s'est rendu à mes prières, le monde a approuvé mon choix, et dites, osez dire quel obstacle humain pourrait désormais nous séparer!
Rassurez-vous donc, mon grand enfant!... Chassez toutes ces pensées importunes auxquelles vous n'avez aucune raison de vous abandonner, et marchons avec confiance vers cet avenir qui s'ouvre devant nous!
Le jeune homme ne trouva rien à répondre à cette touchante confidence ; il était ému, comme si le ciel même se fût ouvert devant lui!
Ils continuaient de marcher, doucement appuyés l'un sur l'autre, s'oubliant dans une extase muette, ne songeant pas à rompre ce doux silence qui berçait leur rêve enchanté.
Tout à coup Berlhe se prit à tressaillir et quitta brusquement le bras de Didier.
— Qu'avez-vous? demanda ce dernier.
— Écoutez ! lit Berthe.
— C'est la voix de Jobic.
— Et elle m'appelle, entendez-vous? Que peut-il être arrivé?
Berthe achevait à peine de parler, quand une enfant de quinze ans au plus parut au bout de l'allée qu'ils suivaient.
C'était Joliic.
Sorte de petite fadette bretonne, que Berthe avait remarquée, un jour, dans une des fermes que possédait son père, et qui l'avait séduite par sa grâce et sa beauté sauvages.
Elle l'avait prise à son service, et elle ne pouvait que s'eu louer, car aucun
dévouement n'eût pu égaler celui que l'enfant avait voué à sa jeune maîtresse. Cependant Jobic venait de s'arrêter interdite ; elle était pâle et essoufflée et comprimait de ses deux mains sa poitrine qui battait avec violence.
— Qu'y a-t-il? demanda Berthe intriguée; tu as couru?
— Oui. mademoiselle.
■ — C'est que M. Gauthier vient d'arriver au château avec M. de Fontenette.
— Eh bien?
— lisse sont enforméstous les deux, et, au bout d'un instant M. Gauthier m'a appelée pour me dire de porter cette lettre... à M. Paul.
— Donne, donne celte lettre! dit ce dernier.
En même temps, d'une main fébrile, il déchirait l'enveloppe; mais dès les premières lignes il étouffa un cri de douleur et devint livide.
— Paul ! s'écria Berthe qui l'observait.
— Lisez! répondit le jeune homme.
Et à son tour elle lut.
La lettre ne contenait que quelques lignes par lesquelles M. Gauthier invitait le jeune avocat à ne plus revenir.
C'était invraisemblable ; il y avait là quelque odieuse machination. On avait trompé son père ! Berthe n'en pouvait croire ses yeux.
— Ah! je veux parler à M. Gauthier! dit Paul, sortant tout à coup de sa stupeur.
— Non! interrompit Berihe d'un ton résolu. Laissez-moi ce soin et soyez tranquille ; je saurai, comme il convient, défendre notre bonheur.
— J'étais trop heureux... mes pressentiments ne me trompaient pas! Mais que peut-il s'être passé?
— C'est ce que je vais savoir. Calmez-vous et dans quelques heures, je vous enverrai Jobic.
— Ah! je vais l'attendre avec la plus mortelle impatience!
— .Allez donc, Paul, mon fiancé, mon époux! J'ignore quel obstacle se dresse tout à coup entre nous pour lenler de nous séparer. Mais le cœur de votre Berihe n'est pas de ceux que les épreuves épouvantent, et ne craignez pas qu'un autre puisse jamais prendre la place que je vous y ai faite!
Paul baisa avec transport ses mains, qu'elle lui abandonnait, et. pendant qu'elle s'éloignait d'un pas rapide vers le château, il reprit Iris'ement le chemin de la ville.
Malgré les assurances qu'il venait de recevoir, il était inquiet.
Qu'étail-il survenu? A quelle cause attribuer celte rupture presque brutale? Onel motif grave avait pu pousser M. Gauthier à ce parti e\lrème et violent, (pii était si peu conforme à ses habiludi^-; do coiirluisio?
776 LA FILLK DHS CAMELOTS
Il n'y avait ])as loin à chercher.
Si, en elTcl, M. Gauthier s'était résigné au mariage de sa illie avec Paul Didier, il n'en était pas de même des prétendants à la main lie lierthe.
Un surtout, le vicomte de Fontcnette, en avait conçu un vif dépit.
1! aiiiKiit, lui aussi, sinc'^remcnt, et n'enlendait pas abandonner la partie ?ans lutte.
Il avait recherché les antécédents de Didier et relevé, dans le passé, tout ce qui pouvait jeter quelque lumière sur le mystère de sa naissance; tâche ingrate et difficile, à laquelle il se livra avec une véritahie passion, et dont le résultat devait lui être favorable, puisqu'il avait abouti à la rupture qui venait d'avoir lieu!
Paul, cependant, n'avait rien deviné de ce qui se passait; et comment s'en fùt-il douté?
Par un sentiment de dignité et de pudeur qui se comprend, il s'était toujours défendu contre le désir qui lui venait parfois de déchirer le voile qui couvrait son berceau. Qu'cùt-il gagné, d'ailleurs, à la satisfaction de cette curiosité malsaine.
Des chagrins et une honte de plus!
Il avait préféré sa solitude studieuse et sereine, et bien qu'il eût soufîert longtemps de cette position cruelle d'enfant sans famille, il n'avait jamais songé à maudire ceux à qui il la devait.
Mais aujourd'hui, après ce qui venait de se passer, la situation changeait brusquement. Il repassait avec amertume les années écoulées, les efforts tentés, les luttes soutenues, et il se demandait ce qu'il allait devenir et quelle existence serait désormais la sienne.
Il avançait lentement, comme à regret, écoutant malgré lui siJobic n'accourait pas pour le ramener au château.
A un moment, comme il tournait le coude du sentier pour reprendre la route départementale, il se trouva brusquement en présense du capitaine Bellegarde qui, comme lui regagnait la ville.
Le capitaine avait de l'œil, pour nous servir de son expression, et il remarqua tout de suite, l'altération des traits du jeune avocat.
11 vint à lui, la main tendu.
— Eh bien, dit-il, déjà de reiour?
— Oui, répondit Didier, avec un geste accablé. ■ — M"° Gautier n'est pas souffrante, au moins.
— Non, capitaine, non, Dieu merci!
— • Enfin' il n'y a rien de nouveau par là?
— Pourquoi me demandez-vous cela?
Le capitaine remua la tête.
— D'abord, parce que je vous trouve l'air un peu ému, répondit-il; et
Il était encore assis, le front dans la main. (P. ISl.)
puis, il y a une heure à peine, j'ai vu passer le vicomte, cl à lui, je lui ai trouvé l'air bien content... Ça ne signifie peul-ôtre rien, mais ça m'a fait revenir quelques idées qui, depuis hier, me trottaient déjà par la tête.
— Que supposez-vous donc? interrogea avidement Didier.
— Moi, rien du tout... Seulement...
— Achevez!
iiv. 98. — piKHHE zACl;o^E. — la kii.lk des camki.ots. — f.a. 3. noiiK Rr c'». i.iv. 98
— Eh bien, c'est celte diable de question du père et mère inconnus qui n'a jamais été tirée au clair, et ça, c'est un tort.
— Mais quand M. Gautbicr m'a accordé la main de sa (iiic, il n'if,'norait nen de ma situation.
— Peut-être.
— Expliquez-vous.
Le capitaine regarda son interjoculeur bien en face.
— Tant que votre père est resté incomm, poursuivit-il après un court silence, la chose était nette, puisque vous étiez accepté ainsi. Mais la situation serait bien différente, vous le reconnaîtrez vous-même, si, à force de recherches on était parvenu à découvrir que ce père existe... parce que... il y a certaines circonstances où l'on préférerait n'avoir pas de père du tout.
— Que voulez-vous dire? balbutia Didier avec un frisson.
— Ne comprenez-vous pas?
— Vous savez quelque chose!
— Je ne dis pas non... mais j'ai promis d'être discret. Paul porta ses deux mains à sa poitrine.
— ■ Et vous préférez me laisser dans cette horrible anxiété qui me tue? ditil, la voix altérée. Cependant vous êtes lié avec Fontenette; il a dû vous dire des choses que vous n'osez répéter .. et si vous étiez réellement mon ami...
Le capitaine semblait ébranlé ; il ne fut pas long à prendre son parti.
— Au fait, dit-il, vous avez raison. Après tout, vous ne tarderez pas à savoir la vérité, et il vaut mieux que vous la connaissiez tout de suite... Etpuis, ça me fait quelque chose de vous voir si malheureux... car enfin, ce n'est pas vous qui êtes coupable.
— Coupable? De grâce!... par pitié !... Le capitaine n'y tint plus.
— Apprenez donc, puisque vous le voulez, poursuivit-il, que Fontenette qui, lui aussi, est amoureux de M"° Gauthier, a mis tout en œuvre pour faire la lumière sur votre naissance, et qu'il a découvert que votre père aurait été, autrefois, condamné comme voleur.
— Ah! il a menti!... Ce n'est pas vrai... Voyons, est-ce que vous croyez cela, vous, capitaine?
Le vieux soldat remua la tête.
— Le vicomte a bien des défauts, répondit-il, mais il n'est pas menteur : il serait incapable, même par légèreté, d'inventer de pareilles infamies... 11 doit être sûr de son fait.
— J'irai lui demander les preuves...
— Vous en avez le droit... et vous avez encore celui de lui passer votre épée au travers du corps si vous jugez que les preuves ne sont pas suffisantes.
Dans ce cas, ?i vous avez besoin d'un second, vous savez?... le capitaine Bellegarde est à votre disposition, et vous penserez à lui!
— Merci, capitaine, merci! dit le jeune homme. A bientôt donc! Je vais réfléchir à tout cela.
Il piqua des deux et gagna rapidement la ville.
Il avait hâte d'être seul, pour reprendre possession de lui-même.
Mais une nouvelle surprise l'attendait à son retour.
Il venait de pousser la porte de son cabinet, quand il s'arrêta interdit.
La petite Jobic était devant lui.
Jobic, l'enfant recueillie par Berthe! Sans doute celle-ci n'avait pas voulu le laisser plus longtemps dans l'horrible anxiété où elle le savait... et elle la lui <'uvoyait pour le rassurer...
Il alla vivement à elle.
— C'est Berthe qui t'envoie? dit-il, les yeux et le cœur enivrés. Mais, presque aussitôt, la parole s'arrêta glacée sur ses lèvres. L'enfant avait ébauché un signe négatif.
— Non, monsieur Paul, répondit-elle tristement... C'est moi qui suis venue ^ans que personne m'ait rien ordonné.
— Qu'as-lu donc ;ï m'apprendre?
— Voici... Tout à l'heure, en vous voyant partir si malheureux, j'ai pensé <iuc vous seriez peut-être content de savoir ce qui s'est passé au château après votre départ.
— Ah! tu es bonne, toi!... Eh bien!... parle!... parle!...
— D'abord, poursuivit l'enfant, après que mademoiselle a eu parle à M. Gauthier, elle est rentrée dans sa chambre et s'est mise à pleurer...
— Pauvre Berthe!
— Je ne l'avais jamais vue ainsi; elle éta:' toute blanche... et mordait ses petits points, tantôt défaillante, tantôt colère... Puis, tout ;i coup, elle s'est dressée en me regardant avec des yeux méchants... J'ai voulu lui dire quelques mots; elle m'a repoussée durement..; et elle disait : « Le miscmble! me tromper aussi indU/ncmml... afuiser de ma confiance, lui! lui! Ah! qu'il parle! Je 11e veux pas le revoir... Il me fait horreur! »
Kl le a dit cela?...
— Oui, monsieur Paul.
— Mais elle pense donc (]ue je lui ai menli, que je connaissais le passé ciimiiiel!... C'est horrible!
780 LA FILLK D1£S CAMliLOTS
Le malhoiiroiix prit sa lôle dans sos deux mains par un geste affolé.
Il coinprcnail, après ce rpi'on venait de lui apprendre, la suspicion infamante dont il allait cire l'objet, et le sciiliment de rc|MN)l)ation qu'il inspirerait à tous ceux qui l'avaient estimé jusque-là!
11 sentit une rougeur de honte lui monter au front.
Et pourtant il n'était pas coupable ! il ne savait rien du passé et il pensait avec amertume que, si Berthe l'eût réellement aimé, elle ne se fût pas tant hâté de le croire indi,L,'ne !
La petite Jobic s'était tue, interdite, douloureusement affectée de l'accablement où elle voyait celui qu'elle s'était déjà habituée à considérer comme son maître; et elle attendait qu'il fût revenu à lui.
Enfin Pau! s'aperçut de son embarras.
— Chère enfant, dit-il d'un ton attendri, combien je suis touché de la preuve d'attachement que tu viens de me donner!... Tu es dévouée et sincère, toi... tandis que les autres...
— N'avez-vous rien à dire que je puisse répéter à mademoiselle?
— Et que lui dirais-je maintenant?... Elle ne me croirait plus!
— Ccpcndanl...
— Non, Jobic, non. Ne lui dis pas surtout que tu m'as vu!... Cette catas- Irophejm'a surpris en plein bonheur. Il faut que je me recueille, que je réfléchisse Ce que je ferai, je n'en sais rien encore. Mais quoi qu'il arrive, à quelque parti que je m'arrête, je n'oublierai jamais ce que tu as fait pour moi aujourd'hui.
Et, après avoir serré ses deux mains dans les siennes, il l'accompagna jusqu'à la porte qu'il ferma derrière elle.
Quelques secondes plus tard, il était seul dans son cabinet.
« Ce que je ferai, je n'en sais rien encore, » avait-il dit à la petite Jobic; et, en réalité, le malheur l'avait si brusquement frappé, qu'il avait peine à se retrouver.
Qu'allait-il faire? Quelle attitude allait-il prendre, devant cette cruelle révélation qui devait si profondément changer sa vie !
Quel triste avenir allait être désormais le sien!
Il n'avait d'autre perspective que l'isolement dans la honte ; toutes les sympathies si péniblement conquises se retireraient de lui, et le chemin dans lequel il s'engagerait, quel qu'il fût, n'aurait d'autre issue que le désespoir, avec la mort comme dernier et suprême refuge.
La mort, elle ne l'effrayait pas.
Berthe avait donné l'exemple ; déjà elle ne l'aimait plus, puisqu'elle l'accusait.
Mieux valait mourir (pie de vivre éternellement exilé dans le déshonneur.
11 y était résolu!
LA FILLE DES CAMELOTS 78t
Toutefois un espoir obstiné lui restait. Il ne pouvait croire encore que Berthe l'abandonnerait de la sorte : • — elle l'avait aimé! 11 lui semblait impossible qu'il ne restât rien dans son cœur de cet amour dont elle lui avait donné tant de preuves charmantes.
Il attendit ainsi jusqu'au soir, commençant vingt lettres qu'il déchirait, une fois achevées. Quand la nuit fut venue, il était encore assis à son bureau, le front dans la main, la poitrine oppressée, l'oreille tendue aux bruits du dehors.
Mais il n'avait vu personne!
Une solitude presque sinistre, régnait autour de lui et peu à peu d'autres pensées étaient venues, lui communiquant des sensations toutes nouvelles, et certaines visions étranges s'étaient alors présentées à lui.
Une surtout, plus poignante que les autres.
Son père !
Son père coupable, criminel!
Qii'était-il? quelle faute avait-il commise"? pourquoi n'apprenait-il à le connaître que le jour où il fallait le maudire !
Elevé dans les environs de Montpellier par de pauvres fermiers qui avaient entouré son enfance des soins les plus tendres ; envoyé plus tard au collège jusqu'à l'âge de dix-huit ans, on ne lui avait jamais parlé de son père... et, de son côté, il s'était résigné à ne demander aucun éclaircissement sur un passé qu'on paraissait décidé à lui cacher.
A quoi bon, d'ailleurs, et qu'eût-il gagné à faire la lumière sur ce passé?
Il était décidé à mourir. Qu'importait le reste?...
Il en était là quand on frappa à la porte de son cabinet.
Il se retourna en tressaillant et se leva :
— Entrez! dit-il d'une voix altérée.
La porte s'ouvrit aussitôt et sa vieille bonne entra. 11 retomba lourdement sur son fauteuil.
— C'est toi, Ursule? balbiilia-t-il; que veux-tu? Aurait-on apporté quelque lettre pour moi.
Paul Didier s'efforçait de rester calme, mais son conir baltait à faire éclater sa poitrine.
— Non. monsieur, répondit la vieille femme ; seulement, il y a là quelqu'un qui demande à parler à monsieur.
— Qui cela?
— Un étranger eerlainemeni, car c'est la première fois que je le vois.
— Qu'il revienne demain. Aujourd'hui, j'ai besoin d'être seul. La vieille remua la tête :
— C'est bien ce que j'ai répondu, interrompil-elle. Mais la personne a insisté... et m'a chargée de vous remettre celte carte.
Le jeune avocat prit la carte et lut le nom qui y était gravé :