‹ La fille des camelotsChapitre 26 sur 32 · PIERRE GILBERT · texte numérisé non relu

PIERRE GILBERT

Ce nom lui était inconnu et ne pouvait l'cciairer : il eut un mouvement d'impatience.

— Allons! soit, dit-il, fais entrer. Je lui dirai moi-même que le temps m'est compté et je lui ferai comprendre qu'il est indiscret.

La vieille s'éloigna, et presque aussitôt l'inconnu pénétrait dans le cabinet.

A sa vue, sans qu'il eût pu expliquer ce qui se passait en lui, Paul éprouva une sensation bizarre, mêlée de curiosité et d'intérêt poignant.

C'était un homme de cinquante ans environ, grand, élancé, les cheveux grisonnants, dont les traits témoignaient, par leur altération, d'une vie de longues et cruelles épreuves; les yeux étaient doux et tristes; il y avait sur son front comme un voile d'amère mélancolie.

11 resta quelques secondes silencieux, enveloppant d'un regard profond le jeune avocat qui se taisait lui-même, en proie à une émotion singulière dont il cherchait vainement à se dégager.

Mille pensées affluaient à son cœur; ses tempes s'étaient prises à battre avec violence; à travers le trouble de son esprit, une sorte de divination s'emparait de lui et, comme par enchantement, éclaira tout à coup les ténèbres du passé.

Il se leva avec un cri.

• — Mon Dieu! c'est donc possible! balbutia-t-il éperdu.

— Tu devines? fit Pierre Gilbert.

— 'Vous! ce serait vous!...

Et, par un geste qu'il ne put réprimer à temps, il se voila la face de ses deux mains.

Pierre Gilbert remua douloureusement la tête.

— Avant de juger ton père, apprends à le connaître, dit-il d'un ton grave.

— Ainsi c'est vrai! murmura Paul accablé.

— Voilà près de vingt ans que j'ai disparu, voilà trois ans que je suis de retour, poursuivit Pierre Gilbert, et veux-tu que je te dise ce que j'ai fait pendant ces trois dernières années?

Paul gardait un silence embarrassé; Pierre Gilbert l'observa un moment d'un regard attendri.

— Ah ! j'avais bien envie de te A^oir cependant I reprit-il peu après ; je savais que tu étais devenu un homme vaillant, studieux, éloquent. Je t'ai vu l'autre jour, à la cour d'assises, à Rennes, mais j'avais peur d'aller t'cmbrasser. et je me suis contenu. Car je n'ignorais pas qu'un seul oubli de ma part eût été pour toi la honte et le déshonneur.

— Ah! pourquoi cette crainte vous a-t-elle retenu? objecta Paul. Pourquoi avoir tant tardé à me faire connaître la vérité? Je n'en serais point aujourd'hui réduit au désespoir, et M"° Berthe Gauthier n'aurait pas à douter de mon honneur et de ma loyauté I Tandis que maintenant tout m'accuse à mon tour; oa croit que mon silence n'a été qu'un odieux calcul, et aucune voix ne s'élèvera pour me défendre.

Mais je suis bien résolu à ne point accepter cette honte. J'ai mon honneur aussi ! Celui-là, je ne le laisserai pas entamer, et, quand vous êtes venu, voyez î . . . mon parti était pris; c'est dans la mort que j'allais me réfugier!

— Malheureux! s'écria Pierre Gilbert.

— Eh! que prétendez-vous que je fasse? répliqua Paul en pressant ses tempes avec force; quel autre conseil oseriez-vous me donner? Tenez! vous ne savez pas... jusqu'à présent j'avais vécu solitaire, portant le lourd fardeau de cette situation que vous m'avez faite ! Je ne me plaignais pas !.. . Jamais un reproche ne m'est échappé qui vous accusât. L'étude me suffisait; aux heures de doute, je me retrempais dans le travail austère et forliliant... Mais, un jour, une jeune fdle se présenta à moi, qui se prit à m'aimer presque autant que je l'aimais, moimême; je ne lui cachai rien... je ne voulais pas la devoir à un mensonge! Je lui dis que j'étais pauvre, que je ne connaissais ni mon père ni ma mère, et la pauvre enfant, qui pouvait prétendre à devenir marquise ou comtesse, n'hésita pas à préférer le déshérité sans famille et sans nom !

Et vous croyez après cela que j'accepterais la vie avec le mépris de Berthe! Non! mille fois non! Je veux qu'elle apprenne que l'homme qu'elle a aimé n'était pas indigne d'elle, et elle verra bien, du moins, que je n'avais pas formé le criminel projet de lui faire partager l'héritage d'un passé coupable!...

Pierre Gilbert avait écouté sans interrompre.

Quand Paul Didier se tut, il se rapprocha de lui :

— .4insi, dit-il à voix lente, comme s'il eût pesé chacune de ses paroles, tu es résolu?

— Vous en doutez!

— Tu veux mourir?

— L'honni'ur ne laisse pas d'aulre issue.

— Peul-i'tre n'as-tu pas assez cherché.

— Que diles-vous?

Paul Didier se sentit pris d'un intérêt subit.

784 LA l'ILLE DKS CAMKLOTS

Pierre Gill)ert continua :

-^ Tu acruses ton père, poursuivil-ii, cl tu le ci)iiilaiiui(;s, cornnii; l'dnt condamné, il y a vingt ans, ceux qui l'ont jugé...

— Mais... balbutia Paul.

— De la part des jurés, cela senjble naturel; je n'étais pas là pour me défendre, et tout s'élevait contre le maliieureux qui avait disparu. Mais toi, Paul, depuis que tu sais que ce malheureux est ton pi're, pourquoi n'as-tu pas eu pitié? pourquoi la pensée ne t'est-elle pas venu qu'il pouvait y avoir eu erreur?

— Est-ce possible !

— Depuis trois ans, sais-tu ce que j'ai fait?

— Parlez ! parlez !

— Je me suis rendu à Montpellier!... .le venais d'apprendre que j'avais été condamné, et je connaissais par la Gazette des Tribunaux tout ce qui s'était passé au cours des débats. Le jugement paraissait justifié de tout point : un vol avait été commis, et le caissier avait-pris la fuite emportant un million. Les preuves abondaient; il ne semblait pas qu'il pût s'élever le moindre doute... et pourtant!...

— Achevez !

— Pourtant ce caissier était innocent...

— Innocent!...

— Depuis trois années, je n'ai pas eu d'autre but que d'en rechercher les preuves.

— Et vous les avez?

— Je te les apporte.

— Ah ! mon père ! mon père !

Paul voulut se précipiter dans ses bras; Pierre Gilbert le repoussa doucement.

— Non, dit-il, plus tard, quand tu auras acquis la certitude que ton père n'a pas cessé d'être un honnête homme, alors seulement tu pourras lui serrer la main.

El déposant sur le bureau du jeune avocat une volumineuse enveloppe il ajouta :

— Voici le dossier complet; lis avec attention toutes ces pièces, compulse ces documents, et lorsque tu te seras éclairé comme tu dois l'être, nous parlerons du dernier devoir qu'il te restera à remplir.

— Quel devoir?

— Celui de rechercher le misérable qui, depuis vingt ans, nous a volé notre honneur.

— Vous ne le connaissez donc pas?

Ils prenaient passage à bord d"un grand steamer, (r. 7SS.)

— Le dossier est là; lis-le jusqu'au doniier feuillel; el demain nous pourrons causer plus utilement.

En parlant ainsi, Pierre Gilbert s'était levé.

— Vous parlez? lit Paul Didier.

— Je ne veux pas que l'on me trouve chez toi aujourd'hui, répondit Pierre Gilbert; el puis, tu dois avoir hâte de vérifier si j'ai dit vrai.

L.V. 99. — riERflE ZAIJOM-.. — LA FII.I.K D;:3 CVBELOTS. — ÉD. ). HOUKr ET C'». LIV. 93

786 lA FlLLIi DES CAMKLOTS

Il ne se trompait pas. Paul était, depuis quelques secondes, dans un état d'impatience et d'anxiété indescriptibles. Ce dossier exerçait sur lui une sorte de fascination et l'attirait impérieusement. 11 ne retint donc pas davantage Pierre Gilbert et, dés qu'il se vit seul, il ferma vivement la porte de son cabinet et alla s'asseoir à son bureau.

Qu'allait-il apprendre?...

L'innocence de son père, c'était sa propre réhabilitation auprès de Berthe ; et il tremblait que Pierre Gilbert ne l'eût trompé !

Alors, d'une main nerveuse, il ouvrit le dossier et en commença la lecture...

Onze heures sonnaient en ce moment à l'ivorloge de la ville, et jusqu'au Jour il resta là, absorbé, palpitant, la poitrine et la tête en feu...

Quand il eut fini, il n'y avait plus une ombre dans son esprit.

Pierre Gilbert était innocent!...

L'histoire qui se dégageait de tous ces documents qu'il venait de lire était particulièrement dramatique et saisissante... roman d'amour doux et dolent à la fois, et qui avait fini dans la douleur et dans le désespoir!

Nous en raconterons rapidement les principales péripéties.

Avant de venir se fixer à Montpellier, Pierre Gilbert habitait Paris où il avait connu et aimé une jeune fille dont la famille, originaire d'Amérique, passait en France une grande partie de l'année. Sarah Parker avait alors dix-huit ans à peine; Pierre Gilbert venait d'entrer dans sa vingt-quatrième année.

A cet âge, le cœur n'a point encore appris à raisonner, et les deux jeunes sens s'abandonnèrent sans réfléchir à celte passion qui s"emparait d'eux avec un égal emportement.

Sarah Parker devait être un jour très riche ; Pierre Gilbert était lui-même dans une position de fortune relativement considérable; et ils pouvaient espérer l'un et l'autre qu'aucun obstacle ne s'opposerait à leur union, le jour où tous les deux feraient aux parents de Sarah l'aveu de leur amour.

Malheureusement il n'en fut point ainsi, et un refus formel accueillit la demande du jeune homme.

Ce fut pour les deux amoureux un coup des plus cruels... Mais ils s'aimaient déjà avec un tel mépris des conventions sociales que ce refus, qui eût dû les abattre, ne lit qu'aviver leur amour; Sarah surtout déploya, dans cette circonstance, une audace qui devait précipiter les événements, et, sous l'influence de l'éducation qu'elle avait reçue en Amérique elle n'hésita pas longtemps sur le parti à prendre !

Quelques mois plus tard, les deux amants se voyaient chaque jour dans un petit hôtel mystérieux, loué par Gilbert, et ils passaient là une heure bénie, sans contrôle, oubliant tout, s'oubliant eux-mêmes, comme perdus dans leur rêve enivré.

Cela dura une année environ, au bout de laquelle ils se virent brusquement arrachés à leur longue ivresse.

Sarah Parker allait être mère !

Que faire? Qu'allaient-ils devenir? Le réveil était terrible, et ils ne savaient plus à quelle résolution s'arrêter.

Cette fois encore, c'est la jeune fille qui montra le plus de décision et de force.

Le sentiment de sa maternité prochaine lui eût donné l'énergie nécessaire, si elle lui eût manqué; elle s'ingénia, inventa mille prétextes, redoubla d'habileté et de ruse, et à la suite d'une maladie simulée, de complicité avec un vieux médecin de la famille à qui elle s'était confiée, elle put sauver toutes les apparences et remettre son enfant à Gilbert sans que personne eût deviné ce qui s'était passé.

Le principal danger fut donc ainsi conjuré ; mais les deux amants allaient avoir à supporter bien d'autres épreuves.

Quoique la délivrance de la jeune mère se fût accomplie dans le plus grand mystère, cependant certains bruits suspects étaient parvenus à la famille Parker, et, pour couper court à tout commentaire, on y avait résolu de retourner en Amérique, l'absence paraissant le meilleur moyen pour avoir raison de l'amour de Sarah.

La séparation fut particulièrement douloureuse pour la jeune mère; mais son amour à elle, non plus que l'amour de Gilbert, n'était de ceux que l'absence peut entamer, et ils se quittèrent avec courage et sans appréhension de l'avenir.

Tandis que Sarah partit pour Washington, Pierre Gilbert allait s'établir à Montpellier, non loin du bourg où leur enfant était élevé.

L'absence devait durer une année à peine ; du moins ils l'espéraient.

Elle dura près de cinq ans !

Au bout de ces cinq années, pendant lesquelles Gilbert et Sarah n'avaient cessé de correspondre, la famille Parker revint cnlin à Paris pour s'y fixer d'une façon définitive.

Sarah annonçait à son amant que, pour obtenir ce résultat, elle avait dû accueillir les soins d'un jeune Yankee qu'on lui destinait pour époux; mais elle ajoutait qu'une fois en France, si son père persistait dans son intention de lui imposer ce mariage, elle n'aurait pas une seconde d'hésitation et qu'elle irait le retrouver.

A ces nouvelles, Pierre Gilbert se sentit ému plus qu'il ne l'avait jamais été ;

il avait besoin de sortir cnlin de cette vie qu'il avait menée jusqu'alors : et son C(eur s'attendrissait à la pensée qu'il allait revoir la délicieuse enfant qu'il aimait toujours.

11 n'attendit pas longtemps... Un matin, il reçut de Sarah une lettre où elle lui faisait connaître qu'elle avait pris un parti extrême, et que, le samedi suivant, rWv . ciait près de lui.

Il prépara donc aussitôt son départ... envoya des instructions détaillées à la jeune femme, et, le samedi convenu, il quitta Monlprilicr pour aller la rejoindre.

La même nuit, ils se rendaient furtivement auprès de leur enfant qu'ils ombrassaicnt à la hâte pendant son sommeil, et gagnaient l'Ilalie d'où ils s'emliarquaient pour l'Amérique...

Dans les premiers moments, tout entiers à l'ivresse de se retrouver et de se rejoindre, ils ne pensèrent pas à autre chose... Pour eux, il n'y avait plus rien autre que leur amour 1 Pierre Gilbert ne songea même pas à ce qui avait pu se passer après son départ : il avait laissé tout en bon ordre ; il ne pouvait concevoir aucune inquiétude sur ce point, et quand ils arrivèrent à New- York il n'avait pas eu une heure d'appréhension.

Ce qu'ils redoutaient surtout, c'étaient les recherches dont ils pouvaient être l'objet de la part de la famille Parker.

Aussi ne firent-ils que toucher à New-York et, après un court repos de deux ou trois jours ils prenaient passage à bord d'un grand steamer qui se rendait à Calcutta.

Une fois dans l'Inde, ils ne devaient plus avoir rien à craindre.

Et ils y vécurent, en effet, pendant plusieurs années, d'une vie modeste, tranquille, retirée, écartant avec soin' tout ce qui pouvait leur rappeler le passé, enfermés dans leur amour comme dans une forteresse où aucun dangerne pouvait plus les menacer.

Hélas ! il n'y a pas de bonheur parfait en ce monde !

Un jour Pierre Gilbert, en rentrant à l'habitation qu'ils occupaient dans l'un des faubourgs de Calcutta, trouva la pauvre femme alitée et fort souffrante.

Pierre Gilbert appela un médecin à la hâte, et dès les premières constatations il fallut reconnaître que le cas était des plus graves et que les jours de la jeune femme étaient en danger!

Mais elle était si jeune, il y avait en elle une si puissante vitalité, elle aimait tant la vie, depuis qu'elle était réunie à son amant, que la lutte fut longue et qu'elle passa par des alternatives qui tantôt faisaient présager un dénouement terrible et prochain, et tantôt rendaient tout à coup le courage et l'espoir à ceux qui l'entouraient.

Cela dura trois ou quatre années pendant lesquelles Pierre Gilbert ne quitta

pas son chevet; elle était maintenant amaigrie et pâle. Ses grands yeux si doux s'étaient estompés d'un cercle noir; quand elle se levait, on l'eût prise pour un fantôme vivant.

Elle ne pouvait ni mourir ni revenir à la vie. Elle comprenait bien cependant que tout était fini, qu'elle ne devait plus espérer, et tout son cœur se brisait h la pensée du pauvre Gilbert qu'elle allait laisser malheureux et seul! Et puis il y avait une autre pensée qui la minait : Son fils!

L'enfant, qui était là-bas, bien loin, et qu'elle avait une envie folle d'embrasser.

Tout cela la tuait ; elle devait finir par y succomber. Et en effet, une nuit, elle s'éteignit doucement, la main dans celles de Pierre Gilbert, et sa dernière parole, son dernier souffle furent pour les deux seuls êtres qu'elle eût aimés en ce monde!

Ce dénouement était prévu, mais il frappa cruellement l'infortuné Gilbert, qui en fut un moment tout étourdi.

Jusqu'alors il n'avait jamais arrêté sa pensée sur un pareil malheur. Sa vie à lui, c'était la jeune femme qu'il venait de conduire pieusement à sa dernière demeure, et pendant quelques mois il repoussa l'idée, qui s'imposait pourtant, de retourner en France et d'aller y retrouver son fils.

Abandonner la tombe de la chère morte lui paraissait au-dessus de se> forces; ce n'est qu'après de longues luttes qu'il céda enfin et prit le parti de s'éloigner.

Quand il quitta le pays, ce fut avec la ferme résolution d'y revenir bientôt; et sur ce point il était bien décidé à ne pas faiblir.

il était loin de se douter alors de ce qui l'attendait en France! Et tout d'abord, il ne trouva plus son fils dans le bourg où il l'avait laissé. Les fermiers auxquels il l'avait confié étaient morts depuis quelques années, et nul ne put lui dire ce que l'enfant était devenu.

Alors il se rendit à Montpellier et s'informa de M. Giral. Mais, dès les premières paroles échangées à ce sujet, il comprit qu'il lui fallait être prudent et qu'il avait dû se passer quelque chose où son honneur était intéressé.

On lui dit que M. Giral n'habitait plus Montpellier; que, à une époque déjà éloignée, il avait été victime de l'infidélité d'un caissier qui s'était enfui un jour, en emportant un million!

Qu'un désastre s'en était suivi; que M. Giral, après une liquidation d'où il était sorti ruiné, s'était réfugié à Paris, et que, depuis, on n'avait plus entendu parler de lui.

Le malheureux Gilbert écoutait sans parvenir à comprendre.

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Un million ! on avait voli' un million à la maison Giral el C'"l... A quelle époque? dans quelles circonstances? Il insista.

— El il y a longtemps de cela? interrogea-t-il avidement.

— Oh ! une vingtaine d'années environ.

— Et ce caissier?... On l'a arrêté, condamné?

— Non, c'était un malin; il avait pris soin de fuir à temjis.

— Qu'est-il devenu?

— On n'a jamais pu savoir.

— Mais son nom? On connaît son nom?

— Parbleu!

— Quel est-il?

— Pierre Gilbert !

Ce dernier garda le silence... une pfdeur livide envahissait ses joues; la sueur perlait à ses tempes ; ses oreilles s'étaient prises à bourdonner, comme s'il allait être frappé de congestion.

Pourtant une chose lui restait encore à connaître... et il voulait tout savoir !

Il fit donc un énergique effort sur lui-môme, et d'une voix ardente et basse :

— Pierre Gilbert! répéta-t-il; alors on l'a jugé?

— La belle affaire!... il était aux antipodes à ce n ornent, et avec le million qu'il avait emporté... le misérable se moquait pas mal du reste.

— Vous avez raison. Et... il a été condamné?

— A quinze ans de travaux forcés !

Ce fut le coup de grâce. Pierre Gilbert n'avait plus rien à apprendre ; il rentra précipitamment à l'hôtel, la marche heurtée, en proie au trouble le plus violent, le col de son pardessus relevé, comme s'il eût eu peur d'être reconnu et jeté en prison...

Le rouge de la honte empourprait maintenant ses joues...

Lui, condamné!... lui, forçat!... Était-ce possible?... commentera s'était-il fait?...

Un million! on avait constaté un déficit de un million dans sa caisse!

Il savait bien, lui, qu'il n'y avait pris que les cent mille francs qui représentaient son cautionnement et qui, après tout, lui appartenaient'.

Que s'était-il donc passé? comment les jurés avaient-ils pu se tromper ou être trompés?...

Mystère impénétrable, qu'il voulut s'expliquer...

Et alors, tout d'un coup, une pensée lui vint, à laquelle il s'attacha comme à une branche de salut.

Pourquoi M. Giral n'aurait-il pas profité de l'occasion qui se présentait pour

commettre lui-même ce vol dont un concours inouï de circonstances faisait si manifestement peser la responsabilité sur le caissier en fuite?

La disparition mystérieuse de Giral, après la condamnation de Pierre Gilbert, le soin qu'il avait pris depuis de cacher sa retraite, tout enfin témoignait d'une attitude embarrassée, comme celle d'un homme qui a une faute à dissimuler.

Il fallait chercher, remonter le cours des vingt années écoulées, relever avec attention tous les détails des débats de la cour d'assises, Là, devait être la lumière ; Pierre Gilbert s'y consacra tout entier.

Il passa deux années dans les environs de Montpellier, écoutant, interrogeant, s'informant, auprès des personnes qui avaient connu M. Giral, de ce que ce dernier pouvait être devenu.

Ces investigations, menées avec une opiniâtreté que rien ne rebutait, lui permirent de reconstituer à nouveau le dossier de laffaire, et bientôt la vérité lui parut se dégager.

Il y avait surtout deux faits importants sur lesquels ne planait plus aucun doute.

Le premier, c'était le vol !

Celui-là était incontestable, et on ne pouvait logiquement l'attribuer qu'au caissier, puisqu'il avait pris la fuite et n'avait jamais donné signe de vie.

Mais le second fait était plus singulier, et il lui parut surprenant qu'on n'y eût pas attaché plus d'importance.

Au cours des investigations, on avait constaté que, deux jours après le vol, un bon du Trésor provenant de la maison Giral, avait été présenté et touché à Londres par un sieur Georges Darbois.

Quel était cet homme? — Un complice sans doute.

Pourquoi alors s'ctait-on arrêté? et quelle intluence avait empêché qu'on ne poussât plus loin.

Dans l'état d'esprit où se trouvait Pierre Gilbert, sous l'empire des soupçons qui lui étaient venus, il pensa que M. Giral ne devait pas être étranger aux agissements de la police et qu'il avait entravé son action, dans la crainte qu'on ne Unît par découvrir le vrai coupable !

Si ce n'était pas encore la vérité, il y avait là de fortes présomptions.

Mais comment arriver à la certitude complète, décisive, qui lui manquait.

Son embarras était extrême ; obligé à une grande circonspection pour ne pas donner l'éveil, il n'avançait que lentement dans ses recherches, lorsque enlin, un jour, un renseignement inattendu lui parvint, qui allait faire la lumière sur les dernières obscurités.

Il venait d'apprendre que M. Giral habitait un des cinq départements de la Bretagne, qu'il y exerçait la profession de banquier et que, depuis dix années,

il y avait institué un clablissement de crédit qui avait exceptionneilcmenl prospéré.

On le disait riche à plusieurs millions.

Plus de doute, Pierre Gilbert ne s'était pas trompé : le coupable ne pouvait être que Giral.

Et, désormais convaincu, il était parti pour la Bretagne.

Mais une première déception l'y attendait...

Quand il demanda, à Rennes, où il trouverait M. Giral, banquier, il lui fut répondu qu'il n'existait en Bretagne aucune maison de ce nom!

Il comprit tout de suite que son ancien patron avait dû prendre un nom d'emprunt, et il commença aussitôt de nouvelles recherches.

Seulement, une grande joie lui était réservée, qui allait, momentanément du moins, suspendre ses investigations.

Son fils!

Dès son retour en Europe, c'avait été sa première pensée.

11 s'était informé, avait mis en campagne des agents intelligents et actifs, et, quelques semaines après son arrivée à Rennes, on lui faisait savoir que Paul Didier habitait Moriaix et qu'il y exerçait avec éclat la profession d'avocat.

Ce lui fut une consolation bien douce, après les dures épreuves qu'il avait traversées, et, faisant trêve un moment aux désirs de vengeance dont il était sollicité, il partit, toute affaire cessante, pour la petite ville où il devait retrouver son enfant.

Paul Didier resta quelques minutes ému, presque épouvanté, par la lecture qu'il venait de faire.

L'impression qu'il en avait reçue était multiple, et nous pouvons ajouter : des plus bizarres.

A l'examen des documents qu'il avait sous les yeux, il avait bien acquis la certitude que son père était innocent; les preuves étaient irréfutables, et il se disait avec orgueil qu'il saurait, lui, avocat estimé et déjà célèbre, faire rendre à Pierre Gilbert la justice qui lui était due.

Mais était-ce là un acte suffisant, et pour que la réhabilitation fût complète n'était-il pas nécessaire, indispensable, que le vrai coupable fût en même temps démasqué et désigné aux tribunaux.

Mais le vrai coupable! où était-il, où le chercher?

Il avait bien trouvé dans ce dossier de mystérieux indices qui l'avaient

El prit, (J un pas rusolu. la dircclion do l.esiniilliou. ^^'. suu, )

particuliLTcment frappé, et sur lesquels son attention anxieuse s'était arrêtée à plusieurs reprises.

11 avait retenu notamment que certaines valeurs appartenant à la maison Giral, négociées soit en France, soit à l'étranger, étaient revenues tantôt avec la signature de Georges Darbois, tantôt avec celle de Giral lui-même.

Quel était ce Darbois? quel était ce complice qui avait poussé l'audace jusqu'à prendre le nom du banquier de Montpellier?

LIV. 100. — PIÏBHE ZACCO^E. — LA KILLE DES CAMELOTS. —ÉD. J. nOlIFF ET C'«. LIV. 100

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Plus il y songeait, plus son Iroublo augmentait; parfois môme une sueur glacL'c montait à son front. Sa poitrine se soulevait avec effort; une lueur d'effroi sillonnait son rcgai'd.

Giral !

11 lui semblait que ce nom ne lui était pas inconnu; qu'il l'avait déjà entendu prononcer, et chaque fois qu'il le murmurait à vol?: basse, un frisson de fièvre secouait ses épaules.

C'est à peine s'il dormit quelques heures. Quand il se leva, le jour était venu déjà depuis longtemps; il se jeta à bas de son lit, encore bouleversé de.i visions de la nuit.

Tout son passé avait traversé ses rêves; il avait revu son père; il avait assisté à la condamnation du maJheureu.x; puis c'avait été le tour de sa vie à lui, jusqu'au moment où il avait rencontré Berlhe!

Au souvenir de cette pure image, il fut sur le point de défaillir.

Était-ce bien possible?

Berthe l'avait abandonné ; elle le condamnait sans l'entendre et le repoussait impitoyablement.

Ah! elle était bien heureuse, elle, d'avoir été élevée par un père dont l'honneur planait au-dessus de tout soupçon !

Tout à coup il s'arrêta au milieu de la chambre, et ses deux mains se portèrent vivement à ses lèvres, pour étouffer un cri près de lui échapper.

Qu'était-il survenu?

Un éclair avait traversé son esprit; il en était resté comme foudroyé.

Il se rappelait!

Ce nom de Giral... c'est chez Berthe qu'il l'avait entendu prononcer...

A quel propos? 11 n'eût pu le dire ; mais c'était bien ce nom-là, et pas un autre.

Quel lien existait donc entre M. Gautier et l'homme qui, vingt années auparavant, habitait place du Peyrou, à Montpellier?

Il s'assit accablé devant son bureau.

On eût dit qu'un coin du voile qui lui cachait la vérité se soulevait peu ii peu... et je ne sais quel sentiment l'envahissait tout entier.

Machinalement, d'un œil presque distrait, il se remit à parcourir le dossier qui était devant lui et reprit une à une toutes les pièces qui le composaient; à chaque instant, son agitation s'accentuait davantage; une lueur intense brûlait son regard, ses doigts frémissants enfonçaient leurs ongles dans le velours du bureau.

C'est qu'aussi il retrouvait là certains délails qui la veille lui avaient paru obscurs et qui s'éclairaient à présent d'un jour nouveau.

Ce n'étaient encore que des indices, mais ils pouvaient devenir terribles ;

Paul Didier se sentait entraîné malgré lui vers la vérité redoutable ; et à mesure qu'il avançait sur cette pente, où il ne pouvait plus se retenir, il sentait une secrète épouvante s'emparer de lui. /

De quoi avait-il donc peur?... d'où venait qu'il hésitait?

C'est que, depuis qu'il se livrait à ce nouvel examen, il s'était passé une chose étrange, invraisemblable, monstrueuse.

Et Paul en était arrivé à penser que le vrai coupable pouvait oien être connu du père de Bcrthe.

Il §e releva effaré et tremblant... et se mit à parcourir la chambre, en proie au désordre le plus violent.

Il ne pouv.ait croire encore à cette épouvantable révélation... Ce n'est pas après la douloureuse épreuve de la veille qu'il oserait, à son tour, condamner sans l'entendre le malheureux qui, lui aussi, était peut-être innocent!

II en était là, quand on frappa discrètement à la porte.

Il alla ouvrir.

C'était Pierre Gilbert.

— Mon père!... s'écria le jeune homme qui, par un mouvement spontané, alla se jeter dans ses bras.

— Tu as lu?... fit Pierre Gilbert en étouffant un sanglot de bonheur.

— Ah ! comme vous avez dû souffrir, mon Dieu !

Pierre Gilbert essuya doux larmes qui coulaient le long de ses joues...

— Enfin tu as lu?... répéta-t-il avec force.

— Oui, mon père... répondit Paul.

— Alors, ta conviction est faite?...

— Et je jure que je vous ferai rendre justice'. Pierre Gilbert remua lentement la tête.

— Cela ne suffit pas! répondit-il d'un ton ferme.

— Je vous comprends, et je n'ai garde d'oublier celui qui, depuis vingt ans, vous a volé votre honneur!

— Tu ne le connais pas,

— Je le connaîtrai!...

— Comment feras-tu?

— Ce soir même, je pars pour Montpellier!... C'est là que le crime a été commis, c'est là que je dois retrouver la trace du coupable.

— Mais j'y suis allé, moi... et je n'ai rien trouvé. Paul eut un geste de défi.

— Vous, mon père, cela se comprend, répliqua-t-il vivement; vous n'avez agi qu'avec une timidité qui s'explique par votre situation même ; vous aviez peur d'être reconnu; vos investigations ont été forcément insuffisantes; tandis que moi, je vous promets que je réussirai... Je suis avocat, j'ai l'habitude des affaires

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judiciaires, et si je n'arrive pas à la découverlc de la vérité, nul autre que moi n'y réussirait davantage.

— Alors tu es bien décidé?

— Ayez confiance, mon père. La justice vous doit une éclatante réhabilitation, et dussé-je consacrer toute ma vie à cette mission, soyez assuré que vous l'aurez complète!

Pierre Gilbert resta quelques secondes à contempler son (ils d'un regard voilé de larmes, puis sa poitrine se souleva péniblement et il ferma les yeux, comme si une douloureuse sensation l'avait tout à coup frappée au cœur.

— Et Berthe? balbutia-t-il d'un ton pénétré et tendre. Paul se cacha la tôte dans les mains.

— Ah! ne parlons pas d'elle !... murmura-t-il en mordant ses lèvres pour ne pas éclater.

— Tu l'aimes?

— Jusqu'à en mourir, si elle doit cesser de m'aimer.

— Tu ne l'as pas revue?

— Non.

■ — Elle ne t'a rien fait dire?

— Rien!

— Elle a honte. Elle croit que tu l'as trompée ; que, connaissant l'ignominie du passé, tu as surpris son amour par un odieux mensonge.

— Non, ne l'accablez pas! interrompit Paul; Berthe m'aimait; elle avait foi en moi, et quand elle a appris l'horrible vérité!... Ah! qui donc n'eût été humilié comme elle? Elle est allière; son honneur, l'honneur de son père, n'a jamais été entamé. Le coup a été terrible et l'a frappée en plein cœur. Mais lorsqu'elle se sera retrouvée dans ce désastre dont elle a dû être ébranlée, l'amour reviendra dans son cœur plus calme, et, qui sait? peut-être ne m'aimera-t-elle que davantage au sortir de cette cruelle épreuve !

— Dieu le veuille! répondit Pierre Gilbert. Je vais attendre ton retour avec une mortelle impatience. J'ai peut-être tort de te laisser partir seul.

— Détrompez-vous. Votre présence à Montpellier serait un obstacle à la liberté de mes recherches.

— Tu veux que je reste?

— Je vous en prie.

— Qu'il soit donc fait selon ta volonté. Mais tu me tiendras au courant de ce que tu vas tenter?

— Je vous le promets.

— Et moi, de mon côté, je te ferai connaître ce qui se passera ici pendant ton absence.

— C'est cela!

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