‹ La fille des camelotsChapitre 27 sur 32 · J^HI · texte numérisé non relu

J^HI

— A bientôt, alors !

— • Oui, oui, à bientôt, et comptez sur moi comme je compte sur vous!

Et le père et le fils se quittèrent sur ces mots.

A peine Pierre Gilbert eut-il disparu que Paul Didier proci^da à la hâte aux préparatifs de son départ.

Ces préparatifs demandaient d'ailleurs fort peu de temps, et en moins d'une heure tout fut terminé.

Comme il bouclait sa valise, un bruit se fit derrière lui ; il se retourna vivement.

La porte s'était ouverte sans qu'il eût rien entendu, et il se trouva en présence du capitaine Bellegarde.

A sa vue, un éclair de satisfaction illumina ses traits.

Le capitaine avait dû apprendre bien des choses depuis la veille, et Paul se sentait pris d'une envie folle de connaître ce que l'on disait dans la ville, et surtout ce qui se passait au château de Lesquiffiou.

— Je ne m'attendais pas à votre bonne visite, dit-il sur un ton de vive émotion, mais je suis bien heureux de vous voir.

— - C'est ce que j'ai pensé, répondit le capitaine, et voilà pourquoi je suis venu; je ne suis pas de ceux qui abandonnent leurs amis dans la peine.

— Je n'ai pas douté de vous!

— Vous avez eu raison; d'ailleurs j'étais persuadé que vous deviez avoir soif de nouvelles.

— Vous en avez?

— Je vous crois! Ah! ce n'est pas pour dire, mais ça fait un rude potin: Vous savez, en province...

— Alors toute la ville sait...

— La ville n'ignore rien et les commentaires vont leur train ; toutefois je pense bien que ce n'est pas là ce qui vous intéresse le plus.

— En elTel.

— Ce qui vous tient au cœur, c'est ce qui se passe à Lesquifliou.

— Qu'avez-vous appris?

— J'ai vu ce matin le vicomte de Fontenclte.

— Que vous a-t-il dit?

798 LA liLLE DES CAMELOTS

Le capitaine s elait assis : il alluma un cigare, lâcha une forte bouiïée de tabac et reprit peu après :

— D'abord, dit-il, il puraîl que ça ne va pas bien du tout pour vous, au château.

— Bertho?...

— M"° Gautier est dans un état d'irritation indescriptible ; elle est humiliée, elle pleure, ne veut voir personne et vous accuse de l'avoir odieusement trompée. Le vicomte de Fontenette s'est très bien conduit; il voulait lui parler, sinon pour plaider votre cause, tout au moins pour atténuer vos torts, si tant est (pie vous en ayez! 11 a été impitoyablement repoussé. M"° Gaultier s'abandonne évidemment à la surexcitation qu'elle éprouve, et dont le temps seul pourra avoir raison. Quant à M. Gautier, il est atterré. Vous avez dû remarquer qu'il n'était pas folâtre d'ordinaire : depuis l'événement, il est presque devenu sinistre; on croirait que ça l'a frappé encore plus que sa fdle! D'un côté comme de l'autre, la situation est donc des plus mauvaises.

— Et le vicomte, que dit-il?

— Daniel lui, il n'est pas fâché de l'aventure, et c'est iâen naturel ; il aime M"° Gautier ; il ne vous voyait qu'avec peine, agréé par la famille et adoré par l'enfant. Maintenant, tout est changé et il a de fortes chances pour vous succéder.

— Mon Dieu! perdre Berthe, renoncera elle, c'est horrible!

— Malheureusement, il n'y a pas d'autre parti à prendre.

— Qui sait?

— Qu'espérez-vous encore?

Paul passa ses deux mains nerveuses dans ses cheveux.

— Ce que j'espère, capitaine? répondit-il, le front éclairé comme par une lueur divine; eh bien, je vais vous le dire!

— Expliquez-vous !

— Si ce qui vient de se passer était le résultat de la plus épouvantable des erreurs! Si le malheureux condamné n'était pas coupable! Si enlin j'avais en mains les preuves irréfutables de son innocence !... Prétendriez-vous encore que j'ai tort d'espérer, et l'opinion publique refuserait-elle toujours de rendre l'estime et la considération à mon père réhabilité?

Le capitaine ne fumait plus : il s'était mis à regarder son interlocuteur avec attention, et son œil s'allumait sous ses sourcils froncés.

— Oh! oh! dit-il en frisant la pointe de sa moustache, voilà qui serait une autre paire de manches. Mais ce n'est là, n'est-ce pas, qu'une supposition?

— En ce qui touche l'innocence de Pierre GilbTt, répondit Paul, c'est une ccrtiinde; quant au vrai coupable... je ne tarderai pas à êtrecomplètementéditic sur son identité

- — Que ferez- vous?

Paul indiqua la valise qu'il avait déposée pivs de son bureau.

— Qu'est cela? interrogea le capitaine.

— Ne le devinez-vous pas?

— Vous partez? — ■ Demain matin.

— Et où allez-vous ?

— A Montpellier.

— Montpellier! répéta le capitaine avec un soubresaut. Et ses paupières se prirent à battre.

— Que comptez-vous y faire? ajouta-t-il en devenant tout à coup sondeur.

— Je ne sais encore bien précisément... Mais c'est là que mon père a été jugé, et il faudra bien que je découvre à la suite de quelles manœuvres criminelles il a pu être condamné.

— Vous ne connaissez personne dans la ville oîi vous vous rendez?

— Personne, en effet.

— Vous auriez liesoin d'avoir près de vous un ami dévoué et sûr.

— Eh! sans doute... Mais cet ami dévoué, où le trouver?

— Eh bien! et le capitaine Bollegarde, donc?

— Vous!

— Crovez-vous qu'il ne soit plus bon qu'à mettre au rancart?

— Quoi! vous consentiriez...

— Parfaitement.

— Mais... M"° Bellegarde?

Le capitaine hésita un instant à croire que le jeune avocat parlât sérieusement.

— M""" Bellegarde, répondit-il simplement, est accoutumée à se passer de moi, comme je me suis fait moi-même une habitude de me passer d'elle. Elle ne peut donc être une objection, et si vous m'acceptez pour compagnon.. .

— Oh! avec joie!

— .\lors, c est dit. Du reste, ne vous mettez pas en frais de reconnaissance pour les petits services que je puis être appelé à vous rendre. C'est à Montpellier que j'ai reçu, il y a vingt ans, le soufflet dont je vous ai parlé, et il me semble que ça me retrempera de revoir les lieux où ça s'est passé. Là-dessus, je ne veux pas être indiscret. Vous avez vos affaires; moi, j"ai les miennes, et il faut être debout de bonne heure. A domain donc, mon cher ami, et (àduv. de bien employer votre nuit.

Dès que l'aul Diilier se trouva seul, il se reprit à songiT à son départ. 11 allait s'éloigner, quitter Morlaix, abandonner Berlhe à toutes les suggestions de la colère et de la honte.

Quand reviendrait-il? Quel résultat l'attendait au bout des nouvelles recherches auxquelles il allait se livrer? surtout, que penserait Berlhe de son départ, qui ne pouvait manquer d'être commenté à l'égal d'une disparition?

11 était agité et nerveux. Son cœur se brisait à l'idée que le lendemain il partirait sans avoir revu Berthe, sans lui avoir dit l'espoir qui lui était venu; enfin, sans tenter de se justifier du calcul odieux dont on l'accusait.

Alors un désir effréné s'empara de lui.

Pourquoi, profitant de la nuit sombre, ne gagnerait-il pas le château de Lesquifllou et n'irait-il pas, une dernière fois, contempler cette demeure où il avait été si heureux, oij il avait formé de si doux rêves?

Ce n'est pas certainement l'espoir de rencontrer Berthe qui l'attirait ainsi vers le château ; il savait bien que c'était là une chose impossible ; mais il lui semblait qu'il partirait moins désespéré, s'il pouvait, ne fût-ce que pendant quelques minutes, se sentir près d'elle, et voir, à travers la nuit, la lumière briller à la fenêtre de sa chambre.

C'était peut-être une grande imprudence qu'il allait commettre, mais la tentation était trop forte; il en éprouvait une véritable obsession, et, ne voulant pas réfléchir davantage, il jeta un pardessus sur ses épaules, descendit dans la rue et prit d'un pas résolu la direction de Lesquiffiou.

Cependant, voici ce qui se passait au château à l'heure où Paul s'éloignait de Morlaix.

Depuis la veille, Berthe n'avait pas quitté sa chambre.

Le coup avait été terrible ! La nuit s'était passée sans qu'elle put goûter une heure de repos; elle se demandait si elle n'était pas le jouet de quelque abominable rêve, et cherchait à se dégager des horribles visions dont elle était terrifiée.

Elle! Berthe Gautier! recherchée, adulée, adorée par tout ce qu'il y avait d'élevé, d'honorable, dans le monde titré ou riche...

En une seconde, tout s'était écroulé dans la honte!

On avait accepté qu'elle aimât un bâtard... et voilà que maintenant ce bâtard avait un état-civil et qu'il se trouvait être le fils d'un forçat !

Quelques jours de plus, elle devenait sa femme !...

La pensée seule de cet accouplement monstrueux, lui communiquait des frissons d'épouvante !

LA FILLK DKS CAMKImT

Jobic était toute rouge, sa |iiiM,,, |,,; ,,,: |. ^ ) Liv. ini. - riEnne zacco.ne. - la f.li.e des camelots. - éd. j. bouff n c"

LA FILLE DES CAMELOTS f^Q-j

Et lui! Paul! comme il s'était montré habile comédien, dans le rôle iniamc ru'il avait joué!

Tous ses agissements lui revenaient à cette heure et prenaient une significUion effroyable!

Elle se rappelait ses paroles, son trouble, le jour de leur dernière entrevue. Il avait hâte, disait-il, que Berthe fut à lui. Il craignait quelque obstacle imprévu, il avait peur de quelque danger inconnu.

Quoi de plus clair?

Il savait tout! Il redoutait une révélation foudroyante et ne simulait l'impatience du bonheur que pour' mieux tromper celle qui avait mis en lui toute sa foi!

Qu'allait-elle faire désormais? Sa vie était brisée; ce souvenir pèserait éternellement sur son cœur. Où irait-elle cacher le ridicule et rhumiliation d'une telle situation?...

Elle n'avait voulu recevoir personne. Qu'y aurait-elle gagné? Des condoléances hypocrites, de banales ou ironiques consolations. Mieux valait la solitude.

D'ailleurs elle trouvait une acre volupté dans l'excès même de son abandon; elle prenait plaisir à aviver, de ses propres mains, la douloureuse blessure dont .saignait son cœur!

Elle n'avait excepté que Jobic.

Elle savait qu'elle était aimée sincèrement, profondément, par cette enfant à demi sauvage : devant elle, elle pouvait pleurer sans contrainte, laisser parler son désespoir, ne i-ien cacher du désordre auquel elle s'abandonnait.

Son père s'était présenté à plusieurs reprises dans la journée; elle l'avait fait supplier de ne pas insister pour la voir, et il s'était retiré.

On lui avait dit pourtant que M. Gautier n'était pas moins atterré qu'ellemême; qu'il était bien malheureux, lui aussi, de l'événement; mais elle n'avait pas cédé.

Eniin, le soir, une détente s'effectua; les premières ombres de la nuit enveloppaient le château ; un silence presque sinistre régnait alentour; elle se sentit gagner par un sentiment de défaillance qui la surprit elle-même.

Elle comprenait que cette situation ne pouvait durer, ([uil fallait h tout prix en sortir, et une fois sur celte pente, elle devait aller jusqu'au bout.

Jobic venait d'entrer; elle l'accueillit d'un regard plus doux et plus invilaïu.

Jobic était toute rouge ; sa poitrine haletait; il était évident qu'elle avait couru.

— Qu'as-la doiH'? demanda licrtlie. D'où viens-tu ainsi? Jobic avan(;it timidenicul d.- qiudipies pas et releva ses cheveux qui s'étaient embrouillés sur son front.

— Qui' inailcnioiselle me pardonne, rcpondit-clle ; c'est que j'ai couru. — • Pourquoi?

— J'étais au bout du parc.

— A celte heure!

— Oh! je n'y étais pas seule.

— Qui s'y trouvait avec toi?

— C'est...

— Ton amoureux, peut-être?

fi'enfant se prit à sourire.

— Oh! ça non, pour sur! r.''pliqua-t-eile; mais tout de même...

— .achève!

— Mademoiselle va me gronder.

— Deviens-tu folle?

— C'est que j'avais rencontré la petite Sotse et qu'elle m'a appris bien des choses.

— Qu'est-ce donc que la petite Soisf?

— Mademoiselle sait bien? La fille à la vieille Yvonne qui t'ait le ménage de M. Paul.

Berthe tressaillit ; depuis la veille, c'était la première fois que ce nom tombait dans sa solitude.

Ses dents mordirent ses lèvres.

Il y eut un long silence.

— Mademoiselle m'en veut? reprit Jobic en faisant encore quelques pas.

— Moi! interrompit Berthe d'un ton nerveux.

— C'est que Soise m'a dit bien des choses qui, peut-être, intéresseraient mademoiselle.

— Q\ie m'importe !

— 11 parait que le père de M. Paul est au pays.

— Que dis-tu?

— Depuis hier.

Berthe bondit de sa place, l'œil en feu, la lèvre crispée, le front plein d'éclairs.

— Ah! ceci manquait à ma honte! s'écria-t-elle en pressant ses tempes de ses deux mains ; désormais elle sera complète... ce n'était pas assez de l'indignité du fils; il me fallait subir encore l'infamie du père! Mais qu'espèrent-ils donc, les misérables, et jusqu'où prétendent-ils pousser l'audace et la lâcheté?... Voyons, voyons, dis-moi tout ! Maintenant je veux savoir : le père est ici, dis-tu? Que vient-il y faire? Quels projets médite-t-il? Quel nom honorable a-t-il volé pour mieux cacher celui sous lequel il fut condamné? Tu te tais! N'as-tu pas entendu?... Parle donc, puiscpie je te l'ordonne!

LA FILLE DES CAMELOTS 80o

Jobic était restée un moment interdite sous la violence de cette injonction. Mais elle reprit bientôt son assurance et osa affronter le sombre regard de sa jeune maîtresse.

— Le père s'appelle Pierre Gilbert, répondit-elle. Quoiqu'il ait été condamné, il paraît qu'il n'est pas coupable... et il n'est venu trouver M. Paul que pour lui apporter les preuves de son innocence.

Berthe eut un rire amer.

— Oui, c'est cela, balbutia-t-elle en se tordant les mains; la comédie continue : cet homme spécule sur quelque odieuse supercherie ; son audace égale son aveuglement! Mais luil lui ! le filsdecet homme! il va prêter les mains à ce dernier mensonge, soulever un nouveau scandale!... ajouter à la honte d'hier celle de demain!

- — Oh ! ne dites pas cela, mademoiselle, fit l'enfant avec un geste suppliant ; car vous vous repentiriez plus tard d'avoir été injuste. M. Paul est incapable de vous faire de la peine, et la preuve, c'est que demain, il sera parti!

— Parti! répéta Berthe.

— Il quitte Morlaix...

— Où va-t-il?

— A Montpellier?

— Dans quel but?

— C'est là que son père a été condamné.

Berthe retomba sur le divan, muette, le sein gonflé, le regard fixé au parquet, comme perdue abîmée dans quelque sinistre rêverie.

Elle resta ainsi quelques minutes; puis, tout à coup, elle releva le front. Elle venait d'entendre M. Gautier l'appeler à travers la porte. D'un signe rapide, elle congédia Jobic.

— Va! dit-elle; laisse-moi! je veux voir mon père. Quand il se sera éloigné tu viendras me retrouver.

Jobic alla ouvrir aussitôt, et M. Gautier entra. Berthe courut cacher sa létc sur sa poitrine.

— Chère enfant, dit le vieillard, ah! j'avais bien besoin de te voir! Comme te voilà changée!... tu as souiïert, pauvre chère adorée. Mais il faut te calmer. Dieu te donnera la force de supporter celle cruelle épreuve.

Berthe sanglotait; ses joues étaient baignées de larmes.

— Oui, dit-elle, Dieu me fera cette grâce... D'ailleurs, j'ai votre iHuiiuMir où me réfugier... Celui-là, au moins, peut défier tout soupçon et imposera respect à Ions... Car, vous ne le savez peut-être pas encore, un nouveau scandale nous menace!...

— Qu'est-ce à dire?

LA FILLli: UDS CAMIiLOTS

Bertlic oui un rire saccadé :

— Ce a'élait pas assez du lils, répliqua-t-cllc avec amcriume; il paraît qw; nous aurons le père.

— Eli quoil... il a osé!... fit M. Gautier en tressaillant. Qui t'a dit cch '

— Joliic.

-— On l'aura trompée.

— Je ne pense pas.

— Cependant...

— Cependant, mon père, cet homme est depuis hier au pays ; il s'appelle Pierre Gilhert... et on assure qu'il apporte à son lils les preuves de son innocence !

M.Gautier eut comme un éljlouissement et porta ses deux mains àsa poitrine. Berthe le regarda avec surprise.

— Qu'avez-vous ? interrogea-t-clle en se rapprochant.

— Rien, rien, répondit M. Gautier avec un embarras visible. C'est que ce que tu me racontes là est si invraisemblable... si impossible I...

— • Vous croyez?

— Je n'en veu.x d'autre preuve que ce que je viens d'apprendre à l'instant, moi-même.

— Qu'est-ce donc?

— Paul quitte Morlaix!

— Vous savez cela?...

— On vient de me l'assurer.

■ — Et vous a-t-on fait comiaitre en même temps où se rend M. Didim'?

■ — ÎSon!... Mais n'est-ce pas clair? 11 a compris qu'il ne pouvait pas rester dans une ville où l'histoire de son père est maintenant dévoilée... et j'estime qu'il n'aura plus envie d'y revenir!

Berthe secoua la tête avec force.

— Eh bien détrompez-vous ! répliqua-t-elle. Car s'il s'éloigne, c'est pour se rendre à Montpellier où, paraît-il, Pieri-e Gilb 'rt a été condamné ; il n'a d'autre pensée que d'y rechercher les preuves de l'innocence de son père !... et s'il les trouve...

M. Gautier ne répondit pas ; la pâleur avait envahi ses traits ; il était livide.

— Mon bon père! s'écria Berthe en lui prenant^les mains....

— Laisse-moi, chère eni'ant... balbutia le vieillard.

— Vous êtes soufTrant?...

— Tant d'événcmenis en si peu de temps m'ont bouleversé.

— Oh! que je le hais, ce malheureux pour tout le mal qu'il nous fait!

M. Gautier attira doucement sa lille dans ses bras et oublia ses lèvres dans ses cheveux.

-^ Tais-toi! tais-toi! munnura-t-il d'un ton brisé; il ne faut maudire personne ! Tu es jeune ; lu ne connais rien de la vie ; et si les événements qui viennent de s'accomplir ont été bien cruels pour nous, peut-être n'est-ce pas à toi qu'il appartient de condamner ceux que tu accuses.

— Je ne vous comprends pas.

— Plus tard je serai plus explicite. Je vais te laisser... tu es énervée; tu as besoin de repos. Demain, nous causerons en touie liberté d'esprit. Tu le veux bien?

— Je ferai ce que vous voudrez, dit Bertlie.

— C'est cela ! ne t'abandonne pas trop à tes rêveries, et que Dieu t'envoii' le sommeil qui réparera tes forces. Allons, à demain!

— A demain, mon père!

Berthe accompagna M. Gautier jusqu'à la porte et revint s'accouder à la fenêtre.

Il faisait une nuit calme; la lune se levait lentement à l'horizon ; et ses doux rayons, tamisés par les branches d'arbres, allaient dessiner de mobiles losanges sur le sable jaune des allées.

Elle resta ainsi un long moment, la tête dans la main, le cœur agité de mille sentiments contraires.

Ainsi que l'avait dit M. Gautier, elle était énervée, et toutes les pensées qui lui traversaient l'esprit s'imprégnaient de douloureuse désespérance.

Elle ne voyait plus rien désormais dans l'avenir et elle eût voulu arracher du livre de sa vie les pages émues ou se trouvaient gravé3s les joies et les chastes ivresses de son amour naissant.

Il lui semblait que son ca'ur était mort, qu'elle n'aimerait plus jamais, qu'elle porterait éternellement le deuil du bonheur perdu.

Elle revint tristement vers son lit et à ce moment la porte de la chambre s'ouvrit et Jobic entra.

Tout de suite, Derllie devina que quelque chose de grave et d'inallendu s'était passé.

La petite sauvage était tonte troublée; ses yeux brillaient d'une llamme intense.

— Qu'y a-t-il? (li'nianda aviilenieut lîerthe.

— M. Paul : lialliutia Jobic en baissant la tête, et d'une voix basse comme un soufile.

Berthe resta immobile et droite, comme si elle cilt été changée en une statue de marbre.

LA FILLK DES CAMiaOTS

■ Mais cela dura à peine le temps (h; l'écrire : presque aussitôt elle revint à elle et son visage s'empourpra de honte :

^ Lui! dit-elle la gorge serrée. Lui! Tu t'es trompée!

— Oh! non, mademoiselle.

— Tu l'as vu?

— A l'instant.

— Où cela?

— Dans le parc.

Berthe courut à la fenêtre, plongea son regard au dehors et se retira instantanément, par un mouvement de pudeur oiïensr'c.

A cent mètres environ, dans une clairière que la lune inondait de rayons éclatants, il y avait un homme.

Et cet homme, un coup d'œil lui avait sufli pour le reconnaître.

C'était Paul Didier!

Elle n'en revenait pas, — tant d'audace l'épouvantait... elle se demandait si toute sa vie allait être ainsi troublée par cet homme, sans qu'elle pût se défendre.

Ne serait-elle plus libre désormais? devait-elle rester rivée à ce souvenir? Ne pourrait-elle plus faire un pas sans rencontrer ce fantôme d'infamie?

Tout son être frémit et sa fierté se révolta.

Ellenevoulait'pas accepter cette odieuse tyrannie ; elle entendait se reprendre une bonne fois et pour toujours, et sans plus réfléchir, obéissant au sentiment violent qui venait de s'emparer d'elle, elle se tourna, le regard plein d'éclairs, vers Jobic.

— Mon voile ! ma mante! ordonna-t-elle d'un ton heurté et fiévreux. Vite, hâte-toi!

— Mademoiselle sort? fit Jobic en s'empressant autour de sa maîtresse.

— Oui, je sors, répondit Berthe. Suis-moi.

— Ah ! c'est bien, ce que vous faites-là !

— Quelle pensée est la tienne?

— M. Paul va être si heureux!

Berthe allait franchir le seuil de la porte. Elle s'arrêta brusquement la lèvre contractée par un mauvais sourire.

— Oui, heureux, répliqua-t-elle, bienheureux!... Allons, viens, ne perdons pas de temps!

Et elle descendit dans le parc, sans plus s'occuper de savoir si elle était suivie.

En quelques minutes, elle atteignit la clairière et se trouva en présence de Paul. Ce dernier s'était levé en entendant venir, et il était là, frappé de surprise, n'osant croire à une pareille apparition.

Berthel ball)utia-t-il /perdu. {P. 809.)

— Berthi' ! I)all)ulia-l-il ('pordu. Vous, est-ce bien vous?

Mais la radieuse expression de bonheur qui avait illuminé ses traits s'éteignit aussitôt et il se rejeta en arrière par un mouvement de slupoiir.

— Berllic ! répéta-t-il d'un Ion oppressé cl bas.

— .\insi, on ne m'avait pas trompée! dit impétueusement la jeune fille qui avait un moment hésité, mais (jui maintenant reprenait toute son assurance.

Liv. 102. — riEiiiu: zaccoxî. — lA iili.e hes tameiots. — éd j. noiFi-- ur c'». i.iv. 102

'810 I.A KILLE DES CAMELOTS

Moi, je ne voulaN pas croire! j'espérais qu'au moins vous ne pousseriez pas l'audace jns([irà venir me troubler dans ma solilude. Mais vous ne trouvez donc pas qu'il y a drjii assez d'infamie!... et vous comptez m'intimider sans doute par la menace de nouveaux scandales!... Eh bien, si telle a été votre pensée, vous serez bien vite déçu, car, vous le voyez, je n'ai plus peur maintenant, et, si je suis venue, c'est pour vous dire, que votre conduite est odieuse, et que vous vous êtes étrangement mépris en me poursuivant d'une insistance à laquelle il faudra bien que vous renonciez!

-- Ah! ne m'accablez pas! murmura le jeune homme interdit.

— Que voulez-vous donc enfin? poursuivit Berthe. Quel senlimenl a pu vous pousser à venir me braver jusqu'ici ! Est-ce votre père qui vous inspire de pareilles résolutions?

— Ne soyez pas sans pitié!

— Eh! en avez-vous eu vous-même pour moi?... ne m'avez-vous pas menti, dès le premier 'our où vous m'avez parlé? Quelle justification, quelle excuse avez-vous?

— Mais mon père est innocent! s'écria Paul suppliant. Un pli ironique tordit la lèvre de la jeune fille.

— Ils disent tous cela! répliqua-t-elle d'un ton mordant; et ';Ue ne l'a-t-il prouvé, quand on lui a donné des juges? — d'ailleurs, qu'importe! Vous disiez que vous ignoriez tout! Soit! C'était bon pour hier. Mais aujourd'hui vous connaissez la vérité, n'est-ce pas? vous n'ignorez plus rien, et dès lors, pourquoi êtes-vous venu?

— Demain, j'aurai quitté Morlaix, répondit Paul: avant de m'éloigner, j'ai voulu revoir une dernière fois les lieux où j'ai été si heureux. Naguère encore, vous auriez compris ce sentiment.

— Peut-être! répliqua Berthe avec un éclair dans les yeux. Mais le passé n'est plus, et je veux en écarter à jamais le honteux souvenir.

— Vous ne savez pas à quel point vous êtes cruelle !

— Je ne le serai jamais autant que vous l'avez été!!

— Ce sera donc sur ce dernier mot que nous allons nous quitter?

— Oui! oui! partez!... tout est fini entre nous... et surtout... surtout! épargnez-moi de vous revoir jamais !

Et elle allait se retirer, quand tout à coup elle s'arrêta.

Un cri déchirant venait de se faire entendre, et Paul s'était retenu à un arbre pour ne pas tomber...

Mais cette défaillance fut de courte durée : l'excès même de sa douleur lui communiqua aussitôt comme une nouvelle énergie, et il se redressa dans une attitude de résolution et de révolte.

C'était aussi trop de soumission et d'humilité... la coupe était pleine: elle

débordait. Il enveloppa Berthe d'un long regard et tendit vers elle ses deux mains désespérées.

— Berthe. dit-il d'un accent brisé... vous vous repentirez amèrement un jour de m'avoir traité avec tant de mépris!... Mais vous le voulez, vous serez obéie. je ne vous reverrai plusl

S il ne sagissait que de moi, encore, jen aurais vite fini, croyez-le bien, et je vous débarrasserais promptement de toute appréhension de retour. Mais jai une mission sacrée à romplir; je veux rendre l'honneur à mon père injustement condamné, et, jusqu'à ce que j'aie atteint ce but je n'ai pas le droit de déserter la vie !

Ce sera quelques mois au plus. Prenez donc patience jusque-là. Je vous jure que ma mission accomplie, vous n'aurez plus rien à redouter de moi dans l'avenir ! Je suis de ceux qui n'aiment qu'une fois, et vous saurez un jour comment je vous aimais.

Et maintenant Dieu vous pardonne l'horrible chagrin que je vous dois, et soyez bénie pour tout le bonheur que vous m'avez donné! Ce dernier souA-enir est le seul que je veuille emporter dans ma tombe.

Sur ces mots, prononcés d'un ton poignant et haché, Paul adressa à Bertho un rapide geste d'adieu et il s'éloigna sans oser se retourner.

Berthe n'avait pas bougé.

Immobile, l'ieil hagard, la poitrine gonUèe, elle écoutait le bruit de son pas qui allait s'afTaiblissant, et quand elle n'entendit plus rien elle resta quelques secondes encore comme stupéfiée.

Alors, brusquement, elle se tourna vers Jobic qui s'était rapprochée.

— Partons! dit-elle d'une voix brève; viens, suis-moi! Et elle reprit à pas précipités le chemin du château. Cinq minutes plus tard, elle rentrait dans,sa chambre.

Elle était à bout de forces; l'énergie factice qui Tavait soutenue jusque-là l'abandonna tout à coup ; elle s'affaissa, sans pronôneer une parole, sur sa chaise longue et se prit à sangloter, la tête dans les mains.

Jobic eut peur de la voir dans un tel désordre.

— Si mademoiselle le veut, dit-elle, jappcllerai M. Gauthier. Berthe se dressa palpitante.

— Non! non ! répliqua-t-elle. Je ne veux voir personne!

— Mademois.llc a été bien cruelle aussi pour ce pauvre M. Paul.

— Tais-loi!

— Il va partir.

— Il le faut!

— Un mot de niarlemoiselle l'aurait rendu si hcinvux !

— Jamais! j;iiu;iis ! Ne me parle pas de lui.

Joliic se lui un niDiiicnt ; mais elle était obstinée, comme toute vraie iJretonne, et peu après elle revenait à la charge.

— Et puis, reprit-elle, il y a une chose que mademoiselle ne sait pas.

— Quelle chose?

— Quand' hier, M. Paul est rentré chez lui, désespéré comme vous l'avez vu, j'ai dit à mademoiselle que j'étais allé le trouver.

— Oui, je me rappelle. Après?

— Mademoiselle m'a grondée à ce sujet, et alors je n'ai pas cru devoir lui parler de ce que j'avais remarqué...

— Qu'est-ce donc?

— Moi, j'y avais à peine pris garde hier. Mais tout à l'heure, quand M. Paul a parlé de mourir. . .

— Eh bien?

— Eh bien, je me suis souvenue qu'hie. j'avais vu sur son bureau...

— Quoi? achève.

— Deux pistolets !

— Malheureuse!... Tu veux m'effrayer! Ce n'est pas vrai! C'est lui, peut-être, qui t'a ordonné de me dire cela?

— Oh ! mademoiselle ! . . .

— Se tuer ! lui ! Mon Dieu ! . . . .\h ! pourquoi ne suis-je pas morte moimême?

Et de nouveau son esprit s'exalta; elle se mit à parcourir la chambre avec des mouvements heurtés, mordant ses lèvres, tordant ses bras, le corps secoué par des frissons glacés.

Elle passa ainsi toute la nuit dans un état de surexcitation et d'affolement; on eût dit qu'elle se croyait poursuivie par un spectre dont elle s'efforçait de fuir les atteintes, et ce ne fut qu'aux approches du jour quelle trouva enfin un peu de repos.

Quand elle se réveilla, il était midi.

Elle était plus calme, les fantômes de la nuit avaient fui. Elle pouvait sans fièvre et sans épouvante se rappeler les événements de la veille.

Elle sonna Jobic.

— Et lui?... demanda-t-elle d'une voix sous la fermeté factice de laquelle on sentait sourdre un reste d'émotion.

— M. Paul? répondit Jobic.

— Il est parti?

— A neuf heures.

— ■ Tu en est sûre ?

— Je l'ai vu !

Un soupir de soidagenient souleva la poitrine de Berlhe.

— Tout est pour le mieux, balbutia-t-elle; maintenant, tout est bien fini! je ne le reverrai plus, et nous n'avons plus rien à redouter... il est parti... et, quoi qu'il en ait dit, je pense bien qu'il n'a jamais eu l'intention de revenir en Bretagne.

Et passant sa main sur son front pour chasser une dernière pensée miportune, elle gagna son caliinet de toilette, où sa femme de chambre l'attendait.

Ainsi que l'avait dit la petite sauvage. Paul Didier avait quitté Morlaix le matin même, se dirigeant sur Paris d'où il devait partir le lendemain pour Montpellier.

Le capitaine Bellegarde avait pris place à côté de lui ; mais c'est à peine s'ils échangèrent quelques paroles pendant le trajet, car l'un et l'autre étaient diversement préoccupés.

Paul était, lui, tout entier à la mission qu'il s'était donnée, et l'entretien qu'il avait eu la veille avecBerlhe n'avait fait que le fortifier dansses résolutions. Berthe s'était montrée bien impitoyable; elle n'avait rien voulu entendre, le traitant avec mépris sans chercher même à atténuer la dureté de ses paroles. Paul cependant ne ressentait aucune colère; il comprenait que son irritation venait de sa fierté humiliée, et il ne songeait qu'à une chose, qui était de rechercher avec plus d'àpreté encore les preuves de l'innocence de son père. Quant au capitaine, il ne se possédait pas de joie.

Il allait voyager, voir du pays, vivre à l'air libre, loin des contraintes de I petite ville! C'était comme un changement de garnison. Et puis, y il avait l'homme au .soufflet! Souvenir toujours vivant, qui ne le quittait pas. Le voyage s'effectua, du reste, dans les meilleures conditions, ils couchèrent à Paris, repartirent le lendemain soir, et le surlendemain, dans l'après-midi, ils arrivèrent à Montpellier.

.\vant de quitter Morlaix, Paul était ailé tioiuer le président du tribunal, auquel il n'avait rien caché de ce qu'il voulait tenter, et l'avait prié de vouloir bien l'aider dans l'entreprise qu'il méditait.

Le magistrat s'était montré affectueux et dévoué.

— Votre situation est des plus dignes d'intérêt, avait-il répondu, et je ferai tout ce qu'il dépendra de moi pour faciliter vos recherches; j'ai appartenu naguère au barreau de Montpellier et j'y ai laissé de sérieux amis : ils seroal à vous, comme ils seraient à moi. Mais ne vous illusionnez pas cependant, mon

LA KltJ.E DES CAMELOTS

clici- enranl : yolw. lùclii? sci'ii, diflicilc et loiii^'iu;, ai il l'aiil d'avaiKO vous annor d'une grande énergie. Car, si je comprends bien la question, pour arriver à réhabiliter Pierre Gilbert, il ne suflit pas d'établir qu'il est innocent: il faut encore découvrir quel est le vrai coupable, et, sur ce point, vous vous heurterez à des diflicultés sans nombre. Un criminel qui, depuis vingt ans, jouit de Timpunité, ne se laissera pas surprendre comme un autre. Où est-il? (|ue fait-il? Qui sait même s'il n est pas mort?

Tonlelois je ne veux pas vous découi'ager : vous emporterez les quelques lettres qui vous accréditeront auprès du parquet; mes vœux vous accompagneront, et si vous réussissez, croyez, mon cher ami, que nul ici ne s'en réjouira plus sincèrement que moi.

Dès le lendemain de sou ari'ivée à Montpellier, Paul se mit donc en cam- I ajne. Il ne voulait plus perdre un instant.

Préalablement, il avait eu une courte conversation avec le capitaine.

— Je vais me mettre à l'œuvre, lui avait-il dit, j'ai d'abord plusieurs visites importantes à faire, et pendant quelques jours vous aurez toute la liberté de vos mouvements. Dans la journée, nous nous verrons peu; mais le soir nous nous retrouverons à table et nous pourrons causer. Si j'ai besoin de vous pour quelque exploration dans les environs, je vous le ferai savoir, et je suis sûr d'avance que mes intérêts seront en bonnes mains.

— Vous pouvez y compter ! répondit Bellegarde.

— En attendant, occupez-vous des vôtres. Visitez la ville; fouillez tous les (|uartiers, et si vous trouvez votre homme au soufllet...

— Quant à ça! interrompit brusquement le vieux soldat, soyez sans inquiétude; Montpellier est un peu changé depuis vingt ans. Mais on a l'œil américain, (H si l'animal me tombe sous la patte, il n'aura rien perdu pour avoir attendu, et je lui ferai payar le capital avec les intérêts.

L'accueil que reçut Paul Didier fut des plus courtois et des plus empressés ; on lui donna toutes les facilités qu'il pouvait désirer; on lui permit de fouiller toutes les archives et, au bout de la première semaine, il repassait à nouveau l'enquête commencée vingt années auparavant et qui avait abouti à la condamnation de Pierre Gilbert.

Il revit là toute l'affaire dans ses moindres détails, et il lui fallut bien du courage pour ne pas reculer devant les preuves accumulées qui attestaient la culpabilité de son père.

Pierre Gilbert était absent à celte époque; personne n'était là pour le dclendre; il devait être accablé par tant de témoignages hostiles. Sa condamnation avait dû paraître juste à tous.

Et, pourtant, le jeune avocat retrouvait là aussi les mêmes faits suspects que lui avait signalés son père.

LA riLLE DES CAMELOTS 815

La conduite bizarre de Giral, son ardeur, son empressement à diriger les investigations au commencement de l'enquête. Puis tout a <:oup, sans que rien justifiât un pareil revirement, son embarras, son interoention hésitante quand il s'était agi de rechercher ce complice dont la présence avait été constatée à Londres dès le 16 octobre.

Quelle raison attribuer à cette attitude? Comment expliquer cette négligence ?

Celait toujours le même mystère ; Paul n'était pas plus heureux à Montpellier qu'à Morlaix.

Mais les obscurités n'étaient pas faites pour abattre son courage, encore moins pour l'arrêter, et il s'y r.^prit à vingt l'ois, espérant toujours que la lumière finirait par se faire.

Quant au capitaine, il avait profité de la liberté qu'on lui avait accordée.

Jamais il ne s'était trouvé aussi heureux.

La table de l'hôtel était excellente, et, de plus, elle était servie par cinq ou six belles filles, vives, accortes, qui ne s'ellarouchaient pas facilement et qui. notamment, s'étaient vite familiarisées avec l'entreprenant capitaine.

Une surtout!

La petite Mariette...

Elle avait vingt-quatre ans. deu\ beaux yeux noirs où la malice allumait par inslant une flamme pén'Uante, une ta^ll^ souple, presque élégante, et un buste que le capitaine avait, dès les prenûers jours, s:ilué d'un regard de connaisseur.

La jolie enfant était fort courtisée par les habitués de la table d'hote; mais lien jusqu'alors n'avait pu donner lieu de penser qu'elle ne fût pas restée vertueuse.

D'ailleurs tout est relatif en ce monde, et le capitaine savait se contenter de peu.

Mariette devint donc, en moins d'une semaine, l'objet de ses attentions manifestes, et nous devons ajouter que, de son côté, la jolie petite ne sut peutêtre pas cacher assez le plaisir que lui insph-aient ses assiduités.

Le capitaine était une personnalité : il avait le verbe haut, la moustache fière, le regard provocant; à table, il faisait bien avec son uniforme toujours astiqué et brossé et sa croix retenue sur sa poitrine par un large ruban rouge qui attirait l'œil et commandait le respect. Quand il parlait, tout le monde lécoutail, et les bonnes avaient pris peu à peu l'habitude de le servir le premier, sans ([lie cette déférence constante eût jamais soulevé la moindre observation.

Mais les rapports du capitaine et de Mariette n'eussent jamais peut-être déliassé les limiti's tle relaticms banales, sans un incident qui se produisit vers la lin de la première semaine et qui devait forcéinenl les rapprocher.

Chaiiuc jour, après le déjeuner, Bellegarde sortait de l'hôtel et, tout en

fumant sa belle pi[){! d'ociimc de nier, il allait l)allie les pavés des prinrjjjalcs rues de Montpellier.

Il allait et venait, li; nez au \('nt, la cravache à la main, prenant ici un verre Ae fine, là un verre de diartreiise, lorgnant les magasins de modes cl faisant résonner sur le pavé les mollettes de ses éperons.

Il flânait de la sorte, nn peu au gré de sa fantaisie, mais préoccupé toujours de l'histoire du passé et frémissant au souvenir de ce soufflet qui lui brillait encore la joue.

Malheureusement, Montpellier, comme nous l'avons dit, s'était transformé depuis vingt ans, et ce n'est qu'avec peine qu'il parvenait à s'y orienter.

Une après-midi, il avait poussé sa promenade jusque dans les environs de la place du Peyrou, et le quartier l'avait tout particulièrement intéressé.

Vaguement, il croyait se rappeler.

A tort ou à raison, il lui semblait que ces rues ne lui étaient pas tout à fait inconnues; à plusieurs reprises, il s'arrêta sur la place, attiré par la maison autrefois occupée par MM. Giral et C'°, et, comme poussé par un sentiment supérieur, il allait s'engager dans une petite ruelle qui la contournait au couchant, quand il se dressa stupéfait et frappé de surprise.

Une jeune femme venait de déboucher à l'angle de la ruelle, et dans cette jeune femme il avait reconnu Mariette.

Elle s'était arrêtée elle-même en apercevant le capitaine, et une vive rougeur incendia ses joues.

— Eh ! eh ! fit le capitaine avec un haut-le-corps ; je t'y prends, la belle enfant; d'où sors-tu à cette heure, et si loin de ton gîte?

— Je viens... balbutia Mariette un peu interdite.

— Est-ce que ton amoureux demeure dans ce quartier? Mariette s'était déjà remise.

— Je n'ai pas d'amoureux, répliqua-t-elle en regardant le capitaine bien en face.

— D'où sors-tu, alors? insista Bcllegarde. — De chez mon oncle.

— Que fait-il, ton oncle? comment s'appelle-t-il?

— Il est jardinier et s'appelle Germain.

— Il demeure?

— Dans l'ancienne maison de M. Giral.

— • C'est bien vrai, au moins, ce que tu racontes là? Mariette haussa les épaules.

— Si vous ne me croyez pas, vous n'avez qu'à y aller voir, répondit-elle J'une voix muline ; seulement, si vous vous y décidez, il faudra prendre quelques précautions.

Il suivit Caniiiiade ii travers les portants. (P. 8iy.)

— A cause?

— A cause de Ralph, dune.

— Qu'esl-ce (|ue c'est que ru, Ralph?

— Le cliien! Il n'est pas bon tous les jours, et si vous ne lui étiez pas présenté, il serait rapaidc de vous dévorer.

Le (•a|)itaiiie eut un jrcstc (|iii vouiiiii dire (pi'il en avait alïronle hini d'autres, puis il passa à un ordre d'idées dilTéreiit.

LIV. 103. — l'IEBIlE ZACCO.>IE. — I.* riU.K OKS CAMF.I.OTS. — En. J. ROIÎKF ET d'. I.IV. 103

Ij'i'iidroil (''lait déserl; on n'y rcncnutrail pci-soniu".

— Ainsi, reprit-il, tu viens quelquefois voir ton oncle?

— Presque tous les jours... depuis plusieurs semaines, parce que le pauvre vieux est malade et que je lui porte quelques douceurs... Ah! ie crains bien qu'il n'eu ait pas pour longtemps !

— 11 vil donc là tout seul!

— Oui .. tout seul... et ce n'est pas gai,, allez. Heureusement que son chien Ralph ne le quille pas. Mais il est si vieux, lui aussi ! Seulement il lui est attaché comme si c'était son maître.

— Le chien n'est donc pas à lui?

— Non! C'est toute une histoire, et elle est bien touchante, allez! ,

— Vraiment! Conte-la-moi

— Non... pas maintenant.

— Pourquoi?

— Il faut que je rentre... et puis, si on me voyait causer comme ça, dans la rue, avec un officier.., C'est ça qui en ferait du polin!

— Soit! soit! Je ne veux pas te compromettre... mais ce soir, à l'hôtel, tu viendras me raconter ça... C'est entendu, tu me le promets?

Mariette ne répondit ni oui ni non, et saluant le capitaine d'un regard qui pénétra jusqu'au cœur du vieux soldat, elle tourna prestement les talons et ne larda pas à disparaître à l'angle de la place du Peyrou.

Quant au capitaine, il reprit le chemin de l'hôtel.

Mais il n'alla pas bien loin.

Comme il tournait le coin d'une grande et belle rue, son regard fut tout à coup attiré par une gigantesque affiche polychrome, qui flamboyait au soleil, sur le mur d'un édifice public.

Il s'arrêta stupéfait et lut.

C'était l'annonce d'une représentation... extraordinaire, donnée par une troupe d'opérettes en tournée de province, sous la direction de M. Caminade, second prix du conservatoire, ayant chanté autrefois, avec éclat sur les théâtres de Bordeaux, Marseille, Lyon, Montpellier etc., etc..

Le capitaine eut comme un éblouissement...

Caminade!

Il l'avait connu, il y avait bon nombre d'années, à Montpellier même, on il >élait trouvé nièlé à celle dramatique affaire du soufllet, que P)ellegarde ne jiiiuvait se rappeler sans IVi'mir.

11 ne l'avait pas oublié! et dés ce moment, il se sentit pris d'un vif désir de le revoir.

Ce ne fut pas lon;c.

- En moins duii quart d'heure, il élait au théàlre, et faisait passer sa carte au directeur.

Caniinade ac£ourul les bras ouverts.

Et du plus loin qu'il aperçut le capitaine :

Ali! puisque je retrouve un ami si fidèle Ma fortune va prendre une face nouvelle

s'écria-t-il.

Et il lui donna l'accolade.

— A Montpellier? reprit-il aussitôt; eh quoi! vous êtes en garnison, i.:i ! Le capitaine remua la tète.

— Non, répondit-il, on m'a fendu l'oreille... je suis en retraite

— Déjà?

— Bah! on s'y fait!... mais toi?... es-tu heureux?

— Peuh!

— Te voilà directeur!... au moins, fais-tu de bonnes affaires?

— Ça boulotte... vous savez... Il y a des hauts et des bas; on ne cra^ne pas des mille et des cents... mais on joint les deux bouts, et c'est déjà quelqur chose.

— El ta troupe?

-- Elle est présentable... voulez-vous la voir.

— S'il n'y a pas d'indiscrétion...

■— Il n'y en a pas! J'ai convoqué mes artistes pour quelques raccords... ou répète... veiie;c... vous me direz votre opinion...

Et Caminade enlila l'escalier sombre qui conduisait à la scène, suivi de près par le ca|)ilaine.

Ce dernier n'avait jamais pénétré dans un théâtre, pendant le jour, et tout d'abord, il se trouva un peu troublé par l'obscurité qui y régnait, etc'estàgrand' peiiieqii'il suivit Caminade à travers les portants, et les praticables, où il manqua vingt fois lie donner du pied.

Mais Caminade veillait sur lui.

— Prenez-moi le bras, lui dit-il, en allant à lui: vous n'êtes pas habitué... tout à l'heure, vous allez vous y fiii'e.

— Il n'y pas de trappes, au iiudus? lit lieilegardc.

— Il n'y en apav nous n.- jouons pas les féeries ! du reste, nous y voilà... y ètes-vous?

Au vrai, le capilaine n'y était pas encore.

Ils venaient d'arriver sur la scène... qui n'élait éclairée (jue par deuv ou li'ois becs de gaz allumés à la rampe, et l'avant-scène- par un quinquel, à droite et à gauche ibi(|u.'l <e trouvaient le souffleur et le chef d'orchestre.

820 LA. FILLE I)i:S CAMELOTS

Caminadc avail ulîei'L une l'iiaise au caiiitaiin', et celui-ci s'clait assis.

Di''jà, du resic, son regard s'était habitue à Tobscuriti'', et vaguement, il commençait à distinguer les acteurs qui répctaieul. >

Il ne s'agissait que de raccords, ainsi que l'avait dit Caminade; et à chaque instant, on s'interromj.ait, pour régler une .soW/e ou une e«/ye'eclianger une réplique ou indiquer une modilicalion au texte primitif.

Le capitaine n'avait jamais rien vu de pareil, et il yprenaitun plaisir d'autant plus vif, que maintenant, il voyait mieu\ ce qui se passait... et que depuis quelques secondes, il avait pu apprécier la lieauté de quelques-unes des artistes qui jouaient et chantaient devant lui.

Caminade était d'ailleurs à ses côtés, et laissant le soin de diriger le travail à son régisseur qui allait et venait sur la scène, il répondait à toutes les questions que lui adressait Bellegarde.

A un moment où la première chanteuse et la dugazon se trouvaient en sccne, le capitaine se pencha vers Caminade, et lui désignant l'une des deux femmes.

— Celle-ci, c'est Martha, dit-il à voix basse.

— Précisément ! répondit Caminade.

— Elle est jolie.

— Et elle a du talent I... c'est notre étoile; vous la verrez; sans elle, je n'aurais qu'à fermer boutique.

— Et l'autre?

— La brune... C'est Laurelte, la dugazon.

— Elle est gentille.

— Voulez-vous que je vous présente ?

— Plus tard; je ne dis pas... mais pour le moment... attends. ■ — Qu'avez-vous?

Le capitaine avait fait un mouvement; de son ccil qui s'était allumé, il indiquait un nouveau personnage qu'il venait d'apercevoir debout, adossé contre un portant, couvant du regard la jolie Martha qui chantait.

— Ah! ah! je vois ce ([ue c'est... fit Caminade.

— Quel est ce particulier? interrogea le capitaine.

— Le connaîtriez-vous.

— Non... mais il a une tète qui m'en rappelle une autre.

— Laquelle?

■ — Tu ne la connais pas... Est-ce que c'est un artiste.

— Jamais de la vie.

— Enfin, quel est-il?

— - On ne sait pas.

— Comment voyage-l-il avec vous.

. — Il voyage avec Martha.

— Bon ! je comprends... Il est amoureux.

— Comme un fou.

— Il faut qu'il soit bien riche, pour qu'on lui permette d'être aussi laid.

— Je vous expliquerai tout cela... car je vous reverrai.

— Je te crois !

— Ce soir 1

— Je n'y manquerai pas.

— Est-ce que vous me quittez déjà ?

— 11 le faut... je retourne à l'hôtel... Cependant, un dernier mot avant de m'éloigner.

— Dites, capitaine.

— Ce petit vieux, l'amoureux de Martha, il cause avec quelqu'un.

— Celui-là, c'est Lambert.

— Une vilaine tète.

— Dame! on n'a pas la tète qu'on veut! mais vous avez raison tout de même ; c'est une mauvaise graine.

— Pourquoi l'as-tu engagé.

— Ah! vous savez! on a crevé la misère ensemble... il a été mêlé à bien des aventures de mon passé. Et puis.

- — En[\n. ça te regarde! nous recauserons de tout cela... à ce soir.

— C'est cela... à ce soir; vous me trouverez au contrôle. Et les deux amis se séparèrent.

Le lendemain matin. le capitaine qui, selon son habitude, s'était levé de bonne heure, alla frapper à la porte de Paul.

— Entrez ! dit ce dernier qui était déjà depuis longtemps debout. Le capitaine entra.

La veille au soir, il avait eu im long enirelien avec Mariette, et celle-ci lui avMJI dil, sur sou oncle, des choses qu'il lui paraissait utile de ra[iporter au jeune avocat.

Ce dernier s'empressa au devant de lui.

— De si bonne heure chez moi! dil-il. Auriez-vous ([ueique bonne nouvelle à m'apprendre?

— Je le crois.

— De quoi s'agit-il?

822 LA l'ILI.U Di:S CAMELOTS

— Voici.

Le cfipikiine s'assit.

— Vous n'êtes pcut-rli'C pas, dil-il, sans avoir l'einai'ipié (pie. dopnis notre nnivée, je faisais un doigt de cour à la pelili- Marielle. une des jolielilies (pii nous servent à table?

Pan! eut un regard étonné.

— Je vous avoue... répondit-il, que je suis tellement absorbé...

— Ça se comprend. D'ailleurs ces choses-là ne vous intéressent pas. Von< n'avez rien vu; il n'y a pas d'ofïense... Enfin... voilà. Je lui faisais un doigt dr cour; et elle en' vaut la peine. Or, hier, dans l'après-midi, comme je flânais dans les environs de la place du Peyrou, qu'est-ce que j'aperçois an coin d'une ruelle? La petite Mariette! Ça me paraît louche. Je l'interroge, et elle m'avouf en rougissant qu'elle vient de chez son oncle qui habite près de là et qui est jardinier. . .

— Mais, capitaine... interrompit Paul.

— C'est peut-être un peu long à venir. Mais nous y arrivons. Les explications fournies par la petite ne m'avaient satisfait qu'à demi ; je demandai un supplément d'enquête, comme vous dites dans votre régiment; et il fut convenu entre elle et moi que nous nous reverrions le soir.

— Et vous l'avez vue?

— Nous avons eu, entre onze heures et miimit, une conversation qui eùl pu devenir criminelle, si, dans le récit qu'elle m'a fait, je n'avais été frappé de certaines particularités (pii m'ont tout à fait détourné.

— \ quel propos?

— Vous allez voir. Et d'abord, son oncle, le père Germain habite, depuis plus de trente années, un pavillon dépendant de la maison qu'occupaient MM. Giral et G".

— Est-ce possible?

— Il a servi les Giral pour ainsi dire toute sa vie ; il les servait au moment de la catastrophe, et il doit eu savoir long sur l'affaire.

Paul 5e pencha avidement vers son interlocuteur.

■ — Est-ce là tout ce que vous a dit la jeune femme? insista-t-il ; sont-ce là les seules personnes dont elle vous ait parlé? Enfin, n'a-l-elle pas prononcé le nom de...

— De Pierre Gilbert, n'est-ce pas?

— Oui, oui, c'est cela.

Le capitaine remua la tète.

— Quant à Pierre Gilbert, continua-t-il, elle ne se rappelle rien et ne se souvient pas de l'avoir vu. D'ailleurs elle m'a confié que ce n'est jamais sans appréhension qu'elle se laissait conduire chez son oncle.

- — Pourquoi?

— Elle avait peur.

— De quoi"?

— Oh ! c'est qu'il y a une légende sur la maison.

— Une légende?

— Quelque chose comme un conte à dormir debout. En province, ce n'est pas rare, ces choses-là,

— Enfin?

— Enfin la petite m'a raconté que son oncle habite un pavillon situé ai bout du jardin, et qui doniie sur une ruelle, vrai cul-de-sac oii il ne passe jamais personne, et que dans ce pavillon il y a une chambre rou'je.

— • Une chambro rouç/e! répéta le jeune avocat.

— Vous voyez çà d'ici, poursuivit le capitaine; comme dans Barbe-Bleue. r.i'tte chambre rouge reste éternellement fermée, et nul, dit-on, n'y a jamais jiénétré, si ce n'est le brave Germain. C'en est assez pour en éloigner les indiscrets et Mariette, qui a quelquefois interrogé son oncle à ce sujet, n'a pas encore pu en obtenir une réponse satisfaisante.

— C'est bizarre, en effet ; mais je ne vois pas quel intérêt..

— Moi non plus; cependant, sans s'arrêter au mystère de la chambre rouf/e, j'estime qu'il y aurait lieu de voir Germain.

— Je le crois comme vous.

— Il a connu le Giral qui vous intriuMu;, et qui a disparu.

— C'est juste.

— Peut-être sait-il ce qu'il est d.venn.

— Vous avez raison.

— Et, par lui, vous découvririez sans doute quelque indice qui vous mett'ait ^ur une nouvelle i)isle.

Paul s'était levé et parcourait la clianibrc avec agitation.

— Geimain 1 Oui, je me souviens à présent, disait-il : il a déposé devant \\ cour d'assises, et si ma mémoire est fidèle, son attitude a été quelque peu emliarrasséc, comme celle de son maître. .\h! il faut que je le voie! Mais aiijonrdiiui tout mon temps est pris, et je ne pourrai...

— Voulez-vous que j'y aille à votre place? proposa le capitaine. Paul eut une seconde d'hésitation.

- C'est qu'il faudrait être bien prudent, fit-il en fronçant le sourcil ; il iiii|)<irle que cet lioumie ne se doute pas du but que je poursuis; s'il est dévoué à -lin ancien maître, et que ce Giral soit coupable, notre démarche peut donner l'éveil, et alors... il ne dirait rien. Le capilaiui- approuva du geste.

— Compi'i< 1 répliqua-l-il. .\u suiqilus, voici ce que je propose : celle

après-midi, je me rendrai place du Pcyrou, je (]einiindei-ai à jiailer à Germain, et je le prierai de m'indiquer l'iicurc où un ami de la famille; de Giral, de passage à Montpellier, pourrait l'entretenir quelques instants. Est-ce cela?

— Parfaitement.

— Alors, après déjeunei-, j'irai le trouver.

— Et, ce soir, vous me direz ce qui aura été convenu?

— C'est entendu.

Le capitaine s'éloigna, et pou après Paul Didier se rendit au panpiet où il avait réuni tous les documents qu'on avait mis à sa disposition pour le travail auquel il se livrait.

Mais, ce jour-là, il fut particulièrement distrait et préoccupé.

Ce que lui avait dit le capitaine ne lui sortait pas de l'esprit. Ce Germain, ce vieux serviteur des Giral, devait savoir bien des choses; il se trouvait à Montpellier au moment de l'événement; il avait connu Pierre Gilbert. S'il voulait parler... peut-être ferait-il la lumière sur. cette ténébreuse aventure I

Toute la journée, cette pensée pesa sur son cœur, et il lui fut impossilde de travadler... il avait hâte d'entendre sonner l'heure où il devait revoir le capitaine, et même il sortit du palais une heure au moins plus tôt que d'haliilnde.

Au moment où il se disposait à monter dans sa chambre, il lit venir le capitaine qui entra dans l'hôtel comme un coup de vent.

Il soufflait bruyamment; ses yeux étaient allumés et brillants ; sa cravache tremblait entre ses doigts crispés.

Évidemment quelque chose d'extraordinaire s'était passé.

Paul alla vivement à lui.

— Eh bien, dit-il, vous avez vu Germain? vous lui avez parlé; dites-moi?

— Laissez-moi respirer, répondit le capitaine. Ah! décidément Montpellier ne m'est pas favorable.

— Qu'est-il arrivé?

— Une chose impossible. Le chien...

— Le chien?

— Ah! vous ne pouvez comprendre, mille millions de tonnerre!

— Expliquez-vous, de grâce!

Le capitaine alla prendre un verre d'eau qu'il avala d'un trait ei revint s'asseoir près de la fenêtre ouverte.

— Ecoutez, reprit-il peu après; je vous avais promis de voir le jardinier, et il y a une heure je me présentais place du Peyrou, où je demandais à parler à Germain; on me dit que je n'avais qu'à traverser le jardin, que Germain devait être ([uelque part par là, et qu'en tout cas je le trouverais certainement dans le pavillon qu'on m'indiqua. C'était simple : un enfant aurait trouvé. Je pars; mais au jardin, personne! .l'ai beau chercher, fiu'eler dans tous les coins, pas plus de

Germain que (lans mon iril. MoriJ je vais de l'avant; le pavillon n'rtait plus qu'à quelques |)as, je m eu rapproche ; mais à ce moment un aboiement furieux se fait entcnilre derrière la porte, et, ma foi! je m'arrête prudemment; j'espérais que le bruit attirerait maître Germain et que je m'acquitterais de ma mission. J'attends donc une, deux, trois minutes : rien, .\lors. dame! la moutarde me monte uu nez; je me sens biimilir' d'Otre tenu en échec par un roquet, et, sans plus réllériiir. je fonds sur la |>orle et je l'ouvre.

iiv. 104. — piEnni zaccomï. — i.a rii.uE des camelots. — to. i. boi'pf ei '■'•. uv. 10*

826 LA l'ILLE DES CAMELOTS

— Et alors? fil. le jcujic liomiiR'.

— Alors, poursuivit le capitaine d'un ton guttural, il faut avoir vu ça pour li; croii'o... alors, un énorme molosse bondit, se jette sur moi la gueule enflammée et m'applique ses deux grosses pattes sur la poitrine. Vous voyez ça d'ici. Je n'avais que ma cravache, je la lui cingle à travers le museau, et jouant des pieds en même temps je tâche de m'arracher à ses étreintes. Cela dure quelques bonnes minutes ; il était devenu comme enragé, et je me voyais déjà bien prés d'être dévore, quand enfin, ayant avisé une petite porte qui donnait sur la ruelle, je battis en retraite cl pris la fuite!... Deux minutes encore, et il n'y avait plus de capitaine Bellcgarde !

Paul se confondit en excuses pour le danger auquel le capitaine venait de s'exposer afin de lui être agréable, et jura que dorénavant il s'acquitterait luimême de ces missions périlleuses.

— Plaisantez-vous? riposta Bellegarde; ce que vous méditez ne serait pas à faire, et j'entends recommencer l'expédition.

— Cependant...

— Cependant, maintenant que j'ai été échaiidé, je prendrai mes précautions.

— Que ferez- vous?

— Je n'irai plus seul.

— Et qui vous accompagnera?

Le capitaine cligna de l'œil.

— Une belle enfant, répondit-il ; la jolie lille dont je vous ai parié, et celle-là n'a pas à craindre d'être dévorée par les chiens! Fiez-vous donc à moi, mon cher ami, et demain je crois que j'aurai du nouveau à vous apprendre!

A quelques jours de là, un soir, vers huit heures, Paul et le capitaine s'acheminèrent vers le quartier où habitait Gei'main.

Us avaient eu, la veille, une conversation avec Mariette, à la suite de laquelle il avait été convenu qu'ils se rendraient le lendemain place du Peyrou, auprès de Germain qui s'était engagé à recevoir le jeune avocat.

On avait dit au vieux jardinier qu'il s'agissait d'un panml de Giral, et ce nom avait suffi pour le décider.

Depuis quelque temps, Germain était souffrant : ses rlnuïiatismes l'oblif,'eaient à garder la chambre, et il ne qnillait plus le pavillon dont il occupait le rrz-tle-rhaiissée.

LA FILLL; des camelots 827

- 11 vivait là, presque toujours seul, avec Ralph qui dormait dans une pièce voisine.

La pauvre bête était bien vieille et pouvait être citée comme un rare exemple de longévité.

Ralph avait aloi-s bien près de ràgt-deux ans: il n'y voyait plus guère, et lui. autrefois encore si alerte et si ardent, se traînait maintenant misérablement, attendant stoïquement la mort qui ne devait pas tarder à le venir prendre.

11 éuit de bonne garde cependant; le capitaine l'avait, expérimenté; et, à part Germain et sa nièce Mariette, il n'est pas un étranger qu'il n'eût dévoré s'il l'avait rencontré, la nuit, rôdant dans les allées du jardin.

Le vieux Germain avait pour le pauvre animal un attachement des plus singuliers, mêlé pour ainsi dire, d'affection et de respect.

II le soignait avec une sorte de tendresse paternelle; quand il lui parlait, c'était d'une voix caressante et douce, et jamais, depuis près de vingt années, il n'avait eu une parole dure ni un mouvement d'humeur, même passager.

Il semblait qu'il éprouvât pour l'excellente bête quelque chose comme de la déférence, et quand le chien et l'homme se regardaient on eût dit qu'ils se comprenaient.

Souvent même, en se voyant vieillir, devenir impotent, le vieillard son<7eait à Ralph et se demandait ce qu'il deviendrait s'il lui arrivait de mourir avant lui...

Heureusement Mariette l'avait pris en atToction, elle aussi, et Germain fut dès lors tout à fait rassuré.

G'V soir-là, la jolie enfant avait devancé le capitaine et Paul, et elle était venue au pavillon pour protéger, au besoin, le jiune avocat contre les entreprises du molosse.

Elle avait, en conséquence, conduit Ralph dans un cabiuet voisin, lui avait recommandé d'être bien sage et l'avait laissé, bien certaine que, ces recommandations faites, elle pouvait être tranquille.

Elle revint auprès de son oncle qu'elle roula dans son fauteuil jusques auprès de la fenêtre ouverte, puis elle s'assit elle-même sur un tabouret, à ses pieds.

L'oncle avait l'air de réfléchir. Au bout d'un moment, il releva la tête.

— C'est huit heures qui viennent de sonner? demanda-t-il.

— Oui, mon oncle, répondit Mariette.

— Alors il va venir?

— Dans quelques minutes.

— C'est Paul Didier qu'il s'appelle?

— Oui, Paul Didier, c'est cela.

— D'où vient-il?

— Ça, je n'en sais rien.

— Et il désire me parler... au suji't de M. Giral?

828 LA l'ILLE DES CAMELOTS

— C'est ce qu'il m"a dit.

— Je n'ai jamais connu à M. Giral de pan'iiN ilr l'c hdmi.

— Peut-être avez-vous uuijlie...

— Possible... Je perds la mémoire nmiiiliMiaiil... culin nous verrons. Ali! il y a bien longtemps de cela... et aujourd'biii...

— Ecoutez! N'entendez-vous pas?

— En effet.

On entendait marcber dans le jardin. Mariette rcj,'ar(la par la fenêtre et vil deux ombres qui s'avançaient dans les allées. Elle reioiinnl tout de suite le jeune avocat.

— C'est lui! dit-elle en se précipitant hors de la chambre.

Quand elle atteignit la porte, Paul Didier et le ca[)ilaine étai(!nt sur le seuil.

— Votre oncle est là? lit Paul d'un ton ému.

— Je vais vous conduire près de lui, répondit Mariette.

— Et il consent à me recevoir?

— Nous parlions de vous; il vous attend.

Le jeune avocat fit au capitaine un signe qui le priait de le laisser pénétrer seul chez le vieuv jardinier, et marchant sur les pas de Mariette il gagna la chambre où se tenait Germain.

Mais, au moment où il allait l'atteindre, il tressaillit et s'arrêta.

Une plainte douloureuse venait de se faire entendre.

— Qu'est cela? demanda-1-iI en se tournant vers Mariette.

— Ça, répondit celle-ci, c'est Ralph.

— Le molosse qui a si mal arrangé le cher capitaine? • — Précisément.

— Il est méchant?

— 11 l'a été. mais il est si vieux!

— On dirait qu'il soulïre; sa voix n'a rien de menaçant.

— Vous avez raison. Généralement, il n'y met pas tant de douceur. .Mais il ne faut pas s'y lier: j'irai voir tout à l'heure ce qui se passe.

Mariette achevait à peine qu'une seconde plainte s'éleva derrière la porte du cabinet; cette fois, la voix était plus lamentable encore et, comme pour l'accentuer davantage, la pauvre liêle grattait doiiccmrnt la porte de ses deux patles.

— Décidément, il y a quelque chose, conclut l'enfant, et je suis curieuse de savoir... Venez, venez, monsieur! Dès que vous seiNîz près de mon oncle, je m'occuperai de Rali)h.

Un instant après, Paul Didier était introduit dans la chambre du vieux jardinier. Mais il eut à peine fait quelques [)as, éclairé en plein visage par la IniTipe, qiip (icriniiin \;ù^<;i i'i-li,-ipprr un iri'sli- i\i', surprise.

- — Qu'avez-vous ? interrogea Paul.

— Rien! Ce n'est rien, interrompit son interlocuteur. Une idée... une ressemblance étrange... C'est singulier I...

— Quoi donc?

— Vous vous appelez Paul Didier?

— Oui, monsieur.

— Et vous êtes parent de M. Giral?

— Parent!... Non.

— Comment? fit Germain en redressant la tète? On me l'avait dit, pourtant... Pourquoi m'a-t-on trompé? dans que! but surtout?

— Laissez-moi vous expliquer...

— Qu'avez-vous à me dire?

— Je n'ai que quelques renseignements à vous demander.

— Sur M. Giral?

— Vous l'avez connu. Vous étiez depuis longtemps déjà à son serviceouand se produisit la terrible catastrophe dans laquelle sa fortune devait sombrer.

— Et qu'aurais-je à dire que vous ne puissiez avoir appris par d'autres?

— Mais il ne s'agit pas seulement de M. Giral, il s'agit surtout de Pierre Gilbert.

— Pierre Gilbert? répéta Germain.

— Le caissier qui a disparu au lendemain du vol ; que l'on a accusé pendant son absence; qui a été condamné à quinze années de travaux, forcées, — et qui pourtant était innocent !

— Innocent ! Qui vous l'a dit ?

— Lui-même...

Le vieux jardinier devint livide, comme s'il eût vu un spectre.

— Eh quoil il vit!... balbutia-t-il ; vous l'avez vu? .\h! le malheureux!

— Oui, bien malheureux... continua Paul Didier ; il avait fui à l'étranger, il ignorait tout. Et ce n'est qu'à son retour en France qu'il a appris la condamnation infamants dont il a été frappé. Aussi n'a-t-il plus qu'un but dans sa vie, qu'une pensée dans l'esprit... la rélialiilitalion.

— Innocent! répéta Germain. Mais les pr;^'uves! il faut des preuves!...

— Je les ai !

— Vous!

— El j'ai juré que je consacrerais toutes mes forces, toute mon énergie à lui fait rendre l'honneur.

— Mim Dieu! mais qui étes-vous donc? interrogea le vieux jardinier, troublé par l'accent de résolution avec lequel Paul Didier avait pronomé ces paroles.

Et «on regard devenu ardent et lixe, ne (initia pln< le jeum- avocat.

Mais à ce moment il se passa un fait ôlrange, inatlcndii, dont les deux interlocuteurs furent également surpris et qui donna un autre cours à leurs pensées.

Depuis quelques secondes, un bruit singulier se faisait entendre dans le couloir de l'entrée et, la porte de la chambre s'étant ouveite, on vit passer par l'entrebaîllement une grosse tête de chien.

Comme il allait pénétrer dans la pièce, le pauvre animal avait eu un moment d'hésitation et, timidement, il avait tourné la tête vers Germain.

Ce dernier n'était pas d'humeur bienveillante, à cette heure du moins.

— Ralph, allez coucher ! ordonna-t-il d'un ton impérieux et sévère. L'excellente bête n'osa plus avancer; déjà même, elle commençait un mouvement de retraite, quand Paul intervint.

— Pourquoi le renvoyer? dit-il avec douceur; il ne fait pas de mal.

— C'est qu'il est très méchant! repartit Germain.

— • Allons donc! voyez de quel bon œil il regarde, et de quel ton il implore!

On eût dit que Ralph avait compris ; car il proféra un grognement triste et doux, et, d'un pas craintif, il fit quelques pas vers Paul qui lui tendait la mam pour l'encourager.

Alors, posant doucement sa tête sur ses genoux, il se mit à lui lécher les mains en poussant deux ou trois petits cris qui ressemblaient à des sanglots.

Paul Didier en fut tout remué, et Germain lui-même, fut touché à ce tableau d'une sensation bizarre, et laissa tomber son front dans ses deux mains.

— C'est Dieu! Dieu lui-même ! balbutia-t-il hors de lui.

— Qu'avez-vous? interrogea Paul surpris.

— Pauvre Ralph ! Ah ! les bêtes ont un instinct qui ne les trompe pas ; il vous a reconnu.

— Que voulez- vous dire?

— Vous ne pouvez comprendre, mais lui! Regardez-le ! Ce qui n'était pour moi qu'un vague soupçon est devenu pour lui tout de suite une certitude ; il sait que vous êtes le fils de Pierre Gilbert!

Paul Gilbert se redressa stupéfait.

— Ah! exiiquez-vous ! parlez!... je veux savoir... dit-il avec un frisson. Germain remua la tête, en ébauchant un sourire contraint.

— L'histoire est touchante et simple, reprit-il aussitôt; Ralph était tout jeune lors de la catastrophe : il avait été élevé par Pierre Gilbert qu'il adorait et à qui il avait voué une de ces alTections de chien qui sont plus solides, plus

dévouées qu'aucune affection humaine ; quand son maître avait disparu, il ne s'était pas occupé de Ralph, et celui-ci attendait patiemment, espérant sans doute qu'il no pouvait tarder à revenir... Mais, au bout de huit jours il comprit qu'il n'y fallait plus compter, et alors, un soir, il rompit sa chaîne et quitta Montpellier... Avant de s'éloipner cependant, il était venu rôder et hurler autour de la maison où quelquefois il accompagnait Pierre Gilbert; mais les voisins du quartier se plaignirent ; on lui donna la chasse et il dut battre en retraite devant les menaces et les coups qu'on ne lui épargnait pas.

Moi seul, j'avais été bon pour la pauvre béte. J'avais eu toujours beaucoup d'attachement pour son maître, et il m'eût semblé cruel d'abandonner le malheureux Ralph sans venir à son secours. Aussi je partageai, à cette époque, plus d'une fois mon souper avec lui, et quand il disparut j'en éprouvai un vrai crève-cœur.

Il resta absent un grand mois, et je désespérais de le revoir jamais, quand une nuit, en rentrant' dans le pavillon, je le trouvai étendu dans le couloir, essoufflé, l'œil en feu, crotté, pelé, dans le plus piteux état qui se puisse imaginer.

Je sus depuis, à peu près, ce qu'il avait fait pendant ce mois d'absence.

Il avait cherché son maître... Et on l'avait vu d'abord dans le petit village de Rumbert, situé à une vingtaine de kilomètres, et où vous étiez élevé; puis il avait poussé sa route jusqu'à Marseille, et une fois là, complètement dépisté, ne sachant plus quel chemin choisir, vaincu, mourant de faim, il était revenu ici où il se rappelait qu'il avait été nourri et traité avec boulé.

Depuis, il ne m'a pas quitté, et ma seule appréhension, mon seul chagrm, était de penser que si je venais à mourir avant lui la pauvre bête serait exposée à tomber entre les mains d'un maître cruel ou brutal.

Paul Didier avait écouté avec attendrissement le récit du vieux jardinier et, quand ce dernier eut fini de parler, il passa doucement, à plusieurs reprises, sa main sur la bonne grosse tête de l'animal.

Celui-ci avait fini par poser ses deux pattes énormes sur les genoux de Paul, et maintenant il le comtemplait de ses deux yeux qui s'étaient comme voilés de larmes.

— Bon Ralph ! dit le jeune homme d'un ton attendri, comme s'il eût parié a une créature humaine, lu te souviens, toi! et tu reportes sur le fils l'affection que tu avais vouée au père... Parce que tu ne le voyais plus, tu as cru qu'il l'oubliait ou qu'il était mort... pauvre vieux serviteur ! Non ! non ! avant que tu ne meures toi-même, je te donnerai celle joie de le revoir.

Puis, se tournant vers Germain (|ui écoutait, les doux mains sur ses lèvres, |w,iir 110 pas éclater:

- Vous le voyez, poursuivil-il d'un accent plein d'autorité, selon votre

propre aveu de tout à l'heure, Dieu est dans lout ceci !... Et maintenant, j'(>s|ière <jut' vous ne refuserez plus de répondre.

— Eh I que-voulez vous que je dise? supplia Germain avec effort.

— La vérilé ! n'-pondit Paul.

— Mais je ne sais rien.

— Vous savez tout, au contraire. On me Ta dit.

— Qui cela ?

— ' Qu'importe, puisque je le sais î

— Mon Dieu !...

— D'ailleurs il y a un mystère dans ce pavillon. ■ — Un mystère !

— Osez dire que non, et alors expliquez-moi pourquoi ces volets éternellement clos. Que signifient ces bruits sinistres que l'on a répandus, peut-être à dessein, autour de cette demeure? d'où vient enfin la terreur qu'inspire la chambre roiiç/e?

— La chambre rouge! répéla Germain on se levant à demi, pendant qu'un frisson secouait ses épaules.

Paul remarqua son trouble et, persuadé désormais que cet homme était en possession du secret qu'il cherchait, il résolut hardiment de le lui arracher, fût-ce à l'aide d'un subterfuge.

— Germain, reprit-il aussitôt d'un ton plus incisif, vous ne voulez pas parler, n'est-ce pas? vous refusez de rendre à mon père l'honneur qu'on lui a volé? Eh bien! prenez garde! car si vous hésitez plus lon^itemps, c'est [moi qui perdrai ceux que vous voulez sauver !

— Vous ?

— Ne vous ai-je pas dit tout à l'heure que j'avais en main les preuves de l'innocence, de Pierre Gilbert? Ces preuves sont irréfutables, mais elles ne suffisent pas, car il me faut encore le nom du vrai coupable pour le livrer à la justice.

— Et ce nom ? ce nom ?

— Je le connais !

— C'est impossible...

— Vous voyez bien que vous le connaissez aussi, puisque je vous vois pâlir et trembler.

— Monsieur Paul, écoulez-moi, par grâce !

— Non, point de grâce! je serai impitoyable comme on l'a été envers mon père ; je rendrai honte pour honte, et c'est Giral qui ira prendre la place de Pierre Gilbert !

Le vieux Germain retomba inerte sur son fauleiiil

LA. FU.LE UbS CAMBLOTS

Il pril a ii:j.ii du moribond... (f. a'iO.)

— llniriblel c"est horriblf ' balbutia-t-il; ah ! pouniuoi taul-il «nie j'aie vécu si longleiups ?

Monsieur IViiil, c'est les iniins joiiUes que je vous supplie ; diles-nn'i que vous ne ferez pas cela.

— Je le ferai ! répondit l'aul avec fcrmclé.

— Songez qu en frappant le coupable vous frapperez eu mC'nie temps un

uv. lOô. — riFiiriE ZACCONE. — L\ ni.LS yi.t camii.ots. — ko. i. noi'Ff rt c". iiv. IOj

innocent, et vous êtes trop bon, trop juste, pour commellre une |parcille action ; car enfin, l'autre, il n'a pas été criminel, celui-là!

Paul regarda le vieux jardinier avec stupeur.

Quel sens attribuer aux paroles qu'il venait de prononcer? Il n'y comprenait plus rien ! Germain voulait-il le tromper?

C'était invraisemblable.

Son attitude, les terreurs qu'il exprimait, la pâleur répandue sur son visage, tout attestait sa sincérité.

Qu'avait-il donc voulu dire en parlant d'un innocent ?

Cependant les traits de Germain avaient tout à coup revêtu un air de gravité inallendue. Le front penché, les sourcils contractés, il semblait réfléchir profondément.

— Voyons, mon ami, repritPaul d'une voix insinuante et douce; vous avez sur les lèvres une confidence qui peut sauver mon père... Ne la retenez pas davantage; Dieu vous voit et vous juge. Dites ce que vous savez... éclairez-moi tout à fait, et je vous jure que vous n'aurez pas à vous repentir de votre confiance.

— Ce que vous me demandez est si grave ! murmura Germain.

— Et d'abord, répondez!... Pierre Gilbert n'est pas coupable, n'est-ce

pas

— Non ! non ! ce n'est pas lui !

• — Mais l'autre, vous le connaissez?

— Oui.

— Le voleur ?

— Plus bas ! plus bas.

— C'est Giral?

Le vieux serviteur se tut ; il était oppressé ; la sueur perlait à son front ; un voile obcurcissait sa vue.

II était à bout de forces.

— C"est trop d'émotion, dit-il d'une voix faible; n'en demandez pas plus lujourd'bui ; je sens que je ne pourrais vous en dire d'avantage. Ne m'inter- ;■ 'gcz plus, laissez-moi. Seulement, demain, si vous voulez revenir...

— Vous parlerez ?

— El je vous dirai tout.

Paul se leva.

— Soit, dit-il, remettons à demain. Je vais me retirer... mais vous avez promis, vous parlerez.

— D(!ii;aia.

— A demain donc, et merci pour le service que vous m'aurez rendu. Paul gagna la porte.

Mais au moment où il atteignait le seuil il se retourna brusquement. Ralph s'était traîné à sa suite et il grognait doucement. Paul lui lit une dernière caresse.

— Non, je ne t'oublie pas, dit-il en prenant son gros museau dans sa main, bon et excellent Ralph, et j'espère que tu vivras assez pour revoir ton maître ! Sur ces mois, il alla rejoindre le capitaine qui fumait sa pipe en compagnie de Mariette, et ils retournèrent à l'hôtel.

Son cœur se dilatait dans sa poitrine; la certitude d'un dénouement favorable et prochain exaltait sa pensée; le sombre horizon se dégageait enfin des derniers nuages.

Jamais il ne s'était senti si heureux.

En rentrant à l'hôtel, on lui remit une lettre qui venait de Morlaix, et dont la suscnption était de l'écriture de son père.

11 monta rapidement à sa chambre et s'empressa de la lire. Pierre Gilbert lui donnait de nombreux détails sur ce qui s'était passé depuis son départ; Paul les kit avidement.

Pierre Gill.ert parlait de tout, mais Paul ne fit attention, tout d'abord, qu'à la partie de la lettre où il était question de Rerthe.

Berlhe!... il n'en parlait jamais, mais il y pensait toujours! Il savait bien, pourtant, qu'elle était perdue pour lui... Mais il l'aimait. pour amsi dire, plus encore depuis qu'elle s était montrée si cruelle!

L'amour est peut-être le seul sentiment humain qui ne raisonne pas ; c'était la premier, jeune fille dont il eût rêvé la possession, et ce sentiment avait poussé dans son cœur des racines si profondes, qu'il désespérait de ne pouvoir jamais l'en arracher.

La lollre que lui écrivait son père était peu faite pour lui rendre l'espoir : Il lui disait que Berlhe paraissait avoir pris son parli de la rupture; elle avait reparu dans le monde, ne tenant aucun compte de l'état de lopinion publique, et mettait, à dessein sans doute, dans son attitude, celte fierté, celte audace qui n'étaient plus aujourd'hui tempérées par son amour pour Paul.

Bien plus, elle avait accepté les soins de Fontenette, et toute la ville ue parlait plus que de son prochain mariage avec le vicomte.

Paul fut douloureusement impressionné par ces nouvelles, et sentit son cœur se sou'ever à la pensée qu'un autre pourrait devenir l'époux de Berthe Ah ! pourquoi l'avait-il connue? quelle fatalité l'avait placée sur sa roule? Pourquoi Pierre Gillicrt s"é(ait-il révélé si tard? Cependant il ne se laissa pas abattre.

Trahi dans son amour, il lui restait un grand devoir à accomplir. La réliahilitation de son père, c'élail sa propre réhahililalion à lui-même ; c'est il cela qu'il devait se consacrer loin enlicr, et il v était résolu.

LA I'ILLL; ULS CAMKLOTS

Le len(](jrnairi, il dovail, revoir (Jcrmain... Encore vingt-quatre heures et il saurait le secret de lu maison Giral!

Il s'endormit plein d'espoir...

Mais il y a loin, dit-on, de la coupe aux lèvres, cl il en fit la triste expérience.

Le lendemain, comme il allait sortir de sa chambre, il aperçut Mariette qui venait à lui, le front attristé et soucieux.

— Qu'y a-t-il? demanda vivement Paul

— C'est mon oncle! n'pondit la jolie lille.

— Que se passe-t-il?

— Votre entretien d'hier l'a beaucoup agité .. il était déjà bien souffrant ; ce matin, il est très malade.

— Est-ce possible?

— J'ai fait appeler le médecin!

— Et qu'a-t-il dit?

— Qu'il était très faible, qu'il lui fallait un grand repos, et que, surtout, il défendait qu'on le lit parler.

— Alors je ne pourrai pas le voir ?

— Il faudra remettre votre visite; mais comptez sur moi... dès qu'il sera en état je m'empresserai de venir vous le dire.

Paul remercia du geste et rentra chez lui, vivement contrarié.

C'était là un fâcheux contre-temps; il avait espéré en finir le jour même et se voyait déjà sur la route de Bretagne.

Maintenant, tout était remis en question; il serait obligé de rester à Montpellier, et pendant son absence... quels événements s'accompliraient à Morlaix?

Il frissonna, et machinalement il se remit à parcourir la lettre de Pierre Cilbcrt.

Et alors un sentiment nouveau le saisit.

Cette lettre, il ne l'avait lue qu'incomplètement et ne s'était attaché qu'aux passages où il était parlé de Derthe.

Pour lui, il n'y avait pas autre chose.

Mais en la relisant avec plus d'attention il fut frappé par certaines phrases qui lui semblèrent contenir un sens mystérieux; il y était question de M. Gautier, et ce que Pierre Gilbert racontait était bien fait pour intriguer le jeune avocat.

« Quant il M. Gautier, disait-il, on ne !c voit plus, ou on le voil rarement;

il ne reçoit que quelques amis, et depuis ton départ il est tout à coup devenu sombre et taciturne. On' pourrait croire qu'il regrette ce qui s'est passé et voit avec peine l'attilude provocante de sa fille. C'est du moins ce que l'on m'a assuré. Car je vis très retiré et ne fréquente personne.

« A plusieurs reprises cependant, j'ai poussé mes promenades jusqu'au château de Lesquiftiou, — dans les environs s'entend, — et, une fois, j'ai bien failli rencontrer M. Gautier. Il revenait de Morlaix dans son coupé et je m'étais arrête à Tendroit où la route du château coupe la route départementale. Je l'attendais avec curiosité; j'étais désireux de le voir... Mais, au moment où il allait passer sous mes yeux, les stores furent brusquement baissés et la voiture disparut sans que j'eusse pu apercevoir le banquier.

« C'est insignifiant sans doute, et il ne faut chercher là qu'une coïncidence sans importance. . . Pourtant, depuis ce jour, malgré moi, l'incident me préoccupe, et dans ce soin qu'a pris M. Gautier de se dérober à ma \Tie je ne suis pas éloigné de voir une résolution arrêtée de m' éviter... Pourquoi? »

El, ea post-scriptiim. Pierre Gilbert ajoutait :

« 11 y a à Montpellier, ainsi que je te l'ai dit. un vieux serviteur du nom de Germain qui habite un pavillon situé au fond du jardin de la maison du Peyrou : il doit connaître bien des choses, et son attitude pendant les débats a été plus embarrassée encore que celle de Giral. Lors de mon séjour à Montpellier,je n'aipasosé aller le trouver. Je craignais d'être reconnu, et j'étais convaincu, d'ailleurs, qu'il ne me dirait rien qui fût de nature à m'éclairer. Tâche donc de le voir; arrache-lui la véiùté... S'il veut parler, c'est lui qui nous sauvera! »

Ce que pensait Pierre Gilbert, Paul le pensait également.

Depuis surtout qu'il avait va Germain et qu'il lui avait parlé, il ne doutait pas qu'il ne connût le vrai coupable ; il hésitait encore à faire des aveux complets ; mais il était sur une pente où il ne devait plus s'arrêter, son entrevue avec Paul l'avait fortement ébranlé, et on pouvait tout espi'-rer d'un second entretien.

Mais quand cet entrelien aurail-il lieu, maintenant?

Germain était bien vieux ; depuis longtemps déjà, il était fort soutirant ; le médecin qu'il avait vu récemment avait déclaré que sa vie était à la merci de la première crise sérieuse et qu'il pouvait passer d'un moment à l'autre.

Paul ne savait plus que faire, il ne pouvait qu'attendre.

Et en attendant, les semaines s'écoulaient sans que la .santé de Germain s'améliorât!

C'était à désespérer.

Un soir, il se trouvait seul dans sa chambre, et pour la vingtième fois peutêtre il compulsait les documents qu'ils avait empruntés aux archives du tribunal; ce dossier, il le savait par cœur, et cependant c'est toujours avec la mêmeâpreté qu'il le fouillait, csiiénint toujours v trouver nu imliri' nonvonu.

Il élail pW'S de minuit: loiit le monde dormait à l'hôtel, il allait lui-même gagner son lit, quand il entendit des pas s'arrêter à sa porte. 11 prêta l'oreille.

Une main cherchait le iiouton de la serrure. 11 tressaillit.

— Paul ! dit alors du dehors une voix qu'il reconnut tout de suite. C'élaiL celle du capitaine Bellegarde.

11 s'élança et ouvrit; le capitaine entra.

— Vous n"êtes pas couché? lui dit ce dernier ; tant mieux!

— Qu'y a-l-il donc? interrogea Paul.

— Je viens vous chercher.

— Où allons-nous?

— Place du Peyrou.

— Germain veut me voir?

— Germain est en train de mourir, interrompit Bellegarde, et si vous voulez le voir vivant, vous n'avez pas de temps à perdre.

Paul ne répondit rien ; il prit son pardessus et gagna rapidement la poi'tc.

— Venez ! partons ! dit-il la voix oppressée.

Ils s'éloignèrent, et le trajet, relal.vcment long, fut franchi en moins d'un quart d'heure. Quand ils atteignirent la place du Peyrou, minuit sonnait.

Les ténèbres étaient épaisses. Un seul point lumineux piquait l'ombre ; un profond silence régnait alentour.

Ils s'avancèrent.

Au seuil de la porte, ils trouvèrent Mariette qui les attendait.

— Germain ? demanda ardemment Paul Didier.

— 11 est bien mal, répondit la jolie fdle.

— Vous l'avez laissé seul?

— Le médecin est près de lui.

— Que dit-il de son état?

— Piien de bon. Tout à l'heure, il m'a assuré qu'il ne passerait peut-êtr^ pas la nuit, et alors j'ai pensé que vous serez bien aise de le voir.

— Vous avez eu raison. Pourvu qu'il veuille parler, et qu'il le puisse.

— En ce moment, il y a un peu de calme, mais il ne faut pas s'y fier.

— Hâtons-nous! bâtons-nous! dit Paul.

Mariette les précéda.

Dès qu'ils furent entrés, Paul remanjua que Mariette passait sans s'arrêter devant la pièce où Germain se tenait d'habitude. Il lui eu lit l'observation.

— C'est lui qui l'a voulu, répondit Mariette; et nous l'avons transporté ce malin au premier étage, dans la chambre roiu/e.

LA HlLE des camelots 839

- — Voilà un singulier caprice.

— Il ne fallait pas le contrarier.

— Sans doute. . mais il y a autre chose qui m'étonne.

— Laquelle?

— Ralph... je ne vois pas Ralph.

Mariette eut un triste sourire.

— Pauvre bête! balbutia-t-elle sur un ton presque attendri; les chiens, ça comprend plus de choses quon ne croit... Il sait bien ce qui va se passer, allez; et depuis ce matin il s'est installé dans la chambre rouge et ne quitte plus son maître.

Tout en parlant de la sorte, à voix basse, Mariette remontait l'escalier ; quelques secondes plus tard, ils pinétraient dans la chambre rouge.

Le premier regard alla droit au lit sur lequel Germain était étendu, les traits tirés, la poitrine sifflante, les yeux grands ouverts.

Le nez était pincé, la lèvre amincie, une pâleur de marbre était répandue sur tout le visage.

L'impression était poignante : Paul ne douta pas une seconde qu'il ne fût perdu!

Quel espoir lui restait donc à lui? Dieu ferait-il un miracle en sa faveur?

11 n'y comptait certainement pas.

Il s'approcha du docteur et, du regard, l'interrogea.

Celui-ci répondit par un geste grave.

Et le prenant à part.

— Ce malheureux n'a plus que quelques heures à vivre, et je ne puis plus rien pour prolonger son existence. J'ai cependant ordonné une potion qui est là : s'il survenait quelque syncope, on aurait qu'à la lui faire prendre par cuillerées :

— Vous partez ?

— Monrôleestfini.El puis, c'estvous, je crois, quiètes monsieurPaulDidier?

— Oui, monsieur.

— Depuis une heure, il a plusieurs fois prononcé votre nom. Peut-être a-t-il quelque recommandation à vous faire; il faut qu'on vous laisse seul avec lui.

— Pauvre vieux serviteur!

Le docteur alla donner un dernier regard au moribond, consulta sou pouls, puis, adressant un geste d'adieu à Paul, il se retira, accompagné de Mariette qui lui montrait le chemin.

Paul restait avec Germain, seul d ins la chambre rouge. Et pendant les premières minutes il ne put se défendre d'une émotion qui lepr^naitpar tous les sens, et lui communiquait uu trouble inconnu.

Cet homme qui était là, et qui allait mourir, il connaissait le mystère du vol

840 LA FILLK DES CAMIiLOTS

.'iccompli vingt années anparavant dans la maison (lirai : d'un rnnt il pouvait sauver Pierre Giibiîrl.

Aurait-il le temps? en aurait-il surtout la voionlô? N' était-il pas à craindre qu'il emportât sou terrible secret dans la tombe?

A cette pensée, une sueur ç;lacce perla au front de Paul Didier. Obéissant à un sentiment puissant, il prit la main du moribond et la serra avec violence.

Germain eut une trépidation, tourna son retçard vers le jeune homme et, tout de suite, il le reconnut.

— Monsieur Paul ! murmura-l-il d'une voix à peine perceptible.

— Oui, Germain, répondit Paul ; moi, le fils de Pierre Gilbert.

— SJori Dieu !

— On m'a dit que vous vouliez me parler, et je suis venu. ; — Je vais mourir.

— Non. vous ne mourrez pas! Dieu vous laissera le temps de rendre rhonneur à un malheureux que l'on a condamné injustement... C'est une réparation qu'il lui faut, que vous seul pouvez lui donner, et vous ne voudrez pas mourir sans avoir accompli ce devoir sacré... Parlez! parlez.

Paul s'était penché vers le moribond et, le geste suppliant, il cherchait à lui arracher sou secret.

Mais Germain ne répondait pas. Un. combat se livrait en lui; sa poitrine râlait; sa lèvre se contractait et unê.flâmme.sombrebrùlait ses yeux.

Il eût voulu parler, et la parole s'arrêtait dans sa gorge; des visions terribles passaient à chaque instant, qui voilaient son regard de: stupeur et d'épouvante.

11 avait peur : il tremblait et s'efforçait d'éloigner Paul de son lit.

Ce dernier eut un mouvement désespéré.

A voir l'altération des traits du moribond, il devenait évident que les moments lui étaient comptés ; il allait mourir et il n'aurait rien dit !

— Et vous vous taisez ! s'écria-t-il éperdu ; ni mes prières ni mes larmes ne peuvent voustoucher; il y a deux malheureux qui vous demandent plus que la vie, et vous restez impitoyable ! Eh bien, prenez garde, Germain ! Dieu vous voit à cette heure ; il vous juge, lui aussi ; il sera sans pitié pour vous, comme vous l'aurez été pour mon père et pour moi!

Paul se tut, et comme il se redressait irrité et farouche, brusquement il s'arrêta et se mit à regarder Germain avec attention.

Ce qui se passait était étrange autant qu'inattendu.

Le moribond venait de se dresser sur son séant ; ses yeux s'étaient ouverts démesurément ; ses lèvres remuaient dans le vide.

— Ah! je vous en conjure ! dit encore Paul.

Mais Germain s'elforcait en vain : il haletait; ses mains battaient l'air follement. C'était le spasme suprême.

LA FII.LK DES r.AMKI.Dl'S

Le cii|iilaiiic fit iri'uptiuii Jaiis le janliii. (I'. 8i>v)

I.IV. lOR. — PIKI'H» /.Alf.l.NK. — I.A riLLK IlK'' n XMRI.OT». -• ftO. J. nOIJIK KT C'". UV. I Ol.

' — Ah! je suis donc maudit! balbutia l'infortuné Didier.

Il n'acheva pas.

Les doigts du vieillard venaient de se crisper sur son bras, et pendant que d'une main il l'attirait à lui, de l'autre il lui désignait impérieusement un monble de Boule qui se trouvait placé près de la fenêtre.

Un peu de force lui était revenu.

• — Là ! là ! dit-il d'une voix faible comme un souffle.

— Qu'y a-t-il ? interrogea Paul.

— Là! répéta Germain.

Et, sans plus d'observations, saisi malgré lui par Tétrangeté de la situation, Paul se précipita vers le meuble indiqué, dont il ouvrit violemment le prenicr tiroir.

Dans ce tiroir, il y avait un portefeuille. Il le prit et, tout en revenant lentement vers Germain, il se prit à l'examiner avec curiosité.

— Giral!... murmura alors le vieux serviteur comme à son oreille. ■ — Ce portefeuille lui appai'tient donc?

— Oui.

— Comment se trouve-t-il ici?

Germain mit un doigt sur ses lèvres.

— Au moins, répondez, insista le jeune homme. Dites-moi ce qu'il fautqua j'en fasse.

— Vous le garderez jusqu'au jour où vous rencontrerez Giral.

— Je dois donc le voir?

— Bientôt.

— A Montpellier?

— Non.

— Où, alors?

Le moribond agita ses deux bras dans une dernière convulsion ; un cri rauque souleva sa poitrine, et secouant son front avec force, comme s'il avait voulu repousser une vision terrible, il retomba lourdement sur le lit en balbutiant des paroles incohérentes, parmi lesquelles Paul saisit au passage les noms de Giral et de Pierre Gilbert.

Ce fut tout.

Aussitôt l'agonie commença.

Le vieux serviteur ne prononça plus un mot. Le râle se mit à siffler alTreusement dans sa gorge; ses doigts nerveux froissèrent ses draps, counne on dit que font tous les mourants, cl son œil atone regarda sans voir.

Tout était fini. Une heure encore, et le malheureux aurait ccssi- di' MWfl

Marii'llo était venue avec quelques vieilles femmes du voisinage: elles s'entassèronl .iiquvs du lit en alliMidanl le dénouement.

844 LA l'ILLE bKS CAMliLOTS

Paul n'espéniil plus rien. Il serra la main de Mariette et alla rejoindre lîellegarde.

Mais, à son grand élonnemenl, il ne le trouva pas dans le jardin.

Où pouvait-il être?

S'était-il impatienté d'attendre? Etait-il retourné à l'hôtel? Enfin, où le chercher?

Il hésita un moment sur le parti à prendre, et il allait se résigner à rentrer seul à l'hôtel, lorsque la petite porte qui donnait sur la ruelle s'ouvrit bruyamment et que le capitaine fit irruption dans le jardin.

Paul marcha vivement à sa rencontre.

■ — Qu'avez-vous ! interrogea-t-il, surpris du désordre dans lequel il le voyait.

— Ah! ça! c'est trop fort! fil le capitaine, et si je m'attendais à celle-là...

— Oue vous est-il arrivé?

Le capitaine s'était remis et, se retournant vers la porte qui était restée cntr 'ouverte :

— Venez, dit-il d"un ton bref, je vais vous expliquer... Et, tout en marchant il continua :

— Vous connaissez, n'est-ce pas, dit-il, l'histoire de mon homme au soufllet?

— Parfaitement.

— Eh bien, maintenant, je suis fixé.

— Vous l'avez revu?

— Pas précisément, mais je sais, depuis cinq minutes, en quel endroit l'affaire s'est passée...

— Comment cela?

— Ah! j'étais venu plusieurs fois déjà dans ce quartier et j'avais traversé la ruelle sans y prendre garde. Il faisait jour d'ailleurs, et c'est pendant la nuit que les choses se sont passées. Ça fait inie différence : de sorte que tout à l'heure quand je m'y suis trouvé seul, dans les ténèbres, ça m'a crevé les yeux.

— Quoi?

Us venaient de franchir le seuil de la porte; le capitaine fit quelques pas dans la ruelle et indiqua une maison à gauche.

— Tenez, poursuivit-il, c'est là! Je longeais le mur pour gagner la place, quand un homme sortit brusquement et vint me heurter juste au moment où je passais. Ah I il y a longtemps de cela ; mais je me le rappelle toujours, et tout à l'heure, quand j'ai vu cet homme...

— Quel homme?

— Une coïncidence bizarre.

— Expli(|uez-vous?

— Figurez-vous que j"ai rencontré l'autre jour, au théâtre, dans la troupe de Caminade, un petit vieux.

— Quel rapport.

— II n'y en a peut-être aucun, mais tout de même, sa tête m'a frappé

— Pourquoi?

— Est-ce qu'on sait. Mais quand je l'ai vu, j'ai eu comme un frisson, et tout a. l'heure... làl...

— C'était donc lui?

— Je l'ai mal vu, il s'est sauvé, comme la première fois, et a disparu.

— Par cette porte?

— Oui, celle-ci... qu'avez-vous?

Paul pressait son front de ses deu.x mains.

— \ oyons I voyons! vous êtes bien sûr de ce que vous dites?

— Parbleu.

— Mais cette maison était occupée, à cette époque, par M. Giral.

— Qu'importe?

— Ah I il importe beaucoup, capitaine, car si je me souviens bien de ce que vous m'avez conté, c'est le 14 octobre que vous avez rencontré votre homme.

— Le 14 octobre; oui! répondit Bellegarde. Paul crispa sa main rapide sur son bras.

— C'est bien cela! balbutia-t-il. C'est cette nuit-là même qu'a été commis le vol dont mon père fut accusé; et l'homme qui vous a souffleté devait être le voleur lui-même... qui fuyait!

— Que dites-vous?

— Germain le connaissait! M. Giral le connaissait aussi! et tous deux ont laissé condamner un malheureux qu'ils savaient innocent, plutôt que de livrer à la justice le véritable coupable! Ah! voilà qui est odieux, n'est-ce pas?

— Germain ne vous a-t-il rien dit ?

— Piien.

— Il faut y retourner.

— II se meurt!

— .VIors... nous ne sommes pas plus avancés l'un que l'autre. Paul eut un geste désespéré.

— Et rien! rien! dit-il les lèvres serrées... .\h ! mieux vaudrait la mort que d'alTronter de nouveau le mépris de lîerthe. Mais éloignons-nous, capitaine; ne restons pas plus lonfjtemps ici... la nuit me portera conseil, et demain nous prendrons une résolution.

Et ils rentrèrent à l'hôtel...

Une étrange cl mystérieuse nouvelle les y altcmlait.

Comme Paul allait monter à sa chambre, le domestique qui était de

service de nuit vint lui remettre une di'pôciie qui était parvenue dans la soirée.

La dépêche venait de Brest et était signée Pierre Gilbert.

Pierre Gilbert avait donc quitté Morlaix... ou n'avait-il pas voulu conHier au télégraphe de cette ville les quelques mots qu'il adressait à son (ils?

Paul Didier s'empressa d'ouvrir le pli bleuté.

Voici ce qu'il contenait :

« Reviens, toute aiïaire cessante. Misérable découvert. Avons résolution à prendre.

« Pierre Gilbert. »

Cependant, depuis le départ de Paul, bien des choses s'étaient passées à Morlaix, qu'il est utile de faire connaître au lecteur.

Plus de deux mois s'étaient écoulés ; l'effet produit par la rupture n'avait pas tenu si longtemps, et c'est tout au plus si l'on s'en entretenait encore dans quelques salons.

Il y avait à cela plusieurs raisons

Pendant les premiers temps, on avait vivement commenté la disparition du jeune avocat; on avait su que, prétendant son père innocent, il se rendait à Montpellier pour y chercher les éléments d'une éclatante réparation. Paul Didier était généralement aimé, et sincèrement chacun faisait des vœux pour qu'il réussît dans l'entreprise qu'il tentait.

D'ailleurs Berthe avait éveillé bien des jalousies, froissé bien des amourspropres, et au fond quelques personnes n'eussent pas été mécontentes de voir rabaisser son orgueil.

L'altitude qu'elle avait prise justifiait jusqu'à un certain point ce sentiment peu bienveillant.

Au lieu de tenir compte de l'opinion publique, elle l'avait en quelque sorte Itravée : on sattendait à la voir garder une réserve discrète et se retirer pendant quelque temps dans une solitude où elle eût attendu dignement les événements ; elle s'était bien gardée d'agir ainsi, et en dépit des observations qui lui avaient été faites, malgré les prières de M. Gautier même, elle avait, au bout d'une semaine à peine, repris ses allures accoutumées, et recommencé l'existence tui peu excentrique qu'elle menait avant le pénible incident.

L'altière jeune fille voulait prouver par là qu'elle ne conservait aucun regret du passé et que son cœur s'était repris tout entier: mais cette aiïeclalion d'indifférence avait paru un peu excessive, et les esprits sceptiques, — il y en a plus

qu'on ne croit en province, — pensaient que qui veut trop prouver ne prouve "rien.

Seulement ces critiques n'arrivaient pas jusqu'à Berthe.

La disparition de Paul avait fait le champ libre autour de la belle et riche héritière, et de nouveau elle était admirée etfètée comme elle ne l'avait jamais été.

Qui n'en eût été grisée à sa place, et qui eut pu croire, en la voyant s'abandonner ainsi, qu'il restât dans son esprit quelque regret du passé, et dans son cœur le plus petit souvenir de son amour brisé.

Chose bizarre !

Dans ce beau domaine de Lesquiftiou que Berthe animait, comme naguère, de son activité dévorante, au milieu de ce mouvement mondain qui reprenait possession du parc à travers ce rayonnement qui illuminait toute chose... une seule personne restait sombre et ne semblait s'y mêler parfois qu'avec un sentiment de remords.

M. Gautier... '

Il avait beaucoup changé depuis quelque temps ; une amère tristesse voilait son front; ses joues avaient pâli; il était devenu taciturne et vivait presque constamment retiré dans son cabinet de travail.

Berthe s'en aperçut bien vite et crut y voir un blâme muet de sa conduite.

On l'avait trop habitué à vivre sans contrôle pour qu'elle acceptât un pareil blâme sans protester.

Et un jour, voulant en avoir le cœur net, elle l'interrogea à ce sujet.

M. Gautier se montra plus ferme qu'elle ne s'y attendait.

— Ma tristesse ne vient pas seulement de toi, ma chère enfant, lui dil-il, mais tu n'y es pas étrangère.

— Comment cela?

— Je trouve, et je ne suis pas seul de cet avis, que tu aurais pu montrer plus de retenue, à la suite de la rupture de ton mariage avec Paul Didier.

— Regretteriez-vous que je ne l'aie pas épousé?

— N'exagère pas.

— Le lils d'un forçat!

— Berthe!

— J'ai cru aimer un honnête homme.

— Qui te dit qu'il ne le soit pas?

line lueur d'acier traversa le regard de Dertlie.

— Voilà une étrange parole, répliqua-t-elle les sourcils froncés. Cet homme ne m'a-l-il pas indignement trompée? Dans le premier moment, neledisiez-vous pas vous-même et n'est-ce pas vous qui m'avez éclairée, qui avez pris l'initiative d'une brusque rupture? Moi, je ne voulais pas y croire, tant cela me semblait monstrueux. J'avais aimé cet homme et pourtant je me suis soumise!.., Mais

VOUS ne prétendez pas, je suppose, que je doive maintenant pousser la faiblesse jusqu'à laisser croire que je l'aime encore! Non! non! je ne veux pas que cela soit; et j'ai de mes propres mains arraché de mon cœur cet amour qui y avait pénétré si profondément.

Eh bien! après celle douleur doublée de honte, quelle réserve faul-il que je m'impose?... Ne voyez-vous pas que l'on m'observe, que l'on m'épie? La moindre défaillance de ma part et je' suis perdue! On dira que la blessure saigne toujours... ou que j'ai pu être impunément offensée!... Ah! cela, jamais! D'ailleurs, pourquoi prendrais-je une autrealtitude... et quelle indulgence me conseilleriez-vous? Tout ne donne-l-il pas raison à ma conduite?... Il est parti à la recherche des preuves qui devaient établir l'innocence de son père! Voilà un mois de cela... Qu'a-t-il fait? Rien. C'est encore un mensonge, une comédie qu'il jouait... Et soyez assuré, mon père, qu'il ne reviendra pas et que nous n'entendrons plus parler de lui !

Un sourire d'une ironie intense plissa la lèvre de Berthe.

- — Ah! ce n'est pas l'audace, pourtant, qui lui fait défaut, dit-elle d'un ton heurté ; il n'abandonne pas la partie, et à sa place, il a laissé ici, son père, le condamné, qui n'attend qu'une occasion pour nous effrayer d'un nouveau scandale.

. — . Mon enfant, calme-loi !

— Vous le défendez?

— Non, sans doule, seulement...

— Mais vous ne l'avez donc pas vu ! Vous n"avez pas remarqué le manège auquel il se livre. Vingt fois, moi, je l'ai rencontré, et, Dieu me pardonne! j'ai pu croire un jour que ce Pierre Gilbert allait me parler!,.. Pierre Gilbert! Connaissez-vous cel homme, mon père?

— Moi ! fit M, Gautier en tressaillant.

— Vous m'avez dit une fois que vous aviez habité Montpellier! Y auriezvous, par hasard, entendu parler de ce Pierre Gilbert?

— Non! non! jamais !

— En ce cas, pourquoi ces obsessions dont il nous poursuit, et d'où vient qu'il ne redoute pas que vous fassiez appel à l'intervention de la justice.

M. Gautier prit vivement les deux mains de sa fdle et l'attira à lui.

— Voyons! voyons! dit-il d'un Ion caressant et doux, ne l'irrite pas davantage et reprends assez d'empire sur toi-même pour envisager la situation avec plus de calme. Paul est parti, et j'espère comme toi qu'il ne reviendra pas. — Qu'importe le reste, puisque lu ne l'aimes plus? Reviens donc à toi, oublie ce passé funeste et ne donne pas aux autres, par une agitation excessive, le soupçon (pje lu pourrais l'aimer encore!

l'.f'rihe courba le front el ne répondit pas?

Elle allail sass.oir dans qu I.|Ul' anlraclunsilé du piaiiit. (,F. 8J0.)

— Peut-tHrc avez-vous raison, reprit-elle enfin en comprimant sa poitrine de ses deux mains; et je ne veux plus n'pondre à leurs provocations que par le dédain et le mépris!

A partir de ce jour, en eiïel, un i'hanj,'en)enl notable parut s'Otre opère en elle, (!t elle ne parla plus ni do Paul Didier ni de l'ierre (jilhert.

Mais elle ne modilia en rien l'cxislence naiivclle qu'elle avait iuau{j[uréc

iiv. toi. — l'iKHiiK ZACciiNK. — \.K pii.i.r ors r.»\iE.vor*. — i;o. J. roukk «r <•'•. Liv. lOT

LA l'ILLIi DES CAMELOTS

depuis ([iK^lquc Icinps; elle iu^cui'illil les [)releii(l;iiits qui él'iicnl revenus avec empresscmenl, cl sans qu'on pûl dire qu'elle eût témoigné une préiï'rence à l'un d'eux, cepcndanl il est certain que le vicomte de Fontcnotte paraissait destiné h arriver bon premier.

Cela se justifiait surabondammunt.

Le vicomte était le type accompli du gentilhomme de province; il était riche, universellement considéré, et s'il avait eu des maîtresses il les avait aimées assez discrètement pour que la pudeur publique n'eût pas à s'en eiïaroucher.

D'ailleurs Berthe n'avait pas mis longtemps à s'apercevoir qu'elle était aimée sincèrement par le jeune vicomte, et peut-être fùt-elle devenue vicomtesse une année auparavant, si Paul Didier n'avait pas, une nuit, quitté sa solitude pour venir au château de Lesquilfiou.

Fonlenctte comprit à ce moment qu'il fallait renoncer à son rêve, et très loyalement, à cette époque, Berthe s'en était expliquée avec lui.

Il lui avait su gré alors de sa bienveillante franchise et s'était retiré sans conserver la moindre rancune.

Mais il ne désertait pas cependant, car, dès que la rupture eut lieu entre Berthe et le fds de Pierre Gilbert, il ne tarda pas à reprendre position, encouragé au surplus par l'accueil même que lui fit M"° Gautier.

Telle était la situation, et pendant les deux mois qui s'écoulèrent entre le départ et le retour de Paul il ne se passa rien qui engageât autrement l'avenir.

De temps en temps, Berthe sortait avec son père : on était au commencement du mois d'août; il faisait une saison splendide, exceptionnelle, et le soleil de Bretagne inondait de ses rayons éclatants ses obscurs blasphémateurs.

Le plus souvent ils allaient en calèche découverte et prenaient la piltoresque corniche qui conduit au bourg de Carantec.

La route côtoie pendant une bonne lieue la rade de Morlaix, à l'extrémité de laquelle se développent les horizons infinis de la grande mer. C'est un des plus saisissants tableaux qu'il soit donné de contempler, et Bcrlhe avait fait de cette excursion sa distraction favorite.

Elle aimait ces rochers sombres où les flots viennent déferler avec des grondements prolongés; ces grèves minuscules au sable doux et fin... et, au loin, la mer sillonnée par les grands steamers, ou les longs courriers qui passent, se rendant dans l'Indi; ou en Amérique.

Quelquefois, séduite par le charme attirant qui se dégage de ce panorama unique, elle faisait arrêter près d'une crique déserte et, heureuse de se retrouver seule, loin d'un monde jaloux et railleur, elle allait s'asseoir dans quelque anfrac- i tuosité de granit et restail là recueillie et pensive, oubliant toiM, bercée par

l'harmonie de la nature, enfermée dans quel jue rêve dont nul n'eût pu dire ni la cause ni l'objet I

Son père s'éloignait discrètement et allait attendre à quelque distance qu'elle revint à elle.

A quoi songeait-elle ainsi?

Peut-être eût-elle été fort empêchée de le dire elle-même.

Ce qu'elle ne pouvait dissimuler toutefois, c'est qu'elle était profondément troublée et qu'elle se sentait parfois bien malheureuse 1

Elle avait vécu si insouciante avant de connaître Paul Didier!

Sa vie alors était toute tracée, écrite, comme disent les musulmans fatalistes.

Elle était riche, belle, jeune: elle n'avait qu'à choisir.

Et elle avait choisi Paul Didier!

Pourquoi? Comment? Quel moyen employer pour ciïacer ce nom maudit de son souvenir?

Paul Didier!

Où trouverait-elle désormais l'apaisement et l'oubli? A quel sentiment nouveau irait-elle demander ce bonheur que l'amour de Paul devait lui donner?

Et elle restait de longues heures abattue, accablée, remontant la pente du passé, sentant une amertume sans nom emplir son cœur et lui monter aux lèvres.

Parfois cependant, pour être vrai, nous devons ajouter qu'une sensation aiguë la saisissait et qu'elle éprouvait quelque chose comme un remords.

Remords vague, sans forme, flottant ind:''cis dans son esprit, mais qui lui communiquait, sans qu'elle pût s'en défendre, une défaillance qui s'en prenait à tous ses sens...

Quand par hasard, rarement, l'image de Paul se présentait à elle, souvent un tressaillement la secouait tout à coup et uu voile passait devant ses yeux.

A ces heures fugitives, son émotion s'accentuait ; un frisson brûlait sa chair; elle se demandait si elle n'avait pas mis, dans le dernier accueil qu'elle lui avait fait, plus de froideur, plus de hauteur méprisante qu'il ne convenait.

Et alors certain regret poignant se faisait jour; il lui semblait quelle eût été plus calme, après la rupture, si elle n'avait pas obéi trop vite à l'emportement de sa nature altièrc et se reprochait d'avoir condamné le malheureux sans lui permettre de s'cxplicpier.

Si elle l'avait aimé, elle ne l'aimait plus. Surtout elle était bien résolue à ne [ilus le revoir. Mais n'eùt-il pas été plus digue d'elle, sinon de lui, que cette ru|ilurc s'accomplit dans des termes dont ni l'un ni l'autre n'eussent à se plaindre ou à ^e re[ii'iitir?

l!n joui-, elle s'était arrêtée à l'endroit qu'elle avait choisi et d'où elle dominait l'immense panorama qui se déroulait au loin.

LA blLLE DES CAMELOTS

Elle était seule; M. Gantier s'était éloigné et, depuis une heure elle élait là, contemplant le même tableau, refaisant pour la vingtième fois le même rêve plein d'angoisses.

Tout à coup elle entendit derrière elle des pas d'homme qui s'approchaient de la criijue où elle était assise.

Ce n'était pas son père. Elle l'eût reconnu.

Qui donc cela pouvait-il être?

Elle se retourna vivement...

Derrière elle, il y avait un homme, et dès qu'elle l'eut vu elle porta ses deu:i mains <'i ses lèvres.

C'était Pierre Gilbert!

Elle se releva effarée et eut un geste d'horreur, comme si elle eût voulu répousser quelque vision du bagne.

— Mon père! à moi! cria-t-elle éperdue, sans trop savoir ce qu'elle disait. Pierre Gilbert s'était arrêté ; il la contempla tristement.

— Ne craignez rien, dit-il d'une voix brisée... je vous ai aperçue et je n'ai j)u résister au désir de vous approcher, mais si vous l'ordonnez...

— Retirez-vous! laissez-moi!... balbutia Berthe qui réellement avait pris peur.

— Âh! vous êtes cruelle !

Derthe recula de quelques pas.

— Mon Dieu! il ne viendra donc personne! dit-elle encore. A moi! à rnoi!

— N'appelez pas... je me retire, dit Pierre Gilbert, et je vous jure que plus jamais...

Il n'acheva pas.

L'appel de la jeune fdie aA'ait été entendu et, pendant qu'un valet de pied accourait de la roule, M. Gautier apparaissait au détour du sentier qui montait de la grève.

— Ah! mon père! s'écria Berthe en courant se précipiter dans ses bras.

— Qu'y a-t-il ? interrogea M. Gautier, d'où vient que te voilà toute Ireniblante?

— Cet homme, là, voyez ! Ht la jeune fille en désignant Pierre Gilbert. M. Gautier devint pâle comme un suaire.

Et, au moment où Berthe allait lui demander la cause de son émotion, un cri partit derrière elle, qui arrêta la parole sur ses lèvres.

Pierre Gilbert venait d'apercevoir M. Gautier et il était resté frappé de stupeur.

Mais ce fui rapide comme l'éclair.

Et laissant retomber sa tête dans ses deux mains :

— Lui! lui! dit-il avec une sombre lueur dans les yeux ; ah! mon instinct

ne m'avait donc pas trompé! -Maintenant, Dieu est avec moi! La justice a été tardive, mais le châtiment n'en sera que plus effrayant et je rendrai honte pour honte au misérable qui depuis vingt ans m'a volé mon honneur.

Sur ces mots, prononcés d"un ton incisif, il jeta un regard chargé de haine à M. Gautier et s'éloigna à travers champs.

Cependant M. Gautier n'avait ni fait un mouvement ni prononcé une parole, et quelques secondes s'écoulèrent, après le départ de Gilbert, sans qu'il reprit possession de lui-même.

Berlhe attendait anxieuse et l'observait.

Elle se rapprocha.

— Père, fit-elle à voix basse, que veut dire cet homme?

— Eh! le sais-je? répondit M. Gautier en secouant la tête avec force.

— Il vous connaît donc?

— Moi!

— Que signifient les menaces qu'il a proférées... le regard haineux qu'il vous a jeté?

• — Ne parlons plus de cet homme ! C'est le même rùle qu'il joue ; il se venge de nos dédains en cherchant à nous effrayer. Mais nous prendrons des mesures énergiques pour (jue de pareils faits ne se renouvellent pas. Viens! rentrons au château... et avant peu je te débarrasserai de toute appréhension à ce sujet.

LXVIH

A la suite de cet incident, Derlhe fut quelques jours dans un état d'esprit singulier.

Elle avait peur !

Mon qu'elle redoutât une nouvelle rencontre avec Pierre Gilbert; car, sans qu'elle pûl s'expliquer ce qui se passait en elle à ce sujet, elle était convaincue qu'il n'y avait aucun danger pour elle de ce côté... et elle se sentait en pleine sécurité...

C'était autre chose...

L'attitude de Gilbert l'avait frappée, et elle le revoyait sans cesse, la lèvre tordue par une contraction farouche, tournant son regard chargé de haine vers M. Gautier atterré.

C'est là que devait être le danger, s'il y en avait un... Et, par une secrète intuition, elle en arrivait à se persuader que son père seul était menacé et (lue c'est lui qu'il importait do proléger.

Mais comment'?... Pourquoi Pierre Giiljcrl lui avait-il vou('; une haine si vivace?

De quoi avait-il à se venger?... D'où venait qu'il avait i)a:lé de châtiment?

Elle s'y perdait...

Qu'y avait-il donc dans le passé de son père ? qu'y avait-il de commun avec ce condamné, et dans quel sentiment inexplicable ce dernier puisait-il l'effronterie de sa conduite?

11 y avait quelque chose cerlainemenl : mais quoi?

Et sous l'empire de cette obsession elle fut prise du désir immodéré de connaître. Elle voulut s'éclairer, apprendre la vérité; et avec la franchise qui était un des charmes puissants de sa nature elle n'hésita pas longtemps sur le parti à prendre.

M. Gautier depuis la rencontre qu'il avait faite de Gilbert, avait paru éviter toute explication avec Berihe. Mais celle-ci était tenace; elle guetta une occasion, et une après-midi qu'il était resté au château elle alla le trouver dans son cabinet de travail.

M. Gautier ne s'attendait p;is à sa visite : il en fut tout d'abord un peu interdit.

Cependant il fit bonne contenance.

Berthe était souriante ; rien dans ses yeux ne témoignait de la résolution qu'elle avait prise.

— Eh ! quelle bonne pensée t'est venue? dit M. Gautier sur un ton enjoué; tu as donc quelque chose à me dire?

— Oui, père, répondit Berthe; j'ai quelque chose à vous dire.

— Parle, parle, mon enfant ! Tu sais bien que, moi, je n'ai qu'un désir qui est de t'étre agréable.

— Je le sais, cher pi're ; et je vous en remercie du fond du cœur.

— Voyons donc, et conte-moi ce qui t'amène !

— Oh ! ce ne sera pas difficile; mais, tout de même, j'ai un peu hésité.

— De quoi s'agit-il?

— Du père de Paul Didier.

— Pierre Gilbert?

— Précisément... Pierre Gilbert... que nous avons rencontré l'autre jour, et que je crains à chaque pas de rencontrer encore.

— Il n'oserait pasi

— Il osera tout... j'en ai le pressentiment ; et vous m'avez assuré que vous prendriez des mesures pour que nous n'ayons plus à redouter sa présence.

— Sans doute je l'avais dit et je comptais le faire, répondit M. Gautier; mais, depuis, j'ai bien réiléchi... et je ne vois pas...

— Cet homme n'a-t-il pas été condanmé?

— Par contumace, oui.

— D"où vient alors qu on le laisse libre, et qu'il puisse impunéaient braver la justice ?

— C'est que sa condamnation remonte à vingt années, qu'il est couvert par la prescription et que la justice n'est plus armée contre lui.

Les sourcils de Berthe se froncèrent ; elle passa sa main rapidement sur son front.

— Ainsi, dit-elle avec amertume, voilà la situation à laquelle nous allons être réduits désormais ! Vivre éternellement à côté de ce malfaiteur, exposés k le rencontrer à toute heure et partout, sans aucun moyen de nous soustraire à cette odieuse persécution! Ah ! cela est-il possible, dites, mon père, et ne vaudrait-il pas mieux cent fois être morte?

M. Gautier l'attira contre sa poitrine.

— Pauvre chérie, dit-il d'un ton affectueux et tendre; ne parle pas aiusi et ne m'enlève pas le peu de force qui me reste. Vois, je suis vieux, déjà bien éprouvé et le spectacle de ta douleur augmente encore l'horrible chagrin que j'éprouve.

— Pardonnez-moi !

— Eh! puis-je t'en vouloir, quand je te vois si malheureuse! Seulement, il faut être plus vaillante et ne pas t'abandonner de la sorte à des défaillances dont la cause est d'ailleurs puérile?

— Puérile?

— Sans doute.

■ — Vous pensez, vous, que j'ai tort de m'alarmer?

— Je pense du moins qu'il faut chercher le moyen de te soustraire à ces obsessions dont tu parlais tout à l'heure.

— Il n'y en a pas.

— 11 y on a un.

— Lequel ?

M. Gautier eut un doux sourire.

— Le vicomte de Fontenette avait demandé ta main, répondit-il, et hier encore il a fait auprès de moi de nouvelles instances.

— Le vicomte! murmura Berthe devenue songeuse.

— C'est un brave et loyale gentilhomme.

— Je le sais.

— Lejouroù tu t'appui(;rais sur son bras, tu n'aurais plus rien à rodoiitcr.

— C'est vrai.

— Le bonheur est là.

— Peut-être.

— Et si tu Vdiilais...

Itcrllie ne répondit pas toutde suite ; le front penché, l'œil fixé au parquet, la puitrine gonflée, elle écoulait, agitée et tremblante, saisie d'une liésitatio'i suprême, au moment de prendre une aussi grave résolution.

Tout à coup elle tressaillit et courut à la fenêtre.

Elle venait de voir passer Jobic et le pressentiment de quelque incident important l'avait frappée.

Elle l'appela et la petite sauvage se présenta aussitôt.

11 y eut un moment de silence.

Jobic était restée interdite devant M. Gautier, et Derthc prise elle-même d'une crainte inattendue, n'osait l'interroger.

— C'est moi que tu cherchais? daman da-t-elle enfin,

— Oui, mademoiselle, répondit Jobic,

— Que me veux-tu?

— C'est que,.,

— Achève!

— C'est que la petite Soise...

— Elle!... tu l'as vue? que l'a-t-elle dit?

— Que sa tante avait reçue une dépèche de Montpellier et que M. Paul revenait demain.

— Demain! répéta sourdement Berlhe.

Un voile sombre passa devant ses yeux, pendant qu'elle se laissait tomber dans un fauteuil.

M. Gautier s'était rapproché. D'un geste impérieux, il renvoya Jobic qui s'enfuit, et prenant la main de Berthe :

— Comprends-tu maintenant, dit-il, la sagesse de la résolution que je te conseillais? Nous espérions qu'il ne reviendrait pas ; qu'on no le reverrait plus, et voilà qu'il est de retour,., oubliant toute retenue, toute pudeur! Ecoute, il faut prendre un parti, le seul qui puisse couper court ta tout! Le vicomte saura te défendre, lui, et tu n'as qu'un mot à dire. Voyons, m'autorlses-tu à lui parler?

— Ne me pressez pas ainsi, balbutia Ccrthe.

— Tu refuses?

— Non.

— Tu préfères prolonger une situation qui n'est que trop intolérable. Mais songcs-y donc... hier c'était le père, demain ce sera le fds. Notre inertie va doubler leur audace, et si tu hésites...

— Non! non! je n'hésite pas! interrompit Berthe. Mais si vous saviez... Epouser le vicomte...

— Toutes les jeunes lilles te l'envieront.

— C'est possible... Mais moi, je ne l'uinie pas.

— Il t'aura sauvée...

U c^pilaïue s'enfonça sous les arbres. .1'. Sol.)

— Mon Dieu 1

— Ecoute encore. Ton cœur, qui a été si cruellement atteint, na pas eu le temps de se remettre: je comprends cela et j'aurais dû y penser plus tôt... Mais il y a un moyen.

— Un moyen?

— l'aul Didier revient demain... Eh bien, demain, nous serons partis.

LIV. lOS. - Pltr.KS ZAC^O.NI. - LA FILI.I LES ClUIl.OTS. - ÉD. J. ROUI-P CT C". LIV. 108

Sa8 LA FILLE DE!» CAMELOTS

— Partis!... Où voulez-vous donc aller?

— A Paris, il Trouville, où tu voudras. Une fois absente de Morlaix. tu recouvreras la tranquillité et le calme, et tu n'auras plus à redouter la présence de Pierre Gilbert. Dis-moi ijue tu le veux bien. J'instruirai le vicomte des motifs de ton départ, et pour peu que tu m'y autorises je ne lui défendrai pas de venir nous retrouver. Tu ne réponds pas?

Berthe pressa son front de ses deux mains.

— Eh! que voulez-vous que je réponde? répliqua-t-elle; je sais sans force cl sans volonté, st cet état si nouveau pour moi me cause un douloureux i-nervementl...

— Eh bien, je ne te presse plus; rélléchis... Nos préparatifs seront bientôt faits. Ce soir, tu verras le vicomte, et demain, si tu te décides, nous nous éloignerons pour quelques mois.

Berthe ne lit pas d'autre objection, et d'un pas lent elle regagna sa chambre. Le soir, il vint beaucoup de monde au château.

La nouvelle du retour imminent de Paul Didier s'était déjà répandue dans la ville, et l'on n'était pas fâché de voir l'eflfet qu'elle avait produit à Les-

quifflOU.

On ne serait pas digne d'habiter la province, si l'on n'était pas atteint de curiosité, et il est certain, en tout cas, que l'on s'y ennuierait cruellement.

Dès neuf heures, il y avait foule, et c'est avec un vif empressement que chacun se hâtait d'aller saluer Berthe.

Elle fit bonne contenance.

Pourtant elle était profondément émue, mais elle se raidissait, ne voulant donner à aucun de ses hôtes le soupçon de sa défaillance.

Heureusement le vicomte vint lui apporter le secours de son autorité mondaine.

Il était arrivé l'un des premiers, contrairement à ses habitudes, et après avoir salué Berthe il prit place à ses côtés.

Tous les deux furent, pendant quelques minutes, un peu embarrassés.

Mais le vicomte surmonta bientôt cet embarras passager.

— J'ai vu M. Gautier cette après-midi, dit-il, et il m'a fait part du projet qu'il avait formé d'aller passer quelques mois loin de Morlaix.

— Il vous a dit cela? fit Berthe, avec un sourire contraint; comment avezvous accueilli sa confidence?

— Faut-il être bien franc?

— J'ai toujours aimé qu'on le soit avec moi.

— • En ce cas, ma réponse sera des plus simples; j'ai dissuade M. Gautier de prendre un pareil parti.

— Pourquoi?

— Parce qu'il a bien voulu me faire connaître les véritables motifs de sa résolution.

— Cependant... objecta Berthe.

— Cependant, mademoiselle, interrompit le vicomte, ce départ ne serait pas une solution, et, dans la situation que cette malheureuse affaire vous a faite, il en faut une, pour votre père, pour vous-même; j'ajouterai : pour ceux qu: vous aiment et qui seraient heureux de vous protéger et de vous défendre, fût-ci^ au péril de leur vie !

Berthe remercia d'un regard reconnaissant.

— Je n'ai jamais douté de votre dévouement, dit-elle, et je suis heureuse d'accueillir cette nouvelle preuve que vous m'en donnez. Sans voir bien clair dans cet événement dont j'ai été victime, je suis cependant de votre avis, et je crois qu"il ne convient pas à ma dijznité de fuir un danger imaginaire. Mon père exagère les choses ; je lui en reparlerai et je lui dirai, à lui aussi, combien j'ai été touchée des paroles généreuses que vous venez de prononcer. Maisj'aperçois la comtesse de Presles qui est, elle aussi, une bonne et sinc're amie ; je vais vous quitter. Seulement je vous reverrai avant que vous ne partiez, et j'aurai encore une fois le plaisir de vous serrer la main.

Sur ces mots, elle se leva, salua le vicomte et s'empressa au-devant de la comtesse qui venait à sa rencontre.

Le vicomte alla se mêler aux groupes qu'avaient formés quelques-uns de ses amis.

On s'entretenait, là comme ailleurs, de la nouvelle du jour; chacun la commentait à sa manière, et l'on n'y était pas tendre pour le jeune avocat.

— Vraiment, c'est trop d'impudence aussi I s'écria le jeune Caradec.

— On n'a jamais vu pareille effronterie, ajouta le petit Labadens ; il mérite une leçon.

— Et je me charge de la lui donner, compléta Rosampoui.

Un ricanement se lit entendre à ce moment et chacun se retourna. Le capitaine Bellegarde venait de s'approcher sans qu'on l'aperçût.

— Ça, dit-il s'adressaiit à Rosampoui, c'est une autre paire de manches; j'ai fait des armes avec celui dont vous parlez, et je ne crois pas que personne ici puisse se mieux comporter!

Et puis, continua-t-il d'un ton très f(;rme oii il y avait comme une nuance de provi cation, après tout, pouniuoi tant d'acharnement contre ce pauvre garçon? Est-ce qu'il est coupa!)lc'? A-t-il été au bagne? Voyons, il faut être juste, même envers les innocents ; et n'est-il pas déjà assez malheureux?

— Mais il connaissait sa situation, quand il a osé demander la main de M"" Gauthier.

— Il l'ignorait, protesta Bellegarde.

8f,n I.A FII,I,P: DFIS CAMKLOTS

— Qui vous l'a dit?

Le capitaine regarda son inlerlociileur de traver.-î.

— Je snppose qu'il snffil que je m'en porte garant, répliqua-l-il sèclicment; car jusqu'à présent je n'ai pas encore permis que l'on doutât de ma parole

— Cependant...

— Cependant, cher monsieur, j'ai assez mal dormi la nuit dernière ; et comme je n'ai voulu que faire acte d'apparition, maintenant que j'ai appris ce que je voulais savoir, vous voudrez bien me permettre d'aller me coucher.

Et, saluant ironiquement, il gagna la porte; il allait disparaître quand il sentit une petite main lui toucher le bras. Il se retourna étonné et aperçut Berthe. Elle souriait.

— Eh qunil vous partez déjà? fit-elle sur un ton de reproche enjoué.

— Il faut m'excuser, répondit le capitaine; j'ai voyagé toute la nuit dernière et à mon âge, on se fatigue vite.

— Soit! soit! Je serais indiscrète en vous retenant davantage. C'est ce matin que vous êtes revenu?

— • Ce malin, oui, mademoiselle, et le voyage ne m'aurait pas paru si long et si ennuyeux, si mon compagnon ne m'avait abandonné en route... Vous savez, je suppose, en quelle compagnie j'étais parti, il y a deux mois.

— Oui, on me l'a dit

— Ce brave Paul! fit le capitaine ; au moment de partir pour Montpellier, il m'a offert de m'ommener et, ma foi ! je n'ai pas hésité.

— Vous êtes son ami?

— Je m en vante!

— Tout à l'heure, vous l'avez bien défendu.

— Vous étiez là?

— J'ai tout en endu.

Le capitaine eut un geste énergique.

— C'est vrai aussi, reprit-il aussitôt d'une voix rude ; ils sont là tous, comme une meute, acharnés après lui ! Est-ce que c'est sa faute à ce malheureux garçon? est-ce qu'il est coupable? De quoi l'accuse-t-on, après tout? D'être né d'un père criminel?... Eh bien, si l'on s'était trompé cependant... si ce père condamné était innocent!... est-ce qu'il y a un honnête homme qui refuserait de lui donner la main? Ce serait une infamie !

— Capitaine !

— Eh! je ne dis pas cela pour vous! Vous, vous êtes une femme, et il ne faut pas vous demander plus que vous ne pouvez donner. !\Iais au fond je suis bien sûr que vous pensez comme moi.

• — Que dites-vous?

• — Je ne suis pas né d'hier; j'ai ma petite expérience... el vous regretterez amèrement ce que vous avez fait quand vous appr.^ndrez la vérité. ..

— La vérité?

— Ah! il n'a pas perdu son temps pendant notre séjour à Montpellier, et à cette heure il a en mains toutes les preuves de l'innocence de Pierre Gilbert 1

— - Que compte-il faire?

— Réclamer la revision de son procès, en désignant à la justice le vrai coupable.

— Il le connaît donc?

— Et bientôt vous le connaîtrez comme lui!... Mais pardon, mademoiselle je ne m'aperçois pas que 'j'abuse de votre bonté, et je ne veux pas priver plus longtemps vos hôtes de votre présence. .

Le capitaine salua alors avec beaucoup de bonne grâce et s'enfonça sous les arbres du parc.

Le lendemain, vers huit heures et demie, Paul Didier arrivait par le train de Paris et gagnait à pas rapides la rue de Brest où il demeurait.

Sa vieille bonne l'attendait, et ne put réprimer un geste de douloureux étonncment en remarquant l'altération de ses traits.

— Monsieur n'a pas été malade? dit-elle avec intérêt.

— Non. Yvonne, non, répondit le jeune avocat; c'est la fatigue du voyage.

— Et monsieur est content?

— Oui, très content, merci. II n'est venu personne pendant mon absence?

— Jobic seulement, une fois ou deux.

— Qu'a-l-elle dit?

— » Toujours la même chose,

Un sourire amer contracta la lèvre de Paul Didier.

— El ne dit-on pas que M"° Gautier doit épouser le vicomte deFontenette? ajouta-t-ii.

— Jobic prétend que ce n'est pas vrai.

- Qu'importe, du reste! Maintenant tout est fini! Et puis, j'ai un autre devoir à remplir. Va, va, laisse-moi !

La vieille bonne se relira et Paul resta seul.

Il étail en proie à la plus horrible anxiété.

H n'avait plus de doute sur l'innocence de son père. Sur ce point, la lumière était eclalaute ; mais une certaine obscurité planait toujours sur

l'iclcnlité du criminel, et il restait à découvrir qin'l ctail ce Giral dont (lermain avait laissé tomber le nom de ses lèvres mourauL(;s.

Giral!... Qu'était-il devenu? où se cachail-il? Il était impossible qu'il ne j)arvînt pas à ledcmasquer.

Il en élait là, quand la porte s'ouvrit: Pien'e Gilbert entra.

— Enfin, te voilà de retour ! dit ce dernier en serrant avec effusion soi. fds dans ses bras; ah! comme j'avais hâte de revoir!

• — Je suis accouru dès la réception de votre dépêche, répondit Paul.

— Et maintenant, tu es édifié?

— Je pensais bien que vous étiez innocent. IWaintenant, j'en ai la pi'euve, et il ne me manque plus qu'une chose.

— Laquelle?

— Le nom du vrai coupable.

— Ne t ai-je pas annoncé que je le connaissais?

— Sans doute. Et Germain lui-même m'avail laissé deviner..

— Quoi donc?

— Que le misérable s'appelait Giral.

— Ah! il le savait donc, lui aussi.

— Mais, ce Giral, où le chercher!

— C'est inutile... je l'ai vu,

— Vous!

— Il y a cinq jours.

— Où cela?

— Ici même.

— Mais je ne connais ici personne qui porte ce nom. Pierre Gilbert se prit à ricaner.

— Aussi n'est-ce pas ainsi qu'il s'appelle, répliqua-t-il avec force; et c'est ce qui m'a trompé tout d'abord. Mais le hasard l'a mis un jour sur mon chemin et, quoique vingt longues années se soient écoulées depuis que nous ne nous étions vus, quand nous nous sommes rencontrés, un coup d'œil nous a suffi à l'un et à Tautre, et nous nous sommes reconnus tout de suite.

— Quel est donc cet homme?

— ■ Autrefois il s'appelait Giral.

— Et aujourd'hui?

— Aujourd'hui il s'appelle Gautier!

Paul jeta un cri épouvanté et s'accrocha à la cheminée pour ne pas tomber.

Une pâleur mortelle avait envahi ses joues, un voile épais obscurcissait sa vue; sa poitrine se soulevait, près d'éclater.

Il passa ses deux mains afTolées dan.s ses cheveux et resta quehpies secondes atterré, sans voix, sans force, anéanti.

— Lui! lui! balbutia-t-il ; ah! ce serait horrible, si c'était vrai.

— Tu en doutes?

— Non, mon père, non : je vous crois, je veux vous croire. Mais songez-y, avant d'accuser cet homme, il faut au moins que nous ayons...

— Des preuves ! acheva Pierre Gilbert avec vivacité ; mais elles abondent : son altitude pendant les débats, son hésitation, son embarras, son trouble! 1! me savait innocent, lui... et il m'a laissé condamner. Si le vol dont il a été victime l'a ruiné, d'où vient qu'aujourd'hui il est plus riche qu'il ne l'a jamais été? d'où vient surtout qu'il a changé de nom. qu'il s'est réfugié dans un pays lointain, où il espérait que nul ne viendrait le reconnaître? Non! non ! la vérité est là; il n'y a pa.s d'autre explication plausible de sa conduite, et je suis bien résolu à lui rendre tout le mal qu'il ma fait.

Paul ne répondit pas et se laissa tomber sur le divan.

11 ne savait plus que dire : tout son être tressaillait encore au souvenir de la terrible révélation qui venait de lui être faite.

Il y eut un silence.

Pierre Gilbert se promenait avec agitation à travers la chambre, le front sévère, jetant par instants à son fils un regard où éclatait toute la haine amasser depuis vingt ans.

On sentait qu'une colère aveugle dominait tout autre sentiment : qu'il tenait enfin sa vengeance et qu'il ne voulait plus la laisser échapper.

Il s'arrêta tout à coup devant Paul, les bras croisés, la lèvre torve.

— Enfin... que comptes-tu faii-e? interrogea-t-il d'une voix au fond de laquelle vibrait comme un accent de menace.

— Eii : le sais-je? repartit Paul.

— Tu hésites?

— Non! non! je n'hésite pas... et s'il n'y avnit que M. Gantier!! Mais songez-y...

— C'est l'honneur pour nous.

— C'est aussi la honle pour elle !... Pauvre Bcrliié !

— Tu la plains !

— N'est-elle pas innocente?

— Tu la plains!... répéta Pierre Gilbert d'un ton de violence mal contenu; et cependant, comment t'a-t-elle traité toi-même?... ne t'a-t-elle pas condanuu» sans t'entendre, abandonné, repoussé avec mépris?...

— C est vrai !

— Tu n'y penses plus déjà! lu t'es hâlé d'oublier l'indigne outrage fait à ton père et les vinjçt années de honte qu'il a subies.

— Pardonnez-nioi ! biilbulia Paul.

— Kucore si elle t'avait aimé réellement, poursuivit Pierre Gilbert; si. au

864 LA Fil, LE DKS CAMiaoTS

lieu de t'accabli r de son dédain, elle l'avail soutenu et consolé... peut-être moimême aurais-je eu quelque compas -ion... Mais elle a été impitoyable; elle t'a chassé de sa présence ; elle a affiché l'horreur que tu lui inspirais... si bien que demain elle ira à un autre amour, sans regret comme sans pudeur.

— ■ Mon père...

— ■ Tu veu.x la défendre?

— Écoutez-moi !

— Quelle excuse aurais-tu trouvée pour la justifier? Paul releva le front.

— Je n'en ai pas cherché, répliqua-t-il d'un ton simple et ferme. J'avais mis en Berlhe toute ma foi, tout mon amour, toute ma vie ; elle m'a trahi, et j'ai été cruelloment déçu! Qu'importe, d'ailleurs ! ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de vous; une réhabilitation vous est due, et je m'emploierai, soyez-en assuré, pour qu'elle soit éclatante... Seulement, ce devoir une fois accompli, vous ne m'en voudrez pas si vous surprenez parfois une larme dans mes yeux et un sanglot dans ma poitrine!...

— Cher enfant !

— Ah! ne me plaignez pas, mon père!...

— Tu soutïres?...

— Je l'aimais tant!...

— Mais elle, elle?...

— Elle ne m'aime plus, répondit Paul avec un geste désespéré, et j'en suis arrivé à douter qu'elle m'ait jamais aimé... C'est horrible, n'est-ce pas? et je devrais la détester et la maudire !... Eh bien, non, je l'aime encore, je l'aime toujours !... Ah! je sens bien que c'est insensé : mais cet amour avait remplacé tout autre sentiment; je ne vivais que par lui!... et, dussé-je, en mourir, je bénirais encore le bonheur qu'il m'a donaé et qui devait durer si peu...

Cependant, ne redoutez de moi aucune faiblesse! Je suis courageux, je serai fort, et vous verrez de quel cœur résolu je saurai accomplir mon devoir. Pierre Gilbert remua tristement la tête.

— Soit, dit-il en oubliant un moment son regard sur le iront pâle de son fils; je ne veux pas insister aujourd'hui ; tu arrives, tu es fatigué de la route; je te laisse prendre le repos qui t'est nécessaire.

— Quand vous reverrai-je ?

— Bientôt.

— Et d'ici là?...

— D'ici là, ne sors pas, ne te donne pas en spectacle aux curieux d une petite ville ; réfléchis mûrement; nous tenons la vérité, nous pouvons choisir notre moment pour la faire connaître.

Dès qu'il se vit seul, Paul Didier gagna sa chambre à coucher.

Elle restait là, le regard penlu. {i>. S38.)

Il étail tard el il avait besoin de repos.

Mais il était encore bien agité et ne put s'endormir tout de suite.

Alors il se prit à son;^er.

Pour lui, le seul parti auquel il eut voulu s'arivler était la réhabilitation de son père... c'cst-à-dirc la révision de son procès et la production des preuves de son iiinoconce.

UV. lÛ'J. — riFRRK ZAO'INE. — LA FILLE DES C*MEI.OT:i. fil). J. ROUFF RT C'». LtV. 109

866 L.\ FILLK DKS CAMELOTS

Pour cela faire, il n'était pas Itcsoin d'acciivi'r M. Gantier; rinnocciice de Pierre Gilbert une fois bien établie et proclamée, la réliabilitalion du père et du fils était complète et il semblait que l'on dût s'en contenter.

Mais Pierre Gilbert voulait plus : il voulait se venger!

Et daas sa vengeance il allait confondre M. Gautier et Berthe.

Berthe!

Que deviendrait-elle quand la vérité lui serait révélée? Elle ne réfléchirait pas, elle; et son dédain se changerait en haine.

Paul ne pouvait y penser sans un affreux serrement de cœur.

Cependant, au milieu de son désordre, un espoir survivait, et il se demandait quelles preuves il produirait de la culpaliililé de M. Gautier.

Les présomptions abondaient, mais cela ne suffisait pas. Devant la justice, il faudrait préciser, et jusqu'alors aucun fait certain ne s'élevait contre Giral.

11 passa une partie de la nuit dans ces perplexités et, quand il se réveilla le lendemain, il était tout aussi irrésolu que la veille.

Ts'euf heures sonnaient. Il se hâta de s'habiller et il se disposait à passer dans son cabinet quand sa vieille bonne entra nt vint lui annoncer qu'une personne demandait à lui parler.

En même temps, elle lui remit une carte.

Et, dès qu'il y eut jeté les yeux, Paul fit un mouvement.

C'était le président du tribunal.

— C'est le ciel qui l'envoie, balbutia- t-il. A lui. je puis me confier sans réserve ; il me donnera un bon conseil et m'aidera à sortir de cette douloureuse situation.

Et il passa aussitôt dans son cabinet.

Le prc'sident lui serra les mains avec effusion.

— Je suis heureux devons revoir, dit-il, j'avais hâte d'apprendre que vous avez réussi, pour me réjouir avec vous de votre succès. Parlez donc bien vite. mon ami, et dites-moi si vous êtes enfin en possession des documents que vous recherchiez... Ces preuves dont vous m'avez parle...

— Je les ai toutes.

— En ce cas, il faut les communiquer à la justice.

— Sans doute.

• — Qui vous retient?

— C'est que mon père ne se contente pas d'un résultat qui n'aboutirait qu'à le réhabiliter... il veut encore que le vrai coupable soit démasqué,

— Il a raison! C'est son honneur qu'il défend; la réparation doit être complète et vous ne devez pas avoir désormais d'autre but... Qui vous arrête?

— lin scrupule.

— Lequel?

— Je ne sais comment dire.

— A votre place, je n'aurais pas une seconde d"hésitation.

— Eh 1 je n'en ai pas non plus l... Seulement, quand je pense à ce malheureux qu'il faut accuser...

— Vous le connaissez?

— Oui! un homme aujourd'hui entouré de la considération de tous... qui a une enfant dont il est l'idole... laquelle mourra frappée d'un coup aussi épouvanl;ible.

— Il y a longtemps que cela s'est passé? • — Vingt an§.

— A Paris?

— Non. à Montpellier.

— Enfin, ne me cachez rien, mon cher enfant ; racontez-moi tout ce que vous savez et ne doutez pas de l'empressement que je mettrai à vous être utile; dès que vous m'aurez fait la confidence que je sollicite. Au surplus, et pour vous décider tout à fait, j'ajouterai qu'hier soir j'ai reçu une lettre de M'" Gautier.

— De Berthel s'écria Paul avec un frisson; elle vous a écrit!

— Oui.

— A quel propos?

— Elle ne le dit pas.

— Et vous irez?

— Aujourd'hui même, et peut-être n'est il pas indifférent qu'à tout hasard je connaisse bien exactement votre situation.

Paul approuva du geste.

— Vous avez raison, monsieur, et je ne saurais mieux reconnaître la bienvodlance que vous me témoignez qu'en mettant en vous toute ma confiance. Je vous raconterai donc, dans tous ses détails, l'histoire de la condamnation de mon père, et quand je vous aurai fait connaître les armes terribles que nous avons entre les mains, vous me direz l'usage que nous devons en faire.

Et pendant une heure Paul Didier exposa les faits que le lecteur connaît, depuis la fuite de Pierre Gilbert jusqu'à la mort du jardinier Germain.

La veille, Berllie était rentrée dans sa chambre, plus émue qu'elle n'eût voulu le paraître, à la suite dn sa > inversalion avec le capitaine.

Elle n'eut pu dire ce qui se passait en elle ; mais jamais encore elle n'avait rien éprouvé de pareil.

C'ctail étrange !

Des pensées lui venaient maintenant qui ne lui l'taient jamais venues.

Elle se sentait prise comme d'une langoureuse lassitude; la solitude lui pesait; autour d'elle, elle ne voyait plus personne à qui elle eût osé confier les troubles singuliers qu'elle ressentait.

Depuis quelques heures, l'image de Paul s'imposait à son souvenir, et, quand elle se présentait à elle, au fond de son cour s'éveillait un bizarre sentiment qui resscndjlait à un remords.

Un remords?

Qu'avait-elle à se reprocher?

Elle cherchait et ne trouvait l'ien.

D'où venait donc que maintenant elle ne repoussait plus le souvenir de cet amour que naguère encore elle écartait avec horreur?

Certes, elle ne voulait à aucun prix revenir à ce passé dont la seule pensée la faisait frissonner.

Mais elle n'apportait plus autant de fermeté dans ses résolutions.

Elle comprenait bien qu'une union avec Paul Didier était impossible. Mais, vaguement, elle eu arrivait à regretter presque de s'être montrée si impitoyable.

Elle avait réfléchi.

La vérité commençait à se faire jour; peu à peu, le voile qui la lui avait cachée se déchirait; elle se repentait d'avoir obéi à un mauvais sentiment; elle s'était trop halée ; elle eût voulu revenir en arrière, pour n'avoir pas un pareil reproclie à s'adresser.

Après tout, de quoi était-il coupable?

Il ignorait qu'il fût le fds d'un père criminel : tout le monde le lui avait dit, et sa loyauté bien connue aurait dû la prémunir contre une telle suspicion.

Ses dents mordaient ses lèvres; elle tordait ses mains nerveuses et restait là de longues minutes, le regard perdu dans quelque sombre rêverie.

Et elle pensait alors que la situation eût été bien différente si elle eût agi autrement.

Elle l'eût reçu avec bonté, l'eût consolé dans le malheur qui le frappait.

De celte'façon, il eût été moins malheureux, et elle-même eût emporté dans l'avenir la satisfaction d'une bonne aclion accomplie.

C'est sous l'empire de ces diverses pensées, encore incohérentes, qu'elle iivait écrit au président du tribunal...

C'était un magistrat austère et bienveillant; il estimait Paul ; c'est lui qui l'avait amené une nuit à Lesquiffiou; elle lui demanderait conseil et ferait ce qu'il lui dirait.

Une fois cette résolution prise, elle se sentit comme réconfortée, et la nuit qu'elle passa fut plus calme.

LA l'ILLE DES C\MELOTS ?G9

Seulement, le lendemain, quand approcha l'heure où elle supposait que le président devait venir, une grande agitation s'empara d'elle et, assise auprès de la fenêtre qui donnait sur le parc, elle ne quitta plus l'avenue par laquelle on accédait au château.

Elle attendit ainsi jusqu'à deux heures ; et, à partir de ce moment, son agitation augmenta encore.

Qui pouvait le retenir? Pourquoi n'était-il pas là déjà? Que ferait-elle s'il ne venait pas?

Enfin un bruit de voiture se fit entendre au loin, et, presque aussitôt, un coupé s'engagea dans l'avenue; il vint peu après s'arrêter devant le perron de marbre du château.

La portière s'ouvrit et dans la personne qui descendit du coupé Bertlie reconnut tout de suite celui qu'elle attendait.

C'était M. Desaubiers, le président du tribunal.

Quelques minutes après, il montait au premier étage, remellait sa carte à Jobic et était immédiatement introduit chez M'" Gautier.

Celle-ci s'empressa à sa rencontre et lui présenta la main avec un gracieux abandon.

Puis elle lui indiqua un fauteuil et prit place à ses cotés.

— Combien je vous suis reconnaissante: dit-elle d'une voix qui tremblait.

— Et de quoi donc? fit M. Desaubiers ; vous avez un conseil à me demander ; je suis l'ami de votre famille; n'est-il pas naturel que je me rende à votre appel?

— Je ne dis pas non, monsieur; et je comptais bien que vous ne refuseriez pas de me rendre le service que je sollicitais de votre bienveillance... Mais, tout de même, je tiens à vous remercier du plus profond de mon cœur...

— De quoi s'agit-il donc, mon enfant?

— Ne vous en doulez-vous pas un peu?

— Peut-être. Mais j'ai quelque raison de désirer que vous vous expliquiez vous-niriiie.

■ — Vous le voulez?

— Je vous en prie.

— Ah! c'est que je suis bien malheureuse !

— Vous!... Et à quel propos?

— Ignorez- vous ce qui s'est passé?

— La rupture de votre mariage avec M. Paul Didier...

— Vous en connaissez les causes?

— Je les connais en effet; mais il n'y a rien là qui puisse vous atteindre. Vous avez repris votre liberté, et vous trouverez vingt partis (jui vous consoleront lie la contrariété que vous avez éprouvée.

— C'est possible, si les choses s'étaient arrêtées là.

«70 LA FIIJ.E DKS CAMELOTS

— Que poiivez-vous avoir à roilouter?

-- Vous n'ii^'norez pas cepomlaiit que ce Pierre Gilbert est au pays.

— Que vous importe?

— Avec son fils.

— Quoi de plus correct?

— Mais on prétend qu'il veut saisir la justice, soulever de nouveaux scandales, que sais-jc?

— Eh! qui pourrait le trouver mauvais? C'est leur honneur à tous deux que Pierre Gilbert reut défendre, Paul Didier ne peut que s'associera une œuvre de réhabilitation à laquelle il est si étroitement intéressé.

— Et si le bruit qu'ils vont faire ne tournait qu'à leur confusion?

— Cela ne regarderait qu'eux et les rares amis qui leur sont restés fidèles; mais nous n'en sommes pas là et je suis heureux de pouvoir vous rassurer tout au moins sur ce point, qui parait vous inquiéter.

— Vous croyez à l'innocence de Pierre Gilbert?

— - J'v rrois.

C'est M. Paul Didier qui vous l'a dit? Il vous a trompé.

— Tout au plus se serait-il trompé lui-même.

— Monsieur!

— Paul est la franchise et la loyauté mêmes!... Il n'aurait pas reparu à Morlaix, si les documents qu'il allait consulter lui avaient prouvé que son père était coupable.

— ■ Qu'aurait-il fait?

— Il se serait tué!...

Il y eut un silence.

Berlhc avait pris sa tête dans ses mains et un sanglot soulevait sa poitrine. M. Desaubiers poursuivit :

— Du reste, je vous répète que vous n'avez plus rien à redouter de ce côté; car ce matin j'ai vu Paul Didier.

— Ah ! fit Berthe en relevant le front.

— Je tenais à le voir avant de venir à Lesquiffiou.

— Que vous a-t-il dit?

-— Paul n'a plus qu'une pensée, qu'un but : je vous l'ai fait connallro.

— Et il espère?...

— C'est mieux qu'une espérance, c'est une certitude.

— Oh! j'en serai heureuse.

— Il a bien soulTcrt, le ciel lui doit cette réparation; quand elle viendra, il ne se plaindra pas qu'elle ait lardé si longtemps.

Berthe avait levé les yeux et, anxieuse, elle semblait vouloir interroger le magistrat.

— Mais enfin, dit-elle au bout d'un instant, comment cet épouvantable méprise a-t-elle pu se produire? De pareilles erreurs sont donc possibles?

— Malheureusement, répondit M. Desaubiers, la justice humaine n"est pas infaillible; et il est arrivé quelquef is qu'elle a frappé des innocents. Toutefois, dans le cas dont il s'agit, l'erreur était presque excusable : le prévenu avait fui ; tout l'accusait, et aucune voix ne s'est élevée pour le défendre ! Un homme seul aurait pu le sauver... et celui-là n'a rien dit.

— Pourquoi?

— On a tout lieu de supposer qu'il espérait ainsi détourner des soupçons qui se fussent porté? sur lui-même.

— Cela est, indigne; et je comprends que l'on se montre sans pitié pour un pareil misérable.

— ■ N'est-ce pas?

— Et il y a longtemps que ce vol a été commis?

— Près de vingt ans.

— A Montpellier?

— Précisément.

— Et le nom? le nom du misérable''

— Il s'appelle Giral.

— Vous le connaissez?

— Non, pas encore. Mais les recherches se poursuivent avec activité; on est convaincu (]uc cet homme a changé de nom, tout porte à croire qu'il habile la Bretagne et les investigations commencées ne peuvent manquer d'aboutir prochainement à la découverte du véritable coupable.

Berthe resta un moment silencieuse et pensive.

Puis, secouant le front, elle adressa un regard reconnaissant au magistrat.

— Je vous remercie encore une fois, monsieur, dit-elle, et croyez que je fais des vœux bien sincères pour que justice soit enfin rendue au malheureux qui a été si éprouvé.

— C'est de Pierre Gilbert que vous voulez parler?

— Sans doute.

— N'aurez-vous pas une bonne parole pour Paul Didier?

— Que puis-je autre chose?

— Un mol de vous suffirait à guérir la blessure que vous lui avez faite. Berthe ne répondit pas: elle avait baissé les yeux et com[irimait sa poitrine

de ses deux mains.

M. Desaubiers insista.

— Noms m'avez appelé, dit-il, pour me demander conseil.

— C'est vrai.

872 LA riLI.E DF.S CAMKI.OTS

Eh hicn! voulez-vous (jue je vous dise ce que je ferais, si j'étais à votre

place?

— Que feriez-vous?

— Je vais revoir Paul... ce soir ou demain... Ne pouvez-vous pas m'autoriser à lui raconter notre entretien et à l'assurer que vous ne le repousseriez pas, s'il se présentait un jour à Lesquiffiou?

— Ah! que me conseillez-vous... Moi ! lerecevoir !... Jamais!

— Vous refusez ?

— Oui, monsieur... N'insistez pas, je vous en conjure... car entre lui et moi tout esllini désormais! Seulement j'ai été injuste, comme vous le disiez; j'ai cédé trop facilement à un premier emportement, j'ai blessé M. Paul Didier profondément et je tiens à ce qu'il sache que je me repens ; que, mieux éclairée aujourd'hui, je sais faire à chacun sa part de responsabilité, et que, du fond du cœur, je lui pardonne le mal qu'il m'a fait!...

— Alors, c'est tout ce que vous voulez faire? dit M. Desaubiers en se levant.

— C'est tout, oui ! répondit Berthe d'une voix faible.

— Eh bien! je le lui dirai.

— Merci.

Et Berthe tendit sa main au magistrat qui la garda quelques secondes.

— Chère enfant, ajouta-t-il d'un ton pénétrant, mon âge me permet de vous tenir un langage qui serait déplacé sur d'autres lèvres : vous êtes jeune; la vie vous réserve encore bien des surprises, peut-être même bien des épreuves... Vous avez tort de n'écouter que votre orgueil et de vous retenir sur la pente d'indulgence et de pardon où vous êtes engagée. Vous pourriez un jour vous repentir de celte attitude où je vois encore plus de fierté que de sincérité; et qui sait si alors il ne sera pas trop tard?

— Trop tard ? fit Berthe en cherchant à comprendre.

— Je n'ai pas le droit de m'expliquer davantage et je vais me retirer. Mais en partant laissez-moi vous exprimer le regret que j'éprouve de n'avoir pas réussi à provoquer en vous un meilleur mouvement.

— Voilà que vous m'effrayez maintenant.

— BéHéchissez encore, et, croyez-moi, si vous devez prendre une résolution nouvelle, ne consultez que votre cœur, c'est le plus sage conseiller en qui vous puissiez avoir confiance.

Et, sur ces mots, M. Desaubiers s'éloigna à pas lents et comme à regret.

Berthe l'accompagna jusqu'à la porte, et quand il eut disparu elle all;i s'accouder à la fenêtre.

Elle y resta dix minutes au moins, l'àme pleine de mystérieuses appréhensions, soucieuse, préoccupée, inquiète même des dernières paroles du magistrat, qui résonnaient encore à son oreille avec une intonation de paternelle menace.

11 s'aiipelail? — Giral ! rctiondit Foiitenelte. (P. 8S0.

Mais de quoi pouvail-i'lit' iHrp menacée?

Ce n'était donc pa>lini?

Qu'avait-elic à craindre encore?

Malgré elle, sans savoir pourquoi, elle se prenait à frissonner.

Et comme, à ce moment, la porte de sa chambre s'ouvrit, elle se retourna vivement et courut se précipilei' dans les bras de son [lère (ju'elle aperçut sur lo seuil.

LFV. 110. — PII tlllB ZACCONE. — LA FILl.E DES CAMBl.OTi. — ÉD. J. ROUPF Er C'". UV. 110

874 L.\ VlLlAi DES CAMELOTS

— Mon père! mon père! s'éma-t-L^IIe, venez, veaezf j'ai tant besoin- de vous Tffltrî

M. Gautier serra teadrement sa fiHe contre sa poitrine e( la contoni[ila avec un triste sourire.

— Qu'as-tu donc, chère Bertlie, répond it-ii d'un ton caressant, et d'où te viennent ces nouvelles tortures ?

— Si vous saviez! balbutia la pauvre enfant.

— Que se passe-t-ii?

— M. Desaubiers me quitte à l'instant.

— On me l'avait dit ; et Je suis curieux, d'apprendre le motif de sa visite.

— C'esî moi qui l'avait prié de venir.

— Toi!

— Je voulais lui parler.

— A quel propos?

— A propos de M. Paal Didier.

— Tu as en tort.

— IN'oa, mon père ; car à cette heure je sais la vérité, et l'e suis bien heareuse de la connaître.

- — Que t'a donc appris M. Desaubiers ?

— D m'a assuré que Pierre Gilbert est innocent.

— De qui le tient-il?

— De Paul.

— Ce n'est pas la première fois qn"ane pareille assertion se produit.

— - Cette fois ils ont des preuves ; le crime imputé à Pierre Gilbert a été commis par un autre I

— ToHJonrs le même mensonge !

— Cependant M. Desanbiers...

— Eh! ce cher président porte un très vif intérêt au jeune avocat, nous ne l'ignorons pas; son amitié le rend crédule.

— Vous croyez?

— Vois ce qui se passe en toi-même : hier, tu ne voulais plus entendre parler de cette affaire maudite, et aujourd'hui te voilà redevenue confiante et faible. Ah! ce Paul Didier est un habile personnage et il réussira à t'abuser comme il a abusé son président — Non ! non! crois-moi, mon enfant, tout cela ne vaut pas qu'on s'y arrête, et, je le répète, il n'y a là qu'imposture et mensonge !

Berthe sembla approuver d'un signe de tête.

— Après tout, dit-elle, vous avez peut-être raison, et le plus sa^e est d'attendre. S'ils ont des preuves, il les produiront, et nous ne pouvons tarder à être lixés.

M. Gautier fit un mouvement.

^ Que comptent-ils donc faire? interrogea-t-il anxieux.

— Ils n'ont pas deux partis à prendre.

— Quel est celui qu'ils choisissent ?

— Celui qae vous prendriez vous-même, si vous étiez à leur place. — Pierre Gilbert a été condamné et, puisqu'il prétend qu'il est innocent, il va demander la revision de son procès.

— Soit! repartit M. Gautier avec vivacité ; mais la satisfaction qu'il obtiendra ne pourra être qu'incomplète tant qu'il ne désignera pas le véritable coupable.

— Eh bien! il le désignera.

— Il le connaît donc?

— Tout au moins il connaît son nom.

— Ah!

— Le vol a été commis, il y a une vingtaine d'années, à Montpellier.

— Je sais cela; mais le nom de celui qu'il accuse, on le l'a dit?

— Sans doute.

— Et il s'appelait?

— Giral!

M. Gautier eut comme un spasme à celte réponse, et porta ses deux mains à son front.

11 s'assit pour ne pas tomber.

— Qn'âvez-vous? s'écria Berthe épouvantée.

— Lai.<so-moi I balbutia le malheureux.

— Votre main est glacée.

— Oui, toutes ces émotions me brisent. Si celte silualion se prolonge, elle me tuera!

— Mon père!

— Il faut en finir.

— Que voulez-vous que je fasse? Dites-le-moi et j'obéirai. M. Gautier pressa ses tempes avec force et secoua la tête.

— Écoute, reprit-il presque aussitM: pour ton repos, pour le mien au^si, il n'y a plus qu'une issue possible à l'impasse où cette misérable aventure nous a acculés.

- Laf|uelle?

— Il faut partir,

— Que dites-vous ?

- Nous éloigner, au moins pourquebiue temps. Notre présence ici alinionle

LA l'ILLE DliS CAMIÎLOTS

la malignité publique, et tant que nous resteront en Bretagne nous serons le point de mire de toutes les médisances et des plus odieuses calomnies.

— Où irons-nous?

— Où tu voudras... pour un temps que tu limiteras toi-môme.

— Vous croyez que ce départ, qui ressemblera à une fuite, fera cesser les commentaires?

— J'en suis sûr! Quand nous reviendrons, tout sera apaisé; Pierre Gilbert aura tjuitté Morlaix avec son fds, et nul ne pensera plus à eux.

Berthe était devenue rêveuse... Depuis un moment, elle observait son père avec une poignante attention; elle était frappée de l'effrayante altération de ses traits. Elle en eut presque pitié.

— Je ferai ce (jue vous voudrez, répondit-elle d'une voix lente. — ■ Tu consens à partir?

— Je n'ai rien qui me retienne ici.

— Demain, alors?

— Demain, si vous le désirez.

— A la bonne heure! dit M. Gautier dont le visage s'illumina. Tu es ma fdle adorée; et il me semble que jamais je ne t'ai tant aimée!... Ah ! je vais être heureux, et tu seras heureuse aussi, toi, de te distraire des idées tristes au milieu desquelles tu vis depuis quelque temps. Ainsi, c'est convenu?

— Oui, cher père!

— Demain?

— Demain!...

M. Gautier ne se possédait pas de joie. Il baisa à plusieurs reprises les beaux yeux de Berthe, et il se dirigeait v°rs la porte, quand Jobic entra.

— Qu'y a-t-il? demanda Berthe.

— C'est M. de Fontenelte, dit la petite sauvage.

— Que veut-il?

— Il demande à parler à monsieur.

M. Gautier se tourna vivement vers sa fdle.

— Je ne veux pas le voir en ce moment, dit-il; reçois-le à ma place; excuse-moi près de lui ; fais-lui part de la résolution que nous venons de prendre et annonce-lui qu'avant notre départ nous aurons à causer sérieusement

Et sans attendre la réponse de Berthe il s'éloigna à pas rapides.

Berthe resta un moment indécise.

Elle ne comprenait rien à l'agitation de son père... surtout à l'émotion qu'il avait éprouvée quand elle avait prononcé le nom de Giral !

Était-il possible qu'il le connût? Vaguement, elle se rappelait avoir entendu ce nom. Mais à quelle époque et en quelles circonstances? Elle ne s'en souvenait plus!

Son père avait dû habiter Montpellier. 11 y avait bien longtemps de cela... puisqu'elle n'était pas née; et, chose bizarre, jamais son père ne parlait de son séjour dans cette ville.

Pourquoi?

Berthe n'avait pas connu sa mère, qui était morte en lui donnant le jour.

Dans son enfance, elle était fort gâtée par son père, et la tendre atTection dont il l'entourait lui avait suffi... Elle-même ne parlait jamais de la pauvre mère qui n'était plus...

De sorte qu'elle était devenue une belle et grande jeune tille sans qu'elle eût songé à questionner son père sur le passé.

Seulement, ce qu'elle se rappelait, notamment depuis quelques mois, c"est que son père était souvent triste, sombre même...

Une fois ou deux, elle s'était inquiétée, et l'avait interrogé; toujours il évitait de répondre.

D'où venait cette réserve? k quelle cause mystérieuse attribuer la morne tristesse qui parfois assombrissait son front ?

Tout à l'heure encore, quelle explication naturelle donner à l'attitude qu'il avait prise quand sa fille lui avait parlé de Montpellier et de Giral?

Cependant Jobic était restée debout près de la porte, et elle altenduit que sa jeune maîtresse fut revenue à elle et qu'elle lui donnât un nouvel ordre.

Berthe n'y pensait déjà plus.

Quand elle l'aperçut, elle marcha vivement vers l'enfant.

— Ah! c'est toi? dit-elle, chassant les préoccupations qui l'obsédaient; eh bien, que vou\-lu?

— C'est M. de Fontenette... répondit la petite Jobic.

— 11 attend?

— Je l'ai fait entrer au salon.

— Eh bien, dis-lui que je vais aller le trouver; et je te ferai appeler dès que j aurai besoin de toi.

Jobic s'éloigna sur cet ordre; et peu après Berthe se rendait au salon. Elle était tout à fait remise.

Le vicomte s'était levé à sa vue; Berthe lui indi(|ua un siège, et ils s'assirent.

— Vous voulez voir mon père, dit la jeune lilled'un ton assuré; je le quitte & l'instant; il est fort occupé à cette heure ; il m'a chargé de l'excuser.

Le vicomte s'inclina.

— Je bénis le hasard de celle bonne fortune, répondit-il en souriant ; elle m'est d'autant plus précieuse que si je désirais parler à M. Gautier, c'est de vous qu'il devait être question, et que, en vérité, je préfère recevoir de vous-même les réponses aux questions que je comptais lui adresser.

878 LA FU.I.E DES CAMlif-OTS

— De quoi s'agil-il donc? demanda Berthe un peu hypocritement, car elle connaissail bien, et depuis longtemps, les iiilenlions du jeune vicomte.

— Eh ! de quelle préoccupation puis-jc être tourmenté, répiiqua-t-il, si ce n'est de l'état de votre esprit, et -de celui de votre cœur. Vous n'ignorez pas mademoiselle, l'amour que je vous ai voué ; je n'ai jamais rêvé d'autre bonheur que celui de devenir votre époux; et je me suis assuré à plusieurs reprises que ma demande était agréée par votre pire. Ce n'est pas la première fois non plus que je vous entretiens à ce sujet, et vous avez pu constater avec quelle discrétion résignée je me suis retiré, quand j'ai dû comprendre que vous vouliez être à un autre. Mais aujourd'hui la situation est bien modifiée, et puisque l'occasion se présente où je puis vous parler seule, permettez-moi d'en profiter pour vous demander, maintenant que vous avez repris possession de vous-même, si je dois espérer que vous me serez plus favorable et que vous ferez un meilleur accueil à ma recherche.

Berthe resta quelques secondes silencieuse ; puis, relevant son regard un peu confus :

— Je sais que vous m'aimez, répondit-elle, et je n"ai pu qu'être flattée de la demande que vous avez adressée naguère à mon père. Mais à cette époque j'avais fait un autre rêve, et vous avez compris que mon cœur était à un autre! Depuis, il est vrai, de douloureux événements se sont accomplis, et j'ai dû renoncer au bonheur que je m'étais promis ! j'en ai cruellement souffert ; la blessure a été profonde, et je ne sais si elle se cicatrisera jamais. Un moment, j'ai été excessive et peut-être injuste ; j'ai exagéré mon irritation jusqu'à la prendre pour de la haine. Cela n'a pas tenu ; et aujourd'hui je crois qu'il me faudra bien du temps pour oublier ! Voilà le véritable état de mon cœur, monsieur le vicomte, et dans cet aveu que je vous fais vous pouvez voir une preuve de la vive sympahier que m'inspire votre caractère.

— ^lais vous me repoussez toujours! repartit Fontenette; vous me défendez d'espérer!

— Je n'ai pas dit cela.

— Eh! quel autre sens donner à vos paroles? Berthe eut un triste sourire.

— Vous voulez que je m'engage, reprit-elle aussitôt ; je n'ose pas le faire encore ! Ne me pressez pas... Consentez à êtremon ami; donnez à mon esprit le temps de s'apaiser... Soyez patient, et croyez que vous n'aurez pas à regretter de m'avoir donné ce nouveau témoignage de confiance.

— Vous le voulez?

— Je vous en prie.

— Ah ! si vous saviez comme je vous aime!

— Je ne l'ignore pas.

LA FlLLt DES CAMEIOTS

— Et quels beaux rêves j'avais formés moi-même. Voulez-vous que je vous dise ce que j'ai fait déjà?

— • Qu'est-ce donc?

— C'est insensé peut-être, mais cela m'a rendu si heureux! — • Expliquez- vous...

Le vicomte se rapprocha et, après avoir hésité et rougi :

— Oh 1 il y a quelque temps de cela, reprit-il ; il n'était pas encore quc-lioa de Paul Didier, et je pouvais espérer qu'un jour prochain je deviendrais \uîro époux.

— Eh bien?

— Je ne songeais plus à antre chose, je ne rivais plus que dans l'espoir de cette union, et je m'ingéniais à rechercher tout ce qui poun-ait vous plaire et vous toucher. Alors...

— Qu'avez-vous fait?

— On m'avait appris qu'il y avait à vendre une propriiH'' dans laquelle vous étiez née.

— Moi! fit Berthe étonnée... et où se trouve cette propriété?

— Près de Montpellier.

• — Vous vous trompez!

— Oh! j'en suis sûr!

— Mon père me l'aurait dit... et il ne m'en a jamais parlé.

— Cela se comprend.

— 11 ne voulait pas vous rappeler une éiioque de sa vie où il a été très malheureux.

— Lui! A quel propos?

— J'ai peut-être tort de parler comme je le fais.

— Non, continuez, je vous en prie ! je veux tout savoir. Pauvre père! il a été malheureux! et je l'ignorais! Ah! j'ai droit de tout connaître pour mieux apprécier ce que je lui dois ! Que s'est-il donc passé.

— Un désastre?

— Mon Dieu !

— Une catastrophe à la suite de laquelle votre mère est morte en vous donnant le jour.

— Ma mère! Ah! je suis bien ingrate, tenez; car jamais je n'ai questionné mon père. J'étais si heureuse, on m'entourait de tant de soins et de tendresse, (|ue je ne songeais qu'au présent. J'étais loin de me douter qu'il y eût un pareil luallii'ur dans le passé.

— C'est ce qui a déterminé M. Gautier à agir ainsi (piil l'a fait. —- En elTct... Cela doit être.

— Il a voulu éloigner de vous ces cruels souvenirs, et même pour écarter plus sûrement des indiscrétions qui vous auraient été pénibles depuis cette époque, il a changé de nom!

Berthe tressaillit et se sentit devenir paie.

Elle enveloppa le vicomte d'un regard soupi'onneux ; un moment, elle crut qu'il cachait une arrière-pensée.

Mais elle se trompait : Fonlenette était sincère ; il ne voyait pas plus loin que ce qu'il disait et il n'avait aucune raison de dissimuler.

— Changé de nom ! dit-elle au bout de quelques secondes ; voilà qui est bizarre. Et il y a longtemps que la catastrophe dont vous parlez a eu lieu?

— Une vingtaine d'années environ, répondit le vicomte.

— Vingt ans ! et vous avez bien dit, n'est-ce pas, que mon père habitait Montpellier?

— Parfaitement.

— Mais cette catastrophe, qu'était-ce donc?

— Un vol.

— Conside'rable?

— Un million.

--- Mon père était banquier?

— Banquier, c'est cela.

— Enfin, quel nom portait-il à cette époque?

Le vicomte allait r.!'pondre, mais il venait de lever les yeux, et la parole resta suspendue à ses lèvres, tant il fut frappé de l'étrange attitude de Berthe.

Jamais il ne l'avait vue ainsi.

Elle était livide, ses deux mains comprimaient sa poitrine comme si elle eût eu peur qu'elle n'éclatât, et une flamme sinistre brûlait son regard.

— Ah! qu'avez-vous de grâce! s'écria-t-il presque effrayé. Berthe eut un sourire contraint.

— Eh! que voulez-vous que j'aie? répliqua-t-elle d'un ton nerveux: n'esl-il pas naturel que je prenne un grand intérêt à ce que vous m'apprenez?

— Vous voilà toute pâle; si vous le vouliez, nous remettrions à demain cet entretien.

Berthe eut un mouvement d'impatience.

— Je le veux bien! répondit-elle; seulement, avant que vous vous éloigniez, j'attends que vous me disiez le nom que portait mon père quand il habitait Montpellier.

— C'est trop juste! dit le vicomte en se levant.

— Donc, à cette époque il s'appelait?...

— Giral! répondit Fontenette.

Et, saluant la jeune fille, il gagna la porte et disparut.

■ \^JÎ:^!^3i !• •

LA FILLE DES CAMIiLOTS

Le vicomte avait à peine disparu que Berthe rentra précipitamment dans sa chambre et alla se jeter éperdue suj- sa chaise longue.

Un sentiment nouveau, puissant, inattendu, la prenait dans toutsonétre.

Que fallait-il croire et quelle foi ajouter à la révélation qui venait do lui être faite?

Girai: Son père avait habité Montpellier sous ce nom auquel s'attachait une épouvantable suspicion !

Qu y avait-il de vrai dans ce qu'on lui avait dit. et comment faire la lumière sur ces effroyables ténèbres ?

Elle ne savait plus ou s'arrêter, ni que penser.

Et elle avait peuri

C'était quelque chose de vague et d'intense à la fois... Par moments, elle se demandait si elle n'allait pas devenir folie. Sa pensée lui échappait... elle avait comme un voih'. sur ses yeux et sur son esprit!

Son père '.... Ce p""-e excellent et tecdre quelle avait toujours connu probe et austère, et qu'elle adorait du plus p:-.:find de son cœur!... Quel mystère y avait-il donc dans son passé. • pourquoi cachail-il son vrai nom sous celui de Gautier?

.\ qui demander la vérité? Comment prier Dieu pour qu'il l'éclairàt

Elle resta une heure au moins dans cette attitude, en proie à un désordre inouï.

Enfin elle se leva.

In bruit s'était l'ait entendre dans la pièce voisine; elle y courut. Juhic était là, et Berthe eut un mouvement d'humeur en la voyant.

— Que fais-tu ici? dit-elle d'un accent brusque; je ne l'ai pas appelée cependant.

— Mais, mademoiselle... balbutia la petite sauvage.

— Va-t'en!

— Maderuoisriie nie reiiMiic?

— Oui.

-- MadeiiK.isfIle est soulTrante. . . Je lai entendue pleurer, et je .suis venue... Si vous voulez, je m'en irai.

Hertlie ne répondit pas.

Elle avait marché vers la fenêtre qu'elle ouvrit, el l'.nir du dehors, en la frappant au visage, ramena un p.u île calme dans son esprit.

884 LA KILLE DES CAMKKOTS

Le crépuscule tombait, envelop[ianl le [larc d'une buée transparente; quelques lourds nuages couraient dans le ciel; au foml, le disiiue rouge de la lune sortait lentement de l'horizon.

Rerthe plongea son regard sous les arbres, et respira avec une sorte d'ivresse l'air liéde qui baisait ses lèvres.

Puis, saisie d'un désir nouveau, elle se tourna vers Jobic :

— Ma mante! mon voile! ordonna-t-elle d'un ton saccadé.

— Mademoiselle va sortir? fit Jobic étonnée, tout en obéissant. ■ — Je sors... oui...

— Seule?

— Non. Suis-moi.

— Où irons-nous?

— Je ne sais... Viens!... L'atmosplière de celte chambre m'étouffe... J"ai besoin de respirer... partons!

Et, prenant les devants, elle descendit dans le parc.

Pendant les premières .minutes, elle marcha d'un pas rapide et heurté, et eut bientôt atteint une petite porte pratiquée dans le mur de clôture.

Elle en poussa vivement le verrou, ouvrit la porte et se trouva presque aussitôt eu pleine campagne.

— Mademoiselle ne craint pas d'avoir peur? dit Jobic en voyant sa maîtresse s'aventurer à travers champs.

Berthe haussa les épaules.

— Est-ce que tu as ^jeur. toi? dit-elle d'un ton ironique.

— Oh! moi, c'est bien dilïérent! répondit Jobic avec un ricanement; j'ai passé ma vie dans les champs; je connais tous les sentiers, etj'ai dormi bien des nuils comme les muions de paille! mais mademoiselle...

— Qu'ai-je à craindre?

- — On ne sait pas.

— Crois-tu donc' qu'il y ait des voleurs dans le pays ?

Et Berthe mit à prononcer ces mots un accent qui frappa la petite sauvage.

Elle ne releva pas le propos.

Du reste sa maîtresse ne s'était pas arrêtée ; elle poursuivait sa route.

Cela dura près d'une demi-heure, au bout de laquelle elle suspendit enfin sa marche.

La nuit était venue peu à peu ; la lune était tout à fait sortie de l'horizon, et il régnait de toutes parts un calme qui invitait à la rêverie.

Berthe s'assit sur un tertre de gazon, et Jobic prit place à quelques pas derrière elle.

L'endroit où elles s'étaient arrêtées était jnirliculièrement saisissant.

Devant elles, la campagne s'étendait, tantôt monlueusc, tantôt plane.

baignée de brume, que déchirait de loin en loin la pointe aiguë de quelque clocher, et présentant des perspectives infinies où le regard s'oubliait émerveillé et comme fasciné.

Le silence était profond; de temps à autre seulement, l'aboiement prolongé des chiens de ferme, ou le chant monotone et lent d'un pâtre attardé qui ramenait ses bestiaux à Tétahle.

De pareils spectacles n'étaient pas familiers à Berthe; elle en fut saisie plus qu'elle ne s'y attendait, et demeura longtemps délicieusement émue, remuée jusqu'au fond de l'âme par le charme qui se dégageait de ce tableau.

Il lui semblait que la tempête soulevée dans son cœur s'apaisait, et que le repos qu'elle goûtait lui venait de Dieu même.

— Ce serait le bonheur! murmura-t-elle à un moment, répondant à un désir mystérieux qui s'emparait d'elle.

Et s'adressant à Jobic :

— C'est là que tu habites? ajouta-t-elle.

Jobic indiqua une petite ferme flanquée d'un bouquet d'arbres, à quelque distance.

— De ce côté, mademoiselle, répondit-elle, là-bas où vous voyez une maison blanche ; la lune y donne précisément. .\ gauche, c'est le verger; à droite, retable; et, devant, celte place unie qui miroite, c'est l'aire où l'on bat le blé après la moisson.

— Tu as été élevée là?

— J'y ai passé iiien près de quinze années.

— Et tu ne regrettes pas la vie que tu y menais?

— Je ne regretterai rien tant que mademoiselle voiulra bien me garder.

— Mais je te garderai toujours.

— Alors je n'ai pas autre chose à désirer.

Il y eut un silence; Jobic songeait; elle reprit peu après :

— Ah! ce n'est pas que la vie y soit toujours facile; on travaillait dur, par le vent, la pluie, la neige aussi. On se levait avant le jour et l'on se couchait, le soir, avec un morceau de pain noir pour souper; mais, c'est égal, on était heureux tout de même, et le moindre rayon de soleil faisait tout oublier. Et puis, aujourd'hui, mon frère aîné est au service, sur la Sémillante, et il délègue quinze francs par mois; j'envoie, moi aussi, mes gages aux vieux parents, si bien que leur dernier enfant, qui va sur ses dix ans, songe déjà qu'un jour il pourra être curé! Et puis il y a encore d'autres ressources.

— Lesquelles? fit Berthe ipii |)renait plaisir à écouter la petite sauvage.

— Depuis quelque temps ou a loué une des deux chambres du premier.

— A qui?

— Je ne sais pas, mais c'est encore quoli|ues écus tous les mois.

886 LA FILLE DES CAMiaOTS

— En eiïft.

— Aussi la mère est bien contente.

— Tu ne m'avais ])as pai'ié de cela.

— Je ne l'ai appris que d'hier. Demain je demanderai le nom et je le dirai à mademoiselle.

La conversation cessa; mais ce ne fut pas pour longtemps. Presque aussitôt Jobic se leva.

Le temps s'était subitement couvert, comme il ari'ive souvent sur la côte: quelques gouttes de pluie commençaient à tomber.

■ — Un grain ! dit Jobic en regardant les nuages; nous allons être mouillées. Berthe s'était levée aussitôt.

— Qu'allons-nous faire? interrogea-t-elle ; retournons à Lesquiflîou.

— Obi nous en sommes trop loin, et le grain vient vite... Tenez! sentezvous cette risée de vent? C'est de l'orage.

— Cependant... dit Berthe.

— J'ai une idée, interrompit Jobic; nous sommes à un tout petit kilomètre de la ferme et le plus sage est, je crois, d'aller nous y réfugier. Nous pourrons y rester tant que nous voudrons, et le père nous reconduira, une fois le grain passé. Mademoiselle veut-elle?

— L le faut bien.

— Eh bien, hâtons-nous! ne perdons pas une minute, car nous serions trempées avant que d'arriver.

De larges gouttes de pluie tombaient maintenant avec un brait sonore; Berthe serra sa mante contre sa taille et ramena son voile sur ses ciieveux.

Elles partirent.

Le vent soufflait avec violence au détour des sentiers ; l'obscurité était devenue épaisse, et Berthe n'eût pu faire dix pas, si Jobic ne l'avait guidée cl soutenue.

Elle lui avait pris le bras, et toutes deux, l'une contre l'autre, elles se mirent à marcher précipitamment.

Heureusement, la ferme n'était pas fort éloignée ; en moins de dix minutes elles l'eurent atteinte.

H était temps.

Car à peine eurent-elles passé le seuil de la porte que le nuage creva et que la pluie, chassée par un coup de vent violent, vint frapper, avec un bruit de grèlc, sur le toit et contre les vitres.

Berthe fut reçue par les braves gens de la ferme avec les marques de la reconnaissance la plus touchante, et le père et la mère de Jobic s'empressèrent autour d'elle.

Mais Jobic. qui vit bien tout de suite (jue ces t'''moignages, si sincères qu'ils

fussent, ne pouvaient que uOner ?a jeune maîtresse, se hâta d'y couper court en lui proposant de monter au premier étage et d'aller prendre possession de sa propre chamhre qui. depuis son départ, était restée inoccupée.

Bertlie accepta et, immédiatement, elles quittèrent le rez-de-chaussée pour se réfugier dans la chambre de Jobic

La tourmente continuait; mais sa violence même donnait lieu de présagvr qu'elle serait de courte duré*.

Berthe s'assit près de la fenêtre et attendit.

C'était une diversion; elle l'acceptait avec joie et s'applaudissait d'échapper ainsi, au moins pour quelques instants, à l'horrible obsession dont elle était tourmentée.

Joliic s'était placée devant elle ; heureuse de voir sa maîtresse chez elle, dans sa petite chambre, elle la conlemplait avec une tendre et respectueuse admiration.

Berthe se prit à sourire.

— Eh ! que fais-tu là? dit-elle avec un doux enjouement ; il y a longtemps ipic lu n'avais vu tes parents; ils te sauront gré d'aller les retrouver.

— Mademoiselle veut bien m'y autoriser? dit Johic. - Mais certainement.

-^ .\lors, je descends...

--- Va, val et ne te presse pas trop de revenir... Je suis fort bien ici; ton père nous accomiiagnera au château, dès que le grain sera passé; nous n'avons donc rien à craindre et je puis attendre.

Jobic s'éloigna aussitôt, et Berthe resta seule.

Un bon (juart d'tieure se passa...

La pluie avait cessé; le vent ne soufllait plus; les nuages noirs s'étaient massés au fond de l'horizon, et le ciel avait repris toute sa sérénité...

Berthe ouvrit la fenêtre et [irésenla ses lèvres à l'air rafraîchi.

Maintenant rien ne la retenait plus et elle pouvait reloui'ner h Lesquiflioii.

Elle allait ipiitter la fenêtre et se disposait à la fermer, juand tout à coup un frisson la prit par tout le corps...

.\ cent pas environ, l'Ile venait d'a[H'rcevoir un homme qui s'élail arrèl '• e! sendilait iiésiter à avancer.

La lune l'rclairait en plein coi'ps, et elle ne fui pas dix secondes à le rcconnaîti'c.

C'élail l'aul Didier!

(hir f,ii>ail-il la, à cette heure?

Il l'avait doue .suivie? (Jiie lui voulait-iJ encore?

Tdiilc sa c«lèrc se réveilla... et sa poitrine se souleva d'indignation.

Elli' s'arraiha (h^ la feur'ire cl aiiiu'la Jobic.

Celle-ci accourut et, sans trop savoir ce qu'elle faisait, elle prit les mains de sa jeune maîtresse.

— Mademoiselle, dit-elle iialetante, il faut |iarlirà l'instant.

— Pourquoi? demanda Herthe surprise.

— Si vous saviez ce ijue je viens d'appremlre !

— Qu'est-ce donc?

— Ce locataire dont jevous ai parlé tout à l'heure...

— Eh bien ?

— Je l'ai trouvé en bas.

— Qu'importe!

— ■ Ah! c'est que vous ignorez qui il est!

— Qui est-il?

— Le père I . . .

— Pierre Gilbert?...

— • Oui, lui! Comprenez-vous? il ne faut pas que vous le rencontriez!

— Tu as raison.

— Venez! venez! L'entendez-vous, il monte; il va entrer dans cette chambre qui est à côté et qui n'est séparée de celle où nous sommes ((ue par une mince cloison.

— Tu crois?

— Oh ! je connais cela. D'ailleurs, tout à l'heure, il a dit que son fds va venir... M. Paul... et tenez! écoutez... c'est lui... S'il vous savait ici...

— 11 ne le saura pas.

— Ah ! venez, je vous en conjure !

Berlhe ne répondit pas, mais elle marcha rapidement vers la table oij brûlait le maigre suif qui éclairait la chambre et éteignit la chandelle d'un souffle ardent et oppressé.

Puis saisissant le bras de Jobic :

— Va! dit-elle à voix basse, je veux être seule... Quand Paul Didier se sera éloigné, tu viendras me retrouver, et nous partirons.

Jobic ne fil plus d'objection, et, doucement, sans bruit, elle gagna l'escalier et descendit au rez-de-chaussée. ^, ,

Berthe était restée dans l'ombre: pendant un moment elle n'entendit et ne vit plus rien.

Mais peu à peu son regard s'habitua à l'obscurité qui l'enveloppait, et bientôt elle remarqua qu'un vif rayon de lumière filtrait à travers les ais mal joints de la cloison.

il poussa l:i porl.' et entra ilaiis la ihamlire. (P. 891.

Elle se senlil altirs saisie d'un désir fou de voir!

Et, s'approchantde la cloison, elle jota un ré;:.-! ni dans la chambre comiguë.

Tout d'abord elle reconnut Pierre (Jilbert.

Il était assis à une table, le front dans la main, dans une attitude pensive et sombre.

A côté de lui, Paul se tenait debout, mélancolitiue et embarrassé, les yeux liaisscs, semblant attendre qu'on lui adressât la parole.

uv. 112. — pienRK /.\ccoyr.. — l* hi.i,k dks cvwKLOrs. — ko. j. rookf gr c". i.iv. 112

89(1 LA; l' IL LE DES CAMKLOTS

Ll's deux hommes se tuisaieiil. riialcmcnl ('mus, eliacuii lu'sii;inl h piirl<^le [iVitmiev.

BerLiic restait ello-mèrne rni[ipre de sliijHMir. ;

C'est à peine si elle reconnaissait Paul Didier, tant il ftait changé!

Ses traits portaient maintenant la morlelle empreinte d'un désespoir dont iiii devinait la profondeur, en dépit des elïorts qu'il faisait pour le dissimuler; son front avait la pâleur des marbres fum^raires; un rictus douloureux plissait sa lèvre contractée, et par instants, son œil se voilait de lai'mes qu'il se hâtait de dévorer.

C'était navrajit. Ou sentait de quelle douleur son cœur devait être déchiré!

Berthe porta ses deux mains à sa bouche pour étouffer un sanglot, et pour la première fois depuis bien des semaines elle en vint à penser que c'était par elle que ce malheureux avait tant souiîert, et que peut-être elle s'était trop hâtée de le mépriser et de le haïr.

Le haïr !

Etait-il donc bien vrai qu'elle le haït tant que cela? et eût-elle juré qu'à ce moment même il ne s'éveillait pas au fond de son cœur quelque regret d'uu passé perdu, mais inoubliaiile!

Tout à coup elle tressaillit.

Pierre Gilbert avait relevé la tête et il tendait la main vers son fils.

Ce dernier la saisit avac un cri de joie reconnaissante.

— Ah! mon père, mon père ! dît-il, subitement transfiguré. Pierre Gilbert eut un tiiste et doux sourire.

— Je t'ai parlé un peu durement ce matin, dit-il d'un ton grave, je te sais gré de ne m'en avoir pas gardé rancune et je te remercie d'être venu me trouver.

— ' Pardonnez-moi!

— Te pardonner? El quoi donc?

— J'ai réfléchi depuis... Ce matin, la pensée (}ue j'allais faire à Berthe l'horiible chagrin de dénoncer son. père à la justice m'avait semblé monstrueuse et je la repoussais avec épouvante; mais j'ai réfléchi, je le répète; je sais maintenant où est le devoir, et je le remplirai jusqu'au bout avec courage et sans défaillance.

— Je le crois, mon enfant. Mais après la terrible épreuve que tu viens de traverser peut-être ce devoir sera-l-il au-dessus de tes forces.

— Je l'accomplirai cependant, et j'y suis résolu!

— Je n'en doute pas, car je connais ton cœur; mais n'as-iu pas déjà assc. souffert, et ai-jc le droit d'accepter un pareil sacrifice?

■ — Ne craignez rien.

— Tu en mourras! , ;;

— Qu'importe!... D'ailleurs, ne suis-je pas déjà mort pour elle?... Ne

m'a-l-elle pas montré comment on oublie, comment on de\ient inditïérenf?

— Tn le veux?

— Laissez-moi faire.

— Tu es résolu?

— Je vous l'ai dit.

— Alors tu ne l'aimes plus?

Paul fit un mouvement et porta ses deux mains à son cœur.

— Oh! tu vois bien, s'écria Pierre Gilbert, tu ne réponds pa> I tu l'aimes toujours !...

Le jeune homme secoua la tête avec force.

— Eh bien! oui! oui! répliqua-t-il d'un ton plein de fièvre, je l'aime encore! cet amour qu'elle m'a inspiré, je le porterai en moi jusqu'à la mort!

— Pauvre enfant !

— S'il ne s'agissait que de mon honneur, je le lui aurais sacrifié sans regret, et elle n'aurait rien à redouter des révélations dont nos mains sont pleines. Mais c'est de votre honneur à vous qu'il est question; celui-là vous appartient tout entier, et j'y consacrerai tout ce qu'il me reste d'énergie et de force... .\près?... Eh bien, Dieu fera de moi ce qu'il voudra, et nul ne me reprochera la résolution que je prendrai.

— Tu te tueras !

— Si c'est ce parti auqui'l je m'arrête, je suis -^ùr que vous-même vous m'approuverez !

Pierre Gilbert allait répondre. La parole resia sns[)endue sur ses lé\re<. Une plainte douloureuse venait de se faire entendre dans la chambre conliguë, ainsi qu'un bruit singulier ressemblant à la chute dun corps. Paul frissonna.

— 11 y a quelqu'un là ! dit-il à voix rapide et basse. - Qui cela peut-il être? fit Pierre Gilbert.

— Ah ! je vais le savoir.

Il marcha vers la porte, m;iis, arrivé sur le seuil, il s'arrêta. Une seconde plainte s'était élevé • et une voix défaillante appelait .lobic. Le llambcnu que Paul tenait à la main faillit lui écliapper. Dans cet appel adressé à Jobic, il avait cru reconnaître la voix de lierihc. Alors, sans plus réfléchir, il poussa la porte et entra dans la chambre. En même temps, Jobic accourait elTarée et se précipitait vers sa pauvre maîtresse, étendue sans mouvement sur le plancher.

— Mademoiselle! chère et bonne mademoiselle! balbutia-t-eile. Mou Dieu! elle est évanouie! Comment cela a-t-il pu arriver? Vite! Vite! de l'eau tVaiclio. du vinaigre.

Et. soulevant lUwtlie dans ses bras habitni's à fiorler de plus lourds fardeaux,

elle alla doucement la poser dans un fauteuil rustique près de la fenêtre cuverle.

— Mais par quelle coïncidence inouïe M"" Gautier se trouve-l-elle ici? demanda Paul, pendant que Jobic prodiguait ses soins à Berthe.

— Oh! c'est bien simple, répondit la petite sauvage; nous étions au château; mademoiselle était souffrante, elle a voulu respirer, prendre l'air, et nous sommes sorties toutes les deux; seulement, au moment où nous nous y attendions le moins, Forage est venu, et nous n'avons eu que le temps de nous réfugier dans cette ferme qui est tenue par mon père.

— Tout s'explique en effet. Mais d'où vient cet évanouissement? Qui a pu le provoquer?

— Vous, peut-être.

— Elle ne m'a pas vu.

— Elle vous a vu, au contraire; la cloison est vieille et a des jours! et puis vous avez parlé et elle aura reconnu votre voix... il n'en faut pas davantage.

Paul se tut et laissa l'enfant s'occuper de sa maîtresse.

Les dernières paroles de Jobic l'avaient particulièrement frappé, et un sentiment inattendu venait de le saisir tout à coup.

Berthe avait dû reconnaître sa voix; elle avait prêté l'oreille, et elle n'ignorait plus rien des projets de F'ierre Gilbert et de la situation de M. Gautier!

Qu'allait-elle faire, quand elle reviendrait à elle? devait-il attendre qu'elle sortît de son évanouissement?

Il ne savait plus quel parti prendre.

Cependant, au bout de quelques minutes, Berthe se dégagea peu à peu de sa torpeur.

Le sang revint à ses joues; à deux ou trois reprises, elle tordit ses bras par un geste douloureux, et enfin elle ouvrit les yeux.

Dans le premier moment, elle ne vil rien, et son regard parcourut la chambre, encore chargée de ténèbres.

Un suprême étonnement la prenait; elle ne reconnaissait aucun des objets qui l'entouraient, et paraissait se demander ce qui était arrivé et comment elle se trouvait là, l'esprit plein de troiilile et le corps brisé.

Elle pressa ses tempes de ses mains glacées et se tourna vers Jobic qui «tait elle-même en proie à une émotion indicible.

— Jobic ! murmura-t-elle d'un ton doux comme une plainte.

— Chère mademoiselle... balUilia la petite sauvage.

— Qu'esl-il arrivé?

— Je vous l'expliquerai.

— Où sommes-nous ici?

— A la ferme des Hêtraies, chez mon père.

— Et pourquoi y sommes-nous venues? d'où vient...

Elle n'alla pas plus loin. La mémoire lui revenait ; maintenant elle se rappelait, et son regard ardent et fixe ne pouvait plus se détacher de la cloison.

— Ah! je me souviens! dit-elle d'une voix altérée. Là! là! Et elle indiquait la chambre contiguë d'un doigt impérieux.

— Il y avait deux hommes dans cette chambre! continua-t-elle. L'un était Pierre Gilbert.

— Et l'autre... acheva Jobic.

— Tais-toi!

— C'était M. Paul !

— Tais-toi, te dis-je! ne prononce jamais ce nom devant moi! -- Cependant...

— Viens! viens! parlons! ne restons pas une seconde de plus dans cette maison maudite!

En parlant ainsi, Berthe s'était dressée de son siège; et, prenant le bras de Jobic, elle fit quelques pas pour sortir.

Seulement, comme elle allait atteindre la porte, elle s'arrêta brusquement et demeura immobile et droite, comme si elle eût été changée en statue de marbre

Elle venait d'apercevoir Paul qui se dissimulait dans un angle obscur.

Un frémissement agita ses lèvres et un cri rauque lui échappa.

— Ah! par grâce! supplia Paul en étendant vers elle ses deux mains tremblantes.

Berthe ne ré|iondit pas; elle saisit le bras de Jobic et le serra de ses doigts crispés.

— Viens! viens donc! dit-elle alors.

Mais elle ne bougeait pas.

Une force supérieure à sa volonté même la retenait sur place; elle restait, les yeux brûlés de lueurs farouches, le sein gonllé, la lèvre contractée.

— Berthe! fit Paul, en un cri dé.sespéré, je ne vous cherchais pas, puisque vous me l'aviez défendu; mais Dieu a voulu que je vous rencontre une fois encore et vous ne partirez pas sans me dire que vous me pardonnez ! Tenez ! c'est la vie que je vous demande !

— La vie ! répéta Berthe frissonnante.

— Nous ne nous reverrons peut-ôtre plus jamais.

— Ah ! pourquoi faut-il que nous nous soyons rencontrés?

— Je ne puis cependant elTacer le souvenir du passé où nous nous sommes connus, où nous nous sommes aimés!

— Taiscz-voiis !

— M;iis je ne suis pas coupablf. et vous le savez bien !

— Oui. ji- lésais, (in me Ta dit et je IitioIs... !Vlais suis-je donc jibis coupable que vous, <-t quelle cxisleiice la\enir me reserve t-il? Oseriez-vons afiirmer

894 LA l'iLLi: UKS ca.mi;lots

que demain peut-être vous ne rcjellerez pus sur mon père l'opprobre qu'une injuste condamnation a fait si longtemps peser sur le vôtre?

— Berlhe!

— J'étais ici ! j'ai tout entendu, et si j'ignore encore de quelles armes Pierre Gilbert compte faire nsage et ce que je dois redouter des menaces qu'il a proférées, je sais, et cela suffit, qu'il n'entend pas abandonner ses projets de vengeance, et qu'il est résolu à rendre honte pour honte.

Berlhe se tut un moment pour reprendre presque aussitôt :

— Vous le voyez, monsieur, poursuivit-elle, notre destinée est toute tracée, et nous sommes séparés dans le présent et pour l'avenir!... Cependant je me rei)rochei"ais de mettre dans mes paroles plus de rigueur qu'il ne convient. Lors de la dernière entrevue que nous avons eue ensemble, je me suis montrée excessive, injuste; j'ai obéi à un mouvement irréfléchi d'irritation et de colère, et je vous ai tenu un langage que j'ai souvent regretté depuis. Eh bien, au moment de nous quitter pour toujours, je ne veux pas emporter le souvenir d'une mauvaise action, et j'entends que nous nous séparions sur une impression digne de vous et de moi.

— Ah! combien je vous bénis! dit Paul; si vous saviez quel bien me font vos généreuses paroles !

— Nous ne nous reverrons plus !

— Bcrthe!

— Mais, quel que soit l'avenir qui nous attend, il ne restera au moins dans notre esprit aucun souvenir pénible de notre passé commun, et rien n'altérera plus le sentiment d'estime réciproque que nous nous portons!...

— Ah! maintenant... je pourrai mourir!... s'écria Paul avec feu. Berthe ferma douloureusement les yeux.

— Vous ne mourrez pas! interrompit-elle d'un accent brisé; vous êtes jeune, estimé de tous., vous serez aimé comme vous méritez de l'être... Et c'est moi qui veux que vous viviez.

— Vous!... Et' que voulez-vous que je fasse désormais d'une vie deshéritée de toute joie"? N'ai-je donc pas assez souffert, et à quel espoir pourrais-je me rattacher encore? Non, tout est fini, bien fini... j'ai fermé mon cœur pour ne le rouvrir jamais, et je mourrai comme j'ai vécu, fidèle au seul amour que j'avais rêvé!...

Bertlie baissa le front.

Ou eût dit qu'elle n'avait plus la force de s'éloigner; elle n'osait regarder celui ijui lui parlait.

Enfin elle fit un énergique elïorl sur elle-même, repril le bras de Jobic qu'elle avait un moment abandonnée et (itim pas vers la porte.

• — Adieu! dit-elle d'une voix tremblante et sourde.

LA FILLE DES CAMELiOTS 805-

— Non ! non ! ne partez pas ainsi... Berthe ! cria PanI Didier. - — Mais que voulez-vous donc?

— Votre main, Bertlie! Songez que c'est un adieu éternel... Votre maini Et en même temps, profitant d'un mouvement peut-être inconscient de la

jeune fille, Paul saisit sa main glacée et la couvrit de baisers fous. Cela dura le temps de le dire.

' Berthe se retira précipitamment, et Paul qui s'était penché au dehors, pour la suivre le plus longtemps possible, l'entendit alors se répandre en sanglots sur le sein de la petite Jobic qui la consolait avec de douces paroles.

Quand Berthe arriva au château, elle trouva toute la domesticité sur pied et fort inquiète de ne pas la voir rentrée à cette heure de la nuit.

Elle courut se réfugier dans sa chambre où son père alarmé ne tarda pas à la rejoindre. •

Elle s'était jetée sur une chaise longue et avait renvoyé tout le monde, à l'exception de Jobic.

— Que t'est-il donc arrivé? interrogea M. Gautier. Pourquoi es-tu rentrée si tard? Tu n'es pas souffrante, au moins?

— Non, mon père, répondit Berthe qui était fort pâle et très émue des événements de la soirJ'c; nous étions sorties, Jobic et moi ; nous avons été surprises par l'orage et nous nous sommes réfugiées à la ferme des Hêtraies en attendant une embellie.

— El c'est tout ?

— C'est tout.

— Vous n'avez fait aucune rencontre?

Berthe tressaillit et se dressa sur son séant.

— Pourquoi me demandez- vous cela? dit-elle subitement intéressée.

— C'est que je te trouve bien troublée. Et pui? ..

— Et puis? Achevez !...

— Eh bien, tout à l'heure, ne te voyant pas revenir... et déjà bien tourmenté, je suis allé à ta rencontre ; et sur la route j'ai cru voir passer...

— Qui donc?

— Paul Didier.

— Ah!...

— C'est une erreur, sans doute... je me serai trompé... la nuit, on ne dis lingue pas bien... D'ailleurs à cette heure, que serait-il venu faire ici?

— Une chose forl naliirclle, répliqiin Berlin'.

— CommeiU?. ..

— Puisque Pierre Gilbert demeure à la ferme des Hélraies.

— ïu en es sûre?

— Je viens de le voir.

— Toi?

— Avec Pau?.

— Tu lui as parlé?

— Oui.

— Que t'a-t-il dil?

Berthe se mordit les lèvres jusqu'au sang et son rei^ard charçri'! d'effluve-; s'attacha avec une étrange insistance au visage de son père.

— Pierre Gilbert a à se venger de vingt années de honte, dit-file d'un ton incisif; et rien ne doit plus l'arrêter désormais.

— Que fera-t-il?

— Que nous importe, et pourquoi s'en inquiéter? repartit Berthe. N'avonsnous pas pris ce matin nne résolution définitive? Pierre Gilbert fera ce qu'il jugera opportun, et nous n'avons pas à nous préoccuper du résnitat des démarches qu'il va tenter. N'est-ce pas votre avis?

. — Sans doute, balbutia M. Gautier.

— Nous partirons donc demain.

— Le regretterais-tu?

— Moi!

— Avant de l'éloigner, ne penses-tu pas qu'il serait convenaMp de répondre à la demande que m'a faite le vicomte de Fontenetle?

— C'est inutile! ou plutôt, si vous tenez à ce qu'il soit fixé sur son sort, vous pouvez lui dire que, tout en le remerciant de l'honneur qu'il me voulait faire, je me vois à regret obligée de lui répondre par un refus.

M. Gautier fit un mouvement.

— Esl-ce possible ! s'écria-t-il. Mais ce matin tu n'étais pas si résolue?

— J'ai changé d'idée.

— Pourquoi?

— Parce que le vicomte est un honnête homme et que je ne veux pas le tromper!

— Que dis-tu?

— Je dis qu'avant un mois, peut-être, M. de Fontenette pourrait amèrement regretter d'avoir donné son nom à la fille du banquier Giral.

Et elle se roula éperdue et rougissante sur sa chaise longue, le visage voilé par ses longs cheveux dénoués.

Aux premières hem

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