‹ La fille des camelotsChapitre 28 sur 32 · I ->]iiiliiOn^ 1'. yu · texte numérisé non relu

I ->]iiiliiOn^ 1'. yu

M. Gaulicr devint livide, lii momoni, la stupeur (''touiïa la parole dans sa gorge.

— Malheureuse entant! lialLiutia-l-il enfin ; qui t'a dit rela? R(.''ponds.

— Je ne sais. Ne m'intciTogez pas ! lit l'>i;illic en sanglotant.

— C'est Pierre Gilbert?

— Je ne lui ai pas parle.

LIV. 113. — PIERRE ZACCONI. — l* riLLB DBS CAUILOTS. — KO. J. BOL'Fr II C.'«. UT. 113

— Son fils, alors?

— Non ! non ! pas lui !

— Mais qui... qui donc? Je veux savoir.

Et comme Berlhe se taisait, la tête dans ses mains :

— Âh! ils savaient ce qu'ils faisaient, les misî-rables! continua M. Gautier, la lèvre contractée et l'œil plein d'un feu sombre ; il ne me restait que ton amour et ils veulent me l'enlever, pour n'y laisser à la place que honte et mépris! Pauvre Berthe, tu les as crus! Toi que j'ai entourée de soins et de tendresse toujours; toi que Dieu a fait naître en un jour de deuil et qui depuis as été mon Oigueil et ma consolation! Maintenant je n'aurai plus rien; un jour viendra où tu n'oseras plus lever les yeux sur ton p' re !

— Ah ! ne croyez pas cela !

— ■ Ne t'ai-jc pas vue rougir tout à l'heure? Et pourquoi as-tu prononcé le nom du banquier Giral?

■ — Pardonnez-moi!

— Tu vois bien !

Berthe secoua violemment le front et, écartant d'un geste farouche ses cheveux qui l'aveuglaient, elle tendit ses deux mains suppliantes vers son père.

— Pardonnez-moi! répéta-t-elle ; moi, je ne vois qu'une chose, c'est qu'au fond de mon cœur il n'y aura jamais pour vous que respect et vénération. Je vous aime, et aucune calomnie ne pourra altérer l'amour que je vous ai voué. Mais que dirai-je? depuis deux mois, j'ai traversé des épreuves si terribles, mon cœur a tant souffert et saigné, que, bien souvent, je ne sais plus vraiment ni si je pense ni si je vis! Tout à l'heure, à la ferme, j'ai surpris une conversation entre Pierre Gilbert et son fils. Je ne voulais pas écouter, et j'ai tout entendu. Pierre Gilbert parlait de vengeance et d'infamie. Paul, lui, se taisait; il résistait, pensant sans doute à tout le chagrin que j'allais éprouver. Alors j'ai été etïrayée ; sans me rendre compte, j'ai eu peur; et c'est sous cette impression que je suis rentrée. Comprenez-vous?

M. Gautier garda un moment le silence; il serrait les mains de Berlhe dans les siennes et la contemplait d'un regard attendri et voilé de larmes.

— Pauvre chère! murmura-t-il d'une voix brisée, tu souffres, je le vois bien; et si ces émotions devaient se renouveler souvent, tu n'y résisterais pas. Il faut prendre un parti.

— Lequel? interrogea Berthe suspendue aux lèvres de sou père.

— Celui que j'aurais dû prendre depuis quelque temps.

— De quoi s'agit-il?

— De ce qui s'est passé, il y a vingt ans, à Montpellier, dans la maison Giral et C'°.

— Ce nom de Giral...?

. — C'est celui que je portais alors.

— D'où vient que vous ne le portez plus aujourd'hui?

— Je t'expliquerai tout cela...

— Bientôt?

— Demain.

Berthe enveloppa son père d'un regard singulier; une question était sur ses lèvres, et elle n'osait la formuler; une curiosité s'tMait emparée d'elle ; il y avait encore un point qui lui paraissait obscur, et elle voulait l'éclaircir.

Enfin elle prit son parti.

— Un mot seulement? dit-elle d'une voix qui tremblai;.

— Qu'est-ce donc? demanda M. Gautier.

— Je suis curieuse; il ne faut pas m'en vouloir... et je me demande...

— Parle...

— Cette maison Giral...

— Eh bien?

— Elle avait un caissier?

— Sans doute!

— Et ce caissier s'appelait Pierre Gilbert? — • En effet.

— Vous l'avez connu?

— Pendant cinq années.

^ Et vous, mon père, croyez- vous que cet homme soit coupable?

— Moi!...

M. Gautier allait répondre évasivemeut. Mais sous le regard de Derthc il revint aussitôt à un sentiment plus avouable.

— Comme la justice elle-même, répondit-il, j'ai pu me laisser égarer par les apparences; mais aujourd'hui...

— .\Aijourd'hui?

— J'aftirmerais volontiers qu'il était innocent.

— On l'a condamné, cependant.

— Tout l'accusait.

- Et aucune voix ne s'est élevée pour le défendre.

— 11 était absent.

— Le malheureux!

.M. Gautier se tut; Berthe poursuivait son idée.

— N? pensez-vous pas, mon père, dit-elle, que, dans ces circonstance.^, nous avons un devoir à remplir?

— Lequel? fit le banquier.

— Pierre Gilbert va demander la revision de son procès.

— Ou me l'a dit.

900 L\ FILLE DKS CAMELOTS

— Eh bien! c'est à vous, puisque vous l'avez connu, qu'il a))j);irlienl d'apporter à ce malheureux l'appui de l'autorité que vous donne la considération dont vous jouissez à juste litre. ,

— Eh quoi! tu veux...

— Qui pourrait vous arrêter ?

— Mais, pour le servir utilement, il faudrait dénoncer le vrai coupable.

— Le connaissez-vous?

— Moi!

— 11 me semble que votre conduite est tout indiquée.

— Tu ne sais pas ce que tu me demandes.

— Je ne vous demande aucun acte devant lequel un honnête homme puisse hésiter.

— Berlhe!...

Berthe ferma les yeux pour ne pas voir l'étrange confusion qu'elle remarquait sur les traits de son père.

Il y avait là un mystère ! Quel était-il? Elle n'osait pousser plus loin ses questions... Et, pour la seconde fois, elle s'etTrayait des étranges .soupçons qui lui venaient.

Elle pressa ses tempes avec force et finit par s'accouder, accablée et défaillante.

— Tu souffres? interrogea M. Gautier avec sollicitude.

— Oui, un peu, répondit-elle, mais ce ne sera rien.

— Tu as besoin de repos.

— C'est cela.

— Veux-tu que je te laisse?

— Oui. Le sommeil me fera du bien; je suis très fatigué.

— Alors, à demain !

— A demain, cher père, et, si vous le voulez bien, nous reprendrons cet entretien.

M. Gautier ne répondit pas; il appela Jobic qui était dans une pièce voisine lui recommanda de ne pas quitter sa maîtresse, et s'éloigna soucieux de ce qui venait de se passer et visiblement inquiet de l'attitude nouvelle de Berthe.

Quant à Jobic, elle n'avait pas besoin de recevoir de recommandations : elle savait, elle, que sa maîtresse réclamait tous ses soins, et pour rien au monde elle n'eiit voulu la quitler.

Elle s'installa donc [)our la nuit et s'empi'essa autour de Berthe qui venait de gagner son lit.

Sérieusement, celle-ci était très souffrante; jamais elle ne s'était sentie si lasse, ni si déco\iragéi;.

Et i)uis, elle avait peur ! Ce mystère (jue lui cachait son père, et qu'elle ne

parvenait pas à pénétrer, ce mystère l'épouvantait, lui glaçait le san? dans les veines.

Des frissons intenses couraient sur sa peau ; par instants son pouls se prenait à battre avec une violence folle.

Toute la nuit, Jobic fut sur pied.

A chaque minute, elle se levait du fauteuil où elle était assise et courait à sa maîtresse qui l'avait appelée.

Elle la trouvait, le plus souvent, dormant d'un sommeil agité et lourd.

C'était la fièvre; un peu de délire; elle avait les joues enflammées, parfois l'œil grand ouvert.

Jobic n'était pas rassurée; elle appelait le jour de toutes ses prières.

Enfin un pâle rayon, glissant sur les rideaux blancs des fenêtres, annonça l'aurore; Jobic respira.

Elle se crut sauvée, et jugea qu'elle pouvait elle-même prendre quelque repos.

Elle se trompait.

Car à peine s'était-elle accotée dans son fauteuil qu'un appel déchirant se fil entendre et que Berthe se dressa sur son séant, appelant à son aide.

Jobic se précipita vers le lit.

Berthe était droite, les cheveux en désordre, les épaules nues, le regard dirigé vers un coin sombre de la chambre.

— Là! là! balbutiait-elle.

— Qu'y a-t-ri? int<>rrogea Jobic.

— Mon père!

— Mais il n'y a personne, ma chère demoiselle ; c'est un rêve...

— Non; regarde..

Berthe poussa un cri et jeta ses deux bras au-devant d'elle, par un geste d'horreur.

— Lui! lui ! s'écria-t-elle ; c'est lai, à présent.

— Qui cela?

— Paul 1... et il le menace! Paul, par grâce, si vous m'avez aimée, si vous m'aimez encore, ayez pitié!

La parole s'arrêta glacée sur ses lèvres et elle fit un mouvement pour se lever.

Jobic la retint.

Et alors, éi)uisée. haletante, elle s'alTaissa sur elle-même et retomba lourdement la tête sur l'oreiller.

La vision avait disparu ; elle restait sans force, sans voix, les lèvres blanches, avec de petites perles de sueur aux tempes.

Elle ne bougeait plus. On eût dit qu'elle ciiiil morte.

902 I.A 1 ILLIÎ DES CAMKLOTS

Jobic s'empressa de sonner une femme de chambre.

— Vite! vile! dil-elle dès que celle-ci se présenta, qu'on aille chercher un médecin et ipie l'on prévienne M. Gautier.

Cependant le. jour était venu, une teinte rose colorait maintenant les fenêtres et les rideaux s'éclairaient de quelques vifs rayons.

Berlhe semblait dormir.

M. Gautier, la trouvant si calme, se rassura bien vite; toutefois il attendit l'arrivée du docteur, car il y avait évidemment dans l'état de Berthe un désordre sur lequel il fallait veiller.

Le docteur fut ramené par la voiture que l'on avait envoyée à la ville; M. Gautier l'introduisit dans la chambre de Berthe qui venait de se réveiller.

Elle fut tout étonnée de la présence du docteur.

Ce dernier se.prit à sourire avec bonhomie.

— Ce n'est rien, répondit-il au regard de Berthe; vous avez eu, paraît-il, un peu d'agitation cette nuit. On s'est alarmé autour de vous, et l'on m'a fait appeler. On a eu raison : il ne faut pas laisser s'aggraver ces sortes de désordres et il est prudent de les combattre dès le début. Du reste, les prescriptions seront des plus simples: quelques potions anodines et, surtout, beaucoup de repos! Voilà tout. Je vais donc rédiger mon ordonnance; etje reviendrai dans la journée voir dans quel état vous vous trouverez.

Puis il passa dans le bureau de M, Gautier.

— Eh bien, docteur, dit ce dernier, comment trouvez-vous la chère enfant?

Le docteur remua la tête d'un air soucieux.

— J'espère que cela ne sera rien, répondit-il; mais elleestbien surexcitée. — - Enfln, ce n'est pas grave? insista M. Gautier.

Le docteur éluda de répondre.

— Cette après-midi, je la verrai, dit-il, et alors seulement je pourrai me prononcer.

A la suite de ces divers incidents, Berthe fut très gravement malade.

Pendant les premiers jours, il ne se manifesta aucun symptôme alarmant; mais, vers la fin de la semaine, le docteur déclara qu'il ne voulait pas assumer l'entière responsabilité des soins à donner à la jeune malade, et il annonça à M. Gautier qu'il allait s'adjoindre un de ses confrères qui jouissait d'une grande réputation locale...

M. Gautier approuva le choix, mais il ressentit à cette déclaratioQ une commotion terrible.

11 ne croyait encore qu'à une indisposition légère, un trouble passager; et, devant la gravité d'une situation qui lui était révélée d'une façon si inattendue, il resta accablé et sans force.

La vie de son enfant était donc en danger!... 11 se pouvait faire que sa vie fût menacée!

Cette effroyable perspective lui fit tout oublier et, dès lors, il ne pensa plus à autre chose.

Quant à Berthe, elle n'avait pas même conscience de son état.

Elle ne soutirait pas ; seulement, à certaines heures, la fièvre la dévorait.

Le soir surtout, aux approches de la nuit, quand le grand silence se faisait autour du château et que les premières ombres tombaient.

L'heure des fantômes! et il arrivait souvent que Berthe, prise tout à coup de délire, rejetait loin d'elle les draps qui la couvraient et voulait sauter à bas de son lit.

Mais Jobic veillait, et elle accourait pour la calmer par de douces paroles

C'est à peine si sa jeune maîtresse l'entendait!...

Elle Técoutait cependant, l'œil plein de fièvre, la gorge sifflante, les lèvres enlr'ouvertes.

Alors quelquefois, comme par hasard, Jobic prononçait un nom tout bas :

— Paul!

Et ce nom, mystérieusement murmuré, provoquait aussitjt une sorte de détente chez la pauvre hallucinée; le désordre s'apaisait par enchantement et elle allait, éperdue, rouler sa te'le dans son oreiller où elle pleurait et étouffait ses san.ïlols.

Jobic pleurait avec elle ; les mains jointes, elle priait Dieu de la rendre au calme cl à la santé.

En ville, on ne parlait guère que de Bcribe, et chacun commentait sa maladie à sa manière.

Les uns en trouvaient la cause dans l'humilialion qu'elle avait éprouvée lors de sa rupture avec Paul Didier. Elle, si alti'jre la veille encore, s'était vue sur le point d'épouser le fils d'un condamné! On n'aurait jamais osé souhaiter pareille honte à sa plus mortelle ennemie, et on pouvait être malade à moins.

Voilà ce que disaient la plupart de ses bonnes petites camarades, qui se vengeaient ainsi de ses dédain.s d'autrefois.

Mais elle avait aussi quelques amies sincères, et celles-là raisonnaient autrement; elles pensaient qu'il restait encore au fond de son cœur brisé l'amer et cuisant regret du bonheur perdu, de l'amour rêvé; qu'elle avait profondément aimé Paul Didier, et qu'elle pourrait bien mourir de la confusion qu'elle éprouvait

à l'aimer encore. Nous avons à peine besoin de dire (|ue Paul connut un des premiers la gravité de la maladie de Berthe.

Si la voix publique ne l'avait averti, il aurait été mis au courant par Jobic.

Dès les symptômes alarmants, elle était allée le prévenir, et depuis, chaque matin, avant l'aube, et cbaque soir, aux premières béures de la nuit, il se rendait à Lesquifliou pour prendre des nouvelles.

Jobic l'apercevait de la chambre de Berthe ; elle s'empressait d'aller échanger quelques mots avec lui et, toujours courant, revenait prendre sa place auprès de sa maîtresse.

Paul était dans un élal qui peut se comprendre mieux qu'il ne s'explique

Pour lui, il se persuadait facilement qu'il n'était pas sans responsabdité dans cette déplorable aventure. Il ne pouvait oublier que Berthe se trouvait à la ferme des Hêtraies, le soir où il s'y était rencontré lui-même avec Pierre Gilbert, et qu'elle avait entendu sa conversation avec son père.

Elle savait tout! elle n'ignorait rien du danger qui menaçait M. Gautier, et elle l'avait entendu accuser avec violence par celui-là même qu'il avait autrefois laissé si lâchement condamner.

En fallait-il davantage, — et toute autre à la place de Berthe n' eût-elle pas été mortellement frappée par une aussi cruelle révélation?

Ah! comme son cœur se brisait à cette pensée! Il eût donné tout son sang pour la revoir, lui demander pardon, lui dire que jamais, lui du moins, ne renterait rien qui pût amener un souci dans son esprit ou une larme dans ses yeux.

Au surplus, il s'en était expliqué avec son père et, sur ses instances, il avait été convenu que l'on suspendrait toute résolution jusqu'au jour où l'on n'aurait plus d'inquiétude sur la santé de Berthe.

Mais les semaines s'écoulaient sans que la moindre amélioration se produisît et chaque soir Paul rentrait à Morlaix plus découragé que la veille.

Jusqu'alors les deux docteurs s'étaient accordés pour rassurer M. Gautier qui se désolait; mais depuis quelque temps ils causaient moins fréquemment avec lui et semblaient éluder de répondre.

Evidemment, la situation s'aggravait, et l'on ne parlait plus de Berthe qu'à voix basse et avec un visage composé.

Elle, cependant, ne proférait aucune plainte et ne semblait éprouver aucune inquiétude.

Seulement, on voyait bien qu'elle satTaiblissait chaque jour davantage; ses joues s'étaient creusées; une rougeur de fièvre colorait ses pommettes saillantes, et un souffle de feu brûlait incessamment ses lèvres sèches.

Dans le jour, elle recevait peu de monde, pour obéir aux prescriptions du docteur.

ivait rocumiu Jùbic. {!'. 911.

On n'avait fuit d'exception riuc pour une seule personne, la comtesse de Presics, une femme des plus charmantes, presque aussi jeune (|ue Berllie et qui lui portail une véritable amitit^.

La comtesse de Presics!

Que de souvenirs ce nom ne doit-il pas rappeler aux lecteurs qui nous ont suivi, depuis le commencement de ce récit.

LIV. 114. — ntHHE ZAOOM. — LA FILLK DF.S CAMELOTS. — ÉD. J. IlOUKr ET c'«. UV. 114

Raymonde ! Brnnette ! devenue comlesse de Prcslcs, et qu'un heureux hasard aAait rapprochée de Berthe.

Elles s'étaient rencontrées une année, aux bains de mer, et depuis, elles s'étaient aimées tendrement.

Tous les ans, Raymonde venaitpasser quelque temps chez Dertlie,ou Berthe allait, en Normandie, chez la jeune comtesse.

C'était une amitié sur laquelle aucun nuage n'avait jamais jeté son ombre, et la comtesse n'avait pas cessé de témoigner le plus vif intérêt à son amie, pendant les épreuves que celle-ci venait de traverser.

Depuis que Berthe était malade, elle la venait voir plusieurs fois par jour, et Berthe ne voulait recevoir qu'elle seule.

Raymonde la soitrnait, comme elle eût fait d'une enfant ou d'une sœur.

Elle ne laissait pas parler la jeune malade; mais elle parlait pour elle, sans la fatiguer, ne songeant qu'à l'intéresser et à la distraire.

C'était pour Berthe la plus agréable compagnie; chaque fois qu'on l'annonçait son visage s'éclairait d'un vif rayon de satisfaction, et ou eût dit qu'elle se reprenait à la vie.

Une après-midi, M"' de Presles venait d'arriver, et elle était allée s'asseoir au chevet de la malade.

Elle lui avait pris les mains, et en la regardant avec attention elle avait été frappée du changement qui s'était opéré en elle depuis la veille.

Si rapide qu'eût été cette impression, Berthe la remarqua.

Elle sourit tristement.

• — Vous me trouvez bien changée, n'est-ce pas? dit-elle d'un ton dolent.

— Eh ! n'en croyez rien ! voulut répliquer la jeune femme.

— Ne vous en défendezpas ! continua Berthe; je m'en doutais ; Jobicm'en a donné le soupçon. Ce matin, je lui ai demandé ma petite glace et la pauvre enfanta prétendu qu'elle l'avait égarée, et que, d'ailleurs, les médecins défendent toujours de mettre une glace entre les mains des malades. 11 m'a fallu me fâcher; enfin elle m'a obéi en tremblant et j'ai vu...

— Mais...

— Moi qui étais sifière de ma beauté, ma chère Raymonde! un moment, j'en ai été toute peinée... Je suis donc bien malade !

— Bon! fit la jeune comtesse, ce ne sera rien... les médecins l'assurent, et ils doivent s'y connaître.

Berthe remua la tête.

— Les médecins !... fit-elle d'un ton vague.

— Enfin, vous ne souffrez pas?

— Non; seulement tenez, il y a là, — elle porta la main à son cœur, — il y a là quelque chose qui pOse sur mon cœur jusqu'à l'étoulTer.

' — Qu'est-ce donc?

— • Une pensée horrible!...

— Dites-la moi.

— Plus tard.

— • Pourquoi pas aujourd'hui?

— Parce que l'on m'a recommandé le repos et que je veux éloigner cette pensée qui m'agite.

— Eh bi«n, n'en parlons plus.

— C'est cela! Racontez-moi ce qui se passe, ce qu'on dit, si l'on s'intéresse à moi.

— Ahl ne soyez pas injuste! se récria M""" de Presles; on ne parle guère que de vous, et le bulletin de votre santé fait chaque matin le tour de la ville.

— Vraiment?

— II y a quelqu'un, surtout, qui est bien malheureux...

— Qui cela?

— Vous ne devinez pas?

— Non... dites.

— M. Didier

— Vous l'avez-vous vu?... Il vous a parlé?...

— Je ne lui ai pas parlé... mais je l'ai vu souvent. — • Où cela?

— Â Lesquifiou? Il vient ici?

— Tous les matins, et quand je vous quitte le soir, je suis certaine de le rencontrer à la corne du bois.

— Que fait-il là?

— 11 attend des nouvelles, le pauvre garçon! Wil j'ai été bien tentée souvent de faire arrêter et de le rassurer; mais j'ai craint devons désobliger.

— Jloi! fit Berthe d'une voix brisée.

M"' de Presles la regarda et vil deux grosses larmes qui coulaient le long de ses joues.

Bertlie voulut les essuyer ; la comtesse lui retint la main.

— Non! non! dit-elle; ces larmes font du bien; n'en ayez pas honte.,. D'ailleurs, avec moi, vous savez bien que vous pouvez avoir toute confiance.

— Je le sais! je le sais ! dit Berthe en sanglotant; vous êtes ma meilleure et ma plus sincère amie.

— Mais vous l'aimez donc encore?

— Toujours! toujours!

— Pourquoi le lui cacher, alors ? C'est vous rendre tous deux malheureux à plai>ir. \oulez-vous que je le lui dise?

LA FILLE ULS CAMKLOTS

— Jamais?

— Qui vous en empêche?

— Ne m'interrogez pas!

M"" do Presles la pril dans ses bras et rfMnl)rassa avec tendresse.

— Pauvre chère! dil-elle; mais qu'y a-t-il donc et que! est ce nouveau mystère?

— Il me tuera ! balbutia Berlhe.

— Pourquoi ne pas parler?

— C'est assez de honte comme cela.

— Comme vous le rendriez heureux?

— Non! Ce n'est plus possible maintenant! Ah! M. Dcsaubrays le disait bien.

— Que disail-il?

— Que je me repentirais et qu'il serait trop lai'd.

— Trop tard !

M°" de Presles se tut : elle n'y comprenait plus rien et n'osait interroger la pauvre malade.

Celle-ci était à bout et tout cela l'épuisail.

Il fallait attendre.

La comtesse parla d'autre chose, puis, au bout d'une heure, elle se leva pour se retirer.

— Vous me quittez, lit Berlhe avec regret; déjà?

— Il le faut. J'ai mes enfants, mon mari, on me gronderait !... — ■ Ah! vous êtes heureuse!

— Je ne l'ai pas toujours été. Je vous l'ai raconté. Le bonheur est une récompense... Il faut avoir souffert pour le mériter, et à votre tour, vous serez heureuse,

— Dieu vous entende !

— A demain.

— Sonnez donc Jobic pour qu'elle vous accompagne?

— C'est inutile.

— Elle n'est donc pas là?... Où peut-elle être?

— Qu'importe! Je n'ai pas besoin d'elle... ne vous tourmentez pas.

— A demain, alors.

— Oui, à domain, et d'ici là écoutez bien votre cœur et réfléchissez à ce qu'il vous dira I

Sur ces mots, la comtesse baisa tendrement Berthe et s'éloigna. Quelques minutes après, Jobic rentrait.

— Où étais-tu donc? demanda Berlhe sur un ton contrarié. Joitic rouiiil.

— Que mademoiselle m'excuse, répondil-elle; j'étais ailée...

— Où cela?

— ■ Dans le parc.

— Qu'y faisais-tu? C'est ici, près de moi, que tu devrais être.

La petite sauvage dem.eura un moment confuse. Mai^ elle ne savait pas mentir, elle n'hésita pas longtemps.

— J'étais allé-e, dit-elle résolument, porter, à quoiqu'un qui vient tous les .'ours, des nouvelles de votre santé.

— Tous les jours? fit Berthe.

— Et je n'ai pas besoin de dire son nom. Mademoiselle devine.

— Moi ! Et pourquoi devinerais-je?

— Dame! parce qu'il n'y a qu'un homme qui s'intéresse autant à mademoiselle. Et si vous saviez! Tenez, mademoiselle se rappelle, n'est-ce pas? com-= bien nous l'avions trouvé changé, la dernière fois que nous l'avons rencontré, à la ferme des Hêtraies?

— Oui, oui, après? dit Berthe en frissonnant.

— Eh bien! maintenant, c'est effrayant! et on dirait que lui aussi a été bien malade.

Berthe ne répondit pas.

Jobic allait et venait à travers la chambre, préparant tout pour la nuit qui approchait, et Berthe, plongée dans ses rêveries sombres, ne lui prêtait plus qu'une attention distraite.

Ainsi, quoi qu'elle fit, le nom de Paul Didier revenait chaque jour, à chaque instant, se représenter à son esprit.

Tous ceux qu'elle aimait lui en parlaient pour le plaindre, et son cœur se fondait dans une défaillance tendre contre laquelle elle n'essayait même plus de réagir. Elle se sentait gagner par une lassitude sans nom, comme elle n'en avait jamais éprouvé, et qui s'emparait de tous ses sens.

Dans cette douloureuse prostration, elle avait parfois des troubles étranges; souvent elle se demandait quelle issue elle trouverait à celte situation qui lui était faite : et elle en arrivait à ne plus s'effrayer de perspectives que, naguère, elle n'etît pu envisager sans horreur.

Cet état était si nouveau, qu'elle finit par s'étudier elle-même, et que peu a peu le soupçon de la réalité le saisit.

Mourir! Est-ce qu'elle allait mourir?

A son âge, ce serait horrible I

Mais, après tout, la mort ne serait-elle pas préférable à la vie que l'avenir lui réservait?

Elle ne s'y attacha pas tout d'abord avec une grande insistance : seulement, elle y revint souvent, quand elle était seule; et la nuit, quand elle se réveillait.

au milieu de ce grand silence qui l'enveloppait comme un linceul, elle y pensait encore, sans que son cœur battît plus vite ou que la pâleur montât à son front.

Elle atteignit de la sorte les premiers jours d'octobre sans qu'aucun changement notable se fût produit; mais elle ne recouvrait pas la santé et la pauvre enfant était si faillie que la première crise un peu violente pouvait l'emporter.

Les médecins dissimulaient de leur mieux leurs appréhensions, et nul au château ne se doutait encore de la gravité de la situation ; seule, Jobic avait tout remarqué ou deviné d'instinct, et elle n'avait pas hésité à faire part à Paul de ses tristes impressions.

Paul en avait été atterré.

Il savait bien, lui, que l'on pouvait se fier aux remarques faites par la petite sauvage; le dévouement qu'elle portait à sa maîtresse lui communiquait en quelque sorte le don de divination, et l'on pouvait s'en rapporter à elle

C'est ce qui l'épouvantait.

Aussi, à partir du jour où Jobic lui fit part de ses appréhensions, ne passa-t-il plus une heure sans s'inquiéter de la malade et souvent, dès lors, il prolongea ses visites du soir jusque fort avant dans la nuit.

L'automne était venu; les arbres commençaient à se dépouiller de leurs feuilles ; un souffle plus frais se faisait sentir dans la campagne ; les nuits devenaient plus longues et plus froides.

Un soir, il arriva au château un peu plus tard que d'habitude, et quand il fut parvenu à l'endroit où il avait coutume de s'arrêter et d'attendre il remarqua tout de suite qu'un mouvement inusité animait le château.

Autour de la chambre de Berthe, les lumières allaient et venaient et, près du perron, il distingua deux lanternes qui jetaient jusqu'à lui de vifs rayons.

C'était le coupé de l'un des docteurs. On l'avait sans doute fait appeler.

Paul en fut peu étonné.

La veille, Berthe avait eu une syncope et toute la maison avait été sur pied. Un voile passa devant ses yeux.

Elle était donc plus mal, puisque le docteur était revenu!

Une douleur aiguë le pinça au cœur et il jeta vers le ciel un regard de révolte.

11 se pouvait donc qu'elle moun'it, elle si jeune et qui aimait tant la vie!

Ah! que ne lui demandait-on tout son sang, à lui! Avec quelle ivresse il l'eût donné jusqu'à la dçrnicre goutte !

Au surplus, son parti était bien pris depuis quelque temps : s'il devait

perdre la pauvre enfant, si un pareil malheur devait le frapper, il n'aurait pas une seconde d'hésitation... et se tuerait I

Seulement, tout son être se prenait à frissonner à la pensée qu'il ne la verrait pas et qu'elle allait mourir peut-être sans lui avoir laissé la suprême consolation de serrer une dernière fois ses deux mains dans les siennes.

.Mais que faire? Et quel espoir conserver?

Il attendait impatient, fiévreux, marchant d'un pas heurté, comptant les minutes, les secondes, refoulant cent fois la pensée qui lui venait de courir au château, au risque d'en être honteusement repoussé.

Enfin quelque chose s'agita; les lumières cessèrent d'aller et de revenir; le coupé du docteur s'ébranla pour reprendre au grand trot le chemin de la ville et bientôt il ne Alt plus dans l'ombre qu'un petit point lumineux indiquant l'emplacement occupé par la chambre de Berthe.

11 s'assit un peu calmé.

Autour de lui répnait un silence presque lugubre, mais il n'y prenait pas garde.

11 regardait le point lumineux et prêtait l'oreille.

Tout à coup il se releva comme galvanisé. . Des pas précipités accouraient de son côté, et tout de suite il avait reconnu JobicI

Qu'allait-il apprendre?

Ce ne fut pas long.

Au bout de deux minutes, Jobic était près de lui, comprimant sa poitrine qui battait avec violence.

— Berthe I Berthe! interrogea avidement Paul en lui prenant la main.

— Elle est mieux, répondit Jobic; mais elle a été au plus mal.

— Mon Dieu!

— Seulement, tout danger n'est pas passé... Le médecin craint une nouvelle crise, et il a promis de revenir dans une heure.

— Âhl pauvre et chère Berthe !...

— Dans une heure... vous entendez, monsieur Paul?... de sorte que jt" vais rester auprès de mademoiselle et que je ne pourrai pas venir vous dounei de ses nouvelles.

— Que vais-je devenir?

— J'y ai pensé.

— J'ai tant d'envie de la voir!... Songe donc... Si elle venait à mourir!

— Ce serait affreux!

— 11 n'y a donc aucun moyen?

— Il y en a un !

— Que dis-lu?

— Seulement, je vais faire là une chose bien grave et que peul-élre M. Gautier ne me pardonnera jamais! Mais il me semble que j'obéis à mademoiscli(! et qu'elle, au moins, ne m'en voudra pas.

• — Explique-loi!

— La nuit dernière, à plusieurs reprises, elle vous a appelé... — • Est-ce possible?

— De sorte que si, cette nuit, le même l'ail se reproduit, je veux que vous soyez là !

— Et comment?

— Venez, suivez-moi et je vous le dirai.

En même temps elle prit les devants, et d'un pas rapide elle marcha vers le château.

Paul s'était mis à la suivre et il allait à travers la nuit, guidant sa marche sur celle deJobic.

Au bout de quelques minutes, celle-ci s'arrêta.

Us n'avaient recontré personne : le parc était désert.

Ils se trouvaient au seuil d'une petite porte vitrée donnant sur une seri'e qui communiquait avec le premier étage par un escalier intérieur.

Jobic poussa la porte et engagea Paul à entrer, ce qu'il fit.

11 obéissait, sans se préoccuper davantage de ce qui pouvait advenir.

— Et maintenant, dit Jobic, attendez-moi là. Je ne sais quand je reviendrai ; cela dépendra de ce qui va se passer ; si mademoiselle a une bonne nuit, vous vous retirerez sans m'attendre dès que le jour blanchira; mais, si elle aies mêmes hallucinations qu'hier, je viendrai vous chercher. C'est bien entendu?

— Oui, oui, je comprends.

— Je vous laisse donc.

— Et sois remerciée pour tout le dévouement que tu me témoignes. Jobic était déjà loin. Paul restait seul.

Il y avait dans la serre quelques chaises de jardin. Il s'assit.

Peu à peu son regard s'était familiarisé avec l'ombre qui l'enveloppait; et bientôt même la lune qui montait à l'horizon éclaira la serre jusque dans ses plus sombres profondeurs.

En toute autre circonstance, Paul eût été émerveillé du tableau que présentait la serre avec ses plantes rares, sa végétation luxuriante, où l'on avait réuni les spécimens les plus éclatants de toute la flore exotique.

Mais il était trop préoccupé pour y prêter attention, el son âme était tout entière absorbée par la pensée de la nuit qui avançait.

Plus d'une heure s'écoula sans amener aucun incident digne d'être relaté.

Il entendil alors une voiture s'arrêter devant le château.

Il était minuit : selon sa promesse, le docteur revenait.

LA FILLE DES CAMELOTj

son emn'i- d.nis i,,„(,

La Visite ne fut pas Ion,.,.: une demi-heures Puis la vouure repartit et tout retomba dans le .'ienc,

Sans doute Berllie ali;

m mieux, pnis^pie |,. ninlecin

prolontjer sa visite.

J'aul attendit...

<^'"-le^ il était heureux de cons.aler ,,„e Rer.he LIN. 115. rmnu,. za,, ovt. - l, ,„,.,

avait jugé inutile de

ne courait plus de daufrer

9H I.\ FiLI-Ii; n|ES CAMKLOTS

et qu'il n'y avait pns de crise h redouter pour le moment... El pourtant... il cùl tant voidu la voir!

Les hi'urL's passèrent de la sorte... cl il entendit deux licures sonnera l'horloge d'un clocher voisin.

Le jour n'allait pas tarder à paraître... il songea avec tristesse qu'il faudrait bientôt partir.

Il importait, en effet, qu'il ne fût pas surpris sortant du parc la nuit^ et fidèle à l'engagement qu'il avait consenti, il se dirigea à regret vers la porte.

Mais il n'eut pas fait vingt pas qu'il s'arrêta...

Un bruit venait de se faire entendre derrière lui, et aussitôt il aperçut une forme blanche qui s'avançait vers lui.

C'était Jobic...

— ■ Monsieur Paul! vous êtes là'? dit-elle d'un ton oppressé et bas.

— TMe voici, répondit le jeune homme. Et Bertlie ?

— Elle est très mal... et elle vous appelle...

— Tm viens me chercher?

— Bonnez-moi la main...

P>aml ne fit pas d'objection ; il se laissa prendre la main et marcha à travers l'ombre et, paur ainsi dire, à tâtons. Le trajet ne lut pas long.

En quelques enjamlbéefi, ils era'ent grajvi l'escaHieT; un épais tapis en recouvrait les marches et assourdissait le ibroit de 'Ifiuri pas ; ik arxivèreaït au premier étage en quelques secondes, traversèrent un boudoii", etpandant gue Jobicpéjiiétrait dans la chambre, Paul se tenait debout sur le seuil.

— Piestez là, lui avait dit la petite 8auv;a;,'e. 11 obéissait.

Seulement, de la place qu'il occupait, il pouvait voirfe chambre deBerthe, et il fut douloureusement frappé du spectacle qu'elle présentait.

Lue veilleuse placée sur la cheminJe jetait de doux rayons à travers le globe d'opale qui la voilait, et au fond on apercevait le lit blanc sur lequel la pauvre enfant était couchée.

"Vue à cette distance, on eût dit d'une morte!

Paul eut froid au cœur; un flot de larmes monta à ses yeu.x.

Cependant Johic s'était doucement approchée de sa maîtresse et s'était penchée sur le lit...

Bcrthe ne bougeait plus; elle respirait plus doucement. Jobic lit signe à Paul d'avancer, mais sans se montrer encore.

La crise était passée. Mais les membres .conservaient encore de certains tressaillements qui annonçaient que tout n'était pas lini.

Paul retenait son souffle, comprimant sa poitrine, comme s'il eût bm peur que l'on on entendît les battements.

Tout à coup Jobic se i-etourna et mit un doigt impérieux sur ses lèvres. Et, preque aussitôt, un cri strident s'éleva de l'alcôve, où Bertlie se dressait sur son séant.

— Jobic, dit-elle d'une voix ardente, es-tu là ?

— Oui, mademoiselle, répondit Jobie.

— Je t'ai appelée tout à l'heure et tu ne m'as pas répondu. Où élais-lu ?

— Vous savez bien, j'étais allée...

— Où cela?

— Dans la serre, où il attendait.

— Je ne veux pas le voir '.

— Mademoiselle...

— Je ne veux pas le voir, te dis-je !

— Cependant... Rappelez-vous... Tout à l'heure, vous l'appeliez.

— Tu mens. Ce n'est pas vrai. Tu es d'accord avec lui pour me trahir, et c'est de vous deux que viendra la honte.

Jobic voulut protester, Berthe ne lui en laissa pas le temps.

— La honte, oui! poursuivit-elle. Ah! il se sera bien vengé. Mon Dieu! j'étais si heureuse avant de le connaître! Pourquoi est-il venu? pourquoi?

Un éclair traversa son regard, et sa lèvre- se tordit.

— Et maintenant... reprit-elle aussitôt, maintenant il faut que je le haïsse, il le faut, je le veux... et je ne le puis pas !... Mon Dieu! je ne le puis pas!...

Elle roula sa tête dans ses mains... elle était comme folle ; ses doigts crispés déchiraient la fine batiste qui couvrait sa gorge et ses épaules, et elle pleurait et sanglotait, comme si tout son cœur se fût brisé.

A un moment, elle se tut brusquement, essuya les larmes dont son visage était inondé et fit un mouvement pour sortir de son lit.

— Que faites-vous? dit Jobic en la retenant.

— Va-t'en! laisse-moi! je veux sortir!

— Mais c'est impossible... c'est insensé ! Ce serait la mort.

— Et si je veux mourir!...

— Je vous en conjure !

— .\h! c'est assez de tyrannie, aussi. .\ moi ! à l'aide!

Elle ne se connaissait plus ; Jobic avait toutes les peines du monde à la contenir, et ne savait plus que faire; Berlho n'écoutait plus rien.

— A moi ! répéta-t-elle. Paul ! Paul ! où est-il do;)C qu'il ne vient pas ;i mon secours?...

Elle n'acheva pas, et la parole resta suspendue à ses lèvres. Paul n'avait pu se maîtriser davantage; il était accouru sur son dernier ap[)i'l, et elle venait de l'apercevoir devant elle.

— Paul ! murmura-t-elle en retombant sur le lit.

916 I,A KIM.K Di:S CAMKI.OTS

— Berthc! Borlhe! revenez à vous! dit le jeune homme en lui prenant les mains.

— Qui vous a amené ici?

— J "étais désespéré; je voulais vous voir; je n'ai pu résister au désir de venir... ne m'en veuillez pas; si vous l'ordonnez, je partirai.

Berlhe remua doucement la tôte.

■ — ■ Moi, répondit-elle, je ne veux pas que vous partiez.

— Ah! vous êtes bonne.

— J'ai à vous parler.

— Dites... dites...

— Et je suis heureuse... bien heureuse de vous voir.

Berthe, depuis quelques secondes, n'était plus la même ; sa voix avait maintenant des intonations caressantes et douce-, et son regard, chargé de vagues effluves, s'attachait à Paul avec une ardente Ir.ité.

Évidemment, elle se trouvait sous l'induence de quelque bizarre hallucination, et elle parlait et agissait comme en un rêve.

Elle indiqua à Paul un siège près de son chevet.

— Là, asseyez-vous là, dit-elle de la même voix pénétrante, et écoutezmoi... Vous voulez bien?

— Ah! parlez! parlez!

— D'ailleurs, c'est la dernière fois que nous nous voyons.

— Pourquoi donc?

— Je vais mourir.

• — Ne dites pas cela.

— Il faut s'y résigner.

— Si vous mourez, Berthe, moi, je me tuerai.

— Ne prononcez pas de telles paroles ! Je veux que vous me promettiez de vivre, au contraire. Nous avions fait un beau rêve tous les deux; nous nous aimions tant! Mais c'était là, paraît-il, un rêve irréalisable! J'ai été bien cruelle pour vous, mon pauvre ami; je suis altière, je ne vous aurais pas rendu heureux comme vous le méritez... Une autre femme vous donnera le bonheur que vous attendiez de moi, et je prierai Dieu pour que rien ne vienne le troubler jamais...

— Non! non! protesta Paul; je n'ai eu qu'un amour dans ma vie, le vôtre, et je ne veux pas en avoir d'autre! Et puis, écoutez, Berthe... moi, je suis sur que vous ne mourrez pas.

— Quelle folie !

— C'est Dieu même qui nous a conduits l'un vers l'autre, et il ne séparera pas deux cœurs qu'il a manifestement voulu unir.

— Vous n'y songez pas !

— Est-ce que tout ce qui s'est passé depuis quelques mois a altéré l'amour

profond et fort que je vous ai voué? Est-ce que, vous-même, vous ne m'aimez pas comme au premier jour? Vous le nierez en vain. Tenez ! quand je serre ainsi vos deux mains dans les miennes, quand mon regard rencontre le vôtre, tout me dit que nous sommes indissolublement liés et que nous nous retrouverons fatalement toujours dans la vie comme dans la mort! Vous m'avez aimé, disiez-vous; eh bien! vous m'aimez encore ! Je le vois, je le sens, Berthe ; car. si cela n'était pas, je n'aurais pas survécu à notre séparation!

Berihe écoutait, l'œil ardent, la poitrine soulevée, mordant ses lèvres, plongeant avec une sorte d'ivresse pleine d'oubli son regard dans celui de Paul.

— Dites, poursuivit ce dernier, osez dire que vous ne m'aimez plus; que vous vous êtes reprise ; que vous n'êtes plus à moi! 0 Berthe, ma Berihe bieiiaimée, oubliez tout! ne songez qu'à vous, qu'à nous, et redevenez pour une seconde la maîtresse adorée, l'épouse chérie que j'avais rêvé de posséder.

— 0 Paul, laissez-moi! murmura Berthe avec un frisson où il y avait l'épouvante d'une sensation inconnue; retirez-vous, je vous en prie!

— Qu'avez-vous donc ?

— Je ne sais! Voilà que je ne vous vois plus.

— Mais vous m'aimez?

— Taisez-vous !

— ■ A mon tour, je vous en conjure.

— Par grâce... Paul, comprenez bien... Je suis sans force, sans volonté... Jamais je n'ai éprouvé rien de pareil... Soyez généreux...

— Mais vous m'aimez ! insista Paul qui, lui-même, se sentait envahir par un désordre sans nom... Ne me désespérez pas!... Un mot, uu seul mot... qui nous rende la vie à tous les deux !... qui nous fasse nous retrouver dans le senliment supérieur d'un immuable amour! Ne le voulez-vous donc pas?

Berihe était à bout de forces... Sa volonté s'en allait dans une défaillance suprême où tous deux s'amollissaient; elle proféra un soupir doux comme une plainte, ferma les yeux et laissa tomber sa tête sur la poitrine de Paul.

Ce dernier la recueillit sur ses lèvres en jetant un cri enivré.

Puis, revenant tout à coup à la réalité de la situation, elTrayédu vertige qui s'emparait de lui, il se redressa brusquement et recula de quelques pas.

— Paul ! balbutia Berihe à demi évanouie.

— Vous m'aimez?... murmura le jeune homme en se penchant à ^on oreille.

— Oui! oui!... Kloignez-vousl

— Je pars... niai< je vous reveirai?

— BienKM!

— Demain?

— Peut-être.

LA riLLE UE.S CAMKI.U rs

Eh bien, <i demain, Rcrlhe; et Dieu veillcsur vous qui élcs mon bonli ui

et ma vie !

Le IS octobre est une date célèbre dans les annales de Moriaix...

C'est l'époque de la foire haute, une fête bien connne, à laquelle on accourt de tous les coins des cinq départements de la Bretagne.

Pendant trois jours, c'est une animation, une cohue indescriplibb;, la vilh' est envahie par les contingents des clans bretons les plus réfractaires à la civilisation, qui apportent pendant quelques heures, dans la jolie sous-préfeclure si moderne, les bizarres éléments d'un état social disparu depuis plus d'un siècle : la mêlée des costumes est des plus pittoresques. Malheureusement ils se font plus rares d'année en année ; on ne les voit reparaître que dans les circonstances exceptionnelles, et l'on y retrouve de temps en temps quelque type remarquable de la vaillante race qui va s'abâtardissant et dont il ne reste plus beaucoup de spécimens à l'heure présente.

Ce sont les derniers descendants des anciens Celtes, chez lesquels on peut relever encore les qualités de force, de courage et souvent de Hère et brutale indépendance qui leur ont été léguées par leurs sauvages ancêtres.

Dès le 6 octobre, le mouvement commence.

Ce sont d'abord les marchands forains qui viennent prendre possession de la grande place, aujourd'hui place Thiers, et de la place des Jacobins, pour y construire leurs baraquements. Bohémiens du commerce et de Tindustrie, vivant au jour le jour, tantôt ici, tantôt là. la joue hâlée par le grand air et le soleil, formant une population à part, d'un type spécial, ne se mêlant jamais à la population autochtone. Ils s'en vont comme ils sont venus, sans laisser d'autre trace de leur séjour que les détritus et les immondices qui marquent la place qu'ils ont occupée.

Ce sont ensuite les saltimbanques, bateleurs et autres, montreurs de phénomènes qui échappent à toute classification, et dont la clientèle se recrute surtout parmi les paysans naïfs, les militaires et les bonnes d'enfant.

Pendant les premiers jours, c'est un bruit assourdissant de coups de marteau, de grincements de scies, de cris, d'interpellations; c'est à qui arrivera premier dans la construction de sa baraque; les conversations vont leur train, ainsi que les appréciations sur la ville et ses habitants; tout cela dans une langue inconnue qui n'est pas encore le volapuk, mais qui pourrait lui servir d'échantillon.

Puis i! y a le cirque traditionnel; et celui-là exerce une suzeraineté incontestée.

LA HLLE bHS CAMELOTS

On Taltend un mois à Tavance ; on le promet en récompense aux enfants : et quand il fait son entrée dans la ville, c'est dans toute la splendeur d'une cavalcade qui défile en plein jour avec son cortège d'écuyers et d'écuyères, de clowns et de palefreniers vêtus d'hahits brodés d'or.

C'est une véritable fête pour les curieux et une réclame des plus fructueuses pour le cirque auquel celte exibitlon assure de nombreuses représentations.

La municipalité, du reste, ne se fait pas tirer l'oreille pour ajouter à l'éclat de la solennité.

La façade de la mairie, les deux quais sont splendidement illuminés par des cordons de gaz ; les navires du port se pavoisent, les monuments publics arborent leurs drapeaux, et, le soir, la retraite aux flambeaux parcourt la ville, suivie d'une foule enthousiaste.

On était au 12 octobre.

Les étrangers commençaient à affluer; les hôtels regorgeaient de voyageurs qui, le soir, se répandaient dans tous les cafés de la ville.

Inutile de dire que le café de Bretagne était le plus fréquenté : on savait que c'était là que l'on trouvait les principaux jeunes gens de la localité, et surtout que, le jour de Xa foire haute venue, on y jouait avec frénésie. Car il faut bien que nous ajoutions ce détail essentiel, c'est que, pendant trois jours, du 14 au 16 du mois d'octobre, grâce à la tolérance de la police, les cafés de Moi-lai\ deviennent autant de petits Monte-Carlo !

Or, au Café de Bretagne, on jouait très gros jeu ; nul ne l'ignorait, et cela suffisait pour y attirer tous les gens en quête d'aventures et de hasard.

Donc on était au 12.

Tous les habitués du café se trouvaient à leur poste. Duroclier, Gervois, Ponlis, Fontenette, le capitaine, et la conversation ne tarissait pas sur le programme des attraits offerts à la curiosité publique; depuis pas mal de temps déjà on ne parlait plus de Paul Didier ni de M"° Gautier

Ceci avait fait oublier cela.

Il n'était question que du cirque qui avait fait son entrée la veille, au milieu d'un grand concours de populaire, et l'on discutait sur les avantages plastiques des écuyères les plus remarquées.

Fontenette lisait un journal et ne disait rien.

Quant au capitaine Bi'llegarde, il fumait en plaçant de temps à autre un mot pour afiirmer ses préférences à propos du sexe dont on s'entretenait.

A ce moment, la i)orte s'ouvrit et le petit Labadens parut.

On se retourna.

Labadens souriait.

— Ah! ah ! il y a du nouveau? dit Gervois dont les yeux brillèrent.

— Eu effet! dit Labadens d'un air de triomphe.

9Î0 LA ril.l,K DK.S r.AMl'I.OTS

— Qu'est-ce donc? (it Duroclier.

—■ Allons, ne nous fais pas languir, inliTvint U; capilaiiic, et dis-nous d<; quoi il s'agit.

— Eh bien! repondit Labadens, je viens d'apprendre que, du 14 au 17, il va nous venir une troupe d'opérette.

— Pas possible! exclama Pontis. Qui t'a dit cela?

— Le secrétaire de la mairie, qui a reçu une lettre du din'cteur.

— 11 annonce son arrivée?

— Pour ce soir, train de neuf heures.

— Et que jouera-t-il?

— Giroflée-Girofla.

— Enfin, que dit-on de la troupe et du directeur?

— Ça, c'est différent. 11 paraît que la troupe est excellente. L'étoile, la Granier, la Judic, s'appelle Marta; elle a créé plusieurs rôles importants aux Folies et aux Variétés. On dit que c'est une fort jolie femme et que, dans chaque ville où elle s'arrête, elle fait de véritables passions. Quant au directeur, on assure qu'il a été, il y a vingt ans, le roi du Midi. Un baryton, di primo cartello, voix superbe, belle prestance; il y a joué la Rei)ie de Cliypre, Charles VI, la Favorite à faire échec à Faure lui-même.

— Et atijourd'hui?

— Ah! dame! aujourd'hui... ce n'est plus ça... la dégringolade est venue !... On n'a plus voulu de lui sur les grandes scènes où il avait obtenu d'énormes succès, et après avoir chanté encore dans les beuglants de Marseille, Lyon et Bordeaux, il a fini par se faire directeur de troupes ambulantes.

— Et comment s'appelle ce pauvre diable?

— - Il a eu plusieurs noms ; mais, au vrai, il s'appelle Gaminade.

— Gaminade! répéta le capitaine avec un mouvement do vif intérêt. Labadens regarda le vieux soldat avec étonnement.

— Eh ! sans doute, capitaine! répondit-il; est-ce que par hasard vous le connaîtriez ?

— Si c'est celui que je crois, dit Bellegarde, je l'ai connu à Montpellier, à l'époque de ses triomphes, et nous avons été fort bien ensemble.

— Vraiment!

— Même il a été mêlé à une affaire qui m'a beaucouii occupé alors.

— Laquelle?

■ — Gelle de mon soufllet.

— Âh ! ah I

— J'étais jeune ; je fréquentais les artistes, qui sont généralement de bims garçons, et les petites dugazons de Provence, qui sont assez sensibles ;i l'uniforme; de sorte que Gaminade et moi, nous nous voyions souvent; si bien que.

Le capitaine, la |M|m hh i vrv^. se i.<ii,iii .riiont, souriant. (P. 926.)

UT. 116. — PfERRI ZACCONE. — LA riLLK DgS CAMSI.0T3. — BD. J. BOUKF CT C'». UV. 116

lorsque je lui appris dans quelles circonstances j'avais reçu uu soufflet, jl en fut presque aussi furieux que moi. Cela resserra encore les lions deTamitié, et pendant quelque temps, après que j'eus quitté Montpellier, nous nous donnâmes réciproquement de nos nouvelles. Mais le pauvre diable tourna mal : l'absinthe, les femmes et le reste ; il dégringola, comme tu disais, et, au bout de quelques années, il cessa de m'écrire.

— Et vous ne l'avez plus revu?

— Une fois, il y a quelque temps, à Montpellier.

— Eh bien! je serais curieux de savoir si c'est lui.

— Je n'en doute pas!... Mais je le vérifierai dès ce soir.

— Comment cela?

— En me rendant à la gare pour l'arrivée du train.

— 11 est déjà neuf heures.

— Nous avons une demi-heure, le temps de nous y rendre. Viens-tu?

— Je ne vous quitte pas, répondit Labadens.

Et tous deiuï quittèrent le café et allèrent prendre l'omnibus qui se rendait au-devant du train.

La nouvelle que venait d'apporter le petit Labadens était vraie.

Le matin, le secrétaire de la mairie avait reçu une lettre qui annonçait l'arrivée imminente d'une troupe d'opérette, laquelle se proposait de donner, pendant la foire haute ^ deux ou trois représentations de son répertoire. La lettre contenait en outre le tableau complet de la troupe, avec le concours de M"°Marta premier sujet des théâtres de Paris, Variétés et Folies-Dramatiques, et celui de quelques artistes ayant appartenu aux principaux théâtres de province, Lagardère. Desrois, Lambert, etc., etc.

Et la lettre était signée, par Raymond Caminade. ex-baryton des théâtres de Bordeaux, Marseille, Lyon, etc.. présentement directeur d'une troupe de tournées, avec autorisation spéciale de la commission des auteurs dramatiques de Paris.

C'était bien le Caminade que le capitaine avait revu à Montpellier récemment.

Un moment, il avait rêvé la fortune, en prenant la direction du théâtre Beaumarchais.

Mais il n'avait pas réussi!

Alors, il s'était ingénié; les tournées de province étaient à la mode, et il avait organisé une tournée de province.

Ça, c'était encore son affaire !

D'ailleurs, il avak de précieuses qualités pour ce métier.

II était sans jalousie, ce qui est rare dans ce monde; il ne manquait pas de fermeté, tout bon enfant qu'il fût, et l'alcoolisme n'avait pas encore complètement oblitéré en lui, le sens artistique.

El puis, il avilit une expérience du métier, une connaissance approfondie du cœur humain des artistes, qui devaient lui rendre facile une tâche qui ne laisse pas d'être hérissée de grandes difficultés.

Le personnel de ces troupes se compose, en effet, des éléments les plus difficiles à manier et à conduire.

Il y en a de deux sortes :

D'abord, les troupes sérieuses, qui se recrutent d'ordinaire parmi les artistes pour lesquels le théâtre est une affaire et les tournées de province une bonne aubaine; ils sont, le plus souvent, mieux payés qu'à Paris et trouvent l'occasion d'aborder des rôles qu'on ne leur confierait pas sur une scène parisienne. C'est une chance, et certains sont soutenus par l'espoir de revenir dans la capitale parés des lauriers conquis en province, et d'être accueillis, au retour, par des propositions d'engagements inattendus.

Ce sont les meilleures, et il est rare qu'aucun incident fâcheux vienne troubler le cours régulier de leur voyage. Peu d'imprévu, presque pas de pittoresque. — Ils partent, font peu parler d'eux et reviennent reprendre à Paris la modeste place qu'ils y occupaient avant le départ.

Il n'en est pas de même pour les autres.

Celles-ci rappellent, sur plus d'un point, les péripéties du Roman comique que tout le monde connaît, et l'on y retrouve, à peu de chose près, les types du temps passé.

Ce sont pour la plupart de pauvres acteurs sans emploi et sans talent. Vivant à Paris de privations et de misère, qui se laissent, un beau matin, embaucher par quelque ancien cabotin improvisé directeur.

Ils partent, au hasard, comptant sur la recette pour manger, rêvant de succès impossibles ; râpés, faméliques, heureux cependant des quelques applaudissements dont on leur fait l'aumône à Carpentras ou à Béziers.

Au départ encore, cela va bien.

On a reçu une avance, on est vantard, bavard; on s'offre des bocks à chaque station ; s'il fait beau, on chante et l'on se grise de sa propre gaieté.

Mais, à la première halte, l'impression se modifie et les plaintes commencent. C'est Vimpresario qui paye la table et le gite, et l'on ne se gêne pas pour trouver tout mauvais!

Et après les premières représentations, quels changements encore!

Le froid, la fatigue, les froissements d'amour-propre.

On devient grincheux. On est mécontent, moins parce que l'on n'a pas été applaudi que parce que les camarades l'ont été !

On comprend, sans qu'il soit besoin d'y insister, tout le mal que Caminade avait dû se donner pour maintenir ces éléments réfractaires et empêcher des défections qui l'eussent ruiné.

11 y avait réussi !

Et ce triomphe était dû à ses qualités personuelles, et aussi, peut-être, à la grande notoriété dont il avait joui autrefois et dont le souvenir exerçait encore un certain prestige sur les naïfs cabots qui l'accompagnaient.

Il avait d'ailleurs dans la troupe quelques vieux amis sur lesquels il pouvait compter.

Ce n'étaient guère que des comparses, mais ils lui étaient dévoués.

Un surtout, Lenglumé, ancien choriste qui avait roulé un peu partout, vivant avec une ancienne danseuse éreintée, laquelle avait fini par mourir en lui laissant une trentaine de mille francs gagnés par tous les moyens possibles.

Caminade avait connu le triste couple à l'époque où il était, lui, dans toute la splendeur de sa renommée; et Langlumé lui avait voué une de ces admirations respectueuses qui devait résister à la dégringolade de l'ex-baryton.

De loin en loin, Caminade l'avait revu : dans les moments de dèche, il était toujours assuré de trouver le couvert et le gîte chez son ami. et les deux anciens copains éprouvaient toujours un vif plaisir à se rencontrer. Ils parlaient du bon temps d'autrefois et repassaient, attendris et souriants, les gais épisodes de cet éternel roman des comédiens en voyage.

Depuis, Langlumé avait mangé les trente mille francs de la danseuse, et Caminade reconnaissant lui avait offert un engagement que son vieil ami s'était empressé d'accepter.

Il tenait dans la troupe l'emploi à' utilité; et, pour être juste, il faut dire qu'il le tenait bien.

De plus, il rendait à Caminade mille petits services qui ne figuraient pas sur son engagement.

Il était comme le coadjutcur du directeur, flattait les uns, surveillait les autres, et ramenait chacun, avec sa voix de basse profonde, à la concorde et à Témulation.

En acceptant ce nouvel emploi, il avait cru devoir prendre un nom plus sonore, et avait choisi celui de Lagardère!

Il y avait encore dans la troupe, un autre artiste qui mériterait une mention spéciale.

Celui-là s'appelait Lambert; le lecteur se le rappelle.

Caminade l'avait connu bien longtemps avant Lagardère.

Quand ils étaient jeunes encore, ils s'étaient rencontrés, à l'heure de l'absinthe, au café de la Chartreuse, et s'étaient fréquentés d'abord assidûment rjour ne se revoir plus tard que de loin en loin.

Lambert n'avait jamais eu de profession bien définie.

C'était un nomade. Il paraissait et disparaissait, sans qu'on sût jamais où il allait ni d'où il revenait.

LA Vll-LE DES CAMEI-OTS

Du reste, Caniinade ne s'en imiuiélaiL pas, et il n(' lui avait jamais ai]ri:s^(' de questions indiscrètes à ce sujet.

Dans ce monde-là, c"est le plus prudent.

Vajfiiement, cependant, il soupçonnait bien quelque chose.

Mais quoi?

Quelques-uns assuraient qu'on l'avait trouvé dans certains quartiers, exerçant l'industrie de camelot; d'autres, allant plus loin, prétendaient qu'il pouvait bien avoir des relations avec la rue de Jérusalem.

Caminade n'avait pas creusé le sujet.

11 ne faut pas être exigeant, et, comme dit Mercadet, si l'on n'allait que chez les gens que l'on estime, il y a des jours où l'on ne rentrerait pas chez soi.

Caminade ne se sentait pas pur de toute souillure.

Au fond, chose bizarre, il avait un faible pour ce Lambi*rt et cela venait d'un souvenir auquel ce malheureux se trouvait mêlé.

Nicette!

Lambert l'avait connue, lui aussi, et, quelque dégradé que fût son interlocuteur, Caminade trouvait un âpre plaisir à lui entendre parler du temps de ce bel amour de sa jeunesse!

Tel était donc Caminade, à l'époque où il vint à Morlaix à l'occasion de la foire haute.

Jusqu'alors, la tournée n'avait produit que des résultats médiocres; mais enfin on avait vivoté et c'était un point essentiel.

On comptait beaucoup sur la nouvelle étape; (piand le train se fut arrêté, ce fut avec des hourras enthousiastes que les artistes saluèrent la ville si pittoresquement couchée au pied de son magnifique viaduc.

Caminade lui-même ne se montra pas insensible à ce spectacle inattendu, mais quand il eut jeté un coup d'œil sur le tableau, et qu'il eut reporté son regard sur les curieux qui se pressaient autour de l'omnibus, il resta muet de surprise et leva ses deux bras vers le ciel.

Le capitaine, la pipe aux lèvres, se tenait debout et souriant devant lui.

— Est-ce possible! s'écria Caminade, partagé entre la joie et le doute; vous, capitaine, ici! .

— Tu ne t'attendais pas à celle-là! fit le capitaine, en lui tendant la main cordialement.

— Voilà qui est d'un bon augure ! dit Caminade.

— Ça se pourrait bien.

— On a besoin de se refaire.

— Et ta troupe?...

— Toujours la niènie.

La FILLt; DES CAMELOTS 927

— M"" Marta?

— L'étoile!

— Avec le même petit vieux?...

— Parbleu!

Le capitaine fronça le sourcil : Caminade s'épanouit en un franc sourire.

— Allons, dit-il avec enjouement, je vois décidément qu'il vous va peu.

— Dis qu'il ne me va pas du tout.

— Je t'expliquerai cela... d'autant plus que j'ai à te parler de- lui.

— A quel propos ?

— Une aventure que je te raconterai.

— Est-ce que vous le connaîtriez?

— Peut-être. Mais ce n'est pas le moment de nous étendre sur ce sujet : Combien de temps vas-tu rester ici?

■ — Ça dépendra... deux ou trois jours.

— .\lors, je te quitte.

— .Mais nous nous reverrons?

— Je te crois!... Tous les jours au Café de Bretagne et le soir au théâtre.

— -A la bonne heure! Et, sur cette bonne parole, je vais rejoindre mes artistes qui. pour le moment, ne songent qu'à une chose...

— Laquelle?

— Eh donc! souper, capitaine... Allons, à demain! et croyez que je suis bien heureux de la rencontre.

Caminade alla aussitôt rejoindj-e l'omnibus qui n'attendait plus que lui; peu après, il se dirigeait vers la modeste auberge où toute la troupe allait demeurer pendant les trois jours qu'elle avait à passer à Morlaix.

Le lendemain, le capitaine revit son ami Caminade, qu'il alla visiter à l'hôtel où il était descendu.

Des groupes nombreux s'étaient formés autour de la maison, et les curieux stationnaient dans la rue, dans l'espoir d'entrevoir les artistes qu'ils devaient le lendemain retrouver sur le théâtre.

Quoiqu'il fût encore de bonne heure, l'hôtel était déjà plein de bruit et de mouvement, et do temps à autre, par les fenêtres ouvertes, s'échappaient de joyeux refrains d'opérette, lancés par une voix de ténor ou de soprano, ou encore p\us particulièrement, certains couplets de Giroflée-Girofla, dont les afliche

928 I.A riI.I.K DKS CAMKLOTS

IKilycliroiiics rL'i);iii(lu('s dans la ville aiiiioiiçaicnl, depuis le malin, la repniseiilalioii :

Dans une famille, Je le dis tout bas, Une jeune fille Kst un embarras.

Quand on n'en a qu'une, Certes, c'est allVeux; Mais quelle infortune Quand on en a deux!

Et quand Boléro d'Alcarazas avait ainsi commencé, la voix aiguë de Marasquni lui répondait aussitôt du haut des mansardes :

Mon père est un très gros banquier Fort bien coté dans la finance; Il est connu du monde entier Et possède un crédit immense...

Etc., etc.

On ne savait auquel entendre, et les groupes applaudissaient avec frénésie.

Le capitaine eut quelque peine à arriver jusqu'à la chambre occupée par Caminade, et quand il l'aperçut enfin, il fut frappé de son air soucieux et presque sombre.

Le capitaine l'interrogea à ce sujet.

— Est-ce que les affaires vont mal? demanda-t-il avec intérêt.

— Ce n'est pas cela, répondit Caminade.

— Qu'est-ce donc?

L'ex-baryton se pencha avec mystère.

— Vous vous rappelez, dit-il, le vieillard que je vous ai signalé comme l'amant de Marta?

— Parfaitement, répondit le capitaine avec un frémissement ; y a-t-il longtemps qu'il est avec Marta ?

— Trois ans.

— Trois, six, neuf, un commencement de bail. . Caminade remua la tête.

, - Je crains bien que le bail ne soit pas observé jusqu'au bout. - Pourquoi cela?

— Depuis quelque temps, il y a du tirage.

— Ah! ah!

— Et, hier soir, ils se sont disputés.

— Le vieux n'a plus le sou?

Tant bien que mal, je l'ai filé. (P. 930.')

— C'est vraisemblable.

— Qui esl-il?

— Je n'en sais rien; dans le commencement de sa liaison avec Maria, ça allait comme sur des roulettes ; il jetait l'or à pleines mains; Martane s'était jamais Irouvée à pareille fête, et naïvement elle s'imai^'iiiait que cela ne finirait jamais! Mais ça ne pouvait pas durer toujours.

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