‹ La fille des camelotsChapitre 30 sur 32 · L:igardèr(' approuva du geste · texte numérisé non relu

L:igardèr(' approuva du geste

— Pour lors, dit-il. je continue... Tu sais, pas vrai? que je suis musard... ■J'aime la nature et bs fleurs qui me rappellent celles que l'on jetait autrefois à

ma pauvre défunle (juand elle dansait à Bordeaux et à Toulouse... Chère Séraphita!... Quel souvenir?..

— Ne t'atlendris pas!

— Tu as raison... Donc, après que Lanilicrl, et l'autriî ciireiil, disparu, je me suis mis à verder à droite, à gauche, si bien qu'une lieiirc plus lard je me trouvais encore dans le verger, quand je vis le jardinier venir à ma rencontre... Je croyais qu'il allait me flanquer à la porte; mais, au contraire, il me salua avec beaucoup de politesse et me demanda si ce n'était pas moi qui avais fait remettre une lettre à M. Gautier quelques instants auparavant. Je lui dis que non... et comme il en parut contrarié, j'ajoutai que je connaissais la personne qu'il cherchait et que, s'il voulait, je me chargerais de lui transmettre la réponse de son maître... Cela arrangeait, paraît-il, fort bien les choses, car il se décida tout de suite et me remit l'enveloppe que voici...

Caminade échangea un regard avec Bellegarde.

— • Que dites-vous de cela, capitaine? inlerrogea-t-il ; et y comprenez-vous quelque chose?

— Je n'y comprends rien, répondit Bellegarde ; et a cause de cela même... ■ — Ça vous intéresse? ,

— Je crois bien. D'autant plus que je connais M. Gautier et que...

— Vous seriez bien aise de savoir quelles relations peuvent exister entre lui et le petit vieux?

— Tu l'as dit.

Caminade eut un sourire énigmatique.

— Ça se simplifie, reprit-il après un court silence, en tournant entre ses doigts la lettre qu'il avait prise des mains de Lagardère. Laissez-moi faire et avant ce soir je vous dirai ce qu'il y a là-dedans.

— Comment t'y prendras-tu?

— C'est mon alTaire. Ce soir, je vous trouverai au Café de Bretagne et je vous dirai ce que j'aurai l'ait.

— Â ce soir, alors !

— A ce soir, capitaine!

Caminade était resté seul avec Lagardère. Ce dernier cligna de l'œil.

— Faut-il ouvrir? dit-il avec un rire cynique.

— Garde-t'en bien, répliqua Caminade ; il y a mieux à faire.

— Quoi donc ?

— Tu vas trouver Lambert... tu lui remettras ce billet et tu lui diras que, s'il peut me faire connaître ce qu'il contient, je lui promets de l'augmenter de dix francs.

— Dix francs! répéta Lagardère... Eh bien ! en voilà un qui peut se vanter d'avoir de la veine... Ce n'est pas à moi que tu ferais de pareilles libéralités.

(Jaminadc! haussa les épaules.

— Grand enfant! répliqua-t-il d'un Ion presque tendre, est-ce que nous

avons besoin de ça. nous autres? Nous sommes de vieux camaros, nous deux, el ce qui a fait noire amitié, c'est les épreuves que nous avons traversées ensemble... et dont nous ne pouvons parler avec d'autres! Toi, Séraphita... moi. Nicette... Ahl c'est loin, ce temps-là, pas vrai? Mais c'est égal, ça l'ait toujours plaisir de se le rappeler, les coudes sur la table, avec un ami sûr... Est-ce que je n'ai pas raison... voyons?

Lagardère ne répondit pas... il était ému; il se contenta d'essuyer du revers de sa main une larme qui descendait lentement le long de sa joue.

— Je vais l'attendre! dit-il en se levant pour secouer son émotion.

Et, précipitamment, il gagna le rez-de-chaussée, où il se trouva en présence de Lambert qui arrivait.

Ce qu'ils se dirent, nous l'ignorons; mais ce qui advint le soir même, nous pouvons le raconter.

On était à la veille de l'ouverture de la fête comme nous l'avons dit, les étrangers avaient déjà envahi la ville, et saltimbanques et bateleurs faisaient rage sur toutes les places publi lues.

Les cafés regorgaient de monde ; celui de la grande place, le café de Bretagne, était particulièrement fréquenté.

Tous les jeunes gens étaient là, et le capitaine Bellegarde. assis à une table bien en vue, le képi un peu sur l'oreille^ la tunique serrée à la taille, sa croix d'honneur sur la poitrine, faisait spécialement l'admiration du public

En France, on adore l'uniforme, et il est certain que le capitaine avait tout à fait bon air.

Il avait belle prestance, l'œil vif, et sa grosse moustache grisonnante, passée au cosméticpie, inspirait le respect autant que la crainte; chacun pensait que cet homme devait faire une terrible besogne quand il donnait naguère à la tête de sa compagnie.

Lui, cependant, ne tenait pas grand compte de l'etïet qu'il produisait, et, toujours fumant, il suivait la partie de tric-trac engagée entre Hervick et Durocher.

Les conversations étaient fort animées, dominant le bruit dos parades foraines, et quand à un momentia porte s'ouvrit pour livrer passage à Caminade, c'est à peine si l'on y prit garde.

Caminade jeta un regard cinuiaire dans la salle et, ayant reconnu le capitaine, il marcha vivement vers lui.

Ce dernier l'avait déjà aperçu : il le salua d'un geste amical.

— .\h! ah! c'est toi? dit-il en lui indiquant un siège à coté de lui : lu prends un liock?

— Je veux bien.

— Alors, assieds-loi.

034 I.A i'ILLK DKS CAMELOTS

— Soit, mais pas pour loiigti'mps.

— Pouripioi donc?

Caminade se pencha mystérieusement.

— Je sais ce qu'il y avait dans la lettre de M. Gaiilicr, dil-il à voix rapide et basse.

— Ah! ah ! Eh bien... qu'y avait-il'.' interrogea le capitaine.

— Un rendez-vous.

— Pour le petit vieux?

— Sans doute.

— Ils se connaissent donc?

— Faut croire.

— Voilà qui est bizarre !

— N'est-ce pas?

— Et ce rendez-vous, quand doil-il avoir lieu.

— Ce soir, à dix heures.

— Où cela?

— Au château de Lesquifllou.

Le capitaine fit un rnouvement.

— Est-ce que tu comptes y aller? demanda-i il

— Certainement, répondit Caminade.

— En quoi cela t'intéressc-t-il?

— On ne peut pas savoir. ;^

— Drôle d'idée 1 i

— D'ailleurs, poursuivit Caminade, il y a autre chose.

— Fallait donc le dire tout de suite!

— Si vous voulez m'accompagner, je vous le dirai.

— C'est donc un mystère?

— C'en est un.

— Tu piques ma curiosité.

— Voyons, venez-vous?

— J'y vais, consentit le capitaine.

Il se leva et suivit l'ex-baryton.

Une Ibis sur la place, ils se dirigèi'ent vers la rue de Bi'cst, et prirent le

chemin qui mène à Lesquifllou.

11 faisait un temps très doux; la lune montait éclatanle à l'horizon. Au bout de dix minutes, BcUegarde se tourna vers son compagnon.

— Nous voici seuls, dit-il; en rase de campagne; lu peux parlera tonais«. et j'espère que tu vas médire...

— Rien n'est plus juste, répondit Caminade, je m'exécute.

Us vonaientde s'engager dans un sentier étroit et ombreux... Ils marchaient à pas lents ; le capitaine s'apprêta à écouter.

— Et d'abord, dit Caminade, il faut que je vous dise tout de suite aue ce qui m'allire ce soir de ce côté, ce n'est pas seulement le petit vieux.

— Cependant..., ce matin....

— Ce matin, oui, je ne dis pas ; j'avais flairé quelque mauvais coup, surtout aiirès ces concHiabules avec Lambert, et je voulais savoir ce qu'ils manigançaient tous les deux.

— Eh bien?

— Eh bien, depuis, il s'est passé quelque chose qui m"a donné d'autres idées.

— Alors, tu renonces au vieux?

• — Pas tout à fait.

— Enfin, qui est-il, celui-là? que faisait-il avant d'être l'amant de Maria?

— Tout ce que je sais, c'est qu'il passe pour avoir été fort riche.

— Enlin. d'où vient-il?

— Je crois qu'il est de Montpellier.

— Hein ! Montpellier : j'ai bien entendu?

— Sans doute.

— Et son nom? Il a un nom, ce paroissien-là!

— U ne me l'a pas dit, — et je ne le lui ai pas demandé.

— Tu as eu tort. Mais ça peut se réparer... U y a un moyrn.

— Lequel?

— Maria doit le connaître.

— Vous avez raison... dès demain, je la questionnerai à ce sujet. Le capitaine s'était arrêté.

— Puisque tu n'en sais pas plus long, je ne vois pas bien ce que nous sommes venus faire ici.

— Ça, c'est autre chose, répliqua Caminade ; je vous disais tout à l'heure qu'il m'était venu quelque idée nouvelle... depuis ce matin. Voici pourquoi : fi£,'urez-vous, capitaine, qu'ai)rés dîner, comme j'allais me rendre au café de Bretagne, il est venu à l'hùtel un larhin qui a demandé à me parler.

— Q\ic le voulait-il?

— Il était chargé de me remettre um; lettre.

— Que contenait. cette lettre?

036 LA ril.LE Di:.S CAMKl.OTS

— Un billot lie cinq œnts francs.

— Quelle ])liiisanterle!

Caminadc prit dans sa poclicune enveloppe de papier satiné, d'oii il tira un liillet de banque qu'il présenta à son interlocuteur.

• — • Voyez plutôt, dit-il; dans nos tournées de jirovince, on n'en reçoit pas des flottes comme ça; et ça fait toujours de l 'effet... Qu'en dites-vous I

Le capitaine tournait et retournait le billet en tout sens, à la vive clarté de la lune; il finit par le rendre à l'ex-baryton.

— Ah çài, dit-il d'un tonde sincère étonnement, quel est le bienfaiteur qui te fait de pareilles largesses?

— Une jeune femme, répondit Caminadc; M""" de Presles!...

— La comtesse?

— Elle-même !

— Tu l'as connue?

— Il y a longtemps, quand elle était encore enfant ; c'est toute une histoire. Moi je n'y pensais plus, sans l'avoir oubliée; et, vous voyez, elle s'est souvenue, elle.

— Et ([ue dit la lettre ?

Caminade serra l'enveloppe avec énergie.

— Ah ! je la sais par cœur ! dit-il, la voix émue; avant de sortir de l'hôtel, je l'avais relue dix fois... Pauvre chère enfant!... Si je pouvais lui dire...

— Quoi?

— Rien... rien... Je vous conterai cela plus lard. Tenez, écoulez plutôt; voici ce qu'elle contient, la bonne petite lettre :

« Monsieur Caminade,

r J'apprends que vous venez d'arriver à Morlaix et je neveux pas que vous vous éloigniez sans emporter un témoignage de ma vive reconnaissance. J'aurais été heureuse de vous recevoir, mais je suis auprès d'une amie qui est au plus mal et je ne puis la quitter. M. le comte de Presles ira certainement vous voir; mais en attendant, je vous envoie mon offrande pour les places que nous aurons le regret de ne pouvoir occuper. Croyez à ma sincère amitié.

« Comtesse de Presles. »

— Ma foi ! dit le capitaine quand Caminade se fut tu, cette fois, je donne ma langue aux chiens...

— Un bon cœur tout de même ! lit Caminade; le cœur de sa mère, quoi!

— Tu as connu aussi sa mère?

L'cx-barylon poussa un soupir et leva la main au ciel.

Caiiiiiiude el Bcll.'gur.li: ivUikuliiI Ilui „>.u1I1o. J'. 'Jo-S.)

— Tu devrais nn! raconter ra? insista le capitaine.

— Pas aujourd'hui, repartit vivement Caminade.

— Ça doit èlie intéressant.

— Je vous rr( i-; !

— Et pour ce que nous faisons ici...

Caminade saisit le bras du vieux soldat et s'arréla brusquement.

LIV. 118. — l'IlBRE ZACCOXE. — LA FILLE DES CAMBLOIS. — ta. 1. ROUFF ET C". LIV. 118

938 LA. l'ILLE UliS CAMELOTS

Ils avaient pénétré dans le parc et se trouvaient ou ce moment dans une petite clairière, sorte de salon de verdure entouré de fourrés épais presque impénétrables.

— Qu'y a-t-il? interrogea le capitaine eloune du geste impératif ae sou compagnon.

Celui-ci mit un doigt sur ses lèvres.

— Ecoutez, dit-il en baissant le ton.

On entendait, à peu de distance, des pas d'homme ijui se rapprochaient ~ Ce sont nos paroissiens, fit le capitaine.

— Yenex! venea! dit Caminade. Cachons-nous dans le fourré, et nous pourrons tout entendre sans être vus !

En même temps, il entraîna Bellegarde qui se laissa faire.

L'n instant plus tard, ils avaieut disparu, et de la retraite qu'ils aA-aient choisie ils pouvaient, comme le disait Camiuade, tout enteudre sans être vus.

tt était temps !

A peine s'étaieut-ils retirés que deux hommes faisaient irru[)tioa dans la clairière.

Quelques rayons de lune, tamises par les branches des arbres, y laissaient tomber une lumière qui, bien que douteuse, permettait de reconnaître les deux nouveaux venus.

L'un était le petit vieux, l'autre était M. Gautier ; le capitaine ne pouvait s'y tromper.

Caminade et Bellegarde retenaient leur souffle, saisis duneai-dente curiosité.

Qu'allait-il se passer?

Us n'attendiiYttt pas longtemps.

Des deux hommes, M. Gautier était évidemment le plus agité ; ce fut lui, le premier, qui s'aiféta, et qmaà il se fut tourné vers celui qui l'accompagnait on put voir aisément une lueur fulgurante éclairer son regard.

— Arrêtons-nous ! dit-it d'une voix dont en sentait bien qu'il cherebait à modérer tes éclats.

— Pourquoi m'avoir entraîné jusqu'ici ? répondit l'autre.

— Parce que nousysommes seuls, et que nous pouvons nous expliquer sans contrainte.

— Qu'est-il besoin d'explication?

— Pourquoi es-tu venu à Morlaix? Qui t'a dit que j'y étais?

— Le hasard. Je ne m'attendais pas à te rencontrer... mais quand j'ai su que tu y vivais sous le nom de Gautier...

— Un nom qui me sert à cacher celui que tu as déshçnoré !

— A quoi bon ces récriminations ?

— Et tu viens quand le malheur est cuire dans nu demeure ; quand je suis

meuacé moi-même; quand ma fille, ma pauvre Berthe adorée, sera peut-être morte demain I

— Je l'ignorais.

— Enfin, que veux-lu?

— Je te l'ai dit... de 1 "argent!

— Et si je refuse?

— Je suis à bout de ressources.

— Que feras-tu?

— J'irai dire à la justice qui je suis, et je lui raconterai l'afTaire de Montpellier!

— Mais ce serait le perdre !

— Et que m'importe à moi! Ai-je aucune considération à garder? Qui pourrait m'arrêter?

— Ah! le misérable! le misérable !

Le petit vieux eut un ricanement.

— D'ailleurs, poursuivit-il d'un ton railleur, rien de ce que nous disons là n'est sérieux; ni ton refus ni mes menaces; je t'ai rencontré, je ne m'y attendais pas; tu es riche et je suis pauvre : il est impossible que lu me repousses.

— Je t'ai déjà plusieurs fois sauvé sans que lu aies tenté de te relever toimême ; et aujourd'hui, si je te sauve de nouveau, que feras-tu?

— Je partirai.

— Pour revenir !... toujours ! Oh ! comment sortir jamais de cette cruelle impasse?

Et le malheureux banquier eut un geste affolé. Tout à coup il releva la tête.

— Non ! non ! dit-il d'un accent égaré. C'est trop de longanimité et il faut en (inir ; voilà trop longtemps que le remords liante mes nuits; je ne veux pas accepter davantage une complicité dont le souvenir (rouble ma vie depuis vingt ans ! C'est assez de lâcheté, il est temps que je rentre dans la droiture et dans l'honneur... Écoute!

Son étrange interlocuteur s'était redressé, et il regardait M. Gautier dont l'attitude nouvelle le frappait d'étonnement.

— Écoute ! poursuivit ce dernier; vingt ans, comprends-le, voilà vingt ans (jue ce souvenir pèse sur mon cœur! Je savais bien, moi, qui avait volé la caisse du banquier... Germain avait découvert que, la nuit du crime, lu l'étais réfugié dans la chambre ronge, et comme si celte attestation ne devait pas suflire, il m'a remis un portefeuille, — le tien, — que dans ton désordre lu n'avais pas songé à emporter; les preuves étaient manifestes, terribles; tout t'accusait, et [)ourlant je n'ai rien dit, je me suis lu, ne voulant pas que le nom de Cirai pût recevoir et garder à jamais celte tache d'infamie !

940 I.A III.I,K DKS CAMKI.OTS

J'ai été plus criminel encore!

Il y avait chez moi un caissier, l'ierrc (;ili)ert, un iHjnmHe homme, celui-là! qu'un fatal concours de circonstances pouvait permettre de soupçonner du vol accompli... et je l'ai laissé accuser, condamner, sans élever la voix, sans le défendre, redoutant qu'au cours des investic.ilidiis on n'arrivât à découvrir le vrai coupable !

Voilà ce que j'ai faitl... pour toi!... pour (|ue notre honneur restât intact, pour que nui ne vînt apprendre un jour que le banquier Giral avait un frère et que celui-là était un voleur!

M. Gautier se tut un moment, comprimant sa poitrine de ses deux mains, la voix altérée, en proie au trouble le plus violent.

Mais il n'avait pas fini et reprit bientôt après :

— Oui, voilà ce que j'ai fait, el.pendant vingt années, j'ai porté cette honte, cherchant à oublier, mais poursuivi toujours par le remords auquel on n'échappe pas! Toi. cependant, insouciant, sans pitié, tu t'abandonnais à tes fatales passions, dissipant au jeu le produit de ton vol. Si bien que, la ruine survenant, te voilà une fois encore, méditant, si je repousse ta demande, de forcer la caisse du banquier Gautier, comme tu as forcé celle du banquier Giral.

— Oh! jamais!...

— Au surplus, mes mesures sont prises, et la démarche que tu tentes à cette heure m"a éclairé sur le parti que je dois prendre.

— Que veux-tu faire?

— Une chose grave s'est passée.

— Laquelle?

— Pierre Gilbert a reparu

— Est-ce possible?

— Il a réuni tous les documents qui peuvent servir à la revision de son procès. Cette revision ne peut lui être refusée, et, si elle a lieu, je serai certainement appelé.

— Que diras-tu?

— La vérité !

— Mais c'est la honte que tu redoutais;

— Je la subirai comme une expiation.

— Et moi? fit son interlocuteur sur un ton singulier. M. Gautier secoua la tête.

— Toi, répondit-il avec fermeté, voici ce que lu vas l'aire.

— Parle!

— Es-tu disposé à obéir?

— Cela dépend de ce que tu as à ordonner. . •

— Il faut que demain tu aies quitté Morlaix par le bateau qui part pour le Havre.

— Et quïrais-je faire au Havre?

— T'embarquer pour l'Amérique.

— Mais on ne part pas ainsi à l'aventure quand on n'est pas plus riche que je ns le suis!

— J'y ai pensé.

— Voyons.

M. Gautier tira un portefeuille de sa poche et le tendit au petit vieux.

— Il V a dans ce portefeuille di.>L billets de mille francs, dit-il; avec cette somme, tu pourras te rendre à New- York.

— Sans doute. Mais après?

— Après? Une fois à New- York, tu t'adresseras à mon correspondant, auquel je vais télégraphier, et s'il est content de toi, il te servira une pension dont je lui fixerai le chiffre. Est-ce convenu?

Le petit vieux avait pris le portefeuille des mains de M. Gautier et l'avait fait disparaître dans sa poche par un geste trop précipité pour être reconnaissant.

— Soit? dit-il ; on peut toujours essayer.

— Mais tu partiras, demain?

— Demain, c'est peut-être un peu court... Mais tout de même je ferai le possible. En tout cas, après-demain, je te promets d'avoir quitté Morlaix pour me rendre au Havre.

Les deux hommes se séparèrent sur ces mots, et après leur départ, Caminailo et le capitaine restèrent quelques minutes sans parler. Ce fut l'ex-baryton qui rompit le premier le silence.

— Eh bien! pour une histoire... dit-il, en voilà une qui peut compterl... Qu'on dites-vous, capitaine?

— Moi! lit Bellegarde qui se secoua comme au sortir d'un cauchemar.

— Ça n'a pas l'air de vous avoir intéressé.

— Mais au contraire !...

— Ces deux frères, ce vol... et l'autre innocent!... Ça se voit quelquefois ail théâtre dans les drames; mais en ville... c'est plus rare.

— Tu as raison.

— C'est ça qui ferait du potin, si on était bavard!

— Mais tu ne l'es pas.

— Quelquefois.

— Cependant, si je te priais de garder pour toi tout ce que lu viens d'apprendre?

— Est-ce que vraiment vous y tenez?

— IJeaucoup.

LA l'ILI.l'; DES C.\Mi;i-OTS

— Alors, c'est sacre, et je serai muet comme une carpe.

— Merci.

Caminade regarda le capitaine et il le trouva sombre et pensif.

— .\h çà! dit-il, décidément vous n'êtes pas dans votre assiette.

— Peut-être! répondit le capitaine.

— Vous connaissez le banquier?

— Un peu.

— Et l'autre?

• — L'autre'.... lit Bellegardc.

Sa moustache se hérissa et il eut un frémissement par tout le corps.

— Oh! oh! murmura l'ex-barylon, il paraît que vous avez llairé quelque chose.

Le capitaine fouetta l'air de sa cravache et toussa fortement.

— Ça, dit-il, ça se pourrait bien ; mais il faut voir.

— Quoi?

— J'ai attcnilu assez longtemps; je puis bien attendre encore vingt-quatre heures.

— Quelle est votre idée?

Le vieux soldat ne répondit pas.

Il s'était remis en marche ; ils quittèrent la clairière, et bientôt reprirent le chemin de Morlaix, sans avoir l'air de se préoccuper davantage de l'incident.

Au café de Bretagne, pendant la foire haute, on jouait un jeu d'enfer.

Dans le courant de l'année, les modestes clients se contentaient d'un humble piquet ou d'un bezigue à trois ou à quatre... A ce passe-temps, on perdait ou on gagnait sa consommation, et tout était dit.

Gela ne changeait pas le budget des petites bourses et l'on pouvait recommencer le lendemain.

C'était une distraction, et non une passion, et la vie n'en était pas autrement troublée.

Mais, quand arrivait le 14 octobre, c'était un changement complet.

On eût dit que la fièvre s'était tout à coup emparée de tous ces hommes d'ordinaire placides et doux; les physionomies s'animaient; à certaines heures le café prenait des airs de Monte-Carlo et, instinctivement, on y cherchait la table de tretite et quarante.

Il n'y avait qu une table de marbre, recouverte d'un lapis vert, sur laquelle on jouait simplement la partie d'écarté en cinq points.

Un bec de gaz projetait sa lumière sur le tapis et, autour, les parieurs se tenaient attentifs et émus, suivant la partie engagée et supputant les chances qui leur étaient réservées selon le jeu des deux adversaires.

Généralement, au début, les enjeux étaient enfantins.

On jouait cent sous, mollement, sans entrain, pour laisser à la galerie le temps d'arriver. Quelque chose comme, au théâtre, un lever de rideau devant les banquettes encore inoccupées.

Ce soir-là, ce fut Herwick, Durocher, Pontis, Jaouen qui essuyèrent les plâtres. Et les pauvres diables y mettaient autaut d'intérêt et d'action que s"il se fût agi d'une grosse somme.

Mais tout est relatif et, pour ces humbles fonctionnaires, la perte d'un louis ouvrait un trou dans leur bourse.

A peine pariait-on. On entendait au dehors le brouhaha de la foule qui se pressait autour de la retraite aux flambeaux; on savait bien que le jeu sérieux ne commencerait qu'après, et chacun se réservait.

Ce ne fut pas long.

En effet, dès que neuf heures eurent sonné à l'horloge de la mairie, le café fut subitement envahi par les clients attendus, et il ne se passa pas une demiheure avant que la partie ne s'engageât, cette fois avec une intensité de lièvre qui promettait un spectacle vraiment curieux.

Le capitaine élait à son poste, la pipe aux lèvres, et, comme les autres, il regardait.

Mais il était manfieste qu'il ne se trouvait pas dans son état de placidité ordinaire.

Depuis la veille, le vieux soldat était hanté par quelque vision bizarre.

il avait mal dormi... une lourde inquiétude fronçait ses sourcils; il avait par moments, à la lèvre, des contractions nerveuses qui faisaient se hérisser sa moustache furieusement.

Et ce qu'il y avait peut-être de plus étrange, c'est que ce qu'il avait entendu la veille n'était pour rien dans sa sombre humeur.

Ce qu'il avait entendu... il l'avait raconté à Paul Didier et croyant n'avoir rien de plus à lui dire, il n'y avait plus pensé.

Ce qui le tourmentait, l'obsédait, pour mieux dire, c'était autre ciiose.

Lu souvenir 1...

Un fantôme plutùl qui, sortant tout à coup du passe, était venu se placer devant lui !

Le capitaine n'était pas homme à s'effrayer facilement... Mais, depuis la veille, il ne pouvait parvenir à retrouver le calme.

944 LA l'Il.M' DKS CA M KL GTS

elle obsession l'irrilait, et c'est par liabilude bien plus que par curiosité qu'il (Hait venu, ce soir-ià, au café de Bretagne.

— Venez donc, ça vous amusera... lui avait dit Fonteuette.

Et il s'était laissé faire et était venu s'asseoir à côté de la table.

Mais il était évident qu'il n'y prenait pas un plaisir extrême.

Et c'est machinalement qu'il suivait la partie.

Cependant cela commençait à devenir intéressant.

L'or s'amoncelait ; la galerie se corsait ; les parieurs se rapprochaient, avides et anxieux.

C'était Georges Lagarde du Rolec ipii tenait les cartes, et il avait pour partenaire le jeune vicomte de Saint-Aignan. Il avait passé trois fois, et l'enjeu était au moins de cent louis.

Un joli chiffre déjà pour la province !

— Va pour cent louis ! avait dit Saint-Aignan, en prenant place en face de Lagarde.

Et la partie commença.

Elle ne fut pas longue.

En trois coups, le pauvre vicomte fut battu, sans avoir eu le temps de respirer.

— 11 y a deux cents louis ! annonça Georges de Lagarde, dont lanotoriétéde beau joueur n'était plus a faire.

Un nouveau partenaire se présenta alors, et un murmure de sympathie accueillit et salua son entrée en scène.

C'était René de Keraho, jeune gentilhomme fort riche, généralement heureux au jeu, et qui, tous les ans, ne manquait jamais de quitter son château des environs de Lamballe pour venir à Morlaix gagner ou perdre quelques milliers de louis.

Les deux adversaires se saluèrent, et quand le jeune de Keraho eut déposé sur la table les quatre mille francs demandés, la partie recommença.

Nous n'avons pas besoin de dire quelle émotion saisit chaque spectateur et quel silence s'établit !

Sur la table, il y avait huit mille francs, et quoique la somme ne dépassât pas les limites ordinaires, cependant, au début de la soirée, il était permis de rouver cet enjeu considérable.

Les premiers coups furent favorables à Georges Lagarde, et en trois minutes il put marquer quatre points, sans que son adversaire en eût marqué un seul.

Mais la chance tourna tout à coup, et avec le même bonheur le jeune Keraho regagna les points perdus, de sorte qu'ils se trouvèrent peu après ayant chacun quatre points.

11 suflisait de tourner le roi ou de l'avoir dans ses cartes pour gagner.

Le capitaine, debout sur le seuil. . (P. 9l\.)

L-alteute ne dura pas longtemps ; ce.t Keraho qui faisait, et de ses propres mains il donna le roi à son adversaire.

11 se leva et tout le monde respira, attendant ce que George, allait fa.rt

Allait-il se retirer; continuerait-il la partie?

On le savait beau joueur sans doute ; mais il y avait là hu.t mtlle franc, qut étaient bons à garder.

^ly 119. picnni 7.*cco

Ng. — LA ni-iB n'-s c*«si

flj^, KO. J. H'iUFf Kf C"

Liv. U9

946 LA l'UJ.i; lli;S (AMKLUTS

Retirez-vous 1... Ne tenloz pas d'avanla.i.'e lârhance, (lisaient quelques

^euj'ges ne bougea pas.

-^ Messieurs., dit-il d'au accent de belle kumeur, il y a huit «uiJie ffancs. ^ tVBiUlles tenif?

p^'soûjçie ûç f^ptt<lit.

^«©fges 8itt«fi^$ quelqjies secondes, regardant ajitour de lui^ et déjà il ifMt*ss.ait of et MJJ^s, quand un homme que oui ne connaissait s'avan'ja doueejMi)t s'ers la table et saluant Lagarde avec un (in sourire :

— Pardon., roonsie;ir. lui dit-il d'une voix un peu (^'mue, mais si vous voulez bien m'aj&eepter . . .

— Vous connaissez l'enjeu? dit Georges.

= Huit mille francs... Je sais cela.'

= Et vous les tenez?

=-- A- moins que le chiffre ne vous paraisse tiop élevé à vous-même.

==- AsseyeZ'Vous ! asseyez-vous! repartit Lagarde; et proc/'dons.

Le petit vieux s'assit ainsi qu'il y était invité.

C'était un homme qui pouvait avoir de quarante-cinq à cinquante ans, le visage fatigué et flétri, mais l'œU vif, ardent, et dont toute la physionomie attestait une nature exceptionnellement nerveuse et irritable.

Dès le premier moment, le capitaine s'était tourné vers lui, et dès lors il ne le quitta plus du regard.

Pour lui, il n'y avait pas de doute dang son esprit.

Cet homme était bien eelui qu'il avait vu la veille en compagnie de M. Gautier, et un frisson lui passa sur tout le corps quand il se rappela que M, Gautier l'avait accusé d'avoir commis le vol de Montpellier.

Montpellier! Quel souvenir!

Que devait-il faire? Pouvait-il ne pas prévenir Lagarde?...

Il n'en eut pas le temps; la partie était engagée, et, après tout, qu'auruit-il dit?

C'elit été un scandale inutile, peut-être dangereux. Il s'abstint donc, mais il veilla.

Justement, le petit vieux s'était assis en face de lui, et il pouvait ne perdre aucun de ses mouvements.

Cependant le singulier personnage avait étalé sur la table huit liillets de mille francs; on avait battu les cartes pendant que les paris s'engageaient dans la galerie et presque aussitôt la lutte s'ouvrit.

On aurait entendu voler une mouche. Rarement on avait vu un pareil spectacle, et le souvenir de cette nuit resta luen longtemps dans la mémoire des clients du café de Bretagne.

Les premiel-s coups furent pour ainsi dire insignifiants : chacun des deux adversaires avançait pénilMement, marquant un point très disputé a chaque coup, et sans que rien pût donner lieu de supposer que la chance dut se prononcer en faveur de l'un ou de Tautre.

Cependant on faisait des vœux pour Georges Lagarde.

On le connaissait, lui; tandis que l'autre, qui était-il?

Tout à coup un frémissement parcourut la galerie et il y eut comme un soupir de soulagement. . .

Lacarde venait d'abattre son jeul

Il n'avait pas gagné, il avait fait la vole et marquait quatre points quand le petit vieux n'en avait encore que deux.

L'issue ne parut dès lors douteuse pour personne.

Et ce fut avec un redoublement de fièvre que chacun se pencha vers la

table.

Georges Lagarde donnait les cartes, et sa réputation de beau joueur n était pas usurpée, car^l était resté aussi calme que s'il se fût agi d'un autre; pas un muscle de son visage ne s'était contracté, il conservait toujours son même sourire charmant, comme s'il n'eût eu aucun intérêt dans la partie.

Quant à son adversaire, c'était bien différent.

Ses petits yeux gris s'étaient allumés; ses doigts avaient des mouvements nerveux qui faisaient trembler les cartes; ses joues étaient pfiles; on devinait l'effort qu'il faisait pour se contenir.

Quand il releva son jeu et qu'il se mit à l'examiner, un éclair illumina son front et ses lèvres s'agitèrent en un tressaillement de triomphe.

Georges Lagarde attendait.

— Je propose! dit le petit vieux d'une voix qu'il essayait vainement de

raffermir.

— J'accepte, répondit son partenaire.

Georges Lagarde s'inclina avec un geste superbe de dandysme, supérieur k toutes les émotions.

— Combien? demanda- t-il.

— Deux!

— Vous avez beau jeu.

— Cela dépendra.

— Voici les deux cartes demandées.

11 s'écoula dix secondes d'un silence solennel.

Puis la voix du petit vieux s'éleva de nouveau, et vdici ce ([u'on entendit :

— Le roi! disait la voix, et je le joue!... Puis la dame, le valet et deux carli-s maîtresses! c'est-à-dire que je marque trois points et que j'ai gagné.

11 y eut un moment de stupeur : on n'y pouvait croire. Mais quand on vil

9*8 I.A MI.LK DKS CAMKI.OTS

Georges Lagarde se leveret le petit vieux ramener à sa gauche les seize mille francs qui étaient sur le tapis, il fallut bien se rendre à l'évidence.

Et pendant quelques minutes toute la galerie resta sous le coup d'une profonde émotion.

Cependant le vainqueur n'avait pas bougé, et il promenait son regard triomphant sur ceux qui l'entouraient.

— Messieurs, dit-il d'un ton sardonique, il y a seize mille francs : qui veut les tenir?

Il y eut un long silence.

— Voyons! dit encore le petit vieux, personne ne veut tenter l'aventure?... Alors, dix mille! Non plus? Cinq mille!

— Je tiens les dix mille, interrompit une voix. Tout le monde se retourna.

C'était le vicomte de Fontenette qui avait parlé.

En même temps, il s'était levé et vint prendre la place de Georges Lagarde.

Il déposa sur la table les dix mille francs annoncés. On avait apporté de nouvelles cartes, et la partie recommença tout de suite.

Nous n'essayerons pas de décrire ce qui se passait en ce moment dans la salle du café de Bretagne. Le lecteur le comprend de reste; mais celui qu'il était vraiment curieux d'observer à cette heure, c'était le capitaine Bellegarde.

Depuis quelques minutes, il avait pris une attitude bizarre.

Assis à la droite de Fontenette, en face du petit vieux, il ne quittait plus celui-ci du regard.

Un regard fixe, qu'éclairaient de temps à autre des lueurs fauves, avec des jroncements de sourcils qui imprimaient à son visage une expression farouche et terrible.

Il ne remuait pas, cependant; mais sa moustache se hérissait et ses ongles cherchaient à s'enfoncer dans le marbre de la table.

C'était à se demander si réellement il voyait bien ce qui l'entourait.

A deux ou trois reprises, son regard avait rencontré celui du petit vieux, et un grondement menaçant avait soulevé sa poitrine.

— Qu'avez-vous donc, capitaine? dit Fontenette étonné.

— Moi! Rien! rien! répondit Bellegarde; seulement...

— Quoi?

— Cet homme...

— Eh bien?

Le capitaine se tut; il était oppressé, inquiet, troublé; quelque chose d'inouï se passait en lui.

Quelque chose de fantastique et de macabre. H n'eût pu dire s'il était éveillé ou s'il rêvait.

'Devant ses yeux passaient des visions effroyables... il assistait au vol de Montpellier... à la condamnation de Pierre Gilbert... à la mort de Berthe Gautier... au suicide de Paul Didier... A des drames sans nom... à des aventures impossibles...

Et, dans cbacune de ces visions, il voyait ricaner la hideuse figure du petit vieux qui lui faisait la nique !

Cette hallucination dura plus d'une demi-heure; plusieurs joueurs s'étaient succédé à ses côtés, et, quand il revint à lui, il aperçut le petit vieux tenant toujours les cartes et plongeant ses mains frémissantes dans l'or et les billets qu'il avait amoncelés à côté de lui.

Le capitaine revint à la réalité. Jamais pareille veine n'avait favorisé un joueur d'écarté.

On hésitait à se présenter, nul n'osait affronter cette chance redoutable. Le petit vieux jouissait avec impertinence de son insolent triomphe.

Cependant il ne pouvait attendre plus longtemps un adversaire, et déjà il se disposait à se retirer, quand Georges Lagarde vint s'asseoir à la table.

Le petit vieux reprit sa place.

— Vous désirez votre revanche? dit ce dernier avec une pointe d'ironie.

— Si vous voulez bien me l'accorder, répondit Lagarde.

— Combien jouons-nous?

— Vingt-mille francs.

— Diable!

— Cela vous effraye?

— Pas le moins du monde!

— Eh bien! voyons à qui fera et commençons.

Le capitaine était redevenu attentif et, cette fois, ce fut d'un œil plus lucide et plus ardent qu'il se mit à suivre les mouvements du petit vieux.

Jusqu'alors l'adversaire de Georges Lagarde n'avait accordé aucune attention à la persistance plus que singulière que le capitaine mettait à l'observer.

Il gagnait... il était heureux. En moins d'une heure, il avait vu l'or et les billets de banque s'accumuler sous sa main. Qu'eût-il demandé de plus?

Mais, à partir du moment où la nouvelle partie s'engagea, une sorte de pressentiment s'empara de lui et, sans qu'il pût se rendre compte de ce qu'il éprouvait, vaguement, il se sentit pris d'un trouble inexplicable.

Cependant, autour de lui, rien n'était changé.

Le même intérêt animait les spectateurs ; le même silence s'établissait à chaque coup nouveau, et l'espèce de défiance qui avait tout d'abord accueilli la persistance de sa veine s'était dissipée à la longue quand on s'était convaincu que rien dans sa tenue ne pouvait être relevé comme suspect.

Qu'y avait-il donc?

LA riLI.E DES CAMELOTS

Le regard du capitaine !

La première fols, il n'y avait pas pris garde... et il l'avait confondu avec ceux qui suivaient la partie avec une insistance fiévreuse.

Le capitaine faisait comme les autres : il regardait!

Mais non !...

Au bout d'un instant, il remarqua bien que le vieux soldat ne se préoccupait ni du jeu de son adversaire ni du sien... peu lui importait qui gagnait ou perdait... Ce qui l'intéressait, c'était le joueur! Pour le mieux observer, il avaii laissé sa pipe s'éteindre !

C'est à lui qu'il en voulait... Et que lui voulait-il?

Il ne le connaissait pas.

11 y avait là une énigme qui s'imposa à son esprit et lui enleva une partie de son sang-froid.

C'était dangereux; il le comprit et laissa échapper un geste d'impatience.

Georges Lagarde le vit et fit un mouvement .

— Que se passe-t-il? dit-il d'un ton courtois... Aurais-je fait quelque chose où vous ayez à reprendre?

— Eh ! je ne dis pas cela ! protesta son adversaire.

— Qu'est-ce donc alors?... insista Lagarde.

— C'est monsieur!... répondit le petit vieux en désignant Bellegarde.

— Le capitaine ?

— Lui-même.

— Qu'a-t-il fait?

— 11 me regarde.

— Ce n'est pas défendu, je suppose.

— Sans doute... mais cela me gêne, et puisque monsieur n'est pas de la partie...

Jusque-là, le capitaine avait laissé dire, sans prononcer une parole : sur la dernière observation, il se leva même de sa place et fit deux pas en arrière.

Puis, comme il vit bien que l'on restait comme frappé de stupéfaction devant un exemple de docilité si invraisemblable, il ébaucha le plus singulier sourire qui eût jamais plissé une lèvre humaine et se tourna vers Georges plus étonné encore que les autres.

— Et maintenait, mon cher Lagarde. lui dil-il; vas-y sans plus de distraction. Tu y es de tes vingt mille francs, et j'espère bien...

— Mais vous, capitaine...

— Oh! moi... j'ai le temps... sois tranquille, ceux qui sont curieux ne perdront rien pour attendre !

Et, pendant que les deux adversaires continuaient la partie, il se mit placidement à bourrer sa [)lpe et à l'allumer, le dos tourné à la table de jeu.

. Fontenette était allé le trouver.

— J'espère au moins, lui dit-il. que vous n'allez pas vous faire une affaire.

— Ça, ça me regarde, répondit le capitaine en lâchant vers le plafond une épaisse bouffée de tabac.

— Mais vous ne connaissez pas cet homme.

— Qu'en sais-tu?

— Comment! vous l'auriez déjà rencontré quelque part?

— Peut-être bien.

— Où cela?

— - C'est lui qui me le dira.

— Cependant...

Bellegarde fronça le sourcil.

— Cependant, mon petit Fontenette, répondit-il d'une voix un peu sèche, je ne suis pas arrivé à mon âge sans avoir appris comment je dois me comporier. Par conséquent, rengaine tes observations, laisse-moi me conduire à ma manière ; j'ai idée que tout le monde s'en trouvera bien.

Le capitaine achevait à peine qu'un grand brouhaha s'éleva.

La partie venait de finir. Lagarde avait gagné !

L'incident avait été accueilli avec un vif sentiment de sympathie pour le vainqueur, et il s'en fallut de peu que l'on n'applaudit.

Le petit vieux s'était levé.

Devant celte manifestation, il avait pâli; mais son œil ^if conservait néanmoins une profonde expression de satisfaction.

11 ne se relirait pas les mains vides; la soirée avait, après tout, été bonne, puisqu'il gagnait une trentaine de mille francs !

Il fit donc quelques pas, fendit la foule et marcha vers la porte.

Mais une fois là, il s'arrêta.

il venait d'apercevoir le capitaine, debout sur le seuil, sa craNaiiie i la main.

F'our sortir, il eût fallu l'écarter ou lui passer sur le corps.

Deux choses également difficiles et dangereuses.

Le petit vieux, qui n'était pas patient, eut un commencement d'irriiaiioii.

— Pardon, monsieur, dit-il en essayant de passer outre. Le capitaine lui saisit le bras jusqu'à le broyer.

— ■ Pardon vous-même, répliqua-t-il d'un Ion mal contenu: mais ne vdus semble-t-il pas que nous avons à causer?

— .\ quel propos?

— Ne vous êtcs-vous pas plaint Imii à 1 heure que je vous aie regardé pendant la partie?

— Sans doute. F.h bien?

— Eh bien ! repartit le capitaine, rendez-moi la pareille, n(> vous i,'r'nez pas, et, à votre tour, regardez-moi bien en face.

Et ces paroles furent prononcées d'une telle voix de stentor, que tout le monde se retourna et accourut pour faire cercle autour des deux adversaires. Le petit vieux était acculé, mais il fit bonne contenance. Il était évident qu'il était brave et qu'il n'avait pas peur.

— Ah çà ! dit-il, vous allez m'expliquer ce que signilie cette inqualifiable agression.

— J'expliquerai tout ce que vous voudrez

— Je ne vous connais pas.

— C'est possible ; mais moi, je vous connais !

— Vous ! C'est une plaisanterie, et elle n'a que trop duré ! Capitaine, voulezvous me laisser passer?

— Vous ne passerez pas.

— Prenez garde !

— A quoi donc ?

— C'est vous qui l'aurez voulu.

— Que dit-il?

— Ne vous en prenez qu'à vous, puisque vous ne m'oiïrez pas d'autre moyen d'en sortir.

Et, levant la main qui restait libre, il souffleta le capitaine.

Le mouvement 'avait été si rapide que le vieux soldat n'avait pas eu le temps de le prévenir et qu'il avait reçu le soufflet en pleine joue gauche.

Il poussa un hurlement de bête fauve et sauta à la gorge de son agresseur avec une telle violence, qu'il l'eut certainement étranglé sur place, si on ne le lui eût arraché des mains.

— C'est lui ! criait le capitaine. Maintenant je le reconnais!

— Moi! fit le petit vieux qu'on venait de délivrer.

— Je ne m'étais pas trompé! poursuivit Bellegarde. C'est lui!

— Qui, lui?

— Mon homme au soufflet!

— Quel soufflet ?

— Oui, misérable!... rappelle-toi

— Quoi? balbutia son adversaire.

— Il y a vingt ans, à Montpellier.

— Montpellier ?

— Dans la ruelle du Peyrou...

— Qu'est-ce à dire ?

— Le 14 octobre!,., tu fuyais... comme un voleur, entends-!u ? et cette

Elle s'était fait rouler dans sa chaise lontrue. (l». 9uU.)

fois déjà tu as porlé la main sur moi. Mais c'est fini, et je ivpnnds bien que désormais lu ne recommenceras plus !

— Que prétendez-vous donc ?

— Il le demande !

— In duel ?

— Oui! oui! un duel, mon pelil vieux! un duel dont on ne rira pas cl où l'un de nous deux restera! Et si tu tentes de te dérober...

LIV. 12(1. — PItlIllE ZKODNE. — TA llll.t. HES rAMEI.OrS. — ED. J. IlOLFK ET c''. IJV. 120

LA l'ii.i.i': i)i;s (;ami;i.o-

— Oui poiil vous le l'aire supposer?

— Je no suppose rien ! D'ailleurs j'aurai Tiril sur loi. Je couclierai cette nuit à toH hôtel, et dcmaiu malin, à la première lieurc, j'irai le cueillir au saut du lit.

Le capitaine fit comme il l'avait dit, cl, quelques minutes après le dépar (li^. son adversaire, il se rendait avec Fontenetteau Ihéàti'e, racontait à Camiuade c(> (jui venait de se passer et lui demandait d'être son second témoin, le vicomte ayant accepté d'être le premier.

Caminade y consentit avec empressement, et il se chargea de voir le petit \ieu\ et de s'entendre avec ses témoins.

(Jnoique l'issue de ce duel le préoccupât bien un peu pour le capitaine, il n'en fut cependant pas trop soucieux.

D'ailleurs il était heureux.

La salle était comble, la représentation marchait à merveille et la location s'annonçait au mieux pour le lendemain.

Le séjour à Morlaix ne pouvait manquer d'être fructueux... et c'était un;cli'iiice.

L'affaire du duel ne s'arrangea pas sans difficulté.

Le capitaine voulait se battre au sabre, mais les témoins de son adversair' repoussèrent cette arme; ils proposèrent l'épée, dont, îileur tour, les témoins de Rellegarde ne voulurent pas entendre parler.

Finalement on convint que la rencontre aurait lieu au pistolet, et que l'oa se battrait à vingt-cinq pas, avec faculté d'avancer de cinq pas.

Enfin on devait se rencontrer le lendemain, vers deux heures de l'aprèsmidi, dans les bois de Lesquiffiou.

Toutes ces conventions une fois bien arrêtées, chacun rentra chez soi, et le capitaine regagna le domicile qu'il occupait dans la maison habitée par Paul Didier.

11 était près de minuit.

Comme il se disposait à entrer, il leva les yeux et aperçut de la lumière chez le jeune avocat.

Il n'était pas couché ; l'idée lui vint d'aller le trouver pour lui conter son aventure, mais à ce moment même il entendit des pas pressés dans le couloir du rez-de-chaussée ; la porte s'ouvrit el il en vit sortir Paul Didier.

Il eut un mouvement de surprise.

LA fmaa: ni:s c.vmklots

— - Vous! (lit-il. doutant de la ivaiite; vous sortez ?...

— Oui, répondit Paul Didier.

— Mais vous avez laissé de la lumière dans votre chambre

— En effet... je ne dois pas être loDi:temps absent.

— Où allez-vous donc?

— Chez le président.

— A cette heure I

— ■ A mon retour de Lesquifllou, tout à l'heure, j'ai trouve de lui un billet pressant.

— Que vous veut-il?

— Je l'ignore.

— C'est singulier.

— N'est-ce pas?

— A moins qu'il n'ait appris...

— Quoi?

Le capitaine secoua la tête.

— Rien, répondit-il en iiaussant les épaules: je ne veux pas vous retenir, et je remets à demain...

— Vous avez quelque chose à me dire? lit Paul Didier. — • C'est cela.

— Pourquoi ne me le dites-vous pas tout de suite.'?

— Parce que ce serait trop long à raconter.

— Alors, ce sera pour demain matin?

— Comme vous dites.

— Eh bienl à demain, capitaine, à demain! Et il s'éloigoa presque en courant.

Depuis la dernière entrevue qu'il avait eue avec Berthe, Paul Dulier se trouvait dans un état d'esprit des plus singuliers.

11 était heureux comme il ne l'avait jamais été!

k l'âge où il était parvenu, il n'avait eu qu'un seul amour dans sa vie :

Bcrthc!

C'était la première femme qu'il eût aimée, le seul sentiment(pu eût réussi à l'arracher à sa vie de travail, à la solitude dans laquelle il s'était volontairement enfemii'.

Il voulait faire alors sa vie austère; il savait qu'il y avait un mystère ;ur sa naissance, et il était bien résolu à ne faire partager à personne le fardeau de ce passé qu'il ne connaissait pas lui-même.

Mais Berthe lui était apparue; i! l'avait ainire. et elle était, pour ainsi dire, venue au-devant de lui.

11 n'avait pas eu la force de résister.

ne, LA l-'II.LI.; DES CAMKLOTS

Ça avait été une surprise du cœur et des sens, et il s"élait abandonné sans rrHécliir.

Puis était arrivé le terrible moment do la révélation.

Tout son boniicur s'était effondré! Et Hertlie ne lui avait caclié ni son mépris ni sa bainc.

Et il n'avait plus vu d'issue que dans la mort!

Épouvantable épreuve où il avait failli succomber !

A ce moment, il ne voyait plus aucun espoir... tout était perdu ! Jamais Berthe ne devait revenir à lui, et le roman de leurs amours était bien lini pour toujours.

Mais Dieu avait fait un miracle.

L'horizon s'était tout à coup éclairci, et maint(Miant ils s'étaient repris à s'aimer comme au premier jour où ils s'étaient rencontrés.

Qu'importait à Paul ce qu'il avait soulTert? Est-ce qu'il s'en souvenait seulement?

Ce soir-là même, il revenait de Lcsquifliou ; il avait vu Bertbe; Bcrtlic, calme, sans fièvre, qui lui avait répété ce qu'elle lui disait la veille... c'est-à-dire qu'elle n'avait aimé, qu'elle ne voulait aimer que lui! Et il lui semblait que le ciel s'ouvrait et que Dieu lui-même approuvait son bonheur...

C'est alors qu'en rentrant il avait trouvé l'invitation pressante de M. Desaubrays.

11 en éprouva un frisson... Et, en dépit de l'heure avancée, il voulut savoir ce que le président avait à lui dire.

Que pouvait-il être arrivé?... Quelle communication l'attendait?

Il était plus intrigué encore qu'inquiet.

Il fut chez M. Desaubrays en quelques minutes et le trouva encore debout.

Dès qu'il l'aperçut, son cœur se serra et il eut comme un triste pressentiment.

M. Desaubrays paraissait sombre. — Le jeune avocat ne l'avait jamais vu ainsi.

— J'espère, monsieur, dit-il aussitôt, que vous voudrez bien m'excuscr; je viens de trouver le billet que vous m'avez adressé, et je n'ai pas voulu remettre !

— Vous avez bien fait, répondit le président.

— De quoi s'agit-il donc?

— Asseyez-vous.

Paul s'assit : sérieusement, il commençait à avoir peur ; mais il n'eut pas le temps de s'abandonner à ses appréhensions, car M, Desaubrays reprit aussitôt :

— Vous venez de Lesquiffiou? dit-il d'un ton un peu ému.

— Oui, monsieur, répondit Paul.

LA FILLE Di:S CAMELOTS 9b7

— Vos affaires sont en meilleur état de ce coté?

— En effet.

— On me la dit.

— Je vous l'aurais dit moi-même si je n'avais eu peur de voir encore une fois s'effondrer mon bonheur

— Enfin vous êtes heureux ?

— Elle m'aime, monsieur !... Etvous comprenez... après avoir désespéré..

— Je comprends! Seulement je crains bien, mon pauvre ami, que vos épreuves ne soient pas encore finies.

Paul se leva elïaré.

— Que voulez-vous dire, monsieur, s'écria-t-il, et de quel nouveau malheur suis-je menacé?

— Il ne s'agit pas de vous.

— Et de qui donc?

— De M"° Gautier.

— Berthe ! Mais je la quitte èi l'instant : le docteur a déclaré qu'elle était sauvée, et je ne vois pas...

— Écoutez-moi.

— Ah! par grâce, monsieur, parlez !

Il y eut un court silence; puis M. Desaubrays reprit :

— Vous m'avez confié, je crois, dit-il, que votre père avait quitté Morlaix?

— Sans doute.

— Et il est ailé à Montpellier?

— C'est cela.

— Quand il est parti, il ne vous a pas dit ce qu'il allait faire dans cette? ville où il a été condamné?

— J'ai pensé qu'il désirait se procurer quelques derniers documents, utiles à la revision de son procès.

— Ce désir était, en effet, de nature à le déterminer; mais il en avait un autre.

— Lequel?

— Vous ne devinez pas?

— Je cherche.

— Ne cherchez pas, je vais vous le dire: le but de Pierre Gilbert, en se rendant à Montpellier, était de provoquer sans plus de retard cette revision qui lui tient à juste litre si fort au cœur.

— Et il l'a fait?

— Depuis trois jours.

— Sans m'en prévenir.

958 I.A FILLE DES CAMKLOTS

— Il aura craiiil de nouvelles résistances; de plus, il ignorait la nouvelle situation dans laquelle vous vous trouvez, M"° Gauthier et vous!

— Mais enfin?

— Knlin, mon cher ami, j'ai reçu par le couiTici' de ce soir une invitation d'avoir à prévenir M. Giral, dit Gautier, qu'il aurait à répondre à M. le juge d'instruction de ce qui s'est passé à Montpelli(!r il y a vingt-cinq uns!

Paul retomba attL'rré.

Celle lois, c'était le coup de'i;râce !

— 0 Berthel Cerlhe! murnnira-t-il éperdu.. .Que va-t-elle penser de moi? )I. Desaubrays lui prit les mains.

— Calmez-vous, mon ami, lui dit-il ; l'incident est douloureu.x. sans doute, mais il devait se produire, et nul ne jieut trouver mauvais que Pierre Gilbert veuille rentrer enfin dans la plénitude de son honneur.

— Oui, vous avez raison ! balbutia Paul; mais elle, mon Dieu! ma pauvre Berthe?

— Je la verrai.

— Vous, monsieur!

— Demain.

— Ah! que de bontés!

— Je veux la préparer; elle a quelque confiance en moi... elle m'écoutera et j'espère qu'elle ne vous en voudra pas.

— Mais, cette fois, ce sera une séparation définitive.

— Peut-être.

■ — Quel espoir puis-je conserver?

— Ne vous hâtez pas de vous désespérer, et réfléchissez à ce qui s'est ])assé depuis quelques semaines. Il y a quinze jours à peine, tout était perdu. ^I'"' Gautier vous haïssait, disiez-vous, et vous ne deviez plus la revoir, tandis qu'aujourd'hui vous l'avez revue, et vous savez qu'elle vous aime. Ne soyez pas exigeant; et par ce que Dieu a fait déjà pour vous, jugez de ce qu'il peut faire encore.

— C'est vrai !

— Et puis, qui sait? Jusqu'à présent, il n'est pas question d'accuser ?d. Gautier ; il ne s'agit encore que d'une enquête; nous verrons ce qu'elle fera connaître. Moi, d'abord, j'ai toujours pensé, en dépit des présomptions redoutables qui s'élèvent contre lui, que M. Gautier n'est pas coupable.

— ""Mais ce changement de nom?...

— Qui vous dit qu'il ne lui était pas imposé par la nécessité de cacher quclipie honte de famille?... Et, tenez! j'irai plus loin ; et, puisque nous sommes entre nous et qui' je suis sûr de votre discrétion, je puis bien vous dire ce que j'ai appris ce malin

I,A FTLL1-: DES CAMELOTS 939

— Qu'est-ce donc?

— Un fait bizarre.

— Qui concerne M. Gautier ?

— Précisément.

— Ah!... dites vite!

— Eh bien!... il est arrivé hier dans cette ville, avec la troupe des comédiens qui débute ce soir, un homme qui accompagne la première chanteuse et sur l'état civil duquel plane une obscurité suspecte.

— Un acteur?

— Non!...

— En quoi vous intéresse-t-il?

— On m'a assuré qu'il est allé plusieurs fois à Lesquiflioa...

— Dans quel but ?

— Dans le but de voir M. Gautier.

— Est-ce possible!

— Le rapport que j'ai reçu est formel.

— Et il l'a vu?

— La nuit dernière.

— Voilà qui, en effet, est étrange.

M. Desaubrays fronça le sourcil.

— Et ce qui l'est encore plus, ajouta-t-ii, c'est que, parmi les noms divers que porte cet homme, il en est un qui m'a profondémeut frappé quand on me l'a fait connaître.

— Quel est donc ce nom?... Comment s'appelle cet homme?

— Il s'appelle Giral.

Paul étonfl'a un cri.

— Giral! Vous avez bien dit Giral? halbutia-t-il, fortement troublé. On vous a trompé !

— On ne m'a pas trompé.

— Mais alors ?...

— Alors, mon che"-- ami, dit M. Desaubrays, il faut attendre! Je vous ai confié tout ce que je pouvais; il se fait tard, et un plus long entretien ne nous éclairerait pas davantage... Rentrez chez vous ; ne faites plus rien sans m'aviser et moi-même, de mon côté, j'aurai soin de vous tenir au courant de tout ce qui sera porte à ma connaissance.

— Je vous verrai demain ?

— Oui, et, qui sait? peut-être demain sera-t-il un jour lieureiK pour vous et pour M"" Ikrlhe.

Paul s'éloigna sur ces mots et se hâta de rentrer chez lui. 11 y avait longtemps déjà qu'une heure était sonnée.

Il y trouva sa lampe allumée;, mais la vieille bonne s'était relirée.

Seulement, comme il allait se diriger vers sa chambre à coucher, en passant près (le son bureau, il tressaillit et s'arrêta.

Sur le bureau il y avait une lettre qui ne s'y trouvait pas avant son (léjiarl.

Quelqu'un était donc venu pendant son absence?

Qui cela pouvait-il être ?

H prit la lettre d'un geste fébrile et en déchira l'enveloppe

Puis il courut à la signature et, un lUdment, il se demanda s'il était bien ôveillé.

La lettre était signée de M. Gautier.

Que lui voulait-il ? Pourquoi lui écrire?

Il y avait quatre pages d'une écriture serrée. Il s'assit à sa table et se mià lire.

LXXU

Le lendemain, des événements bien inattendus se passèrent au château de Lesquiffiou.

Depuis quelques jours, Berlhe était entrée dans une phase d'apaisement.

Ainsi que Paul l'avait dit à M. Desaubrays, un mieux sensible s'était produit, et autour d'elle tous ceux qui l'aimaient espéraient maintenant qu'elle pourrait être sauvée.

Elle-même, d'ailleurs, se sentait mieux.

Elle renaissait en quelque sorte à la vie; un bien-être inou'i la pénétrait dans tous ses sens; le sourire avait reparu sur ses lèvres naguère encore si pâles, et la veille le docteur lui avait permis de se .lever.

Elle s'était fait rouler dans sa chaise longue jusqu'auprès de la fenêtre, et pendant une heure elle était restée, le regard plongé dans les vertes allées du parc, respirant l'air vivifiant et pur qui lui apportait les senteurs saines des champs, perdue dans un rêve infini auquel elle s'abandonnait sans appréhensions, heureuse de se reprendre à la vie et d'espérer en l'avenir.

La Faculté était, il faut bien le reconnaître, complètement étrangère à ce .résultat.

Mais qu'importait la cause, cl qui se fût inquiété de la rechercher?

Jobic ne se possédait pas de joie.

Elle avait eu bien peur, pendant quelques semaines.

Elle ne vivait plus, passant toutes ses nuits blanches, ne quittant plus d'une minute la pauvre malade.

Souvent même, la nuit, (piandelle était bien sûre de n'être point vue, dans

LA FlLLi: DES CAMELOTS

Ijjs Jcu.N. aJvoriuirci purent se rcnconlr;r. ,P. 'JOi.j

LIV. 121. — Pltr.rE ZACCO.NE. — L\ riLI.E DES CAUE1.0TS. — ÉD. J. nOlKF ET c'"

h petite chambre d"où elle veillait, elle se prenait à sangloter toute seule' épouvantée des sombres idées qui lui venaient.

El!e no doutait pas alors que sa maîtresse fût perdue, et elle priait Dieu des faire un miracle.

Dieu renlendit-il?

Elle fut bien près de le croire le jour où Berlhe, dégagée enfin des aiïres de la mort, raccueilHt un matin de son regard calme et doux et de son bienveillant sourire d'autroloisl

C'était le miracle qu'elle demandait et bien qu'elle pensât que l'amour y était pour quelque chose elle en attribua tout l'honneur au bon Dieu que, selon sa naïve croyance, on ne prie jamais en vain.

Dés lors elle ne pensa plus à autre chose.

Sa chère maîtresse était sauvée : que lui importait le reste !

Cependant, malgré elle, elle ne put tout à fait se désintéresser de ce; qui se passait au château.

Tout en allant et venant, elle retenait des lambeaux des conversation.; échangées entre les bonnes et valets de chambre, cochers et jardiniers.

Elle avait appris ainsi des choses qui l'avaient surprise :

Le trouble de M. Gautier, dont l'humeur s'était tout à coup assombrie ; les deux visites, qu'il avait reçues d'un inconnu; son mystérieux entretien avec cci inconnu dans le parc; enfin, les bruits alarmants, quoique vagues, recueillis en ville par les domestiques, et qui semblaient menacer M. Gautier.

Elle n'en avait rien dit à sa maîtresse nicà Paul Didier, mais elle s'en sentait tourmentée.

Le lendemain du jour où le jeune avocat avait reçu la confidence àa 11. Desaubrays, Jobic se leva un peu plus tard que de coutume.

Berthe ne s'était pas réveillée de toute la nuit, et Jobic, de sou coté, avait dormi tout d'une traite.

Uuand elle s'éveilla, il faisait grand jour et le soleil lui jetait ses rayons dans les yeux.

Elh; sauta de son lit, presque aveuLrli'c.

Il était huit heures!

Elle craignit un moment que Berlhe ne l'eût déjà appelée... Mais elle se rassura bien vile.

Berlhe dormait du sommeil le plus calme : elle s'empressa de tout préparer pour son réveil.

En descendant à roflice elle remarqua que le château avait un air particulier (pi'ellc ne lui connaissait pas.

Toute 1.1 domesticité était sur pied, et elle vil bien que l'on échangeait des signes en se [iiirJaiit h voi\ basse :

LA 1-II.I.K DKS CaMI'LOTS

Oui'l(|ii(! cliose s'(''lait passe- ; mais (]ii(ii?

Kilo interrogea Yvonne, une pelilc scrvaiilc avec Ia(|iieilc elle causait (jueliiiiefois.

Mais Yvonne ne put la renseigner qu'imparlaileincnt.

— Vous savez, moi, dit-elle, on ne me confie rien, même on se cache i]e moi... Tout ce que je .sais, je le devine.

— Et qu'as-lu deviné ?

— Pas grand'ciiose. Jai écouté, voilà tout.

— Et qu'as-tu entendu?

— Voici. Et d'abord, on a parlé de monsieur...

— De M. Gautier?

— C'est cela.

— A quel propos?

— Jean, le cocher, qui avuTirard, le concierge du li'ibunal, assiii-e qu'hier on a reçu une lettre qui a rapport à monsieur, et qu'il va avoir alTaire à la justice.

— Quelle idée!

— Voilà ce qu'il a dit. mais ce n'est pas tout!

— Qu'y a-t-il encore?

— 11 parait qu'il va y avoir un duel.

— Un duel !

— Aujourd'hui, dans les bois de Lesquiffiou.

— Qui a dit cela?

— C'est Piriou le vacher, qui tous les jours va porter le lait au café de Dretagne et il a nommé ceux qui doivent se battre.

— Qui sont-ils?

— D'abord, le capitaine. Vous savez, celui qui regarde tant les lilles? — ■ Et l'autre? interrompit vivement Jobic.

— L'autre, dame ! c'est un étranger que l'on ne connaît pas. mais qui, i ce qu'il parait, connaît beaucoup monsieur.

— Tu ne sais pas son nom ?

— On ne me l'a pas dit.

On se bal quelquefois à Morlaix ; mais enfin un duel y est chose rare, et en comprend que celui du capitaine y fit quelque bruit, surtout dans les circonstances où il se produisait.

Toutefois on fit le mystère, autant qu'on le put, autour de cet événement, et les deux adversaires purent se rencontrer, avant que l'heure et le lieu du rendezvous eussent été rendus publics.

Paul Didier, qui demeurait dans la même maison que le capitaine, ne l'ajiprit qu'imparfaileineni, et d'ailleurs il était trop préoccupé par les graves

LA FII.LK DES CAMELOTS 9C;i

confidences que lui avait faites le président du tribunalpour se laisser détourner.

M. Desaubrays lui avait promis de voir M"° Gautier, et c'est avec une 'impatience bien nalurelle qu'il allendit le lendemain.

11 était fort inquiet.

Borihe était mieux sans doute, mais les événements qui se préparaient pouvaient compromettre encore une fois sa santé, et peut-être déterminer une terrible catastrophe.

Et puis, sur ces entrefaites, il avait reçu une lettre de M. Gautier.

Une lettre étrange, qui l'avait bouleversé.

1! n'y avait plus tenu.

Le lendemain, dès la première iieure, il avait couru à Lesquiffiou.

Ce jour-là, Berihe s'était éveillée bien portante et heureuse.

Elle se sentait toute réconfortée.

Il lui semblait qu'elle entrait dans une nouvelle phase de sa vie, où elle allait enfin être délivrée de tous les tourments, de toutes les tristesses du passé.

Elle n'avait plus aucune amertume dans le cœur, aucun nuage sur la pensée.

C'était comme une existence nouvelle qui commençait.

L'espoir lui était revenu, et, avec l'espoir, une vitalité jeune et forte.

II faisait une matinée superbe d'automne.

Le soleil se levait radieux à l'horizon, incendiant les rideaux blancs de ses fenêtres, et de gais losanges de lumière tremblaient sur le tapis de la chambre.

Elle s'accouda sur son oreiller, les doigts enfoncés dans son opulente chevelure, et se prit à rêver.

A quoi pouvait-elle rêver, si ce n'est à son amour... à Paul Didier ?

Les beaux jours allaient revenir; ils s'aimeraient comme naguère, sans contrainte, en toute liberté.

Quel nouveau malheur pouvait les séparer désormais?

Elle était bien résolue, cette fois, à défendre son bonheur s'il était encore menacé.

Pauvre et cher Paul !

Comme elle l'aimait, pour toutes les souffrances qu'il avait endurées pour elle, et que n'élait-elle pas disiioséc à faire, pour lui faire oublier le cruel déilain qu'elle lui avait lénioign(' !

Lue heure se passa de la sorte, sans ([u'elle songeât à autre chose.

Elle eut pu appeler Jobic, qui devait être dans une chambre voisine, • — du moins elle le croyait, — mais elle aimait mieux être seule.

Au bout d'une iieure cependant, un bruit inattendu la lira tout à coup de sa rêverie.

l'.llc écoula.

Jdiiic, [lai'Iail iKMi Idiii ili' là, t'I (.'Ile ii\aiL rni rrniniiailrc la voi\ (jni lui rcpoiulail.

(Irlail cclli' (le Paul !

A celle lioiiro, c'élait au moins singulier.

Que se passail-il donc pour qu'il se t'ùl cru aulorisé à sortir de la r,''servc qu'il avail observée jusqu'à ce jour?

Elle appela Jobic qui accourut.

— Qui donc est là? interrogea-t-elle vivemcnl.

— M. Paul ! répondit Jobic.

— Que veut-il ?

. ■ — Il demande à voir mademoiselle.

— Que se passe-t-ii ?

— Il ne me l'a pas dit.

— Eh bien ! qu'il entre !... j'ai hâte de savoir... fais vitcl Un instant après, Paul était près d'elle.

Dès qu'elle l'aperçut, elle fut frappée de l'expression singulière de son visage; il était manifestement troublé, et, quand elle lui tendit les mains, il les prit vivement el les baisa avec un transport plein d'oubli.

— Berlhe! Berlhe! s'écria-t-il.

— Qu'avez-vous? demanda Berthe.

— Celle nuit, j'ai reçu une lettre de M. Gautier

— Mon père vous a écrit î Que vous dit-il ?

— Des choses graves.

— A quel propos ?

— Tenez ! lisez vous-même... vous verrez.

Berthe prit en tremblant la lettre que Paul lui tendait, et elle lut.

La lettre était longue ; et, pendant qu'elle la lisait, Paul l'observait, suivait avec une poignante attention l'impression qui se peignait sur ses traits.

Dans cette lettre, M. Gautier racontait à Paul toute l'histoire du vol de Montpellier, et surtout le rôle qu'il avait joué lui-même dans cette affaire.

Ce récit, le lecteur le connaît, et nous n'avons pas besoin de le faire à nouveau.

M. Gauthier reconnaissait l'innocence de Pierre Gilbert, à laquelle il n'avait pas cru tout d'abord.

En dépit de la découverte de la chambre rouge, au début de l'affaire, il s'était obstiné à croire à la culpabilité du caissier. — L'opinion publique le servait Imp bien d'ailleurs : le coupable semblait s'être désigné lui-même par sa disparilidii au lendemain du vol et le silence qu'il avait gardé pendant l'instrucliiin (!<■ la jiislice.

Qui eût-on pu s(nipçonner?Pourquoi eùt-on recherché un autre coupable?

M. Gautier ou Giral, seul, eût pu sur ce point iklairer les juges.

Il n'en avait pas eu le courai^e.

Pour sauver l'honneur de son nom, il avait laissé planer sur un innocent toute la honte du crime de son frère 1

Son excuse. s"il en était une pour une pareille faute, c'est que Taccusé avait disparu, qu'il ne s'était pas présenté pour se défendre... qu'enfin il avait pu croire qu'il était mort !

Voilà ce que disait M. Gautier, et il ajoutait.

Que, du jour où il avait appri'^ que Pierre Gilbert était vivant, il était revenu au devoir étroit et rii^oureux et qu'après une dernière et suprême hésitation il se décidait à lui rendre l'honneur qu'il lui avait volé !

Et, CQ accomplissant ce devoir, M. Gautier s'abandonnait à la générosité de Paul Didier et le suppliait de ne pas oublier que Berthc devait surtout souffrir de la résolution qu'il prenait.

Berthe sanglotait en achevant cette cruelle lecture et son souffle oppressé soulevait sa poitrine.

Elle ne songeait même pas ii essuyer les larmes qui inondaient ses joues- Paul couvrit ses mains de baisers.

— Berthe 1 dil-il, Berthe, pardonnez-moi I Ne vous désespérez pas.

— Voilà donc pourquoi mon jiauvre père était si triste! Et moi qui l'accusais parfois d'indilTérence !... Mais comment tout cela fmira-i-il? Songez donc, Paul! Si la justice s'en prenait aujourd'hui à mon père ?...

— Y songez-vous?

— Je ne veu\ ])Ii!s penser à a\:tre chose. Ah! pourquoi ne suis-je pas morte ?

— Ne dites pas cela !

— Q-i'espérez-vous donc encore vous-même ? Quelle conliancc oseriezvous me conseiller ? Hier, c'était Pierre Gilbert. Aujourd'hui, ceseraM. Gautier. Oh ! quelle honte, mon Dieu ! Et tenez? écoulez ! N 'entendez-vous pr.s ce bruit

— Pourquoi vous effrayer?

— Je veux savoir... Appelez Jobii-! Qu'elle vienne à l'instant... je veux me lever.

— Mais c'est alTronler la mort! Berllie I ma bien-aimée!

— Non, retirez-vous... obéissez! Jobic ! Jobic!

La petite sauvage accourut et, sur un geste de Bcrihe, moitié impératif, moilié suppliant, Paul gagna la porte et disparut.

Ce bruit qui cITrayait si fort Beribc. il en avait deviné la cause.

Selon ce que lui avait annonce M. Desaubrays, ce devait être le juge d'instruction.

068 I,A l-ll.l,!' DES CAMELOTS

Ce magistrat ('-lait depuis de longues années étroitement lie avec M.Gautier, et avant de l'interroger dans son cabinet il avait voulu le visiter lui-même, en ami, et en dehors de l'appareil ordinaire de la justice.

D'ailleurs la chose, jusqu'alors, était des jjIus simples et des moins suspecte».

Pierre Gilbert, en demandant la revision de sou procès, uvait désigné M. Giral, aujourd'hui M. Gautier, comme pouvant fournir de précieux renseignements à la justice; et le parquet de Montpellier avait invité M. Bervin, le juge d'instruction, à provoquer des explications de la part du bamiuier ainsi mis eu cause. ■

11 n'y avait pas autre chose jusqu'alors.

Toutefois M. Bervin s'était étonné de cette substitution de nom dont on ne lui avait jamais parlé, et il n'avait pas cru manquer à ses devoirs en se tran.sportant lui-môme au domicile de M. Gautier, son ami, avant de procéder à l'interrogatoire officiel.

Paul Didier rencontra M. Gautier que l'on venait de prévenir et qui accourait.

Le père de Berlhe était fort ému ; ses lèvres tremblèrent.

— Vous avez lu ma lettre? dit-il d'un ton bref à Paul.

— Oui, monsieur, répondit Paul, et j'ajouterai que je n'ai pas cru devoir la cacher à M"" Berlhe.

— Ma fdie... Alors elle sait tout?

• — Depuis quelques minutes.

— Pauvre enfant '

— Ai-je mal fait?

M. Gautier redre^fa la tête.

; — Non ! non ! dit-il avec force ; elle avait surpris déjà une partie de h .vérité ; il est préférable qu'elle la connaisse tout entière. Vous savez que M. Bervin est là ?

— Je le sais.

— Eh bien, venez, monsieur... venez! Il faut que l'expiation soit complète. et c'est devant vous que je veux parler à la justice! Il y a longtemps que je porte ce remords; cette torture me pèse; il faut qu'elle finisse!

Et il l'entraîna vers le salon oîi l'on avait fait entrer le juge. Ce dernier s'empressa à la rencontre de son ami... M. Gautier resta impassible et droit.

— Qu'avcz-vous donc, dit M. Bervin surpris, et pourquoi cette contenance?...

— N'est-ce pas celle qui convient à un prévenu devant son juge ?

— Mais je ne suis pas le vôtre.

— Vous pouvez le devenir.

— Voilà de singulières paroles, dont j'ai lieu de m'élonncr.

Qualr^' lininnu'-:, purl.iiit ^iir uiio

— N'avez-vous pas à m'interrogcr?

'— En effet.

— Eh bien ! je suis prtH à vous répondre.

Le juge d'instruction réprima un geste d'impatience.

— Soit ! dit-il comme à regret. Apprenez donc que l'on m'a tran; parquet l'ordre de solliciter de vous des renseignements sur un nommé

IIV. 122. — riEHIlK ZACCONE. — LA FILLE DES CAMELOTS. — ÉD. J. ROL'FF BT C". U^

mis du Pierre

Gilbert qui a été, il y a vingt ans, accusé de vol et condamné par c(jniumace h quinze années de travaux forcés.

— C'est bien cela !

— Vous le connaissez?

— Parfaitement.

— Eh bien, cet homme prétend aujourd'hui qu'il a été condamné injustement.

— II a raison.

— Que le vol a été commis par un misérable qui s'appelle Gii-al.

— C'est vrai.

— Qu'wiûn vous portiez vous-même ce nom, à Tépoque où vous habitiez Montpellier.

Un frisson glacé courut sur les épaules de M. Gautier ; toutefois il S3 contint.

— Ce nom était en effet le mien, dit-il avec ell'ort. — ■ Et vous l'avez changé contre celui de Gautier?

— Depuis vingt ans.

— Pourquoi cela?

— Parce que je ne pouvais plus le porter sans honte.

— Mais ce nom de Girai... c'est bien celui que portait le malheureux qui a commis le vol pour lequel Pierre Gilbert a été condamné?

— Oui, monsieur le juge.

— Et cet homme... ce malheureux?...

— C'était mon frère.

— Enfin, qu'est-il devenu?

M. Gautier laissa tomber sa tête dans ses mains et ;arda le silence. En dépit de ses résolutions, une hésitation supri e s'emparait de lui au moment de livrer le malheureux :

— Vous ne répondez pas ! insista le juge d'instruci- ;u.

M. Gautier secoua le front par un mouvement faruxhe et il allait parler enfln, quand la parole s'arrêta sur ses lèvres.

Un bruit inattendu venait de se faire entendre au dehors.

Une foule animée et bruyante avait envahi le parc et marchait en désordre vers le château, et au moment où M. Gautier se précipitait vers la fenêtre, pris d'une inquiète curiosité, la porte de la chambre s'' ouvrit, et Berlhe vint se jeter dans ses bras.

— Berthc ! s'écria-t-il ; qucHe imprudence !

— Si vous saviez ! baihultia la jeune fdle avec un frisson d'épouvante.

— Qu'as-lu vu ?

— Là ! là ! c'est horrible !

-- ^lais quoi donc"?

Berthe entraîna son père jusqu'à la fenêtre et lui indiqua le triste cortège qui s'avançait sous l'avenue.

M. Gautier jeta un cri terrifié.

A mesure que le cortège approchait du château, un ordre relatif s était établi, et le lugubre et saisissant tableau qu'il présentait était bien fait pour frapper M. Gautier et sa fdle.

Paul Didier lui-même, qui s'était précipité vers la fenêtre, ne put réprimer un peste d'horreur.

' Quatre hommes, marchant à pas lents, précédaient la foule, portant surune civière un homme étendu, sans mouvement, la poitrine trouée, et dont les membres avaient déjà la ripidilc de la mort.

Ce malheureux, il l'avait reconnu tout de suite.

C'était son frère, le Giral criminel, qui venait de se battre avec le capitaine et qui avait reçu une balle en pleine poitrine.

— Lui! lui! balbutia M. Gautier d'une voix égarée.

Et, quittant brusquement la chambre, il courut au-devant du blessé. 11 arri\a au rez-de-chaussée, en même temps que le sinistre cortège. Comme on hésitait à pénétrer dans le vestibule, il alla lui-même en ouvrir la porte toute grande.

— Venez! venez! dit-il d'un ton fiévreux.

Et, apercevant le docteur que l'on avait envoyé chercher à l'issue du duel : — ' Docteur! supplia-t-il, c'est mon frère qui est là ! 11 n'est pas mort, au moins?

— Pas encore, ré[)ondit le docteur.

— Ah! il n'y a donc plus d'espoir?

— Il est perdu.

— Horrible ! C'est horrible !

Cependant, on avait introduit le moribond dans une des grandes salles du roz-ile-chaussce et on l'avait déposé sur un lit improvisé.

11 n'avait pas encore repris ses sens: il ne faisait pas un mouvement; son visaw avait la pâleur du marbre ; on eût dit un cadavre.

Pourtant il n'était jias mort.

Autour .lu lit sur lequel il était déposé, plusieurs personnes avaient prn

pla.-e. . .

C'étaient d'abonl le vicomte de iMuitenelte et Cammade, les doux lenioins du combat; c'étaient ensuite le docteur et Paul Didier, puis enlin M. Gautier qui sélait assis auprès du moribond, lui avait pris la main et, penché vers lui, épiait SCS moindres inouve«ients, attendant, anxieux qu'il revint à la vie.

il faisait peine à voir.

972 LA FILLK DES CAMRI.OTS

Un sileni'c profund rrgiuiit dans la sallo et tous les regards étaient (ixés sur le docteur.

Tout à coup M. nantiiT tressaillit et se tourna vers ce dernier :

— Docteur, voyez ! dit-il, sa lèvre a remué. Le docteur répondit par un signe aflirmalif.

— Il vit, alors! Et vous le sauverez... interrogea encore M. Gautier.

— Dieu seul pourrait faire un pareil miracle...

— Et cela est-il vraiment bien à désirer? murmura à son oreille le juge d'instruction qui venait d'entrer.

M. Gautier se voila la face de ses deux mains.

— Ah! il a été bien coupable, sans doute! balbutia-t-il ; mais à cette heure, et quand je le vois mourant...

11 n'acheva pas.

Celte fois, le moribond avait bougé ! Tout le monde devint attentif et grave.

Ce fut d'abord une sorte de tressaillement qui contracta ses lèvres et imprima une agitation nerveuse à ses mains.

Les doigts remuèrent,'se crispant sous la couverture que Ton avait jetée sur lui, et sa poitrine se souleva, déchirée par un râle sinistre.

Puis, tout à coup, levant ses deux bras affolés, il se prit à battre l'ai:', comme s'il eût voulu repousser une vision terriljlc.

Il jeta un cri aigu et ouvrit démesurément les yeux.

C'était effrayant.

Le médecin se pencha... et alors, pendant quelques secondes, le moribond se mit à le regarder d'un air farouche.

— Qui êtes-vous? demanda-1-il d'une voix forte.

— Je suis le docteur, monsieur; on m'a fait appeler pour vous donner mes soins, et j'étais venu.

Il le repoussa de la main.

— Laissez-moi, dit-il, je n'ai plus hesom de personne. Mais avant de mourir...

Son regard venait de se porter vers M. Bervin qui, lui aussi, s'était approché, et la parole s'était arrêtée glacée sur ses lèvres.

— Quel estcet homme? balbutia-t-il. Quiètes vous? pourquoi êtes-vous ici?

— Je suis le juge d'instruction, répondit le magistrat.

Le moribond se redressa comme galvanisé et son visage s'éclaira.

— Un juge! dit-il, un juge! C'est Dieu qui l'envoie, et je pourrai mourir sans remords!

El saisissant le bras du magistrat avec autorité, il le força à s'approcher encore.

— Je veux parler! il faut que je parle ! reprit-il aussitôt ; mais que personne

ne s'éloigne ; car c'est devant tous que doivent être dites les paroles que j'ai à faire entendre!... Ah ! pourvu que la mort m'en laisse le temps!... écoutez!

écoutez 1

lin mouvement d'ardent intérêt et de profonde curiosité saisit tous les assistants à ces paroles étranges, et chacun retint son souffle pour ne rien perdre de ce qui allait être dit !

— Il y a longtemps de cela, poursuivit-il. A cette époque, une grande injustice a été commise: un malheureux qui s'appelait Pierre Gilbert, et qui était caissier de la maison Giral, fut un jour accusé de vol, et comme toutes les apparences le désignaient comme le seul auteur possible de ce vol, il fut condamné à quinze années de travaux forcés.

Eh bien la justice s'était trompée... car Pierre Gilbert était innocent.

— Innocent, dites-vous? interrompit le juge d'instruction; vous en êtes sûr? Peut-être connaissez-vous le coupable.

— Je le connais.

— Vous pouvez dire son nom?

— Il s'appelle Giral.

— Ah! nous allons le faire rechercher.

— C'est inutile.

— Cependant?...

— C'est inutile, vous dis-je, car ce Giral est devant vous et il va mourir ! Un frisson passa sur l'assistance, et au milieu du silence qui régnait, un

sanglot s'entendit :

C'était M. Gautier.

Le moribond s'était lourné vers lui; il devint livide.

— Ab:... quel misérable j'ai fait! dit-il d'un ton déchirant. J'ai déshonoré le nom de celui ijui m'aimait le plus au monde, et pendant vingt années j'ai voué à la honte un malheureux qui était innocent !... Dieu ait pitié de moi!

— Ainsi, interrompit le juge qui avait conservé tout son sang-froid au milieu de réniotinn générale, vous avouez cpie c'est vous qui avez commis le vol de .Montpellier?

— Moi! moi seul !

— Vous laites cet aveu devant tous?

Je voudrais le faire devant la justice même.

— La justice ne le recueillera pas de vos lèvres, mais il est un homme qui ne l'oubliera pas.

— Qui cela?

— Le fils (le la victime.

— Paul Didier?

— Lui-uu'uie.

974 I,A l'II.LK liliS CAMKI-OTS

— Il cs( ii'i!... ici! Ail 1 (lu'il viiMiiic. >\\i'ï\ ii]i]ii-(icli('.

Sur cclti; iuvilation, soulignée par un geste rapiilc du juge, Paul, <\u\ s'était tenu jusque-là à l'écart, fit quelques pas et se rapjirocha.

Le moribond, cependant, avait tenté un énergique effort, s'était dressé sur son lit de douleur et, aidé de l'un des porteurs, il essaya de se lever.

Mais la force l'abandonna et il retomba à genoux, malgré l'aide qu'on lui prêtait.

Alors il aperçut Paul qui était venu se placer prés de lui, et son regard vitreux, brûlé d'une fièvre intense, s'attacha à lui avec la fixité de la fulic.

Il joignit les mains et les tendit vers le jeune avocat :

— Vous! c'est vous! dit-il d'une voix qui, pour ainsi dire, n'avait plus rien d'humain.

Le râle sifflait dans sa gorge , une siu'ur glacée mouillait ses lcnii)es ; ses lèvres avaient des contractions convulsives.

— • Reposez-vous!... voubil ordonner le médecin. Mais il le repoussa en secouant brusquement la léte :

— Non ! laissez-moi ! je veux, qu'on me laisse ! Ne voyez-vous pas que je n'ai plus que quelques minutes à moi?

Et de nouveau tourné vers Paul:

— Par grâce! par pitié! ajouta-t-il, ne soyez pas implacable !...

— Que voulez-vous donc de moi? répondit Paul presque épouvanté de cette scène.

— Vous avez bien souffert par moi ! Mais je vais mourir..;, et auparavant... ne me repoussez pas!

— Enfin que voulez-vous?

— Votre pardon. ^ -

— Mais ce n'est pas à moi qu'il appartient de le donner; c'est de Pierre Gilbert ([u'il faut l'obtenir.

— Le père ne le Befasera pas, quand le fils l'aura accordé! -r- Cependant...

— Je vous en conjure à mains jointes ! ... au nom de votre amour pour Eerthe, Paul tressaillit.

— Berthe! murmura-t-il ; vous parlez de Berthe!... 11 ne poursuivit pas.

.\ ce moment une petite main venait de prendre la sienne et l'avait serrée. C'était Berthe elle-même qui venait le supplier à son tour. Il n'y tint plus.

— Soit! dit-il, en prenant résolument son parti; le nom que vous venez de prononcer n'aura pas été invoqui' en vain!... A'ous avez été liien coupable, monsieur, mais je vous pardonne du jilus sincère de mou cd'ur, et j'espère que

Pierre Gilbert vous pardonnera comme moi !... Est-ce bien là ce que vous vouliez?

Le moribond ne répondit pas.

Les paroles qu'il venait d'entendre avaient fait monter une vive rouîreiir à ses joues ; il proféra un douloureux, soupir, et deux grosses larmes coulèrent lentement de ses yeux fermés.

On eût dit qu'il n'avait attendu que ce pardon que Paul venait de lui donner.

Et, dés que le fils de Pierre Gilbert eut cessé de parler. le malheureux s'afTaissa dans les bras de ceux qui le soutenaient et alla retomber sur son liL

Presque aussitôt l'agonie commença.

Tout le monde s'était relire, à l'exception de M. Gautier, de sa fille et de Paul.

Mais Berthe avait été déjà bien imprudente en quittant sa chambre, et le docteur lui commanda de ne pas rester plus longtemps dans cette pièce bana'e où le frère de son père allait mourir.

Elle obéit et s'éloigna, appuyée au bras de Paul Didier.

Ils étaient l'un et l'autre bien attristés par la scène à laquelle ils venaient d'assister; mais au fond de leur cœur l'espoir était revenu; et, cette fois, il semblait que le bonheur si longtemps rêvé ne pouvait plus leur échapper !

Cependant Caminade s'était éloigné en compagnie de Fontenelte et tout en regagnant la ville, ils devisaient sur les événements qui venaient de s'accomplir.

— Cette fois, dit Caminade quand ils eurent quitté le parc de Lesquiffiou, je crois que rien ne s'opposera plus au mariage de M. Paul Didier avec M"° Gautier.

— Il faudra l)ien s'y résigner, dit le vicomte dont le front se creusa d'un ]ili soucieux.

— P.ah! il y a toujours des ressources pour un homme de votre rang et de votre fortune.

— C'est vrai.

— Vous voyagerez.

— Excellent dérivatif.

— Et qui sait '.'chemin faisant, vous trouverez peut-être une distraction inattendue.

— Quelle distraction?

— Bon! vous m'entendez bien!... Quelipie jolie fille, parbleu!

— En effet.

— A Paris, et même en provinccl... 11 y en a partout pour consoler les vicomtes et môme les simples roturiers.

— Esl-cc que M. Caminade en connaîtrait par liasard?

Caminado se retourna vivement à celte question faite d"uii tun suiL,'ulifr.

— Moi, lit-il cii remanjuant avec surprise que le vicomte souriait lini;menl ; pourquoi monsieur le' vicomte me parle-l-il ainsi?

Fontenelte haussa les épaules.

— EJi! par la raison fort simple,' répliqua-t-il (pu; lnul àHieure je pensais que vous alliez vous trouver dans un grand embarras.

— A quel propos?

— A propos de la mort violenle de M. (Jiral...

— Qu'est-ce que ça peut me faire qu'il suit vivant ou ipi'il soit mort? Croyez-vous, par hasard, que je vais prendre le deuil?

— Pas vous, sans doute... Et, sur ce point, j'admets votre imlilïérence ; mais il est d'autres personnes...

Caminade eut un haut-le-corps.

— Bien 1 liieu j'y suis, dit-il ; n'allez jias plus loin... C'est de Maria que vous voiliez parler? •

— Et de qui donc?

— Vous croyez peut-être que la mort du petit vieux va troubler son existence?...

— Je ne dis pas cela. Mais, si peu attachée qu'elle ait pu être à son amant, le coup ne lui en sera pas moins sensible.

— Vous pouvez avoir raison... Mais je la connais... elle jouera ce soir... comme s'il n'y avait pas eu d'accident... et ça, pour deux motifs excellents.

— Lesquels?

— D'abord son engagement qui l'y oblige, sous peine d'une indemnité assez forte ; et ensuite, sou amour-propre d'artiste.

— Je ne comprends pas... dit Fontenette.

— C'est que vous n'êtes pas de la partie. Voyez-vous... Ce duel a fait du bruit, et tous les jeunes gens qui connaissaient ses relations avec le petit vieux voudront voir quelle contenance elle va faire... Ah 1 je ne m'inquiète pas, allez... ja recette sera splendide. .

— Pauvre Maria !

— Vous la plaignez?

— Et n'est-elle pas à plaindre, en effet, d'être contrainte de jouer en de pareilles circonstances?

— C'est possible! dit Caminade... mais c'est un moment à passer, et en tous cas, demain, au sortir de cette épreuve, si tant est qu'elle lui soit pénible, elle en sera largement récompensée!

— Récompensée? demain...? que voulez-vous dire?

Paul Didier épousait M"' Brrllic i.autii'i-. .1". 081.)

Caminado tira de sa poche une large enveloppe dont û lui mit la suscriplion sous les yeux.

Le viconilc lut :

« M"° Marta, premier sujet de la troupe Caniinade. »

— C'est une lettre de fiiral? interrogea le vicomte.

— i'réci^i'nient, répondit Caniinade.

LtV. \2'.i. -- IMKIlllt'. Z\CCO.NK. — L\ FlI.l.K DKS r.AMia.OFi. — Kn. 1. novTf «T c'». I.IV. 123

978 LA l'MI.LB OH S CAMELOTS

— Elle contient peiil-ôlro les adieux du mallioureux.

— Elle contient ça, en effet, mais lieuTeusement pour Marli, elle contiens eneo'ire' amiim- clkise'..

^OKDi dloiTC?

— Ce' q|iiie le pctiit vieux a gagné hier, au café de Hrelagne! c'est-à-dire, qui'iili j a Ki^dedans iime ïrentaine de mille francs — une fortuime, quoi ! et ça vous miefl tout de suite du baimme sur une blessure... ça vaut mieux que du diachylum 011 d'u sparadrap ■ — • qu'en dites-vous?

Le vicomte s'inclina en souriant.

C'était la première fois qu'il) se trouvait en contact avec un personnage du gemre de Caminade, et il prenaiit un plaisir simguliier à entendre cette- langue dies e®niifcses dans laquelle l'es-baryton s'expriniïait avec une aisance et une insouicîanee des eonventioas soeiaites qui ne manquaient ni de piipiant ni de pittoresque.

I>'aill'emif5, it était, depiii» qjiue'Ifue temps,, dans \m& siitHiailîïoîiD dl'esfiriitl opi le rendait particralUèTement acees»ii!bte à des distractions de ce genre'.

Qmand' if avait aimé M"'" Gaiptier, il n'avait en d;''aii!i)tire idée q]ne d'en faire sa feiwinme'.

La fo'rttmiiie' dm bœuqjuieT,, mm honorabilité,. n'aditueUtaiisTiifi pas irae- M'^WiiO'a, et Faimiomiir àm jjrnw!' gcmlliilllboiimiiiic' aidomS^ il ne &''était fwiimill aralre'raiie'mC pire<DWi!iip« d'enidreir diaims wm& hiwwlk dlomll ToTiigainie' me' remontait pais aiiiix «Tio'iisaidles.

1 tau snifBsaiC (p'elte ÎM Bnoiaioirallite,, et if ne chereto pa* pitisis loin.

C'est ainsi que be-.w.comp' irailisonimenill aujo'erd'hui,, eH ib omt raiison.

Le' vicomte eiît ë&me ('"poimsé Be'irtlltiiev aivee b'onheur,, si ele eât été' Mum am momemti ci il avait demaimié' sai ramaiiim; fe refus qm'il éprouva Iisico'iniiiiiiiiiHMiiiiiapllos qjue âm dlép ill ; P'resqjiser àw clk'aigarim.

Et (^TiKiiraii smmmt fa raplraire de' Be'rtbie' avec le fils de PieiTe- GiiIlb'STrti, rni iFiistemt fe'sp'oiir Irai reviint, et il croîC qirae' la cbiaumce allait décidément h fanroriseT.

Maiis &m sait co'mmcnt if fat encore' m'e' fo'iis iéçm.

Ceiienidamt^ elbose' simgnïiê're',, qnanidi le rapiprocfeemient eut lieu, et vimB die noxrveau: détruire' ses espérances, if ne s'en sentit pas atteint commie M s'y attendait.

Celte fois, en effet, il s'était produit une chose grave.

Après Pierre Gilbert accusé de vol, et reconnu innocent, survenait un ."iUtre personnage, le vrai coupable, le voleur! et celui-là s'appelait Giral, el était le propre frère de M. Gautier.

On n'en sortait pas !

Le jeune gentilhomme, habitué à voir droit dans toutes les affaires où il était question de loyauté et d'honneur, trouvait que la situation n'était pas précisément pure!

Certes, il n'eût jamais songé à faire peser une responsabilité quelconque sur M"° Gautier; il lui perlait toujours le même respect que lorsqu'il avait demandé sa main, et il eût fait un mauvais parti à celui qui eût été assez mal avisé pour mal parler d'elle.

Mais enfin, au fond du cceur, il n'était pas précisément fâché du tour qu'avaient pris les événements, et il éprouvait un véritable frisson d'épouvante en songeant qu'il eût pu se trouver, à cette heure, le neveu par alliance d'un homme qui avait volé la caisse de son frère.

Il pensait que tout est bien qui finit bien.

Aussi, depuis quelques semaines déjà, s'était-il peu à peu détaché de cet amour qui l'avait un moment si fort absorbé, et s'il ne cherchait pas encore de distractions, c'est qu'il attendait qu'elles vinssent le trouver.

Elles n'y manquèrent pas.

L'avant-veille, il avait vu M'"' Marta. l'étoile de la troupe de Caminade. et il avait été charmé de sa beauté, de sa grâce et même de son talent.

Marta n'était pas une cabotine ordinaire.

Seulement, elle était en puissance d'amant, et le petit, vieux la gardait avec d'autant plus de jalousie, qu'il sentait bien que son règne tirait à sa fin.

Mais personne ne se doutait, certes, que le dénouement fût si proche.

Sans s'en réjouir, Fontenette l'avait salué comme une première faveur du hasard.

Il en voyait une seconde dans sa rencontre avec Caminade ; et voilà pourquoi il prenait un si vif plaisir à l'écouter et à lui donner la réplique.

— J'admets, dit-il au bout de quelques secondes, que M"" Marta ne reste pas insensible à ce dernier souvenir de son amant, mais, quoi que vous en disiez, je pense qu'elle ne sera pas fâchée de quitter Morlaix.

— Ça, c'est bien po.ssible.

— Quand comptez-vous partir?

— Demain, après la représentiitioji.

— Et vous allez?

— .\ Saint-Brieuc.

Fontenette fit un mouvement.

— Ah ! pardieu, dit-il, voilà qui est drôle!

— Quoi donc? interrogea l'cx-baryton.

— Une coïncidence.

— Vraiment?

— On n'y croirait pas.

Caminade cligna de l'œil.

— Délrompcz-vous, monsieur le vicomte, répondit-il gaiement, car, moi, je crois avoir deviné.*

080 LA l'Il.LK DI^S CA.MI'LOTS

— Ce serait trop fort !

— Pas si Tort que ça. Gageons que, vous aussi, vous allez à Sairil- Brieuc?

— C'est cela.

— Et que vous y devez rester trois jours, juste le temps de donner nos deux représentations.

— ■ Vous êtes devin, monsieur Caminade.

Caminadc l'ijauilia une moue ironique.

— Pas tant que (ja, réiili(jua-t-ii ; seulement on connaît les hommes — et même les vicomtes.

— Eh l)ien! dit Fontenelte, pendant que vous y êtes, tirez-moi mon lioroscope complet.

— Que voulez-voidez-vous savoir?

— Si je serai heureux.

Caminade se redressa avec importance.

— Vous êtes jeune, monsieur le vicomte, dit-il d'un ton légèrement emphatique, vous êtes bien fait de votre personne; les fées vous ont comblé de leurs dons les plus enviés ; de sorte que, pour trouver une prima dona qui résiste à de pareils avantages, il faudrait la commander exprès, et, jusqu'à présent, je ne sais pas où on les fabrique.

— Alors, vous croyez que je puis espérer! dit Fontenetle en riant.

— Mon art me permet de vous l'assurer ! Us rentraient en ville ; ils se séparèrent.

— Donc, sans adieu! fit Caminade au moment de s'éloigner.

— Nous nous reverrons, à Saint-Brieuc, répondit Fontenelte; et j'irai prendre de vos nouvelles au théâtre.

— Â bientôt, alors.

— A bientôt !...

Ce qu'il advint à la suite de cet entretien, le lecteur le devine sans peine, et nous pourrions ajouter à ce récit un chapitre que nous intitulerions : les amours d'un vicomte et d'ime étoile.

Mais à quoi bon?

Ce chapitre a été souvent écrit, et ce que nous aurions à dire ne vaudrait pas ce qui a été raconté bien des fois.

Nous préférons revenir, en finissant, aux deux héros de notre histoire.

Ce qui nous reste à écrire est d'ailleurs des plus simples, et quelques lignes suffiraient.

Toutefois, le dénouement ne vint pas précisément tout seul, et un incident se produisit qui jeta Paul Didier dans des perplexités inattendues.

,.\ FII.I.E DES CAMELOTS 961

11 pensait bien que tout était fini, et l'on put croire un moment que tout cllait être remi? en question.

Voici dans quelles circonstances.

L'enterrement du malheureux Giral avait eu lieu, au lendemain même de son décès, et le clergé breton, malgré son entêtement et son intolérance iradilionnels, avait cependant consenti à ce que le corps reposât en terre sainte. Peu de personnes l'avaient suivi jusqu'à sa dernière demeure.

11 n'est pas besoin de dire que Berthe n'y assistait pas.

Depuis la veille la comtesse de Presles était venue la chercher, et elle l'avait recueillie dans son château qui n'était, du reste, qu'à une petite dislance de Lesquiffiou.

Berthe devait rester là quelques semaines, c'est-à-dire jusqu'à ce qu un temps moral se fût écoulé pour lui permettre d'épouser Paul Didier.

C'était désormais chose arrêtée ; mais M. Gautier avait demandé que l'on remit cette cérémonie jusqu'au jour où le procès de Pierre Gilbert serait terminé, et où la réhabilitation serait complète.

M. Gautier avait résolu de se rendre lui même à Montpellier, et d'apporter à la justice toutes les pièces, tous les documents qui établissaient manifestemen' l'innocence du condamné.

Paul Didier devait l'y accompagner, et c'est à leur retour seulement qu'il devait être sérieusement question de mariage.

Paul s'était repris de nouveau à l'espoir d'un bonheur procham.

Quel événement pouvait, désormais, mettre obstacle à ces projets où il se complaisait?

Aussi, c'est le cœur léger, l'esprit bercé des plus douces illusions, qu'il vint faire ses adieux à Berthe, la veille même de son départ.

M°" de Presles s'était retirée discrètement ; les deux amants se trouvaient seuls ; ils purent causer tout à leur aise.

Chose bizarre! dès les premières paroles, Paul se sentit froid au cœur. Il lui semblait que Berthe n'était plus la même !

A peine osait-elle lever les yeux sur Paul ; un voile de tristesse assombrissait son front ; elle pâlissait et rougissait vingt fois en une minute. Que se passait-il dans son cœur?... Il n'y comprenait rien.

— Berihe, lui disait-il, demain, je vais partir... avec votre père — nous serons un mois absent, et quand je reviendrai vous serez ma femme ! ma femme... ah! si vous saviez quelle ivresse me pénètre à cette pensée ! VA vous Berthe, ma Berihc bicn-aimée, ne voulez-vous pas me dire ipie vous aussi vous serez heureuse?

— Oui. bien heureuse, répondit M'" Gantier d'une voix presque défaillante.

Paul serra ses deux mains, et elle répondit par une pression si faible que c'est à peine s'il lascnlil.

Un nuage passa sur ses yeux.

— Pendant ce mois qui va me paraîlrc bien long, reprit-il auesilôl, vous me permettrez de vous écrire?

— Oui, souvent.

— Et vous me répondrez ?

— Je vous le promets.

— Au moins, avant que je m'i'loÏLne, dites-moi, Ecrthe, vous n'avez rien qui vous inquète ?

— Moiietquel sujet aurais-je de m'intpiiéter, pouriiuoime dc^-iaiidez-vous cela?

•— C'est que vous êtes si triste aujourd'hui!

— Cela ne dépend pas de moi, je vous jure

— Qu'avez-vous ?

— Je ne sais pas.

— Je ne vous ai jamais vue ainsi.

— Et moi, Paul, je n'ai jamais éprouvé rien de pareil à ce que je ressens.

— Voilà que vous m'effrayez.

■ — Vous avez tort! Cela passera, nous serons heureux, mon ami, et Dieu nous doit bien cela, après les épreuves que nous venons de traverser.

Quand Paul Didier quitta Berthe, comme il descendait du premier étage, il rencontra au bas de l'escalier M™'= de Presles qui l'attendait.

Elle lui tendit la main.

— Eh bien, lui dit-elle, vous avez vu Berthe, comment l'avez-vous trouvée?

Paul hésita une seconde ; mais il était trop soucieux pour faire mystère de ses inquéludes.

— Je serai Iranc avec vous qui êtes sa meilleure amie, répondit-il, et je vous avoue que je suis très troublé de l'entretien que je viens d'avoir avec Berthe.

— Que s'cst-il passé?

— Rien, pour ainsi dire ; mais moi qui l'aime tant et qui la connais si bien, son attitude, sa réserve m'ont frappé.

M"° de Presles eut un air mystérieux.

— Les événements qui viennent de s'accomplir, dit-elle, ont profondément touché la chère enfant, et il n'y a rien d'étonnant à ce que son esprit en ait été un peu ébranlé ; mais son cœur n'a pas changé pour cela, il est encore, et tout entier, à vous.

- __ Alors, pourquoi cette réserve?

— Elle vous l'espliquera elle-même.

Pourquoi ne s'en est-elle pas expliquée tout de suite?

vn.,« la désirez — surtout, écrivez-lui souvent.

"a,^; lui dirai-ie^ p„ls,ue j-i^nore de ,„c., sen.i.en. «ranges elle

"""!!°Écnve.-l.,Mue vo„. l'aime. I EU. I. sal, dep, e.™„.lcl«i ave. di,. mais cela lui fera plaisir que vous le lui répétiez.

P* D,die,- sera avec ellusion les mains de M" de Presle. la remerca d un .onp™;!";.!:.». é^u, il s-éloi.„a„n;,™ r»ss„.e. .nais .o„.„rs ton ,n.u„™e

" 'tZ. se passa . ,a snl.o de ces inclOcUs. cl ,.and i, la. econl. Plen-e Gilbert avait été solennellement réhabilite.

Paul Didier s'empressa de revenir à Morlaix.

P dan. cen,.is. I aval, reçn plusieurs leiu-es de Berthe, e. il y avaurele . avec birrîes .n.oi,nagcs d'un amour <iuc la charman.e enfan. ne chercha,,

'" \C,t:rde loin en ,„lu. Il v „.ouvaU encc-e l'expression d'nn embarras persislanldon.ilu'availpn.lcmélerlacausc.

Berihe, éviJem,nen,, aval, nn secret - des scrupules, pe„,-e,re - eu n'osait lui confier.

■ Qu est-ce que cela pouvait èlre?

Une voilure aitendail à la gare, quand il arriva.

L-n valet de pied, à la livrée de la comtesse, vint a lui des qu il eu >autc .r le qli en 'i dit qu-il était chargé par sa maîtresse de le conduire au

''"Taul monta rapidement dans la calèche, qui partit au grand trot. Vin.n minutes après il arrivait à Lesquiff.ou. E,;dès quil eut monté le premier étage, une porte s ouvrit devant

lui.

P.erthe était sur le scnd

11 poussa un cri, enivré, et courut la prendre tlans ses bras.

i^Berthe! ô Uerthel s'écria-tJil en la couvrant de baisers tous, vous

c'est bien vous 1

- Paul! l'aull ball.Mlia l'.frlhe en s-aliandonnanl.

98V I.A l'ILI.IC UES CAMKLOTS

Et, pendant quelques secondes, ce fut un diuix murmure de cris d'ivresse, cl de baisers donnés et rendus.

— AJi! maiuteniinl, dit l'aul avec un geste de triompiie, qui donc oserai! vous arraciier de mes l)ras? Bertlie ! ma I>crthc adorée; dites, dites-moi bien que vous m'aimez, et que vous serez iienreuse d'être ma femuu) !

Mais tout à coup Hcrthc devint grave, cl sur son front pur passa un dernier voile de mélancolie qui disparut presque aussitôt.

— Heureuse ! oui, je la suis, répondit-elle, et ce boniieiu', ne le com[)romettons jamais, car il a été bien près de nous échapper.

— Qu'était-ce donc? auriez-vous douté de mon amour? ■ — Non, mon ami! ce n'estpas cela, et pourtant...

— Dites, ne me cachez rien !...

Derthe appuya sa tête sur sa poitrine et confondit ses regards dans les siens.

— Ce qui s'est passé est étrange, dit-elle conyiae en un rôve ; moi qui vous aimais tant, j'avais été ingrate, et cruelle envers vous, et je vous avais répudié, faisant peser sur vous la responsabilité d'un crime commis par un des miens I Vous, cependant, vous avez généreusement oublié ce que j'avais fait, et quand le déshonneur est venu de moi, vous n'avez cessé ni de me proléger, ni dem'anner. El) bien, c'est cela — comment dire — c'est le remords qui m'a troublée et un moment, je me suis dit que je ne devais pas accepter un dévouement que vous regretteriez peut-être un jour !

— Mais vous n'y croyez plus, jamais une telle pensée ne vous reviendra.

— Je l'espère, au moins, car j'en ai bien souffert.

— Et puis, je vous aimerai tant, moi! le passé où nous avons soulTert sera effacé à jamais, el nous nous réfugierons dans un avenir de bonheur que rien ne pourra plus menacer. C'est là ce que lu veux aussi, n'esL-ce pas, Berthe ! ma Berthe bien-aimée, réponds, m'enlends-lu?

Berlhe ne répondit pas, mais elle eut comme un frisson qui secoua ses épaules et ses lèvres ne se détournèrent pas quand celles de Paul vinrent les effleurer.

A quelques mois de là, Paul Didier épousait M"" Berthe Gautier, et. au lendemain du mariage, ils parlaient tous les deux pour l'Italie.

Quand ils revinrent, M. Gautier était fort malade : il ne devait pas survivre à tant d'émotions, el un an ne s'était pas écoulé, qu'il mourait dans les bras de sa fille.

Celle mort fut un coup cruel pour Berthe. Mais Dieu lui réservait une bien douce consolation, car, peu de temps après, elle donnait le jour au plUg beau bébé du monde.

Il semblerait que notre récit dût (inir ici, mais l'histoire ne serait pas

tx-*T -♦-^-' ^4^-* '■

Caminade! fit-il, en revenant vers l'ex-barylon. (P. 989.)

complète, si nous n/'ïligions de mentionner l'aventure dramatique qui en est le dénouement.

C'est en quelque sorte l'épilogue de la F/'lle des Camelots, et nous ne pouvons passer sous silence la triste part qu'y a prise un des personnages les plus sympathiques de ce récit.

liv. 124. — l'iniiiK zACctM-. — iji ni.i.E des camelots. — ta. i. rouff et c'". mv. 124

I^yPlLOGUE

Près (le deux années s'étaient écoulées, depuis (jue Caniinade a\ail tjiiiué Morlaix. pour reprendre le cours de ses tournées dramatiques.

U n'y avait réussi que médiocrement.

Au Itout de dix mois, il était rentré à Paris, très fatigué, et n'ayant réalisé que quelques modestes éconoiuics, là où il avait espéré rencontrer la fortune.

Mais il était philosophe, ne sp lai>;^:ilr na^ farilrMiiMir îihaiire, et savait, d'ailleursse contenter de très peu .

A peine rentré à Paris, çjès qu il eut nus ic pirci sur i asidiaite des boulevards, il se remit à l'œuvre, et Jbatlit le pavé à la recherche d'une nouvelle position sociale.

Ce n'était pas commode, et comme il le dit lui-même, il revit alors cette belle maîtresse de ses années 4ê jeunesse... la misère.

H A'i votait très mal, et avec Langlumé ou Lagardère qui était plus pratifjue et plus économe, il passa une année sans trop souffrir.

Et puis il n'avait jamais désespéré.

Il comptait sur le hasard qui l'avait plus d'une fois sauvé de passes difficiles, et ne négligeait rien pour aider au retour de la veine.

Deux années cependant s'étaient écouli'es, sans que rien se fût présenté.

Ses faibles économies étaient épuisées; il vivait sur celles de Langlumé et souvent dans leurs causeries du soir, les deux copains se demandaient avec appréhension, ce qu'ils deviendraient quand ils toucheraient au fond de leur bourse :

Et ils allaient y toucher.

On avait bien proposé plusieurs affaires à l'ex-baryton ; mais aucune ne lui avait paru acceptable. '

Une seule se présentait dans des conditions qui l'avait particulièrement séduit ; et il y pensait bien souvent.

Il s'agissait d'une entreprise considérable, qui consistait à aller donner, avec une troupe de choix, des représentations d'opérettes dans les principales villes rrEurope et d'Amérique.

Quelque chose, comme le tour de la moilio du monde

C'était tentant, et Caminade y rêvait toutes les nuits...

C'eût été le couronnement de sa carrière, et presque certainement, la fortune.

Mais, selon ses propres expressions, il y avait un cheveu...

L'industriel qui avait eu l'idée de cette tournée exceptionnelle, ne voulait confier la direction de l'entreprise qu'à un homme qui metirait lui-mme. une certaine somme dans l'affaire.

Il était question de quelque chose comme trente mille francs.

Caminade n'en avait pas le premier sou.

Il fallait donc y renoncer... et vrai, c'était dommage!

C'était là le sujet habituel de la conrersalion des deux amis, et pendant m long mois, ils ne parlèrent pas d'autre chose.

Mais trente mille francs... où les trouver, à qui aller les demander".'

Us en étaient là, et ils devenaient plus perplexes à mesure que les jours passaient, sans leur apporter le moindre espoir.

Un soir, les deux amis étaient assis en face l'un de l'autre, à une table de la modeste crémerie, où ils prenaient leurs repas.

Caminade était soucieux : un pli sombre creusait le front de Langlumé.

L'un et l'autre gardaient le silence.

Enfin, Langlumé releva le tête.

— Tout ça, dit-il, vois-tu, ce n'est pas une position... il faut en sortir.

— Et comment? fit Caminade. en regardant l'ex-choriste.

— Quand nous resterons là, à nous croiser les bras, crois-tu que ça avancera nos affaires.

— As-tu une idée?

— Parbleu.

— Que feras-tu ?

— • J'ai été maçon et je m'y remettrai.

— Toi ! allons donc, tu es trop vieux.

— Bah ! quand on a deux bras, et le cœur solide, on peut toujours gagnei sa vie... on me payera peu, mais, en nous serrant le ventre, nous vivrons tous les deux, tant bien que mal.

— Bon Langlumé.

Ce dernier haussa les épaules.

— Tu verras, dit-il; cela te donnera le (em[i> de rlicnlior, et d'ailleurs, lu n'as pas autre chose à me proposer,

— Qui sait! fit Caminade.

— .\urais-Ui du nouveau ?

— Pcut-iMre.

— Eh! que ne le disais-tu tout de suite... e\[jli(iiie toi. et n.- im.> Mis pas anguir.

988 La FIM-K DES CAMKLOTS

Caminade s'accouila sur la table.

— - Écoute, dil-il, il y a une heure, j'ai vu Dubocliard.

— Le bailleur de fonds de l'entreprise?

— Lui-même.

— Que t'a-t-il dit ?

— Rien de bon... il m'a demandé si j'étais prêt à verser les trente mille francs, et comme je lui ai répondu que je n'en avais pas le premier liard, il m'a déclaré qu'il ne pouvait attendre plus longtemps, et qu'il me donnait jusqu'à demain, midi, pour dernier délai... Après quoi, il romprait toute négociation avec moi, et verrait à s'adresser ailleurs,

— Eh bien, alors ! fit Langlumé; c'est fini. — ■ A peu près.

— Qu'espères-tu encore?

— On ne sait pas...

Langlumé eut un geste accablé... L'obstination de Caminade dans son rêve était bien près de lui apparaître comme un symptôme de ramollissement. Toutefois, il ne voulut pas le brusquer.

— Allons, soit ! dit-il, après tout, cest une nuit à passer, et demain, il fera jour... t'en viens-tu?

Il s'était levé ; Caminade imita son exemple. Et ils gagnèrent le boulevard.

Il faisait une soirée douce, invitant à la rêverie ; les deux amis se mirent à marcher chacun suivant son idée.

De temps à autre, Caminade s'arrêtait, et levait les yeux au ciel.

— Ah ! si j'avais les trente mille francs que demande Dubochard, disait-il, avec enthousiasme, ce serait la fortune! Et puis, parcourir le monde, l'Europe, l'Afrique, l'Amérique... l'Amérique surtout... le pays des dollars!... Moi, qui aime tant les voyages... Comprends-tu?

— Ça, c'est ta marotte... répartit Langlumé. Mais il faut avoir le sac, et tu ne l'as pas plus que moi! Encore si Séraphita vivait. C'était une débrouillarde, et peut-être, qu'elle nous aurait trouvé ça... dans la dèche où nous voilà.

Caminade remua tristement la tête.

— Tu as raison... répondit-il... tu es un sage, toi, et tu ne t'emballes jamais ! Et pourtant !

— Oui, tu rêves toujours de gagner le gros lot, et tu as oublié de prendre un billet.

— Je ne sais quel espoir obstiné survit à toutes les dégringolades, et il me semble...

11 n'acheva pas...

Un homme venait de les croiser sur le boulevard.

Caminade jeta un cri qui le fit se retourner.

Et à son tour il poussa une exclamation de surprise.

— Caminade ! fit-il, en revenant vers l'ex-baryton.

— Monsieur Horace! fit ce dernier, en serrant la main qu'on lui tendait. C'était Horace, en effet... et l'un et l'autre paraissaient également enchantés

(le se revoir.

Il y avait si longtemps qu'ils ne s'étaient rencontrés, et ils avaient tant de souvenirs communs où ils aimaient à retrouver l'émotion des jours heureux où ils s'étaient connus.

Horace surtout parut ravi de ce hasard qui le mettait en présence de l'ami de la Cagnotte...

Il avait tant aimé la petite artiste ! Pendant plusieurs années, ils avaient vécu, l'un près de l'autre, enivrés et charmés.

Horace ne l'avait jamais oubliée, etil l'avait aimée longtemps après la séparation.

Car ce roman de leurs amours avait fini comme presque tout finit en ce monde...

Un jour, la Cagnotte, s'était loquée pour un de ses camarades de théâtre, un triste et lamentable cabotin.

Et elle avait disparu avec lui.

Où étaient-ils allés tous les deux?

Horace n'en avait plus entendu parler, mais il y pensait encore quelquefois.

La rencontre de Caminade lui rappela brusquement tout le passé.

Il avait toujours éprouvé une très vive sympathie pour l'ex-baryton.

Il savait que c'était une nature honnête, quoique dévoyée, et il n'avait pu oublier comment il s'était comporté, lorsqu'il était devenu directeur du théâtre de Beaumarchais.

Horace l'avait alors commandité pour une somme assez considérable, et Caminade lui avait rendu fidèlement la somme avancée.

Il était cependant bien gêné à cette époque; mais il n'avait pas hésité à remplir rigoureusement l'engagement d'honneur qu'il avait pris.

Ceci est assez rare pour qu'il lui en fût tenu romiite. et ce trait avait encore augmenté la sympathie que Horace lui portait.

— Pardieu ! dit ce dernier, cela me fait bien plaisir de te revoir.

— Et à moi donc ! répartit Caminade.

— Il y a si longtemps que je ne t'ai vu... ([u'es-tu devenu?

— J'ai boulotte.

— Es-tu content des affaires?

— Peuh!

— Enfin, que fais-lu?

990 LA FILLIi DE* CAMELOTS

— Toujours le même métier qui consiste à tirer le ilialiie par la queue, et à la fin, r.a devient monotome.

— Pourquoi n'es-tu pas venu rno voir?

— Oh! vous savez... il ne faut pas importuner ses amis... et vous avez bien voulu quelquefois me permettre de croire (jue j'étais des vôtres.

Horace eut un geste bienveillant.

— Tu as raison, mon cher Caipinadc, dit-il ; tu as été mêlé à une aventure de ma vie qui m'a autrefois fortement ému, et j'en garde toujours le souvenir... J'y pense souvent, et môme... c'est bizarre.

— Quoi donc?

— Il y a huit jours à peine... je parlais de loi.

— Avec qui?

Un pli creusa le front d'Horace.

— Avec la comtesse de Presles... répondit-il gravement.

— Raymonde ! dit Caminade avec un cri. Horace fit un geste aflirmatif.

— Oui... ajouta-t-il ; j'arrive du château de Longueville... la comtesse s'y trouvait en compagnie d'une de ses amies, M"" Berthe Didier... et il a été question de Caminade.

— A quel propos?

— A propos de ta dernière tournée.

— C'est vrai!... J'ai donné quelques représentations à Morlaix... où la comtesse était venue passer quelque temps.

— Elle n'a pas oublié le dévouement que tu lui as témoigné autrefois, et elle t'en garde une vive reconnaissance.

— Pauvre Raymonde! soupira Caminade; vous ne sauriez croire à quel point je suis heureux d'apprendre qu'elle se souvient encore.

— En doutais-tu?

— Non... i^lais vous savez... de mon passé, moi, je ne conserve qu'un souvenir.

— Nicette!

— Nicette, oui... le reste, je m'en fiche comme d'une guigne... mais elle, j'y pense toujours...

— La comtesse aime également à parler de ce passé avec les personnes qui ont connu la Fille des Camelots...

— Ah ! Brunette ! dit Caminade, avec une vive lueur dans les yeux ; chère petite... comme j'aurais voulu la revoir... comme je me suis tenu à quatre, pour ne pas aller la Irouver.

— Tu as bien fait de ne pas céder à ton envie.

— Je le sais bien... mais tout de même, je ne mourrai pas sans l'avoir vue.

— Songes-tu donc à mourir? dit Horace, avec une pointe de gaieté.

— Pour ce qui est de ça, bien sûr que non... mais je songe à entreprendre un grand voyage.

— Une tournée ?

• — Précisément.

— Où ça?

— Partout.

— Huelle plaisanterie...

— Ce n'en est pas une... je suis en pourparler avec Dubocliard.

— Pourquoi faire?

• — Pour aller en Amérique, après avoir parcouru l'Europe.

— Diable 1

■ — Vous comprenez... C'est un voyage de deux ans! et quand ou part, on ne sait jamais si on reviendra.

— Enfin tu es décidé.

— Moi, oui; mais c'est Dubochard qui ne l'est pas.

— Pourquoi?

• — Parce qu'il y a un retard.

■ — Que vcux-tu dire?

Caminade haussa les épaules.

— C'est cependant bien simple, répliqua- t-il; l'affaire est importante; Dubochard y engage de gros capitaux, et il tient à avoir une garantie.

— Que tu ne peux lui fournir?

— Dame!... trente mille francs, ça ne se trouve pas sous le pied d'un baryton.

Horace se prit à sourire.

— Je comprends, dit-il ; quand dois-tu partir?

— Dans un mois... mais il faut que je rende réponse à Dubochard pour demain midi.

— El si tu manques cette aifairc... que feras-tu? Caminade eut un geste insouciant.

— Eh! donc; ce que j'ai fait jusqu'à présent... un peu plus, un pou moins de misère ; on n'y regarde pas de si près.

— Cependant, à ton âge... il est bien temps que Lu te reposes.

— Je ne demanderais pas mieux.

— Peut-être qu'avec de Presles et la comtesse, nous te trouverions quelque chose; vcux-tu que je leur en parle?

— Oh! pourra, non. interrompit vivement Caminade; chère Havmnnde ; il ne faut pas qu'elle sache jamais... j'ai trop attemlu. .. mainicnant, c'est trop lard.

— Mais si tu pars.

— C'est impossible.

— Enfin, si l'affaire s'arrangeait avec Duljoclian].

— • Ah! ça, ce serait différent, et avant de mV'loigner, je ne dis pas que je ne pousserais pas jusqu'à Longueviile.

— Et si tu y vas, tu verras avec quel soin, quel amour!... on entretient là-bas, la tombe de ta chère Nicette...

Caminade passa sa main rapide sur son front.

— Bah ! c'est im rêve, dit-il ; le mieux est de n'y pas penser...

— Oîi demeures-tu ? interrogea Horace.

— Boulevard de Strasbourg, hôtel Brady ; la porte à côté de celle de Dubochard.

— Et tu rentres chez toi?

— Je n'ai rien de mieux à faire.

— Eh bien... voici ma carte, et mon adresse... je te quitte; j'ai rendezvous ce soir, avec de Presles...

— Le comte?

— Lui-même.

^ Il est à Paris !

— Depuis deux jours... pour affaires; il vient de se rendre acquéreur d'une ferme importante qui touche au château de Longueville ; et il avait besoin de s'entendre avec son banquier... je lui parlerai de toi... à bientôt.

— A bientôt, monsieur Horace, répondit Caminade... et soyez sûr que je suis bien heureux de vous avoir serré les mains.

Ils se quittèrent sur ces mots, et chacun tira de son côté.

Jusque-là, Langlumé avait suivi les deux interlocuteurs, sans se mêler à leur conversation, et quand Horace eut disparu, il continua de marcher avec son copain, sans proférer la moindre parole.

Cela dura cinq minutes environ au bout desquelles, l'ex choriste s'arrêta tout à coup en relevant la tête :

— Et allez donc ! dit-il, en même temps, d'un ton moitié goguenard, et moitié sérieux; cette fois je crois que l'affaire est dans le sac.

Caminade regarda curieusement son compagnon.

— Qu'entends-tu par ces paroles, riposta-t-il vivement; et de quelle affaire s'agil-il ?

— Ne fais pas la bête...

Esl-ce que (lar hasard, tu prétendrais faire poser bibi !... [P. 1000.)

— Kiitin. cxi)li(iiie-toi.

— Puisque tu leveux. j'y adhère; mais c'est bien pour te faire plaisir! Quand je i.rétends qm l'alTaire est dans le sac, je veux dire que demain, Dubochard recevra les trente mille balles iju'il demande.

Deviens-lu fou ?

— Deviens-lu idiot, loi-méme...et ne comprends-tu plus ce que parler veut

dire?

UV. IJ.. — l'IEBIlE /ACCO.NE. — LA F1I.I.E DES CAMELOTS. — tD. J. 1101 FF IT C'». UT. 125

994 LA FIL[,K l)l':.S CAM KLOTS

— Alors, lu crois...

— Je crois que M. Horace qui est riche, est disposé à te servir de caulion, et Diibochard n'en aura pas eu souvent d'aussi solide.

— Ah 1 si In disais vrai! balbutia Caminade, coninic m nn nHc ce -.'rail la fortune.

— Peut-être... en tout cas, ce serait toujours deux années dassuri'e>... Caminade ne répondit pas... et continuait de marcher, escomptant d'avance

les joies de la vie de directeur qu'il allait mener.

Langkimé le suivait un peu troublé lui-même |)ar les mèmi's perspectives. Tout à coup, il poussa un cri d'étonnement, il prit le bras de Caminade. Ce dernier l'interro i;ea du regard.

— Eh bien... de quoi! fit-il; quest-ce qu'il te prend?

— Là! à l'instant, répondit Langlumé; je viens de voir passer...

— Qui ça?

— Un ancien copain...

— Lequel?

— Lambert...

— Tu en es sûr?

— Quoi donc?

— Il nous aurait parlé.

— C'est selon... il a peut-être des raisons, pour ne pas être vu.

— k cause?

— Avec lui, on ne sait jamais.

— Mais il a disparu.

— Pas assez vite, pour que je ne l'aie pas vu entrer là.

Et Langlumé désigna un de ces établissements interlopes qui pullulent aujourd'hui dans Paris, et qui sont bien connus sous l'appellation de brasseries à femmes.

L'e\-cboriste ajouta :

— Si du reste, tu désirest'en assurer, je puis t'y offrirunbock... C'estencore dans mes moyens...

— J'avoue que je ne serais pas fâché...

— Eh bien, entrons.

La brasserie donnait de plain-pied sur le boulevard — mais la façade était fermée par des vitres en tessons de bouteilles qui ne permettaient pas de voir ce qui se passait à l'intérieur.

Seulement, on voyait des becs de gaz brûler qui faisaient llamboyer la façade, et attiraient impérieusement le regard des passants.

Lanirlnmé poussa la porte, et pénétra suivi de son compagnon, dan.- la salle commune.

LA Fil. LE DES CAMELOTS 995

La salle n'offrait rien de parlicuiier.

Vue dizaine de tables à dessus de chêne, étaient rangées à droite et gauche, occupées par de nombreux clients; et de distance en distance, des comptoirs en zinc étlncelantoù trônaient quelques jeunes femmes, la poitrine nue, l'œil provoquant, répondant avec effronterie aux lazzis grossiers des consommateurs.

Un pareil tableau n'était pas fait pour intimider Langlumé non plus que Caminade, et ils firent leur entrée, sans même être gênés par la fumée acre et épaisse qui y régnait.

— Je n'aperçois pas le moindre Lambert, dit Camiaade, dés qu'ils eurent fait quelques pas.

— - Moi, je l'ai vu tout de suite, répartit Langlumé... n'aie pas l'air, et suismoi.

Ils conlinuèrent d'avancer, et peu après, Caminade reconnaissait son ancien copain de tournée.

11 était accoudé au dernier comptoir, et' paraissait absorbé dans une conversation des plus intéressantes avec une l)eili' lille de vingt-cinq à trente ans qui était assise en face de lui.

Une belle lille, avec deux yeux noirs, les épaules opulentes, ei im suurire vraiment attirant.

Lambert ne voyait qu'elle, et semblait sous l'intluence d'une étrange et inexplicable fascination.

La lielle lille avait en effet, la voix rude et sèche, et le regard qu'elle lançait parfois à son interlocuteur, empruniait une expression de dureté qui vous donnait presiin(! le frisson.

Langlumé demanda deux bocks, et il alla s'asseoir ii une table placée tout près du comptoir.

— Crois-ln ijifil nous ait vus? demanda Caminade à voix basse, eu prenant place à ses côtés.

— Plus souvent I repartit l'ex-cborisle; il a d'autres chats à fouetter; il parait que le torchon brûle.

— Écoutons, nous le saurons bien.

El ils prêtèrent l'oreille.

— Ainsi, disait Lambert, continuant la conversation commencée; c'est bien fini alors?

— Oui, c'est lini, répondit la jeune femme; j'en ai assez de te nourrir, et de travailler pour ipie tu le ballades tout le temps, à rien l'aire... voilà troD longtemps (jue ça dure, el je suis bien décidée a chercher autre chose.

— Amanda ! interrompit Lambert, avec un grognement de fauve.

— Oh! lu sais! répliqua-l-elleavec une sanglante ironie; il ne faut pas me la faire à la menace I... avec moi, ces manières-là ne prennent pas .. je l'ai dit

996 |,A riLLK DES C\.\I KI.O IS

que je ne voulais plus d'un fuiiiéaut, el c'est h toi ili; ti; retourner... Dieu merci, ce n'est pas les amants (|ui me manqueront ([uanil je voudrai ;clic grand l'oulard n'attend qu'un signe !

Les ongles de liainbiTt grincèrent sur le compli)ir.

— Ah! ne me parle pas de celui-là ! grommela-t-il les dents serrées; voistu... tu me ferais l'ain! un malheur.

— Des bêtises!...

— Je lui mangerai le nez à ton Poulard...

— Il en tomberait deu\ comme toi.

— Tais-toi I

— Crnis-ln me faire peur !... Si j'ai envie de lui, après tout, est-ce que je ne suis pas libre, et (pii m'en empêcherait?... qui oscrail...?

La pauvre femme s'arrêta court.

Une lueur sinistre avait tout à coup traversé le regard de Landx^rt... il avait plongé sa main frémissante dans la poche de son paletot, et le manche d'un couteau venait de luire entre ses doigts nerveux.

Elle pâlit.

Mais ce fut rapide comme l'éclair.

Presqne aussitôt, Lambert revenu à lui, repoussa vivement le poignard, et prit sa tête dans ses deux mains affolées.

Amanda recouvra aussitôt tout son sang-froid.

— Décidément, lu es malade, reprit-elle d'un ton moins dur; il faut soigner ça.

Lambert secoua le front, comme s'il eut voulu chasser les mauvaises pensées qui l'assaillaient.

— Malade! oui, peut être bien, répondit-il; mais, vois-tu; d ne faut pas joueravec ca '

— Tn es un grand enfant! tu te montes tout de suite, et tu ne veux pas comprendre la raison.

— Pourquoi me dis-tu que c'est fini?

— Je l'ai dit, et je le répète... parce ça ne peut pas durer, cette vie-là... Mais j'aime encore mieux toi qu'un autre, et si tu veux te mettre à travailler...

Lambert se releva comme transfiguré.

— Dis-lu vrai? s"écria-t-il avec force.

— Est-ce que j'ai jamais menti?

- Eh bien, alors; je ne te demande que quelques jours.

— Que veux-tu faire?

— Qu'est-ce que ça te fait?

— Cependant...

— Et si dans quelques jours je t'apporte de bons billets de mille...

— Où les prendras-tu?...

Lambert cul un hideux sourire.

— Ça, répliqua-t-il ; ça ne regarde ([ue moi... il suffit que je sache où les trouver.

Amanda fit un geste insouciant qui vouiaiL dire ; au fait, il a raison, et ça m'est bien égal.

— Mais tu ne verras pas le Poulard... dit Lambert avec un dernier froncement de sourcils.

— Je te le promets.

— Eh bien... à la bonne heure... et dans huit jours, au plus, lu verras comme je tiens ma parole...

Et il quitta le comptoir.

Mais comme il allait s'éloigner, il aperçut Caminade et Langlumé qu'il n'avait pas jusque-là remarqués.

Il eut un mouvement de contrariété, qu'il réprima presque aussitôt.

— Tiens! c'est donc vous... dit-il, en s'approchant de la table; est-ce qu'il y a longtemps que vous éles là?

— Un quart d'heure à peu prés, répondit Caminade,

— Et vous ne m'avez rien dit.

— Tu étais occupé, continua Caminade, en clignant de l'œiL

— C'est Amanda...

— Une belle fdle...

— N'est-ce pas?...

— Tu as lair au mieux avec elle.

— Dame! fit Lambert avec un ton de fausse modestie ; tout le monde ne peut pas se payer des comtesses.

Caminade se prit à sourire.

— Veux-tu prendre tm bock? dil-il, en lui olïrant un siège.

— Non; merci! répondit Lambert... on m'allend... mais nous nous re verrou s...

— Espérons-le, mon Dieu '

— A bientôt, alors !

— A bientôt!

Lambert fit une fausse sortie; puis, il revint sur ses pas,

— A propos, dit-il; et ton affaire?

-- Laquelle?

— Ta grande tournée avec Dubochard?

— Ça se corse.

— As-tu trouvé les trente mille balles qu'il te demande.

— A peu près...

998 LA KILLF- DES CA MK LOTS

— Je m'cndoiiUiis.

— Toi?

— Eh! sans (IduIc.

— Qui il |iii l(! (lonricr coLtc idée?

— Ali ! (■'osl rien uiiilin ! et ce n'esL pas la premièn; fois que je te renconUe aujourd'liui.

— Tu m'as (Ic'jà vu?

— Tanlùl... sur le Ijoulevard, et lu n'étais pas seul.

— J'étais avec Laiiglumé.

— Et avec une ancienne connaissance.

— lîorace ! lit Ganiiriade, qui ne put reif'iiii' un cri de surprise.

— Précisément, dit Lambert, et j'ai pensé tout de suite, que tu avais trouvé le commanditaire que tu cherchais... Tu lui us rendu assez de services, à lui, et à son ami le comte de Preslcs pour que tous les deux se montrent reconnaissauts.

Malgré lui, Caminade se sentit devenir songeur à ces paroles. — • Bon! dit-il, il va beau temps que je n'ai vu le comte de Prcsles... il habite la Normandie...

— Il habite la Normandie., sans doute, repondit Lambert; mais il vient quelquefois à Paris.

— Qu'en sais-tu?

— Je l'ai rencontré.

— Récemment?

— Pas plus tard que ce matin.

Et com.me Lambert remarquait que depuis quelques secondes, Caminade le regardait avec un singulière persistance.

— Du reste, s"empressa-t-il d'ajouter en souriant, depuis longtemps, nous ne nous saluons plus... et alors... Mais, je m'oublie, j"ai un rendez-vous ; ça, c'est sacré... et il ne faut pas faire poser les camaros...

Puis, saluant légèrement de la mam, il s'éloigna et gagna le boulevard. 11 eut à peine disparu, que Langlumé échanj^ea avec Cammade un regard significatif.

— En voilà un, dit-il, qui manigance quelque mauvais coup.

— Peut-être bien... opina Caminade.

— Je n'ai jamais eu foi en ses reliques.

— Moi, non plus.

— Et j'aurais l'ieil sur l;ii, si j'étais de la police.

— Mais tu n'en es pas, objecta l'ex baryton, et pour lors...

— Tu as raison ; ça ne nous regarde pas, et nous n'avons rien à y voir.

- D'ailleurs, poursuivit Caminade, nous avons d'autres chats à fouclter. -- Le Dubocliard !

— Rentrons-nous?

— Quand tu voudras...

— Nous ne faisons pas la cour à Amauda... et j'estime que nous ferons bien d'aller nous coucher.

Ils se levèrent et sortirent.

Et lentement, ils se dirigèrent vers l'holel Braily, en continuant leur conversation.

Onze heures sonnaient ; l'hôtel n'était qu'à quelques pas : ils ne lardèrent pas à y pénétrer ; déjà, ils avaient gajjné l'escalier, et s'apprêtaient à en gravir la première marche, quand Caminade s'entendit appeler.

Il se retouraa wement.

— Que voulez-vous"? demanda Caminade au concierge qui avait quitté sa loge.

— Je veu\ vous dire... répondit l'humhle fonctionnaire, qui avait connu le biirvton dans tout l'éclat de sa gloire, et qui lui conservait un reste d'admiration ; c'est M. Duhochard.

— Dubociiard! (it Caminade avec un frisson; il est rentré?

— Ah! il y a longtemps; et il m'a bien recommandé de vous dire qu'il vous allendait.

— Que peut-il me vouloir?

— Il a ajo;ité que c "était pressé...

— Ah! ah!

^ Et qu'il ne se coucherait pas avant de vous avoir vu. Caminade n'en entendit pas davantage.

Il remercia vivement, et se mit à monter lentement jusqu'au troisième étage où logeait Duhochard.

Et une fois sur le palier, il frappa à la porte

— Entrez ! lit la voix sonore de Duhochard. Caminade entra, suivi de prés par Langlumé.

Duhochard était un homme d'une cinquantaine d'années, grand, ndmste, l'air bon enfant, et qui était généralement aimé par tous ceux qui l'approchaient.

Il avait fait un peu de tous les métiers, et s'était mêlé à toutes les couches.

Mais c'est surtout de théâtre, (|u'il s'était occupé.

Il avait débuté par être camelot, il avait commencé par vendre des billets, sur le trottoir, moins cher qu'au bureau.

Puis, il était devenu chef de claque; dans les boiiis-houh.

Peu à peu, il s'était élevé.

11 était habile et retors.

Les directeurs n'avaient pas tardé à l'apprécier — et avaient traité avec lui.

Au bout de quelques années, il les aidait de sa bourse, moyennant l'abandon de billets à bas prix.

On connaît peu les multiples combinaisons de ce singulier et mystérieux métier, et bien des fortunes se sont édiliées sur ce tralic, qui est une des curiosité des commerces interlopes de la capitale.

Dubochard en connaissait tous les ressorts, et il les avait ait jouer avec une adresse à nulle autre pareille.

A l'heure présente, il commanditait quelques théâtres, et avait des fonds considérables engagés dans la plupart des entreprises dramatiques.

C'était presque un personnage...

Mais il était resté bon enfant, et il n'oubliait pas les arlisles dégringolés qu'il avait connus dans leur splendeur.

Caminade était de ce nombre.

11 y avait bien longtemps qu'ils se connaissaient, et Caminade se souvenait toujours avec attendrissement des quelques services qu'il lui avait rendus.

De son côté, Dubochard continuait de le suivre avec intérêt, et se réjouissait sincèrement de toutes chances heureuses qui lui arrivaient.

Dès qu'il le vit, il lui tendit la main.

— Eb! arrive donc! dit-il, d'un ton de belle humeur; je croyais que tu ne rentrerais pas...

— Il y a donc du nouveau'? interrogea avidement Caminade.

— Comment ! s'il y eu a.

— De quoi s'agit-il?

— Ah rà !... perds-tu la tête! de quoi peut-il être question, si ce n'est de la grande tournée.

— Ça tient toujours, alors...

Dubochard fronça le sourcil, et enveloppa son interlocuteur d'un regard défiant.

— Est-ce que par hasard, tu prétendrais faire poser bibi !... dit-il un peu sèchement... tu t'es levé trop tard, pour ça.

— Cependant... objecta Caminade.

— Cependant... interrompit Dubochard, parlons... et parlons bien... n'aslu pas rencontré quelqu'un, ce soir, sur le boulevard?

— En effet.

— M. Horace...

Tiens 1 ce-t VMiis : ilit-i'llo, sur un Ion sympallniin.', ^^'. ums.i Liv. )26. — riEiiriK zaccom;. — la riLLB dks CAJiELors, — éd. i. roiff rt c'*.

uv. «26

— M. Horace; c'est cela... un vieil ami que j'ai conim du temps de la Cagnotle.

— Et qui est riche?

— Très riche.

— De sorte que tu lui as parlé de ton affaire. Caminade ébaucha un geste de protestation.

— Oh! vous savez, répliqua-t-il; j'en parlé à tout le monde, pour ain.si dire, malgré moi... et alors.

— Tu lui a conté la chose.

— Tout à fait en l'air. . .

— Eh bien, lui. l'a prise au sérieux.

— Vraiment 1

— Pas plus tard que tout à l'heure, il est venu à l'hôtel Bi'ady, et ne te trouvant pas, il a demandé à me parler.

— Et qu'a-t-il dit?

— Il m'a dit qu'il te portait beaucoup d'intérêt, et que, comme il venait d'apprendre que tu te trouvais dans l'embarras, parce qu'il te manquait trente mille francs, il avait résolu de te venir en aide.

— Ah! pour un brave cœur, c'est un brave cœur! balbutia Caminade ému : alors, il consent.

Dubochard fit un signe aftirmatif.

— Je le crois, répondit-il.

— Comment?

— Oh ! il m'a demandé des renseignements sur l'aHairc et à l'entendre causer théâtre, on serait tenté de a-oire qu'il a été directeur.

— Il s'est intéressé souvent à des entreprises dans l'inlérêt de jeunes personnes qu'il protégeait.

— Ça s'explique.

— Enfin, qu'a-t-il résolu?

— 11 doit partir très prochainement pour la Normandie; il te prie, en conséquence, de passer demain à son hôtel; il m'a donné de plus, un mot pour son notaire, que je dois aller voir dans la journée.

— Donc, l'affaire est faite ! fit Caminade avec une immense satisfaction.

— Et lu peux, dès demain, t'occuper de la composition de la troupe. Caminade respira bruyamment, et s'étant levé, il se mit à marcher à travers la chambre. Dubochard l'observait avec iiilérèt.

— Te voilà encore une fois, le pied dans l'étrier, dit-il avec bienveillance et tu peux revenir avec une fortune. Les dollars ne leur coûtent rien à ces .américains, et si tu manœuvres bien, tu te feras l'acilemenl un sac... C'est une dernière chance; il faut tâcher d'en profiter.

Ils causèrent de la sorte, pendant une bonne licure eniorc ; pui':, corninr' la nuit était d(''j;ï avancée, Ciiminadc se relira dans sa clianilirc

Mais il dormit fort mal; on le conroil du i-csle, et (inaiiil le jour viiil, il était brisé de fatigue cl d'émotion.

Toutefois, il se jeta résolument à bas de sou lit.

Il était près de dix heures, (^t ne voulait [)as fairi- attendre son baillpur de fonds.

Il se rendit aussitôt à l'hôtel d'Horace.

Mais au lieu de ce dernier, ce fut nu valet qui le reçut.

Horace avait dû partir inopinément, el il laissait une lettre.

Caminade l'ouvrit avec un Irissoii.

Il avait cru un moment que l'affaire était manquéc, et que Horace lui écrivait, n'osant le lui annoncer de vive voix.

Il fut vite rassuré.

La lettre ne contenait que quelques lignes, mais elle ronlirmnit de tous points, ce que Dubochard avait dit.

Horace ajoutait qu'il le verrait avant son départ pour sa tournée, el même, ill'engageait vivement, dès que ses occupations de directeur le lui permettraient, à faire un tour à Longueville, où le comte et la comtesse de Presles seraient heureux de le voir.

Enfin, il joignait à sa lettre, un billet de cinq cents fi-aucs. pour lui faciliter le voyage qu'il lui conseillait.

Caminade avait les larmes aux yeux, quand il eut achevé la lecture de la lettre.

Ce conseil que lui donnait Horace était tout à l'ail conforme au vif désir qu'il nourrissait lui-même.

Longueville, Langrune, Sainte-Claire, Trémel !...

Que de souvenirs attachés à ces noms qui lui rappelaient les plus douces et les plus charmantes années de sa jeunesse.

Sainte-Claire surtout!... avec son triste et poétique cimetière... avec la tombe mélancolique de Nicette!

Nicette !

11 l'avait bien aimée... C'était le plus poignant souvenir de son passé; celui auquel il devait rester attaché jusqu'à la mort.

Oui, il irait à Longueville. et essayerait de voir Raymonde avant de s'éloigner...

Il ne voulait pas mourir sans la revoir.

Sans qu'il eût pu dire ce qu'il éprouvait depuis quelque temps, il se sentait pris parfois d'une amère et profonde tristesse.

Celait comme un fune-te pressentiment qui assombrissait sa pensée.

Cependant, le voyage qu"il projetait, n'offrait aucun danger sérieux... l'entreprise qu'il allait tenter se présentait maintenant avec les chances les plus favorables.

Que pouvait-il redouter?

Ceux qu'il connaissait, étaient revenus de plus longues tournées : tout devait le rassurer, et éloigner de lui les moindres appréhensions.

Et malgré cela, une sourde inquiétude pesait sur son esprit.

Mais c'était une nature sur laquelle le découragement n'avait pas longtemps prise, et dès le lendemain, il reprenait énergiquement possession de lui-même.

Il n'avait pas de temps à perdre, il se mit aussitôt en campagne, et à parcourir les agence^.

H voulait n'emmener que des artistes sérieux et sûrs avec lesquels il n'eût pas d'aventures à courir, et c'était un choix difficile à faire.

3Iais il était particulièrement expert en ces matières, et il avait Langlumé qui n'était pas moins habile, et connaissait à fond ce monde si étrange du théâtre.

Une huitaine de jours leur suffit à tous deux, pour mener l'affaire au point, et la troupe qu'ils composèrent, obtint l'approbation de Dubochard.

11 ne restait qu'à régler la date du départ, et le prix du transport du personnel sur un des paquebots effectuant les voyages entre le Havre et New-York.

Car Caminade sur les conseils de Dubochard, avait décidé de commencer par faire d'abord la tournée d'Amérique.

Un soir, il rentrait à l'hôtel Brady, où l'attendait Langlumé.

Dans la journée, il s'était entendu avec l'administration des paquebots transatlantiques, et il n'y avait plus rien à prévoir...

Il était désormais débarrassé de toutes ses préoccupations d'affaires, et pouvait s'occuper de son voyage à Longueville.

Il n'avait plus entendu parler de Horace.

Il s'était présenté plusieurs fois à son hôtel, et la même réponse lui avait été faite.

Horace était absent; on le croyait en Normandie; il n'avait pas dit à ipielle époque il devait revenir.

Caminade était résolu à se rendre à Langrune sans l'attendre davantage, persuadé d'ailleurs, ou ijuil le verrait à Uongueville. ou qu'il le trouverait à son retour à Paris.

Comme il approchait de l'hôtel Brady. il se croisa avec Lamboit qui lit un mouvement en l'apercevant.

— Parbleu! dit-il en lui tendant la main, pour une chance, c'est une vraie chance.

— Quoi donc ! (it Caminade.

— Eh! notre rencontre.

«006 LA FILM-: DKS CAMEI-OTS

• — Pourquoi?

— J'allais It^ voir.

— A quel propos ?

■ — Je vais te ronler ra... ViMix-tu iireiidrc nii bock?

— Je n'ai guère le temps... Langlumé m'atfend.

— Bon ! il attendra... d'ailleurs, je n'ai que quelques mots à te dire. ■ — Eh bien, soit ! entrons.

Et ils pénétrèrent dans le caboulot, où nous avons déjà introduit le lecteur. C'était la même clientèle; au comptoir du fond trônait toujours la belle Amanda qui accueillit Lambert de son plus engageant sourire. Les deux amis s'assirent à une table voisine. Dès qu'on les eut servis, Lambert prit la parole.

— Voici ce dont il s'agit, dit-il; j'ai appris il y a quelques jours, que tu t'occupais de recruter une troupe, avec laqtieUe tu comptes aller donner des représentations en Amérique.

— C'est ATai.

— Eh bien, s'il en est ainsi, je viens t'offrir mes serrices.

— Toi?

— Et qui donc?... Oh! sois tranquille; je ne vise pas les ténors, ni les premiers rôles; mais, comme utilité, je puis faire ton affaire.

■ — Je ne dis pas non.

— D'autant plus que j'amènerais avec moi un clou qui a bien sa valeur.

— Qui ça ?

— Amanda.

— Cette belle fille qui est là !

— Précisément...

— Que sait-elle faire ?

• — Un peu de tout... elle a chanté la chansonnette dans un ou deux beuglants, et elle avait un succès bœuf.

— Dame, c'est à voir... et elle consentirait à quitter son comptoir? - — Je le crois.

— Eh bien... je réfléchirai... ma troupe est à peu prés au complet, mais tout de même...

— Quand pars-tu ?

— Dans huit jours.

— En ce cas, je te reverrai

— Quand tu voudras.

— Hôtel Drady

— Toujours...

• — Quant aux appointements, fn s^is... nous ne serons pas exigeants

LA FILLIi: DES CAMELOTS 1007

— Nous causerons de tout cela... il faut que je rentre.

— C'est cela. J'espère que tu te décideras, et que nous reprendrons bientôt notre bonne vie d'autrefois.

Lambert appela le garçon, et jeta, pour payer les deux bocks, un viai louis sur la table.

— Oh ! oh! fit Caminade; il parait que tu es riche aujourd'hui.

— 11 y a des jours comme ça.

— A la bonne heure; je te quitte.

— Et à bientôt !

— Oui... à bientôt.

Caminade gagna la porte, et peu après, il rentrait à l'hôtel Drady, où Langlumé l'attendait.

Il lui fit part de la rencontre qu'il venait de faire, et de la demande formulée par Lambert.

Langlumc fronça les sourcils.

— Et tu vas engager cet oiseau de malheur, dit-il, d'un ton rude.

— 11 n'y a rien de fait... objecta Caminade.

— Et je t'engage à ne pas pousser l'affaire plus loin.

— Tu lui en veux.

— Peut-être bien... d'abord, je ne sais pas pourquoi, mais j'ai toujours pensé qu'il t'arriverait malheur avec lui.

— Quelle idée.

— C'est la mienne.

Caminade fit un geste insouciant.

— Au surplus, dit-il, c'est assez nous occuper de lui, et nous avons autre chose à faire... j'ai un projet.

— Lequel?

— Demain, nous allons à Longueviile.

— J'aime mieux ça.

— On ne sait ni qui vit. ni qui meurt... Avant de parîu- par là-bas, je veux dire adieu à la tombe de Nicette.

— C'est une bonne pensée.

— Tu m'accompagnes ?

— Parbleu!

— Eh bien! il se fait tard : allons nous coucher... et demain, dès patronminette... à la ffare !

El ils se sepurérent sur ces mots.

Le lendemain, les deux, copains étaient dans le train qui parta't de Pi"-:. pour Cherbourg.

En passant devant la loge de l'hôtel Brady, Caminade avait reçu nue Ifitrc limbrée de Gaen, et ayant reconnu l'écriture d'IIurace, il s'rlait cmpri'ssr do l'ouvrir.

Horace était au château de Longueville, atlendaiil lien;; de Prcsles qui devait y arriver sous quelques jours.

Il engageait Caminade à venir l'y trouver ; Raymonde l'atlendail, et il répétait que René serait heureux de le voir.

11 comptait donc sur sa prochaine visite, et lui recommaudait de ne pas tarder.

Tout était donc pour le mieux.

Caminade ne s'était jamais senti aussi hâ|ii^ux.

Aucun incident ne vint déranger les dispositions prises, et le même soir, ils débarquaient à l'hôtel Saint-Pierre.

C'était toujours la mère François qui tenait l'hôtel et quoiqu'elle fût bien vieUle elle était toujours alerte et vive, et faisait marcher tout son personnel au doigt et à l'œil.

Elle reconnut tout de suite l'ex-baryton.

— Tiens! c'est donc vous! dit-elle, sur un ton sympathique; ah! voilà longtemps que vous n'étiez venu dans le pays.

— Vous m'avez reconnu tout de même, répartit Caminade, ei ça c'est bien de votre part.

— Dame ! vous n'avez presque pas changé.

— Vous me flattez !

— Non... c'est la pure vérité... il y a bien par ci, par là, quelques poils gris dans la barbe et dans les cheveux... mais après tout, c'est la même bonne ligure.

— Cette mère François !

— Ah çà; étes-vous toujours aussi gai"?

— A peu prés.

— A la bonne heure... je me rappelle que vous mettiez tout le monde en joie; et vous chantiez.

— C'était le bon temps.

— Bah! il ne faut rien regretter ; et si le cœur est à la môme place...

— Toujours.

crispa sur la poifinûe de son revolver. (1>. t01(>.)

— C'est tout ce qu'on doit désirer... Vous nous restez quelques jours?

— Oui. mon ami et moi.

— Eh bien, on va vous conduire à vos chambres; et dans un quart d'heure on vous fera prévenir pour le diner.

Quand ils se furent réconfortés, Caniinade eut un moment la pensée de se rendre au château de Longueville.

LIV. 121. — I-IEKIIE ZACCO^E. — LA flLLE IIKS CAMSLOTS. — BD. J. BOUFF Kr C". UV. 127

Mais la nuit venait; une visite à pareille lieiii-e eût pu iHre indiscrète, et il la remit au lendemain.

Le lendemain, dès l'aube, il se levait, et, laissant Langiiimt- libre d'occuper sa journée, comme il l'entendrait, il allumait un cijrare, etprenail la direction du cimetière.

La journée s'annonçait splendide.

Le ciel l'tait pur ; le soleil sortait étincelant des dernières brumes de l'borizon, un souille frais venait de la mer calme.

Le cimetière de Sainte-Claire où reposait Nicctle, n'était qu'à ime faible distance de Langrune ; il l'eut vite franchie, et bientôt il aperçut à quelques centaines de mètres les mélèzes et les ifs qui pointaient au-dessus du mur de clôture.

Son cœur se prit à battre : il jeta son cigare et ralentit le pas. Mais son hésitation ne fut pas de longue dui'ée, et peu après il Iranchit la grille du cimetière, et marcha d'un pas ferme jusqu'à la tomlie de la chère morte.

Elle était là, à cinquante pas, et elle se disùnguail tout de suite des autres lombes, en raison de l'entretien spécial dont elle était l'objet.

Littéralement, elle était enfouie sous les (leurs... et on devinait vite qu'une main pieuse, fdiale pouvait seule l'entretenir avec tant de sollicitude et d'amour. C'était Raymonde!

• Depuis qu'elle habitait le pays, chaque matin la tombe était l'objet de ses soins, et, quand elle était absente, elle était visitée par une personne dévouée' qui la remplaçait.

Caminade demeura quelques minutes dans un doux recueillement, sans chercher à retenir les laTmes qui emplissaient ses yeux.

11 allait partir pour des pays lointains! Savait-il quand il reviendrait... ou même sïl devait jamais revenu-.

C'était comme un adieu suprême qu'il adressait en ce moment, à la clière morte, et il ne cherchait pas à contenir son émotion.

Cela dura un quart d'heure environ, pendant lequel il resta abîmé dans ses tristes réflexions.

l'uis, tout à coup, il se redressa avec un frisson.

Le bruit d'une voiture venait de se faire entendre, et quelques minutes plus tard, un coupé s'arrêtait devant la crille du cimetière.

11 comprit tout de suite, et alla se réfugier dans un fourré, où, masqué par des arbustes touffus, il pouvait tout voir sans (Hre vu.

Deux femmes étaient descendues du coupé, cl venaient de pénétrer dans le champ du repos.

C'étaioul Berthe et Raymonde.

Caminade n'eut plus d'yeux que pour celle-ci.

Elle était enveloppée d'un ample cache-poussière; son voile relevé laissait apercevoir son visage charmant.

Elle alla droit à la tombe de Nicette, et^ s'étant agenouillée, elle lit le signe de la croix, croisa les mains, et se mit à prier.

Berthe avait imité son exemple, et toutes deux restèrent ainsi, pendant un moment, priant pour la morte, qui. ce jour-là, dut saintement tressaillir sous sa tombe 1

Raymonde serait restée longtemps sans doute, dans son altitude recueillie, mais son amie s'étant levée la première, elle lui toucha le bras, et lui dit quelques mots rapides à Toreille.

La comtesse de Presles essuya à la hâte les larmes qui baignaient ses joues, consulta vivement sa montre, et gagna la sortie à pas précipités.

Puis, les deux femmes montèrent dans le coupé, qui s'éloigna aussitôt au trot allongé de ses deux chevaux.

Caminade ne tarda pas à s'éloigner à son tour.

11 avait hâte de voir Horace; il devait être seul à Longueville; l'occasion était favorable pour causer en toute liberté.

Il le trouva en elïet, au château, et lui conta tout de suite qu'il venait de rencontrer Raymonde au cimetière Sainte-Claire.

— Elle s'y rend tous les matins, dit Horace; mais aujourd'hui el!e s'était levée de mei.leure heure que d'habitude... car elle doit prendre le train de Caen, afin d'aller au-devant de son mari.

— Le comte n'est donc pas au pays?

— Il y rentre ce soir... il avait des affaires d'intérêt à régler à Paris; et il doit revenir à Longueville aujourd'hui même, soit le matin, soit par le train (le nuit, la comtesse était un peu inquiète.

— Pourquoi?

— ■ René doit [)orter sur lui des valeurs considérables.

— Qu'importe 1... nous ne sommes pas à. Paris... le pays est sûr.

— Sans doute... mais les femmes s'effrayent facilement... enlin ce n'est pas de cela qu'il s'agit... te voilà à Langrune... les affaires sont-elles en bonne voie?

— Excellentes... et je ne sais comment vous remercier.

— Tu remercieras le comte de Presles qui a voulu se mettre de moitié dans la commandite.

— Le brave cieur ; mais sait-il?

— il sait tout:

— Et Raymonde y

— Elle ne sait rien.

— .\h !... vous ne pouvez comprendre à quel |)oiiii j éiais cniu tout à l'heure

1012 LA l'IM.K niîS CAMRI.OTS

en la voyant agenouillée sur la tombe de Nicetle... la chère et sainte enfant! je me suis retenu pour ne pas l'enribrasser, et ne pas lui crier que j"étais son père.

— 11 faut être pnidenl.

— • Oh! je le serai...

■ — Nous verrons à la préparer, si c'est possiiile.. quand pars-tu?

— Dans huit jours.

— Eh bien... demain, tu viendras me trouver... René sera là, et a nous deux, nous aviserons.

— Je m'abandonne à vous.

— A la bonne heure. Déjeunes-tu avec moi ?

— Je ferai ce que vous voudrez.

— Eh bien ! allons déjeuner.

Ils allaient rentrer au château, lorsque Horace vit déboucher au tournant, de la route, le facteur du télégraphe qui, dès qu'il l'aperçut, agita une enveloppe bleutée quil tenait à la main.

— Un télégramme pour moi? lit Horace.

— Oui, monsieur, répondit le facteur.

— D'où vienl-il?

• — De Paris.

— C'est René! dit Horace, quelque retard sans doute. Et il s'empressa d'ouvrir l'enveloppe, et voici ce qu'il lut.

« Départ retardé — ne pas m'attendre — Prendrai voiture à Gaen pour Longueville — ne sais quelle heure arriverai.

<( De Presles. »

• — La comtesse va faire un voyage inutile, dit Horace, après avoir lu.

— Faites excuse, monsieur, dit le facteur. M™" la comtesse a reçu un télégramme comme monsieur, au moment de prendre le train.

• — Et elle n'est pas partie?

— Non, monsieur.

• — Cependant je n'ai pas vu rentrer le coupé.

— C'est que ces dames sont allées rendre visite à Sainte-Glaire.

— Chez les Neubourg.

— Précisément.

— Alors, tout est pour le mieux.

Et se tournant vers Caminade.

— Puisqu'il en est ainsi, dit-il, rien ne nous relient plus et nous pouvons aller déjeuner sans remords.

Quand Caminade rentra verscinq heures, à l'hùlel Saint-Pierre, il demanda

Langlumé, il apprit avec une certaine surprise que son ancien copain était sorti vers midi, cl que depuis, on ne l'avait revu qu'un instant, vers quatre lieurcs. Il avait l'air tout drôle, assura la mère François, et avait paru très contrarié de ne pas rencontrer son ami.

— Que me voulait-il donc? insista Caminade.

— Il ne l'a pas dit, seulement, il a bien recommandé de vous prier de ne pas vous éloigner, qu'il avait des nouvelles graves à vous donner, et qu'il reviendrait à six heures, pour dîner.

Caminade demeura fort inirigué.

Langlumé n'était pas homme à s'émouvoir de choses inditlérenies ou banales, il fallait un motif sérieux pour prendre cet air agité et drôle dont avait parlé la mère François.

Le mieux était d'attendre patiemment et c'est ce que fit Caminade.

Du reste, l'attente ne fut pas longue.

Comme six heures sonnaient, Langlumé parut dans la cour.

Dès qu'il aperçut Caminade. il marciia vivement à lui.

— .^h! ah! c'est toi, enfin, dit-il d'un ton ému, je l'attendais.

— Qu'y a t-il donc? interrogea Caminade.

— Montons dans ta chamhi-e.

— Pourquoi pas ici.

— Je t'expliquerai ça.

— Décidément, c'est donc grave.

— Viens ! viens! nous dînerons après.

Caminade se laissa faire, et suivit l'ex-choriste.

Mais dès qu'ils furent dans sa chambre, il se retourna vers Langlumé et frappé de son étrange altitude :

— Ail çà, (lit-il vivcnumt; tu vas l'expliquer, j'esjtère, et me dire ce que signifie...

Langlumé lui pril le bras avci' autorité.

— Sais-tu, répliiiua-t-il. ipn'i (lersonnage, j'ai rencontré cet après midi, rôdant dans les environs

— Qui donc?

— Lambert !

— Lambert à Langrune! lit Caminade, en tressaillant malgré lui.

— Oui, à Langrune!

— Tu le seras trompé.

— Oh ! j'ai l'œil américain... d'ailleurs, il m'a bien reconnu, lui aussi.

— Il l'a parlé ?

— Ali ! bien, oui... d je suis certain ipi'il n'était pas enchanté de mn trouver sur son chemin, car il a disparu, comme si \ç diable remportait.

lol'i I.A IK.I.K DKS C A M K LO r S

— (Juc vient-il l'aire à Lantçninc .'

— Ça, je me le demande... Mais ce ne doit pas ètro ([iielquo iliose de propre.

— Peut-ôtre, conduit-il Amanda an Havre.

— Ce n'est guère le chemin.

— Enfin, que penscs-tu de cela?

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