PREMIÈRE PARTIE
Caminade était, à l'époque où nous reprenons notre récit, un jeune homme de vingt-deux ans environ, grand, élancé, l'œil vif, le geste prompt, et présentant dans toute sapersonne cet air io?i e?z/an; qui, à première vue, attire la sympathie.
Il était né en plein faubourg Saint-Antoine, de père et mère pauvres, et il avait connu la misère et les privations, pour ainsi dire dès le berceau. Mais c'était un cœur vaillant, et dès qu'il avait senti que ses petits bras d'enfant pouvaient manier un outil, il s'était mis à l'ouvrage et avait appris à travailler.
C'est ainsi qu'il courut les ateliers du faubourg, touchant un peu à tous les métiers, n'ambitionnant qu'une chose, qui était de venir, un jour, en aide à ses parents. Mais ceux-ci étaient déjà vieux et bien usés par une longue vie de durs labeurs, et ils les avaient vus mourir à la peine l'un après l'autre, sans avoir eu la satisfaction d'adoucir leurs derniers moments.
Alors, il s'était trouvé désorienté, seul, ne sachant quel chemin il allait prendre. Heureusement, quelques âmes charitables s'intéressèrent à lui; il était intelligent, plein de bonne volonté et de droiture : il eût été regrettable de laisser un enfant si bien doué, se perdre comme tant d'autres pour aller Ijniiquelque jour sur les bancs de la correctionnelle.
Ce qu'il fit et qu'elle vie fut la sienne, depuis le moment où il resta seul au monde jusqu'à celui où nous le présentons au lecteur, point n'est besoin de le dire, car nous aurons tout loisir de le raconter plus loin.
Donc, le 2ri avril d860, Caminade venait d'arriver de Paris, par le traii> de Dordeaux, vers 9 heures du soir.
Dès que le train s'était arrêté en gare, il avait sauté sur le quai et s'était secoué avec énergie, en poussant un soupir de satisfaction.
— Paris! Paris! dit-il alors d'un ton joyeux, en se tournant vers un couple descendu après lui du même compartiment et qui le suivait à quelques pas. Lenglumé! nous voici à Paris, mon vieux! Est-ce que cane te remue pas (1(^ respirer l'air de la grande ville?
— Moi! répondit d'une voix de basse profonde le personnage interpellé, qu'est-ce que ça peut me faire, je te le demande? Si nous avions pu rester à liordcaux, Séraphita et moi, nous n'aurions pas demandé autre chose! Mais voilà le cheveu! ils n'ont pas voulu renouveler l'engagement de Séraphita, parce que la première danseuse est jalouse d'elle ; et alors j'ai refusé de rester seul.
Et qu'allez-vous faire?
Len<^lumé remua mélancoliquement la tête.
Sous allons voir les agences, parbleu, répliqua-t-il. Séraphita est jeune, elle a du talent : elle trouvera facilement; et quant à moi, on me prendra pa.deLtst marché, pour chanter dans les chœurs; notre plan est arrête. Comme
ca, nous ne nous quitterons pas. ,tf,.nflri h H
• Et, en parlant de la sorte, l'humble cabotin adressa un regard a tendr. a a femme qui s'appuyait sur son bras. Une grande femme ma.gre, dont la tête eta.l enX" e d'une'capeline de laine brune, et qui serrait son long corps osseux dans les plis d'un ample tartan à carreaux bleus et vei^s
Soit, soit, approuva Caminade. D'ailleurs, si je puis vous être bon a
^"'^ O^nlr tons que tu as le cœur sur la main. Ce n'est pas comme
tant d'autres.
— Nous nous reverrons.
— Est-ce que tu ne viens pas avec nous?
Pas pour le moment. Où allez-vous descendre?
— Hôtel de Brest.
— Rue Geoffroy-Lasnier, je connais ça.
— Veux-tu que ie fy retienne un chambre?
C'est d'autant plus en situation, que j'ai donné cette adresse a un de mes bons amis de Bordeaux.
— Alors, c'est entendu?
Parfaitement, et même, comme je ne sais ce que je vais faire, donne des ordres pour que je trouve de quoi souper en rentrant.
— Tu aurais mieux fait de t'en venir avec nous.
Non' J'ai besoin de revoir mon Paris à mon aise; à pied, tout seul, comme autrefois... songe donc! voilà deux ans que je l'ai quitté! deux ans! Et il se mit à fredonner d'une belle voix ronde et pleine :
Triste exilé sur la terre étrangère, Ali! que de fois, que de fois j'ai soupiré! Lenglumé se prit à sourire et promena ironiqaicmcnt son regard dans tous les coins de la salle d'attente.
Tu sais, dit-il d'un ton guoguenard, il n'est pas là.
— Qui ça? demanda Caminade étonné.
Le directeur de l'Opéra, parbleu.
Caminade haussa les épaules et jela un franc éckit de rire.
- Bon! il y a temps pour tout, ,vpliqua-t-il ; avant deux ans, .1 vendra m'enlendre à Bonleaux.
32 LA KILLE DKS CAMELOTS
Puis saluant avec belle humeur, il gagna la porte de sortie et disparut dans la cour de l'arrivée.
— C'est un bon garçon, tout de même, dit Lcnglumé, en le voyant s'éloigner.
— Il est si jeune, murmura Séraphita.
— Je ne dis pas, mais il y en a tant, des autres, qui, après le succès bœuf qu'il vient d'avoir à Bordeaux, ne songeraient qu'à faire leur tête et à épater les populations.
— Bah ! faudra voir! dit encore la danseuse avec un faux sourire. Cependant Caminade était sorti de la gare; ouvrant ses longues jambes, il
gagnait du terrain, dans la direction de la Bastille. Le jeune artiste ne se possédait pas de joie; c'est le cœur serré par l'émotion qu'il entendait de loin ce bruit sourd et continu des boulevards, qui rappelle le grondement de l'Océan.
Caminade adorait Paris : il l'avait quitté, deux ans auparavant, au sortir du Conservatoire, pour aller débuter à Marseille comme second baryton, des premiers au besoiîi, et, sa saison terminée, il était allé à Bordeaux, où, tout récemment, il obtenait dans la Favorite et la Reine de Chypre un de ces succès qui font époque dans la vie d'un artiste.
Il n'en avait pas fallu davantage pour le lancer tout à fait ; on l'avait retenu par des propositions superbes et il devait, l'année suivante, tenir l'emploi en chef et sans partage dans la capitale de la Guyenne.
Un tel avenir était bien fait pour tourner la tète d'un jeune homme, qui jusqu'alors n'avait guère connu de la vie que ses misères et ses luttes. Mais Caminade ne s'était point laissé entamer; il ne songeait qu'à son art, aux études qu'il lui restait à faire, et il était bien résolu à marcher droit et ferme vers le but qu'il voulait atteindre. Si même il éprouvait maintenant une joie si vive à se trouver sur l'asphalte parisien, c'est qu'il se rappelait avec un légitime orgueil, les épreuves qu'il avait traversées et tous les abîmes qu'il avait côtoyés !
Arrivé à la Bastille, il monta sur l'impériale de l'omnibus de la Madeleine, et du haut de cette terrasse ambulante, il vit défder à ses pieds la longue ligne équatoriale du boulevard. Le théâtre Beaumarchais, le Cirque d'Hiver, Déjazet, l'Ambigu Comique, la Porte Saint-Martin.
Tout cela, incendié et flamboyant sous le double cordon des becs de gaz, avec leurs affiches polychromes, leurs transparents lumineux et les camelots assourdissants, offrant aux passants leurs billets plus ou moins chers qu'au bureau.
C'était un véritable éblouissemcnt! Caminade se retrempait dans cette atmosphère capiteuse qui lui manquait depuis longtemps, et sa poitrine se dilatait comme si l'air (ju'il respirait dût donner à ses poumons une nouvelle force et une nouvelle vigueur. CepcMidaut, il ne poussa pas jusqu'à la Madeleine. Dès qu'il aperçut la Porte Saint-Denis, il descendit lestement de son siège, et traversant le
En ..uemues enjambées, il eut franchit ia distance et il sautait à la gorge ' d'un homme. (P. -56.)
trolloir de d.o.te, il ga^na le café de la Chartreuse. Le café de la Chartreuse a, Ls Pans, une phpionoo^ie à part, qui est toute spéciale, et que connaissent bien tous ceux qui ont quelque notion des mœurs du théâtre.
C'est là que tous les ans, quand ferment les théâtres de province, v.eunuit prendre langue les acteurs en congé ou en quéle d'engagements nouveaux
Lélabhssemenl est des plus curieux : On en chercherait vainement 1 équité. 5. - r.«nnK «CCO« - LA r.L« DES CX-E1.0T8. - ÉO. .. HOfFr .T C-. ...V. b
34 LA. l'ILLB DES CAMELOTS
valent autre part, et, en une journée, on y peut voir passer les types les plus singuliers de la gent dramatique.
Braves gens au fond, mais bruyants, vantards, racontant chaque année les mêmes succès obtenus, les mêmes triomphes remportés et recommençant toujours invariablement, en dépit de ces triomphes cl de ces succès, la triste vie nomade où ils se débattent, jusqu'à ce qu'ils succombent, à la fin, usés, fourbus, exténués sous l'horrible dèche dont ils n'ont jamais pu se délivrer!
Autrefois, quand il commençait à rêver d'avenir dramatique, Caminade allait souvent à la Chartreuse. Il s'attablait modestement dans un coin du café et passait sa soirée, ému, troublé, timide, à écouter, la poitrine gonflée d'aspirations idéales, les récits oii ces pauvres diables se grisaient de leurs vantardises, auxquelles nul des autres auditeurs ne prenait garde.
Caminade étudiait déjà; il était humble et patient, n'espérant le succès que par l'étude et le travail obstinés; des récits qu'il recueillait, il ne retenait que le sentiment d'une existence exceptionnelle où se confondaient le rêve et la réalité, donnant à la fois les satisfactions les plus aiguës à l'esprit et aux sens.
• — Dis donc,Dubourquoy, criait l'un, d'un bout de la petite salle, m'as-tii vu à Montpellier dans les Mousquetaires de la Reine?
— • Et toi, répliquait l'autre, à Pézenas, ni'as-tu vu dans la Tour de Nesle?
— Et à Béziers, il y a deux ans, ajoutait un troisième, iu*as-8.u vu dans le Gendre de M. Poirier? Ah ! mes amis, ils ne voulaient pas me laisser partir.
Et tous, à l'envi, employant la même formule, si bien que, depuis longtemps, on ne désignait les clients ordinaires de l'établissement que sous l'appellation des m'as-tu vu?
En fréquentant la Chartreuse pendant plusieurs années, Cammade s'était initié de bonne heure à tous les petits mystères de la vie d'artiste en province.
Mais, depuis, il avait fait du chemin : le bruit de ses débuts à Marseille, l'éclat de son engagement à Bordeaux, avaient retenti dans les journaux et l'avaient mis hors de pair; déjà il était connu ; on croyait à son avenir, on n'était pas éloigné (le penser qu'un jour prochain on irait l'applaudir à l'Opéra ou à l'Opéra- Comique.
Aussi, quand on vit sa silhouette se dessiner dans le cadre de la porte et qu'on eut reconnu sa figure symphatique qui semblait souhaiter de son sourire bon enfant la bienvenue à tous, un hourrah enthousiaste s'éleva de toutes les tables, des mains amies d'hommes et de femmes se tendirent spontanément vers lui et un feu roulant d'interpellations commença.
— Eh! c'est Caminade! d'rent vingt voix à la fois. Ce bon Caminade! Ce cher Caminade! Cet amour de Caminade! Garçon, un bock pour Caminade! Célibataire! une fine pour le même!
Cammade avait fort à faire pour répondre à tous ; il serrait la niain des uns. saluait les autres du geste et ne savait auquel entendre.
Mais il était bien heureux !
C'était donc vrai! il était connu, aimé, acclamé même par ses camarades; un doux sentiment damour-propre soulevait sa poitrine. ,••,,,
Merci, mes amis; merci, dit-il enfin avec émotion. Ça fait plaisir de se revoir, mais je n'ai que quelques minutes à moi. Je descends du train ! Nous nous
retrouveron^ !^^^^ que tu as eu un rude succès à Cordeaux? interrogea un vieux baryton, qui venait de tomber à Narbonne.
- Mais oui. pas mal. répondit Caminade. — Et tu ne veux rien prendre?
Si! je prendrai quelque chose: mais à la condition que vous me permettrez de vous TolTrir.
On le lui permit'.
Et aussitôt les garçons de rétablissement s'empressèrent autour des tabks el se mirent à servir chacun selon son goût, jusque sur la terrasse.
Ce fut une véritable fête : jamais Caminade n'entendit un parc! con.ui d'éloges et de .ceux pour sa gloire future. , , . j. ■ „,u •.
Et cela dura ainsi jusqu'à ce que le nègre du boulevard ^a,nt-Den,s se mit a
sonner minuit :
Il est minuit : à pareille licuro, Il faut regagner sa demeure,
<lit tout à coup une basse, parodiant les vers de la Dame blanche.
- Tu as raison, approuva Caminade; c'est l'heure des honnêtes gen>... Il faut se séparer... mais on se rcveira.
— Je te crois!
— A bientôt alors... .
Oui ù bientôt ' Tu seras toujours sûr de nous retrouver ici. Caminade pava la consommation, serra encore une fois la main de ses nombreux amis, et peu après il descendait sur le boulevard .
Les magasins étaient fermés, les cafés seuls continuaient encore de prêter leur concours il l'cclairage municipal.
Caminade prit la direction de la nie Geoffroy-Lasmer ou, Lenglume avaa
<lù lui retenir une chambre. ^
Seulement, cnnme il avait lu. uu peu plus que de coutume, .1 seïigagea, sans bien se rendre compte du chemin qu'il prenait, dans le fou.ihs des rues étroites et tortueuses qui serpentent autour du quartier du Temple. A mesuiv ^u'il avançait, robscurilé augnu-nlail. ei bientôt il se trouva aux envu-ons des
36 LA. l'ILLE DES CAMELOTS
niancs-Manteaux, dans un lacis de ruelles déserlcs et sombres, où il faillit se perdre. 11 s'arrêta.
Caminade était brave et ne craignait aucun danger. Mais il lui parut souverainement ridicule de s'être perdu dans ce coin de Paris, qu'il connaissait comme sa poche.
11 secoua la tète avec mauvaise humeur, tout en faisant quelques pas pour s'orienter.
Les dernières fumées de la fine Champagne s'étaient dissipées, et bientôt il reconnut avec satisfaction qu'il venait d'aboutir rue des Juifs.
II n'en demandait pas davantage ; le reste était facile.
Mais, au moment de reprendre son chemin d'un pas désormais assuré, il s'arrêta de nouveau et prêta l'oreille.
Le bruit d'une altercation venait d'arriver à lui et il avait cru démêler le cri d'un enfant qui appelait à l'aide.
En quelques enjambées, il eut franchi la distance qui le séparait du lieu de la lutte présumée, et il sautait à la gorge d'un homme qui cherchait à entraîner une toute jeune fille, malgré la résistance qu'elle lui opposait.
— Misérable! fit Caminade, en lui envoyant un coup de poing énergique et savant.
Le misérable ne s'attendait pas à pareille intervention et n'était probablement pas disposé à entrer en conversation. Car aussitôt il s'empressa de détaler de toute la vigueur de ses jarrets, sans plus se soucier de l'enfant.
Celle-ci était restée interdite et regardait curieusement Caminade à travers la nuit.
Puis, tout à coup, elle jeta un éclat de rire.
— Tout de même, dit-elle en se rapprochant de son sauveur, c'est pas pour dire, mais vous lui avez joliment envoyé ça!
A son tour Caminade se mit à la regarder attentivement.
C'était une singulière fille, du moins autant qu'il pût en juger, à la von- sous la lumière oblique du bec de gaz.
Elle était petite, mais droite dans sa taille : sous ses cheveux mal peignés, qui s'embrouillaient sur son front, ses deux yeux noirs piquaient l'ombre comme deux escarboucles de feu, et un fin sourire narquois relevait légèrement le coin de sa lèvre un peu forte.
Elle était misérablement vêtue. Un mauvais tartan rayé lui couvrait imparfaitement les épaules, et sa jupe de laine brune lui descendait jusqu'à la cheville.
Mais elle portait ses guenilles d'un air (jui n'avait rien d'humilié, et on
sentait sous ces haillons une nature vaillante, qui avait vaincu les cruelles épreuves de la misère.
Caminade demeura un instant intrigué.
Toutefois, son hésitation fut de courte durée ; il avait trop vécu dans les bas-fonds de Paris pour s'étonner de rien, et il revint presque aussitôt à la réalité de la situation.
— Ah ça! dit-il en secouant le front, que diable fais-tu ici, seule, exposée à toutes les aventures? A cette heure, il y a longtemps que les enfants sont couchés.
— Je ne suis plus une enfant, répondit l'étrange fille.
— Quel âge as-tu?
— Seize ans.
— Tu as un père, une mère?
— Oui.
— Pourquoi te ballades-tu ainsi, aulieu de rentrer chez toi?
— Je ne veux plus rentrer.
— Parce que...
Caminade haussa les épaules.
— Ça, répliqua-t-il, c'est peut-être une raison, mais elle n'est pas suflisante. Voyons, où demeures-tu?
— Rue de la Cerisaie.
— Si tu veux, je te reconduirai.
— Je vous ai ditque je ne remettrais plus les pieds au chenil.
— Enfin, tu as un motif?
— Il y en a un.
— Lequel?
— C'est que, depuis deux mois, ma mère me bat tous les soirs.
— Pourquoi?
— Parce que...
— Bon! fit Caminade. Tu y es abonnée? N'insistons pas. Cependant, ce n'est pas une vie, ça. Que fais-tu?
— Je chante dans les caboulots.
— Tu sais donc chanter?
— Un peu.
— Et ta mère, qu'est-ce qu'elle l'ail?
L'enfant garda le silence. Caminade approuva d'un geste significatif.
— Je comprends! murniiini-l-il. Tu ne veux pas dire!...
— J'ai honle!
— Soit! mais tout ca, c'est bel et bon. Que vas-tu faire?
— Je ne sais pas.
— Si tu restes là, tu te feras ramasser.
— J'aime mieux aller au poste! Ça sera encore meilleur que ce que veut maman !
Caminade regarda l'enfant avec un redoublement d'intérêt. Il ne s'attendait à rien de pareil. Malgré lui, il se sentait pris d'une sincère sympathie. Toutefois, il se contint et poursuivit :
— J'admets! dit-il, au bout de quelques secondes; seulement, on ne pense ,pas à tout, et ce qui vient de t'arriver tout à l'heure...
— Quoi donc?
— Cet homme qui t'a insultée !
— Lambert?
— Tu le connais?
• — Il y a longtemps qu'il me bassine !
— Enfin, la nuit, seule, dans une rue déserte...
— Oh ! pour ce qui est de celui-là, interrompit l'enfant, sur un ton emprunté âu plus pur dialecte du faubourg, il est rien dangereux! J'ai ce qu'il me faut pour me défendre.
— Quoi?
— Ceci.
Et elle tira de sa poche un revolver qu'elle montra à Caminade.
— Bigre! fit ce dernier; qui t'a donné ce bijou-là?
— On ne me l'a pas donné. Je l'ai pris.
— A qui?
— A p'pa.
Caminade fit un mouvement. Tout ce qu'il entendait et voyait l'étonnait; il ne savait que penser, et pourtant un suprême attendrissement le prenait.
— Voyons, voyons, dit-il d'une voix mal assurée, je ne puis t'abandonner ainsi, sans asile, à la grâce de Dieu! Ëcoute, réponds : Veux-tu venir chez moi?
— Oh! non, fit la petite fille, en mettant, avec pudeur, son bras gauche devant ses yeux.
Caminade lui saisit les deux mains.
— Tout ça, c'est des bêtises! poursuivit-il, avec une sorte de brusquerie émue; regarde-moi bien en face! tu vas venir chez moi, à mon hAtel. Je te ferai un lit dans mon cabinet de toilette, et après avoir bu et mangé tu pourras dormir en toute sécurité. Ça te va-t-il?
L'enfant l'enveloppa un moment de son doux regard.
Chez elle aussi il se passait des choses singulières; un sentiment inconnu se faisait jour dans son cœur, et elle y sentait sourdre des pensées qui ne lui étaient pas venues encore.
Ce n'était, il est vrai, qu'à l'état latent; mais il se dégageait de ce quelleéprouvait un état si nouveau qu'elle en était toute surprise.
Enfin, après avoir bien regardé Caminade, elle baissa lentement les yeux, et comprima sa poitrine de ses' deux mains.
— Vous avez l'air d'un brave et honnête jeune homme, dit-elle avec un, reste d'embarras.
— Ça, tu peux le croire, repartit Caminade.
— J'ai confiance en vous.
— ; Tu as raison.
— Et demain, si je vous suis aujourd'hui, je serai libre de m'en aller?
— Demain, tu feras ce que tu voudras.
— Alors, j'accepte.
— Comment t'appellc-t-on?
— Nicette.
— Eh bien, viens. Mcettc... et sois tranquille, à partir de ce moment, si tu le veux, c'est moi qui me chargerai de toi.
Nicette ne répondit pas... mais lentement, presque pieusement, elle prit l;i main de Caminade, la porta à ses lèvres, et pendant qu'elle la baisait Caminade y sentit tomber la douce chaleur d'une larme.
— Partons, partons 1 dit le jeune homme vivement. Tu dois avoir faim. La. maison est à deux pas... ne perdons pas de temps, et, quand tu seras réconfortée, tu iras te réchauffer dans ton petit lit, où tu pourras dormir jusqu"à demain.
Sur ces mots, ils s'éloignèrent.
Ainsi que l'avait dit Caminade, la rue Geoffroy-Lasnier est à deux pas, et» en quelques minutes, ils l'eurent atteinte.
Un l'attendait quoiqu'il fût tard.
Lengiumé avait prévenu l'hûtelier qui ne s'était pas couché. En apercevant Nicette, qui était restée, un peu confuse, dans le corridor d'entrée, il n'éleva aucune objection, et remit au jeune baryton une bougie allumée et la clé de sa chambre.
L'hôtel était plein : c'était la dernière mansarde disponible avec cabinet.
— Bon! qu'importe cela? fit Caminade avec insouciance; une mauvaise nuit est bientôt passée, et demain il fera jour.
Puis, se tournant vers Nicette :
— C'est au cinquième, lu sais, dit-il en riant; prépare donc tes petites jambes, et, si tu es fatiguée, tu prendras mon bras.
Us étaient jeunes tous deux... l'ascension se lit lestement et bientôt ils pénétrèrent dans la mansarde.
line pauvre petite mansarde délabrée et nue, qui devait être bien froide par les nuits d'hiver.
Un lit sans rideaux dans une alcôve sombre, une table de bois blanc, deux chaises et quelques champignons pour pendre les vôtemenls.
Caminade se contenta d'une inspection sommaire et son regard fut vite attiré par la table qui occupait le milieu de la chamlire.
Lenglumé avait exécuté de point en point les instructions qu'il avait reçues, et rien ne manquait au souper commandé.
Poulet froid, jambon frais, beurre, rad's et artichauts crus, tout cela rangé autour d'une fiole de saint-émilion qui dominait la table de son long col.
Nicette joignit les mains à ce spectacle inattendu.
— Oh! des radis! fit-elle avec un cri de naïve convoitise. Caminade l'obligea à s'asseoir.
— Eh bien! mange et bois, chère petite, dit-il avec douceur; et pendant que tu te restaureras, moi, je te ferai un lit dans le cabinet. Voyons, n'aie pas honte, au moins, car tu peux être assurée que tout cela est oiïert de bon cœur.
Nicette obéit.
La pauvre enfant mourait de faim, et cette victuaillc appétissante exerçait sur elle une véritable fascination.
Elle alla timidement s'asseoir à la table et n'osa d'abord toucher à rien. Mais Caminade avait déjà fait sauter la capsule de la bouteille de bordeaux; il découpait hardiment le poulet et le jambon, et la pauvre affamée, gagnée par tant de bonté, finit par céder aux instances de son hôte.
— A la bonne heure! fit Caminade ravi, ne te gêne pas. Fais comme chez toi ; pendant ce temps-là, tu vas voir comment je vais préparer ton installation.
Ce .disant, sans plus s'occuper de l'enfant, il alla à son lit, en tira un matelas et le porta dans le cabinet. Il revint prendre une couverture, un oreiller et quelques autres menus objets.
Tout en allant et venant, il échangeait de temps à autre de bonnes paroles avec Nicette, pendant que celle-ci le suivait d'un regard attendri et enjoué.
Cela l'égayait de voir ce grand bon garçon procéder aux soins du ménage, d'un air affairé et gauche, dépensant plus de force qu'il n'en eût fallu pour opérer !e déménagement d'une maison entière, et elle souriait doucement, s'abandonnantàdos sensations inconnues, qui la trouvaient sans défense ou, pour m'eux dire, sans défiance.
Elle était heureuse comme elle ne l'avait jamais été; c'était une jouissance exquise comme on en éprouve parfois sous les pures caressL-s d'un rêve, et elle eût voulu continuer à vivre ainsi !
La pensée que cela pouvait finir ne lui venait même pas; une tendre chaleur lui avait monté au cœur et l'enveloppait maintenant tout entière; elle ne voyait plus les objets que comme à travers un voile transparent, et c'est presque machinalement qu'elle répondait aux questions de Caminade.
Je vdii» ai fait atloiulrr, dil-oUo (l'uiio voix eiitrecoupùo. (P. *â.) Liv. c. — vmnnr. zacconk. — i.a pii.le des cvmki.dts. — eu. j. koukf ct c".
11 se rapproche de la table.
— Voyons, dit-il d'un accent d'intérêt sincère, cela va-t-il mieux, à présent?
— ■ Jamais je n'ai fait un pareil festin! répondit l'enfant. Mais vous, est-ce que vous allez vous coucher sans souper?
— Oh! moi, reprit Caminade, je n'ai pas l'aini.
— • Au moins, un peu de bordeaux. Il est vrai qu'il ny a qu'un verre. Mais vous n'êtes pas dégoûté de moi.
Le grand garçon remplit le verre de Nicctte et le vida d'un trait.
— - Voilà ce que c'est, dit-il, et maintenant, à dodo, il n'est que temps. , — Quelle heure est-il donc ? demanda Micette.
En ce moment, deux heures tintèrent à l'horloge de l'éghse Saint-Paul.
— Déjà! fil l'enfant.
Elle s'était levée et avait fait quelques pas, Caminade venait d'ouvrir la porte du cabinet, et l'attendait sur le seuil.
— Tu vois, dit-il. en indiquant un verrou qui se trouvait ii l'intérieur; lu n'as qu'à pousser ça pour être tout à fait chez toi!
Une fugitive rougeur colora un moment les joues de l'enfant, qui leva sebeaux yeux candides sur Caminade.
— Oh! il n'y a pas besoin de ça, dit-elle, d'un accent pénétré et presque grave... le verrou qui me protégera le mieux, c'est votre bon cœur et votre loyauté !
Et, présentant le front à son hôte, qui le baisa chastement, elle gagna lentement le cabinet.
Mais, au moment où elle allait en franchir le seuil, elle s'arrêta interdite, pendant qu'un frisson secouait ses épaules.
— Qu'y a-t-il donc? demanda Caminade, étonné.
— N'avez-vous pas entendu? fit Nicette.
— Quoi donc?
— Écoutez!
Ils se turent, et aussitôt un bruit de voix avinées arriva jusqu'à eux. Nicctte était tout à coup devenue pâle comme un suaire.
— Qu'as-tu donc? interrogea Caminade, subitement intrigué.
— Cette voix ! balbutia l'enfant.
— Il y en a plusieurs.
— Oh! il n'y en a qu'une, pour moi! Comment expliiiuer ça?... Qui donc demeure là?
— Personne. Nous sommes seuls sur le palier du rini|uième.
— D'où vient ce bruil, alors?
— ProbaliicMii'Ml lie la maison voisine. Veux-tu que j'aille voir? ■
Nicette se cramponna de ses petites mains à son bras.
— Non! non! je vous en conjure, supplia-t-elie. Tenez! encore! toujours 1 Cette voix! Mon Dieu!
— Tu la connais donc?
— Oui.
— Et elle t'épouvante?
Nicette ne répondit pas. Le bruit s'était apaisé. On entendit des pas lourds descendre l'escalier de la maison voisine, plusieurs portes se fermer avec force, et bientôt tout retomba dans le silence.
Nicette poussa un soupir de soulagement.
— C'est fini! dit-elle, en passant ses deux mains sur son front moite.
— Ah ça! tu vas m'expliquer...
— Non, pas maintenant, plus tard ! Je vous dirai tout, je vous le promets. Vous voulez bien?
— Soit! consentit Caminade, remettons la partie à demain. Mais tu me diras tout?
— Je le jure.
Et, sur ces mots, elle passa dans le cabinet et ferma la porte, dont elle négligea de tirer le verrou.
Un instant après, ils dormaient profondément, chacun de son côté.
Le lendemain, Caminade se réveilla en sursaut et sauta brusquement à bas de son lit.
11 avait dormi d'un sommeil de plomb, comme on dort généralement à cet âge heureux, et il ne se rappelait rien de la veille.
Mais à la vue de la table, au désordre qu'il constata dans la chambre, la mémoire ne tarda pas à lui revenir, et, tout en s'habillant àlahâte, il se rappela.
Nicette! Qu'était-elle devenue, et qu'allait-elle faire?
Mille pensées lui traversèrent le cerveau à la fois, sans qu'il pût s'arrêter à aucune.
Il alla au plus court et se dirigea vers le cabinet. Comme il se disposait à f;-apper, la porte s'ouvrit, et la petite Nicette parut.
Il fit un mouvement à sa vue.
L'enfant s'était débarbouillée avec soin : elle avait peigné ses cheveux lanl bien que mal, et sa peau hâlée, ses yeux noirs, ses dents blanches, ajoutaient i l'effet de sa physionomie originale et bizarre.
Caminade ne put retenir un geste de surprise, et l'enfant lui sut gré de rétonnement qu'elle éveillait en lui.
Seulement, le costume laissait toujours à désirer : la pauvre petite s'en sentait maintenant un peu humiliée, et Caminade ne se trompa pas longtemps sur la cause de la gêne qu'elle éprouvait.
Son parti fut vite pris. Il avait commencé une bonne action, il devait l'achever sans hésiter. Il attira Nicette à lui.
— Tu as bien dormi, j'espère? dit-il de sa bonne voix enjouée.
— Oh! oui, toute la nuit.
— C'est à merveille. Mais, à présent, il va falloir causer sérieusement. Tu as bien des choses à me conter, et, si tu veux que je m'intéresse à toi, il faudra me dire tout.
— Je vous l'ai promis.
— A la bonne heure. Seulement, comme ce matin j'ai une course à faire, nous remettrons l'entretien après déjeuner. Ça te va-t-il?
— Je veux bien, et pendant que vous serez absent je mettrai un peu d'ordre dans la mansarde.
— Tu feras mieux que ça. J'ai mon idée.
— Quelle est-elle?
Caminade tira son porte-monnaie de sa poche et y prit trois louis qu'il déposa dans la main de l'enfant.
— Toi, ma chère petite, dit-il, tu vas aller au Temple. Je ne veux pas que '.u reviennes ici dans ce costume fripé et qui montre la corde. Quand on est gentille comme toi, il n'est pas honnête de se ballader avec des nippes pareilles. Tu entends? Tu iras au Temple et tu l'arrangeras de façon à dépenser l'argonl, que je te donne.
L'enfant ne répondit pas tout de suite.
Sa poitrine se gonflait doucement; sa main tremblait; elle avait rougi jusqu'aux oreilles, n'osant plus lever les yeux. Deux larmes perlaient au bout de ses cils.
— Oh! c'est trop ! mon Dieu! c'est trop! balbutiait-elle, partagée entre l'cmotion qui l'étouffait et la joie qui inondait son cœur; vous êtes trop bon, je ne veux pas.
— Et moi, je le veux! insista Caminade. Car, si lu refusais, ce serait me faire un gros chagrin.
— Ne dites pas cela.
— Alors, tu acceptes?
— Il le faut bien !
— C'est entendu. Eh bien ! ne perds pas de temps, et, quand je reviendrai, je te trouverai ici.
— Vous allez donc loin?
— Non, au Père-Lachaise.
Nicette tressaillit.
— Au Père-Lachaise ! rcpéta-t-ellc : vous avez quelqu'un par là?
— Oui, répondit Caminade, d'un ton grave ; etça, c'est sacré, vois-tu! Moi, je ne suis pas comme toi : j'ai été élevé par un père et une mère qui m'ont entouré de bons soins et d'affection, et qui ne m'ont quitté que lorsqu'ils n'en pouvaient plus. Maintenant, les pauvres vieux sont là-bas, dans leur petit coin, l'un à côté de l'autre, et c'est bien le moins, pas vrai, que je soigne leur tombe, comme ils ont soigné mon berceau. Aussi, chaque fois que je reviens à Paris, c'est pour eux. ma première visite !
— Ah! c'est bien, cela, c'est bien, dit Nicette. Vous êtes un bon fds! et ça ne m'étonne pas, moi, qui sais déjà que vous êtes un honnête homme.
Caminade l'attira contre sa poitrine, et ses lèvres qui cherchaient son front rencontrèrent celles de la jolie enfant.
A la sensation aiguë qui, à ce contact, sillonna son être, il se dégagea vivement et recula de quelques pas.
— Allons, allons, dit-il brusquement, c'est assez s'attendrir; songeons aux choses sérieuses : tu vas partir.
— Oui, oui, tout de suite, fit Nicette, non moins troublée.
— Et tu suivras bien mes instructions I
— Je n'y manquerai pas. A tout à l'heure, et merci, merci du plus profond de mon cœur.
Elle partit sur ces mots sans se retourner, et Caminade l'entendit un instant après dégringoler l'escalier de son pas léger et rapide.
Pendant quelques minutes, il resta encore un peu soucieux et ému; puis, reprenant tout à fait possession de lui-même, il fit plusieurs tours à travers rétroi;e mansarde, et commença à procéder à sa toilette.
Ce n'était pas une petite affaire.
Le jeune artiste avait sa coquetterie : bien qu'il n'eût rien de gommeux, cependant il était particulièrement soigneux de sa personne, et avait horreur du débraillé et du sans-gêne de quelques-uns de ses camarades.
Sa toilette prit donc quelque temps, et ce ne fut guère qu'une demi-heure après le départ de Nicette qu'il descendit à son tour, rasé de près, la moustache bien cirée, la cravate noire artistement nouée, vêtu d'un paletot léger et étroitement ganté de gants noirs, comme il convenait pour la circonstance.
11 gagna ainsi le quai où il y avait une station, y prit une voiture et se ht conduire au Père-Lachaise.
La visite qu'il y fit dura bien une heure. La tombe des pauvres vieux, comme il disait, avait été un peu abandonnée depuis deux ans, et il eut fort à faire pour
remettre tout en ordre; U n'y épargna pas sa peine, mais, dès que la besogne fut achevée et qu'il eut remis les choses en bon état, il en éprouva un grand soulagcment.
Un doux sourire éclaira son visage.
— Maintenant, se dit-il avec satisfaction, je pourrai déjeuner sans remords. Et, de fait, il avait faim.
La nuit un peu agitée qu'il avait passée, cette course matinale qu'il venait de faire, elle travail accompli, avaient singulièrement aiguisé son appélit, d ordinaire très robuste, et, dès qu'il eut achevé sa tâche, il regagna sa voiture qui l'attendait et donna l'ordre de le reconduire rue Geoffroy-Lasnier. Chemin faisant, d'autres pensées lui vinrent.
En premier lieu, il se dit qu'il ne pouvait rester dans ce bouge, maintenant qu'il venait d'être élevé au rang de premier sujet : il chercherait un logis plus convenable, ses moyens le lui permettaient, et avant la fin de la journée il était bien résolu à se transporter dans un hôtel dont il n'aurait point à rougir. Puis, une fois sur cette pente, il songea à Nicette.
Qu'allait-il faire de cette enfant? Il avait obéi à un bon mouvement, en la rccueUlant au milieu de la nuit et en lui offrant l'hospitalité dans son garni. Mais après?
Certes, il ne regrettait pas ce qu'il avait fait, puisqu'il eût été prêt à recommencer ; mais quelle suite devait-il donner à cette aventure? Comment allait-il se conduire avec l'enfant?
Après tout, il ne la connaissait pas. L'intérêt qu'elle lui inspirait ne suffisait pas à expliquer ce qu'il y avait d'étrange dans cette rencontre, et sa bienveillance pouvait, à bon droit, passer pour un peu bien suspecte.
Elle était toute jeune, et lui, d'ailleurs, n'était guère plus âgé. Elle avait un père et une mère, et, pour si indignes qu'on les supposât, leur protection valait bien celle d'un jeune baryton de vingt-deux ans !
11 y avait là une ample matière à réflexion, et lorsque la voiture s'arrêta rue Geoffroy-Lasnier, Caminade n'avait encore rien résolu.
11 grimpa lestement à sa mansarde; mais, à sa grande surprise, il n'y trouva
pas Nicette.
Elle n'était pas rentrée.
11 consulta sa montre : il était onze heures, 11 y avait deux grandes \\cm-c< qu'elle était partie.
Un odieux soupçon lui pinça le cœur.
Tout était possible ! 1! avait remis trois louis à Nicette, et devant une pareille aubaine l'enfant avait bien pu disparaître pour n'avoir pas de compte à rendre.
Caminade eut un mouvement de dépit : au trouble qu'il ressentit à cette seule supposition, il comprit à iiiiel point déjà il s'était nllaché à la jolie fille, cl
malgré le désarroi que cette pensée jetait dans son esprit, il se refusait encore à la croire, capable d'une pareille indignité.
11 se rappelait toujours ses beaux yeux bien ouverts et bien francs, son sourire si doux, son front si pur, et il se révoltait contre lui-même des soupçons qui lui étaient venus.
En qui avoir confiance désormais, s'il fallait admettre que Nicette pût être infâme? Et pourtant, il y avait deux heures qu'elle était partie, et elle ne revenait pas.
Tout à coup, Caminade poussa un cri, où tremblait un dernier frisson d'angoisse, et il se précipita vers la porte, qu'il ouvrit d'un geste violent.
On montait l'escalier : il avait reconnu le pas de Nicette.
C'était bien elle, en effet, et quelques secondes s'étaient à peirte écoulées que l'enfant apparut sur les dernières marches, rouge, essoufflée, les yeux brillants.
Elle s'arrêta pour respirer.
— Je vous ai fait attendre, dit-elle iVane voix entrecoupée, mais ce n'est pas ma faute et il ne faut pas me gronder.
Caminade la regardait, il ne pouvait en croire ses yeux. C'était une autre Nicette. Elle était transformée.
■ Plus de nippes trouées, plus de cheveux embrouillés sur son front : un col bien blanc dégageait son cou plus blanc encore; une robe d'indienne dessinait sa taille élégante et souple, et son corsage, quoiqu'un peu flottant, laissait deviner les formes gracieuses de sa gorge naissante. Son pied droit et bien cambré était maintenant chaussé de fines bottes mordorées qui tranchaient sur son bas bien tiré et, chose digne de remarque, ses petites mains étaient gantées de suède, couleur havane.
Vue ainsi, elle apparaissait si fraîche, si gentille, si appétissante, que c'était un vrai régal des yeux.
Caminade n'en revenait pas.
— Eh quoi ! c'est donc toi, dit-il, s'abandonhant au plaisir de la contempler; mais c'est comme un truc de féerie !
— Alors, vous ne m'en voulez pas? dit l'enfant, heureuse de l'admiration qu'elle lisait dans les yeux de Caminade.
— Moi, t'en vouloir! et de quoi donc? repartit ce dernier; d'où viens-tu comme cela?
— Du Temple, comme c'était convenu. Mais ce n'est pas là que j'ai passé le plus de temps,
— Et où donc?
— Chez le merlanl.
— Ah ! ah ! tu es allée le faire coilTor?
Oh' Oh dt il, l \oilà ici, loi? jl'. ji.)
— Esl-ce que j'ai eu tort?
— Au contraire.
Ah! c'est que j'en avais bon besoin. 11 y avait quelques années qu'on n'y avait passé le pei.t^ne, et ça a iiris un temps... c'est rien de le dire!
— D'autant piii-^ que In en as à revendiv. des Ihmu\ dieveux.
— C'est ce ipje l'on m'a liil.
Liv. 7. - Piiinne ZAC^,c^E. - i.a imi-k i.:;s camelots. - ki.. j. holit ki d". mv 1
— • Enfin, c'est fini. Nous allons déjeuner; moi, je meurs de faim.
— Et moi donc!
— A table, alors, à table!
Caminade se dirigeait vers la table, mais Nicetlc ne bougeait pas.
— Eh bien! qu'attends-tu? interrogea-t-il étonné.
Nicette fouillait sa poche : elle en tira quelques pièces de cent sous et de la monnaie qu'elle alla déposer sur la cheminée.
— Que fais-tu? qa'est-ce que cela? dit encore Caminade.
- Ça, répondit Nicette, c'est ce qui me reste. — ■ Tu n'as donc pas tout dépensé?
- Ah bien! ça ne serait pas à faire. J'ai dépensé trente-sept francs soixante-quinze centimes ; comptez et voyez si c'est bien ça !
Caminade eut un remords en se rappelant les soupçons imbéciles qui l'avaient un moment troublé; il voulait refuser.
L'enfant insista.
— Non, non, je l'exige, dit-elle, d'autant plus que j'ai quelque chose à vous demander.
— A quel propros?
— Vous allez voir; vous m'aviez remis soixante francs, n'est-ce pas?
— En effet.
— Or, comme j'ai dépensé trente-sept francs soixante-quinze centimes, je dois vous rapporter vingt-deux francs vingt-cinq centimes.
- Oui, il me semble.
Vous les trouverez là; seulement...
■ Seulement?
- Si vous le voulez bien, je garderai quarante sous.
— Eh ! garde tout ; tu me feras plaisir.
— Non : deux francs, c'est assez.
- Et que pourras-tu faire avec si peu?
La jolie enfant leva vers Caminade son regard où brillait une singulière expression.
— • Tantôt, dit-elle avec un tremblement dans la voix, vous m'avez parlé de la tombe où sont vos vieux parents; je ne les ai pas connus, mais ça ne fait rien. Vous me direz où ils sont, et demain, avec ces deux francs, j'irai leur porter unicouronne!
Caminade ne put se contenir, et, cédant cette fois à l'émotion qui l'étrcignait à la gorge, il prit l'enfant dans ses bras, il la baisa à plusieurs reprises sur le front et dans les cheveux.
Toutefois, cet incident ne dura qu'un éclair. Ils avaient fous les deux uns
hâte égale de se dégager de cette étreinte, et ils gagnèrent vivement la table, la poitrine un peu oppressée.
— 3Ioi, d'abord, dit Caminade, je l'ai dit et je le répète, je meurs de faim. Nicette s'était assise; mais, au lieu de manger, elle regardait Caminade
comme si elle n'eût pu en détacher les yeux.
Un sentiment nouveau s'était fait jour, mêlé de curiosité et d'étonnemeui.
— Ah çà, qu'as-lu à me dévisager de la sorte, dit Caminade ; est-ce que tu prends mon signalement?
— Ce n'est pas cela, répondit Nicette.
— Qu'estr-ce donc?
— C'est que je ne vous avais pas bien regardé, ni hier, ni ce matin. Eh bien! ne te gêne pas. Faut-il que je me lève?
— Vous dites des bêtises!
^ Tu as raison, et je pensais déjà tout à l'heure que le moment était venu de parler sérieusement !
- De qui?
— De toi ! Car enfin, ça ne peut pas durer toujours comme ça, tu comprends liien, et il faut prendre un parti. 3Ioi, je ne resterai pas éternt?llement à Paris et, en parlant, je veux te tirer d'un milieu où toi-même tu ne a'cux pas rester.
— Mais qui ctes-vous, vous-même, répliqua Nicette, pour vous charger d'une fille comme moi?
— Qui je suis? fit Caminade d'un ton où perçait une pointe d'orgueil naïf. Eh! miiis, il y en a plus d'un qui voudrait être à ma place ! Caminade! mon enfant, Caminade! second prix du Conservatoire impérial de Paris : pour le moment, premier sujet au théâtre de Bordeaux.
Nicette étouffa un cri de surprise et joignit les mains. .\rfiste! Quoi! vous êtes artiste! balbutia-t-elle. Est-ce que cela te déplait?
Vous jouez la comédie?
— Je chante l'opéra, et avec quelque succès, j'ose le dire.
Il y eut un silence, et il se produisit un redoublement d'admiration ch(\î Nicette qui, comme toutes les filles du peuple de Paris, raffolait des acteurs.
— • Alors, vous jouez sur un grand théâtre? dit-elle après un moment et r:i le dévorant de^ yeux : comme vous devez être bien sur la scène!
— Mais pas mal... pas mal! répondit modcslemml C:!miuado. ■ — Moi, c'aurait été mon rêve!
— Il n'y en a pas de plus beau, quand on a du lal.Ml.
— Ah ! vous devez en avoir.
— On le dit. Je te ferai lire tous les articles auc l'on m'a faits à Cor.îeaux. J'en ai un;'' mille pleine, tu verras.
52 LA FILLK DES CAMKLOTS
Tout en parlant ainsi, ils continuaient de déjeuner, et, en dépit de l'intention qu'ils avaient manifestée, il ne fut plus question du sort de Nicette. Caminadc racontant ses débuts, se grisant au souvenir de ses derniers succès, qui lui avaient valu, de la part des abonnés du Grand-Théâtre, une grosse épingle, dont sa cravate était ornée à ce moment même, et Nicette, l'œil en feu, sans songer à autre chose qu'à ces récits qui la transportaient dans un monde de sensations nouvelles.
Ce fut Caminade qui, le premier, essaya de reprendre le sujet un moment abandonne.
Mais comme il recommençait à questionner l'enfant, plusieurs coups discrets lurent frappés à la porte et vinrent les détourner.
— Qui cela peut-il être? fit Caminade. Bah ! voyons toujours. Et de sa belle voix sonore de baryton, il ajouta :
— Entrez!
La porte s'ouvrit. Un homme entra.
Un étrange personnage.
C'était un petit homme fluet et mince, au museau de fouine, aux vêtements notablement râpés et dont le regard perçant lançait de vifs rayons à travers le verre de ses lunettes à branches d'argent.
Nicette s'était réfugiée dans le cabinet ; Caminade restait seul à table.
Il regarda l'inconnu de travers.
— Je crois que vous vous trompez, mon brave homme, dit-il d'un ton où perçait un commencement de mauvaise humeur.
L'inconnu avait fait quelques pas.
— Je ne pense pas, répondit-il d'une petite voix aigrelette, en continuant de fouiller de son regard obstiné tous les recoins de la mansarde.
— Cependant... fil Caminade.
— Cependant, vous êtes bien M. Caminade?
— En effet.
— Artiste lyrique, attaché au théâtre de Bordeaux en qualité de baryton! Caminade se leva.
— Enfin, que me voulez-vous? interrogea-1-il, intrigué.
— Je vais vous le dire, répondit l'inconnu. Et .sa lèvre se plissa d'un sourire énigmalique.
— Celte nuit, poursuivit-il peu après, un vol considérable a été commis chez M. le comte de Saven;.y.
LA FILLE DEb CAMELOTS
— Le comte de Savenay! répéta Caminade.
— Lui-même ; vous le connaissez, je crois?
— Parbleu, c'est à lui que je dois le peu que je suis; c'est lui qui a bien voulu s'intéresser à ma position, et qui. d'un vagabond que j'étais, a fait un artiste.
— On me l'avait dit.
— Et il a été volé ?
— On a pénétré cette nuit même dans son hôtel, on a forcé la caisse où il renferme ses valeurs, et on a tout enlevé.
— Mais quel rapport...?
— Vous allez l'apprendre. C'est par une circonstance toute fortuite que le comte avait chez lui une somme aussi importante, quelque chose comme un million.
— Diable!
— 11 avait retiré cette somme depuis deux jours seulement de chez son notaire, et la comtesse seule connaissait cette particularité.
— Eh bien?
— Eh bien! cela n'a pas empêché que d'audacieux malfaiteurs se sont introduits dans l'hôtel du comte, et ont accompli leur criminelle tentative.
— Mais ces voleurs?
— On est sur leurs traces... Seulement les indices sont encore bien vagues; la police est arrivée un peu tard; il a. suffi d'un moment pour perdre leur pistes et on en est présentement réduit à des conjectures... Mais l'agent qui les a suivi,. de plus prés croit pouvoir affirmer qu'ils ont dû se réfugier dans cotte maison.
— Ici? fit Caminade.
— Ou dans les maisons voisines.
— Ah! ah!
— Et comme vous êtes rentré à peu près à l'heure où les malfaiteurs ont dû se réfugier de ce côté, j'ai pensé que, peut-être, vous pourriez me donner quelques renseignements.
Caminade approuva du geste.
— Au fait, c'est possible, répondit-il, comme frappé d'un souvenir un moment oublié. Cette nuit, en effet, j'ai cru entendre un bruit singulier qui venait évidemment de la maison voisine.
— Vous voyez!
— Et même!...
— Quoi donc?
— Quelqu'un (|ui se trouvait là a cru reconnaître...
Caminade n'aclieva pas; la mémoiie lui était liien re\enue; mais il s'agissait
d'impliquer NiceUe clans l'aiïaire, et il jugea qu'il n'était pas prudent d'aller plus avant dans ses confidences.
Eh bien ! . fit l'inconnu, vous vous taisez?
— C'est que, répliqua l'artiste, il ne s'agit pas seulement de moi. 1/inconnu se tourna vers la table et indiquant les deux couverts :
— Parbleu! dit-il avec une pointe d'enjouement, je suis un maladroit et un importun... je n'avais pas remarqué! Vous n'êtes pas seul!
— Monsieur!
— Il n'y a pas de mal à cela. C'est de votre âge, et je n'ai rien à y reprendre. Toutefois, comme il s'agit ici de l'intérêt de la justice, vous voudrez l»icn, j'espère, me permettre d'adresser quelques questions à la personne qui
l'Stlà?
Et, sans attendre de réponse, il se dirigea résolument vers le cabinet.
Caminade eut comme une envie folle de le prendre à la goi'ge et d'aller le jeter dans l'escalier; et peut-être se fût-il abandonné à ce premier mouvemonl. si la porte du cabinet ne se fût tout à coup spontanément ouverte.
Nicette était sur le seuil, pâle, tremblante, les yeux baissé;s, et, à sa vue, l'inconnu ne put réprimer uu geste de profonde surprise.
— Oh! oh! dit-il, sans dissimuler son étonnement. te voilà ici, toi? Et se. tournant vers Caminade confondu :
— Ah çà! où diable avez-vous ramassé cette enfant? poursuivit-il, d'un accent presque sévère; savez-vous qu'elle a à peine seize ans? El la seule excuse que vous puissiez invoquer, c'est que vous ignorez d'où elle sort.
Le rouge de 'indignation monta aux joues de Caminade, et celle fois il eul toutes les peines du monde à se contenir.
Il saisit le bras du petit homme, et le secoua à le briser.
— Ah! permettez! dit-il avec force; les me'lleures plaisanteries ont leurs limites, et vous allez me dire de quel droit!...
Et comme on voyait bien qu'il était sur le point de s'abandonner à toute sa «olère, Nicette se précipita vivement vers lui, et iui mil sa pelile main sur h bouche.
— Monsieur Caminade, supplia-t-elie, prenez garde, taisez- vous! je vous on conjure.
Et se tournant vers l'inconnu :
— Ah! monsieur, ajouta-t-elle, c'est le meilleur et le plus honnête des lionimcs. Hier, il m'a ramassée dans la rue; sans lui je serais allée au posle... et pis que cela, peut-être.
— Est-ce vrai? demanda l'inconnu à Caminade.
•-- Tiens! puisqu'elle le dit! répliqua biarsquemenl ce dernier.
— Ce n'est pas une raison !
• — Encore! Ah ça, tous .savez! ça commence à m'agacer singulièrement les nerfs, et si vous ne me dites pas qui vous êtes...
— Qui je suis?
— A l'instant !
— ■ Eh bien, lisez!
Et il lui tendit une carte sur laquelle Caminade jeta un regard rapide.
— Bigre! dit-il aussitôt en reculant instinctivement de deux pas, comme s'il avait marché sur la queue d'une vipère.
Il y avait sur la carte ces simples mots :