LAMBLIN
Agent de la sûreté.
Cela disait tout.
— Et maintenant, ajouta le nommé Lamblin ; puisque nous nous connaissons bien tous, nous allons pouvoir nous entendre... D'ailleurs, je n'ai pgs de temps, à perdre... En recevant le premier rapport de police, j'ai voulu me rendre compte tout d'abord de la topographie des lieux où les voleurs paraissaient s"ê!i\' réfugiés une'fois le coup fait. Immédiatement après, je me rendrai chez le comte de .Savenay, qui m'attend ; mais auparavant je veux épuiser la première source d'informations. Voyons donc, cher monsieur Caminade, et reprenons notre entrelien à l'endroit intéressant où nous l'avons laissé. Faites-moi connaître ce qui s'est passé ici cette nuit. Vous disiez, n'est-ce pas, que vers deux heures du matin...
— Vers deux heures du matin, dit Caminade, au moment où Nicette gagnait le cabinet où je lui avais improvisé un petit lit, nous fûmes sui-pris, elle et moi, par le bruit d'une altercation qui s'était subitement élevée si près de nous, qu'on aurait cru que c'était dans la mansarde d'à côté.
— C'était la maison voisine, dont le mur est mitoyen avec celle-ci.
— Probablement.
— - Et vous n'avez saisi aucune parole, rien qui vous ait frappé?
— Ma foi, non! Seulement...
— Seulement?
— C'est Nicette.
— Ah! ah!
- Il y avait une voix qui dominait toutes les autres.
- Et elle l'a reconnue?
— Tout au moins elle a cru la reconnaître, car elle est devenue toute pâle.
— Vraiment! Et quelle était cette voix?
Nicette ne répondit pas, la même pAleur couvrait ses traits; on eût dit qu'i'llr allait déruillir.
Caminade lui prit les mains qu'il se mit à tapojer doucement.
— Eh bien! eh bien! dit-il de sa bonne voix alïectueuse et forte, ne vas-tu pas te trouver mal à c'te heure! On ne te mangera pas, pardieu! Monsieur fait son métier; chacun le sien, après tout; il n'y a pas d'offense... il ne s'agit pas de toi, que diable! et il n'y a jamais d'inconvénient à dire toute la vérité!... Vas-y donc de ta petite déposition, ma fille, dis-lui, à cet homme, tout ce que tu sais.
Pendant que Caminade s'exprimait de la sorte, Lamblin continuait d'observer l'enfant avec son même sourire ironique, et, quand ce fut finit, il approuva d'un signe de tête et se rapprocha de Nicette.
— M. Caminade a raison, dit-il d'un ton insinuant et presque paternel, tu •n'as rien à craindre, toi, je te jure qu'il ne te sera fait aucun mal, et même je prends l'engagement de ne dire à personne de qui je tiens le renseignement.
— Ça, c'est bien, fit Caminade.
— Ainsi, poursuivit l'agent, cette nuit, il y a une voik qui t'a frappée?
— Oui! balbutia Nicette.
— Et tu l'as reconnue?
— Je l'ai cru, du moins.
— C'est entendu; et cette voix? N'était-ce pas celle de Bricole?
— Non ! non! pas celle-là, répondit vivement l'enfant. ,
— Alors, c'est la voix de l'autre?
— Peut-être.
— Celle du Docteur?
— Mon Dieu!... j'ai peut-être mal entendu, je n'affirme rien; j'ai pu me tromper.
Un éclair traversa le regard de Lamblin, qui secoua la tête avec force.
— Je m'en doutais! dit-il comme s'il se fût parlé à lui-même; ce doit être lui... Ah! si cela est... si cela est, il y aura encore de beaux jours pour la rue de Jérusalem.
11 se frotta énergiquement les mains en lançant un vif regard à Caminade. Ce dernier haussa les épaules en s'écriant :
— Tout ça, c'est des énigmes pour moi.
— Vous ne comprenez pas? fit Lamblin.
— Qu'est-ce que ce Docteur?
L'agent devint sérieux.
— Oh! celui-là, répondit-il, c'est un malin, et il faut en parler avec respect.
— Vous le connaissez?
— Pas encore; j'ai été plus de vingt fois sur le point de le pincer et, va te promener, il m'a glissé entre les doigts comme une anguille.
— Pourquoi l'appelez-vous le Docteur?
LA Fii.Li: UKs c\mi:lots
Tout en marihant, Lamblin songeait. (P. Gl.'
— CV'sl mil' liis|iii|-e.
— Ditcs-la-ni(ii...
— Kiamvz-voiis iiii'mi j-mr imii^ poursuivions trois ou ([ualre givdni:^; nous les uNbns [.ns au piège, el ils ne pouvaient nous échapper; il y en avait un surh.ut, qui avait rer.u -lueLiues jours auparavant une blessure des plus graves a ii, jinnbo, et celui-là, nous savions bien -lUC nous en aurions bon marche, parce (pi il n'avait pas pu se faire soigner.
uv. 8. - .•.►;,..,►: zvoeo.e. - ..A FiLLii dks CAMESOr.. - tu. ,. ROLFr kt c». nv. S
88 I.A FII.I.K DES CAMKÎ.OTS
— Et VOUS lavez pincé?
— Précisément. Seulement, quand on le transporta à la prélecture, 0:1 s'aperçut avec stupéfaction que sa blessure était presque guérie.
— Qui lavait soigné?
— Celui qu'on appelle le Docteur.
— Quelque rebouteur de bas étage.
— Détrompez-vous!... Et c'est là le point important et mystérieux. L'opération avait été faite, au contraire, avec une sûreté de main qui trahissait miiiiifcstement la main d'un praticien des plus habiles.
— Voilcà qui est grave.
— N'est-ce pas?
— Et vous croyez que le Docteur est de ceux qui ont, cette nuit, volé la comte de Savenay.
— C'est ce que nous allons essayer de tirer au clair!... Toutefois, avant do nous séparer, sous réserve de nous revoir ultérieurement, voulez-vous me permettre de vous adresser quelques observations complémentaires?
— Si ça peut vous soulager..., répondit Caminade, ne vous gênez pas; je vous y autorise.
— Vous me paraissez être un brave garçon.
— Celui qui me dirait qu'il en doute passerait un mauvais quart d'heure.
— En ce cas, qu'allez-vous faire de cette enfant? Vous ne pouvez la garder ainsi chez vous, si vous avez des vues honnêtes.
— ■ Je pourrais vous répondre que cela ne vous regarde pas, et vous mettre à la porte, maintenant que vous avez rempli votre fonction, mais je n'ai rien à cacher de mes intentions, et je n'ai nullement le désir de me dérober... Or, vous ne supposez pas que je vais rendre Nicette à ses parents qui la maUraitent et n'ont d'autre idée que de la vendre.
— Vous avez raison... Mais qu'allez-vous faire?
— Dame...
— Connaissez-vous quelqu'un qui pourrait s'iiiléresser à elle?
— Peut-être!
— Qui cela?
— Vous êtes bien curieux! Mais je suis en veine de bonne luuaeur et jj vais vous dire à quoi je pensais...
— Dites.
— J'ai un ami, amoureux des arts et des artistes, un de mes plus ciiamls admirateurs; il a dûarriver ce malin à Paris. C'est un garçon très débrouillard... il est fort lancé et me trouvera quelque chose... Son père est, je crois, juge d'iu- Llriiction à Caen.
— M. M'-nnuer! lit Lambliu.
■ — Vous !o connaissez?
— Pari lieu.
— Eli bien! Gaston, son fils, est mon meilleur ami, et je mVlonne qu'il ne sûil pas encore ici, car il connaît mon adresse, et m'avait bien promis...
Oarainade n'acheva pas.
Des pas précipités montaient l'escalier. Ce ne pouvait être que Gasiou. Il courut, empressé, à sa rencontre.
Or, pendant qu'il disparaissait sur le palier. Lamblin se pencliail rapideuu'ut vers Nicette.
— Tu sais, toi! lui dit-il. nous nous connaissons!... et si lu ne marches pas druil, tu auras de mes nouvelles.
NiceKc leva ses mains jointes.
— Ohl par grâce, supplia-t-elle, les yeux pleins de larmes, ne lui dites rien, à lui!
— Ça dépendra de toi, veille au grain, ou sinon, je mange le morceau.
11 n'en dit pas davantage. Les deux amis entraient, et Gaston, un grand garçon, à figure ouverte et sympathique, venait de s'arrêler sur le seuil.
Du premier coup d'œil, il avait remarqué Nicelte. pâle, confuse, ne sachant quelle contenance garder.
— Diable! fil-il en se tournant vers Caminade avec un fin sourire; déjà!... îles complimenls!
Caminade allait répliquer; mais Gaston avait aperçu Lamlilia et était ailé à lui.
— Ah! ah! pardiui. dil-il, papa Lamblin! je ne vous remedais pas! Parbleu, je suis enchanté de vous voir? Savez-vous d'où je sors! De chez le C4)nilc de Savenay — la maison est sens dessus dessous, — il y a eu un vol considérable, celte nuil.
— Je le sais.
— Parfail! Et les volem-s?
• — Je m'en occupe.
— Vous faites bien; le comte vous alleiid. Je m'y rends de ce pas.
A la bonne heure ; du moment où l'affaire est en si lionnes mains, ça ne me reg;inl.' jibis!
El se reloiiniani vers Caminade ;
— Uuai.< à loi, ajoula-t-il, je t'emmène.
— Où cela?
— Oii lu voudi-as. J'enlcnds que nous passions la journée ensend>le... C'est que...
— U'ioi?
LA l'ILLK IJi;s CAMKLorS
Ciiniinadc jcla un regard à NiccUe. Celle-ci coinpril.
— Oh! ne vous eniljarrasscz pas de moi, dit-elle; je re.^lerai ii i, à moins que ça ne vons déplaise.
— Me déplaise! 'allons donc, fit Caminade. D'ailleurs, nous allons nous occuper de loi, et, quand je reviendrai, j'espère que j'aurai du nouveau à l'apprendre. Seulement, tu vas bien t'ennuyer toute seule, dans ce trou... Mais, au fait, j'y pense!,.. Attends, j'ai là de quoi te distraire.
11 alla à sa malle, qu'il ouvrit, et d'où il tira une grande quantité de 'ournaux.
— Tiens, dit-il, avec un vif regard dans les yeux, lis-moi tout cela, mon enfant... et tu verras comment on y traite l'ami Caminade.
Sur ces mots, il serra les mains de l'enfant qui lui souriait, et sortit en compagnie de Gaston.
— Où as-tu trouvé cette petite? demanda ce dernier, dès qu'ils eurent descendu un étage.
— Je l'ai trouvée hier dans la rue, entre minuit et une heure, i-époudit Caminade.
■ — Et tu vas en faire ta maîtresse?
— Je ne sais pas du tout ce que j'en ferai?
— Enfin!... je veux dire...
— Tu veux dire des bêtises, et ce n'est pas le cas. . . car si elle pouvait, hier encore, concourir pour un prix de vertu, je jure qu'elle n'a, depuis, perdu aucun de ses titres à celte distinction.
■ — Diable! C'est diflérent... Cependant, une i^areille situation ne peut pas se prolonger sans danger.
— A qui le dis-tu !
— L'enfant est charmante.
■ — Je le sais bien.
— Elle paraît l'aimer beaucoup.
— J'en ai peur.
— Et le dénouement n'est pas dil'licilc à prévoir, à moins que... Caminade serra la main de son ami.
— Eh bien, c'est cela, dit-il vivement, à moins que lu ne m'aiiles à sortir de ce pas dil'iirjlc.
— Q'al tends-tu donc de moi?
— Je vais te l'expliquer
Ils étaient arrivés dans la rue ; ils montèrent dans une voiture qui attendait (iastou à la porte de l'hôtel, et, peu après, ils disparaissaient dans la direction de la l'Uc (h; rii\oli.
LA FII.LE DKS CAMKLOTS
Eu qiiillant la rue GeolVroy-Lasnier. Lamblin s'était dirigé vers le quai et avait gagné l'ile Saint-Louis.
C'est là que demeurait le comte de Savenay.
Tout en marcliant à pas lents et comme mesurés, Lamblin songeait. Il n'ignorait rien de l'histoire du comte; mais il jugeait opportun, avant de le voir, de récapituler ce qu'il savait sur lui de longue date, ainsi que certains faits singuliers qui étaient venus plus récemment à sa connaissance.
Le comte do Savenay était à cette époque un homme d'apparence encore robuste, mais qui, depuis quelques années, semblait avoir été comme prématurément frappé d'impuissance sénile.
Il avait eu une jeunesse fort dissipée, même dissolue.
Maître d'une grande fortune à l'âge de vingt-cinq ans. on l'avait vu aux. courses, aux théâtres, dans le monde des cercles, avide de tous les plaisirs, dépensant ses forces, compromettant sa santé dans une vie continuellement agitée comme s'il eût eu hâte d'en finir avec cette existence factice qui l'usait sans le satisfaire ni le rassasier.
11 u\ait été du reste presque continuellement heureux, en ce sens ijue s il s'était trouvé un beau jour un peu fatigué, ennuyé surtout, il demeurait toujours possesseur d'une fortune qui se ciiilTrait encore par une dizaine de miliinns.
Il avait alors un peu plus de cinquante ans.
L'âge dangereux pour les viveurs légèrement fourbus.
Vers cette époque, il avait rencontré en Bretagne, dans un humble village situé à deux pas d'un vieux manoir qu'il avait acheté dans un jour de fantaisie, une jolie enfant dont il s'était fait aimer et qui l'avait rendu père.
Le comte ne s'attendait pas à pareille aventure el cela l'avait désagréablement troublé.
Toutefois, il fil bien les choses; tout an moins selon les usages adoptés dans son monde.
11 conslilua une rente à la mère, assura une fortune à ce fils ([u'elle lui avait donné : puis, bien convaincu qu'il avait ainsi rempli Ions ses devoirs de genlilliommc, il se mit ù voyager.
C'est ainsi qu'au bout d'un certain temps il avait débarqué au Brésil, où il devait rencontrer une jeune veuve, M°"' BrémonI, qui, après la mort de son mari, était letournée à Rio-Janeira, où elle avait retrouvé sa famille el les nombreux amis de son enfance.
M"" BrémonI était fort belle, et le comte de Sa\enay ne put la voir sans eu devenir éperdùnieiil aniduii'ux.
C2 I,,V l'Il-LK UliS CAMKLUTS
Il n avait pas encore aimé, et à Tàge qu'il atteignait, les passions ont d'ordinaire plus d'intensité et de force qu'à l'époque de la première jeunessi-.
La jolie veuve avait vingt ans au plus, passait pour fort rinpifllc, et xmn année s'était à peine écoulée depuis qu elle avait perdu son mari.
Aucune considération n'arrêta le comie; il était encore assez bien de sa personne pour croire qu'il pouvait facilement éveiller l'amour dans le cœur d'uiu; femme, et, sans réfléchir, repoussant énergiqucment les objections qui lui fiii'enl fiiiles sur la grave résolution qu'il allait prendre il ]>résenla sa demande, ipii fui agréée.
PendanI plusieurs mois, ce furent des leles sans (in, où loulc la noblesse du pays fut conviée, et que la nouvelle comtesse releva de son luxe, de sa beauté et de l'épanouissement de son bonheur.
Puis, au bout de deux années, les nouveaux époux étaient venus s'établir à Piiris.
Un enfant, né dans les premiers lem[)s du mariage, ét;iit resté au Brésil, aux soins de parents dévoués, de sorte que le comte et la comtesse habitaient seuls leur hôtel dans l'île Saint-Louis. Toutefois, bien que la fortune du comte leur permit de mener grand étal, ils vi\aieut fort retirés et ne recevaient plus que fort rarement.
Le comte était devenu morose, triste, presque sombre.
A peine voyni(-il de loin en loin quidques amis; il laissait la comtesse absolument libre de ses actions et paraissait la traiter avec une indifférence au fond de laquelle un observateur attentif eût pu démêler un certain sentiment mêlé de mépris et de haine.
Diq3uis longtemps ils ne se rencontraient plus que deAant le monde. lis occupaient au premier étage deux appartements distincts où ils étaient servis chacun par des serviteurs particuliers, et que séparaient deux grands salons dont les fenêtres domuiient sur un parc qui n'était jamais fréquenté que par le jardinier.
L'aspect de l'hôtel était d'ordinaire silencieux, presque lugubre; on eût dit qu'un mystère planait sur cette habitation, et ceux qui avaient aperçu le comte sortir quel(pu.'fois, allongé au fond d'un landau, le front soucieux, le visage pâle. Il avaient pu se défendre d'une inqiression bizarre.
Ëvidemiuent cet homme n'était pas heureux. Mais quel secret terrible cachait-il en son cœur et quel poignant chagrin courbait ainsi avant l'âge son front encore jeune?...
Lamblin connaissait tous ces détails, et, familier de lougiu.' date avec tous les mystères parisiens, il avait pénétré une [larlie de l'énigme qui s'offrait à sa sagacité.
I,A FILLli DKS CAMELOTS G3
D'ailleurs, par nature, il aimait les énismes 1 et celle-ci avait singulièrement éveillé sa curiosité.
Quand il arriva à l'hôtel, il constata que le désordre qui lui avait été signalé par Gaston durait encore, et. dès qu'il eut fait connaître son nom et sa qualité, toute la domesticité s'empressa de se mettre à sa disposition.
Il voulait voir le comte de Savenay : c'est la comtesse qui le reçut.
Le comte achevait sa toi'ette, il le fit prier de procéder aux premières constatations et de venir le trouver dès qu'il aurait accompli celte première partie de ses fonctions.
Lamblin ne lit aucune objection — la comtesse était là — pour le moment, cela lui sul'li.'^ait.
Et même pour tout dire, il préférait avoir affaire à la jeuue femme, espérant jiien tirer de ses déclarations un meilleur parti que de celles du comte.
La comtesse était toujours exceptionnellement belle. Ces quelques années écoulées ne l'avaient pas changée, et il se dégageait toujours de sa personne un charme allirant. une fascination étrange auxquels on eût cherché vainement à se dérober.
Elle était enveloppée d'une j-obe de chambre de cachemire blanc ipii. sous de larges plis llolfanls, laissait deviner les formes exquises de son corps, et une sorte de mantille couvrait à moitié son beau front et encadrait son visage.
— Vous êtes M. Lamblin, dit-elle, dès que l'agent eût été introduit, et vous venez pour commencer une enquête sur le vol de cette nuit?
Lamblin s'inclina.
— Oui, madame la comtesse, répondil-il. et si vous voulez bien me le permettre...
— Non seuienuMit je vous le permets, mais si vous n'y ^oyez pas d'iuconvéuient. je vous accompagnerai nioi-mèmc : cela m'intéressera.
— Comme madame la comtesse voudra!...
— Eh bien! commencez! Quelle esl la ]iièce que vous désirez \isiler la première'
— Mais, celle où le vol a eu lieu!
— C'est dans le cabinet du comte. Venez!
Ils pénéiréreiit aussilol dans une pièce qui servait de cabinet de travail et ([ui était siliU'C au Imiii des deux sabuis, [irès do l'apparlemeul particidier du comte.
Comme, [lour y arriver, ds Iraversaieul l'un de ces deux salous, Lamblin s'arrêta tout à coup et se penciia vers le panpiel.
— Qu'avez-vous? lit la comtesse étonnée?
— I)li! pres(pie rien. Voyez, il y a là de> .■mpn'iules de pas. ~ Eu ell'el.
64 l.A l'ILLIi DES CAMELOTS
— Le voli'ur a dû passer par ici.
— C'est liicii dinicilc à admcUre. D'où serail-il venu! Par où serail-il entré?...
— Ça, dit Lamblin, c'est ce, que je me propose de lui demander dès ipie je le verrai. Mais nous y reviendrons, car pour le moment...
Sans attendre d'autre objection, il poursuivit sa route et entra dans le raldnet de travail.
On avait laissé celle pièce tians le désordre où elle se trouvait lors do la découverte du vol.
La caisse était fracturée; quelques chaises gisaient à terre; sur le tapis, il y avait encore plusieurs taches de bougie.
Lamblin se livra à un examen sommaire de la serrure et haussa les épaules.
— Un enfant ouvrirait de pareils joujoux, dit-il en faisant jouer la porte à diverses reprises. Toutefois, cela a dû prendre du temps, et je m'étonne...
— De quoi?
— Est-ce que M. le comte ne couche pas dans la chambre conlignë?
— Sans doute I
— 11 est bien invraisemblable qu'il n'ait pas entendu quelque bruit.'... La comtesse remua la tête.
— Oh! cela s'explique facilement, répliqua-t-elle, depuis loni:tenips le comte dort fort mal, et il a l'habilude de prendre chaque soir quelques gouttes d opium.
— Le voleur connaissait donc celte particularité? dit Lamblin, sur un ton un peu nerveux.
— Je l'ignore, répondit la comtesse.
11 y eut un silence.
Lamblin examinait le cabinet, il observait avec soin les empreintes dont le tapis était souillé 1...
— • Les mêmes, ce sont les mêmes, roarmotta-t-il entre les dents.
l'uis il quitta le cabinet, reprit le chemin par le salon, et suivant les empreintes, arriva ainsi jusqu'à la porte de l'appartement de la comtesse où elles s'arrêtaient.
— Il est venu jusqu'ici, dit-il avec un frisson involontaire; regardez, niiidanie, le voleur s'est «rrêté là!...
— Vous avez raison.
— Va vous n'avez rien entendu?
— l'iicti.
— Eh bien! c'est fort heureux pour vous.
— Comment ça?
— Eh! sans doute!... car si vous n\li'/. fail uiine ii';ip|H'ler au secours, le
LA FILLE Di;S CAMKLOTS
Chose ljiz;irri', vo\fz!... cis i'iii|iriiiites part.Mit ihi votre apiiarloment. (P. 06.)
riiiscnilili' iriiiiniil |)as liosilc et le vol se SL>rait ln;l et bien doublé d'un assassinat. — Ah! c'est ellrayantl dit la comtesse en frémissant.
— Remettez-vous, madame, le danger est passé muinleuant, et j'espère <liic le malfaiteur linira bien par se faire prendre.
La comtesse rej,'anla Lnmblin avec surprise.
— Le nialfaileui'! repliipia-l-elle; vous supposez donc qu'il n'y avait (lu'un voleur?
i.iv. ;i. — l'ri'.iiiiK 7A(;i()m:. — i.A iiii.f iii;s cami i.ots. — liD. J. iiortK Kr c'«. i.iv. 9
CG LA l-ILLK iJKS GAMELOi.S
— J'en suis à peu près sûr; je n'ai jusqu'à préseut relevé qu'un seul genre d'empreintes, toujours les mômes, et, ciiose bizarre, voyez!... ces empreintes partent de votre appartement et y reviennent; ce serait à faire croire que le voleur a passé par votre chambre à coucher pour s'introduire dans le salon. Mais vous auriez entendu; ma supposition est inadmissible!... Il faudra donc chercher autre chose, et je n'ai plus qu'à me retirer en vous priant de m'excuser pour le dérangement que je vous ai causé.
— Alors votre enquête est tenninée!...
— Oui. madame la comtesse, et je vais me rendre auprès de M. le comte, qui m'attend...
— Eh bien!... allez, monsieur, et Dieu veuille que vos recherches soient couronnées de succès.
Lamblin salua profondément et gagna l'appartement du comte de Savenay. Comme il s'en approchait, il aperçut le valet de chambre qui venait à sa rencontre envoyé par son maître.
— M. le comte vous attend, dit le valet de chambre.
— Je me rendais chez lui, répondit Lamblin; on ne sait rien de nouveau sur 1':^ vol de cette nuit?
— Non, rien de plus, monsieur.
— Ah çà! vous dormiez donc tous comme des sourds, que vous n'avez rien entendu?...
— Dame, ce n'est pas étonnant... Ils étaient rentrés fort tard.
— Comment! fort tard?... Mais on m'a dit, au contraire, que le comte se couehait de bonne heure?
— Oh! ce n'est pas M. le comte, c'est M"' la comtesse !
— Elle est sortie, cette nuit?
— Oui, monsieur, et Jean, le cocher, m'a dit qu'il n'était rentré qu'à trois heures !
— Trois heures! fit Lamblin en tressaillant; vous êtes sûr de cela?
— Oh! parfaitement, mon.sieur, et si vous A'oulez parler à Jean!...
— C'est inutile, interrompit l'agent d'un ton sec.
— Cependant, il vous dirait...
Lamblin appuya son regard sur les yeux du valet qui en resta tout interdit...
— Écoute, dit-il alors à voix rapide et nerveuse, tu ne m'as rien dit, enie.nils-tu? J'ignore à quelle heure la comtesse est rentrée, et si, par hasard, Jean le cocher demandait à me parler, tu lui diras que j'en sais assez long et que je ne veux pas fourrer mon nez dans tous les cancans de valeis curieux et bavards. Sur ce, n'en parlons plus, et bien des choses chez loi !...
Puis il conlinuua d'avancer.
— Ainsi, elleina menti, se dil-ii... l'iMirqimi .' l),iii> ijnei intérêt? Que
se passe-l-il donc ici? Lamblin, mou ami, il n'est que temps d'ouvrir l'œil.
C'est sur cette impression nouvelle qu'il fut introduit chez le comte.
Ce dernier l'attendait, assis près de la fenêtre ouverte, le coude appuyé sur le bras du fauteuil, la tête dans la main.
11 paraissait abattu, énervé; son regard était comme éteint.
11 r<Mint à lui en entendant annoncer Lamblin.
— C'est vous, monsieur? dit-iJ avec un geste qui l'invitait à avancer ; j'avais lutte de vous voir; on vous a dit, n'est-ce pas, ce qui s'est passé ici cette nuiti
— Oui. monsieur le comte.
— Un vol accompli avec une audace sans exemple, dans un hôtel où six domestiques nous entourent !
— En l'ITet !
— \ous ètes-vous rendu compte de la façon dont les choses ont pu se passer.* — Quel est le résultat de vos investigations?
Lamblin remua lentement le front.
— Mon Dieu, dit-il à voix presque timide, jusqu'à présent, je ne me suis encore livré qu'à une enquête sommaire!...
— Et vous n'avez relevé aucun indice de nature à vous éclairer?
— Je n'ai rien vu qui m'ait particulièrement frappé.
— Est-ce possible?
— Mais je ne désespère pas Je faire bientôt la lumière sur toutes les obscurités, et à ma première visite...
Le comte fii un geste de vive contrariété, qui, si rapide qu'il fût. n'échappa point à l'agent.
Il ne s'en émut pas. ^
— .le sais, monsieur le comte, poursuivit-il, que vous vous attendiez à une solution plus prompte.
— Vous avez raison, monsieur; on m'avait assuré que j'avais atïa ire h un ■iLj;ent habile.
— On m'a dit quelquefois que je l'étais.
— Et cependant, c'est là tout ce que vous avez découvert, dit le comte en rontcnant mal son impatience.
Lamblin s'inclina humblement.
— Pardon, monsieur le comte, répondit-il, je no vous ai pas encore tout -lit.
— .Ui!
— Et si \ous voulez bien me peruii'Hre de vous adresser quelijues
qilcslioMs!...
— .\ quel propo.- .' .
— \'iM|v aile/, voir!
68 L.\ l'ILLIO Ui:S CAMKLOTS
— Eh bien!... faites, monsieur, interrogez-moi, et je vous promets devous répondre comme il convient.
En même temps, il lui indiqua un siège sur lequel l'agent prit place; il poursuivit aussitôt :
— Vous recevez quelquefois, monsieur le comte, dit-il.
— Rarement, répondit M. deSavenay.
— Enfin, vous recevez; et je désirerais savoir si, parmi les jeunes gens qui viennent à vos fêtes, il en est que, par hasard, vous ne connaissiez pas: vous savez, à Paris, cela arrive ; et un maître de maison accueille souvent des personnes qui se présentent, sous des références banales.
— Soupçonnez-vous donc quelqu'un? dit le comte avec un éclair dans les yeux.
^ Nous n'en sommes pas encore là? répondit Lamblin.
— Autant qu'il m'est possible d'affirmer, il me semble que tous les jeunes gens qui viennent ici sont des plus honorables !
-^ Et parmi eux pas de joueurs, que vous sachiez... pas de fous ruinés, ou sur le point de l'être?...
— Non.
— • Enfin, personne sur le compte de qui vous seriez porté à formuler un soupçon?
Le comte fit un geste négatif.
— Personne, répondit-il.
Lamblin s'inclina.
— Soit, dit-il, passons à un autre ordre d'idées. Il s'agit d'une question plus délicate, que mon devoir m'oblige àvous adresser, et que, si elle vous déplaît, vous arrêterez d'un signe sur mes lèvres.
— De quoi s'agit-il? interrogea le comte.
— Je vais vous le dire, répondit l'agent.
Et, après un court silence, il reprit :
— La profession que j'exerce, monsieur le comte, a des périls sans nombre que le vulgaire ne soupçonne pas et dont il ne nous sait pas toujours un gré suffisant. Affronter la haine d'un criminel ouïe poignard d'un assassin, c'est chose ordinaire et qui n'a que son danger classé et prévu; il n'est pas un de nous qui n'ait, dans le cours de sa carrière, joué ainsi cent fois sa vie, et cela n'empêche aucun de nous de conlinucr. Mais il est d'autres périls bien plus à redouter et contre lesquels nous restons la plupart du Icmps sans défense et sans appui.
— De quels périls entendez-vous parler? dit le comlc, surpris de ces
paroles.
— Ce sont ceux-là mêmes auxquels nous sommes exposés quand nous opérons dans un monde élevé où nous nous heurtons à des susceptibilités qui, pour si respectables qu'on les trouve, n'en constituent pas moins un obstacle quelquefois insurmontable à l'action de la police, et, par conséquent, à la découverte du
coupable.
— Je ne comprends pas bien.
— Vous allez me comprendre. Puis-je poursuivre?
— Mais je l'exige !
— Du reste, ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de le déclarer, si quelque chose vous déplaisait dans mes paroles ou dans mon altitude, un simple signe de votre part sulfirait et je m'arrêterais immédiatement.
— Parlez, parlez!...
— Je poursuis donc. Vous êtes marié, monsieur le comte, marié à une jeune femme charmante qui, naturellement, est entourée d'hommages. Elle aime le luxe, les fêtes, le plaisir, et il n'est pas malséant de penser que, parmi les jeunes gens qui lui font la cour, il s'en soit trouvé un qu elle ait plus particulièrement remarqué, et dont, dans ce cas, les assiduités vous aient quelquefois frappé.
— Mais, monsieur...
— Faut-il que je m'arrête?
— Non, continuez.
— Vous n'avez pas répondu?
— Eh ! qu'ai-je à répondre, sinon que la comtesse n'a jamais donné prise aux soupçons de la malveillance; et qu'aucun des jeunes gens que nous recevons ne m'a paru être, de sa part, l'objet d'une faveur spéciale. La comtesse est jeune et fort belle, elle peut être coquette, mais...
— Et vous n'avez jamais remaniué qu'elle lut parfois soucieuse, préoccupée,
inquiète?...
— Mais que supposez- vous donc? interrompit vivement le comte...
En parlant de la sorte, une lueur fulgurante avait traversé son regard, pendant qu'un nuage assombrissait son front.
— Je ne suppose rien encore, répondit Lamblin; seulement, je cherche à m'éclairer. Nos fonctions nous mettent à même de bien observer souvent ce qui se passe dans les ménages en apparence les plus unis, et j'ai constaté plus d'une fois, dans ces derniers tenq)s, qu'une jeune femme prise de la folie du luxe s'éUiit volée elle-même pour satisfaire des fantaisies de luxe qu'elle n'osait avouer à son
niiui.
— Ce n'est pas ici le cas, répliqua le comte de Savenay avec un accenl prestpie sévère.
— J'tMi suis convaincu, répondit l'agent.
— Je n'ai jamais rien refusé à M"" la comtesse, elle ne m'a rim demandé encore, que je n'aie élé heureux de lui donner.
Lamblin approuva d'un signe de tête.
— Cela suffit, dit-il, el maintenant je suis fixé; c'est une autre piste qu'il faudra chercher !
Il se leva, et, comme il se disposait à s'éloigner, il fut éloinié du regard dont l'enveloppait le comte.
Quelque chose d'extraordinaire se passait évidemment dans l'esprit de ce dernier; son œil était ardent et fixe, sa lèvre pâle avait des contractions fébriles, ses ongles se crispaient sur le velours du fauteuil.
— Alors, dit-il d'un ton saccadé et nerveux comme s'il eût parlé malgré lui, vous allez vous retirer?
— Oui, monsieur le comte.
— Sans avoir rien découvert?
— Ou fort peu de chose.
— Vraiment!
— Et à moins que M. le comte n'ait, de son côté, quelque communication à me faire qui soit de nature à nous signaler une nouvelle voie à suivre, j'avoue...
Le comte saisit brusquement le bras de l'agent.
— Eh bien!... oui, dit-il avec un sourire amer!... oui, monsieur!... Car moi aussi j'ai fait une enquête, moi aussi j'ai relevé tout ce qui me semblait devoir aider à vos recherches, et j'ai vu une chose effrayante, monsieur, une chose qui vous a échappé et qu'il faut bien cependant que vous sachiez.
^ Qu'est-ce donc? fît Lamblin, au comble de la surprise.
— Venez, venez, monsieur, suivez-moi et vous verrez.
Et, entraînant Lamblin, il arriva aùisi à la pièce qui précédait la chambre à coucher de la comtesse.
Puis, se baissant sur le parquet, la lèvre torve, la pâleur au front, il indiqua d'un geste violent les empreintes que Lamblin avait déjà remarquées lui-même.
— Regardez, dit-il en même temps, d'une voix qui s'étranglait dans la gorge.
Lamblin frissonna.
Quelle pensée était donc venue au comte, et quelle impression terrible avaitil reçue de l'examen de ces empreintes?
— Sur votre honneur, reprit aussitôt le comte, d'un accent presque solennel , sur votre vie même, monsieur, vous me jurez de no jamais répéter ce que je vais vous dire?...
— Ah! je vous le promets!...
LA lll.l,!-; UES CAMELOTS
— Eh bien! regardez, monsieur! et dites-moi ce riiii vous frappe dans ces empreintes.
Lamblin avait déjà vu ce que lui montrait le comte; mais il entrait dans son plan de ne rien dévoiler encore de ce qu'il croyait savoir.
— Ces empreintes, répondit-il simplement, je les avais déjà observées!...
— Sans y rien trouver d'extraordinaire?
— Dame!
Le comte eut un rire sec qui sonna faux.
— Ah ! il faut être aveugle cependant, poursuivit-il, aveugle ou fou! Mais voyez donc!... Toutes ces empreintes partent de cette porte et y reviennent... et le voleur a dû, pour pénétrer dans cet appartement, passer par la chambre de la comtesse... aussi manifestement qu'il a dû prendre le même chemin pour eu sortir... N'est-ce pas clair? Nierez-vous l'évidence?
— Je m'en garderais bien, monsieur le comte, etj'avais déjà fait moi-même celte observation!...
— Et vous ne m'en avez rien dit?
— C'est que je l'ai cru inutile!...
— Cette chambre est cependant celle de la comtesse, monsieur! — ■ Sans doute!...
— Et il faudrait admeltro...?
Lamblin ébaucha un mouvement de protestation.
— 11 ne faut admettre rien autre chose que la vérité, monsieur le comte ; or. il est acquis que le vol s'est accompli entre une heure et deux, et à ce moment-là la chambre était inhabitée, puisque JI""" de Savenay n'est rentrée à l'hôtel que vers trois heures du matin. Le voleur a donc pu passer par cette chambre sans danger pour lui; surtout sans danger pour M"" la comtesse.
— Mais comment s'est-il iulioïkiil dans cette chambre, par quelle issm; a-t-il pu se retirer?
— N'approfondissons pas cette partie de renquète, monsieur le comte. du moins pour le moment!... Je n'ai rien dit à M"" la comtesse. Gardons pour nous les leniai-ques que nous avons faites et laissez-moi le soin de faire la lumière sur tout cela!...
— Oh! je vous reverrai I
— Demain, monsieur le comte; j'espère que M°" la comtesse sera absente. J'épierai le moment où elle sortira, et alors nous pourrons nous livrer à une lecherche plus utile en examinant la chambre par laquelle notre homme [larail avoir passé.
— Et vous vonlrz tpie la comtesse igmii'c...
— J'y lii'iis al)soliiMii'ril, à moins ipie vous n'y voyiez queli[ue incouM'uient.
— Je n'en vois aucun.
— Tant mieux!... Les femmes, voyez-vous, monsieur le comte, sont naturellement curieuses et par conséquent indiscrètes. Les secrets le plus sûrement gardés sont ceux que l'on ne confie à personne.
11 allait saluer sur ces mots et gagner la porte, quand une belle jeune fille traversa l'un des salons.
— C'est M"° Chrisiiane, sans doute? dit-il, en la regardant avec intérêt.
— Oui; monsieur, répondit le comte, la illlc de M. Brémont, le premier mari de la comtesse.
— Ne m'a-t-on pas dit qu'elle devait épouser le fds de M. Ménager?...
— En effet.
Lamblin se prit à sourire.
— Je n'ai pas besoin d'ajouter, dit-il, que la recommandation de discrétion s'applique également à M"° Chrisiiane!... Elle est si jeune!... 1! est inutile qu'elle soit initiée à nos mystères de police.
— Mais je vous verrai demain?
— Oui, monsieur le comte ; et d'ici là soyez assuré que je ne perdrai pas mon temps.
Et il s'éloigna.
L'habile policier n'était pas mécontent de lui ; l'affaire commençait à s'éclaircir, et, comme il l'eût dit lui-même, l'enfant se présentait bien. Les points de repère ne manquaient pas; les documents abondaient. 11 fallait maintenant les mettre en ordre et les coordonner.
Il lui était venu d'ailleurs, depuis quelques moments, une idée qui le tourmentait. C'était un document important à ajouter à ceux qu'il possédait déjà, et il ne voulut pas remettre à se le procurer.
Dès qu'il eut mis le pied sur le quai, il lit donc quelques tours le long de l'hôtel, en en prenant pour ainsi dire la topographie exacte.
Mais, ce qui attira surtout son attention, ce fut la maison située immédiatement contre l'hôtel du comte, une maison de belle apparence, avec une porte cochère de cbéne massif, avec doubles fenêtres au premier étage, et qui, selon toute vraisemblance, devait être habitée bourgeoisement.
Lamblin s'orienta en faisant appel à ses souvenirs sur la disposition intérieure de l'hôtel de Savenay, et, après s'être bien fixé sur ce qu'il allait faire, il sonna à la porte de la maison bourgeoise, en franchit le seuil et se dirigea vers la loge.
La concierge était assise dans un bon fauteuil en velours d'Utrecht ; elle lisait un journal et paraissait absorbée dans la lecture du feuilleton.
Cependant, elle daigna interrompre sa lecture et leva les yeux sur Lamblin.
— Que demandez-vous? fit-elle d'un ton peu invitant.
— Personne, répondit Lamblin en souriant; seulement on m'avait dit
A ce iiiMiM.-nl, il I"
«Iii'il y avait j)ciil-(Hi't! ici quelque appartement à louer... et je suis venu...
— Ksl-ce pour vous? interrogea encore la concierge.
Ca, ca ne serait pas à faire! Non! r'estpourM. ie uianiuis de liautc-
Icuille.
— Kl qu'est-ce qu'il lui fa udrait?...
— Paine !... votre premier probablement !
LIT. 10. — l'UlIllK /ACCONE. — lA Kll I t DKS CAMEU'IS. — *D. J. DOll F F.T C''. I.IV. 10
— A-t-il des enfants?
— >'on.
— Est-il marié?
— Pas dai'anlage.
— Nous n'arons rien de vacant.
— Je le regrette.
— Seulement le premier va le devenir.
— Bientôt?
— Probablement.
— • Et pourrait-on le voir?
La concierge lit un mouvement de dignité offensée.
— Pour ce qui est de ça, dit-elle, faudra repasser. D'abord, je n'ai pas les clés. Mais dans quelques jours j'aurai vu le locataire, et s'il m'y autorise...
— Cela me suffit, je reviendrai. Votre locataire n'habite donc pas Paris?
— Quelquefois!
— Qu'est-ce qu'il fait?
— 11 ne me l'a pas dit.
— Enfin, comment s'appelle-t-il?
Lamhlin allait trop loin. La concierge lui jeta un regard soupçonneux.
— Eh bien! répliqua-t-elle, qu'est-ce que ça vous fait qu'il s'appelle Joseph: ou Antoine? Si c'est pour me tirer les vers du nez que tous êtes venu, vous ne vous êtes pas levé assez matin! Je vous ai dit tout ce que j'avais à vous dire.
Lamblin n'insista pas; il vit bien qu'il^'obtiendrait rien de plus, et, ayant salué fort civilement, il gagna le quai et prit la direction de la préfecture.
Mais il n'eut pas fait vingt pas, qu'il s'arrêta et tressaillit.
Un homme qui se tenait blotti contre une porte cochére voisine avait détalé avec vivacité et venait de disparaître au tournant de la première rue.
Cela s'était fait si rapidement qu'il n'avait pas eu le temps de le voir.
— Oh! oh! dit-il, il paraît que l'on m'a filé. Je ne suis pas fâché de le savoir. C'est donc que je brûle, si l'on s'inquiète de la sorte. Allons! allons! faudra soigner ça !
En ce moment, un coup de silllet retentit à une faible distance, et quelques secondes après un même sifflet répondit au premier signal.
— C'est bon, c'est bon!... fit Lamblin; on n'est pas sourd, que diable! et l'on sait ce que sil'ller veut dire. Nous nous reverrons, les petits agneaux, et pas plus tard que ce soir on reviendra rôder par ici.
Puis, il prit l'allure accélérée et continua sa roule d'un pas résolu.
Î,A FILLK DKS CAMELOTS
Caminade avait passé la journée en compagnie de Gaston, et ils avaient causé de tout un peu; mais Caminade, qui était plus préoccupé de Nicette qu'il ne le croyait lui-même, Caminade parla surtout de la jolie enfant, sur le compte de laquelle il n'eut pas de peine, d'ailleurs, à éveiller les sympathies de son ami.
Et après que (Caminade eut raconté à Gaston son aventure dans tous ses détails :
— Tout cela est fort bien, conclut le jeune homme, et je veus admettre qu'elle est digne de l'intérêt que tu lui portes, mais quel est ton projet et que <-omptes-lu faire?,
— Je n'en sais rien, répondit Caminade.
— Elle est jolie ! trop jolie... pour passer une seconde nuil près de toi sans ■danger.
— Eh! c'est bien pour cela que je demande que tu viennes à mon aide.
— Comment?
— Tu connais bien du monde, et dans tes relations...
— Je ne dis pas non... seulement on voudra des références, et celles que peut offrir M"° Nicette ne sont pas faites pour inspirer la confiance. Sais-tu d'où cllesort. ce qu'elle a fait, ce dont elle est capable?
— Je ne sais absolument rien; mais ce n'est pas une raison pour refuser de ti;uler quelque chose... .Nous pouvons la sauver peut-être; tandis que. si nous l'abandonnons, elle sera infailliblement perdue.
— C'est vrai!
— Moi, vois-tu, continua Caminade, sur un Ion presque niéiancolique. je l'onnais ça, et quoique jeune j'en ai vu bien d'autres qui ont dégringolé pour les uiêmes causes. Je ne suis pas né sur les marches d'un trône! J'ai crevé la rnisère moi aussi. Celle vie-là, ça vieillit vile, cl j(> me suis demandé ce que je serais devenu, et dans quelle sentine je me déballrais aujourd'hui, si je n'avais pas un jour rencontré sur ma route le comte de Savenay, qui s'est intéressé à moi, et iri'a relire de la bouc où je commençais à patauger, .\ussi je me suis juré d'être hon. à mon tour, pour les autres comme on l'a été i)our moi, et c'est pourquoi je suis résolu à sauver la pauvre Nicelle, si je le puis, sans avoii' à me reprocher do lui avoirrien demandé pour cela!
Gaston serra bi main du jeune arlisle avec une certaine pointe d'émotion.
— C'est très bien, dit-il, et tu peux êlre assuré que je t'aiderai de toutes mes forces; mais auparavant il me semble nécessaire que nous oblenipns quelques renseignem(>nls sur elle.
— Comme tu voudras, pourvu que çii ne traîne pas.
— Je te promets que demain ce sera fait.
^ Demain!... Enfin, soit, je compte sur foi.
— Je serai exact.
Le soir venait; les deux, amis se quittèrent, et Caminade reprit à pied le chemin de la rue Geoiïroy-Lasnior. ..
Il était fort perplexe.
Gaston ne devant revenir que le lendemain, il avait encore une nuit ii passer dans la mansarde, en tête à tête avec Nicette !
Et, il trouvait l'enfant bien jolie!
Il voyait toujours ses beaux yeux profonds et doux, son sourire im liant sous ses lèvres humides et sensuelles.
Il n'aurait eu qu'à dire un mot!... il le sentait, toute sa chair frissonnait à cette pensée.
Le matin, par hasard, il avait, dans un baiser qui voulait être chaste, rencontré les lèvres de l'enfant, et celle-ci était devenue toute pâle.
Le souvenir de ce baiser le brûlait encore !
Il avait le feu dans les veines, un voile devant les yeux. Comment allail-il passer cette nuit qui approchait?
Tout en récapitulant ses impressions multiples, il était arrivé à l'hôtel.
Machinalement, il monta l'escalier et arriva de la sorte au palier du cmquième.
Il allait frapper ; mais Nicette l'attendait; elle avait reconnu son pas; elle vmt ouvrir.
— Ah! c'est vous! Je ne me trompais pas, dit-elle avec un franc et gai sourire; votre ami vous a donc lâche.
— C'est, en effet, lui qui m'a retenu, répondit Caminade; est-ce que tu est restée seule ici toute la journée?
— Sans doute.
— Tu n'es pas sortie?
— Et où voulez-vous que j'aille?
— Je ne sais pas. Tu as dû t'ennuyer.
— Mais non.
— Qu'as-tu fait?
Nicette indiqua de la main la malle ouverte toute pleine de journaux.
— J'ai lu tout ça, dit-elle, tout, depuis le premier jusqu'au dernier; et si vous saviez avec quel plaisir je voyais votre nom imprimé et les éloges dont on l'accompagnait! Ah ! il paraît que vous avez bien du talent!
■ — Du moins, ils le disent! répartit modesl(!ment Caminade.
— Ce doit être vrai.
— Probablement.
— Et savez-voiis le désir qui me prenait en lisant tout ça?
— Lequel?
- — Comme je voudrais vous voir!
Cammade se prit à rire.
— Ça!... répliqua-t-il , ce ne sera pas de sitùt.
— Pourquoi?
— Eh! parce que je suis engagé à Bordeaux, pour la prochaine saison, et qu'avant que je sois appelé ù Paris, à l'Opéra ou à l'Opéra-Comique, tu boiras pas mal d'eau de la Dhuys ou de la Vanne.
L'enfant enveloppa Caminade d'un regard troublé.
— Quoi! vous allez partir? dit-elle vivement.
— Parbleu!
— Bientôt?
— Dans un mois, six semaines, je ne sais pas encore au juste.
— Je n'y pensais pas.
— Dame... c'est la vie. ça. pour tous les débutants. ■ — Quel âge avcz-vous donc?
— Vingt-deux ans.
— Vous êtes fort, grand, enlin vous avez l'air d'un h-^mme. Je vous aurais donné vingt-huit ans.
— A vingt-huit ans, je serai arrivé, ou il faudra en rabattre.
— Et d'ici là?
— D'ici là, mon enfant, je me balladerai de Marseille à Toulouse, de Bordeaux à Lyon, et je ne viendrai plus que de loin en loin à Paris pour nio retremper.
Nicette ne répondit pas; elle avait baissé les yeux; sou sein se gonllait avec effort; à un moment même, Caminade vit une larme qui tremblait au bord de ses paupières.
— Eh bien! eh bii'ul dil-il, d'une voix un peu brusque, comme s'il eu' voulu échapper à sa propre éninliou. Qu'est-ce que c'est? Voilà que nous pleurons; qu'as-tu donc?
Je n'ai rien.
— Cependant.
— Je pensais à votre départ, et je sens bien que cela me fera beaucoup do chagrin de ne plus vous voir.
— Et à moi donc! chère pdile ; mais lu couipremls, il n'y a pas moyen d"y échapper; sculcmenl, sois tranquille, j'ai pensé à toi.
— Vraiment!
— Oui. Gaston a beaucoup de vclalions, il est très débrouillard, il n'est pas ■possible qu'il ne te trouve pas quelque chose.
— Quoi donc?
— Je ne sais pas ! mais ça vaudra toujours mieux que ce que nous faisons ; voyons! tu n'as pas envie, n'est-ce pas, de retourner chez tes parents?
— Oh! non! non! Jamais.
— D'un autre côté, nous ne pouvons pas vivre comme ça tout le temps.
— Sans doute.
— Alors, il n'y a qu'un parti à prendre.
— Je ferai ce que vous voudrez.
— Et si lu continues d'être comme maintenant douce et soumise, w demandant qu'à gagner ta vie honnêtement, je ne t'abandonnerai jamais, foi de Caminade !
L'enfant ne répondit pas; mais elle alla cacher sa tète sur la poitrine du jeune artiste.
— Ah! vous êtes bon. dit-clléd'un accent pénétré, et si vous saviez comme je A'ous aime!...
Caminade se prit à frissonner dans tout son être. Celait la seconde fois que •ce corps charmant et jeune s'abandonnait à lui, et une sensation aiguë lui monta à la tête.
Il avait vingt-deux ans, après tout, et ^'icette était bien la ])lus ravissaalc grisette dont on pût désirer la pos.session.
Et puis!...
Cette enfant qu"il voulait respecter, savait-il d'où elle venait, par quelle:; promiscuités indignes elle avait peut-être passé? Un instinct secret lui disait qu'il' avait rencontré là une exception. Tout est possible! Mais qui le lui garantissait? Et si ce n'était pas vrai, quel rôle absurde ne prenait-il pas : même aux yeux de !a nouvelle Goiialeuse?
D'ailleurs, elle était dans ses bras, soumise et rougissante, et il sentait son cœur battre follement contre sa poitrine. . . Est-ce qu elle réfléchissait, elle ; est-ce qu'elle ne s'abandonnait pas corps et âme à ce grand garçon qu'elle aimai,t?
Pourtant, à travers le trouble intense qu'éprouvait Caminade, un remords se fit jour, et il se dégagea presque violemment de l'étreinte de la jeune fdle.
Il était trop jeune encore pour ne pas être honnête.
Dans la vie qu'il avait menée jusqu'alors, il n'avait jamais eu que des amours de rencontre, relations passagères où le coeur est rarement de la parlie, où l'on se donne et se reprend avec une liberté pour ainsi dire convenue ■d'avance.
Mais ici, c'était bien difTércnf.
11 comprenait qu'il s'engageait sur une pente dangereuse; queferail-il après
de cette eufanl? Il fallait partir, commencer une vie nomade, sans savoir oîi iL s'arrêterait... Que deviendrait Nicette quand il ne serait plus là? Quels embarras cette liaison ne metlrait-cllc pas dans sa vie?
Dans l'intérêt de son avenir, il lui était commandé d'être prudent
II secoua donc la tète avec force et recula de deux pas.
— Chère enfant, dit-il d'une voi.'c où vibrait un reste d'émotion, moi aussi je t'aime bien, et je veux, que tu n'aies pas à te repentir de m'avoir nn jouirencontré sur ton chemin. Aussi, avant de quitter Paris, sois tranquille, j'aurai assuré ton sort.
Et comme, en disant ces mois, il faisait mine de se retirer, l'enfant le regarda avec un profond ctonnenient.
- — Esl-ce que vous sortez? interrogea-t-elle.
— Oui. je sors, répondit Caminade : il faut que je voie Lenghnné.
— Mais vous ne rentrerez pas tard?
— Je ne pense pas. Cependant, on ne peut pas savoir... Couche-foi toujours; et si tu as peur, eh bieni ferme la porte à clef^
Nicelte ne répondit pas: un voik de tristesse se répandit sur son front et. elle s'assit, soucieu.se et résignée, pemlant que Caminade s'éloignait.
Le jeune baryton avait parlé de Lenglumé pour la forme, il n'avait aucun rendez-vous avec l'humble choriste, et ne pensait guère à l'aller trouv(>r.
Mais le hasard voulut que, justement, comme il mettait le pied dans la rue il renleiidit à quelque distance, fredonnant de sa voix de basse un vieil air d opéra comique :
Du cuuragcl A l'ouvrage, Les amis sont toujours lu.
Cauiinadi- l'eut liientnt rejoint.
C'était uni' distraction: autant celle-là qu'une autre.
D'ailleurs, il avait un faible pour Leu-'lumé; il savaitqu'il en était adoré: et s'il ne s'était pas aperçu que Séraphita avait un fort béguin pour hii-iui'inr. il eût plus volontiers fréquenté le choriste.
— Ah! ahl dit- il, dès (|u'ii l'eut rejoint, c'est le Muron t\\u' lu nous chantes là?
— Ciiuiuie tu dis. ré[(ondit Leui^lumé; et c'est joliment eu silualion, je nele (lis que ra.
— .\u faiti c'est \rai, tu as élé maçon, à ce (lu'on m'a as.^uré.
— On ne l'a pas trompé.
— El où vas-lu de ro pas?
— Ça, c'est toute une alïairc, un drame plutôt! Vois-tu, mon petit, il y en a qui prétendent que les poèmes d'opéra comique sont des inventions plus on moins Araiseniblables qui poussent dans l'esprit des faiseurs de paroles et dans lesquelles il n'y a pas un mot de vérité... Eh bien, ceux-là se fourrent le doigt dans l'œil... j'en suis une preuve vivante; car celui qui te parle à cette heure, ce n'est plus le chef d'attaque des chœurs au Grand-Théâtre de Bordeaux : c'est tout simplement l'ex-maron de la rue des Trois-Frères, à Montmartre.
— Quelle plaisanterie?
— Je n'ai jamais parlé plus sérieusement.
— Alors, c'est un mystère?
— C'en est un !
— Eh bien, je les adore, moi; tu vas me raconter celui-là ! Ça va-t-il?
— Ça va! Offre-moi un cigare; allons jusqu'à la rue Saint-Antoine, et, une fois là, je te confierai le singulier secret que je porte depuis pas mal de temps!...
Gaminade était disposé à rire un peu aux dépens de son ami; mais. en entendant l'accent sincère avec lequel il lui parlait, il devint tout à coup attentif, s'apprétant à écouter avec intérêt la confidence qui allait lui être faite.
Mais un fait inattendu qui se produisit alors vint retarder, pour quelques instants du moins, la confidence première.
A ce moment, il pouvait être minuit et demi.
Les deux amis s'étaient engagés sur le quai des Gélestins et avaient gagné le pont Marie qui relie la rue des Nonnains-d'Hyères à l'ile Saint-Louis.
Lenglumé était devenu tout à fait sérieux et semblait attendre quelque chose.
Caminade voulut échanger quelques mots; mais il lui imposa silence.
— Non! tais-toi! interrompit Lenglumé, voici le moment, plus un mot, plus un geste... Attends et écoute.
La nuit était sombre, les quais déserfs, la physionomie du quartier à cette heure n'avait vraiment rien de rassurant.
Tout à coup, une heure sonna à l'église la plus voisine, et Lenglumé se prit à tressaillir, en poussant un cri de satisfaction.
— Qu'as-tu donc? interrompit Caminade.
— N'as-tu pas entendu? répondit le choriste, une heure!... Et le même timbre!... Voilà le pont Marie: maintenant je suis sûr de mon affaire, en faisant une cinquantaine de pas à gauche, nous n'en serons pas loin.
Us tournèrent donc à gauche par le quai d'Anjou, et quelques minutes plus lard ils s'arrêtèrent devant un hôtel qui, au premier aspect, attira leurs regards par une singulière fascination.
C'était le même hôtel, dont, le malin, Lamblin avait pendant quelques secondes entretenu la concierge.
Nous soMiTiies trois!... Nous avons chacun un alji>j/ciii: (\'. 85.)
IMKimB ZACCONK. — I.A PM.I.K OKS CAMRI.OrS. — lit>. J. HOUFK CT C".
Lenglumé en longea les murs, sonda de Fœil les hautes fenêtres du premier étage, et resta quelque temps muet et absorbé.
— Eh bien, dit Caminade en lui frappant sur l'épaule, est-ce que tu es sorti?
— Non, non, seulement je vais te dire.
— Quoi? Est-ce de ton histoire qu'il s'agit?
— Oui.
• — Eh bien! m'est avis que l'endroit ne me semble guère favorable; relirons-nous, c'est plus prudent, d'autant plus... tiens, regarde.
Et il indiqua d'un geste rapide une ombre qui venait de se dégager de l'obscurité d'une porto voisine et passait rapide à quelques pas d'eux.
Caminade demeura comme pétrifié.
Un coup d'ceil lui avait suffi.
Cette ombre qui sortait de l'hôtel par une petite porte ouvrant sur le jardin, il l'avait reconnue tout de suite. C'était Nicette!...
Nicettc, à cette heure, dans ces parages, était-ce possible?
Il secoua éncrgiquement le front pour rappeler ses esprits... et il se disposait à se précipiter en avant, quand une main s'appuya sur son épaule et le retint.
11 se retourna avec un frisson.
— Qui êtes-vous? Que voulez-vous? interrogea-t-il en faisant un écart pour se mettre sur la défensive.
— Ami! répondit l'inconnu, car, si je ne m'abuse, c'est bien maître Caminade, l'orgueil de Bordeaux, que j'ai l'honneur de saluer!
Caminade eut un geste étonné.
— M. Lamblin! s'écria-t-il.
— Lui-même, répondit l'agent, et je suis arrivé au beau moment pour jouir de votre surprise.
— Que voulez-vous dire?
— Eh bien !... et la petite, qui s'est sauvée comme si elle avait le feu à ses jupes?
— Nicette? C'éUiit bien elle, n'est-ce pas?
— Parbleu! Mais vous la filiez donc?...
— Moi!...
— Dame!... je ne suppose pas que vous vous balladiez sur les quais, à cette heure, pour rendre visite à M. le comte de Savenay?
— Sommes-nous près de son hôtel?...
— Il est (levant vous.
Caminade fit un mouvement.
— Au fait! vous avez raison, dit-il. MaiiUfiiaiU, je me l'cconnais. C'est cet animal de Lenglumé qui m'a troublé avec ses histoires !
— Quelles histoires? fit Lamblin en adressant un vif rejprd au choriste. Ce dernier remua la tête.
— Eh! ce seraittrop long, répondit-il, et puis... ou ne peut pas comme ça... dans la rue...
— Qu'à cela ne tienne, repartit l'agent, je vous conduirai dans un caboulot des environs, où nous pourrons causer à notre aise et prendre quelques boissons agréables que je me ferai un plaisir de vous offrir.
A cette proposition, Lenglumé fut pris d'une toux involontaire.
— Au fait! dit-il en s'adressant à Caminadc, tu n'es pas pressé, n'est-ce pas?
— Je ferai ce que tu voudras.
— Eh bien, acceptons l'offre de monsieur, et je crois qu il y a peut-être quekjue intérêt à lui conter mon aventure.
Lamblin prit donc les devants, et peu après, suivi de ses deux compagnons, il s'arrêtait au seuil d'un caboulot borgne, situé sur les confins de l'île Saint-Louis.
La porte était solidement fermée ; Lamblin y frappa, pour la forme, plusieurs coups méthodiquement espacés à la manière d'un signal ; puis, voyant qu'on n'ouvrait pas tout de suite, il fit le tour de la maison, gagna une porte bâtarde donnant sur une ruelle infecte, et introduisit dans la serrure une clef qu'il venait de tirer de son pardessus.
— Suivez-moi, dit-il alors.
Et il entra dans une cour, au fond de laquelle s élevait un bâtiment d'aspect sinistre.
Caminade et Lenglumé firent un même "este d'instinctive horreur.
C'était lugubre.
Un quinquet fumeux jetait une clarté douteuse dans cette cour, et de rouges rayons, falotants et incertains, en laissaient les coins dans l'ombre la plus [)rofonde.
A droite et à gauche, on distinguait vaguement la silhouette de quelques appentis, qui s'étaient presque eflondrés sous la double action de la pluie et de l'humidité visqueuse... Le sol en était éternellement détrempé; le pied y glissait dans une boue infecte, et les deux fenêtres basses de l'habitation du fond, voilées de cotonnade, avaient l'air de deux yeux rouges qui vous regardaient silencieux et farouches.
Et ce qui ajoutait encore à l'iiorreur d'un pareil tableau, c'était le bruit sourd cl continu de la Seine, qui coulait à deux pas, et où l'on eût cru parfois percevoir, confusément, la plainte dolente de quelque noyé.
Cela donnait le frisson.
Caminade essaya de regarder Lenglumé, histoire de se relever le moral en se sentant les coudes; mais, pour parler comme celui-ci, le choriste n'en menait pas large, en ce moment.
Lamblin. qui avait déjà pris de l'avance, revint sur ses pas.
— Ah! ah! dit-il avec une pointe d'ironie, ça vous fait de l'effet?
— Dame! fit Caminade^ qui n'était pas poltron. ■ — Avançons toujours.
— Quel coupe-gorge, mes enfants!
— Oui. la nuit, repartit Lamblin, ça a un peu cet air-h'i. Si vous y veniez seul, je ne dis pas; mais avec moi...
— Vous croyez donc que les clients d'un pareil établissement se généraient pour vous refroidir?
— Je ne pense pas...
— Eh bien?
— Mais nous sommes trois!... Nousavons chacun \maboyeur — il montra 5on revolver — et avec ces petits engins nous n'avons rien à craindre.
— Alors, nous allons entrer...
— Entrons.
Lamblin avait poussé la porte sans bruit; ils pénétrèrent aussitôt dans un •cabinet de dimension exiguë, dont une porte vitrée donnait accès sur une seconde salle beaucoup plus vaste, ouvrant sur la rue, et où il y avait à cette heure avancée une société peu nombreuse, mais, en apparence du moins, fort mal choisie.
Caminade s'étonnait que Lamblin entrât aussi facilement dans un bouge qui ne devait être hanté que par les pires ennemis de la police.
— Tout s'explique, répondit l'agent; le maître de cet établissement est un de nos mdicatetirs les plus dévoués, et il nous a rendu déjà pas mal de services ; quant à nous, nous fermons les yeux, sur les infractions dont il se rend coupable, soit en veillant toute la nuit, soit en recevant des clients de la dernière catégorie. — Voyez plulùt...
Lamblin souleva légèrement un coin du rideau de la porte vitrée, et Caminade plongea son regard dans la salle.
Un apercevait dans cette salle, mal éclairée par deu\ becs de gaz, sept ou huit tables dont trois seulement étaient occupées : ici quelques pâles voyous ércinlcs de débauches, l'ieil atone, le front déprimé, à peine vêtus de mauvaises blouses lamentablement déchirées; là quelques hommes mûrs, râpés, chaussés de souliers éculés, jouant au bonneteau; enlin, plus loin, dans l'ombre d'un coin,
trois personnages plus sérieux, gardant un silence inquiet ou échangeant de temps à autre quelques paroles rapides à voix basse et avec des regards troublés. Puis, çà et là, des femmes, les unes attachées à l'établissement, les autres y venant chercher fortune, quand elles n'avaient pu la rencontrer ailleurs.
— Vous avez vu? dit Lamblin... quand Caminade eut bien observé.
— Ça n'est pas beau, répondit le jeune baryton.
— Il ne faut pas se montrer si dédaigneux envers les membres de sa famille, répliqua l'agent
— Que voulez-vous dire? De quelle famille entendez-vous parler?... — ■ Eh!. parbleu, de la vôtre.
— Quelle est cette plaisanterie?...
— Regardez un peu à droite, dans le coin... ■
— Eh bien?
— Il y a trois hommes?
• — Sans doute.
— Voyez-vous bien celui du milieu?
— Un gros, trapu, déjà chauve.
■ — Parfait!... C'est le dab
— Le père de qui?
— De Nicettc.
— Vous en êtes sûr?...
— Tiens! il y a beau temps que je le connais : mais c'est un malin! et js n ai pas encore pu le pincer.
— Pauvre Nicctte! balbutia Caminade. Lamblin lui serra le bras.
— ■ Vous vous intéressez à cette fille? interrogoa-t-il sur un Ion singulier.
— Oui, répondit Caminade avec force, je m'intéresse à elle; pourquoi le cachcrai-jc? C'est une bonne fillo... et je la crois honnête.
— Hum!
— Avez-vous quelque raison sérieuse d'en douter?
— N'a-t-elle pas passé la dernière nuit chez vous?...
— C'est vrai, mais j'aurais eu honte d'abuser de la rencontre.
— Oh! oh!... A votre âge, c'est très beau, savez-vous?
— Il y en a qui trouveront ça ridicule ; mais au moins on a la conscience iramiuille.
Lenglumé eut un geste d'impatience.
— Voyons! voyons! dit-il d'un ton mal contenu, il y a temps pour tout, et nous aurons plus d'une occasion de parler de Nicette et des autres; moi, je me rappelle que nous sommes venus pour quelque chose,' et j'attends que monsieur nous fasse servir.
— M. Lenglumé est pratique, et il a raison, approuva Lamblia; vous m'avez promis une histoire : je vous ai" offert une consommation à votre choix; il faut tenir les promesses du programme!
En parlant de la sorte, il sortit quelques secondes, alla faire plusieurs appels maçonniques au dehors, et presque aussitôt il rentrait, suin par une maritorne débraillée, portant un plateau sur lequel étaient rangés des verres, des fioles et une chandelle au lumignon fumeux.
La maritorne jeta un regard provocant à chacun de ses clients, mais elle comprit bien vite qu'ils étaient invulnérables, et s'empressa de se retirer.
Les trois hommes s'attablèrent.
— Avant d'écouter l'histoire de M. Lenglumé, dit alors Lamblin,il est bon que je vous fasse connaître pourquoi je vous ai amenés ici. Voyc::-vous, j'ai la superstition du hasard et, depuis longtemps, j'ai contracté l'habitude de ne faire ii d'aucun l'ait, si insignifiant qu'il paraisse, ^ — c'est ma manière, chacun la sienne; — or, quand je vous ai rencontrés tout à l'heure, aux alentours; de riiôtei de Savcnay, où je me trouvais moi-même en observation, je me suis dit ju'il y avait là une coïncidence dont il fallait tenir compte, et quand vous m'avez p".rlé à' histoire, j'ai saisi avec empressement l'occasion qui s'offrait d'elle-même, sans que ni vous ni moi eussions cherché à la faire naître. D'autre part, cependant, j'avais intérêt à venir passer quelques instants dans ce caboulot, où nous sommes, et je vous ai priés de m'y accompagner, afin de mener ainsi les deux affaires de front; maintenant, vous avez l'explication et M. Lenglumé peut commencer.
Lenglumé ne se fit pas prier, et quand, après avoir trinqué, il eut ingurgité un premier grog américain, il entama le récit de son aventure.
— Et d'abord, dit-il en manière de précaution oratoire, l'histoire que j'ai à raconter n'a peut-être pas pour monsieur tout l'intérêt que je lui attribue ; mais tout de même j'imagine depuis un moment qu'il est un point sur lequel son attention n'aura pas été inutilement éveillée.
— A quel propos? fit Lamhlin.
— A propos de l'hôtel de Savenay.
— Votre histoire s'y rapporte donc?
— J'ai quelque raison de le croire.
— Parlez alors, parlez, dit Lajibiin subitement intéresse... Vous voyez si j'avais raison : les coïncidences! il n'y a que ça.
Et Lenglumé commença :
— Il y n de cela trois années, dit-il; on était au commencement de (liMi'iiilire; W liàliment np donnait pas fort, et je n'en menais pas large; j'avais, (lu reste, toujours eu du goût pour le théâtre, quoique maçon, et quand l'ouvrage n'alliiit pas, je figurais dans (jnelque féerie, à raison de .soixante-quinze centimes par soirée. Ce n'élail pas le l'éiou, mais on boulollail, en altenilant. Ou m'avait
souvent dit que j'avais de la voix, que je pourrais entrer dans les chœurs, mais jusqu'alors ça ne s'était pas encore dessiné.
Un soir donc, je sortais de la Porte-Saint-Martin, et j'avais fait déjà quelques pas dans la rue de Bondy, quand un homme vint à moi et me demanda si je serais disposé à faire un travail de maçon qui me serait bien payé. En môme temps, il me montra un billet de cent francs, et me dit que le billet serait à moi si je consentais à le suivre. Ça me faisait déjà loucher fortement, quand il ajouta que nous prendrions une voiture et qu'on me banderait les yeux, pour que je ne puisse pas reconnaître la maison où l'on m'introduirait.
— Mais c'est le Maçon, opéra comique en trois actes, que tu nous racontes ! dit Caminade.
— • N'est-ce pas? fit Lenglumé.
— Continue... continue!
— Pour lors, après quelques objections que je crus encore devoir faire pour la forme, je dis que j'étais prêt, et, comme il y avait à deux pas une voiture qui stationnait, j'y montai; on me banda les yeux, cttouette, cocher! Nous voilà partis !
— Et tu nas pas cherché à te rendre compte du trajet que l'on t'a fait faire?
— Attends un peu, pour voir. Nous voilà donc partis : mon homme ne disait rien ; moi, j'étais muet comme un sourd de naissance, mais je réfléchissais, et je me disais que, si je pouvais parvenir à deviner le mystère auquel je me trouvais mêlé, ça pourrait rapporter quelque bonne aubaine à bibi
— Eh bien?
— Eh bien, j'en fus pour mes Irais, ou à peu près.
— A peu près? Voyons.
— En premier lieu, je ne tardai pas à comprendre que, pour dépister toute observation de ma part, le cocher avait reçu l'ordre de se ballader sans direction convenue, à l'aventure, et qu'il allait et venait, enfdant un tas de petites rues étroites, où nous étions atrocement cahotés; si bien qu'à la fin nous avons failli chavirer tout à fait, à tel point que j'entendis une voix lâcher un juron énergique et invectiver le cocher : Tu ne peux donc pas faire attention, imbécile! Ces mots me sont restés dans la mémoire, et je conclus de l'incident que nous venions de donner contre l'échafaudage d'une maison en construction, dont nous avions manque d'écraser le gardien de nuit. Mais je ne m'y arrêtai pas; la voiture venait de reprendre son train, et dix minutes après nous étions arrivés...
— C'est palpitant! Et qu'advint-il alors?
— Une main prit la mienne-, [jenilaiil ([u'iinc voix m'in\ilait à descendre... J'obéis... puis, immédiatement, on me lit monter un escalier, et, arrivé
sa
l.amiiert, profitant de l'hésitation de Carainade, tirait vivement son couteau de sa poche...(P.!Ki.
au nri'iniiM- l'tago, laiiit'-me voix qui m'avait déjà parlé me dit : Mainleuaiit, vous pouvez ôler votre bandeau, ce que je lis tout de suite.
— Et que vis-tu?
— Peu de ciiose : je me trouvais dans un cabinet de toilette, qu'éclairaient fort mal deu\ candélabres à trois bougies, et rbonime qui m'avait conduit m'indiqua un panneau de boiserie que l'on avait enlevé et derrière leiiuel ou apercevait le mur.
uv. 12, — riERnc zaccone. — la fille des avuELors. — éd. j. iiouff bt c". liv. ii
— Mur mitoyen avec la maison voisine, fit Lamblin, comme malgré lui.
— Quoi donc? repartit Lenj^lumé. C'était une ouverture qu'il s'agissait de pratiquer, quelque chose comme deux mètres carrés, afin d'établir une communication entre les deux maisons.
— C'est clair.
— Je me mis à l'ouvrage.
— Mais l'homme, celui qui vous avait amené?...
— II n'a pas bougé.
— Alors, vous l'avez vu? bien vu, et si vous le retrouviez?... Lenglumé haussa les épaules.
— Des bêtises ! répliqua-t-il ; on ne confie pas des coups pareils à une oie, et le gredin avait pris ses précautions : barbe noire, forte perruque, il était grimé, quoi! et je le rencontrerais que j'aurais le regret de passer près de lui sans le saluer.
— Enfin, combien cela a-t-il duré?
— Deux bonnes heures.
— Et c'est tout ce que vous avez observé et dont vous ayez gardé le souvenir? insista Lamblin.
Lenglumé cligna de l'œil.
— Pas tout à fait, répondit-il.
— Ah! ah! encore un incident?
— Comme vous dites.
— Qu'est-ce donc?
— Voici. Pendant que je pratiquais la communication, de temps en temps je me baissais sans en avoir l'air, et je tâchais de plonger un regard dans la pièce qui était à côté.
— Ça n'était pas béte, observa Caminade.
— Mais il régnait de ce côté une obscurité profonde, et c'était comme si j'avais été aveugle; seulement, à un moment, je laissai, par maladresse, tomber mon outil dans la chambre voisine, et^ sous prétexte de le chercher, j'y pénétrai avec une bougie.
— Et tu as vu?
— Tiens!
— Quoi?
— Un boudoir, orné avec le plus grand luxe, tentures de soie, baguettes dorées, et dont le plafond peint, fond d'azur, était orné de petits anges nus comme un ver, qui levaient leurs jolis membres arrondis de la façon la plus rigolo qui soit possible!
— Et vous vous rappelez tous ces détails, intervint Lamblin d'un ton âpre, presque violent.
LA FILLE DES CAMELOTS Ol
— On a l'œil américain; et quoique ça ait duré le temps de le dire, je reconnaîtrais le plafond entre mille.
— C'est toujours bon à retenir.
— Du reste, il n'était que temps, l'ou^Tage était terminé, et peu après la cérémonie recommença, mais en sens inverse : on me rebanda les yeux : je remontai dans la même voilure, et on me rctrimbala comme ça pendant une bonne heure, au bout de laquelle je me suis retrouvé à deux pas de Montmartre, où nous nous sommes quittés!...
— Et c'est tout? dit Caminade.
— C'est tout, répondit Lenglumé.
Lamblin, lui, ne dit rien. Il réfléchissait, et tout un monde de suppositions nouvelles envahissait son esprit.
— Et depuis?... reprit Caminade peu après; tu n'as jamais cherche à tirer parti de cette aventure?
— Me prends-tu pour une moule? répliqua Lenglumé.
— Qu'as-tu donc fait?
— Et pourquoi me trouvcs-lu ici, à cette heure, quand je devrais être auprès de Séraphita?
— Explique-toi, alors.
Lenglumé prit une attitude plus grave.
Lamblin gardait toujours le silence, mais il continuait d'écouter, l'eoil ardent, la poitrine oppressée.
— Malheui'euscment, poursuivit Lenglumé, ça n'a pas été comme sur des roulettes, car je n'avais pas un point de repère, et, à part l'incident du gardien de nuit, je ne trouvais rien qui pût me guider dans mes recherches. Mais, le bâtiment, ça me connaît, et je me mis dès le lendemain en campagne... Seulement, la guigne s'en mêlait, car deux jours ne s'étaient pas écoulés que l'agence me faisait proposer d'aller chanter dans les chœurs, à Toulouse, moyennant cent francs par mois. C'était maigre; mais ce pouvait être un commencement, et j'acceptai.
Du reste, ajouta Lenglumé, sur un ton de douce mélancolie, je me félicite, chaque jour, d'avoir pris cette détermination, puisque c'est à Toulouse que je devais rencontrer Séraphita.
— Le fait est que c'a été une chance, a[qu'ouva Caminade.
— N'est-ce pas?...
— Mais... le niaron!... Jiiaçon!... lu n'y as pas renoncé?
— Voilà deux ans, à chaque vacance, que je m'en occupe avec acbarneineiit.
— Ton point de repère, la maison en construclion. ne devait plus exister, quand tu t'es leriiis à l'œuvre?
— C'est ce que je me suis dit aussi, répondit Lenglumé ; à Paris, il ne faut pas un an pour construire une maison, et celle auprès de laquelle j'avais manqué de chavirer devait être depuis longtemps haljitée.
— Parbleu !
- Eh bien, pas du tout!
^ Comment?
— La première année, cela me déroula, mais j'y mettais de l'obstination; je reprenais avec acharnement mon itinéraire ; je partais de la Porte-Saint-Martin, m'orientant, cherchant à me rappeler, suivant successivement vingt directions différentes, jamais las ni découragé... si bien que l'année dernière...
— L'année dernière?
— J'avais resserré peu à peu mes investigations, et j'en étais arrivé à la conviction que j'étais décidément dans la bonne voie^ quand un soir je m'engageai dans la rue du Petit-Musc. Pour mieux me rappeler et concentrer mes souvenirs, je marchais devant moi, les yeux fermés, et, après avoir ainsi descendu la rue, sais-tu contre quel obstacle j'allai me heurter?
— C'était?...
— Un échafaudage.
— Qu'est-ce que cela prouvait?
— Cela levait mes derniers doutes.
— Cependant, ce ne pouvait être celui contre lequel tu avais donné, trois ans auparavant.
— C'était le même! repartit Lenglumé d'un air de triomphe ; car il y a là, c'est un fait bien connu dans le bâtiment, au coin de la rue du Petit-Musc et du quai des Célestins, l'hôtel de la Valette, je crois, qui est en reconstruction depuis au moins dix ans, et qui n'est pas près d'être Hhi, s'il l'est jamais.
— En effet, je me rappelle.
— Or, l'holel est situé près du quai, à deux pas de la Seine, et ces deux points essentiels concordaient parfaitement avec mes observations antérieures.
— Et quand as-tu fait cette importante découverte?
— L'année dernière, la veille de mon départ.
— De sorte que tu as repris aujourd'hui tes investigations au point où ti les avais laissées.
Lenglumé allait répondre; mais Lamblin venait de se lever, avec les signes manifestes de la plus vive émotion. C'était invraisemblable, tant cela venait à point! Il avait toutes les peines du monde à contenir sa joie.
— Ainsi ! dit-il, la gorge serrée, le résultat de vos recherches, c'est que l'hôtel où vous avez opéré, c'est l'hôlcl de Savenay?
— Ou celui qui lui est conligu.
— Vous en êtes sur?
LA FILLE Di:S CAMELOTS 93
— Dame, à peu près; pour en avoir la preuve, il faudrait pénétrer à l'intérieur.
— Et si je vous en offrais le moyen?
— Vous!
— Voyons! vous ne comptez pas en rester aux. constatations de cette nuit?
— Eh ! sans doute.
— Quel est votre projet?
— Je verrai... je chercherai...
— J'ai mieux à vous proposer.
— Quoi donc?
Lamblin mit un doigt sur ses lèvres.
— Tout ceci est grave, dit-il; nous en recauscrons demain, à la première heure, et je puis a'ous assurer que vous n aurez pas perdu pour attendre.
— Vous ne voulez pas nous dire...?
— Non.
— Ah! j'ai bien envie de faire l'affaire tout seul, dit Lenglumé en avalant un second grog.
— A votre aise ! fit Lamblin ; mais vous allez manquer là une belle chance de gagner un billet de mille.
Une lueur diamantée passa, à ces mots, dans les yeux de l'amant de Séraphita.
— Un billet de mille! répéta-t-il, comme s'il eût reçu un violent coup dans l'estomac.
— Je vous le promets, affirma l'agent.
— Alors, c'est diffférent.
— Vous consentez donc à remettre la partie entre mes mains, à vous tenir demain, dans la matinée, à ma disposition et à m'accompagner partout où j'irai?
— J'irai jusqu'au bout du monde, s'il le faut.
— Ce ne sera pas si loin.
— Tant mieux.
— Alors, c'est dit?
— C'est dit !
Caminade et Lenglumé se disposaient à se retirer, quand, tout à coup, Lamblin lit un gcsie impérieux qui l(!s retint à leur place.
— Qu'y a-t-il? dit Caminade.
— Silence, queNpie chose vient de se passer à coté... J ai entendu renuii'r... atlention... et la niaiii au revolver!...
— Aliçà ! vous croyez donc qu'ils oseraient?
— lîcoutons... cl observons...
Lamblin alla en iiumiic li'inps coller son d'il à la jinrle. vitrée...
— Je le (lisais bien ! munnura-t-il aussitôt.
— Que voyez-vous? interrogea Camiiiade.
— Voyez vous-même.
Caminade regarda, et à son tour il (it un mouvement.
La salle était presque vide ; deux des tables s'étaient dégarnies ; il ne restait plus que les consommateurs de la troisième, dont le nombre s'était augmenté de deux nouveaux clients.
L'un, jeune, imberbe, la casquette à trois ponts sur le front, le regard fuyant, et les deux coudes sur la table. Il avait dix-huit ans au plus, et portait sur ses traits les signes de la dégradation la plus précoce.
Caminade eut comme un vague souvenir de l'avoii déjà vu quelque part.
Mais quand? et en quel endroit?
11 ne se le rappelait pas !...
Quant à l'autre, c'était un homme fait, grand, fort, robuste, avec des cheveux abondants et noirs, et une barbe épaisse qui lui faisait un collier d'ébène.
11 était penché vers celui que Lamblin avait désigné comme étant le père de Nicette, et il lui parlait avec animation.
Caminade observait tout d'un regard attentif et curieux, et, au moment où il allait céder la place à Lamblin, un tressaillement involontaire secoua ses épaules, et il retint un cri près de lui échapper.
— Qu'est-ce qu'il y a?... fit Lamblin vivement.
— Une chose inouïe! répondit Caminade.
— Quoi?
— Une femme vient d'entrer.
— Et cela vous étonne.
— C'est que cette femme, c'est elle!
— Qui, elle?
— Nicette! Nicette que j'ai cru voir tout à l'heure près de l'hôtel de Savenay.
— Eh bien, quoi d'étonnant? répliqua Lamblin ; voilà bientôt deux jours que l'enfant n'a pas vu son père; le temps lui paraissait long ; elle est venue le retrouver.
Caminade ne répondit pas, et, après avoir jeté un dernier coup d'œil dans la salle, il alla s'asseoir à deux pas.
L'agent, lui, avait repris son poste d'observation, et ce n'est pas Nicelte qu'il regardait.
C'était l'homme aux cheveux noirs et à la barbe d'ébène.
Il ne le connaissait pas, quoiqu'il eût dans la mémoire le souveiiii' comme photographié <le tous les gnjdiii ; (jui lui a\aiont passé par les liiniiis.
Quel était donc celui-ci, et d'où venait-il?
Dès le premier moment, il avait deviné que ce personnage suspect portait une fausse barbe et une perruque d'emprunt; mais Lamblin n'était pas né de la veille, et de simples postiches ne suffisaient pas pour le dérouter.
Il s'obstinait donc... pendant que Caminade. plongé dans ses réflexions, semblait absorbé dans un rêve sombre.
Nicette dans cet ignoble caboulot!
A peine vingt-quatre heures s'étaient écoulées, qu'elle avait clé prise de la nostalgie de la boue... Et lui. qui avait songé un moment à la relever, à la retirer de ce bas-fond où elle devait irrémissiblement se perdre !...
Comme elle avait dû rire de lui !.. .
Et pourtant, malgré tout, une sympathie faite d'éléments bizarres persistait dans son cœur pour cette créature; il ne pouvait croire à tant de dupliLilé, ou plutôt à une aussi profonde perversité.
Il voyait toujours son regard si doux, son abandon si tendre, et les témoignages d'admiration qu'elle lui avait prodigués.
Pourquoi lui aurait-elle menti? Quel intérêt eût été le sien?
Il s'y perdait. »
Comme il en était là. Lenglumé lui poussa le coude.
Les consommations (Haient épuisées ; la nuit avançait; il voulait rentrer.
— T'en viens-tu? dit-il à Caminade; Séraphita doit s'ennuyer, et pour ce que nous faisons ici...
Caminade se leva.
— Partons! dit-il comme à regret, tu as raison, et, pour mon compte, jo donnerais beaucoup pour ne pas être venu.
— .\ cause?
— Je te le dirai.
— En ce cas, liions... Quant à Lamblin. il sait notre adresse et il fera
jour demain.
LtMigiiimé n'acheva pas.
Un cri de déiresso s'était élevé de la grande salle, et Caminade sentit une sueur froide j)crler à son front.
Dans ce cri, il avait reconnu la voix de Nicette.
Lamblin venait de se retourner.
— Que se passe-t-il? interrogea avidement Caminade.
Rien de bien intéressant, répondit l'agent; les autres sont partis et il ne risic plus que le jeune voyou et la petite.
-— Nicette?
Caminade se précipita vers la porte vitrée et, d'un geste violent, en souleva
le rideau rouge.
Et alors une idée subite lui vint.
— Ah! je le reconnais! je le reconnais! s'écria-t-il ; c'est Lambert, le misérable dont j'ai délivré Nicette la nuit de mon arrivée.
Et comme il mettait la main sur la serrure de la porte, Lamblin le retint.
— Qu'allez-vous faire? dit-il brusquement.
— Je vais la défendre! répliqua Caminade.
— Y soùgez-vous?
— Mais elle appelle à l'aide!
— Bah! les femmes, ça commence toujours par crier.
— Ah! n'importe, il ne sera pas dit que, moi présent, cette enfant sera restée sans protection.
Et, se dégageant de l'étreinte de l'agent, il ouvrit la porte avec fracas, et se rua dans la salle.
Son intervention arriva à propos.
Nicette était seule avec Lambert, qui l'avait déjà prise dans ses bras, et avec une vigueur qu'on n'aurait jamais soupçonnée chez un être à ce point malingre et débilité, il la soulevait du sol pour l'emporter vers l'escalier.
— A moi!^à moi! criait Nicette défaillante.
— Ah! il te faut des gommeux, à présent, ricana Lambert, malheur! Eh bien, on va t'en servir, et si tu piailles... tu sais... je...
Sa voix s'étrangla dans sa gorge, et il ne put articuler une parole de plus.
Caminade venait de le saisir à la cravate, et l'eût éloufl'é, s'il n'eût immédiatement lâché sa proie.
Nicette retomba inerte sur une chaise, pendant que Lambert, profitant de l'hésitation de Caminade, tirait vivement son couteau de sa poche et se précipitait sur lui.
— Ah! c'est comme ça que ça se joue, dit-il, les yeux injectés de fureur; ah! tu viens te jeter dans mes jambes sans crier gare, mauvais gommeux que tu es! Eh bien, nous allons rire!...
Et son arme alla chercher la poitrine de Caminade.
Heureusement Lamblin arrivait derrière lui, et il put à temps lui saisir le bras entre ses doigts qui le serrèrent comme des tenailles. Lambert se retourna avec un effroyable juron.
— Mille millions de...
Mais il n'alla pas plus loin, car il venait de reconnaître Lamblin. Il haussa les épaules.
— Bon! mon reste! dit-il, sur un ton intraduisible, v'ià la rousse à c'ic heure... Ous'fiu'est mon fusil!...
— Si tu bouges, je te conduis au dépôt. Lambert se redressa.
Le coupé de la comtesse sortit de ia voûte. (P. 1Û4.)
— De quoi! de quoi! dil-il avec arrogance, on n'est donc plus libre di' circuler maintenant?... Est-ce que je vous dois quelque chose, à vous? Si vous vouliîz mon passeport... faut le dire.
Lamblin lui indiqua la porte.
— C'est bon! on y va, ajouta L;iiiibert ; bien sûr, c'est pas pour votre irufle que je resterais ici...
LIV. 13. - l'IEKDK ZACCO.NE. - LA VILLE DES CVMELOTS. - En. J. llOLFF ET C". LIV. 13
11 se dirigeait vers la porte; en passant près de Nicette, il s'arrôta...
Deux secondes !
— Quant à toi, dit-il avec un mauvais regard, je ne te dis pas adieu! Quand on s'aime tant que ça, ce serait dommage de ne pas se revoir.
Et cette fois, il s'éloigna.
Mais chose inexpliquable, quand Caminade, qui était sorti de la bagarre, voulut interroger Nicette, il s'aperçut avec stupeur qu'elle n'était plus ià.
Elle aussi avait profité du désordre pour disparaître.
Pendant quelques minutes, Caminade resta interdit sous l'impression de cette disparition, et, quoi qu'il fît, il comprit vaguement que quelque chose d'insolite se passait en lui.
Mais il eut à peine le temps d'analyser les sensations qu'il éprouvait ; Lcnglumé, qui en avait assez, ne demandait qu'à aller retrouver Séraphita, el Lamblin avait hâte lui-même de réintégrer son domicile.
Ils quittèrent donc le bouge; Lamblin s'éloigna, après avoir rappelé à Lenglumé qu'ils devaient se revoir le lendemain, et ce dernier reprit le chemin de la rue Geoffroy-Lasnier, suivi à quelques pas par Caminade.
Le trajet s'accomplit sans qu'ils eussent échangé un mot : arrivé à l'hôtel, Lenglumé s'empressa d'aller rejoindre Séraphita, et Caminade se mit à gravir ses six étages.
Il avait le cœur gros.
Ce qu'il venait de voir bouleversait toutes les idées qu'il s'était faites sur le compte de Nicette.
Si, à la rigueur, il parvenait à expliquer sa rencontre au caboulot, comment justifier sa présence dans l'hôtel de Savenay, d'où il l'avait vue sortir!
Que faisait-elle à cette heure, dans cette demeure, où, la veille, un vol des plus audacieux avait été commis? Pourquoi, en quittant l'hôtel, s'était-elle rendue au caboulot, où elle savait qu'elle devait rencontrer les misérables qu'il y avait vus?
Était-elle donc leur complice?
A cette pensée, un amer dégoût lui montait aux lèvres.
11 se sentait comme dévoyé lui-même et se révoltait à l'idée qu'un moment il avait pu aimer cette enfant !
Mais c'était fini, bien fini!
Le soin qu'elle avait pris de se dérober lui assurait qu'elle n'oserait plus se Jcprésenler devant lui... Il ne la reverrait plus! Il ne voulait plus la revoir...
Et pourtant, à mesure qu'il montait, son cœur battait plus vite; malgré lui, il pressait le pas.
Qui saitl peut-être avait-elle pris les devants, pour l'attendre et lui tout expliquer !
Aussi fut-ce d'une main tremblante qu'il poussa la porte et se précipita dans la mansarde.
Mais il n'y avait personne.
Toutes ses bonnes dispositions s'évanouirent alors, et il eut un geste de colère.
Elle n'avait même pas tenté de se justifier!
Il ferma la porte d'un mouvement violent et se mit à faire quelques tours à travers la chambre.
Son parti fut, dès lors, pris énergiquement.
11 couperait court, brusquement, à cette aventure qu'il était maintenant bien près de trouver ridicule, et dès le lendemain, pour se prémunir lui-même contre tout retour, il quitterait Thôtel de Brest et transporterait ses pénates dans un autre quartier.
Dès qu'il eut adopté cette résolution, il se sentit plus calme.
D'ailleurs, il était fatigué, deux heures avaient sonné depuis quelque temps déjà, et il avait besoin de repos, après une journée aussi laborieuse.
Il se jeta sur son lit.
Toutefois, ce ne fut que vers le matin, quand les premières lueurs du jour commencèrent à blanchir son étroite fenêtre, que ses yeux se fermèrent lourdement et que le sommeil le prit enfin tout entier.
Quand il se réveilla, le lendemain, vers dix heures, on frappait ù sa porte,
Il se dressa effaré, sauta au bas du lit, et courut ouvrir.
C'était Gaston !
Un moment encore, il avait cru que ce pouvait être Nicette...
— Diable! fit Gaston d'un ton enjoué, il parait que nous faisons la grasse matinée.
— C'est que je suis rentré fort tard, répondit Gaminade en se secouant.
— Seul? interrogea Gaston.
— Oui, seul.
— Et «lu'as-lu fait de Nicette?
Gaminade eut un geste mélancolique.
— Bah!... répliqua-t-il, à quoi bon!... Un moment je m'étais intéressé à cette enfant... mais depuis j'ai compris (jue j'avais lorl.
— Que s'est-il donc passé?
— Des choses bizarres.
— Raconle-moi cela.
— Tu y tiens''
— J'y tiens d'aulant plus que je venais te parler d'elle.
— A quel propos?
— Dis-moi d'abord ce que tu sais, je te dirai ensuite ce que j'ai appris.
Cuminade ne demandait pas mieux et aussitôt il raconta dans quelles circonstances il avait revu Nicette et quelles tristes réflexions lui avaient suggérées les deux rencontres de la nuit.
Gaston reçut cette confidence d'un air sérieux qui ne lui était pas habituel, et quand le jeune baryton eut fini, il demeura quelques secondes silencieux.
— Tu penses, comme moi, que tout cela est bien étrange, poursuivit Caminade, et j'espère que tu vas m'aider à faire la lumière sur toutes ces obscurités. Ce que Nicette allait faire au caboulot, cela s'explique encore, puisqu'elle devait y retrouver les membres de son honorable famille... mais h l'hôtel de Savenay! après le vol d'hier, c'est ce qui ne s'explique pas aussi facilement.
— Qui sait? fit Gaston.
— Elle est complice?
— Tout est possible... et je ne me dissimule pas que les agissements de cette enfant sont plus que suspects... Toutefois...
— Quoi?
— Il m'a été fait, hier, certaine confidence qui éclaircirait bien des choses.
— Quelle confidence?
— J'ai vu Christiane.
— M"° Brémont?
— Oui... Et sais-tu de qui elle m'a parlé? De Nicclte!
— Elle la connaît donc?
— Beaucoup et depuis longtemps... Le père et la mère de Nicette étaient naguère concierges dans l'hôtel de M. Brémont, Nicette avait alors douze ans, Christiane, dix-sept... C'est toute une histoire... Christiane, qui est la bonté même, l'avait prise en grande afïection; mais des circonstances les séparèrent, et elles ne se revirent plus que de loin en loin, lorsque, dans ces derniers temps, Icui's rchilions sont devenues tout à coup plus fréquentes.
— l*ourquoi? Tu ne l'as pas demandé à M"" Christiane? -- Je lui ai demandé, mais elle a éludé de répondre.
— Voilà qui est singulier.
— Ce n'est pas cela seulement qui est singulier! Moi, il y avait bien près de deux années que je n'avais revu Christiane, et j'avais conservé d'elle le souvenir de la plus charmante jeune fille dont on ptit rêver de faire sa femme : vive, le regard bien ouvert, la lèvre toujours souriante.
— Eh bien?
— Eh bien. .. quand je l'ai revue, elle n'était plus la même ! E(; changement qui s'était 0[)éré en elle m'a profondément frapjié, et il m'a suffi ihi premier
regard pour comprendre que quelque chose de sombre avait passé dans son existence.
— Qu'est-ce que cela peut être?
-■-Je l'ignore.
— - Tu ne l'as pas interrogée?
— Je n'ai pas ose.
— Mais elle! elle?... n'a-t-elle non laissé surprendre?... Cependant, vous êtes fiancés l'un à l'autre, et cette situation autorise bien des confidences...
Gaston remua lentement la tète.
— 11 faut tout dire, reprit-il après quelques secondes : hier, au moment où nous allions nous quitter, elle était violemment émue et troublée; il y avait évidemment sur ses lèvres un secret près de lui échapper; et il était manifeste qu'elle hésitait... Moi, je la regardais, curieux, subitement intéressé, espérant qu'enfin j'allais apprendre...
— Et alors?
— Alors, la pâleur au front, la poitrine oppressée, comme si elle obéissait à quelque sentiment supérieur à sa volonté même : Gaston, me dit-elle, vous êtes médecin, et l'on m'a assuré que vous étiez fort savant... Eh bien, avant qu'il soit longtemps, peut-être aurai-je un grand service à vous demander. Pourrai-je, quand le moment sera venu, compter sur votre dévouement et votre discrétion? — J'ai répondu que j'étais tout à elle, toujours... et elle m'a remercié avec effusion, en me serrant les mains à les briser.
— Et, quand doit-elle réclamer de toi ce service important?
— Quand elle voudra, je serai prêt...
Les deux amis gardèrent le silence, diversement impressionnés l'un et 1 autre, et poursuivant, chacun de son côté, les pensées multiples qui troublaient
leur esprit.
Tout à coup, Caminade releva le front, comme touché d'une idée nouvelle.
— Mais M"" de Savcnay? inlerrogea-t-il vivement, comment traite-t-elle
sa bclle-liile?
— Oh ! de ce côté, répondit Gaston, c'est un mystère encore plus im])enétrablc; ces deux femmes se haïssent!... et s'il fallait dire dans le cœur do laquelle la haine a poussé plus intense et plus forte, je crois que je serais fort embarrassé; mais, à coup sur, cette haine éclatera quelque jour, implacable cl farouche.
— El M. de Savenay?...
— Ah ! lui ! on le dit bien triste.
— Pauvre et cher comte... Que ne donnerais-jo pas pour le savoir heureux... lui, il qui je dois tout!
— Tu ne l'as pas vu encore?
— Non... mais aujourd'hui mOme j'irai le voir.
— Eh bien, achève de l'habiller ; nous irons déjeuner, et ensuite lu auras toute liberté de te rendre chez le comte.
Caminade s'empressa de procéder à sa loilclle, et, dès qu'il eut fini, ce ne fut pas long, il marcha d'un pas délibéré vers la porte. Gaston en avait déjà franchi le seuil.
— Et Nicette? demanda-l-il brusquement en se retournant. Caminade étouffa un soupir,
— Nicette? répondit-il... Bah! tout est bien qui finit vile! Je commençais à être pincé, et je crois qu'il vaut mieux pour elle et pour moi que ça ail tourné court...
— Mais elle ■viendra le relancer!
— Aussi... je dis adieu à l'hôtel de Brest; ce soir, j'irai coucher sous un autre toit.
— Pauvre Nicette !
Caminade étouffa un second soupir.
— Eh! sans doute! répliqua-t-il, je ne dis pas non... ça aurait été bien agréable... mais nous ne sommes pas ici uniquement pour faire l'amour, et c'est peut-être mon avenir que je sauve!...
Sur ces dernières paroles, il suivit Gaston, qu' descendait l'escalier.
Pendant que ceci se passait rue Geoffroy-Lasnîer, le comte de Savenay était seul dans son cabinet de travail, et l'on pouvait lire sur son front pâle, sur ses traits fatigués, la trace des émotions qui l'agitaient depuis quelque temps, et le contre-coup des événements qui s'étaient récemment accomplis.
Certes, ce n'était pas la perte d'argent qu'il venait de faire qui l'agitait à ce point; quelque considérable qu'elle fût, il était assez riche pour la supporter sans trouble ; mais il y avait dans la manière dont le vol avait été effectué un mystère qui l'attirait et lui donnait le vertige.
Il ne pouvait plus penser à autre chose.
Quand il avait épousé la comtesse, il était encore relativement jeune ; il se croyait aimé; il était lui-même éperdumcnl amoureux, et il espérait trouver dans cette union le bonheur de son âge mûr et la sécurité de sa vieillesse.
Celait, d'ailleurs, pour la jeune A^euve qu'il épousait un véritable rêve; il lui apportait un titre et une fortune; il lui assurait, en outre, par contrat, la possession de tous ses biens, pour le cas où il vii;ndrait à décéder avant elle, et
il ne doutait pas que ces témoignages d'affection ne lui attachassent la nouvelle comtesse par les liens de la plus vive reconnaissance.
En réalité, il avait été profondément heureux pendant quelque temps.
Mais tout à coup, presque sans transition, une transformation mystérieuse s'opéra en lui ; ses joues se creusèrent, une pâleur soucieuse se répandit sur son front, et il cessa brusquement de recevoir ses amis les plus chers.
Que s'était-il passé? Il ne le dit à personne.
Seulement, — tout finit toujours par transpirer, — un jour, parmi la dômes ticité, le bruit se répandit que le comte avait reçu du Brésil quelque lettre anonyme contenant d'effroyables révélations sur le passé de la comtesse.
Comment l'avait-on appris? On ne le sut jamais.
Toujours est-il qu'il y avait eu, à la suite de la réception de cette lettre, une scène violente entre les deux époux, et qu'à partir de ce jour ils avaient commencé à vivre complètement séparés.
M"" de Savenay continuait à voir le monde, autorisée ostensiblement par son mari, pendant que ce dernier, désormais retiré dans son appartement, vivait solitaire au milieu de perpétuelles angoisses.
Son bonheur était à jamais détruit; il n'avait pas la preuve matérielle de l'infidélité de la comtesse, mais, sourdement, il se sentait dévoré par tous les démons de la jalousie, et sa pensée en était tout entière absorbée.
Que faire, cependant? A qui demander cette preuve qui lui manquait et qu'il eut payée de son sang.
Il ne voulait plus vivre avec la comtesse : et il avait renoncé à ce bonheur longtemps rêve de vie à deux enveloppés dans une même affection.
Le sacrifice avait été douloureux, mais il était accompli.
Seulement, restait l'autre!
— L'amant!...
— L'amant!... A ce mot, ses artères battaient avec force, un voile de sang passait devant ses yeux, ses doigts se crispaient violemment, comme s'ils se fussent tordus sur une épée absente.
Ah! cet homme, ce lâche, qui lui avait volé son honneur... que n'eùt-il pas donné pour tenir cinq minutes sa poitrine au bout de son arme vengeresse!
Cependant, de[uiis deux jours, une autre pensée avait traversé son cerveau
Un vol avait eu lieu, chez lui, dans des circonstances étranges : on avait pénétré dans l'hùtel, la nuit, et tout donnait à supposer que le malfaiteur avait dii (lasser par la chamiire à coucher de la comtesse.
C'était à devennir fou!
Sans doute, M'"° de Savenay était absente à cette heure, mais quel était ce nouveau mystère et quelle induction devail-on on tirer?
N'y avait-il donc pas là qucli|ue coïncidence providentielle dont on pouvait tirer parti?
L'homme de la police le croyait sans doute, puisqu'il avait annoncé qu'il reviendrait, et le soin qu'il devait prendre de ne se présenter qu'en l'absence de la comtesse paraissait bien singulier à un homme dont la défiance était déjà éveillée.
Deux heures venaient de sonner.
Le comte allait et venait à travers le cabinet, agité, nerveux, ne tenant pas en place.
11 avait mal dormi,
Pour la première fois, depuis longtemps, il n'avait pas pris d'opium et avait passé une partie de la nuit dans son fauteuil, écoutant si l'on remuait autour de lui.
Il n'avait rien entendu!
Et il attendait.
Enfin, la porte de l'hôtel roula sur ses gonds; le coupé de la comtesse sortit de la voûte, et, le cocher ayant enlevé les chevaux, la voiture ne tarda pas à s'éloigner.
Le comte respira.
Si Lamblin était un homme exact, il allait le voir paraître.
Et, en effet, dix minutes ne s'étaient pas écoulées qu'un valet venait l'annoncer. ■ Il ordonna de l'introduire; mais, à sa grande surprise, il vit que Lamblin n'était pas seul.
Le comte fit un mouvement de contrariété.
Lambin s'inclina.
— Que monsieur le comte veuille bien m'excuser, dit-il en souriant; j'ai cru qu'il ne lui déplairait pas que je me fisse assister par un camarade; la chose en vaut la peine : et je vous donne ce garçon-là pour un des plus fins matois parmi ceux qui fréquentent la rue de Jérusalem! Et puis, à deux on voit mieux; on se contrôle mutuellement, etceque l'un laisse tomber, l'autre est là pourle ramasser. Vous voulez bien?
— Puisque vous le désirez...
— C'est à merveille... ne perdons pas de temps. Monsieur le comte a-t-il l'intention de nous accompagner ?
— Sans doute... je le veux, et j'ajouterai que j'y tiens... dans un intérêt qui m'est tout à fait personnel.
— Je n'ai rien à objecter. Puisqu'il en est ainsi, commençons.
Us quittèrent aussitôt le cabinet de travail et se dirigèrent vers la chambre de M""" de Savenay.
Lamblin marchait devant; venait ensuite Lenglnmé, puis le comte.
n , h.nalcment les yeui, il poussa u,> cri presque aussitôt étoufTé. (P. 101.)
L,.nLrl..mc s.,- rappelait avec un grand trouble qu'on lui avait pronus un feu d. n.ille francs si lalTair. tournait bien, el U faisait des vœux ardents pour le succvs .h. rav.nuure, songeant en lui-n,èn>e à tout ce qu'il pourrait acheter a Scraphila si cetli' bonne aul)aine lui tombait du ciel.
Le comte, de son cote, sentait sa poitrine battre avee N.olence, a mesure qu'il avanrail, car. malgré lui, el bien qu'il n'eût pu dire ce qu d espérait, d s atuv. li. WEnnK ZACco... - ..a r.u... ..es .:A«K,.or-. - m., j. ..olk,- et c''. i.v. H
10(3 LA FILLB DKS CAMELOTS
tendait à quelque révélation inattendue et foudroyante, qui fixerait enfin ses doutes et déterminerait ses résolutions.
Quant à Lamblin, il était calme, et marchait d'un pas assuré, l'œîl bien ouvert, l'oreille tendue, observant tout, prêt à retenir les moindres marques dignes d'intérêt.
C'est ainsi qu'ils arrivèrent à la chambre de la comtesse.
Lamblin mit la main sur le bouton de la porte, et, comme il tentait de le l'aire tourner, il éprouva une résistance.
— La porte est fermée, dit-il en s'adressant au comte. M'autorisez-vous à passer outre?
— Je l'exige, répondit le comte.
En un tour de main, Lamblin fit jouer le pêne et la porte s'ouvrit.
La chambre de la comtesse se présenta dans un ordre auquel il n'y avait rien à relever.
Un épais tapis couvrait le parquet; un grand lit de chêne, à colonnes torses, avançait jusqu'au milieu de la chambre, et de grands rideaux de velours interceptaient les rayons trop vifs du soleil, pour n'y laisser pénétrer qu'un demi-jour voluptueux.
Lamblin alla à la fenêtre, et tira vivement les rideaux.
Le jour se fit violent et cru.
Près de la cheminée il y avait une chaise-longue; çà et là, quelques meubles en bois de rose, et un peu partout, répandus à profusion, des bibelots exquis.
Lenglumé regardait émerveillé, rêvant peut-être d'un nid pareil pour Séraphita. Lamblin, lui, restait froid; et son regard investigateur fouillait tous les coins de la chambre.
Le comte n'avait pas bougé depuis son entrée.
Cette chambre lui rappelait tant de souvenirs !
Au bout de quelques minutes, il ne put se contenir, et prit le bras de Lamblin.
— Çà, que faisons-nous ici? demanda-t-il d'un accent bref et presque impérieux.
— Eh! je fais mon métier, monsieur le comte, répondit Lamblin. ■ — Qu'avez-vous remarqué d'extraordinaire?
— Jusqu'à présent, il n'y a ici ricu que de très correct... Mais nous n'avon:", pas tout examiné.
— Qu'y a-t-il encore?
Lamblin indiqua une porte pratiquée dans la cloison d'ébèiie, au pied du lit à colonnes.
— J'aperçois une porte, là, dit-il de son ton le plus calme; elle doit conduire quelque part... el nos investigations seraient incomplètes, si...
11 faisait déjà quelques pas dans la direction indiquée, quand le comte l'aiTéta d'un geste de pudeur offensée.
— C'est le boudoir de la comtesse! s ecria-t-il brusquement.
— J'ignore ce que c'est que cette pièce, répliiiua Lamblin; mais mon devoir est de ne rien laisser d'inexploré, et à moins que monsieur le comte n'ait des raisons sérieuses pour s'opposer...
Le comte mordit ses lèvres jusqu'au sang.
— Non, non, vous avez raison, dit-il d'une voix sourde; faites votre devoir, monsieur; quoiqu'il doive m'en coûter... j'irai jusqu'au bout!
Et de lui-même il alla à la porte du boudoir, qu'il ouvrit et poussa d'un mouvement irrité.
Or, pendant que le comte effectuait ce mouvement, Lamblin avait eu le temps de se retourner et d'adresser à Lenglumé un geste vif et rapide comùi^ l'éclair.
Cela voulait dire : Attention! voici le moment!
Et Lenglumé, d'un clignement d'yeux accentué, avait répondu : Compris... mon bonhomme... tu peux y aller!
Cependant, le comte s'était arrêté sur le seuil du boudoir, et, quand Lamblin s'y présenta, il s'effaça pour le laisser passer.
Puis il entra à sa suite.
Et tout d'abord il ne se passa rien qui parût digne d'être noté.
Lamblin ne se montrait ni étonné, ni ému.
Le boudoir était charmant, tendu de soie, capitonné dans toute sa hauteur, et relevé de baguettes d'or où de petits points lumineux s'allumaient çà et là ; mais, ainsi que dans la chambre à coucher, le jour ne pénétrait que tamisé par deux grands rideaux.
Or, l'agent aimait la lumière, et, comme il l'avait fait quelques minutes auparavant, il alla tirer les rideaux, afin de mieux examiner l'intérieur.
L'eilct fut instantané.
Lenglumé venait d'entrer sur les pas du comte, et à peine eut-il fait quelques |)as, ([ue, levant machinalement les yeux, il poussa un cri, presque aussilùl éloulfé...
Le comte et Lamliiin levèrent à leur tour leurs regards vers le plafond à la (■onlrMiplalinn duquel Leni^lumé semblait ne pouvoir s'arracher.
Kt il sr lit nu silence de quelques secondes.
Ce plafond était, du reste, une véritable merveille, due au pimeaude (piel-
A riLLE DES CAMICI.OTS
que artislc cmineiU; on y voyait, sur un fond d'azur, d'une transparence délicate et tendre, tout un groupe de petits amours, aux membres nus, arrondis et roses, qui, les ailes ouvertes, évoluaient avec grâce à travers des nuages floconneux.
— Qu'avez-vous donc? interrogea le comte en appuyant son regard sur Lenglumé.
— Voyons! parle... qu'as-tu? insista Lamblin, dont les doigts saisirent le bras du choriste.
Ce dernier secoua énergiquement le front.
— Mais. .. jenesais...balbutia-t-il, fortement troublé... C'estce boudoir !... Dame, moi, je n'ai jamais rien vu d'aussi beau.
— Imbécile! fit Lamblin en haussant les épaules. Ce n'est pas de cela qu'il s'agit et nous avons d'autres chats à fouetter. Voyons, quitte cet air ahuri, remets-toi un peu, et cherche si lu ne vois rien qui te frappe particulièrement. Ça va-t-il mieux?
— Oui, oui, répondit Lenglumé.
Et, saisissant le sens des paroles de l'agent, il se mit à faire le tour du lioudoir, avec une attention et un soin qui témoignaient de son sincère désir de ne plus se laisser détourner de sa mission.
Cela dura cinq minutes à peine, au bout desquelles il revint à Lamblin, qui n'avait cessé de l'observer du coin (h l'onl.
— Eh bien! dit ce dernier, quand il eut fini, c'est fait?
— Oui, patron, répondit Lenglumé.
— Et qu'as-tu remarqué?
— Rien.
Lamblin se tourna vers le comte, qui, pendant ce rapide colloque, était demeuré soucieux et sombre, ne quittant pas des yeux le pauvre Lenglumé, ce qui gênait singulièrement ce dernier.
— Pas de chance! fit l'agent d'un air de v ve contrariété; encore une piste mauvaise! C'est à donner sa démission.
— Eh quoi! vous renonceriez, dit M. de Savenay en fronçant les sourcils.
— Dame... monsieur le comte... il ne faut pas s'obstiner... Ça, c'est un principe dans l'art de la police ; nous renonçons, provisoirement, bien entendu, sauf à reprendre nos investigations quand nous aurons trouvé quelque chose de plus présentable.
— Ah! j'espérais mieux, répliqua M. de Savenay, et j'avoue que votre détermination me .surprend... Car enfin, ces empreintes... monsieur, ces empreintes qui avaient si vivement éveillé votre curiosité.
— Je ne les oublie pas.
— Ce n'est pas là une fausse piste...
— Peut-être.
Le comte réprima un geste de dépit.
— Allons! soit! dit-il, comme s'il eût pris subitement son parti, je ne veux pas insister, vous faites votre métier comme vous l'entendez, je n'ai rien à y voir... De mon côté, je verrai ce qu'il convient que je fasse... Toutefois, j'espère que vous me tiendrez au courant de a"os investigations ultérieures...
■ — Monsieur le comte peut en être certain.
— A bientôt donc, monsieur... Moi-même j'aurai recours à vos bous offices, si quelque nouvel indice venait à ma connaissance.
Sur ces mots, il salua de la main les deu.x. hommes, qui se retirèrent, et se dirigea aussitôt vers son cabinet de travail.
11 allait en atteindre le seuil, quand un valet survint, qui lui présenta une carte sur un plateau d'argent.
Le comte prit la carte et fit un mouvement.
— Faites entrer, dit-il vivement.
Et il passa dans son cabinet, où le visiteur annoncé ne tarda pas à le rejoindre.
C'était Caminadc. •
En se rendant chez le comte de Savenay, le jeune barylon avait deux raisons impérieuses.
La première était d'aller remercier le Mécène à la générosité duquel il devait en partie sa fortune. C'était lui qui avait aidé ses prcmierf pas dans la carrière artistique, qui l'avait proté,^é, encouragé et ne lui avait marchandé ni son inlluence ni sa bourse.
Caminade lui en j,Mrdait une reconnaissance attendrie, et il n'avait jamais manqué de la lui témoigner avec une sincère elîusion.
Mais l'accomplissement de ce devoir n'était pas le seul mobile auquel il obéissait ce jour-là, et les événements de la nuit précédente l'y eussent amené à défaut d'autres.
Ce ipiil a\ail vu, ou ce qu'il avait cru voir, la veille, ne lui sortait pas de l'esprit.
N'ctait-il pas le jouet de ([uelque hallucination? Etait-ce bien N'icette qu'il avait aperçue aux environs de l'hôtel de Savenay, à travers les ombres de la nuit? El, si ce n'était pas elle, pourquoi s'était-il senti si ému par celte apparition? Pourquoi surtout Lamblin, qui, lui, n'avait aucune raison de se laisser troubler, pdunpioi Lamblin avait-il, de son côté, l'ait la même remarque et exprimé le même soupçon?...
II fallait sortir de ce cloute, éclaircir ce mystère, et Camiiiade espérait qu'une visite à l'hùti'l l'aiderait à trouver le mot de cette énigme.
Malgré les soucis dont il était dévoré, le comte l'accueillit de son plus invitant sourire et lui tendit cordialement la main.
— C'est donc vous, mon cher Carainade, dit-d d'un ton affectueux; vrai! je suis heureux de vous voir.
— Monsieur le comte est bien bon... fit l'artiste en s'inclinant.
— Ah! je me suis toujours intéressé à vous et j'ai appris avec un véritable plaisir les succès que vous avez obtenus.
— Mes débuts ont été assez heureux, répondit le jeune baryton ; et, si je dois arriver un jour, je n'oublierai jamais que c'est à la générosité de monsieur le comte que je le devrai.
— Vous êtes un brave garçon... Je vous remercie d'être venu.
— C'était mon devoir, monsieur le comte ; et même vous m'auriez vu plus tôt si je n'avais appris ce qui s'est passé, il y a trois jours, dans cet hôtel.
Un nuage assombrit le front du comte.
— Oui, répondit-il, un vol considérable, accompli dans des circonstances mystérieuses... et sur lequel plane jusqu'à pi'ésent une obscurité impénétrable.
Un fin sourire releva le coin de la lèvre de Caminade.
— Oh! quant à ça, répliqua-t-il, l'affaire est en bonnes mains, et je croîs que le voleur n'a qu'à bien se tenir.
— ■ Que voulez-vous dire? fit le comte surpris.
— Est-ce que je ne viens pas de voir sortir de l'hôtel le nommé Lamblin? continua Caminade.
— En effet!
— C'est une fine mouche !
• — Sans doute.
— Et il a dû vous dire...
— Quoi?
— Eh doncl... l'histoire de Lenglumé.
— Quel Lenglumé?
■ — Celui qui l'accompagnait.
— Ce n'est donc pas un agent?
— Lui!... plus souvent... C'est un artiste, monsieur le comte, uu humble artiste, simple choriste au théâtre de Bordeaux.
— Et comment se trouve-t-il mêlé à celte alfaire? Caminade adressa au comte un regard franchement étonné.
— Décidément, dit-il en fronçant les sourcils, je vois que l'on vous a fait des cacholcries et je ne m'explique pas ])ourquoi.
— Mais il y a donc auti'c; chose? interrogea avidement le comte.
Caniinade ne répondit pas tout de suite. Une pensée subite lui était Tenue avec la rapidité de l'éclair, et, en une seconde, il venait de comprendre la raison des rélicences de Lamblin.
La communication établie entre les deux hôtels avait bien pu, sans doute, ser\ ir à un voleur pour s'introduire chez le comte, mais le vol avait eu lieu trois jours auparavant et la communication était pratiquée depuis trois années !
A qui avait-elle servi dans l'intervalle!!!
L'honneur du comte tenait tout entier dans cette question.
— Eh bien! vous ne répondez pas? insista le comte.
. — C'est que, balbutia Caminade, je vais vous dire. Moi, je ne sais pas grand'chose; je me trouvais, hier, avec Lamblin et Lenglumé; ils ont jaboté ensemble... J'écoutais fort mal... Seulement, ce qui m'est resté, c'est qu'ils avaient pris rendez-vous pour aujourd'hui, et qu'ils espéraient beaucoup de leur visite à l'hôtel.
— Alors, c'est tout ce que vous vous rappelez?
— C'est tout! oui!
— Et TOUS ne savez pas dans quel but M. Lamblin s'est fait accompagner par un choriste du théâtre de BordcauN.?... Cela est au moins étrange, vous en conviendrez.
— Sans doute, je ne dis pas non... et pourtant cela s'explique.
— Comment?
— Avant d'être arlisle, Lenglumé a été maçon.
— Eh bien?
— Eh bien... à ce litre... peut-èlre Lamblin a-t-il pensé...
Caminade s'arréla. Décidément, il s'embarrassait, et le comte s'en aperçut; une lueur fauve traversa son regard, pendant qu'un sourire d'une bizarre expression relevait le coin de sa lèvre.
— Je n'insiste pas, dit-il aussitôt... D'ailleurs, vous voyez souvent ce Lenglumé?...
— Nous demeurons sous le même toil.
— Où cela?
— Hôtel de Brest, rue GeoflVoy-Lasnier.
Le comte approuva du geste.
— Hôlcl de Brest, rue Geoffroy- Lasnier, répélait-il presque machinalement; je vous remercie du renseignement et j'en profiterai... Seuiemont...
Et sa voix devint plus ardente et plus âpre.
— Seulement, conlinua-t-il, j'en viens à penser que vous pourriez me rendre un si;rvice plus efficace.
— Le(iucl monsieur le comte?
— Vous m'êles dévoué, n'est-ce pas?
• — Ah! corps et àinc! Que faut-il fiiire?
— En réalité.... peu de chose.
— Dites... dites...
— Il faut que ce soir, vers minuit, vous vous trouviez ici avec votre ami. Vous êtes sûr de lui?
— Comme de moi-même.
— Du reste, s'il hésitait à vous accompagner, vous lui diriez (|ue je suis généreux, et que je paie largement les services que l'on me rend.
— Cela suffira à le décider.
— Alors, je puis compter sur vous?
— A minuit, Lcnglumé et moi nous serons au rendez-vous. Le front du comte s'était rasséréné.
— A la bonne heure, dil-il ; je n'espérais pas moins de votre dévouement, et croyez que je n'oublierai pas l'empressement avec lequel vous vous serez mis à ma disposition... Donc, voyez votre ami sans tarder, et, à l'heure dite, cette nuit, je vous attendrai.
Le jeune ban'ton serra avec chaleur la main que lui tondait le comte, et ne se retira enfin qu'après lui avoir encore une fois renouvelé l'assurance de sa plus vive reconnaissance.
Toutefois, dès qu'il eut mis le pied dans la rue, un sentiment nouveau le saisit, et mille pensées inquiètes l'assaillirent.
— Quel projet préparait donc le comte de Savenay?...
— Avait-il deviné l'existence de la secrète communication qui reliait les deux hôtels, ou n'en était-il encore qu'au soupçon?...
Évidemment quelque chose de terrible se passait dans son esprit; un doute poignant éternel l'avait pénétré, il voulait savoir!... h tout prix, dût-il, en faisant la lumière sur les ténèbres qui l'enveloppaient, éclairer en même temps la honte de la comtesse et son propre déshonneur.
Et Caminade, qui était sincèrement dévoué au comte, se demandait si. en pareille occurrence, le véritable dévouement ne consistait pas à lui épargner une révélation où devait sombrer à jamais le bonheur de toute sa vie !
Cependant il se dit que le comte était le seul juge de son honneur; qu'il ne lui appartenait pas, à lui, qui lui devait tout, de s'ériger en c\^nseur de sa conduite; et il conclut que le seul rôle qu'il dût choisir dans cette aventure était celui de comparse obéissant et passif.
C'est sur cette dernière résolution qu'il regagna l'hôtel de lîrest, où il retrouva Lenglumé. — Il était seul.
Séraphita était sortie pour faire quekpies emplettes. Lambliu avait été "énéreux et Lenglumé ne se possédait pas de joie en songeant que le ménage allait être ravitaillé [lour qui'lquc temps.
Le large paiineau s'ouvrit coiiimc par oiicliaiiletiient. J'. IIC.)
Caminiidc le Iroiiva donc dans les dispdsiliuns les plus favorables, cl il est à peine besoin di; dire avec (juels transports d'enthousiasme il accueillit la proposition (|ue If jcuim' baryton lui apportait!
Les larmes lui eu siiiri'Ut aux ycnix.
— Pauvre Sérapliila! balhiilia-l-il ; va-t-elle être licureusel... C'est un n'vc, (puiil On n'a jamais rien \ ii de pareil dans les féeries. VA c'est pour celle nuit?
Liv. Ij. l'iiiiiiK /.Ac.c)\i:. — LA 11 .i.K i);s CAUKi.ors. — i:u. J. iiorir i.t c''. iîv. 15
— Oui!
— Et le comte a dit qu'il serait généreux?
— 11 y a là pour toi au moins un bon billet de mille à gagner.
— Allons! c'est bon, dit Lenglumé d'une voix étouffée par l'émotion, des choses comme ça, ça vous coupe la respiration. Alors, tu viimdras me prendre?
— A minuit.
— Eh bien, à minuit, mon vieux, et le corate peut être assuré qu'il n'aura pas affaire à un ingrat.
Vers minuit, quand Caminade descendit de la mansarde, il trouva LengluE;' qui l'attendait dans le bureau de l'hôtel.
Lenglumé était grave, l'occasion était unique : il s'agissait encore une fois de gagner un billet do mille, peut-être plus, et jamais dans les rêves qu'il avait pu former pareille bonne fortune ne s'était offerte à lui.
Il ne se préoccupait pas de savoir quels étaient les projets du comte et à que! but final son concours allait servir.
Que lui importait!
D'ailleurs, on lui avait dit la veille qu'un vol considérable avait été commis dans l'hôtel de Savenay, et, sincèrement, il pensait que sa collaboration lui était demandée à l'effet d'aider aux investigations de la justice.
Les deux amis s'empressèrent donc de quitter la rue Geoffroy-Lasnier, et selon la promesse de Caminade, comme minuit sonnait, ils arrivaient près do l'hôtel.
Le comte les attendait : il les reçut tout de suite.
Il était fort agité.
Pour lui, en effet, la situation était terrible! Toute sa vie était suspendue à la recherche qu'il méditait, et le doute affreux au milieu duquel il se débattait lui enlevait une partie de sa force et de son énergie.
Cependant, quand Caminade et Langlumé eurent été introduits, il revint brusquement à la résolution et à la fermeté qui étaient ses deux qualités dom.inantes, et, secouant la tôte comme pour chasser une pensée importune, il alla droit à Lenglumé, que son regard enveloppa d'efffuves ardents.
— Vous êtes M. Lenulumé? dcmanda-t-il avec une lueur intense dans les yeux.
— Oui, monsieur le cuiiile, réiioudit l'humble choriste.
— C'est vous qui, ce matin, avez accompagné M. Lamhlin?
— Précisément.
LA FILL^ DES CAMELOTS lia
— Ceponrlant vous u'apparLcnez pas à la police. Lenglumé eut un mouvement de dignité offensée.
— Nous ne mangeons pas encore de ce pain-là monsieur le comte 1 répliqna-t-il avec vivacité, et si j'ai prêté mon concours à M. Lamblin, c'est que, par une Coïncidence des plus bizarres, j'étais presque assuré de lui donner la clef du procédé à l'aide duquel s"est accompli le vol dont vous avez été victime.
— Vraiment! fit le comte, d'un ton acéré. Voilà qui est fort intéressant. Et ce procédé... quel est-il?...
— Oh! il est très simple, car il s'agissait seulement de constater qu'il existait une communication secrète entre l'hôtel voisin et celui de monsieur le comte.
M. de Savenay comprima un cri qui lui -^int aux. lèvres.
— Et cette communication existe bien réellement? dit-il d'une voix sifflante.
— Je lai vériflé ce matin.
— Vous en êtes sûr?
— Puisque c'est moi qui l'ai pratiquée! — • Vous! A-ous!
Le comte étouffait... Il portait ses doux mains à sa gorge et se raidit comnn' s"il se fût senti menacé d'apoplexie.
— Lenglumé se disposait à entamer le récit de son aventure; le comte l'arrêta presque brutalement.
— C'est inutile ! interrompit-il avec violence : ce qui vous est arrivé il y a trois années ne m'importe pas. C'est de la communication qu'il s'agit, je veux la voir, vous entendez! c'est elle que vous allez me montrer! Venez! venez!
Et il prit les devants, suivi de Caminade et du choriste. l'n instant après, ils traversaient la chambre de la comtesse et pénétraient dans le boudoir.
Le comte se tourna alors vers Lenglumé :
— Nous y voici ! dit-il ; maintenant, j'attends que vous me donniez la preuve <le ce que vous avez avancé!... Voyons! vous avez parlé de passase secret à l'aide duquel on pouvait pénétrer de l'hôtel voisin dans le boudoir où nous sommes. Eh bien! ce passage! dites... où est-il?
Lenglumé ne se laissa pas intimider par le ton violent sur lequel ou lui parlait, il s'était déjà orienté, et, sur l'invitation du comte, il se dirigea d'un pas ferme vers un coin du boudoir et s'arrêta bientôt, pour indiquer du geste un des plus larges panneaux de la boiserie.
— C'est ici! dit-il avec assurance; derrière ce panneau, j'aflirme qu'il y a un passage par lequel je me suis moi-même introduit dans le boudoir.
— Ce panneau peut donc s'ouvrir?... interrogea avidement le comte.
— C'est certain! dit le choriste; il doit y avoir un secret... quelque ressort caché... Le tout serait de le trouver.
LA riLLK DES CAMELOTS
— 11 faut clicrcluM'.
— Ce ne doit pas être malin.
— Voyez donc! voyez... et, si vous trouvez ce que j'attends, vous ne sortirez pas d'ici sans emporter quelques billets de mille francs.
Lenglumé toussa d'émotion.
Quelques billets de mille!
11 s'agenouilla sur le tapis, se courba ardemment contre la boiserie, et promena ses deux mains nerveuses sur le panneau de la porte qu'il avait lui-même désignée au comte.
Trois ou quatre minutes s'écoulèrent.
Le plus profond silence régnait dans le boudoir, où l'on n'entendait plus que le grincement des doigts du choriste sur l'ébène de la cloison.
Enfin un cri s'éleva poussé par Lenglumé, qui venait de se redresser.
— Qu'y a-t-il? interrogea le comte.
— .l'ai trouvé! répondit le choriste d'un air de triomphe.
— Quoi?
— Là! voyez vous-même; entre les plis de cette baguette d'or... un petit boulon qui fait à peine saillie.
— Et vous croyez?...
— Vous allez voir.
Et, Lenglumé ayant pressé le bouton dont il parlait, le large panneau s'ouvrit comme par enchantement, et laissa voir un trou noir au fond duquel un panneau correspondant devait donner accès dans la pièce continguë.
— Faut-il ouvrir l'autre ? demanda Lenglumé, mis en goût par son premier succès.
— Vous le demandez! répliqua le comte; à l'instant... ne perdons pas de temps... Enfin! enfin... Ah! je vais donc savoir...
Il n'acheva pas.
Lenglumé avait fait jouer le ressort; le panneau s'était ouvert : le passage était libre.
Le comte ne prit pas même le temps de réiléchir, et, écartant le choriste, il se précipita en avant et pénétra dans la pièce voisine.
Mais à peine y eut-il mis le pied qu'il s'arrêta frissonnant, avec une sueur glacée aux tempes.
Chose étrange, inexplicable et bien faite pour stupéfier l'homme le plus résolu, dans cette pièce où régnait un profond désordre et qui paraissait n'avoir pas été habitée depuis longtemps, une bougie brûlait à peine commencée.
Qu'est-ce que cela voulait dire?
Quelqu'un était donc là?... quelqu'un qui s'était enfui en entendant le comte venir?...
Ce dernier ne se laissa pas détourner par cet incident, quelque mystérieux qu'il fût. Il avait un but... 11 s'était trop avancé pour reculer.
Il poursuivit.
Dans la chambre, ainsi que nous l'avons dit, régnait un grand désordre comme si on Teùt abandonnée à la hâte... ; une poussière épaisse recouvrait les meubles; des tiroirs étaient restés ouverts; le secrétaire sur lequel se trouvait la bougie allumée était encombré de lettres dont les enveloppes gisaient éventrées sur le parquet.
Le comte ramassa une de ces enveloppes et lut ;
« M. le docteur Conrad Wormser, de Vienne. »
Puis, au hasard, il prit quelques lettres, et, dès qu'il les eut parcourues, il tressaillit de tout son éti'e.
Ces lettres étaient de l'écriture de la comtesse de Savenay !
Un rugissement de tigre gronda dans sa poitrine ; il pressa son crâne de ses onples irrités, et un voile de sang l'aveugla.
— Oh! la misérable, balbutia-t-il, la misérable I...
Il n'en pouvait plus... Machinalement, sous l'empire d'une colère aveugle, il fouilla àprement les tiroirs; tout ce qui lui tombait sous la main, il s'en emparait liévreusement. . . On eût dit qu'il eût voulu tout emporter, bien convaincu maintenant qu'il y avait là, avec les preuves de sa honte, les moyens sûrs d'une vengeance éclatante et prompte!
Se venger! il ne pensait iiius à autre chose... S'il avait tenu à cette heure le complice de la comtesse, il en eût fait justice, sans pitié comme sans remords!
Et alors, subitement, il se reprit à penser à cette bougie qui l'éclairait et ([u'il avait trouvée allumée.
.N'était-ce pas le docteur Conrad qui était venu et qui, surpris [lar l'arrivée du comte, s'était empressé de dis[)araitre.
Qui sait?
Peut-être même se Irouvait-il encore dans raiiparlenient.
— .\h ! si cela était !... murmura le comte eu portant la nain à son revolver...
Et il lit nu pas vers la porte de la chambre.
Mais presipie aussitôt il s'arrêta.
Un bruit venait de se faire entendre, semblable à celui d'un verrou poussé par une main discrète; était-ce une illusion... le comte avait-il bien entendu?
Il n'en était plus à se laisser détourner, quelque danger qu'il y eût à redouter, et bien décidé à sortir de ce doute, il marcha vers la porte, posa la main sur lu serrure, dont il lit jouer le boulon de cristal.
Le bouton tourna sans que la piu-te s'ouvrit.
On venait de la fermer au verrou : il y avait iiuel(]u'un dans l'appartement.
Devant celle cerliliidc, le comte n'hésita plus et appela Cuminadc. Celui-ci accourut.
— Mon ami, lui dit le comte à voix, rapide et basse, il y avait tout à l'iieurc ici un homme que je viens de mellrc en fuite.
— Est-ce possible? fit Caminade, et quel est cet homme?
— Je. l'ignore... et je veux le savoir!... Écoutez... il n'y a qu'une issue possible pour sortir de cet hôtel, et c'est la porte qui donne sur le quai ; je vais donc m'y rendre, pendant que de votre côl6 vous resterez dans cette chambre jusqu'à ce que je revienne; de cette façon, il ne pourra nous échapper... Vous êtes armé?
• — Oui, monsieur le comte..
• — Eh bien! ne perdons pas une minute et, au moindre incident, envoyezmoi votre compagnon.
Le comte n'en dit pas davantage et s'empressa de disparaître, laissant Caminade fort perple.xe et assez embarrassé du rôle qu'on lui confiait.
Certes, il n'était pas poltron, et, en temps ordinaire, un homme ne lui faisait pas peur.
Mais, ici, la situation était des plus complexes : il ne s'agissait plus d'affronter un danger prévu ni de défendre sa vie en engageant une lutte avec un ennemi connu !
Cet homme dont le comte venait de parler était chez lui. en cas de légitime défense, et quelle raison Caminade pouvait-il donner pour justifier sa présence, dans son domicile, à celte heure de nuit?
Un instant, la pensée lui vint d'appeler Lenglumé à son aide.
Mais il en eut presque honte et la repoussa bien vite, comme une lâcheté.
D'ailleurs, les événements allaient se précipiter jusqu'à lui enlever le temps de la rénrxion.
Il y avait cinq minutes que le comte s'était éloigne.
Jusqu'alors, Caminade n'avait surpris encore que quelques-uns de ces' tressaillements vagues, sans cause appréciable, que l'on perçoit parfois au milieu du silence de la nuit, un meuble qui craque ou une fenêtre que le souffle du vent secoue !
Mais tout à coup un frisson le mordit dans sa chair. Il n'y avait plus à s'y tromper...
Un bruit venait de se faire entendre et il avait dislinclemcnl vu la porto remuer.
Son regard s'alluma; d'un geste résolu, il tira son revolver de sa poche et, les doigts crispés sur la crosse de son arme, il attendit.
Ce ne fut pas long.
Presque aussitôt, la porte tourna lentement, cauteleusement, sur ses gonds. et une tête d'homme se présenta dans rentre-bàillement.
Caminade avait déjà fait quelques pas, quand un éclat de rire \int tout à coup l'arrêler et le clouer à sa place.
— Ah! c'est donc vous, cher monsieur Caminade, dit alors une voix que le jeune baryton reconnut tout de suite; parbleu! je ne m'attendais pas à vous rencontrer, à cette heure, dans un lieu pareil !
— M. Lamblin! fit Caminade, qui ne revenait pas de sa surprise.
— Moi-même, répondit l'agent. Ah çà! comment vous trouvez-vous ici? C'est précisément ce que j'allais vous demander.
— Oh! moi, je fais mon métier! .Après ce que nous avait dit votre ami Lenglumé... j'avais une envie folle de pousser mes investigations de ce côté; et j'avoue humblement que cela ne m"a pas coûté trop cher.
— Cependant...
— Il y a des concierges qui sont honnêtes, mais il en est encore qui sont faciles à la séduction; celleV >'eille sur cet hôtel s'est conlentée d'un modeste billet de cent francs.
— Alors, c'est avec son assentiment que vous avez pénétré dans cet appartement?
— Sans doute.
— Et vous n'avez pas craint d'y être surpris par le locataire? Lamblin haussa les épaules.
— Bon! je ne suis pas né d'hier, répondit-il; le locataire a d'autres chats à fouetter... et il passera pas mal d'eau sous le pont Marie, avant qu'il vienne rôder autour de cet immeuble.
— Vous croyez donc...'?
Je crois, mon cher monsieur, que cette fois nous avons mis le nez sur la véritable piste. Seulement, l'afraire est conipliquée, et je crains bien que cela n'aille pas encore tout seul.
— Pourquoi?
Lamblin fronça les sourcils et indiqua le secrétaire encombré de papiers et
de lettres.
— Voyez, dit-il, le comte n'y a pas été de main morte ; il a joliment iourragé dans les fafiots. Lui, ne songe qu'à une chose, le passage secret, cl il se moque birn du million qu'on lui a pris. Ce n'est pas le voleur qui le préoccupe : il ne
voit que l'amant ! et ça pourrait hien nous gêner dans nos entournures. D'ailleurs, il y a un autre point plus mystérieux.
— Encore!
— Un incident inouï... qui m'a bouleversé.
— Vous!
— Oui, moi, qui cependant ne me laisse pas facilement démonter.
— Que vous est-il arrivé?
— Je venais d'entrer tout à l'heure; j'avais allumé cette bouL'ie... et je commençais à farfouiller dans le secrétaire, quand j'ai entendu marcher sur le palier.
— C'était la concierge?
— Non ! . . .
— Peut-être Gaston qui rentrait. M"" Ménager, sa mère, habite depuis quelque temps le deuxième étage.
— Ce n'était ni Gaston, ni M"" Ménager. Ce bruit m'avait trop intrigué pour me laisser indifférent; j'ai donc voulu m'cclaircr, et à travers la porte entre-bàillée... j'ai vu...
— Quoi?
— Deux femmes.
— Que vous avez reconnues ? "■
— • Parfaitement : l'une était M"" Christianc... et l'autre...
— Nicette? acheva ardemment Gaminade.
Lamblin approuva d'un signe de tête, et devint tout à coup très grave.
— Voyez-vous, dit-il peu après, ceux qui me connaissent pour m'avoir vu opérer, savent que je ne m'emballe jamais! Dans notre métier, on se familiarise vite avec toutes les surprises, et il suffit de quelques années d'exercice pour vous bronzer un homme. Eh bien! quand, tout à l'heure, j'ai aperçu cette petite Nicette en compagnie de M"" Christiane, ça m'a donné un coup dans l'estomac... Vrai!... c'est pas pour dire, mais ça, c'est plus fort que déjouer au bouchon! car, enfin...
Et l'agent prit son front dans ses deux mains.
— Car enfin, poursuivit-il avec un âpre accent, qu'est-ce qu'elles venaient faire là?... quel intérêt a rapproché ces deux jeunes filles?... quel but poursuivent-elles? C'est à donner sa langue aux chiens! et, dans ce mystère-là, il y a, j'en suis sûr, la vérité que nous cherchons...
— Quelle est donc votre idée! interrogea Caminade?
— C'est clair comme bonjour. A cette heure, après la découverte du passage secret, il est manifeste, n'est-ce pas, que la comtesse n'est pas précisément une Lucrèce; elle a un amant; cet amant s'appelle le docteur Wormser, et c'est lui (]ui a dérolié b; niillidu à la caisse du comte. Il ne s'est pas
tlle s l'iail arrêtée pour aller prei
uv. 10 - i-irninp. IACC01K. - la iii.le des camelots. - Éo. J. Roiri ii C
Liv. IC
contenté de lui prendre sa femme, iF lui a, de plus, volé son argent : ces choses-là, ça se voit quelquefois, et le comte n'en a pas l'étrenne!
Sur ce point donc, pas d'ambiguïté, pas vrai?
Mais sur l'autre, c'est bien différent; et le rôle que joue M""Chnstiane n'est pas facile à justilier.
Qu'elle en veuille à la comtesse, cela se comprend peut-être; qu'elle essaie de surprendre son secret, pour s'en faire une arme au jour où elle serait menacée par sa marâtre, c'est encore admissible.
Mais qu'elle aille jusqu'à oublier la pudeur native qui est au cœur de toute jeune fille et qu'elle s'associe à une enfant du pavé dont le contact ne peut être que compromettant et malsain, c'est un fait exorbitant qui témoigne d'un violent désordre d'esprit et que peuvent seuls expliquer une haine implacable et l'aveugle désir de la plus cruelle des vengeances.
Or, raisonnons, continua l'agent après un court silence de quelques secondes, et demandez-vous quelles causes il convient d'attribuer à la haine de l'enfant: vous n'en trouverez aucune! La comtesse,, sans témoigner une bien vive tendresse à Christiane, la traite cependant avec bonté; elle la voit d'ailleurs rarement, et le sentiment qui anmie la bizarre jeune fille doit é-\idemmenl remonter à une époque où la comtesse d'aujourd'hui s'appelait M""' BrémontI
Que s'est-il passé -à cette époque? je l'ignore... mais, si mon flair ne me trompe pas, il doit être survenu alors un fait considérable, dont le souvenir pèse encore à l'heure qu'il est sur l'esprit de M'" Christiane.
— Enfin, que concluez-vous de tout ceci? demanda Caminade. Lamblin mit un doigt sur ses lèvres.
— Je vous le dirai quand le moment sera venu, répondit-il ; mais j'imagine que celui qui irait faire un tour à Sainte-Claire, où est mort M. Brémont, pourrait, sans beaucoup d'elïorts, recueillir bien des révélations intéressantes.
L'agent n'en dit pas davantage, car, à ce moment même, deux coups de sifflet se firent entendre au dehors, et il se redressa avec force.
— C'est mon homme! dit-il en marchant vivement vers la porte. — Quel homme? fit Caminade.
- Je m'entends, et ça suffit.
— • Vous partez?
--Il n'est (pie temps.
— Sans attendre le comte?
— C'est inutile, le comte a ses affaires, moi j'ai les niieinies; il n'a plus rien à me demander, et je vais au plus pressé, mais je vous reverrai.
— Quand cela?
— Demain.
— Et (juc (iirai-je au comte?
— Dites-lui ce que vous voudrez; s'il a besoin de moi, il sait où me trouver.
Et, sur CCS mots, il gagna décidémenl la porte et disparut.
Caminade ne s'attarda pas lui-même davantage, et après avoir soufflé la bougie il franchit le passage secret, remit un peu d'ordre dans le boudoir de la comtesse, avec l'aide de Lenglumé, et peu après ils allaient rejoindre le comte sur le seuil de la porte cochère.
Ce dernier se disposait à rentrer; il venait de voir Lamblin, qui lui avait dit en passant quelques mots rapides, sur lesquels il était resté un moment comme étourdi.
Il avait tenté de le retenir, mais Lamblin ne perdait pas volontiers son temps.
Un coupé attendait sur le quai, à une centaine de mètres; il quitta brusquement le comte, et alla se jeter dans la voilure, qui partit aussitôt avec une rapidité vertigineuse.
Le comte pressa ses tempes avec un geste violent, et se tourna vers Caminade.
— Je vous remercie, ainsi que votre camarade, dit-il alors, du concours que vous m"avez prêté tous les deux... Il se fait tard, nous allons nous séparer; mais demain, à la première heure, en vous envoyant ce que j'ai prçmis à M. Lenulumé, je vous dirai quel nouveau service j'attends encore de vous.
— Monsieur le comte sait que je suis tout à lui, répondit le jeune barj'ton.
— Vous êtes libre?
— Tout à fait.
— Et si je vous priais de m'accompagner dans un voyage que je projette?
— Je ne dois être de retour à Bordeaux que dans un mois.
— Il ne s'agit que d'une absence de quelques jours.
— Je partirai quand vous voudrez.
— A la bonne heure ; eh bien, demain, je vous dirai ce que j'aurai résolu. Caminade serra la main que lui offrait le comte, et, ayant fait signe à
Lenglumé, il quitta riiôtel et se dirigea vers le pont Marie.
Cependant, le coupé qui emportait Lamblin était loin.
Quand il avait pénétré à Tintérieur, un homme y occupait déjà une place.
C'était celui qui, quelques minutes auparavant, avait lancé les deux coups de sililet.
— Alors, tu as réussi? demanda Lamblin, dès que le coupé se fut ébranlé.
— Je crois que ralïairc est dans le sac, répondit l'homme, qui n'était autre qu'un modeste agent.
— Tu l'as filée?
— l'nHilcM!
— Et elle ne s'est doutée de rien?
— Bon ! C'est innocent. Ça ne connaît rien des ruses du métier.
— Enfin, où s'est-elle arrêtée?
— Elle s'est arrêtée deux fo's : d'abord, sur la place du Chàtclet, où elle est descendue de sa calèche pour aller prendre un modeste sapin portant le numéro 164S... puis, rue Tronchet, où elle a stoppé devant le numéro 2o.
— Et elle est entrée dans la maison?
— Ah! ça n'a pas été sans hésitation., la pauvre petite! Elle regardait à droite, à gauche, de tous côtés... et paraissait bien effrayée de se voir seule sur le trottoir à une pareille heure de nuit ! . . . l'émotion inséparable de tout début !.. . C'a n'a pas encore l'habitude...
Lamblin fit entendre un petit gloussement ironique.
— Est-ce que je me trompe, patron?... interrogea l'humble agent.
— Peut-être répondit Lamblin; en tout cas, cela ne nous regarde pas... Au moins, tu n'as rien observé d'extraordinaire aux environs?
— Absolument rien.
— Pas de figure suspecte, pas une ombre sous les portes voisines! Non! Allons... nous verrons cela à notre aise tout à l'heure... et, quand je devrais faire le blocus de la maison jusqu'à demain soir, il faudra bien que je sache...
Il retomba un moment dans ses réflexions.
Le coupé brûlait le pavé.
Ils aA'aient franchi les quais, traversé la place de la Concorde et enfilé la rue Royale. Tout était silencieux et morne sur la voie enténébrée ; à peine, de loin en loin, apercevait-on quelques rares gardiens de la paix.
Tout à coup, la voiture s'arrêta brusquement.
— Sommes-nous arrivés? demanda Lamblin en jetant un regard au dehors.
— Oui, patron.
— Mais je ne vois pas la rue Tronchet.
— Pas si bête!... J'ai donné une autre adresse à notre cocher — pour n'inquiéter personne ; — nous sommes ici au coin du boulevard iMalesherbes. et à moins que le quartier ne vous déplaise...
— C'est parfait. .. Descendons!
— Je vais vous donner la main.
Et le socius de Lamblin sauta à terre pour aider son patron à prendre pied sur le trottoir.
Or, pendant ([ue les deux agents se préparairnl de la sorte à se rendre à leur poste d'observation, voici ce (pii se passait dans celle maison dont Lamblin avait manifesté l'intention de faire le blocus.
Une heure auparavant, une l'cmnie, enveloppée dans une ample rolondc, était descendue de fiacre rue Tronchet, en face du numéro 25, et, après quelques hésitations, elle avait traversé le trottoir et s'était présentée à la loge du concierge.
— M. le docteur Wormser? avait-elle demindé d'une voix un peu tremblante.
— A l'entresol, la porte à gauche, répondit la concierge.
La jeune femme monta alors l'escalier d'un pas précipité, et," au premier coup de timbre, la porte s'ouvrit immédiatement.
On l'attendait ; le valet qui la reçut la conduisit, sans lui adresser la moindre question, jusqu'à un petit salon situé à l'extrémité de l'appartement, et, une fois là, il ouvrit la porte, et se retira discrètement dés qu'elle en eut franchi le seuil.
A son aspect, d'ailleurs, un homme s'était levé et était venu à sa rencontre les mains tendues.
— Juliette!... Enfin! dit-il, la poitrine émue. Ah! je vous attendais avec une mortelle impatience.
— Doutiez-vous de mon empressement à me rendre à votre appel? répondit la jeune femme.
— Je ne doutais pas... Les termes dans lesquels était conçue la lettre que jejvous ai fait remettre'ne vous laissaient pas le choix, et je savais que, dans votre intérêt même, vous répondriez à mon invitation.
— Mon intérêt!... fit la jeune femme avec étonnement. Pourquoi le mien plutôt que le vôtre?... Depuis longtemps nos intérêts ne sont-ils pas communs?
— Si vous disiez qu'ils l'ont été longtemps, vous seriez dans la vérité... mais depuis...
— ■ En sommes-nous donc venus à l'heure des reproches?
— C'est pour être bien édifié sur ce point que je vous ai priée de venir.
— Eh bien, vous voyez que me voilà ; j'ai hâte, maintenant, que vous m'expliquiez l'étrange langage que j'entends aujourd'hui.
Le docteur Conrad indiqua un fauteuil sur lequel la jeune femme prit place et, s'étant assis lui-môme à ses côtés, il s'empara de sa main, qu'il serra dans les siennes.
— Ecoutez-moi, Juliette, dit-il, d'une voix ferme, le passé où nous nous sommes aimés n'est pas encore si loin de nous que vous ayez pu oublier. Vous vous souvenez de ces temps bénis où nous n'avions qu'un cœur ; où nous bercions le rêve d'être l'un à l'aulie; où nous enlrevoyions le bonheur possible
d'une union qu'aucune puissance humaine ne pourrait plus rompre... Il n'a pas dépendu de moi, du moins, que ce rêve ne se réalisât, et si, de votre côté, vous étiez restée aussi fidèlement attachée à ces sentiments que j'évoque, vous ne seriez pas aujourd'hui comtesse de Savenay, et je ne serais pas, moi, hanté trop souvent par la pensée d'un nouveau crime !
— Que dites-vous? s'écria la comtesse, en se levant à demi, pour retoruber aussitôt sur sa chaise; comment osez-vous prononcer ce mot terrible?
— Il vous fait peur?
— Vous n'avez donc jamais eu de remords?
— Des remords! fit le docteur d'un ton amer, allons donci Espérez-vous me donner le change, et ne savez-vous pas que je vous connais... mieux peutêtre que vous ne vous connaissez vous-mi'me! — Des remords', vous, madame Brémont?
— Conrad!
— Tenez, laissez-moi vous rappeler à la réalité dont vous cherchez vainement à écarter le fantôme. Vous savez comme je vous ai aimée, n'est-ce pas? Cet amour, c'était toute ma vie, et je n'ambitionnais pas d'autre bonheur... Je vous avais connue avant M. Brémont... Si j'avais été riche, ce n'est pas lui qui fût devenu votre époux! Vous m'aimiez alors, et aujourd'hui encore, au souvenir du bonheur perdu, je sens s'apaiser parfois l'atroce jalousie dont je suis déchiré,
— Vous êtes jaloux ! fit la comtesse, sur un ton qui communiqua au jeune docteur une sourde irritation.
— Jaloux! oui, répliqua-t-il avec violence, et vous le savez bien... puisque c'est sous l'empire de ce sentiment que nous avons cherché ensemble le moyen de sortir d'une situation intolérable: pour que nous fussions henr<^ux, i! fallait que M. Brémont mourût...
— Ne parlez pas ainsi.
— El M. Brémont est mort!
— Taisez-vous!
— C'était la liberté pour vous; et pour moi un avenir assuré de tendresse et d'amour!... .Mais il y a loin, dit-on, de la coupe aux lèvres, et quand j'allai vous retrouver, un an plus tard, au Brésil où vous vous étiez réfugiée, j'appris avec stupeur que vous étiez devenue comtesse de Savenay!
— Si vous saviez...
— Je ne voulus rien savoir, car la seule chose que je compris, c'est que vous vous étiez donnée à un autre; et je ne vécus plus, dès lors, qu'avec la pensée de révéler au comte le secret de nos anciennes relations et do lui faire partaf,'er, à cet homme, toutes les tortures que j'endurais.
— Mais vous ne l'avez pas fait!
Le docteur passa sa main sur son front nioilc.
— Ah ! ceux qui pourraitMit accuser ma l'aililcssc et ma lâcheté ignorent ce qu'il y a de séduction dans le regard et le sourire de la femme aimée... Non ! je ne l'ai pas fait ! Je me suis tu... et j'ai accepté, avec une soumission reconnaissante, l'aumône dont vous promettiez de payer mon silence. Je vous aimais toujours, moi! et je m'étais repris à l'illusion de croire que votre cœur pouvait renaître à l'amour ! Fou que j'étais ! Je ne vous connaissais pas encore tout entière, et il m'a fallu deux années pour me désabuser ; mais c'était fini!... et tout d'un coup, presque sans transition, je retombai de toute la hauteur de mes rêves, dans la cruelle solitude où me rejetaient votre froideur et votre indilîcrence.
— Ne croyez pas cela.
— Un moment même, je me sentis si abandonné et si désespéré, que je songeai au suicide.
— Malheureux!
— Mais je me dis qu'il serait bien ridicule de mourir sans m'être vengé, et dès lors je n'eus plus d'autre pensée.
La jeune femme eut un pli amer à la lèvre.
— Est-ce donc pour cela, dit-elle, que vous vous introduisiez, il y a trois jours, chez le comte, et que vous forciez la caisse comme un vulgaire malfaiteur?
— Raillez à votre aise, répliqua le docteur; cette aventure n'a pas eu seulement pour résultat de me faire à peu près riche, mais elle a précipité des événements qui assurent ma vengeance !
— ■ Comment cela?
— Ah! le hasard fait bien les choses quand il s'en mêle, car c'est grâce à ce vol que le comte connaît à cette heure la communication secrète qui, de l'appartement du docteur Wormser, donne accès dans le boudoir de la comtesse de Savenay.
La jeune femme laissa tomber sa tête dans ses mains.
— Horrible! c'est horrible ! balbutia-t-elle, frissonnante.
— De sorte, poursuivit le jeune homme, qu'il ne vous reste plus quun parti à prendre.
— Lequel?
— C'est de faire pour le comte ce que vous avez fait pour M. Brémont.
— Ah! jamais! jamais I
— Préférez-vous allroiitcr la colère de votre époux!
— Je préfère me tuer!...
Le docteur eut un geste ironi(iuc.
— Non... Juliette! non... dit-il, vous ne vous tuerez pas!... Vous êtes jeune, vous êtes belle... vous ne renoncerez pas à la vie de plaisirs et de fêtes vers laquelle vous attirent voire jeunesse et votre beauté!... Et puis, le voudriezvous, que vous ne le pourriez plus. Le crime a des liens [dus indissolubles que
irislian.' Passa devant moi, raiiule, allulOe. . . ,1'. 131.)
ceux de l-amour même, et c'est en vainque vous cherchenez à vous arracher au souvenir de Sainte-Claire.
- \h' ce crime, du moins, s'écria la jeune femme, nul ne le connaît.
- Qui sait? - lit le flacon si mystérieusement disparu, et que nous n avons jamais pu retrouver, malgré nos âpres recherches? '
-^ Nous deux seuls nous pouvons frissonner encore en nous le rappelant.
UV. n. - r..U«E ZACCO.E. - .X PHXE DRS CAMELOTS. - ÉD. ,. «OUM- ET CC UV. H
LA FILLE DES CAMF.T,OTS
— Vous ouliliez trop vite qu'il y avait un troisième témoin
— Christiane!... Ah! si elle avait découvert quelque chose, elle n'aurait pas gardé si longtemps le silence.
Le front du docteur se fronça d'un pli sombre.
— Sans doute! répondit-il, et je le crois comme vous; mais il faut prendre garde, cependant, et, si votre froideur ne m'avait éloigné de vous trop souvent depuis quelque temps, il est des choses que je vous aurais confiées et qui peutêtre vous auraient édifié sur ce qui s'est passé à Sainte-Claire, après la mort de M. Brémont.
— Quelles choses?
— Vous étiez partie, et Christiane était restée à Caen, chez M"° Ménager, q;:i l'avait recueillie.
— Je sais cela.
■ — Mais, ce que vous ignorez, c'est que, pendant une année, tous les huit jours, Christiane se rendait à Langrune. — • Christiane adorait son père.
— C'est une raison; pourtant j'ai pensé qu'il pouvait y en avoir une autre.
— Une autre?
— Après la mort de son père, Christiane, faut-il le dire, me parut, à moi qui l'obserA^ais avec attention, beaucoup plus préoccupée que désespérée, et il m'a semblé alors qu'elle avait des attitudes singulières qui juraient avec la douleur dont elle eût dû être frappée.
— Ah! je l'ai remarqué, comme vous.
— Cela dura huit jours, pendant lesquels elle ne voulut pas quitter la chamlire où son père était mort.
— Que supposez-vous donc?
— Je suppose que Christiane s'abandonnait dès lors à une pensée qui ne l'a plus quittée depuis, et qu'elle cherchait...
— Le flacon?
— Comprenez-vous ?
— Eh bien, elle ne l'a pas trouvé... n'est-ce pas? Toutes ses recherches ont été vaines; et si elle savait où aller le prendre...
— Je suis convaincu qu'elle le saiti
— Alors, il est entre ses mains?
- Pas encore.
— Quel sentiment l'arrête?
— Elle a peur.
— De quoi?
Le docteur baissa la voi.\ et se pencha vers la jeune femme jusqu'à frôler son oreille.
LA FILLE DES CA.MELOTS 13l
— Un jour, je l'ai suivie, poursuivit-il ; elle avait quitte Sainte-Claire, seule, à pied, enveloppée d'une pelisse, la tête couverte d'un voile épais, et, au bout d'un quart d'heure, elle pénétrait dans le petit cimetière où son père étai: inhumé. Le monument est morleste ; la porte de bronze ouvre sur une petite chapelle derrière laquelle commencent les c'nq marches qui conduisent au caveau; c'est vers cette porte que Christiane se dirigea, puis elle l'ouvrit et disparut... Je m'étais approché du monument, et presque aussitôt je la vis qui descendait les marches du caveau.. .
La jeune femme ne faisait plus un mouvement; le regard suspendu aux lèvres du docteur, elle écoutait, pâle, frissonnante, les mains nerveusemen: nouées.
— Et alors? italbutia-t-elle d'une voix faible.
— .\lors, continua Coni ad, il se passa dix minutes pendant lesquelles rien ne vint troubler le silence qui régnait profond et sinistre ; puis tout à coup un cri s'éleva des entrailles de la terre; j'entendis des pas précipités remonter le.", marches de l'escalier et, au.'^silôt, Christiane passa devant moi, rapide, affolée, livide, comme si elle eût fui quelque effrayante vision!
— Mon Dieu! fit Jiilielle.
— Si bien que, dans son effarement, la malheureuse enfant avait disparu sans songer à referm«r la porte de la chapelle.
— Que s'était-il donc passé?
— Je ne comprenais pas... je voulais savoir... et, à mon tour, je pénétrai dans le caveau...
— Mais, si Chrisiiiiiie él.iil revenue... si elle avait refermé sur vous la jiorle de la chapelle!...
— J'avais eu soin préalahlomeut de briser dans la serrure la puiiile d'un poignard que je porte toujours sur moi, et j'avai.s ainsi assuré ma retraite.
— Enfin, ([u'avez-vous vu? Quel fantôme avait pu elTrnyer Chrisliaiie à ce point?
Je crois l'avoir dénué...
— Ah! parlez! parlez!...
Le docteur s'était relevé, un peu ému au souvenir qu'il \ enait d'évoquer, cl il allait poursuivre, quand un bruit de pas se lit entendre dans la pièce voisine.
— Qu'est cela? lieuianda la comtesse.
Conrad était déjà allé ouvrir, et aussitôt la femme de chanilue de Juliette se précipita dans l'apparii-inent.
— Qu'y a-t-il? inlerioi^ea avidement la comtesse.
— M. le comte a pénétré celte nuit dans le boudoir de madame, répondit la caniérisle, et il a découvert le passage secret.
La comtesse cloulTa un cri.
— Ah! perdue, cette fois, bien perdue! balbutia-t-elle.
— Sauvée, au contraire, interrompit le docteur; ne vous abandonnez pas... ne vous effrayez pas... laissez-moi faire.
Et se tournant vers la femme de chambre :
— Voyons, Françoise, dit-il d'un ton bref, explique-loi : le comte sait tout, il a découvert le passage secret et il a pénétré chez le docteur Wormser. Mais après?
— Après, il a fouillé le meuble où vous enfermiez votre correspondance, et à cette heure il s'est retiré dans sa chambre avec ce qu'il a trouvé.
Le docteur eut un geste énergique.
— Eh bien, soit! dit-il, le regard plein d'éclairs... Aussi bien, j'étais las de cette situation qui m'était faite, et j'avais hâte d'en sortir. Désormais, plus d'hésitation... les masques sont tombés et le comte apprendra bientôt à quel homme il a affaire! Venez, venez, Juliette... si vous voulez être courageuse et forte... je saurai, moi, vous proléger contre tous les dangers qui pourraient vous menacer.
Huit jours se passèrent à la suite de ces événements, sans amener aucun incident digne d être relaté.
Le comte et la comtesse de Savenay ne s'étaient pas revus, et il n'y avait eu entre les deux époux aucune explication.
La comtesse ne sortait plus et vivait retirée dans son appartement, où elle ne recevait que sa femme de chambre, qui lui rapportait tous les bruits du dehors.
En réalité, elle n'apprit rien qui fût de nature à Fintéresser.
Le comte, de son cùté, continuait sa vie ordinaire ; une fois seulement, il avait reçu la visite de Lamblin, et était même sorti avec lui.
Où étaient-ils allés? Nul ne le savait.
W était certain que le comte méditait quelque mystérieux projet, et qu'il se livrait à d'âpres recherches. Mais quel en était le but, et sous l'empire de quelle sombre pensée agissait-il? Il fut impossible à la comtesse de le pénétrer.
Elle n'avait pas revu Conrad et en était restée sur l'impression des dernières confidences qu'il lui avait faites, confidences interrompues par l'irruption de la camériste, et qu'il n'avait pas achevées.
Cette visite de Christiane au caveau de son père demeurait comme un mystère inexpliqué où elle croyait voir une menace.
Sans doute, elle se disait bien que le temps avait jeté l'oubli sur les circonstances qui avaient entouré la mort de M. Brémont; qu'importait que Ton retrouvât le llacon égaré, puisque sa découverte ne pou^■ait plus accuser personne !
Et pourtant, chaque fois qu'elle y pensait, une sueur froide perlait à ses
tempes, son cœur battait plus vite; elle eût voulu connaître le secret que Christianc portait en elle.
D'ailleurs, le silence du comte l'inquiétait.
Il n'était pas naturel. — Que faisait-il? Que préparait-il?
Autant de sujets de crainte.
Elle en était là, quand, une après-midi, Françoise vint la trouver plus tôt que de coutume, et la comtesse vit tout de suite, à son air, que quelque chose de nouveau avait dû se passer.
Elle l'interrogea avidement.
— Ce qui se passe, répondit la femme de chambre, est, en effet, bien inattendu : depuis une heure on fait, chez le comte, des préparatifs de départ.
— Est-ce possible?
— J'ai fait causerGérôme, et il m'a dit que M. le comte devait quitter Paris.
— Quand cela?
— Ce soir.
— Et où va-t-il?
— A Caen.
La comtesse tressaillit. ,
— A Caen, répéta-t-elle machinalement, et il s'y rend seul?
— Je ne pense pas.
— Qui l'accompagne?
— Je l'ignore... jusqu'à présent.
— Et on ne t'a pas dit ce que le comte va faire en Normandie?
— On ne m'a pas dit ça, répondit Françoise, mais j'ai appris d'autres choses qui ont peut-être leur intérêt pour madame.
— Parle... alors... parle.
— Eh bien, poursuivit la femme de chambre, il parait qu'hier un homme est venu voir M. le comte; il était dix heures quand il est arrivé, et une heure sonnait quand il s'est retiré.
— Quel est cet homme?
— Géronie ne le connaît pas.
- C'est Lamblin, sans doute.
— Oh! Gérôme ne se serait pas trompé sur celui-là!
— Enfin, il n'a rien pu surprendre de leur conversation!
— Le comte et l'inconnu s'étaient enfermés, impossible de rien entendre. Seulement, Gérôme croit que c'est un notaire.
La comtesse réprima un vif mouvement de surprise.
— Un notaire ! dit-elle, les sourcils froncés. Et presque aussitôt elle releva le front.
— Françoise, reprit-elle vivement, il faut, à tout prix, que lu voies le docteur.
■ — Oii le trouvcrai-je?
— Je te le dirai ce soir, mais d'ici là observe bien ce qui va se passer chez le comte, quelles personnes il recevra, et en même temps surveille les agissements de Christiane... Car elle aussi est peut-être du complot qui se trame.
Or, ce même jour, presque à la même heure, Caminade sortait de l'hôtel de Brest, où il venait de déjeuner en compagnie de Lenglumé et de Séraphita.
C'est Lenglumé qui régalait!
Le comte avait été plus que généreux envers le choriste, et, comme ce dernier voulait témoigner au jeune baryton combien il lui était reconnaissant de la bonne fortune qu'il lui avait value, il l'avait invité à déjeuner.
Caminade ne pouvait refuser sans le blesser; il avait accepté et ne le regrettait pas.
Le déjeuner avait été charmant et plein d'affectueuse cordialité; au dessert, on avait même débouché une bonne bouteille de vieux chambertin.
Le vin avait alors délié les langues, et l'on avait parlé avec attendrissement du passé, du présent et de l'avenir.
Comme on vidait un dernier verre, Lenglumé s'était tourné vers Caminade, l'œil allumé et un sourire narquois aux lèvres :
— Ma foi! dit-il avec enjouement, avant de nous quitter, et en trinquant une dernière fois, il faut que je te félicite.
— De quoi donc? fit Caminade surpris.
— Eh ! parbleu... de ce que tu as balancé la petite.
— Nicette?
— Elle n'était pas mal, ça, je l'avoue... mais tu avais l'air pincé; et vrai, c'aurait été dommage.
— Je n'y pense plus! dit Caminade avec effort.
— Et tu fais bien ! Vois-tu, à ton âge, avec du talent et tes avantages physiques, tu en trouveras tant que tu voudras. . . et celle-ci n'était pas ton affaire. D'ailleurs, Séraphita l'a vue.
— Où cela?
— Elle rôdait autour de l'hûtel.
— Quand?
— Pas plus tard qu'hier encore, et, ce qu'il y a de plus drôle, c'est qu'elle était avec quelqu'un...
— Qui donc raccompagnait?
— Eh! parbleu... te rappelles-tu le jeune voyou dont tu l'as délivrée dans le caboulot de l'île Saint-Louis?
— Lambert?
— Il paraît que l'enfant n'a pas de rancune ; car elle avait Tair au mieux avec lui.
— C'est impossible !
— Bah ! est-ce que ça ne finit pas toujours comme ça ! Toutes ces vermineslà, ça ne vaut pas cher, et je te regarde comme très heureux d'en être débarrassé. Pas vrai, Séraphila?
La longue chanteuse opina du bonnet.
— Vous avez raison, approuva Caminade après quelques secondes de silence, et je vous remercie de l'inlcrèt que vous me portez... Au revoir donc, les amis, et à bientôt...
El il s'éloigna, puis retourna au nouvel hôtel qu'il avait choisi.
Il était ému.
Les dernières paroles que Lenglumé venait de prononcer lui avaient communiqué une sensation aiguë qui lui pinçait vivement le cœur.
Nicette avec Lambert!... C'était donc possible, si invraisemblable que cela parût !
Et Caminade voyait passer comme un voile devant ses yeu.K.
— Je n'y pense plusl avait-il dit à Lenglumé. Ce n'était pas vrai ; car il y pensait toujours !
11 n'avait pas revu la jolie entant ; mais sa silhouette si fine, si adorable de formes, lui trottait incessamment par l'esprit. Il était bien résolu à ne plus la revoir, mais, en réalité, il etit été enchanté de la rencontrer.
Cependant, ce que lui avait dit le choriste devait être la vérité.
Si, réellement, Nicette avait conservé pour lui quelque sentiment d'afïeclion, pourquoi n'était-elle pas revenue? Une demandait qu'à tout oublier, et il lui eût bien volontiers pardonné. Mais elle n'avait pas même tenté de rapprochement...
C'était là réternelle question qui l'obsédait et, plus d'une fois, il avait formé le projet d'abréger le temps de son congé et de retourner à Bordeaux, où les (listradions du théâtre et les préoccupations de ses débuts l'arracheraient à l'obsession de celte pensée.
C'est en songeant à toutes ces choses que Caminade atteignit l'hôtel où il demeurait, rue de Rivoli.
Comme il se disposait à monter à sa chambre, il s'entendit appeler du bureau de l'hôlel et revint précipitamment sur ses pas.
On lui présenta alors une lettre ipii était arrivée pendant son absence, cl il l'ouvrit d'un geste empressé.
Elle était du comte de Savenay, et ne contenait que quelques lignes :
« Le comte de Savenay part ce soir pour Caen. 11 espère que M. Caminade voudra bien l'accompagner. 11 le |irie en consé(pience de se trouver, à sept heures trois quarts, à la gare Saint-Lazare. »
Caminaile éprouva une bien vive satisfaclidu en lisant celle in\ italmn ; c
lait
la distraction désirée, et il se réjouit à la pensée qu'il allait s'éloigner pendant quelques jours.
Il écrivit un mot à Gaston pour le prévenir de son départ, fit à la hâte les préparatifs indispensables, et vers sept heures il se fit conduire rue d'Amsterdam -
Il y trouva le comte qui l'y attendait, en compagnie d'un personnage que Caminade ne connaissait pas.
— M. Desgranges, dit le comte en présentant l'inconnu.
C'était un homme d'une quarantaine d'années, mis très correctement, l'air compassé et bienveillant, quelque chose comme un notaire ou un chef de bureau.
Caminade salua, et aussitôt on se rendit sur le quai, oii le train se formait.
Puis un homme d'équipe ouvrit les portières, et le comte monta dans un compartiment de première, oîi il fut suivi par M. Desgranges et le jeune bai7ton.
Il y avait peu de voyageurs et ils restèrent seuls jusqu'à l'heure du départ; mais, à ce moment, comme le premier coup de huit heures sonnait, un retardataire se précipita dans le compartiment et alla se jeter dans le dernier coin inoccupé, en face de Caminade.
Dans les deux autres coins avaient pris place M. Desgranges elle comte de Savenay.
Immédiatement un coup de sifflet retentit et le train se mit en marche.
Caminade avait à peine eu le temps d'examiner le nouveau venu, qui s'était placé en face de lui. Il faisait presque nuit, et, sous l'épais cache-nez dont il était enveloppé, il eût été bien difficile de distinguer ses traits.
D'ailleurs, Caminade ne s'y intéressait que médiocrement, et peu lui importait qu'il fût jeune ou vieux, brun ou gris... il avait l'habitude des voyages, et il était rare qu'il ne s'endormit pas au moment du départ, pour ne se réveiller qu'à celui de l'arrivée.
Aussi, une demi-heure après avoir quitté la gare, il fermait les yeux, sous la lumière voilée de la lampe dont M. Desgranges avait tiré le store, et s'atîaissait dans un lourd et profond sommeil.
Combien de temps resta-t-il ainsi? Il ne le sut jamais.
Seulement, à travers son sommeil, il sentit tout à coup un pied se poser brusquement sur le sien, et, réveillé en sursaut, il ouvrit les yeux et jeta autou" de lui des regards étonnés.
* Le comte et M. Desgranges dormaient; seul, l'inconnu qui lui faisait face était droit sur son séant, l'œil ouvert et luisant, et, chose inouïe, il regardait Caminade, un doigt sur les lèvres.
Caminade se secoua pour s'assurer qu'il ne rêvait pas.
El il vit l'inconnu sourire!...
— Ah ça! que signifie?... commença-t-il.
— Eh! mon Dieu... c'est bien simple, interrompit l'inconnu.
C'était toujours la mère François qui tenait l'hOtel. ;!'. liO.)
— Qu'est-ce qui est simple?
— Je désirerais causer avec vous.
— Vous?
— Et comme vous dormiez de façon à me faire croire que vous ne vous réveilleriez qu'à destination, alors je vous ai marché sur le pied.
Caminade ne savait trop ce qu'il devait penser de ce qu'il entendait, et se demandait s'il avait affaire à un insolent ou à un fou.
LIV. IS. — IMKIIIIF. ZACCONE. — LA HLLK UKS CAMKI.OTS. — BU. J. llijUtf ET C''. LIV. 18
— • Voyons, voyons, cher monsieur Caminade, reprit aussitoL l'inconnu, vous avez donc besoin de voir vos amis pour les reconnaître?
— Mais qui ôtes-vous? interrogea le jeune artiste, qui, vaguement, commençait à avoir quelque soupçon sur l'idenlilé de son interlocuteur... Est-ce ~;ie yiar hasard, vous seriez...?
— Je le suis.
— Lambiin?
— Silence!... Plus bas. Ne trahissez pas mon incognito, et profilons plutôt de l'occasion pour échanger rapidement quelques paroles lùen senties!
C'était bien Lambiin qui lui parlait, mais un Lambiin qu'il n'avait jamais vu et qui était méconnaissable sous l'accoutrement d'emprunt dont il s'était affublé.
11 portait une ample pelisse de voyage, une barbe épaisse et noire et une toque de velours qu'il s'était enfoncée jusque sur les yeux.
— Vous filez donc quelqu'un? demanda le jeune homme, en baissant instinctivement la voix.
— Ehl parbleu! reprit l'agent : est-ce que vous croyez que j'ai le temps de me balader pour mon plaisir?
• — Vous êtes, tout de même, pas mal rigolo, comme ça. — Vous trouvez?
— Et où allez-vous?
— A Caen.
— Comme nous'... Et qui (ilez-vous
— Vous-même!
r.aminade eut un haut-le-corps.
— Moi!... répliqua-t-il ; eh bien... c'est pas pour dire, mais vous avez de /aplomb.
Lambiin haussa les épaules.
— Parlons peu et parlons. bien, dit-il. Je vous file, parce que vous accompagnez M. le comte, et qu'en considération des bonnes relations que nous avons ensemble j'espère que vous ne me refuserez pas de me donner les quelques éclaircissements dont j'ai besoin... Je me hâte d'ajouter que ce que je fais est tout dans l'intérêt de M. de Savenay et que vous n'aurez jamais à regretter de m'avoir aidé... N'hésitez donc pas; nous avons peu de temps à nous; le comte peut se réveiller, et il est important qu'il ne se doute de rien... Vous allez ;î
— - Oui, répondit Caminade.
— Dans quel but?
— Je ne l'ai pas demandé au comte, et il ne me l'a pas dit.
— Mais celui qui l'accompagne ?
— Je sais qu'il s'appelle De.-^granges.
LA FILLi: DES CAMELOTS 133
— Et c'est tout?
-- C'est tout.
- J'espérais mieux... mais il ne finit pas demander l'impossible, i! !"era jour demain, et nous nous revorrons.
— Ce sera peut-être difficile.
— Si ça ne l'était pas, ce serait moins amusant.
— Cependant vous ne me dites pas vous-mrme...
— Chut!... voici que le comte se réveille : ni m ni connu... bon voyage! Et Lamblin, se rejetant dans son coin, se prit à emplir le compartiment de
ronflements formidables.
Quelques heures après, le train s'arrcHait à Cacn, et nos quatre voyageurs descendaient de wagon.
Caminade s'était approché du comte.
-r- Mon ami, dit alors ce dernier, je vous rends pour A'ingt-quatre heures toute votre liberté, car j'ai quelques courses à faire où votre concours me serait inutile. Je vous prie seulement de descendre à l'hôtel d'Angleterre, où je serais assuré de vous trouver si j'avais besoin de vous. Vous passerez donc celte journée et la nuit prochaine à Caen, et demain matin, après votre déjeuner, si je ne vous ai rien fait dire, vous partirez pour Langrime, où vous m'attcnJivz à l'hôtel Saint-Pierre; est-ce convenu?
^— Parfaitement, monsieur le comte.
— A bientôt donc mon ami, et merci.
Et il s'éloigna en copipagnie de M. Efesgranges.
Quant à Caminade, il ne tarda pas à sortir de la gare, et, ayant avise dans la cour d'arrivée l'omnibus de l'hôtel d'Angleterre, il s'empressa d*j' monter avec .sa valise.
La voilure partit aussitôt, et quand, au bout de dix minutes, elle s'arrêta devant le luxueux élablisscment, Caminade ne fut pas peu surpris d'y trouver Lamblin, qui venait d'arriver en coupé.
— D'où venez-vous donc? interrogea Caminade. L';igent sourit.
— J'étais bien aise de connaître l'adresse du comte, répondit-il.
— Et vous l'avez suivi ?
— Ça n'est pas défendu, je suppose?
— Sans doute, mais tous vos agissements soni un peu suspects, et je H' sais (pii me retient de ju-évenir M. de Savenay.
Lamblin serra le bras du jeune artiste avec force.
— Surtout, n'en faites rien! dit-il d'un ton sérieux; car il s'agit ici d'une affaire où l'honneur du comte de Savenay et sa vie même sont engagés; vous ne savez pas ce qui se passe, et moi, je n'en connais qu'une partie. Eh bien, je vous confierai ce que je sais, et vous m'aiderez à apprendre ce que j'ignore. Et si vous faites cela, mon cher monsieur Caminade, vous aurez non seulement rendu un grand service à votre protecteur, mais vous aurez contribué à démasquer un des criminels les plus dangeureux que la police ait eu à rechercher.
— Alors vous supposez que le voyage du comte !..
— Le voyage du comte a des raisons que j'ignore et que je connaîtrai avant pùu, je vous en réponds ; jusqu'à présent, c'est confus encore ; mais il ne faut qu'un rayon pour éclairer tout cela, et je l'attends.
— Qu'allez-vous faire?
— Nous en recauserons. Je suis venu à l'hôtel d'Angleterre pour m'assurer que vous y étiez. Maintenant, je sais où vous trouver, et je vais au plus pressé.
— Allons, bonne chance, et Dieu protège le comte. Lamblin remonta en coupé et disparut.
La journée se passa sans que Caminade le revît.
Aucun incident ne vint troubler sa nuit, et le lendemain, après déjeuner, il loua une voiture et se fit conduire à Langrune, où, selon la recommandation du comte, il descendit à l'hôtel Saint-Pierre.
C'était toujours la mère François qui tenait l'hôtel ; elle accueillit le jeune baryton avec son plus invitant sourire.
— Monsieur vient pour quelque temps? lui demanda-t-elle avec empressement.
— Je ne sais, chère madame, répondit Caminade, car j'attends quelqu'un qui doit décider de la durée de mon séjour en Normandie.
— Une dame?
— iTon! fit Caminade en souriant: un homme que vous connaissez probablement, attendu qu'il possède près dici un vieux château qu'il habite quelquefois.
— Serait-ce M. le comte de Savenay, qui a épousé la veuve de M. Drémont?
— Précisément.
— Est-ce que la comtesse l'accompagne?
— Je ne pense pas.
La mère François poussa un soupir.
— Je comprends ça, dit-elle, la pauvre damel... Ce pays lui rappellerait de trop tristes souvenirs, car c'est ici qu'elle a perdu son premier maril Ah! nous en avons bien parlé, le soir entre nous.
— Vous vous intéressiez à elle?
L\ l'ILLE DES CAMELOTS
— Ce n'est pas tout à fait cela! Seulement, imaginez-vous qu'à l'époque je logeais un jeune docteur étranger, qui fut appelé souvent près du moribond, et qui ne l'a quitté que lorsque c'a été fini, de sorte que nous avons suivi tonte la maladie, et même, à ce propos, il y a une chose qui nous a tous bien intrigués, allez !
— Laquelle?
— Ce docteur...
— Eh bien!
— A tort ou à raison, on avait cru dans le pays qu'il était très bien avec
51°"= Brémont.
— Vraiment!
— Et je n'ai pas besoin de vous dire quel a été notre étonnement quand nous avons appris qu'une fois devenue veuve M»= Brémont avait épousé le comte de Savenay au lieu du docteur Wormser.
— Le docteur Wormser! répéta vivement une voix forte et bien timbrée, derrière la mère François.
Celle-ci se retourna effarée, et vit alors un voyageur arrivé de la veille et qui, sans qu'on s'en fût aperçu, prêtait depuis quelques moments une oreille indiscrète aux bavardages de l'aimable hôtesse.
Quant à Caminade, il n'avait pas fait un mouvement, car, du 'premier coup d'œil, il avait reconnu Lamblin dans le mystérieux voyageur.
— Eh! vous m'avez fait peur! dit la mère François déjà remise.
— C'est bien le docteur Wormser que vous avez dit? insista l'agent.
— Sans doute; un bon jeune homme pas fier et généreux! Us l'adoraient tous à Langrune.
— C'est lui qui a soigné M. Brémont.
— Comme un fils aurait pu le faire... Il passait ses jours et ses nuits à Sainte-Claire, et il ne l'a abandonné que lorsqu'il fut mort!
— C'est d'un bon cœur! approuva Lamblin; vous ne l'avez jamais revu
depuis?
— Jamais.
— Eh bien, chère madame François, je suis heureux de vous annonceiqu'avant qu'il soit longtemps vous aurez peut-être le plaisir de le revoir.
— Il est au pays?
— Ça, je n'en sais rien, mais hier, ù Caen, il m'a semblé le reconnailre. En parlant ainsi, Lamblin s'était tourné vers le jeune baryton et avait
fortement cligné de l'œil. Puis, sans ajouter un mot, il s'était éloigné dans la direction du bourg, laissant Caminade fort intrigué.
Lamblin devait avoir appris quehiue chose depuis la veille et il avait hâte de l'interrorrpr.
Peu après, il quitta donc l'hôlel ;i son tour, et se mit à la rcchcrclie de l'ager;i.
Au bout d'un quart d'heure, il l'aperçut debout devant une feniHre ouverte, derrière laquelle une jolie fille faisait de la dentelle, ce qui est l'industrie du pays.
— J'avais hâte de causer avec vous, dit Caminadc dès qu'il l'eut r^'joint; avez-vous quelques instants à. me donner?
— A vos ordres, mon cher artiste, à vos ordres, répondit ragent, qui abandonna aussitôt son poste d'observation ; j'ai d'ailleurs pas mal de choses intt^ressantcs à vous dire moi-même.
— Vous avez rencontré le docteur Wormser, à Caen?
— Lui-même, hier, entre chien et loup.
— Il était seul?
-^ Il était seul quand je l'ai rencontré, mais j'ai tout lieu de croire qu'il était arrivé avec quelqu'un.
— Qui cela?
— Le nommé Lambert.
— Ils se connaissent donc?
L'agent se prit à sourire.
■ — Vous avez la candeur d'un enfant, répliqua-!.-il. S'ils se connaissent? Ah ! vous me la baillez belle !
— Cependant...
— Cependant, ils ne demeurent pas ensemble, pardieu ! Mais ce n'est pas à un vieux singe comme moi que l'on apprend à faire des grimaces.
— Enfin, pourquoi êtes-vous à Langrune?
— Si je disais que c'est pour vous, je mentirais. Seulement, hier soir, à l'hôtel des Colonies, où le docteur est descendu, je l'ai entendu commander une voiture pour Langrune. Mon parti a été vite pris, et j'ai aussitôt résolu de m'y rendre avant lui... Mais j'avoue qu'an moment j'ai été sur le point de renoncer à mon projet.
— Pourquoi?
— Parce que, en quittant l'hôtel des Colonies, rue Saint-Jean, devinez avec ./lii je me suis trouvé nez à nez?
— Dites, dites.
— M. Ménager!
— Gaston?
— N'est-ce pas que c'est singulier?
— Je lui avais éci'it avant de parlir; il m'aura suivi. Lamblin remua la tête.
— Je l'aurais cru comme vous, répliqua-t-il d'un ton moitié grave, moitié ironique, s'il ne m'avait prié avec instance de vous cacher sa présence à Caen...
LA FILM': DES CAMRLOïS 143
— Voilà qui est invraisémllable.
— Possible! mais il faut se le tenir pour dil... le moment des explications viendra.
— - Entin, qui l'attire à Caen?
— Il y est arrivé avec M"° Ménager et M"° Christiane.
— Dans quel but?... Elles ignorent lune et l'autre le brusque départ du comte, et, en tout cas, cela intéresse peu M"° Christiane.
— Vous pourriez vous tromper... car il n'y a pas que le comte, qui &r^ quitté l'ile Saint-Louis pour venir en Normandie.
— - Qui donc encore?
— La comtesse.
— Elle serait à Langrune?
— Depuis ce matin.
— Vous l'avez vue?
— Je ne me suis pas couché. Dès mon arrivée, je suis allé respirer l'aii- pur des champs, et j'ai poussé jusqu'au village de Sainte-Claire.
— Pourquoi faire?
Une idée! J'étais curieux de voir le monument que l'on a élevé à la
mémoire de ce pauvre M. Brémont.
— - Et c'est là que vous avez rencontré la comtesse?
— Précisément.
— Ah! ce u'est pas pour prier sur la tombe de son premier mari qu'elle s'y rendait.
Un pli sombre creusa le front de l'agent.
— Non, vous avez raison, dit-il en baissant instinctivement la voix, cl pourtant elle y vient pour quelque chose, n'est-ce pas?
Et, les sourcils froncés, il promena pendant quelques secondes autour de lui son regard où brûlait une llaninie intense.
— Pourquoi alors, pourquoi?... continua-t-il. Ah! tenez, depuis hier vous ne sauriez croire toutes les idées qui me sont passées par l'esprit. Nous autres policiers, nous sommes cependant familiarisés avec tous les mystères de notre misérable société; nous avons fouillé tous les mondes, et je croyais bien que je ne m'étonnerais plus de rien! Eh bien, je m'étais trompé!... car, depuis hier, je m'elTrayc moi-même, à de certains moments, des redoutables pensées qui nu Ivir' 'Ht!
— Que supposez-vous donc?
En ce qui louche le comte, l'afTaire est limpide, dit Lamblin; depuis 1;;
découverte du pàssai.'e secret, depuis qu'il tient entre ses mains la correspondance de la comtesse et du docteur, sa résolution a été vite prise. Il s'est entendu avec son tidlaire, a révoqué l'acte par leipiel il abandimnait à sa veuve, pour le ca
OÙ il mourrait avant elle, la totalité de son immense fortune; ayant ainsi assuré la seule vengeance à laquelle la jeune femme puisse être sensible, il est venu se retremper ici, clans un sentiment qui, quelquefois, a consolé bien des désespérés. Vous n'ignorez pas que le comte a aimé autrefois une jeune fille de ce pays et qu'il fait élever dans les environs, depuis la mort de sa mère, l'enfant né de leurs amours. Son voyage à Caen et à Langrune s'explique donc tout naturellement, et il ne faut pas y chercher un autre mobile.
Mais, pour ce qui est de la comtesse, c'est une autre paire de manches; elle redoute bien certainement la résolution du comte, et on pourrait croire que cette préoccupation domine son esprit et l'inquiète; et cependant elle paraît oublier la graA'ité de la situation, et ne s'occupe que de la tombe de son premier mari. D'autre part, j'ai appris depuis hier que M"° Ghristiane ne manque jamais, chaque fois qu'elle est au pays, de visiter cette même tombe, où elle passe de longues heures, ce qui, venant d'une fille aussi aimante, n'a rien qui ne soit parfaitement explicable. Mais cette tombe! toujours! Comment traduire l'expression que j'éprouve? Il y a là une énigme qui m'obsède. Ma curiosité n'a jamais encore été éveillée à ce point, et il faudra que je sache enfin.
— Que comptez-vous faire?
— Une chose banale et, si vous le voulez, je vous mettrai de moitié dans mes investigations. Si vous tenez à rendre service au comte, je crois que je vous en offre là le moyen.
— De quoi s'agit-il ?
— Le comte ne va pas tarder d'arriver ; il vous emmènera au château de Longueville, qui est situé à environ deux kilomètres derrière cette pointe que l'on aperçoit d'ici, et, s'il n'a pas besoin de vous pour cette nuit, j'irai vous prendre à la porte du parc, vers onze heures.
— Est-ce donc que vous voulez me conduire au cimolière de Sainte-Claire? L'agent eut un éclair dans les yeux.
— Oui, mon ami, répondit-il avec force, et, si papa Lamblin n'est pas (■ncore devenu tout à fait gâteux, je crois que la nuit nous y réserve quelque surprise.
Ainsi que l'avait prévu Lamblin, le comte arriva une heure plus tard et il emmena Caminade au château de Longueville.
Le jeune baryton se laissait faire.
Il ne comprenait pas grand'chose à ce que l'on attendait de lui; mais jusqu'alors la mission dont il était investi ne lui semblait pas compliquée et il n'élevait aucune observation.
Un cri alTolO s'échappa de ses lèvres. ll>. \'M.)
Dès l'arrivée au cbAleau, lo comte Tavail, du reste, mis fort à son aise, en lui donnant toute liberté d'aller et de venir jusqu'au lendemain so.r, ou .1 devait réclamer son concours. is- i,„< mm
Caminade n'en deman.lait pas davantage, et d se trouva de. lo,s ,.,ut autorisé à suivre Laml.lin, quand il se présenterait.
Après diner, vers neuf heures, il monta donc a la chambre qu. hu .naît