LIV. f.l. - .MK.XIK 'AtO
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clé attribuée, et, ayant ouvert la fenCIre, il fuma un excellent londrès dont il avait Irouvé quelques échantillons sur sa cheminée.
Le temps était somlirc, de noirs nuages passaient lents et lourds dans le ciel, et l'on apercevait à quelque distance les lames qui, venant du large, allaient se briser sur les hautes falaises.
Caminade avait rarement assisté à un pareil spectacle, et il en fut saisi.
C'était grandiose, et, dans cette contemphition, l'heure s'écoula rapide, sans, pour ainsi dire, qu'il s'en aperçût.
Onze heures sonnèrent à l'église du village voisin, et tout à coup il se redressa et prêta l'oreille.
Il avait cru entendre un pas crier sur le salile des allées du parc, et presque aussitôt un coup de sifflet retentit dans la nuit.
C'était Lamblin qui lui envoyait ce signal.
11 se hâta de descendre et le trouva à la porte du parc.
— Heure militaire! dit-il au jeune baryton, dès qu'il le reconnut. Vous voyez si je suis exact. Êtes-vous libre?
— Jusqu'il demain, répondit Caminade.
' — Eh bien! ne perdons pas de temps, filons.
Ils se mirent en marche.
Lamblin paraissait connaître le pays comme s'il y fût né. Il s'engagea résolument dans un étroit sentier, et, quelques minutes plus tard, les deux compagnons se trouvaient en rase campagne.
— Vous savez que je n'y vois goutte, dit Caminade au bout d'un instant, je m'abandonne à vous.
— C'est ce que vous avez de mieux à faire, repartit Lamblin... Au surplus, nous n'en avons pas pour longtemps.
— Nous allons toujours à Sainte-Claire?
— Toujours!... et nous y serons avant une demi-heure. J'ai le temps, tout en marchant, de vous annoncer une nouvelle qui va vous surprendre.
— Quelle nouvelle?
— Savez-vous qui vous a remplacé depuis ce matin à l'hôtel Saint-Pierre?
— Et comment voulez-vous que je le sache?
— Un de vos amis.
-- €aslon?...
• — Non! quelque chose de plus épnlant.
— Dites, dites.
— Le choriste...
— Lenglumé!... Allons donc, qui vous a dit ra?
— Je l'ai vu.
-- Que vicndrail-il faire à Laii,^nine?
Il y \ieiit appelé par le comte, et il doit se rendre au château de
Longueville demain, à la tombée de la nuit.
— Que diable le comte peut-il donc attendre de lui? Lamblin fit entendre un petit ricanement.
Ça, je l'ignore, répliqua-t-il ; et à moins que M. de Savenay n'ait à \m
commander quelque travail de maçonnerie... Caminade réfléchit un moment.
— Nous marchons enveloppés de mystères, reprit-il peu après; et la présence de Lenglumé à Longueville me semble inexplicable. Y comprenez-vous quelque chose, vous?
— Je ne cherche môme pas à comprendre, reprit Lamblin... et ça, parce que je suis assuré que nous le saurons surabondamment demain. Ne nous laissons donc pas détourner : le sage ne fait qu'une chose à la fois, et j'ai toujours pensé qu'il faisait bien. Nous avons notre but pour cette nuit, n'en poursuivons pas d'autre. J'estime, d'ailleurs, que nous aurons de quoi satisfaire notre curiosité.
— J'aperçois là, sur notre droite, un mur élevé, et derrière, quelques
cyprès.
— Vous commencez à vous habituer à l'obscurité, ça va bien; prenons par ici, longeons le mur, et à vingt-cinq mètres au plus nous trouverons une porte qui donne sur la campagne.
— Elle est peut-être fermée.
— Elle l'était ce matin; mais j'y ai passé dans la soirée et je l'ai laissée ouverte.
— Vous pensez à tout.
— C'est le métier qui veut ça.
— Mais je me demaiule puunpioi vous n'entrez pas par la grande grille qui est de l'autre côté.
— Ne me le demandez pas, je vais vous le dire. La grille, c'est à la portée de tout le monde. On entre et on sort par là quand on n'a rien à cacher, et ce n'est point notre cas, pui.<([ue nous prétendons que nul ne se doute de notre présence: cette petite porte, c'est comme qui dirait Ventrée des artistes. Vous connaissez ça.
— Parbleu 1
Eh bien! vous voilà édifié; nous nous sommes dit tout ce que nous avions
à nous confier. Maintenant bouche close; œil ouvert; regardons et ne parlons plus! Est-ce compris?
— Parfaileiiieiit.
Us étaient arrivés à la petite porte dont ils venaient de parler. Ainsi que l'avait annoncé Lamblin, elle n'éUiil qu'eulre-bàillée, et il n'eut qu'à la pousser pour qu'elle s'ou\ril.
lis on IVancliirciU le seuil.
Mais, au lieu de continuer son cliemin, l'agent s'arrcHa un moment avec un geste de surprise et se baissa vers le sol.
— Ouais? balbutia-l-il à voix basse, voilà qui est signilicalif.
— Qu'y a-t-il? demanda Caminade du même ton.
— Il y a deux ou trois beures, quand j'ai passé par ici, j'avais pris le soin d'aplanir le terrain, de façon à n'y laisser aucune empreinte de pas.
— Eh bien?
— Regardez, le sol a été foulé depuis! Il y a là des empreintes toutes fraîches. Quelqu'un a pénétré dans le cimetière par cette même porte.
— Qui cela peut-il être?
Lamblin haussa les épaules.
— Je m'en méfiais, comme vous voyez, répondit-il ; mais ne nous attardons pas, et tenons-nous bien! Vous êtes armé, moi aussi; enchaînons; enchaînons, comme on dit chez vous !
Us s'éloignèrent, cette fois, avec mille précautions, recherchant les allées ombreuses, regardant à droite et à gauche, écoutant les moindres tressaillements de la terre.
Au bout d'un moment, Lamblin s'arrêta brusquement, et ébaucha un geste rapide qui commandait la prudence et le silence.
Us venaient de s'engager dans un angle du cimetière, au fond duquel, se dégageant des touffes de lilas, apparaissait la blanche silhouette d'une chapelle.
— C'est là! fit l'agent à l'oreille de Caminade.
La petite chapelle, construite sur le caveau où reposait M. Brémont, présentait un aspect des plus saisissants, vue surtout à cette heure de nu't et sous le ciel sombre.
Caminade se sentit frémir; un moment même, un cri de superstitieuse terreur fut sur le point de lui échapper, quand, à travers les vitraux colorés des deux fenêtres à ogives, il vit trembler la lumière vacillante de la lampe funéraire.
Lamblin lui serra le bras.
— Prenez garde! murmura-t-il d'un ton impérieux.
— Mais il y a quelqu'un là! dit Caminade. ■ — Pas encore... Silence! écoutez.
Caminade se tut, et son regard devint ardent et fixe.
Un bruit de pas venait de se faire entendre et, presque aussitôt, deux femmes passèrent, le visage couvert d'un voile épais, serrant autour de leur taille une pelisse d'étoffe sombre.
— C'est M"" Christiane! dit Caminade d'une voix étouffée.
— La première, oui, répondit Lamblin.
— Et la seconde?
LA FILLE DKS CAMELOTS i*9
L'agent ne répondit pas tout de suite :
— La seconde, dit-il peu après, je crois l'avoir reconnue. Seulement, c'est
si invraisemblable...
— Que supposez-vous donc?
— Âh! j'ai l'œil américain. On me l'a dit quelquefois. Mais ici, j'hésite, car cela trouble tous mes raisonnements et confond ma petite y w^-eo^c.
— Enfin, cette femme?
. — M"' de Savenay!...
La comtesse!... avec la fille de M. Brémont... et vous prétendez...? Qu'elles se haïssent! sans doute; de cela, j'en suis sûr... et pourtant, c'est bien elle... le doute n'est pas possible.
Ah ! si nous pouvions les suivre !
Lambin releva le front d'un air de défi.
— Qui ne risque rien, n'a rien, reprit-il aussitôt, et, ma foi! tant pis, je
risque le paquet.
— Qu'allez-vous faire?
— Attendez-moi là; je vous raconterai au retour ce que j'aurai vu!
Et, sans donner à Caminade le temps de placer une objection, il sortit du fourré où il se tenait caché et marcha vers la chapelle, dans laquelle il disparut. Déjà il n'y avait plus personne.
Les deux femmes avaient descendu les degrés de Tescalier cl venaient de
pénétrer dans le caveau.
Lamblin s'en approcha à pas cauteleux, puis, le corps penché en avant, retenant son souffle, il plongea son regard dans le trou béant et noir.
Là encore une lampe brûlait, et aux rayons douteux quelle répandait alentour, l'agent aperçut un cercueil placé au milieu du caveau et dont le couvercle de cristal laissait voir le corps ossifié qu'il renfermait!
Tout solide qu'il fût, Lamblin sentit un âpre frisson le mordre dans sa
chair.
Mais cette impression dura à peine ce que dure un éclair! Lu autre spectacle rattirait : les deux femmes étaient là et c'est d'elles surtout qu'il voulait s'occuper.
11 ne s'était pas trompé.
L'une était bien M"» Christiane Brémont, l'autre. M"" la comtesse de
Saveuuy.
Que venaient-elles faire là toutes les deux, quel sentiment secret les avait poussées à se trouver, à la même heure, auprès de ce cercueil?
Il devait y avoir à cette étrange visite, accomplie dans des conditions presq,i,- (irainalhiues, une raison puissante que Lamhlin eût voulu pénétrer.
Mais quel moyen employer?
l.\ FILLE DES CAMELOTS
Le mieux était d'allendre; c'est ce qu'il lil. Et alors, voici ce qu'il vit.
Les deux, femmes s'étaient agenouillées auprès du cerceuil, et pendant quelques minutes elles restèrent absorbées dans leurs prières, les mains jointes et le front baissé.
Christiane surtout paraissait tout entière abîmée dans sa douleur; son \1sage était baigné de larmes, et on l'eût prise pour une statue, si de temps en temps un sanglot n'avait soulevé sa poitrine.
Quant à la comtesse, elle ne bougeait pas non plus; mais, par moments, on voyait ses épaules frissonner, son front se dressait lentement, et son regard, chargé de sombres effluves, allait du cercueil à Christiane, hésitant entre les mille sentiments divers qui l'agitaient.
On eût dit qu'elle voulait se lever^ mais qu'une force plus puissante que sa volonté la retenait à sa place... elle crispait ses doigts, mordait ses lèvres, comprimait sa poitrine, en proie à un désordre dont la violence croissait d'instant en instant.
Tout à coup elle n'y tint plus, et, s'accrochant de ses ongles nerveux aux parois extérieures de la tombe, elle fit un brusque effort, à la suite duquel elle se dressa droite et pâle...
En même temps, elle avait rejeté son voile en arrière, pour mieux voir, et d'un œil avide, la gorge gonflée, elle se mit à regarder.
Une minute s'écoula alors, pendant laquelle elle fouilla ainsi le cercueil, s'oubliant dans sou âpre recherche, ne s'inquiélant plus de savoir si on l'observait, ni si quelqu'un était là qui pût s'étonner de son étrange attitude.
Mais à ce moment une trépidation nouvelle secoua ses membres; elle prit sa tête dans ses dix doigts, et un cri affolé s'échappa de ses lèvres.
Il n'en fallait pas tant pour arracher Christiane à sa prostration et à son tour elle bondit de sa place, et, sourdement irritée, vint se placer en face de sa mai'âlre.
Et en apercevant celte dernière, penchée, audacieuse, sur le corps qui était là, une révolte se fit en elle cohime à la vue d'une profanation.
— Madame! madame! que faites-vous?... s"écria-l-clle d'un ton plein de haine.
La comtesse ne répondit pas.
Depuis un moment, quelque chose d'anormal se passait; un sentiment bizarre s'était em[iaré de son esprit : courbée sur le cercueil, elle semblait s'être
absorbée dans une contemplation mystérieuse qui maintenant prenait son être tout entier.
— Vous ne répondez pas? Répondez donc! insista Christiane, qui, malgré die, se sentait gagner par une épourante sans nom.
Et alors, poussée par une sorte d'intuition supérieure, elle suivit la direction qu'avaient prise les regards de la comtesse, et aussitôt une pâleur livide se répandit sur ses traits, une suprême défaillance la saisit, et elle se vit obligée de se retenir au cercueil pour ne pas tomber.
Mais cette défaillance fut de courte durée.
Elle revint presque immédiatement à la réalité poignante, et, immobile, droite, les bras en croix sur la poitrine, elle aussi, elle regarda!
Contre une des parois de la bière, à quelques centimètres de Tendroit où reposait la main du mort, un rayon tombant obliquement de la lampe avait allumé une petite étincelle qui piquait l'ombre d'un point rouge et vif. Ce n'était rien, mais cela attirait le regard, qui, une fois arrêté, ne pouvait plus s'en détacher.
Christiane avait tressailli jusqu'au plus profond de son cœur, dès le premier moment, et maintenant elle était] là, haletante, oppressée, oubliant que la comtesse était près d'elle ployée sous le désordre de la même impression.
C'est qu'aussi ni l'une ni l'autre des deux femmes ne s'attendaient à une pareille surprise.
Cet objet, qu'un rayon de la lampe funéraire mettait ainsi en lumière, c'était, elles n'en pouvaient douter, le flacon disparu depuis la terrible nuit où M. Brémont était mort.
Et voilà que la disparition s'expliquait.
Les doigts du moribond s'étaient crispés sur le ilacon dans l'effort des dernières convulsions de l'agonie, et c'est vainement que sa fille et sa veuve l'avaient cherché dans la chambre mortuaire.
Depuis, la môme pensée leur était venue à toutes deux, et, sous l'empire de la môme curiosité inquiète, elles avaient pénétré à divers reprises dans le sinistre caveau !
Mais jusqu'alors elles n'avaient rien vu et il avait fallu cette coïncidence inattendue pour découvrir enfin l'objet si ardemment convoité!
Cependant, les deux femmes restaient silencieuses et mornes, s'abandonnanl chacune de son côté à des impressions différentes.
La comtesse, plus impressionnable, quoique moins jeune, avait bien de la peine à se contenir. Son cœur battait à faire éclater sa poitrine ; un voile sombre passait, par instants, devant ses yeux, jusqu'à l'aveugler, et, obéissant à des sentiments contraires, peut-être inconscicniincnl, elle avançait et retenait la uiain
comme si elle avait voulu la plonger dans le cercueil fermé et qu'elle eût reculé à la redoutable pensée d'un sacrilège !
Christiane, elle, attendait, les sourcils contractés, observant tout et surveillant les moindres mouvements de sa marâtre !
Enfin, à un moment, cette dernière, vaincue sans doute dans ses dernières hésitations, se cramponna au bord de la bière, et, perdant toute retenue et toute prudence, tenta énergiquement d'en soulever le couvercle.
Mais déjà Christiane avait saisi son bras, et l'œil en feu, la lèvre blême, elle s'efforçait de l'entraîner.
— Quelle pensée est la vôtre? dit-elle d'un ton acéré; quel sacrilège osez- Tous méditer?
— Moi ! balbutia la comtesse.
Christiane eut un amer et douloureux sourire.
— Ah! vous l'avez vu... a'ous aussi, n'est-ce pas? continua-t-elle d'une voix plus ardente, et vous pensez comme moi que celui qui se rendrait maître de ce flacon connaîtrait bien \1te le secret de la mort de M. Brémont.
— Que voulez-vous dire?
— Mais je vous ai vue, moi, durant la nuit terrible, et je vous ai surprise approchant ce flacon des lèvres du moribond.
— Malheureuse!...
— Et je saurai... je veux savoir ce qu'il contient!
La comtesse ne trouvait rien à répondre. Affolée, terrifiée, pantelante, elle se demandait si elle n'était pas en ce moment le jouet du plus épouvantable des cauchemars, et elle pressait son front dans ses deux mains glacées pour chasser l'horrible rêve qu'elle faisait.
Mais ce n'était pas un rêve! C'est en vain qu'elle tentait de se dégager de l'effrayante réalité, et quand, éperdue, elle se tournait A-ers le cercueil, il lui semblait que le mort la raillait lui-même d'un sarcastique sourire !
C'était à devenir folle ; elle s'arracha à l'étreinte de Christiane, et fit quelques pas vers l'escalier.
— Partons, murmura-t-elle, sans bien comprendre ce qu'elle disait. Christiane eut pitié.
— Vous voulez partir? dit-elle.
— Oui, oui, je le veux.
— Vous avez peur?
— C'est cela. J'ai eu tort de venir, j'ai peur, je vous en conjure.
— Eh bien, partez, soit! partez, mais moi, je reste!
Un éclair de haine sauvage traversa l'œil grand ouvert de la comtesse, et elle fit un mouvement où l'on pouvait voir l'intention de se précipiter sur Christiane.
i;lli' 11' rL-iJ;iii |i;ls a la poussée vigoureuse, dont il la secouait. I' l Mj )
Mais, tout à coiip, flic ?."anrla bi-iisiiuciiiciit. Quelqu'un avait niarcho dans la chapelle!
— On nous a suivies! dit la comtesse, la gorj^e serrt^e.
— Le ilocteur, iieiit-ètre! reprit Chrisliaue, pemlaiil ipie le rouce moulait à sou front.
— Non! non, ivpliipia la jeune iViunu'. mais il y a iiucicpriin (pii nous ♦'•pie... (luelqu'un ipie je ne connais pas et que je veux connaître...
U\. M. — iir.nnK /\rro\i:. -- n hli.k ues camflots. — Kii. J. iioUFF kt c'». i IV. 20
loi LA l'ILLE DESCA.MELOTS
Et, sans ajouter uiio parole, clic ,i:ravit Tescalier et gagna la chapelle.
Christianc, non moins intriquco, l'avait suivie; mais elles ne trouvèrent pei"sonnc.
Lamlilin, ne tenant pas ù être surpris en flagrant délit d'indiscrétion, s'était empressé d'aller rejoindre Caminade qui l'attendait.
Pour tout dire, le jeune baryton commençait à trouver le temps bien Ion:;, et ne put s'empêcher d'adresser des reproches à son copain.
— Au moins, lui dit-il, une fois calmé, avez-vous vu quelque chose?
— ■ Vu! oui, répondit Lamblin; mais la voix ne venait que sourdenicnt jusqu'à moi et j'ai mal entendu. Cependant, ce que je rapporte vaut bien la peine que je me suis donnée.
— C'était M"° Christiane"?
— Et la comtesse ; parfaitement.
— Que venaient-elles faire là?
— Ca, c'est encore un peu bien obscur. Mais, pour incompréhensible que paraisse l'énigme, je connais un moyen d'en déchiffrer le mot.
— Lequel?
— Je vous le dirai demain?
— Vous reviendrez donc?
— Parbleu! et je ne regrette qu'une chose, c'est que vous ne puissiez pas m'accompagner, puisque vous êtes convoqué par le comte.
— Comptez-vous donc pénétrer, demain encore, dans le caveau?
— Eh! sans doute.
— Comment?
— Avec ceci.
Lamblin montra à Caminade une clef qu'il venait de tirer de sa poche.
— La clef de la chapelle! fit le jeune baryton.
— Elle-même, répliqua l'agent en ricanant. Caminade fit un mouvement.
— Ah ! vous avez du vice ! dit-il sur un ton douteux ; et vraiment je ne sais si je ne dois pas regretter de m'associer à de pareils agissements.
L'agent haussa les épaules.
— La fin justifie les moyens, riposta-t-il avec une certaine gra\ité; honni soit qui mal y voit ! Nous sommes ici sur un terrain brûlant, et les artistes et nous, nous avons des manières différentes de considérer les choses... Il s'agit de pincer un criminel, je vous l'ai déjà dit, et si les moyens que j'emploie ne sont pas d'une rigoureuse honnêteté, vous savez, moi, je m'en bats l'œil... Cessons donc ces propos oiseux, et revenons à la situation. Tenez, n'entendez-vous pas?...
— En effet, ce sont deux \o\\ de femme.
— Ce sont elles. Elles s'arrclent sur le seuil de la porte.
— Elles en chen-lient la clef.
— Et, ne la trouvant pas, elles feront la seule chose possible à cette heure, elles laisseront la porte ouverte.
Lamblin disait juste.
Quelques minutes se passèrent alors et, quand les deux femmes se furent bien conyaincues qu'il leur était impossible de trouver la clef égarée, elles tirèrent la porte avec précaution et s'éloignèrent à pas précipités.
Lamblin écouta le bruit de leurs pas sous l'allée de mélèzes, et après que le bruit se fut éteint au loin, il attendit un bon moment sans bouger.
Cuminade ne comprenait rien à ce manège.
— Qu'attendez-vous? interrogea-t-il, un peu impatient.
— On ne sait pas... répondit Tagenl.
— Voulez-vous laisser au mort le moyen de sortir? Lamblin étoulTa un léger gloussement.
— Ma foi, dit-il, si celui-là pouvait profiter de la faveur d'une contremarque, je crois qu'il en aurait long à raconter. Mais, après tout, vous avez peutêtre raison, et il est temps de rentrer. Allons-y.
Il sortit eu môme temps du fourré où il se tenait caché, et marcha vers la chapelle, qui, ainsi qu'il l'avait prévu, était restée entr'ouverte.
Ce fut l'affaire d'un instant.
11 la tira doucement, donna un tour de clef à la serrure, et ce soin pris il reilescendit dans l'allée.
Cnmiiiade le suivait pensif.
— Qu'avez-vous, mon ami? demanda Lamblin, qui remnrqna son air préoccupé.
— Oh! presque rien, répoiulit le jeune baryton.
— Enfin, vous avez quelque chose?
— Oui.
— En ce cas, ouvrez-moi votre cœur.
Caminade suspendit sa marche.
— Eh bien, dit-il, il y a une chose que je ne comprends pas.
— Quelle chose?
— Je me demande pourquoi, ayant uilérél à pruclrer de uou\eau dans le r:i\caude M. Bréniont, vous icmetlez à demain une visile que vous pouvez faire tout (le suite.
— Pas mal observé, répondil-il, el, en ctlVl. il seudile (|u'il y ait là. de ma part, une inconséquence inexplicable: cependant rien n'est plus facile à comjireuilre, car, si je remets à demain, cher monsieur Caminade, c'est qu'aujourd'Iini je cniindriii-; fort d'i'li-i; surpri-.
— Supposez-vous que la comtesse ou M'" Chrisliane aient la pensée de revenir.
— Je ne le suppose pas.
— Quoi donc alors?
La question était à peine posée, que Lamblin, saisissant Caminade au poignet, l'entraînait sous un épais taillis.
— Silence et regardez! dit-il à voix basse.
Et aussitôt ils virent passer, à quelques pas d'eux, un homme enveloppé d'un ample pardessus, dont le collet avait été soigneusement relevé dans l'intention évidente de dissimuler les traits du visage.
Il passa si rapidement, qu'il eût été impossible de le reconnaître.
D'ailleurs, il ne se savait pas observé, et c'est d'un ton résolu et ferme qu'il se dirigea vers la chapelle.
Lamblin se sentait pris d'une curiosité intense, comme il n'en avait jamai* éprouvé encore, et une lueur fauve éclairait son regard.
Le mystérieux personnage venait de s'arrêter au seuil de la chapelle et, une fois là, il voulut en pousser la porte, qu'évidemment il croyait ouverte.
Mais quand il se fut assuré qu'elle était fermée, et qu'elle ne cédait pas à la poussée vigoureuse dont il la secouait, il eut un geste violent, proféra une horrible imprécation et reprit vivement le chemin par lequel il était venu.
— Et maintenant, dit Lamblin en se tournant vers Caminade, interdit, vous comprenez, pas vrai, que j'avais bien raison en remettant la partie à demain.
Or, le lendemain, voici la scène non moins saisissante et dramatique qui se passa vers minuit, au château de Longue\ille.
La journée s'était écoulée assez monotone pour Caminade.
A vrai dire, il regrettait presque d'être venu, et se sentait déjà pris de la double nostalgie de Paris et du théâtre.
C'est à peine s'il avait eu le temps de voir Paris, son Paris à lui.
Que de projets n'avait-il pas formés, cependant ! Il voulait passer quelques soirées à l'Opéra, àrOpéra-Gomique, ces deux temples de l'art, comme on dit eu province; se retremper dans l'air que l'on y respire, y reprendre les véritables traditions, s'initier aux progrès que l'on avait faits.
11 se croyait destiné, dès cette époque, à monter un jour sur l'une de ces deux scènes et à y faire consacrer son talent, dont il n'avait donné encore que les prémices. Son cœur se gonflait à cette perspective, et en réalité il n'était pas présomptueux à lui d'espérer (ju'ii réaliserait ce rêve!
Paris ! c'est la ville unique vers laquelle se tournent tous ceux que l'art a marqués pour l'avenir, qui seule dispense la réputation, la lortune, la gloire, où la misère a ses ivresses et la mort elle-même ses extases !
Caminade n'y voyait peut-être pas tout cela, mais il savait qu'à Paris seulement il trouverait des juges autorisés qui le mettraient eu lumière ; et, pour le moment, il n'avait pas d'autre ambition.
Seulement, pour aller à Paris, il lui fallait d'abord prendre le chemin de Bordeaux, et il avait hâte de commencer celte saison, qui devait appeler sur lui l'attention du monde artiste.
C'était une grosse épreuve. Jusqu'alors il avait chanté, pour ainsi dire sans responsabilité. Maintenant, au contraire, il tiendrait l'emploi en chef, et c'était ses vrais débuts qu'il allait faire.
Il passa la journée à songer à toutes ces choses ; puis, une fois sur cette pente, sa pensée, imprégnée de mélancolie, évoqua bientôt un souvenir plus pénétrant, et l'image de Nicette passa avec insistance devant son regard attendri. Qu'était-elie devenue? Que faisait-elle? Devait-il la revoir jamais?
Quoiqu'il pût faire, il y pensait toujours ; à chaque instant, à propos de rien, il revoyait sa petite mine de grisette éveillée, et ses yeux dont la vivacité se voilait pour lui de douceur soumise et de timide abandon.
Caminade n'avait jamais rien vu d'aussi charmant, et un frisson mordait sa chair toutes les fois que le souvenir de la jolie enfant s'offrait à lui.
Mille questions lui venaient alors à l'esprit et le troublaient.
Etait-elle sincère? L'avait-elie trompé? N'était-il pas souverainement ridicule d'y penser encore?
Et qu'importait après tout! Devait-on ainsi discuter son bonheur? Qui sait s'il ne regretterait pas, un jour, d'avoir passé sottement à côté de ce cœur aimant, qui ne demandait qu'à se donner?
C'était fini.
Il ne l'avait pas revue. Elle était retournétî aux bas-fonds d'où il l'avait retirée une nuit, par hasard. Dans quelques semaines, il partirait pour Bordeaux, et^ s'il devait unjour la rencontrer de nouveau, ils auraient oublié depuis longtemps l'un etl'autre le sentiment qui les avait un moment rapprochés. Caminade resta jusqu'au soir dans ces dispositions d'esprit.
Le comte était sorti de bonne heure avec M. Desgranges, et il n'était pas rentré, à la tombée de la nuit, quand la cloche du dincr se fit entendre.
Caminade se rendit à cet appel.
Mais, comme il descendait de sa chambre pour aller se mettre à table, il aperçut sur le seuil de la salle à manger une aimable silhouette (jui lui était parliculièremiiul connue.
Celle (le Lcn^'iunié!
ioS LA Fil. LE Di:S C.VMELOTS
Il alla à. lui avec empressement, et lui serra vivement les deux mains:
Sincèrement, il était heureux de le voir.
C'était une distraction, et il commençait à la désirer.
Lenglumé s'était pris à rire.
— Ah! ah! dit-il avec enjouement, lu ne l'alUiidais jias à celle-là. ma vieille?
— Ehbien, c'est ce qui te trompe, re}Kirlit Caminade, car on m'a\ait prévenu de ta présence à Langrune.
— Qui cela?
— Un de tes amis.
— J'en ai si peu.
— Lamblin.
— Larousse! bon; il faut qu'il fourre son ne7 partout, celui-là. Qui vient-il moucharder par ici !
— Eh! toi-même! répliqua Caminade, par quel hasard te trouvé-je dan ■ces parages?
Lenglumé ne répondit pas tout de suite.
Un grand valet en habit noir et cravate blanche venait, après les avoir salués avec une parfaite correction, de les inviter à se mettre à table et les deux amis s'étaient empressés d'obtempérer à cette invitation.
— Comme ça se trouve, dit gaiement Lenglumé, je tombe littéralement; on n'avait pas plus faim sur le radeau de la Méduse.
— A table! alors.
— A table! A table!
Et ils s'assirent.
Le dîner fut copieux et servi avec un grand luxe d'argenterie et de cristaux. Les mets étaient exquis et les vins de première marque.
11 y eut surtout un sauterne dont Lenglumé parla longtemps et auipiel il lit largement honneur.
Pour être choriste, on n"a pas abdiqué le droit d'être gourmet, et riiuuible artiste était une fine bouche.
Cependant, au bout d'une demi-heure à peu près, quand la soif et la faim des deux convives eurent été en partie satisfaites, Caminade crut le moment venu d'échanger quelques conlidences avec son compagnon, et, les valets s'étant retirés, il renouvela la question qu'il avait déjà formulée.
— Ccqucje viens faire ici? répondit Lenglumé, ça, je n'en sais rien encore.
— C'est le comte qui t'a appelé au chàleau?
— Parbleu!
— Pourquoi?
— Il ne me l'a pas dit.
LA riLLE DES CAMELOTS
— Et tu ne te doutes pas?
— Je ne me doute de rien. Tout ce que je puis dii'e, c'est qu'avant-hier un larbin galonné s'est présenté à l'hôtel de Brest, avec une enveloppe à mon adresse.
— Et qu'y avait-il dans cette enveloppe?
— Une lettre du comte qui m'enjoignait de partir sur-le-champ pour Caeu. et un billet de cinq cents francs qui devait couvrir mes frais de voyage.
— Et tu es parti?
— • Dare dare. Le soir même, j'arrivais à Caen. je me rendais à l'hôtel q'.ii m'était indiqué, et j'y trouvais un M. Desgranges qui me donna les instructions qui me manquaient.
— En quoi consistaient ces instructions?
— • Elles m'ordonnaient de me trouver aujourd'hui, entre cinq et si>L heurtas du soir, au château de Longuevillc, et tu vois si je suis exact.
— Tu n'as pas vu le comte?
— Je Pattends.
— Et Séraphita. que pcnse-t-ellc de tout ça? Le visage de Lenglumé s'épanouit.
— Ah! mon ami, dit-il d'un ton enthousiaste, je nage dans la félicité ; jamai,> l'excellente créature n'a été plus aimable ; cette succession de bonn 's aubaines l'a rendue à la gaieté. . . pauvre chère âme ! . . . Tiens ! depuis que j'ai fait la connaissance du comte, nous sommes heureux comme si nous avions eu la douleur de perdre un oncle d'Amérique I
Caminade se répandit en un rire sonore.
On venait de servir le café, et le valet avait posé sur le plateau d'argent une boite de cigares extra, dans laijuelle Lenglumé alla cueillir délicatement quchpus échantillons.
fjenglumé adorait le sauterne, mais il ne méprisait pas le londiès.
Toutefois, avant d'allumer celui qu'il venait de choisir, il jeta un regard inquiet sur le valet qui se tenait debout à quelque distance, sans qu'il parût se disposer à s'éloigner. Cette attitude l'intrigua.
— Est-ce que vous avez quelque chose à nous dire? interrogi'a un pci; brusquement le choriste qui avait bien dîné.
Le valet s'inclina.
— Que ces messieurs veuillent hien m'excuser, répondil-il, mais je suis chargé de leur apprendre que M. le comte vient d'arriver au château.
— .\h! ah I lit Lenglumé en se levant à demi. M. le comte (>st de retour; peut-être désire-t-il nous voir.'
— Non, messieurs, du mains pour le moment; M. le comte s'est fait servir dans sa chambre, où il dînera avec M. Desgranges; dans une heure seulement, il. priera ces messieurs de se tenir à sa disposilinn.
Et ayant ainsi parlé, le valet s'inclina pour la dernière fois et se retira.
Les deux amis reprirent leur conversation, et, pendant l'heure qui leur était accordée, ils devisèrent de plus belle, rappelant le passé, songeant à l'avenir, s'oubliant dans les souvenirs évoqués et dans les rêves entrevus.
Une fois seulement, un incident se produisit.
Lenglumé était loquace, généralement, après boire; et il aimait surtout à parler de Séraphita .
Un moment même, il s'attendrit, et ses yeux s'emplirent de douces larmes.
— Pauvre chérie! murmura-t-il en levant les yeux au plafond; si tu savais quel cœur, quel dévouement, quelle tendresse!... et, tiens!... il faut que je te le dise, parce que tu es un bon zigue; eh bien! souvent, tu m'as fait de la peine.
— Moi! fit Caminade stupéfait, et à quel propos, grands dieux? ■ — • A propos de Séraphita.
— Allons donc!
— Si! si*! je l'ai bien remarqué... Tu lui bats froid... Et, vois-tu, quelquefois, j'ai compris qu'elle en était humiliée.
— C'est impossible.
— ■ Cela est, te dis-je. Séraphita n'est pas démonstrative, je la connais bien. Mais elle a pour toi une véritable affection... et voir qu'on ne recueille qu'indifférence et froideur de la part des gens que l'on aime!...
— Je te jure...
• — Je l'ai bien vu encore l'autre jour, quand il s'est agi de la petite.
— Nicette ?
■ — Oui, Nicette... Elle ne pouvait pas la souffrir, quoi!... parce qu'elle pensait qu'une pareille liaison n'était pas ton affaire, et que tu allais peut-être compromettre ton avenir ponr une pas grand'chose.
— Lenglumé!
— Aussi, quand je lui ai dit que je l'avais rencontrée avec cette autre vermine de Lambert, ça l'a soulagée, parce qu'elle a bien pensé qu'après ça, ça serait bien fini avec toi ! Les femmes sont toutes les mêmes ; quand ça aime, il n'y a pas de bonheur comparable à celui-là. Aussi, je t'en conjure, c'est un véritable ami qui le parle, si nous devons passer la saison ensemble à Bordeaux, eh bien, fais-le pour moi, sois aimable et bon pour Séraphita ! Tu veux bien !
— Je te le promets.
— A la bonne heure, n'en parlons plus; et après ça, entre nous, ce sera à la vie, à la mort!
Lenglumé achevait de parler, quand on vint prévenir les deux amis que le comte les attendait.
Ils le trouvèrent seul, dans une salle du rez-de-chaussée, debout, adossé à la haute cheminée.
r,.\ FlLLIi DES CAMELOTS
Un étLiii i-jwi le. l.'ni'brcs, el un coup de Il'u rrtoiilill ,1'. 108.
UV. 21. — PIERRI ZACCOMK. — L\ flLLlî DK* CAMkl.OT?. — t.O. I. noiTI' BT c'" MV. 21.
Dès qu'il vit entrer les deux amis, U alla vivement à Lenglumé. Un ail- de résolution éclatait sur ses traits : sa démarche était ferme; son regard brillait dune flamme intense.
— Monsieur, dit-il d'un ton décidé, je aous ai fait venir à LongucA-ille parce que je désire vous couiniander un travail que je ne pourrais sans danger confier à un ouvrier du pays. Vous êtes, d'.ailleurs, un honnête homme, Caminade me Ta dit, et je le crois : le secret que vous emporterez d'ici, je suis donc assuré que vous ne le révélerez jamais à personne.
— Monsieur le comte peut compter sur moi...
— J'v compte, et pour le moment c'est tout ce que j'ai à vous dire. Le travaU dont il s'agit vous sera indiqué tout à l'heure, et c'est sur les lieux mêmes que je vous expliquerai ce que je désire. Veuillez donc, je vous prie, vous rendre auprès de M. Desgranges et dans un instant M. Caminade et moi nous irons vous rejoindre.
Lenglumé se retii-a aussitôt, et, dès que le comte se vit seul avec le jeune barvton, il se tourna vers lui et lui tendit la main.
— El maintenant, à nous deux, mon cher ami. dit-il d'une voix émue et grave. Vous savez déjà, par ce que je viens de dire à votre camarade, quel prix j'attache à ce que personne ne puisse trahir le mystère de ce qui va se passer ici cette nuit; je fais donc appel à votre discrétion, et je sais d'avance que j'y puis compter... Mais il ne s'agit pas seulement de discrétion : ce qu'il faut surtout, entendez-moi bien, c'est une gi-ande décision et un ferme courage.
— Mais, monsieur le comte...
— Ehl... je vous connais, mon ami, et je sais hii'ii que vous m'olTririez votre vie même, si je la demandais.
^ Cette vie, tous l'avez faite honnête et presque considérée : elle vous appartient; disposez-en!
— Vous êtes un brave garçon... Je n'attendais pas moins de vous; éronlez-moi. Vous m'avez assisté récemment dans une des plus cruelles épreuves que la vie m'eût encore réservées ; et le hasard vous a mis de moitié dans le secret de l'effroyable découverte que je devais faire durant cette nuit de malheur et (le honte.
— Monsieur If comte!...
— Non... laissez-moi... la blessure saigne encore ; je veux quelle saign;toujours, et je la rouvriniis de mes propres mains, si je me doutais qu'elle dùl SI- refermer jamais!... l-es misérables! Et voyez à quel point j'étais aveuglé. Le passage secret une fois dccouverl, c'est-à-dire l'infamie bien et dilmenlconslalée, j'hésitais encore; je ne voulais pas croire; j'alleudais uni- preuve! insensé que j'i'tais!... cl (|Ufii|Ufs li.'iiri'^ plus lard, quand n-nlrê dicz moi. seul. I eui
164 LA FlI.I.r. IIKS CAMKI.OTS
ilécliirr. la Irlc |ici-(liir. je loiiillai celte cûrrespoiidaiii r (jne j'avais emportée... Savez-vous ([iielle révélation j'y trouvais?
— Qu'esl-re donc'?
— IlorriliJel... tenez; c'est lion-ilile! et, à cette heure encore, c'est à peine si j'ose y croire.
— Achevez.
— Dans celte correspondance, il n'y avait pas seulement celte preuve que je cherchais de l'adultère présent, mais encore...
— Onoi?
— A travers les rélicences prudentes, les désirs hésitants, les réserves calculées, passait dans ces lettres odieuses quelque chose comme un souffle de «rime.
— Oui' (liles-vous?
— Ali I cela élail vaiiue... conl'iis... la main ti-cnihlail, mais sous ce tremiilemcnl de la main on devinait le troulile de l'esprit, el à de certains moments (111 senlait la jienséc olisiinée (pii revenait insistante, s'acharnant au même but, et s'imposant en dépit de la volonté mT'oie de l'amanl et de la maîtresse.
— Eh quoi! vous croyez?...
■ — J'en suis sùrl... Seulement, tout cela, je le répète, est obscur; le fait iiiain|iii'... Ali! le l'ail! i|iie ne doiinerais-je pas pour le découvrir!
— Oui' l'i'rii'/.-V(];i'-?
Le comte se leva avec une lueur fulgurante dans les yeux.
— Ce que je ferais? répli(pia-t-il.Vous le demandez! Je leur rendrais honte |Minr lidiilc: je leur ferais soutïrir les mille tortures que j'ai endurées, et je n'aurais di' repos que je n'eusse tiré d'eux la plus redoutable des vengeances!
Avant ainsi jiarlé, le comte se mit à parcourir la chambre à pas heurtés, les bras serrés contre la jioitrine, le front comme chargé d'éclairs.
Au bout d'un instant cependant, le calme revint, et il s'arrêta un peu rassénéré devant Caminade, qui ne savait plus guère quelle contenance garder.
— Au surplus, dit-il, celle vengeance, je vais, dès ce soir, l'assurer en partie. Il v a (pielipies jours, j'ai l'ait dresser chez mon notaire, ù Paris, un acte aux termes duquel je déshérite la comtesse et l'enfant qu'elle m"a donné ! Cet acte, nous irons, Desgranges et moi, le placer, cette nuit, dans un endroit où nul ne puisse venir le voler ou le détruire. De celte façon, et pour le cas où je viendrais à mourir de mort violente, je serai assuré que ma vengeance ira atteindre les vrais coupahles.
— Quelle supposition !
— Je ne suppose pas, mon ami. Hier, iiou< avdiis appris, M. Desgranges et moi, par iiiu' lettre ih' mon luilaire. qn'iiii linriirne, rrslé inroiinu, avait corrompu
«on principal clerc, et que ce dernier avait livré, contre une somme énorme, le secret de lacté dont je vous parlais tout à l'heure. Je suis donc exposé à être suivi, épié, et lorsque, dans quelques minutes, nous pénétrerons dans le souterrain, où nous allons nous rendre... peut-être y aurons-nous été précédés par les misérables que la comtesse soudoie...
— Et qu'aurai-je à faire ?
— Le souterrain commence au pied du château, et, de ce côté, il n'y a rien a craindre: la porte est solide et je me suis assuré, moi-même, que nul n'avait pu en franchir le seuil ; mais il y a une issue qui donne sur les bords de la mer, et je n'ai pas autant de contiance dans la porte qui la ferme.
— Vous craignez que l'inconnu signalé ne s'introduise par là.
— Je crains plutôt qu'il n'y ait déjà pénétré et qu'il n'attende les événements, caché dans l'un des nombreux détours du souterrain.
— Ce serait possible, et, dans ce cas, je ne verrais quun moyen de sorlir d'embarras.
— Lequel?
— Ce serait d'envoyer en avant quelqu'un qui s'assurerait de l'état des lieux.
— Mais ce... quelqu'un?
— Pardii'ul vous me fn lies injure, monsieur le comte... Ce quelqu'un, ce sera moi !
— Et si \ous rencontrez le misérable et qu'il soit armé?
— Bon! ne le suis-je pas moi-même?... Un homme ne me fait pas peur Laissez taire et ne vous inquiétez pas davantage! Que l'on me montre seulement le chemin et, pour le reste, fiez-vous à moi...
Le comte serra chaleureusement la main du jeune baryton et, quelques minutes après, muni d'une lanterne sourde, ce dernier faisait son entrée dans le >uulerraiii.
Le souterrain du ehàleau de Longueville ne ressemblait pas à ceux dont le Iccicur a lui lire la descriplioii dans les romans qui ont fait autrefois la joie et la lerreur de nos pères.
Ce souterrain avait été creusé à vingt pieds sous le sol et se composait d'une arlère prinri|)ale, taillée dans le roc, large d'un mètre, haute de deux, et se prolonge;! lit jusqu'à la mer, à cinq cents mètres environ; de loin en loin. soil. «if cent mètres en cent mètres, on avait ouvert des couloirs latéraux i|iii ffM-niainil uni- soiic de labyiindu'. di-;|iné sans doule à dérouler ceux qui s'y
seraient aventurés sans en avoir préalablement soii,Tieusement étudié la topographie. Os couloirs s'entre-croisaient clans ce but et ne rejoignaient l'arlén; principale qu'à rextrémité même du souterrain.
On disait dans le pays qu'à l'époque de la Révolution il avait seni à faciliter la fuite de quelques émigrés; mais depuis un grand nombre d'années nul n'y avait pénétré, et le propriétaire actuel n'avait songé récemment à le visiter que pour un objet spécial et déterminé.
Caminade descendit donc les vingt marches de l'escalier, et, une fois sous la voûte, il avança résolument, sans que son ca>ur eût une pulsation de plus.
Il tenait d'une main la lanterne dont il s'était muni, et de l'autre il caressait la crosse de son revolver.
Cependant, dès les premiers pas, il seiUil une humidité visqueuse lui tomber sur les épaules, et il boutonna son pardessus pour se garantir du froid.
Du reste, le plus profond silence régnait sous la voûte, et c'est à peine si, par intervalles éloignés, il percevait vaguement le murmure affaibli de la lame qui venait mourir sur la grève.
Il fit ainsi une centaine de pas, et s'an-éta alors devant un trou d'ombre, sur lequel il projeta aussitôt les rayons de sa lanterne.
C'était le premier couloir, et, comme il n'y vit rien de suspect, il ne jugea pas à propos de s'y engager.
D'ailleurs, il avait son idée.
De deux choses l'une : ott celui dont on redoutait la présence n'était pas venu encore, ou, s'il était arrivé, il se cachait dans l'un des couloirs.
Dans les deu\ cas, le plus liabile était évidemment d'aller droit devant soi jusqu'à l'issue donnant sur la mer, à la double fin de le recevoir convenablement quand il se présenterait ou de lui couper la retraite, s'il tentait de fuir.
Il poursuivit donc son chemin, et pour animer un peu la solitude awtant que pour se distraire il risqua une ou deux de ses vocalises les plus réussies.
Le heu était particulièrement sonore; il fut content de l'efïet.
Aussi, sans attendre d'y être invité, il entonna immédiatement l'air auquel il devait ses plus beaux triomphes :
Léonor, mon amour brave L'univers et Dieu pour toi :
A tes pieds, je suis esclave.
Mais je me relève roi I
Et il aurait poursuivi de la sorte, si un incident n'était venu ini couper la paroli'.
Comme il achevait la i)hrase commencée, un bruit se fit entendre sur ses derrières : en même temps, une lumière éclairait l'entrée du sentier du souterrain et, pni après, une voix de Ijéissc profonde répimilail :
Du courage,
A l'ouvrag-e.
Les amis sont toujours là.
— C'est cet animal de Lenglumé! murmiira-t-il ; il parait qu"il reprend son ancien métier; ah; c'est pas pour dire, mais, depuis quelque temps, l'ancien lui rapporte plus que le nouveau. Heureuse Séraphita!
Et il continua d'avancer, sans plus s'occuper de ce qui se passait derrière lui.
Cette fois, il alla jusqu'à bout, et une fois arrivé, quand il vérifia l'état de la porte qui fermait cette issue, il remarqua non sans étonnement qu'elle était resiée entre-bâillée.
— Oh! ohl balbutia-t-il avec un haut-le-corps, je ne le lui fais pas dire... quelqu'un a passé par là... et y a même laissé de fortes empreintes. — Ce que nous allons rire I — Et d'abord, fermons cette porte, pour éviter les courants d'air; il faudra bien ainsi qu"il me passe par les mains... et alors nous nous expliquerons.
Caminade repoussa la porte et, cette précaution prise, il rebroussa cliemin jusqu'à Tendroit où aboutissait le labyrinthe.
Là, il s'arrêta encore.
Il eût été imprudent de pousser plus loin, et il attendit.
On entendait alors le bruit des coups de ciseau qui entamaient le roc; les lumières allaient et venaient aux abords de l'entrée du souterrain, et il percevait un murmure de voix, où dominaient les notes basses du choriste.
Cela dura quelques minutes.
Puis, tout à coup, Caminade se prit à tressaillir.
Ou<'lqMt! chose avait remué du côté du labyrinthe. On venait de marcher à une faible dislance : il n'était pas douteux qu'il n'y eût quelqu'un là.
Le jeuni? baryton arma son revolver.
La situation se corsait, pour nous exprimer comme il l'eût fait lui-même. Elle se corsait si bien, qu au mémo instant il entendit des pas précipités accourir du château. Et madiinalemenl il allait faire qui'li|ui's pas en avant, quand une voix rintfi'pella vivement.
— (Caminade. ètes-vous là?
C'était la voix de M. de Savenav.
— Oui, monsieur le comte, s'empressa de ri'poïKJrr le jeune artiste.
— Où t*tes-Yous?... Répondez.
Caminade saisit le bris du comte.
^ Silence! |iliis bas! murmiira-t-if à sou oreille. Je viens d'entendre ipiflque chose dans le labyrinllie. Il doit y avoir queli[u'un qui s'est caché là pour nou^ épier.
— Il faut s'en assurer.
— C'est ce quej'allais faire.
— Eh bien, venez! venez! Ali! si c'était lui! Si je pouvais le tenir enfin au bout de mon revolver.
Et, entraînant Caminade, le comte s'engagea, sans plus rédécliir, dans le couloir qui ouvrait sa bouche d'ombre sur l'artère principale du souterrain.
Caminade suivit sans faire d'objection : il eût craint que le comte ne pût croire qu'il avait peur. Mais il se réservait de saisir la première occasion favorable pour lui présenter quelques observations sur Fimpriidence qu'il allait commettre.
L'occasion s'offrit d'elle-même, plus tôt qn il ne l'espérait.
Ils avaient à peine fait cinquante pas que le comte suspendit tout à coup sa marche.
— Qu'y a-t-il? interrogea Caminade.
— Une réflexion qui ne m'était pas venue.
— Mieux vaut tard que jamais.
— Et je pensais qu'en nous engageant dans cette voie nous risquons de laisser à notre ennemi la possibilité d'opérer sa retraite en toute sécurité.
— Voilà qui est juste, approuva Caminade, et, pour parer à tout évéiiemenf, il n'y a qu'un moyen que j'allais vous proposer: c'est de nous partager la besogne, et pendant que vous garderez l'issue qui donne sur la mer, moi je fouillerai le labyrinthe, afin d'en dénicher l'oiseau.
11 n'y avait pas d'autre moyen en effet; le comte accepta tout de suite. ■ El ils allaient prendre leurs dispositions en conséquence, quand, au moment où ils se séparaient, un rire strident et moqueur vint tout à coup s'épanouir à une faible distance.
— C'est qu'ils le feraient comme ils le disent, fit en même temps une voix gouailleuse et traînarde que l'on n'entend que sur le pavé de Paris; voilà qu'ils se mettent deux contre un! Mince, alors !... 11 n'est que temps d'aboyer.
Aussitôt un éclair raya les ténèbres et un coup de feu retentit, répercuté avec des grondements de tonnerre par tous les échos du souterrain.
Caminade s'était déjà précipité vers le point où l'éclair avait lui, et, sans se préoccuper de savoir s'il était suivi par le comte, il se mit, le revolver au poing, à fouiller tous les angles rentrants du rocher où un liomme pouvait se cacher.
Tout en marchant, la voix de l'assassin lui restait dans l'oreille; il lui semblait l'avoir déjà entendue, et il se rappelait cet accent de terroir parisien qu'aucune capitale de l'Europe ne nous a jamais envié.
Mais il ne s'abandonna pas longtemps à ces réflexions, car, au bout do quelques secondes, un nouvel éclat de riiv \int le remlrc à la rcalili'.
Je ùi le tour du cimetière, it je np i;i
■iiiier par lu pelile porle... ^1'. 113.;
l'^n même temps, un rayon projeté par la lanterne dont l'inconnu s'était muni tombait sur lui et léclairait en plein corps.
— Bon! le gonirneux! lil la même \oi\. ,Vli ! cette fois, tu vas me le payer, Agiaé.
El immédiatemrnt un second coup de feu éclata.
Heureusement, la seconde balle, pas plus que la première, n'atteignit le
uv. 22. — riFiinE ?acco.\e. — la iille des camelots. — Eu. i. noiir kt c'». liv 22
courageux artiste. Mais une lueur travci'sa alors son esprit et un cri s'échappa de ses lèvres.
— C'est lui! c'est Lambert! balbutia-t-il.
Et il courut sur le misérable, bien résolu, s'il l'atteignait, à ne lui faire; aucun quartier.
11 n'alla pas loin; comme il arrivait au premier coude de la route et au moment de tourner l'angle, il s'entendit appeler par le comte, dont il sentit la main s emparer de la sienne.
Caminade eut un instinctif frisson à ce contact, et, ouvrant vivement sa lanterne, il resta stupéfait et glacé.
La main du comte était rouge de sang.
— Blessé! Vous êtes blessé! s'écria-t-il.
— Ce n'est rien, répondit le comte, une égratignure seulement... Demain, il n'y paraîtra plus... Venez!...
— Rentrons, plutôt... vous êtes pâle... peut-être avez-vous déjà perdu beaucoup de sang.
— Mais ce misérable?
— Je le connais, c'est Lambert, nous le repincerons.
— Ce n'est donc pas le docteur?
— Non, c'est un de ses acolytes; et il ne vaut pas cher. Mais ne pensons plus à cela, ils ont fui, et nous n'avons plus à nous enquérir d'eux. Allons au plus pressé, vous avez besoin de soins, rentrons au château, et demain nous aurons tout le temps pour voir ce qu'il y a de possible à faire.
Le comte se laissa convaincre et gagna le château appuyé sur le bras de Caminade.
La blessure était peu grave; la balle avait un peu déchiré les chairs, et il suffit d'un simple pansement et d'un repos de deux jours pour remettre les choses en bon état.
Le comte garda donc la chambre, et Caminade ne quitta son chevet que pour aller surveiller le travail que poursuivait Lenglumé.
Au bout du second jour, le comte se levait et annonçait qu'il retournerait le soir même à Paris.
Il rendit, dès lors, leur liberté aux deux amis, les récompensa largement des services qu'ils lui avaient rendus, et leur serra cordialement la main, avant de s'en séparer. Puis, s'adressant particulièrement à Caminade :
— Quant :'i vous, mon cher ami, ajouta-t-il, donnez-moi quelquefois de vos nouvelles; vous savez quel intérêt je vous porte; je serai heureux d'apprendre l(!s succès que vous allez obtenir.
— Pour un brave homme, voilà ce que j'apjielle un brave homme, dit
Lenglumé, quand ils fureiu sur la route de Laugrune. S'U n'y avait que des comtes comme celui-là, on voudrait que la terre en fût peuplée.
— Ah çà! nous retournons à Paris? dit Caminade.
— Je te crois ! répondit Lenglumé.
— Mais il est trop tard pour nous rendre à Caen ce soir, et nous ferons bien de coucher à Langrune.
— Chez la mère François? Je ne demande pas mieux.
— Est-ce qu'elle t'a donné dans l'œil?
— Non; mais elle vous a une manière d'accommoder les tripes à la mode de Caen, je ne te dis que ça, et je me suis promis de rapporter la recette à Séraphita, qui les adore.
— Va donc pour la mère François 1 approuva Caminade.
Les premières ombres de la nuit commençaient à flotter sur la campagne ; un voile transparent encore s'étendait sur les grandes prairies silencieuses, et déjà, rà et là, s'allumaient de petits points jaunes et vifs dans les hameaux environnants.
Caminade regardait, tout en marchant, le mélancolique tableau qui se déroulait à ses côtés, et à un moment donné il sentit une sorte de frisson courir sur ses épaules.
Au loin, sur la déclivité d'une petite coulée, voilée de buée, il venait d'apercevoir l'humble cimetière de Sainte-Claire, et se rappelait la nuit qu"U y avait passée quelques jours auparavant en la compagnie de Lambliu.
Il avait presque oublié ce dernier.
Qu'était-il devenu? Pourquoi ne l'avait-il pas revu?
Au fond, bien que séparé de lui par tout un monde de sentiments, Caminade ne se défendait pas d'éprouver une certaine sympathie pour l'humble policier.
Et, après tout, il n'avait pas tort.
On a bien vite fait de mépriser les gens ; mais il est certain que sans ces courageux agents, sans leur intrépidité, leur indilïérence devant le danger, et plus encore, peut-être, devant le dédain public, on se demande vraiment ce que deviendrait, à certaines heures psychologiques, celte société égoïste, où il est de bon goût de railler tous les dévouements et tous les héroïsmes.
Caminade, lui, quoique sorti de ces faubour/s où l'on lapide parfois les so-ffols, n'en avait pas emporté les mêmes préventions à l'égard de l'instilulion et, en tout cas, il se sentait (iis|)osé à l'aire une exception en faveur de Lamblin.
Aussi, quand, en débouchant dans la cour de l'hùtcl Sainl-Pi(>rre, il aperçut l'agent debout sur le seuil de la porte, fumant piacidcnicnt un modeste cigare d'un sou, il ne put s'empèdier de lui sourire, le saluant de la main.
172 LA FILI.h; DKS CAMKLOTS
Lamblin lui envoya un gesle non moins amical ef fit même quelques pas à sa rencontre.
— Vous voilà donc toujours au pays, fit Caminado d'un accent de bonne humeur.
— ■ Je vous attendais! répondit Lambin en clignant do l'œil.
— Moi!... Ah! ça, c'est aimable par exemple.
— Voilà comme je suis! Je pensais qu'il ne vous serait pas désagréable de connaître la fin de l'histoire que je vous ai contée l'autre nuit ; et j'ai remis mon départ à seule fin de vous la dire.
— Il y a donc du nouveau?
— Il y en a...
— Eh bien... dites vile, dites, car j'ai hâte d'apprendre. Lamblin remua la tête en signe de refus.
— Chaque chose viendra à son heure et dans son cadre, répondit-il; et puis, la cloche du dîner vient de sonner; nous allons nous mettre à table; aprè^ le repas, nous prendrons le café et le pousse-café, et quand vous monterez à votre chambre, je vous demanderai la permission de vous accompagner... Ça vous va-t-il comme ça ?
— Parfaitement...
— • A table alors... Ne songeons qu'à nous bien restaurer, et à ce soir les confidences sérieuses.
11 était dix heures quand Caminade monta à sa chambre, suivi de Lamblin, dont il n'avait eu garde d'oublier la proposition. Et, sans perdre de temps, l'agent commença :
— Je vous avais annoncé, dit-il, que je retournerais au cimetière Sainte- Claire, où nous avions surpris des choses dont quelques-unes étaient restées tout à fait inexplicables. Je n'aime pas les mystères, et celui-là m'intriguait plus qu'il n'était convenable. Dès le lendemain, j'y retournai donc à la tombée de la nuit, bien résolu à m'introduire dans le caveau et à m'y livrer à un examen approfondi.
— Et vous ne craigniez pas d'y être surpiùs?
— Je le craignais si bien, que j'avais cru devoir me faire accompagner par la femme du fossoyeur à laquelle sont confiés la garde et l'entretien de la plupart des tombes. Je me suis donné pour un ami de la famille et j'ai présenté la clef que j'avais gardée, pour bien prouver que j'étais dûment autorisé. Cela leva toutes les objections, et, pour achever de rassurer la brave femme, je lui
glissai une pièce de monnaie dans la main et la priai de m'accompagner. Ce qu'elle fit.
— Et vous êtes descendu dans le caveau.
— Parbleu I
— Qu'y avez-vous vu d'extraordinaire?
— D'abord rien, toute chose était à sa place, la lampe, le prie-Dieu, les tentures, etc., etc. Rien n'annonçait le mystère que je chercliais; et je commençais à me dépiter, quand mon regard vint à plonger dans le cercueil même, et alors, il me sembla que quelque chose allait m'étre révélé; dire pourquoi et comment, je ne le pourrais pas, mais au bout de quelques secondes, soit qu'un voile fût tombé de devant mes yeux, soit que la lumière de la lampe eût, selon la place que j'occupais, frappé plus directement certains objets, j'aperçus contre une des parois intérieures un point brillant qui me saisit tout à coup, et dont je ne pus bientôt plus détacher les yeux.
— Qu'était-ce donc?
— Un flacon... et je me rappelai que les deux femmes eu avaient parle la veille, avec violence ; qu'elles se l'étaient pour ainsi dire disputé et je compris que c'était pour cet objet que l'une et l'autre étaient venues la veille.
— Quelle importance pouvaient-elles attacher à sa possession?
— En dehors des deux femmes, il n'y a guère que M. Brémont qui pourrait nous édifier sur ce point.
— Peut-être vous êtes-vous trompé.
— Je ne pense pas.
— Enfin, que concluez- vous?
— Attendez, vous conclurez vous-même.
Lamblin se tut un moment, comme pour se donner le temps de rassembler ses souvenirs, puis il reprit :
— Une fois que j'eus bien examiné le flacon en question, dit-il. il ne me restait plus qu'à me retirer, et c'est ce que je fis. J'accompi^gnai la femme jusqu'à la maison qu'elle habite dans l'enclos, et. après l'avoir saluée fort civilement, je m'éloignai par la grille, que l'on ferma derrière moi... Mais, au lieu de retourner à Langrune, je fis le tour du cimetière et je ne tardai pas à y rentrer par la petite porte que vous connaissez.
— Parfaitement... Et une fois là?
— Une fois là, j'ni attendu.
— Quoi?
— Vous allez voir. Une heure se passa ; la nuit élait venue, et si l'attente est cruelle partout, elle est sinistre dans ces endroits-là, surtout quand on est seul! Mais enfin, c'est le métier, n'est-ce pas, et quelquefois on n'y perd pas son
temps. Il t'iail doue à peu près dix heures... quand, sous l'allée de mélèzes, j'entendis glisser un pas l'urlii' qui s'arrêla à la chapelle.
— C'était une femme?...
— Une femme, oui... mais laquelle?
— Vous ne l'avez pas reconnue?
— Non! Elle disparut brusquement dans la chapelle, comme la veille, et quand elle en sortit, elle passa si rapide devant moj, que je n'aurais pu dire si c'était un homme ou une femme.
— Elle avait peur.
— Peur aussi, probablement; mais je pensai alors qu'elle était animée d'un bien autre sentiment.
— Lequel?
— 11 y a des moments comme ça, voyez-vous, où l'on est frappé subitement; ça passe comme un éclair, mais vous avez eu le temps de voir... Moi, une idée m'avait saisi avec la même rapidité que la foudre. Aussi, sans chercher à ergoter avec moi-même, je quittai mon poste d'observation et me dirigeai une dernière fois vers le caveau.
— Et qu'avez-vous vu?
— Vous pensez bien, n'est-ce pas, que c'est le flacon seul qui m'attirait.
— Parbleu!
— Mon premier regard fut donc pour lui, et quand je me penchai sur le cercueil pour voir...
— Achevez.
— ■ Il n'y avait plus rien!
— Disparu?
— Disparu, évanoui ! ... Je voulus douter tout d'abord, parce que ça me semblait invraisemblable ; je fouillai tous les coins et recoins. Mais pas plus de flaéon que dans mon œil. Ah ! celle-là était raide, par exemple ; et, puisqu'il était impossible d'admettre que ce fût le mort qui se fût mêlé de la chose, la seule coupable ne pouvait être que la femme qui venait de sortir.
— La comtesse ou M"" Christiane?
— L'une ou l'autre, évidemment • mais laquelle les deux? C'était le point essentiel à éclaircir.
— Qu'avez-vous fait?
— Je suis allé trouver la gardienne du cimetière, et je lui ai demandé si «Ile n'avait pas reçu une visite dans la soirée.
— Et elle a répondu?
— Qu'elle n'avait vu personne.
-— De sorte que vous ne savez pas si c'est M"° Brémont ou M'"" de Savenay. Landilin eut un geste de dépit.
— Ah! je le répète, dit-il, cellf-là est d'un raide! Jlais, tout de même, voyez-vous, en dépit de ma déconvenue, je ne suis pas mécontent de ma campagne.
— Vous vous contentez de peu.
— Raillezl raillez.'... Jai queuté^ c'est vrai, mais il s'est dégagé de tout ceci un fait considérable qui, en m'indiquant la piste originelle, va donner à mes recherches la véritable direction à suivre.
— Je ne a"ous comprends pas.
— C'est cependant clair comme bonjour. Les deux femmes ont manifestésurabondamment leur ardent désir de posséder le mystérieux, flacon; et chacune d'elles doit avoir un intérêt supérieur à s'en emparer.
Donc, que contient ce flacon? Toute la question est là, et si nous le savions, nous n'aurions plus rien à demander. Il faut, dès lors, s'en tenir aux suppositions, et ici, elles nous ofl'rent un champ fécond. Rappelez-vous que les deux femmes se haïssent; que, du reste, le docteur Wormser était, descelle époque, l'amant de M""" Brémont, qu'enfin c'est lui qui a assisté le mari dans ses derniers moments.'... Remuez tout cela dans votre esprit, et quand vous aurez suffisamment agité, selon la formule, dites-moi si vous n'avez pas quelque idée de ce qui a pu se passer, il y a quelques années, au château de Sainte-Claire.
Caminadc fit un mouvement.
— Eh quoi! s'écria-t-il, vous supposez... que M"" de Savenav...?
— M°° de Savenav ou le docteur.
— Un pareil crime serait possible?
— Ce ne serait pas le premier.
Caminade baissa le front et devint pensif.
— Vous avez raison, dit-il d'un ton vague; et morne... à ce propos... je me rappelle...
— Que vous rappelez-vous? interrogea LamMin. ijui ne laissait rien passer.
— Hier, le comte m'a parlé de choses qui pourraient bien avoir quelque rapport avec ce que vous venez de dire.
— Quoi?
— Vous vous souvenez que le comte a trouvé chez le docteur une volumineuse correspondance?
— Si je m'en souviens!...
— Kh bien ! cette correspondance, il l'a iur !
— Ça n'a dû lui laisser aucun doute sur les relations du docteur et de la comtesse.
— - Mil elTot; mais ce n'est pas la seule chose ijui l'ait frappé. -- \ raimenl?
i'.l, selon ses propres expressions, il lui semblait, en lisant ces lettres, y ^eiiiir passer comme un soufllc de crime.
Laniblin eut un haut-le-corps.
— Il a dit cela? fit-il en se levant d'une pièce ; il a parlé de crime?
— Et après ce que vous disiez vous-même, je commence à croire que je ne suis pas encore aussi bêle que j'en ai l'air.
U y eut un silence. Lamblin réfléchissait, le regard fixé au parquet.
- — Le moyen de douter, après cela! reprit-il presque aussitôt. C'est limpide, quoi! Le flacon, c'est la preuve du crime, et comprenez-vous maintenant l'intérêt qu'y attache chacune des deux femmes? Pour M"° Brémont, c'est une arme terrible; et pour la comtesse, c'est une menace éternellement suspendue sur sa tête! Ah! si le comte la tenait entre ses roains^ cette preuve redoutable, quelle vengeance ne pourrait-il pas tirer des deux criminels !
Et il ajouta peu après : ■
— Mais voilà le hic'.... Est-ce M"° Christiane; est-ce M"" Brémont? A peine sortons-nous d'une obscurité, que nous retombons dans une autre. Cependant, nous venons de faire un grand pas, et il faudra bien qu'avant peu... J'irai voir le comte demain matin.
— Il sera parti pour Paris.
— Ne m'avez-vous pas dit tout à l'heure, en me racontant votre aventure de l'autre nuit, qu'il avait été blessé?
• — Blessure légère. . .
— Et il retourne à Paris? Eh bien! je l'y suivrai!
— Partez-vous demain avec nous?
— Non! je veux surveiller la comtesse; j'ai quelque idée que c'est elle que j'ai vue sortant de la chapelle, et en tout cas, que ce soit elle ou non, je tiens à être fixé avant de m'éloigner.
— En ce cas, nous ne nous reverrons qu'à Paris, et, si vous devez tarder à y revenir, je vous tiendrai au courant de ce qui s'y sera passé.
Lamblin haussa les épaules.
— Pour ce qui est de ça, répondit-il, je vous en dispense, car Ribot, un de mes agents, m'en a apporté des nouvelles pas plus tard que ce matin.
Et il gagnait déjà la porte pour se retirer, quand il revint sur ses pas.
— Au fait, dit-il alors, j'oubliais : parmi les renseignements que mon agent m'a apportés, il en est un qui peut être de nature à vous intéresser.
— Vraiment?
— Je l'avais chargé de surveiller le père Bricole et sa fille.
— Nicetle?
— Nicettc, précisément.
— Eh bien?
— Eh bien, clic devait venir à Caen.
— Avec Lambert, peut-être?
^^prppi' ^jfk^
C'est lui!... Il nous épiait. — Qui ça? — Lambert. (P. 18'».)
— Je l'avais pensé un moment, parce qu'il parait que depuis quelque temps clic s'est amaiiouéc, et qu'elle le traite avec moins de dédain.
— On me l'avait diti lit Caminade, pondant que ses joues se couvraient d'une subite rougeur.
Lamlilin remua la tête.
— Oh! il ne faut pas vous dévisser pour ça, continua-l-il d'un nir
Liv. 23. - iT,::inK zm;com;. — i.a kii.i.k dks r.\MKturs. — En. J. noiKF bt c". i.iv. -^i