‹ La fille des camelotsChapitre 7 sur 32 · LA III. I.K DES, CA.MI'I.OTS · texte numérisé non relu

LA III. I.K DES, CA.MI'I.OTS

d'ironique compassion; d'abon], dans ce monde-là, ra ne lii-c pas à conséquence; et puis, je suis convaincu que ce n'est pas l'amour qui les a rapproches.

— Vous croyez? dit le jeune baryton avec un cri mal étouffé.

— ■ Je le crois, et il doit y avoir à ce rapprochement une cause que je vous promets de découvrir, pour peu que cela vous intéresse; toutefois, pour le moment,. il faudra remettre la partie.

— Pourquoi?

— Parce que la petite est malade et que...

— Malade! interrompit Caminade; Nicette! vous en êtes sûr?

— Dame, je n'ai pas vérifié.

— Et depuis quand.?'

— Ribot ne me l'a pas- dit. Seulement, il paraît que la petite est rentrée cliers«s père et mère.

— Pauvre enfant !

— Çà, vous av«z raison, parce que, avec une mère comme la sienne, elle ne doit pas en mener large; avec ça que c'est délicat comme une mauviette, et qu'on ne mange pas tous les jours me de la Cerisaie ; quand Ribot l'a vue, c'était il y a deux jours, il m'a dit qu'elle était toute pâlotte et qu'on ne lui voyait plus guère que les yeux.

Caminade ne répondit pas ; un sanglot s'était engagé dans sa gorge et menaçait de l'étouffer.

11 se leva.

Que Nicette fût retournée aus. Bas-fonds-,, mêine en compagnie de Lambert, mon Dieu, c'était là un dénouement fatal,, presque prévu, auquel il fallait bien s'attendre, et il était, dans-ce ca*, disposé à. là plaindre plutôt qu'à la mépriser.

Mais Nicette malade,. Nicette souffrant, seule, dans un bouge où elle n'avait auprès d'elle qu'une mère misérable ou un père criminel !

Il n'avait jamais pensé à cela,, et s'en trouvait tout bouleversé.

Il serra la main de Lamblin.

— Merci, cher monsieur, dit-il; ce que vous m'apprenez me fait un gros chagrin, mais tout de même, j'aurais regretté de l'ignorer; demain, je serai à Paris, et ma première visite sera pour la pauvre enfant.

— Hum 1 repartit Lamblin, vous êtes bien jeune, mon ami, et m'est avis que vous feriez mieux de soigner ça! Cependant chacun connaît ses affaires, et il est souvent malséant de fourrer son nez dans celles des autres ; faites donc comme il vous plaira, et, si vous avez besoin de papa Lamblin, vous savez où le Irouvert; il sera toujours à votre service.

LA FILLE DES CAMELOTS i~'>

Le lendemain, Caminade et Lenglumé prenaient à Caen le train pour Paris, et vers le soir ils arrivaient sans encombre à destination.

Durant le trajet, ils avaient peu causé.

L'un et l'autre étaient également préoccupés : Lenglumé avait hâte d'aller retrouver Séraphita, rue GeolTroy-Lasnier, et Caminade songeait à Nicette, et il eût voulu précipiter la marche du train pour arriver plus tôt.

A la gare, il prit une voiture, conduisit sou compagnon à la porte de Thùtel de Brest, et, après lui avoir serré la maiii, il gagna son domicile.

La nuit venait; l'heure n'était guère propice, mais il n'y put pas tenir, et. après avoir dîné assez sommairement, il descendit la rue de Rivoli et prit la direction de la rue de la Cerisaie.

Quand il approcha de la maison qu'habitait Nicette, son cœur se prit .i battre avec violence.

La rue était déserte, la maison avait l'air d'un coupe-gorge; il frissonna à la pensée que la pauvre enfant était là, abandonnée, triste, sans soins.

Un moment l'idée lui vint de s'engager dans le sombre couloir qui menait à l'escalier; mais il ne s'en sentit pas le courage et s'arrêta sur le seuil.

La maison suintait la misère et le vice : il n'y avait pas même de concierge à qui il pût s'adresser, tout était silencieux et morne, et, dans l'hypothèse où il s'y serait aventuré, il se demandait comment il parviendrait à se diriger.

Il revint sur ses pas.

Le plus sage était de remettre au lendemain.

11 ferait jour; il rencontrerait des gens qui pourraient le renseigner; s'il ne vovait pas Nicette, quelqu'un peut-être lui donnerait de ses nouvelles.

11 rentra ù son hùtel abattu et fort ti'istc.

Et alors il se rappela les dernières paroles de Lamblin.

— Il faut soigner ça ! lui avait dit le perspicace agent. Ht Caminade comprit qu'il avait raison.

Décidément, il n'y avait plus à douter. Cette enfant ne lui sortait plus de l'espnl; il sentait qu'elle lui tenait au cœur par les libres les plus délicates, et il ne devait plus avoir de repos jusqu'au moment où il l'aurait revue.

II dormit fort mal, et le matin, vers huit heures, comme il venait enlin de céder à la fatigue d'une nuit d'insomnie, quelques coups frappés à la porte de sa chambre vinrent brusquement le réveiller.

— Entrez! dit-il, en se dressant sur son séant. Un garçon d'hùtel entra qui lui remit une lettre.

11 s'empressa de l'ouvrir. Elle était de son directeur qui le rappelait à Bordeaux dans un délai de quinze jours, abrégeant ainsi de deux semaines le congé qui lui avait été octroyé.

Caminade accueillit cette nouvelle avec un sentiment mêlé de satisfaction et de regret.

Il avait Lien réfléchi durant cette nuit qu'il venait de passer, et s'était effrayé lui-même à la violence de son amour pour Nicette. Le meilleur moyen de soigner ça, c'était évidemment de s'éloigner, et Lamblin lui-même n'eût pas conseillé d'autre remède.

Une fois entré dans cet ordre d'idées, Caminade fut presque tenté de voir dans cette lettre de rappel qui lui parvenait ,une coïncidence où le hasard se mettait dans ses intérêts.

Après tout, où pouvait le mener cette relation qu'il cherchait à renouer? A embarrasser son avenir d'artiste, à le compromettre même; par le trouble que ce sentiment jetait déjà dans son esprit depuis quelques jours, il pouvait juger du désordre qu'il pourrait provoquer plus tard dans sa vie.

Il était préférable cent fois de laisser les choses en l'état et de partir au plus tôt, sans chercher même à revoir la pauvre enfant, qu'à présent il eût voulu n'avoir jamais rencontrée.

Quoi qu'il dût lui en coûter, il prit tout de suite son parti et poussa même l'héroïsme jusqu'à décider qu'il abrégerait de lui-même le délai si court qui lui était accordé.

D^s qu'il se fut arrêté à cette résolution, il n'hésita pas longtemps sur les mesures à prendre et s'occupa dès le môme jour des préparatifs de son départ.

Il se rendit chez le comte, sans pouvoir le rencontrer, le comte ayant donné l'ordre de ne recevoir personne.

11 laissa sa carte, avec la mention ordinaire P. P. C.

Plusieurs courses qu'il eut à faire après déjeuner le menèrent alors jusqu'à une heure avancée de l'après-midi ; comme il comptait se rendre le soir à l'Opéra, où l'on jouait la Favorite^ il prit un coupé et se fit conduire au Père-Lachaise.

Avant de s'éloigner, probablement pour longtemps, il voulait dire un dernier adieu à la tombe des pauvres vieux...

Ça, c'était sacré, et il n'avait jamais manqué encore à ce pieux devoir.

Vers quatre heures, il quittait donc sa voiture aux abords du cimetière et s'acheminait, à pied, vers une allée latérale où dormaient son père et sa mère.

Il était ému.

11 allait les quitter encore une fois; partir pour l'avenir, avec l'appréhension de l'inconnu, sans savoir ce qui l'attendait à ses débuts.

H y avait de tout un peu dans l'émotion qui le pinçait au cœur, de l'espoir et de la crainte, de la (rjsiesse et de la joie, et il avançait à pas lents, la poitrine

oppressée, le regard un peu troublé, sur ce chemin qu'il ne parcourait jamais sans un profond attendrissement.

Tout à coup, comme il approchait de la tombe, que lui dérobaient encore les massifs qui avaient poussé sur les tombes voisines, il suspendit sa marche et se prit à frissonner dans tout son être.

A travers les branches mobiles des lilas, il venait d'apercevoir une silhouette de femme agenouillée, le front dans les mains, aux pieds de la grille qui entourait le modeste jardinet.

Une enfant, plutôt qu'une femme.

Et il avait suffi d'un regard à Caminade pour la reconnaître.

C'était Nicette!

Nicette, qui, en son absence, venait tenir compagnie aux pauvres vieux.

Il comprima avec force sa poitrine de ses deu.v mains, et doucement, sans bruit, écartant les branches touffues, il regarda la jolie créature.

Mais à peine l'eut-il contemplée quelques secondes que son sein se gonfla et que des larmes amères emplirent ses yeux.

Qu'était devenue la petite grisette, éveillée et pimpante, qu'il avait rencontrée un soir, sur le pavé de Paris, narguant la misère, vivant au jour le jour, insouciante du lendemain, et acceptant avec une douce résignation le sort douloureux que l'avenir lui réservait?

Bien portante alors et saine; l'œil franchement ouvert, la lèvre souriante, les joues roses et fraîches, comme si le soleil de la campagne les eût longtemps dorées et brunies.

Elle était bien changée !

Maintenant, les joues étaient pâles; un cercle d'un blanc mat entourait les ailes du nez, le regard flottait atone et vague, et une expression de douloureuse défaillance était empreinte sur ses traits.

Qu'était-il donc arrivé, qui avait pu, en si peu de temps, la changer à ce point? Sans savoir pourquoi, Caminade sentit comme un remords le mordre au cœur.

Aussi, après une hésitation de courte durée, ne pouvant plus résister au sentiment qui venait de s'emparer de lui, il fit quelques pas en avant et se présenta brusquement à la pauvre enfant.

L'cITet fut saisissant.

Nicetlc ne s'attendait à rien de pareil ; ses yeux s'ouvrirent avec une sorte de superstitieux effroi, elle poussa un cri vif et doux, comme un cri d'oiseau effrayé, cl on même temps elle s'accrocha de ses deux mains à la grille pour ne pas tomber.

Caminade se précipita et la soutint dans ses bras.

— Eh bien, eh bien, dil-il de sa bonne grosse voix tendre, c'est

donc Tcffet que je produis à présent! Est-ce que tu vas te trouver mal? L'enfant leva lentement sur lui ses deux grands yeux inquiets et doux.

— Non! cela va déjà mieux, rcpondit-ellc ; mais j'étais si loin de m'attendre...

— Dame ! . . . il y a pas mal de jours que nous ne nous sommes vus. . . et ra, ce n'est pas de ma faute.

— Oh! de la mienne non plus, je vous le jure... Seulement...

— Seulement, quoi?

Nicette joignit les mains.

— Ne me grondez pas, supplia-t-elle avec douceur; pas maintenant, au moins... J'ai tant de joie à vous revoir!

Et elle lui prit les deux mains, qu'elle baisa d'un baiser fou, avant qu'il eût eu le temps de les retirer.

Caminade se secoua vivement.

— Et moi! répliqua-t-il, est-ce que tu crois que ça ne me fait pas plaisir? Tout à l'heure, quand je t'ai aperçue, agenouillée et priant pour les deux vieux qui sont là, ça m'a remué jusqu'au fond... Ce que tu as fait est bien, chère petite, et je vivrais cent ans que je ne l'oublierai jamais.

— N'était-ce pas tout naturel ?

— Pas tant que ça.

— Vous avez été si bon pour moi !

— J'ai été bon parce que je t'aime.

— Dites-vous vrai?

— Tu en doutes?

— Non! non! parce que j'ai été trop malheureuse, rien qu'à l'idée que je ne vous reverrais plus ! . . .

Caminade fit un mouvement.

— Eh ! qui diable a pu te donner de ces iJécs-Ià? s'écria-t-il.

— J'ai été bien souvent rôder autour de la rue Geoffroy-Lasnier, continua Nicclte ; j'espérais toujours vous rencontrer ; mais, quand on m'a dit que vous aviez changé d'hôtel, j'ai compris que vous aviez assez de moi... et alors, voyez-vous...

— Pauvre petite !

— Puis, un jour j'ai appris que vojis étiez parti !... Mon Dieu ! c'a été le JKjuiiuet ! — Parti, sans rien dire! Fâché probablement, fâché contre moi... vous !

Et, comme un sanglot soulevait sa poitrine, Caminade se mit à la regarder plus attentivement.

— Au moins, reprit-il aussitôt, ce n'est pas là ce qui t'a rcnduo malade?

— Malade, moi! répondit-elle avec un radieux sourire. Tenez, est-ce qu'il y paraît encore?

Et elle présenta son visage aux regards interdits du jeune baryton. Chose bizarre 1

Elle s'était en un clin d'œil pour ainsi dire transfigurée. L'incarnat était revenu à ses joues; un filet de sang empourprait sa lèvre, et une flamme pénétrante éclairait ses beaux yeux animés et vivants. Caminade ne se lassait pas de la regarder; il n'en revenait pas.

— Je t'aime mieux comme cela, dit-il fortement attendri; seulement, il ne faut pas recommencer.

— Oh! maintenant, c'est fini! répondit l'enfant.

— Cependant, il y a bien des choses qui ne s'expliquent pas aussi facilement.

— Lesquelles?

— Es-tu disposée à répondre aux questions que j"ai à t' adresser?.

— A vous, je n'ai rien à cacher, et vous pourrez, si vous le voulez, lire dans mon cœur, comme le bon Dieu lui-même.

— Eh bien! s'il en est ainsi, explique-moi tout de suite ce que tu faisais certain soir dans l'ignoble caboulot de l'île Saint-Louis.

— La nuit où vous m'avez sauvée des mains de Lambert?

— Précisément.

— Ahl j'ai eu bien peur, allez.

— Ce n'est pas là répondre; pourquoi le trouvais-tu en si mauvaise compagnie?

— J'y étais allée pour rendre service à M"° Christiane.

— Quel service?

— M"° Christiane a été très bonne aussi pour moi.

— Je sais cela, mais je n'admets pas qu'elle puisse avoir affaire avec les gens qui fréquentent ce bouge.

— Il faut pourtant bien l'admettre, puisque cela est.

— Quelle vraisemblance?

Nicette devint tout à coup très grave.

— Voyez-vous, dit-elle, M"° Christiane cache au plus profond de son C(eur un secret auquel elle a suspendu sa vie lout entière.

— Quel secret?

— Elle ne me l'a pa.s fait connaître, mais il faut croire qu'il est bien terrible, puis(|u'il a ju.squ'à ce jour absorbé en elle tout autre sentiment. Ainsi, vous n'ignorez pas qu'elle est liancée à M. Gaston, et qu'elle l'aime comme on n'aime qu'une fois en sa vie. Eh bien, malgré la prière de M. Caston, on dépit (lu vif désir qu'elle a elle-niénie de devenir sa feninie, clic ne consentira à

mettre sa main dans la sienne que le jour où elle aura accompli la mission mystérieuse qu'elle s'est donnée.

— Et cette mission, tu la connais? Quelle est-elle?

Nicette ne répondit pas tout de suite ; elle s'était retournée avec vivacité vers les fourrés voisins, et Caminade vit passer dans ses yeux comme une lueur d'épouvante.

— Qu'as-tu? interrogea le jeune baryton.

— Rienl... ce n'est rien, répondit-elle, mais tout de même, je crois qu'il n'est pas sain de jacasser comme ça en plein air, dans un endroit où on ne peut pas fermer les portes. Il n'y a pas, ici, rien que des gens quiviennent pour prier, sur des tombes, et, si vous voulez, nous nous eii irons.

— Comme tu voudras... Tu as donc vu quelque chose?

— Peut-être bien.

— Qui ça?

— Attendez pour voir.

— J'ai une voiture qui m'attend à la porte. Tu y monteras avec moi. Voilà ce qu'il faut... De cette façon, au moins, nous n'aurons pas à craindre

que l'on nous regarde ni qu'on nous entende.

Ils descendirent l'allée principale et gagnèrent le boulevard.

ilomme Caminade allait héler son cocher, Nicette lui prit le bras, qu'elle serra avec force.

— Qu'est-ce qui se passe? demanda Caminade, surpris.

— Repardez! dit Nicette, cet homme qui tourne l'angle de la rue de la Roquette; voyez-vous?

— Je vois.

— Vous ne le reconnaissez pas?

— Je ne l'ai jamais tant vu.

— C'est lui!... Il nous épiait.

— Qui ça?

— Lambert!

Caminade proféra un juron énergique.

— Oh! tu me l'as dit trop tard, répondit-il; le misérable a tenté de nous assassiner, le comte et moi! mais il ne perdra rien pour attendre: et puisque nous sommes sur ce chapitre, tu vas me dire...

— Que voulez-vous savoir?

Caminade ouvrit la portière du coupé, et invita Nicette à y prendre place. La jolie enfant sauta lestement à l'inlérleur, et immédialoment la voiture s'éloitrna dans la direction des boulevards.

On étouffe ici, dil-il, d'une voii brusque, ne trouves-tu pas? \P. 192.)

— Voyons, ([iic voulez-vous savoir? répi'ta au bout d'un instant Niccltc, qui se trouvait tout heureuse de se sentir près du jeune artiste, mollenionl bercée par les ressorts assez doux de la voiture.

ItV. 2*. — PtIHHE ZACCOni. — TA FILI.E DES CAUELOTS. — ÉD. J. nOlTF ET c'". LIV. 2*

Caniinade l'enveloppa d'un long regard plein d'eflluvcs et, pendant quelques secondes, il garda un sUence ému.

Jamais, même lorsqu'il évoquait son image, l'enfant ne lui avait paru si jolie; et à la voir ainsi accotée contre lui, ses beaux grands yeux troublés et vagues, la lèvre entrouverte et inconsciemment invitante, il éprouvait une sensation étrange, comme il n'en avait pas ressenti encore, et qui le pénétrait par tous les sens.

La jolie fdle y mettait-elle de la coquetterie?

Ce n'est pas probable.

Elle s'abandonnait tout au plus à l'exquise et chaste puissance qui se dégageait des mille impressions confuses qui soulevaient sa poitrine, et ne songeait pas même à analyser le bonheur dont elle était inondée.

Elle était heureuse!... Caminade était près d'elle; il lui parlait avec une bonté tendre qui la berçait doucement ainsi que dans xm rêve, et elle n'eût demandé qu'une chose en ce moment, c'était de s'endormir comme cela et de ne se réveiller jamais !

Cependant, Caminade se secoua pour échapper à l'attendrissement qui le gagnait, et dont peut-être il commençait à redouter le danger, et, redressant le front, il se tourna vers Nicette.

— Tu as raison, dit-il; et il faut y revenir, pour toi comme pour moi-même. Tu viens de me parler tout à l'heure de ce misérable Lambert, des griffes duquel je t'ai sauvée à deux reprises. Eh bien, sais-tu ce que l'on m'a dit depuis que je ne t'ai vue?...

— Quoi donc?

— Que tu étais au mieux avec lui, que l'on vous rencontrait souvent ensemble, et que, par conséquent, tu n'avais témoigné de l'éloignement pour lui que pour mieux cacher ton jeu.

— Et vous l'avez cru?

— Dame!

— Et c'est alors que vous avez changé d'hôtel, afin de ne plus être exposé à me revoir; c'est-y vrai, dites?

— Eh bien, oui, c'est vrai! et je sais bien ce que tu vas répondre, tu vas iiiiM-. Tu vas prétendre que ceux qui ont dit ça ont menti.

— Vous vous trompez, monsieur Caminade. Car rien n'est plus vrai!

— Tu l'avoues?

— Préférez-vous m'entcndre mentir moi-même?

— Alors, ce Lambert est maintenant de tes amis?

— Il l'a bien fallu.

— Pourquoi?

— Pai'cc qui;...

Camiuade eut un ricanement de dépit.

— Ah! oui, dit-il avec amertume, les parce que du début! Nous y revenons, mais je les connais, ça ne prend plus.

Et, s'emparant des mains de l'enfant par un geste résolu, il la força à le regarder bien en face.

— Écoule-moi, dit-il, d'un ton presque brutal, mais au fond duquel tremblait une sincère émotion, tout ça, c'est des bêtises, et il n'en faut plus entre nous. Moi, tu le vois bien, pas vrai, je t'aime beaucoup, trop peut-être! et je ne demande pas mieux que de continuer, mais je ne veux pas être exposé à partager ton amitié avec M. Lambert, et si c'est au-dessus de tes forces, eh bien, faut le dire tout de suite, et surtout ne pas aller chercher midi à quatorze heures; tu me comprends bien, n'est-ce pas?

— Oui, oui, je vous comprends.

— En ce cas, parle, exphque-moi comment il se fait qu'après t'avoir arrachée des griiïes de ce gredin, qui voulait te faire violence, je te retrouve dans les meilleurs termes avec lui.

— Vous le voulez? fit Nicette, en baissant les yeux. • — Je l'exige.

— Et vous ne m'en voudrez pas?

Camiuade se recula étonné.

— Ah çà! qu'est-ce qu'il y a donc? interrogca-t-il avec une vague inquiétude.

Nicette leva ses mains jointes.

— Rien! il n'y a rien, dit-elle avec un pâle sourire; seulement vous savez, il y a des choses qui ne sont pas faciles à dire.

— Quelles choses?

— Mais puisque vous le voulez...

— Oui, je le veux, je le veux !

Une vive rougeur colora les joues de la jolie fille.

— Quand vous m'avez rencontrée, repiit-elle après un court silence, j'étais une pauvre fille des rues; il n'y avait pas à s'en cacher; ça se voyait de reste. J'avais vécu jusqu'alors parmi la pire bohème des faubourgs, cl j'étais destinée à faire comme les autres. Vous connaissez ça, n'est-ce pas, puisque vous y avez passé, vous aussi?

— Oui, oui, après?

— Pourtant, je ne me sentais pas mauvaise, et quehiuefois. quand je réfléchissais, — pas souvent, par exemple, — j'éprouvais un grand dégoût qui iiic nioiitail au cœur; je révais de sortir de la boue et, pour cela, de m'accrocher a quehjue chose de plus élevé. On ne m'avait jamais menée ù l'église, moi! Et personne ne m'avait appris à prier le bon Dieu : pourlaut, je ne sais quoi mo

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soutenait et me disait de ne pas désespérer. Et j'allais toujours, sûre de moi, résolue à me défendre le plus longtemps possible, et au moins à ne tomber qu'après avoir courageusement lutté.

C'est alors qu'un soir je vous ai trouvé sur mon chemin!

La petite Nicette croisa ses mains sur sa poitrine.

— Je ne parle pas du danger que j'avais couru, poursuivit-elle ; ce n'était pas la première fois que pareille aventure m'arrivait, et je m'en serais bien tirée toute seule; mais quand je me trouvai avec vous, au milieu de la nuit, et que vous m'avez proposé de vous accompagner à votre hôtel, je ne saurais dire au juste ce qui se passa en moi, mais il est certain que je n'avais jamais ressenti rien de semblable.. . et vous avez vu que je n'ai pas longtemps hésité.

— C'était ce que tu avais de mieux à faire.

— Sans doute; d'ailleurs, je vous avais bien regardé, et je savais déjà que vous étiez bon, honnête, et que l'on pouvait se fier à vous.

— Tu n'as pas eu à t'en repentir.

Nicette serra à les briser les mains de Caminade dans les siennes.

— Ah! vous avez été généreux et loyal, répondit-elle; vous n'avez pas même eu une idée mauvaise, et c'est bien ce qui m'a été fatal.

— Que veux-tu dire?

■ — Puisque vous m'avez ordonné de ne rien vous cacher, j'avouerai qu'au moment où je vous suivis rue Geoffroy-Lasnier j'eus comme une idée que mon rêve allait se réaliser, et que, grâce à vous, je pourrais peut-être m'échapper de l'enfer où j'étais.

— Cela n'a dépendu que de toi... et si je n'avais pas surpris tes agissements mystérieux, si l'on ne m'avait pas assuré que, prise de la nostalgie de la boue, tu étais retournée à ce misérable.

— Vous parlez ainsi, monsieur Caminade, parce que vous ne savez pas à quel sentiment j'obéissais.

— Tu n'as pas d'excuses.

— J'en ai une, au moins.

— Laquelle?

— C'est que, la dernière fois que j'ai rencontré Lambert, il m'avait dit des choses horribles.

— Et tu as eu peur?

— Lambert est capable de tout !

— Je le sais.

— Et il m'avait menacée de vous tuer, si je ne renonçais pas à vous ! Alors, moi, j'ai eu peur, comme vous disiez ; j'ai un peu perdu la tête, et pendant quelques jours je n'ai pas osé chercher à vous revoir. Cela m'a fait de la peine, allez; mais ce n'était rien auprès de ce qui m'attendait.

— Quoi donc? fit Caminade.

— Un jour, je n'y tins plus; j'allai à l'hôtel de Brest, et là... j'appris que vous étiez parti!... parti! comprenez-vous! sans que vous ayez cherché à me voir, sans que je vous aie dit adieu!... Oh! alors!... il m'a semblé que la terre allait me manquer, et il parait que j'ai été bien malade... Mais je vous ai déjà raconté tout cela, et peut-être que ça ne vous intéresse pas tant! D'ailleurs, vous voilà revenu! je ne sais plus si j'ai souffert et pleuré!... Maintenant, j'espère que vous ne m'en voudrez plus !

— Moi! t'en vouloir, chère enfant! dit Caminade, en la prenant dans ses bras; oh! ne crois jamais cela.

— Est-ce vrai? fit Nicette, d'une voix mutine d'enfant gùtée.

— Je te le jure.

— Eh bien, embrassez-moi, alors, pour me le prouver. Et elle présenta son front au baiser du jeune homme. Celui-ci la serra tendrement contre sa poitrine.

La nuit venait.

Les premières ombres du soir commençaient à envelopper le coupé. Les deux jeunes gens ne s'inquiétaient plus de savoir où les avait conduits leur cocher, qui, du reste, ne s'était lui-même inquiété de rien.

En l'absence d'ordres venant de son bourgeois, il avait enfilé les boulevards, parcouru les Champs-Elysées, et, finalement, s'était engagé dans l'avenue du Bois-de-Boulogne.

Toutefois, il avait modéré l'allure de son cheval, et maintenant c'est d'un pas dolent qu'il se dirigeait vers le Bois.

Et alors seulement Caminade mit la tète à la portière et s'aperçut qu'il s'était laissé entraîner bien loin.

11 s'empressa de donner l'ordre de revenir sur ses pas.

— Et où allons-nous comme cela? demanda le cocher.

En réalité, Caminade ne sut tout d'abord que répondre à une question qu'il ne s'était pas adressée à lui-même.

— Allez toujours, répondit-il, et vous m'arrêterez au premier restaurant que vous trouverez sur votre route.

Et, de fait, il venait de se rappeler qu'un temps fort long s'était passé depuis le déjeuner.

Il se tourna vers Nicette.

— Tu dois avoir faim, toi aussi? dit-il en souriant.

— Je n'y pensais pas, répondit l'enfant.

— Parbleu! ni moi non plus... Mais il se fait tard, et j'ai mon déjeuner dans les talons. Je |)arie que tu ne serais pas fâchée de din(>r.

— Je veux bien.

dOO LA FILLE DES CAMELOTS

— Puis, ça te restaurera, et, sans reproche, tu en as joliment besoin.

— 11 est vrai que l'on ne mange pas toujours à sa faim.

— Je le pense bien, mais aujourd'hui, du moins, j'entends que tu te rassasies !

— Ah! il ne faut pas que vous fassiez de la dépense pour moi.

— T'es bête! Un rien, quoi : quelques crevettes, un joli homard, un poulet sauté, des petits pois au doux, et, pour finir, une glace au moka et à la vanille. G'est-y ça que tu aimes?

Une lueur de convoitise passa dans les yeux de Nicette, et elle fit un geste non équivoque d'assentiment.

— A la bonne heure! fit Caminade avec belle humeur; et maintenant que le menu est arrêté, nous n'avons plus qu'à nous mettre à table.

Et comme si le cocher eût entendu ce souhait, au moment où il s'exprimait en ces termes, la voiture s'arrêta.

Caminade ouvrit la portière et lestement sauta sur le trottoir.

Il se trouvait dans les Champs-Elysées, en face de Ledoyen.

Il tendit la main à Nicette, qui s'empressa de quitter le coupé.

Puis, ayant payé généreusement le cocher, il se dirigea vers le restaurant, oîi un garçon en habit noir et cravate blanche vint le recevoir.

Pour tout dire, nous devons ajouter que ce dernier laissa percer un certain étonnement à la vue de Nicette, qui était mise avec une simplicité de grisette ; mais la grisette était si jolie et si appétissante sous son modeste costume, que le valet s'inclina en connaisseur et se tourna vers un de ses confrères qui attendait sous le péristyle d'entrée :

— Voyez! cabinet 27 ! dit-il en même temps.

Caminade et Nicette suivirent le garçon de cabinet jusqu'au premier étage.

Un épais tapis couvrait l'escalier ; et Nicette, qui n'avait jamais marché sur rien de pareil, éprouvait une sensation indéfinissable rien qu'à y poser lé pied. Des lampes à globes d'opale, placées de distance en distance, répandaient sur ses pas une lumière d'une douceur presque voluptueuse ; et, en passant le long des cabinets qui ouvraient sur le couloir, elle entendit un cliquetis de cristaux et d'argenterie, mêlé à un murmure de voix animées ou tendres, qui lui communiqua d'instinctifs soupçons.

■ — Où donc m'avez-vous conduite? demanda-t-elle à Caminade.

— Ma foi, répondit celui-ci de sa voix loyale et franche, c'est la première fois que j'y viens! et, si nous nous y trouvons bien, nous pourrons y revenir.

Certainement, le brave garçon n'avait pas songé à mal, en pénétrant dans ce restaurant à la mode; il voulait dîner, peu lui importait en quel lieu.

Mais l'impression qu'il remarqua sur les traits de Nicette vint l'éclairer

lui-même, au moment où il s'y attendait le moins ; il réfléchit à son tour, comprit qu'il avait peut-être été un peu imprudent et fut sur le point de descendre dans la salle commune; mais déjà le garçon avait ouvert le cabinet 27 et s'effaçait pour le laisser passer.

Il craignit d'être ridicule; son amour-propre était engagé et il franchit résolument le seuil du cabinet, suivi de près par Nicette.

Et pendant que cette dernière, troublée et vaguement inquiète, s'asseyait timidement sur une chaise, le garçon s'approcha de Caminade.

— Que faut-il servir à monsieur? demanda-t-il de sa voix bêtement obséquieuse.

Caminade écrivit à la hâte le menu; après quoi le garçon disparut. Le jeune baryton s'empressa alors vers Nicette, qui était toute préoccupée et triste depuis quelques instants.

— Eh bien ! eh bien ! dit-il en lui tapotant les mains, qu'est-ce qui nous prend à cette heure?

— Je ne sais pas.

— Tu es triste.

— Un peu.

— Regrettes-tu d'être venue?

— Non! puisque c'est avec vous. Mais ce Iu\c. ces lumières, ce bruit, ça m'a tout étourdie. Où sommes-nous donc ici?

— Si tu ne t'y plais pas, nous pouvons nous en aller.

— Oh! pour ça, non, par exemple : tenez, je suis folle; je ne sais ce qui m'a passé par la tête, et puis, il y a ce garçon...

— Qu'est-ce qu'il a?

— Il m'a regardée d'un air...

— Dis-tu vnii?... Oh! mais, tu saisi... il n'a qu'à s'observer, celui-là! Malgré ses favoris en côtelettes, comme un ministre, je ne serais pas long à lui remiser son liacre !

Nicette haussa les épaules, et son visage s'éclaira d'un sourire.

— Allons, voilà que vous vous emballez, à présent, dit-elle ; chercher querelle à un larbin... eh bien, c'est ça qui ne serait pas à faire! Voyons, ne pensons plus à tout ça : vous avez faim, moi aussi. Voici le potage, que vous importe celui qui l'apporte!

En pariant ainsi, Nicette s'était assise sur le divan, pendant que Caminade prenait une chaise et allait se placer en face d'elle.

Le diner commença.

Caminade était ce qu'on appelle vulgairement une belle fourchette. Nous l'avons déjà dit peut-être, et, pendant un bon moment, iNicelte lui tint tête vailiaininiMit.

Elle avait oublié les impressions qui l'avaient tout d'abord un peu troublée, elle s'était familiarisée insensiblement avec cette situation toute nouvelle, et son insouciance native, sa gaieté, son abandon naturel, reprenaient le dessus.

Les femmes ont le don particulier de l'assimilation ; maintenant, elle s'était habituée à l'éclat des lumières qui allumaient mille étincelles dans les cristaux, et la vaisselle plate; les rires jeunes qui partaient comme des fusées des cabinets voisins ne l'étonnaient plus; elle se laissait remplir son verre, et y trempait de temps en temps sa petite lèvre rose; et môme, à mesure que l'heure fuyait, elle se sentait gagnée par une douceur moite qui lui montait au cœur et contre laquelle elle se trouvait sans défense.

De son côté, Caminade éprouvait à peu près le même phénomène ; il avait certes la tête solide, et une fiole de saint-émilion ne lui faisait pas peur.

Mais ici, la vapeur des vins généreux s'ajoutait à l'excitation des mets savamment apprêtés ; il se dégageait, en outre, du cabinet où il se trouvait, une certaine atmosphère capiteuse qui eût suffi à griser une tête moins ferme que la sienne. .\u bout d'une demi-heure, le sang circula plus actif dans ses veines, et il lui monta au cerveau des idées qui ne lui étaient pas venues encore.

Tout d'un coup, il se leva et, obéissant à un sentiment dont il ne se rendait pas bien compte, il fit quelques pas vers Nicette.

Et comme la jolie enfant lut dans ses yeux une expression bizarre qu'elle n'y avait jamais vue elle eut comme peur de lui et se leva à son tour, effrayée et toute pâle.

— Monsieur Caminade... dit-elle d'un accent de prière. Cela suffît.

Le jeune baryton s'arrêta, comme honteux de lui-même, et, pour donner le change à sa propre émotion, il alla à la fenêtre, qu'il ouvrit toute grande.

— On étouffe ici, dit-il d'une voix brusque; ne trouves-tu pas?

— Oui, en effet, on a besoin d'air, balbutia Nicette, qui retomba sur le divan, sans force et sans voix,

Caminade présenta son front brûlant à l'air vif du soir.

La nuit était tout à fait venue et de la fenêtre où il se trouvait il pouvait voir à la lueur des becs de gaz quelques clients attardés qui dînaient seuls ou en compagnie dans le jardin.

Pour donner une distraction à son esprit et achever de lui rendre le calme, Caminade se mit à observer les différents clients de l'établissement, et bientôt son attention fut tout entière absorbée par l'un d'eux qui dînait solitaire et indifférent, ne paraissant s'occuper de rien, sinon de savourer les mets qui lui étaient servis.

Seulement, au moment où il se penchait h la fenêtre du cabinet 27, le

Bricole et Lambert, penchés eux-mêmes, l'écoutaient avec avidité. (P. 198.)

jeune liarylon avait cru remarquer que cet homme levait la tête de son cùté et qu'un mouvement de surprise lui avait échappé.

C'était une erreur sans doute; il ne connaissait personne que le comte et Gaston ;ï Paris, et ce n'était assurément ni l'un ni l'aulru?

Il avait dû se tromper.

Kl cependant, plus il le regarduil, plus il se persuadait qu'il ne lui é(uil pas loiil ;'i l'ait inconnu.

— I'1I;111IK /.\CCO.NE. — L* FII.LB DES CAMELOTS. — ÉD. J. Uni II I c'". UV. 25

194 l.A l'Il.LI:; l)i:S CAME I.CJTS

Il rentra onliu dans le cabinet, rofonua la lenèlre et se dirigea vers N'icelle. à qui il tendit la main...

Elle lui donna la sienne.

— Chère petite, dit-il alors, le regard [dein de tendres eflluves, tu ne m'en veux pas, au moins?

— Oh! moi, moi! lit Nieette, étoulTant mil les sanglots qui la prenaient à la ^^orge.

— Vois-tu! C'est que je t'aime jikis que tu ne le crois, et je ne veux pas te traiter comme ça! D'ailleurs, il y a autre (hose qui m'arrêterait s'il m'arrivait encore de ni'oublier.

— Quoi donc?

— Je'n'y pensais plus.

— ■ Qu'est-ce que cela peut être?

Caminade allait poursuivre, quand un bruit s'éleva d'un cabinet contigu qui, jusqu'alors, était resté silencieuv.

La porte de ce cabinet venait de s'ouvrir, et le garçon y avait introduit un client.

L'incident n'avait rien que d'ordinaire ; mais Caminade remarijua que ISicette eu avait été particulièrement frappée.

Le client et le garçon n'avaient, cependant, échangé dans le couloir que deux ou trois paroles insignifiantes, puis ils avaient pénétre dans le cabinet, dont la porte s'était refermée aussitôt.

11 interrogea Nieette, qui ne répondit qu'évasivement et à voix basse.

— Voilà que nous rentrons dans les charades, dit Caminade; ah à çà! a connais donc l'houane qui vient d'entrer là?

— Peut-être ; parlez plus bas.

— Il y a nn moyen de se renseigner.

— Lequel?

Pour toute réponse, Caminade sonna le garçon, qui se présenta aussitôt.

— Monsieur demande l'addition? dit-il avant qu'on l'eût interrogé.

— L'addition, répliqua Caminade, tu l'apporteras quand tu eu seras prié; pour le quart d'heure, il s'agit d'autre chose ; il vient d'entrer quelqu'un à côté?

— Au numéro 28, oui, monsieur.

— Tu le connais ?

— C'est un habitué.

— (^onmient l'appelles-lu?

— Mais je ni' l'appelle pas.

— Tu lais le cachotier, bon! J'ajouterai ça sur l'addition, et, puis(|ue tu n'as rien de plus substantiel à nous olïrir, j'ai bien en>ie d'aller [)rendre le café à côté.

Et déjà il faisait mine de quitter la place, quand le garçon tira de sa poche une enveloppe qu"il lui présenta.

— Qu'est-ce que cela? fit Caminade, étonné.

— C'est une lettre qu'une personne qui dinait en bas m'a chargé de vous remettre.

— A moi?

— Il n'a pas mis le nom dessus, mais il vous a désigné par le numéro que vous occupez, numéro 27; voyez!

Caminade prit la lettre et l'ouvrit.

Et il n'y eut pas plutôt jeté les yeu.\. qu'il fit un mouvement.

— Ça, c'est différent, murmura-t-il, il fallait le dire tout de suite.

— Monsieur se retire? dit encore le garçon.

— Monsieur reste! riposta Caminade, et, si ça ne t'offense pas, tu vas apporter du café pour deux, des cigares pour un, et de la chartreuse pour madame.

Le garçon sortit, et, dès qu'il se vit seul avec Nicette, Caminade rouvrit la lettre et se remit à la lire.

Voici ce qu'elle contenait :

i< Vous êtes en compagnie ; je ne veux pas être importun. J'avais demandé le numéro 27, et il est occupé. Gela ne me contrarie qu'à moitié, puisque c'est par vous. Je viens vous donner un avis et vous demander un service. Une >imple cloison sépare le 27 à\i 28, ne l'oubliez pas, dans votre intérêt. Et, dans le mien, écoutez ce qui va se dire chez vos voisins, et tâchez d'en retenir le jilus que vous pourrez. »

Le billet n'était jias signé; mais Caminade devina tout de suite.

C'était Lamblin qui l'avait écrit; Lamblin, qu'un moment auparavant il avait aperçu dînant dans le jardin.

Pourquoi était-il là? Quelles étaient les personnes qui allaient occuper le numéro 28?

Il fit part à Mceltc de l'avis qu'il venait de recevoir, et Nicette, qui avait déjà reconnu la voix du docteur, ne douta pas une seconde que les voisins qu'ils allaient avoir à suneiller ne fussent, avec le docteur, Lambert, et sans doute son père lui-même!...

Et elle frémit en songeant à ce qu'elle allait apiirendre.

Elle eût dû pourtant y être accoutumée.

Du plus loin qu'elle se rap|ielait son enfance, elle n'avait conservé que des souvenirs honteux où elle retrouvait partout la trace de l'inlluencc néfaste (|ue ."^a mère n'avait cessé d'exercer sur son hoinvie.

I.ni, le mallieureiix. était birn coupalile sans dimic; mais au milieu du

désordre où il se déballail, sous la dégradation où l'avait amené une vie de vices et de crimes, il lui restait encore parfois certain sentiment imprégné de paternité et d'amour, et c'est avec un douloureux attendrissement que Nicette se souvenait des tendres caresses qu'elle en avaient reçues autrefois.

Il y avait bien longtemps de cela; elle était toute petite alors, mais elle se le rappelait toujours et n'avait jamais désespéré de voir son malheureux père échapper à l'influence de sa mégère et lui revenir...

Cependant, le garçon avait apporté le café, et, après avoir allumé un cigare, Caminade s'était assis sur le divan, contre la-cloison, à portée d'entendre et de retenir tout ce qui arriverait à son oreille.

La porte du cabinet voisin s'était ouverte et fermée à plusieurs reprises; puis, un calme relatif s'était établi, et les convives qui s'y trouvaient avaient entamé la conversation.

Seulement, comme ils le prirent d'abord sur un ton assez élevé, quelqu'un sans doute leur recommanda le silence, car tout se tut tout à coup, et l'on entendit sonner le garçon.

Ce dernier accourut.

— Que demandent ces messieurs? dit-il en s'adressant à celui qui commandait.

— ■ Pour le moment, rien qu'un renseignement, dit ce dernier en baissant le ton : il y a quelqu'un dans le cabinet d'à côté?

— Oui, monsieur, deux personnes.

— C'est que je n'aime pas beaucoup que l'on m'espionne, et je veux pouvoir dire des bêtises tout à mon aise.

— Oh ! pour ce qui est de ça, monsieur aurait tort de se gêner.

— Qui donc est là?

— Deux amoureux! Et je crois qu'ils ne pensent guère à espionner les autres.

Il souriait bêtement en parlant ainsi : son interlocuteur se déclara satisfait. Toutefois, dès que le garçon eut disparu, il mit un doigt sur ses lèvres, en soulignant ce geste d'un regard significatif.

— Tout de même, dit-il, mettons une sourdine et ouvrons l'œil : nous avons à nous dire des choses qui n'intéressent que nous, et il est inutile que ca tombe dans l'oreille d'un roussin.

— Ah çà! est-ce que tu crois?... inlcrronipil une voix forte et rude.

— Je ne sais pas encore ce qu'il faut croire, in(en'onii)it lirusi|uemenl celui

LA FILLE DES CAMELOTS lt>7

que Ton interpellait; mais, ce qu'il y a de certain, c'est que tout à l'heure, en traversant le jardin, j'ai passé près d'un groin que j'ai vu quelquefois sur les épaules d'un vilain paroissien.

— Qui cela?

— Lamblin.

— 11 est ici?

— Et s'il est ici, ce n'est pas seulement pour absorder «n beefsteak aux

pommes.

L'un des convives frappa énergiquement sur la table.

— Ah! en voilà un, grommela-t-il, que je voudrais bien, après le café, tenir quelques secondes entre ces dix doigts-là.

Et il montra ses deux mains larges et calleuses, dont les doigts spatules se terminaient par des ongles qui avaient l'air de griffes.

— Chaque chose viendra à son heure, repartit l'autre voix; pour le moment, il s'agit d'un divertissement plus sérieux, et si vous êtes des gens résolus, vous avez là, tous les deux, l'occasion de gagner des rentes pour le reste de vos jours.

Ainsi que l'avait deviné Nicelte, les trois convives étaient : le père Bricole, celui que Ton appelait le docteur et Lambert, le héros de l'Ile Saint-Louis.

— Des rentes! dit ce dernier, je veux bien; et je ne serais même pas fâché, pour une fois, de savoir comment c'est fait. Mais, ce que je guigne, c'est pas encore ça, et tant que je ne me serai pas vengé du gommeiix, il me manquera quelque chose.

Le père Bricole haussa les épaules.

— Allons, en voilà assez, dit-il rudement: tu es un imbécile ! Si la petite ne veut pas de toi, faut en prendre ton parti.

Et il ajouta avec un mauvais regard sous ses sourcils contractés :

Et si je te dis ça, c'est que je ne veux pas que tu recommences;

si je le prends jamais à vouloir la violenter, c'est à moi ([ue tu auras à faire!

— Mais il a manqué de m'étranglcr l'autre soir, riposta Lamheri.

— 11 a eu tort de ne faire la chose qu'à moitié; tes affaires ne me regardent pas; tire-toi de là comme lu pourras; seulement, n'oublie pas ce que je l'ai promis, si je t'y reprends, tu sais, c'est moi qui l'étranglerai. Au surplus, en voilà assez, je te le répète: le docteur a une histoire à nous conter; tiens-toi calme et écoute.

Au numéro 27, Caininade et Nicette avaient entendu ce qui venait de se dire, cl la pauvre enfant s'était rapprochée du jeune baryton tout effrayée.

. De quoi! de quoi! lit ce dernier, à voix basse et en souriant; voilà que

lu as peur, encore?

— Oh! ce n'est pas pour moi, répondit Nicelte.

198 • I.A 1-II,M' m: S CAMELOTS

— Est-ce que lu crois que je redoute ce misérable?...

— Je sais que vous ôtes brave... et, si vous aviez affaire à un autre, je serais plus rassurée; mais, avec lui, il csl traître il vous tendra quelque piège... Vous n'êtes pas méfiant, vous, et quelque jour...

— Tais-toi! tais-toi! Nous parlerons de cela plus tard. N'oublions pas la recommandation de Lamblin, et continuons d'écouter...

Ils se turent et prêtèrent l'oreille.

C'est le docteur qui parlait, et à partir de ce moment, et pendant quelques minutes, ils ne perçurent que quelques mots sans suite dont la plupart du temps le sens net et précis leur échappait.

Cependant, ce que le docteur conliait à ses deux acolytes eût été bien intéressant à retenir.

Il s'était courbé vers la table, et le père Bricole et Lambert, penchés euxmêmes, l'écoutaienl avec avidité.

— Vous savez, dit-il rapidement et à voix basse, que la visite que j"ai faite dernièrement à la caisse du comte m'a rapporté quelque chose comme un million.

— Oui, nous savons cela, répondit Bricole.

— Toi, tu es rien veinard, ajouta Lambert.

— Eh liien! si vous voulez m'aider, cette nuit, je vous donnerai demain, à toi, Bricole, la jolie somme de cent mille francs, et à toi, Lambert, cinquante mille.

— Cent mille francs! répéta le père Bricole.

— C'est avec ça qu'on en étraniilerait de ces perroquets sur le zinc, compléta Lambert; sans compter que vous auriez de quoi doter Nicette et qu'elle pourrait épouser un sous-préfet!

— Enfin, qu'est-ce qu'il y aurait à faire? interrogea Bricole, dont la convoitise était vivement allumée.

— En réalité, peu de chose, répondit le docteur; je veux dire rien qui no soit tout à fait dans vos moyens.

— Voyons ça, firent en même temps Lambert et Bricole.

■ — Toi! Lambert, il te suffira de t'introduira, cette nuit même, che;; M"° Chrifttiane, et d'y chercher un objet dont je te donnerai le signalement et qui doit se trouver dans l'un des meubles de sa chambre.

— Et si elle se réveille?

— Ça peut arriver,

— Que faudra- t-il faire?

— Bien... que te sauver, dans le cas où tu aurais réussi à t'emparer (^e l'objet en question.

— Et si je ne l'ai pas?

— Si tti ne l'as pas!... dame!... c'est ton all'aire et non la mienne. Je ne te donne pas cinquante mille francs uniquement pour aller réveiller les jeunes filles qui dorment dans leur lit. Voyons, acceptes-tu?

— On tâchera.

— C'est tout ce que je te demande.

Et il se tourna vers Bricole, qui attendait patiemment.

— Quant à toi, dit-il, c'est plus important.

— Je m'en doutais.

— Mais pas plus difficile.

— Tant mieux.

— Tu connais l'appartement que j'occupe dans la maison voisine de l'hôtel du comte?

— J'irais les yeux fermés.

— Il faut que tu y pénètres.

— Eh! eh!... Mais la maison est surveillée depuis le vol.

— Je t'ouvrirai moi-même une porte depuis longtemps condamnée, qui donne sur une ruelle voisine et dont Lamhlin ne soupçonne pas l'existence.

-- Soitl... Me voilà dans l'appartement... Après?

— Je t'ai dit déjà, n'est-ce [)as, qu'à l'aide d'un passage secret on peut facilement se faufiler chez le comte?

— En passant par la chambre de la comtesse?

— Précisément.

— Et si elle ne dort pas?

— Depuis quelques jours, la comtesse n'haliite plus cette chambre.

— J'aime autant ça! Donc, je prends le passage secret, et je m'introduis chez le comte; est-ce ça?

— Parfaitement.

— Après?...

Le docteur eut un pli railleur au coin de la lè\re :

— Faut-il le mettre les points sur les i? dit-il d'un ton goguenard.

— Ah! ah ! je commence à comi)rendre.

— Ce n'est pas dommage; d'ailleurs, ce que je t'offre là est un travail d'enfant. Le comte prend chaque soir i|uel(]ues pilules d'opium, qui lui procurent pour tonte la nuit un sommeil de plomb... et il reste seul jusqu'au lendemain! Tu ne l'auras jamais eu plus belle, et c'est cent mille francs de d()nni''s! Est-ce dit?

— C'est dit... A quelle heure nous i-elroii\erons-nons?

— Entre minuit et une heure.

— Le lieu du remlez-vous?

— Le caboulol.

— Bien! nous y serons, Lambert et moi!

— Entendu, et puisqu'il en est ainsi, un dernier verre de Champagne... et séparons-nous!... Toute fois, pour ne pas donner l'éveil à la 7?02/sse, si par hasard elle rôdait par ici, sortons du cabinet un à un, et gagnons isolément, chacun de son côté, l'établissement en question.

La séance était finie.

Caminade et Nicette restaient fort embarrassés.

Ils avaient mal entendu : quelques mots seulement leur étaient parvenus, et la seule chose qu'ils eussent comprise, c'est qu'un danger menaçait le comte et Christiane.

Mais de quelle nature était ce danger, en quel lieu, à quel moment, les trois misérables devaient-ils mettre leurs projets à exécution, c'est ce qu'ils n'auraient pu dire, et leur perplexité était grande.

Cependant le programme proposé par le docteur recevait son exécution.

Après avoir réglé l'addition, ce fut lui qui ouvrit la marche; on l'entendit sortir du cabinet et s'éloigner à pas lents; puis vint ensuite le père Bricole; après quoi, il y eut quelques minutes de silence...

Nicette se sentit devenir inquiète.

Le dernier qui était resté, c'était Lambert; et elle se demandait pourquoi d ne sortait pas à son tour, et ce qui le retenait.

Quelque soupçon lui était-il venu? Avait-il deviné quels étaient les deux amoureux du numéro 27?

Elle attendit anxieuse, comptant les minutes et les secondes.

Enfin, quelques pas se firent entendre dans le couloir et, presque immédiatement, la porte du cabinet craqua sous les poussées d'une main irritée.

Caminade se leva furieux à cette audacieuse tentative de violation de domicile, et il allait se ruer vers la porte, quand Nicette se précipita et le retint.

— Non! non! ne faites pas cela, supplia-t-elle, éperdue. Caminade! monsieur Caminade, restez, je vous en conjure; il vous tuerait!

Un ricanement répondit h ces paroles, à travers la porte.

— J'en étais sûr! dit la voix de Lambert, c'est le boudiné! Malheur!... mais ne te dérange pas! reste tant que tu voudras. Moi, je vais t'attendre, et je le repigerai à la sortie...

Caminade adressa un regard de reproche à Nicette.

— Tu vois ce que tu me fais faire, dit-il; je vais maintenant passer pour un lâche aux yeux de M. Lambert!

— Qu'est-ce que ça vous fait ?

— Je reconnais (|uc ça ne me fait rien. Mais nous n'allons pas cependant passer la nuit chez Ledoyen, parce qu'il monte la garde à la porte!

— Nous partii'ons tout à riicurc Vous ferez venir nue voiture, et, comme

Au rpgnrd farouche qu'il lança à Lambert. (P. 205.)

HT. 26. — PIFnnE /.ACCO^». — la tille des CAUELOTS — éd. J. nOLTP KT c".

ca, vous rentrerez tranquillement chez vous. Vous voulez bien, n'est-ce pas? N'c me grondez pas !

Et elle jeta ses deux bras autour du cou du jeune baryton.

Ce dernier céda.

Mais, au moment où il se disposait à reprendre place dans le cabinet, plusieurs coups furent frappés à la porte.

Et, avant que Caminade eût fait quelques pas, Nicette l'avait courageusement devancé à la porte et l'avait ouverte...

XX v

Un immense cri de surprise et de joie lui échappa, quand elle eut reconnu celui qui était sur le seuil.

C'était Lamblin !

Ah! ah! dit-il avec une pointe d'enjouement, c'est donc toi. mauvaise '

graine! On te trouve maintenant dans les caboulots à la mode? Tu te mets bien!

INicette ne prit pas garde au ton de familiarité un peu excessive avec lequel Lamblin lui parlait, et elle ne comprit quune chose, c'est qu'il allait protéger Caminade et qu'elle n'avait plus rien à redouter pour lui.

Cependant, Caminade s'était avancé.

Vous! continua l'agent ; je vous avais reconnu, et c'est pour cela que je

vous ai adressé mon poulet; j'espère qu'il n'est pas venu après le dessert.

— Je l'ai reçu à temps, répondit l'artiste.

— C'est l'essentiel, et vous savez quels étaient vos voisins?

— Nicette les avait devinés.

— Elle a de l'œil, la petite; au moins, avez-vous entendu?

— Assez mal.

— Enfin, que se passe-t-il,; à quelle fin le docteur et les autres se sont-ils réunis ce soir en petit comité?

Caminade raconta rapidement ce qu'il avait retenu de la conversation des trois hommes, et pendant qu'il parlait il vit Lamblin, attentif cl sérieux, remuer la télé à plusieurs reprises.

Quand il eut fini, l'atrcnt resta encore quelques minutes dans la mémo allilude.

Eh bien ! qu'est-ce que vous pensez de tout ça? dit Caminade au bout

d'un instant.

Landiin releva son front soucieux.

— Ces misérables nuMlilenl évidemmenl quelque mauvais coup, répondit-il à voix lente ; et ce qu'il y a de plus dangereux, c'est que nous ne savons pas

de quoi il retourne! M"° Christiane, ça se comprend encore : c'est elle manifestement qui s'est approprié le flacon, et la comtesse n'entend pas qu'il reste entre ses mains! Le docteur ne reculera devant rien pour s'en emparer, afin de le détruire! Mais le comte! que lui veulent-ils? Ils ont déjà soulagé sa caisse d'un bel et bon million et pour le moment je ne suppose pas qu'ils songent à recommencer... Quel est donc leur dessein?... C'est impénétrable... A moins que... Et un pli sombre creusa son front.

— A moins que... répéta-t-il.

Et se tournant vers Nicette :

— Voyons, toi! dit-il d'une voix très nette, avance un peu à l'ordre : tu as vu M"" Christiane depuis son retour?

— Oui, ce matin, répondit Nicette, elle m'avait fait appeler.

— Que t'a-t-elle dit?

— Rien.

— Elle ne t'a pas parlé des incidents de son voyage?

— Non.

— Pourquoi t'avait-elle fait venir alors ?

— C'est pour M. Gaston.

— Ah! ah! que lui voulait-elle, à celui-là?

— Je ne sais pas.

— Est-ce que M. Gaston n'habite pas avec sa mère et M"" Christiane?

— Il y couche quelquefois; mais, pour ne déranger personne, il a pris une chambre en ville; et même il lui arrive assez souvent de passer toute la nuit dans le laboratoire qu'il s"est fait élever dans le jardin.

— C'est un garçon studieux, un piocheur, je sais cela... Enfin, tu es allée le trouver pourquoi faire?

— Pour lui remettre une lettre, et, après qu'il l'eut parcourue, il m'a priée de dire à M"° Christiane qu'il ne manquerait pas de faire ce qu'elle lui demandait, çt qu'elle pouvait compter sur sa discrétion!

— Sa discrétion! Il a dit cela?

— Comme je vous le répète.

11 y eut un court silence, après lequel Lamblin reprit :

— Et quand tu as rapporté cette réponse, que s'est-il passé? N'as-tu pas remarqué quelque chose d'extraordinaire? M"° Christiane ne t'a-t-elle rien dit qui t'ait particulièrement frappée?

■ — Tout ce que je me rappelle, c'est qu'elle était fort émue et plusieurs fois elle a répété avec agitation : « Ainsi, il viendra. C'est bien, il n'y a plus à hésiter! il faut en finir! »

— En Unir! Avec quoi?

— Je i'iitnor'e

Lamblin lit quelques pas dans le cabinet, et revint vers Caminade.

— Tout ceci, dit-il, n'est pas aussi clair que de l'eau de roche ; mais on peut encore s'y retrouver.

— Moi, je n'y comprends rien du tout.

— Si vous le voulez, cette nuit, il n"y aura plus rien d'obscur, pour vous comme pour moi. Voyons, êtes-vous curieux? Nous avons vu déjà des choses bien intéressantes à Langrune... Ce qui va se passer dans quelques heures en est la conséquence rigoureuse et dramatique. Ne désirez-vous pas m'accompagner?

— Quel intérêt...?

— Il s'agit peut-être de sauver le comte.

— Croyez-vous?

— Venez toujours! Une fois sur les lieux, vous serez libre de vous dégager.

— Et où vous trouvcrai-je?

— Sortons d'abord ; chemin faisant, je vous indiquerai l'ordre et la marche.

Cependant Lambert avait abandonné depuis quelque temps déjà la surveillance qu'il exerçait à la porte du restaurant. Dès qu'il avait aperçu Lamblin, la partie lui parut moins tentante, et, tout en achevant de fumer son londrès, il se dirigea vers le caboulot de l'île Saint-Louis.

Il y trouva Bricole, déjà attablé au fond de la salle, une bouteille devant lui.

Il se préparait par d'énergiques libations à l'acte sanglant qu'il méditait, et, les deux coudes sur la table, le front dans les mains, il poursuivit sa sombre rêverie, qu'il n'interrompait que pour ingurgiter un grand verre d'eau-de-vic.

La bouteille était déjà aux trois quarts entamée.

Et pendant qu'il s'absorbait ainsi dans son rêve fait de rouges visions, on voyait de temps à autre ses épaules remuer sous chaque frisson qui le mordait dans sa chair.

On eût dit un fauve dans sa bauge ; au regard farouche qu'il lança à Lambert au moment où il tentait de s'approcher, ce dernier comprit que l'heure n'était pas favorable, et il gagna prudemment une table voisine, où il s'assit.

Lambert, lui, était moins impressionnable; c'était une nature indolente et molle, il ne connaissait pas de remords anticipés.

Le milieu dans It-quel il avait vécu n'était rien moins que sain, et l'on n'y a pas l'habitude de s'elTrayer de la correctionnelle, non plus que de la cour d'assises.

La correctionnelle, c"e<t quelques mois à l'ombre où l'on complète son éducation!

La cour d'assises, c'est un voyage h la Nouvelle, voilà tout.

Comment aurait-il vu plus loin que cela, puisque Téchafaud a disparu ?

Il s'était fait servir un mêlé-cass qu'il se mit à savourer longuement, lentement, à petites gorgées.

C'était sa manière à lui, il aimait le doux; il serait mort depuis longtemps, si on l'avait mis au régime du père Bricole.

— ■ Pas si bête, disait-il ; on a toujours le temps de remercier son boulanger.

Une bonne heure s'écoula de la sorte ; minuit avait sonné depuis un quart d'heure, quand tout à coup la porte de l'établissement s'ouvrit : un homme entra !

C'était le docteur.

Bricole et Lambert le reconnurent tout de suite, quoiqu'il eût revêtu un costume qui le rendait méconnaissable pour le vulgaire.

Il marcha rapidement vers Bricole.

— Ètes-vous prêt? demanda-t-il d'un ton presque impérieux.

— Quand tu voudras! répondit Bricole, en se secouant pour cha'^ser les visions qui l'avaient assailli.

— Eh bien, partons.

— Quel chemin prenons-nous?

— Je marcherai devant; vous n'aurez qu'à me suivre. Ils sortirent.

La nuit était somlu'e ; de lourds nuages couraient dans le ciel : la lune ne devait se montrer que plus tard. L'heure et le temps étaient donc propices.

Pendant quelques minutes, ils avanci'rent le long des quais, l'un suivant l'autre, à distance prudente, tantôt précipitant la marche, tantôt ralentisant le pas, selon le vent et les bruits indiscrets de la nuit.

Une sorte de file indienne adaptée aux moeurs de Paris.

Le docteur marchait le premier, comme il l'avait dit ; et les autres venaient derrière, observant les mouvements du chef de fde.

Enfin, ils atteignirent l'extrémité du quai, où les trois hommes firent une halte.

Le docteur alla à Bricole.

— • Toi! dit-il à voix basse, tu vas te dissimuler dans l'ombre de cette' porte cochère, pendant que j'introduirai Lambert où il a affaire; s'il se passe quelque chose de suspect, je t'enverrai le coup de sifflet que tu connais et tu retourneras au caboulot. Si, au contraire, je constate que la voie est libre, je viendrai te prendre; est-ce entendu?

— On n'est pas sourd, vous pouvez y aller.

Bricole prit place à Tendroit qui lui était indiqué et le docteur et Lambert ne tardèrent pas à disparaître.

Le docteur entretenait, depuis longtemps, des intelligences dans la maison, qu'il avait habitée et où il s'était montré fort généreux ; il avait conservé une passe de l'entrée, et il n'eut pas de peine à faciliter à Lambert l'accès de son ancienne demeure; par excès de prudence, ce dernier avait retiré ses chaussures, et c'est pieds nus qu'il avait commencé l'ascension du premier étage.

Le docteur lui avait expliqué la topographie de l'appartement de M"' Ménager et celle de la chambre occupée par Christiane. Celle-ci devait être couchée, à cette heure, et endormie. C'était un vrai travail de débutant.

Lambert gravit donc l'escalier, et peu après il arrivait sans fau'e de bruit sur le palier du second étage.

Une fois là, il s'orienta à tâtons, et sur sa gauche il sentit une porte.

C'était la chambre de la jeune iille.

Il colla son oreille contre la serrure, il écouta.

Il n'entendit rien !

Alors, doucement, avec des précautions infinies, il' introduisit un rossiynol dans la serrure, et le fit jouer d'une main habile et discrète.

Il s'attendait à éprouver une résistance, si faible qu'elle fût; mais, chose bizarre, le pêne céda aussitôt avec complaisance, et lapoi'te roula sur ses gonds, sans difficulté.

Une petite veilleuse placée sur une table de nuit, près du lit, éclairait vaguement la chambre.

Lambert jeta un rapide regard sur le lit, et, à sou grand étonnement, il s'aperçut qu'il était vide.

Où était donc la jeune fille?

Il sonda tous les recoins de la chambre et s'assura bien vite qu'il n'v avait personne.

Cela tournait à la charade.

Mais il ne s'attarda pas à en chercher le mot; le champ était libre; l'occasion exceptionnelle, il se mit à l'œuvre et commença à fouiller les meubles.

Ce ne fut pas long.

Il y avait une jolie petite commode Louis XIII, un ravissant vide-poche en bois de rose; puis, une armoire à glace qui était restée entr'ouvcrte.

Lambert y glana quelques bijoux, plusieurs pièces d'or; puis, deux ou trois autres objets qui lui parurent de moindre valeur, mais qu'il crut tout de même devoir emporter, pour le principe!...

Quant au flacon que lui avait signalé le docteur, il n'en trouva pas trace!

Il était donc menacé de revenir bredouille, c'était humiliant.

Que faire?

De temps en temps il allait au palier, pour écouler les bruits de riiUorieur et opérer sa retraite, si quelqu'un venait.

Dans un de ces moments, et comme il passait près de la fenêtre, machinalement il en souleva l'épais rideau et plongea son regard au dehors.

11 fit une remarque qui le surprit.

La nuit était toujours aussi profonde. Mais à travers les ténèbres épaisses il vit scintiller un point vif qui rayait l'ombre et projetait une traînée lumineuse sous l'une des allées du jardin qu'il avait sous les yeux.

Ce rayon brillant partait d'un pavillon situé à l'extrémité du jardin, et, derrière l'une des fenêtres qu'incendiait le reflet d'une flamme intérieure Lambert vit passer la silhouette de Christiane.

11 se pinça pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'un rêve.

— Ah çà! murmura-t-il, que diable peut-elle bien faire là?... Après tout, elle fait ce qu'elle veut, c'te fdle, ça ne regarde pas bibi. Mon enquête à moi est terminée ; je n'ai plus rien à faire, et le plus prudent est évidemment de se donner de l'air.

Sur ces sages réflexions, Lambert reprit tranquillement le chemin par lequel il était venu.

L'affaire était ratée... Ce n'est pas encore cette fois-là qu'il devait faire fortune. Il retourna finir sa nuit au caboulot et attendre les autres.

Il avait recueilli quelques jaunets dont il était bien décidé à faire un noble usage.

D'ailleurs, il n'était pas fâché de connaître le résultat de la tentative de Bricole et d'apprendre s'il avait été plus heureux que lui.

Comme il longeait les maisons du quai pour se rendre vers Notre-Dame, il manqua de donner dans le docteur, qui s'était réfugié en l'attendant derrière une saillie du mur.

— C'est toi? dit vivement ce dernier; parle vite : as-tu réussi? Lambert haussa les épaules.

— Ah! bien oui! répliqua-t-il; n'y avait pas même quelqu'un pour mo recevoir!

— M'" Christiane était absente?

— Et, pour une jeune fille de son âge et de son rang, c'est bien inconvenant, pas vrai, de se balader comme ça, la nuit.

— Où pouvait-elle être?

— Quant à ça, je puis vous le dire ; car je l'ai aperçue dans le pavillon qui est au fond du jardin.

— Le laboratoire?

Le docteur fronça les sourcils.

— Ceci est plus grave, dit-il, et il faut que je sache le mot de cette énigme;

Voyons, expiiquez-vous de suite, je l'exige I \I'. ;;il.;

lu vas le rendre au caboulol, tu y trouveras Bricole, et vous m'alloiidrez tous les deux.

— Bricole a donc déjà fini?

— Et il n'a pas été plus heureux que toi... le comte, lui aussi, était absent.

— Alors c'est un déménagement complet, lit Lambert, sur un ton

tIV. 27. — PlKnRE ZACCONK. — LA nl.l.B nus CAMELiUJ. — Ad. i. ROIFF IT c'". Llv. Î7

210 LA FII.LE DKS CAMELOTS

inimitable; ordinairement, on provient clans ce cas-là!... eiilin, faut se l'aire une raison... nous serons plus lieureux une autre fois!...

Or, ainsi que l'avait dit le docteur, Bricole était revenu bredouille, comme Lambert, et le premier n'avait pas plus rencontré le comte que le second n'avait rencontré Christiane.

Voici ce qui était arrive :

Dix heures venaient de sonner; le comte était seul dans son cabinet, assis à son bureau, devant une grande quantité de lettres qu'il repoussait et reprenait alternativement d'une main irritée et nerveuse.

Depuis son retour du château de Longueville, il avait un moment paru plus calme. Sa blessure était légère, il s'était promptcment rc;nis; d'ailleurs, il était revenu de son voyage avec un air de satisfaction évidente, il avait bien toujours un pli sombre sur le front, mais les précautions qu'il venait de prendre assuraient sa vengeance, s'il venait à mourir de mort violente; et cela sulTisait à lui rendre un calme relatif, au moins pour quelque temps.

Toutefois, cet état avait des intermittences cruelles, et souvent, quand il so reprenait à parcourir cette odieuse correspondance de la comtesse, toute sa colère se réveillait, un proî'ond désordre s'emparait de lui, et ce n'était pas une vengeance à long délai qu'il lui fallait, mais bien le châtiment immédiat et terrible.

Et cependant, par moments, à la lecture de cette correspondance où passait, il l'avait dit lui-même, comme un souffle de crime, un sentiment se dégageait qui le troublait jusque dans sa légitime colère et mettait une hésitation dans son esprit.

Ces lettres qui gisaient, froissées et déchirées, sur son bureau, portaient toutes une date antérieure à son mariage avec la comtesse... Elle s'appelait alors M"' Brémont; elle ne l'avait pas encore connu et aimé, et ce n'est pas lui, après tout, que l'on avait trompé 1

La jalousie est faite autant d'amour-propre que de véritable amour! Au fond du cœur, le comte n'était pas éloigné de se montrer indifférent pour une faute dont la honte ne le touchait pas personnellement et, en tout cas, il était bien près de penser qu'il n'avait pas à s'offenser outre mesure des injures faites au premier mari de la comtesse.

Ah! c'est qu'il l'avait tant aimée, celte femme! Depuis le jour où il l'avait rencontrée, il avait été si heureux pendant de longs mois, qu'il ne pouvait, sans déchirement, se résigner à la croire à ce point indigne et infâme!

Non! elle n'avait pas été criminelle et parjure. Celait impossible! 11 lui

LA FILLI-: !)KS CAMiCLOTS 211

fallait une preuve, et il était bien résolu à la rechercher, pour se dégager enfin de ces ténèbres, où il restait aveuglé et impuissant.

Comme il en était là, le bruit d'une voiture lancée à fond de train s'arrêta brusquement à la porte de Thôtcl.

Quel pouvait être ce visiteur, qui se présentait si tard?

Il écouta...

El, au bout de quelques secondes, un domestique se présenta.

— Qui est là? interrogea le comte.

— M. Caminade, qui prie monsieur le oomte de vouloir bien le recevoir.

— Faites entrer.

Caminade était sur le seuil ; 51. de Savenay l'invita à avancer.

— Eh! que se passe-t-il donc? dit ce dernier; vous m'aviez laissé votre carte d'adieu et je vous croyais parti. Serais-je assez heureux pour que vous ayez besoin de mes services?

— Non, monsieur le comte, répondit Caminade; cette fois, c'est peut-être moi, au contraire, qui peux vous être utile.

— Vous, mon ami ; et à quel propos?

Caminade promena son regard autour de la chambre.

— Monsieur le comte est seul? interrogea-t-il avec hésitation. -- Sans doute, répondit M. de Savenay.

— Je veux dire que personne ne pouiTa entendre mes paroles?

— Eh! que craignez-vous?

— Ni un valet... ni même M""' la comtesse? Le comte tressaillit.

— Qu'est-ce à dire? lit-il duu ton de susceptibilité froissée. Caminade s'inclina.

— Que monsieur le comte me pardonne! répoudit-il; mon intention n'est pas de l"olïenser, et si j'étais jamais assez maladroit poui' le faire, je ne m'en consolerais de ma vie.

Le comte lui temlit la main.

— Vous êtes uu cœur e.\cellent et dévoué, dit-il, je sais cela; mais pourquoi me parlez-vous de la comtesse?

— C'est que c"est d'elle qu'il s'agii!

Le conik; releva le front, et Caminade vil passer dans ses yeux la lueur d'un éclair.

— De la comtesse! répéla-t-il avec unr xiolcmciuakoutinue. jUi! vous eu avez trop dit. Voyons, e\|ilic|uez-vous tout de suite, je lexii^e!

llamiiiade lit un geste d'acquiescement.

— Mo^^ieu^ le comte doit se rappeler, dit-il, i|ue, il y a (|iic'q c i'»urs, il

m'a parlé de certaines lellres qu'il avait trouvées dans un appartement de la maison voisine.

— Oui, je me le rappelle, interrompit le comte. Après?

— Monsieur le comte les avait lues?

— Les voilà! elles sont là, tenez!

Et sa main fiévreuse fouillait âprement la correspondance éparpillée sur son bureau.

— Eh bien, à propos de ces lettres, poursuivit Caminade, monsieur le comte a ajouté qu'à leur lecture, il avait éprouvé un sentiment bizarre, qu'il avait cru y trouver la trace d'un crime ; mais que tout cela était encore bien vague, qu'il lui fallait une preuve! et que pour avoir cette preuve...

Le comte releva la tête avec force.

— Oui! oui! c'est vrai, répliqua-t-il ; je demandais une preuve, et je la demande encore! Est-ce là ce que vous m'apportez?

— Oui, monsieur le comte.

— Vous! vous!

Le comte avait affreusement pâli; de ses deux mains, il pressait énergiquement ses joues blêmes.

Il était effrayant à voir !

Une sueur abondante mouillait son front; des lueurs de folie brouillaient son regard; sa gorge sifflait comme à l'heure du râle.

— Cette preuve! vous l'avez? continua-t-il, la voix étranglée.

— Je ne l'ai pas, répondit Caminade; mais il y a quelqu'un ici qui vous la fournira.

— Qui cela?

— M"° Christiane, et je suis certain que si monsieur le comte la lui demande.

— Mais qu'est-ce donc, mon Dieu? Et comment Christiane a-t-elle en sa possession une arme aussi redoutable?

Caminade raconta alors tout ce qu'il savait de l'histoire du flacon et la scène saisissante qui s'était passée dans le caveau du cimetière de Sainte-Claire, €t pendant qu'il parlait de ces choses étranges, mille sentiments poignants venaient se refléter sur le visage de son interlocuteur.

Quand il eut fini, le comte alla vivement à un bouton électrique, qu'il pressa, et presque immédiatement une jeune domestique se présenta.

— Voyez à l'instant M'" Christiane, dit le comte d'une voix brève, et demandez-lui si elle peut me recevoir.

La jeune fille sortit pour revenir bientôt annoncer au comte quï M"" Christiane l'attendait.

Que se passa-t-il alors entre M"° Brémont et M. de Savenay, nous ne saurions le dire ; mais nous pouvons ajouter que, au premier coup de onze heures,

le comte se dirigeait vers le laboratoire de Gaston; que, quelques minutes plus tard, Christiane descendait à son tour de sa chambre, et, un voile épais sur ses cheveux, une pelisse sombre sur les épaules, s'acheminait également vers le pavillon.

Gaston les y avait précédés et attendait depuis une heure déjà.

Sa perplexité était grande.

Christiane lui avait, le matin, annoncé qu'elle irait le trouver dans le pavillon, et qu'elle avait à réclamer de lui un important service d'où dépendait le repos de sa vie et que lui seul pouvait lui rendre.

11 n'avait pas hésité...

Depuis longtemps, il se doutait bien que la pauvre enfant cachait un douloureux mystère dans son cœur, mais il n'avait jamais tenté de devmer ce secret, attendant discrètement qu'elle jugeât elle-même à quel moment il lui conviendrait de le lui confier.

Le moment était venu enfin, et il allait tout connaître!

Vaguement, il comprenait bien qu'il s'agissait de la comtesse ; mais de quelle nature était le mystère, et quel but ténébreux avait jusqu'alors poursuivi Christiane?

11 avait hâte de l'apprendre.

Le comte était arrivé le premier, et il s'était facilement excusé, en annonçant qu'il était autorisé à se présenter par M"° Christiane.

Celte dernière survint bientôt et confirma la déclaration du comte.

— M. le comte est ici chez lui, répondit Gaston; et je ne veux, d'ailleurs, avoir aujourd'hui d'autre volonté que celle de mademoiselle. Je vous serai obligé, ma chère Christiane, de vouloir bien me dire ce que vous attendez de moi, et quel service je dois vous rendre.

Une dernière et suprême hésitation arrêta la réponse sur les lèvres de Christiane, mais elle fit aussitôt un effort sur elle-même, et, prenant courageusement sa résolution, elle leva son regard sur le jeune homme.

— Je vous ai dit, Gaston, répondit-elle, qu'il s'agit ici d'un secret dont dépend le repos de toute ma vie, et je le répète. Toutefois, j'entends rester pour quelques minutes encore maîtresse de ce secret, et vous consentez, n'est-ce pas, à ce que je ne vous le fasse connaître que lorsque je jugerai le moment venu?...

— Je ferai ce que vous voudrez, dit Gaston, ordonnez, et j'obéirai aveuglément; depuis que je vous connais, Christiane, je sais de quelle droiture hoimête cl sûre est fait votre caractère, et je m'en remets entièrement à vous...

Christiane lui serra la main avec force.

— Merci, dit-elle d'un ton attendri; si j'avais pu penser une seconde que j'allais accomplir un acle condamnable, vous eussiez été le dernier que j'eusse voulu y associer.

Et elle ajouta, avec une vive rougeur au front :

— Car je vous aime, Gaston, vous le savez depuis longtemps, et pour quelque satisfaction que ce soit, je ne voudrais diminuer ni compromeltre l'homme dont je dois bientôt porter le nom; soyez donc rassuré sur ce point, car c'est une mission sacrée que je remplis, et à celle-là, vous pouvez vous associer sans crainte, je vous en réponds !

— Parlez! dites vite ! insista le jeune homme; si vous saviez quelle hàlc j'ai de connaître, et avec quelle impatience j'attends.

Au lieu de répondre, Christiane se tourna vers M. de Savenay :

— Je vous ai promis, monsieur le comte, reprit-elle au bout do quelques ■econdes de vous donner la preuve que vous cherchiez vous-même, et le momciil est venu de tenir ma promesse. Éles-vous bien résolu à aller jusqu'au bout?

— Oui, je le veux, répondit le comte d'une voix altérée..

— Et vous ne m'en voudrez pas de vous avoir fait toucher du doigt la vérité?

— Je vous en serai, au contraire, éternellement reconnaissant.

■ — Poursuivons donc, conclut Christiane ; puisque tel est votre désir, puisque vous vous sentez la force d'assister à l'expérience que nous allons tenter, rien, désormais, ne saurait plus me détourner.

Et s'adressant alors à Gaston, cette fois d'une voix plus acérée.

— Vous devez avoir, dans ce laboratoire, dit-elle, tout ce qu'il faut pour décomposer, analyser, comment dites-vous cela, tout breuvage quelconque, toute liqueur soumise à votre examen?

— Sans doute! fit Gaston, ce sont même des expériences auxquelles j'ai 'habitude de me livrer, et ceux qui ont suivîmes travaux veulent bien recunnailre que j'y ai acquis une certaine habileté.

— C'est à merveille; et vous êtes certain de l'infaillibilité des procédés que vous employez?

— Assurément.

— Je veux dire que vous pouvez déterminer sûrement, de quels éléments se compose la substance analysée?

— C'est cela même.

— Et à coup sûr? Que ces éléments soient anodins ou qu'ils soient dangereux !

— A coup sûr dans les deux cas.

Gaston eut un sourire.

— Je vous réponds ncMcMiciit et catégoriquement, ajoulu-l-il, et je nu; garde, à dessein, d'employer aucune expression scicntili(pie ; en d'autres circonstances, je vous convaincrais facilement, à l'aide de quelques explications leclmiqnes... mais aujoui'il'iuii...

Chrislianc approuva du geste.

— Il me suffit, dit-elle, que vous soyez sûr de vous-même, et je n'ai pas d'autre observation à faire...

En même temps, elle tira de sa poche un petit étui de velours, qu'elle ouvrit avec précaution et d'où elle sortit un flacon...

Elle était devenue subitement pâle, et quand elle tendit le flacon à Gaston, sa main tremblait.

Derrière elle, au même moment, le comte venait de se lever et une flamme s'était allumée dans son regard.

Cependant, Gaston avait pris le flacon et il l'examinait, en apparence, avec plus d'attention et de curiosité qu'il n'en méritait.

Chrisliane ne le quittait pas des yeux.

Au bout d'un instant, il releva le front et regarda Christiane.

— Ce flacon est à vous? demanda-t-il d'un ton indifférent.

^ Mon, répondit la jeune fille étonnée; pourquoi cette question?

— C'est que la forme en est manifestement étrangère. J'ai un peu l'habitude de ces objets, je vous l'ai déjà dit, et si je ne me trompe pas, celui-ci est de provenance allemande et peut-être autrichienne.

— Ah! fit Christiane en tressaillant.

— Savez- vous ce qu'il contient?

— Je l'ignore, puisque je vous le demande.

— C'est juste... Mais au moins, pouvez-vous me dire de qui vous le tenez?

— Je vous le dirai tout à l'heure, peut-être, mais en ce moment, je ne le puis encore.

Gaston fil un geste d'assentiment.

— Soit, poursuivit-il, je n'insiste plus. Vous voulez donc, n'est-ce p.as, que je vous fasse connaître quelle est la liqueur contenue dans ce llacon?

— Est-ce possible?

— - Rien n'est plus facile, et je vais procéder immédiatement.

Et il se dirigeait déjà vers une table où étaient rangés une grande quantité de iiuies, récipients, bocaux, etc., quand Christiane le retint.

— Un mot encore, dit-cllc.

— Parlez, fit Gaston.

— Comme vous le voyez, ce flacon esl presque plein. -- Je l'ai icmiii(pié.

— Pour l'analyse à laquelle vous allez vous livrer, en emploicrez-vous tout le contenu?

— Vous désirez donc conserver une partie de la liqueur qui s'y trouve? • — Précisément.

— Pourquoi?

— Je vous le dirai dans un instant.

— Eh bien, rassurez-vous, Christiane, car quelques gouttes me suffiront.

— Faites donc alors; le comte et moi nous attendons... Gaston se mit à l'œuvre.

Pour tout dire, depuis un instant, d'étranges idées lui étaient venues, et l'attitude de Christiane et celle du comte lui paraissaient bien singulières.

L'émotion qui se manifestait chez les deux témoins de l'expérience qu'il tentait, l'avait gagné lui-même ; et il sentait vaguement que l'heure devenait solennelle, et qu'il touchait peut-être à quelque révélation terrible.

Mais Gaston était passionné autant qu'habile dans son art, et dès qu'il se fut mis au travail, il oublia ceux qui étaient là, et s'abandonna tout entier à la recherche qui lui était commandée.

Dès les premiers préparatifs, Christiane s'était laissée tomber sur un siège et, le corps penché en avant, la poitrine oppressée, elle ne quittait plus le jeune homme des yeux. Pour elle qui le connaissait bien et qui l'aimait, il n'y avait pas une ombre sur son front, pas ime contraction des muscles de son visage qui n'eût sa signification et son importance; et elle attendait haletante, anxieuse, que quelque mouvement inattendu vînt lui révéler l'impression ressentie par Gaston.

Quant au comte, il ne tenait pas en place, ce qui se préparait était si grave, la révélation qu'il en attendait pouvait être si terrible, que tout son sang se glaçait dans ses veines et que, maintenant, il regrettait presque d'être venu.

Mais il ne pouvait plus se retirer!... et même, qui sait! peut-être espéraitil que le résultat répondrait aux mystérieux et insondables souhaits de son cœur.

Tout à coup, il s'arrêta brusquement et porta ses deux mains à ses lèvres pour étouffer une sorte de rugissement.

Christiane venait de se lever, blême, tremblante, le sein gonflé, et, frappée d'une sorte de défaillance produite par l'épouvante, elle venait de s'accrocher à la table pour ne pas tomber.

L'analyse était terminée. Gaston venait de se retourner, profondément ému, le visage sérieux, le front sombre...

— Gaston! Gaston! fit Christiane suppliante. Le jeune homme lui nMidit le flacon.

Il aperçut la silhnuetle d'un IionmiP. ;P. 2i2.)

— Mais que contient-il? insista la jeune lille; \ous le savez maintenant, répondez! Ah! par pitié, répondez!

Et comme Gaston continuait de garder le silence, lant il était troublé :

— Du poison, n'est-ce pas? poursuivit-elle.

— Oui! dit (Milin le jeune lioiiime.

— Mortel?

iiv. 28. — l'iinnn zvdoNR. — L* rii.i.K u '.s CAMi;ior9. — l'i). j. iiolti- i:t c'«. liv. î3

218 L\ FILLt: DES CAMELOTS

-^ Le plus violent et le plus implacable des poisons!

— Ah ! je le savais bien! balbutia Christiane, le regard ardemment fixé sur le comte.

Et elle ajouta, en tombant à genoux, les mains jointe* :

— Oh ! pauvre père! pauvre père!...

Les sanglots l'étouiTaient, son visage était baigné de larmes.

Gaston s'empressa .de la relever; mais déjà, d'autres impressions non moins violentes s'étaient fait jour à ti-avers l'esprit surexcité de Christiane.

Dans un premier mouvement inccnscient, elle jeta ses deux bras autour du cou de son fiancé et l'embrassa à plusieurs reprises.

— Merci, Gaston, merci, dit-elle avec effusion! vous avez fait la lumière dans les ténèbres eliïoyables qui m'enveloppaient... Mon doute était affi-eux. vous l'avez dissipé!

— Et maintenant, conlinua-t-elle, mainlenanl je vois clair dans ma haine et je puis la haïr en toute sécurité, la criminelle créature.

— De qui parlez-vous donc? interrogea Gaston qui, un instant, douta que Christiane fût bien dans son lion sens.

— De qui! si ce n'est de M"° Brémont?

— El!e!

— Je l'ai vue.

— YousI...

- La nuit de la mort de mon père, je l'ai vue, vous dis-je, approcher ce flacon de ses lèvres.

— Est-ce possi])le?

— C'est monstrueux, n'est-ce pas... et dire... aii ! tenez, Gaston, ceci est encore plus horrible, dire que mon pauvre père a su qu'on l'avait lâchement empoisonné!...

— Que dites-vous ?

— Vous n'étiez pas là, vous, pendant la nuit de l'agonie; moi, je ne l'ai pas quitté, et tout ce qui s'est passé est encore présent à ma mémoire. Vingt fois il m'a appelée, vingt fois, il a voulu me parler. Mais elle était là, toujours. Et il est mort en emportant son secret dans la tombe. Mais je savais lire dans son regard, et j'y avais lu son implacable volonté d'être vengé; alors, je n'ai pas hésité, et c'est à la tombe môme que je suis allée demander l'arme qui me manquait.

— Comment cela?

— .]e vous l'expliquerai plus tard, pour le moment, nous avons la preuve du crime, cl il faudra bien que le châtiment atteigne enlin les coupables.

Gaston remua la tète en signe de doute.

— La preuve du crime! répéla-t-il ; ne vous hfitez pas trop, chère

LA FILLE Dt:S CAMELOTS

Christiane, car jusquà présent, vous n'avez là qu'un flacon, renfermant, il est vrai, un poison violent, mais rien ne prouve que l'on en ait fait usage.

— Le comte a, paraît-il, entre les mains, une correspondance où la culpabilité de iVr° Brémont et celle de son complice seraient manifestes.

— Et vous croyez que le comte se prêtera...

— Il me l'a promis.

— Il n'en fera rien, croyez-moi, et peut-être même avez-vous agi imprudemment en le priant de venir ici ce soir.

— Vous croyez?

— Voyez vous-même! le comte a disparu, et. à cette heure, je suis sur qu'il regrette la promesse qu'il vous a faite.

— Vous avez peut-être raison!... mais alors que faire? que me conseillezvous?

— Attendre, chère Christiane, et surtout cacher au plus profond de votre cœur le terrible secret que vous venez de me faire connaître.

— J'ai déjà su le garder jusqu'à ce jour.

— Eh liien! attendez encore... Mon père doit prochainement venir à Paris; nous l'entretiendrons de l'affaire, et, quoi qu'il décide, nous ferons bien de nous en remettre entièrement à lui. Le voulez-vous?

Christiane mit ses deux mains dans celles dé Gaston.

— Je ferai ce que vous voudrez, dit-elle.

Et elle ne tarda pas à s'éloigner pour regagner sa chambre, qu'elle n'avait même pas fermée à clef.

Cependant, le comte était rentré chez lui.

Il savait ce qu'il voulait savoir, peut-être plus qu'il n'eût voulu apprendre. Il était atterré; sa poitrine battait à se rompre, son sang en feu brûlait ses artères.

— Empoisonné!

Il ne pouvait plus douter... La comtesse avait empoisonné son premier mari... lâchement, odieusement, avec la complicité du docteur Wormser.

Qu'allait-il devenir? Quelle résolution devart-il prendre?

Le crime était manifeste... Il n'y avait pas d'atténuation possible. .\vec ce flacon arraché à la tomlie de M. Brémont, avec les lettres qu'il possédait luimême, et sur lesquelles les déclarations implacables de Christiane jetteraient une sinistre lumière, comment échapper à l'accusation?

Le dégoût, la honte, l'horreur lui montaient alternativemeut au cœur et aux lèvres; échouer à son Age dans un pareil déshonneur!... voir brusquement

s'elTondi'cr toutes les joies, toute la sécurité honnête qu'il croyait avoir assurées à sa vieillesse!

Etait-ce acceptable?... pouvait-il demeurer, sans se dégrader lui-nièine, dans cette ignominie? Et par quels compromis plus ignominieux encore parviendrait-il à apaiser les révoltes de sa propre conscience?

Il ne lui restait qu'un parti!... C'était de brûler cette correspondance qu'il eût voulu n'avoir jamais parcourue, et d'aller bien loin, chercher un refuge dans la mort.

Le suicide 1

C'était une issue, la seule qui lui restai... et qui le délivrerait de toutes ces infamies.

Il prit son front dans ses mains et rêva longtemps.

Et, plus d'une fois, la pâleur lui vint aux joues, et il sentit par moments ses yeux se voiler de larmes et un sarglot le prendre à la gorge.

A quoi songeait-il alors?

La profondeur du cœur humain est insondable; mille pensées bizarres lui venaient, qu'il n'eût jamais osé avouer peut-être, mais par lesquelles il se laissait volontairement dominer dans la solitude que la nuit faisait autour de lui.

Il repassait un à un les événements importants qui avaient surtout agité sa vie. Il revoyait, dans la pénombre du passé, les images qu'il avait le plus aimées, et son regard s'arrêtait attendri sur quelques-unes d'entre elles.

Son fils d'abord. Cet enfant qu'il faisait élever non loin du château de Longueville et qui lui rappelait un de ses plus sincères attachements.

Puis, quelques amis, les uns morts, les autres absents. Tous ceux qii l'avaient quitté et dont l'amitié dévouée était encore, à ce moment, un de ses plus consolants souvenirs.

Enfin, une dernière image, la plus séduisante celle-là, et certainement celle qu'il avait le plus ardemment aimée.

La comtesse I

Un voile passa devant ses yeux et il frissonna!

La comtesse! Quel souvenir et vers quel passé enchanté cela le rejetait-il!

C'était au Brésil qu'il l'avait vue pour la première fois.

Quoique jeune encore, relativement, il était déjà bien fatigué et las de la vie.

C'était cependant toujours le gentilhomme élégant et distingué qui avait longtemps imposé ses caprices à la jeunesse dorée de Paris, dont on citait les bonnes fortunes comme autrefois on citait celles de Lauzun; et si l'âge mûr avait mêlé depuis quelques fils d'argent à sa belle chevelure noire, il avait, en revanche, donné à sa physionomie un caractère de sympathique sérénité qui lui manquait peut-être un peu et qui ujoulail à sa distinction.

LA FILLK Ui:S CAMELOTS

11 arrivait au Brésil précédé d'une réputation qui lui ouvrit tout do suite tous les salons. On le savait puissamment riche, libre, et, dés son arrivée, il devint le point de mire de toutes les jeunes fdles.

Mais cela ne dura pas longtemps, car, dès qu'il eut rencontré M"' Brémonl, son choix fut immédiatement fixé.

11 n'était pas venu au Brésil pour s'y marier; mais il y a, parait-il, une destinée, et après avoir va la jeune veuve il n'eut plus d'autre ambition, d'autre dosir que de la posséder.

M°"= Brémont était à cette époque une des plus charmantes femmes dont on pût rêver la possession. Elle avait vingt ans peut-être, et elle atteignait en ce moment tout le développement, tout l'éclat de sa beauté.

Elle portait encore ses vêtements de deuil, mais ils lui seyaient si bien, elle s'en enveloppait avec tant d'art et de coquetterie raffinée, qu'on eût voulu ne les lui voir jamais quitter.

Le comte n'échangea la première fois que quelques paroles avec elle.

Il s'était senti invinciblement attiré dès le premier regard, et comme l'orchestre faisait entendre le prélude d'une valse, il s'était avancé jnsiu'à la jeuuc veuve.

Oserai-je, lui dit-il d'un ton un peu ému, vous demander la faveur de

cotte valse?

M°"= Brémonl leva sur le comte ses beau\ yeux de créole, où il y a\ait h h l'ois d'ardents et nonchalants effluves.

— Je vous suis reconnaissante, monsieur le comte, répondit-elle, mai- ^oyez les vêtements que je porte; je viens à ces fêtes par pure distraction, et je ne danserai pas avant que mon deuil soit fini.

— Dans trois mois'? fit le comte.

— Dans trois mois. C'est bien cela.

Le comte s'inclina.

— Soit! il faut se soumettre, dit-il; je n'étais venu que pour passer quelques jours à Rio; j'y resterai un an, si vous voulez bien m'accorder la première valse que vous danserez.

Un léger frémissement releva le coin des lèvres de la jeune femme.

— Comment refuser une requête qui s'exprime de cette façon? dit-elle eu souriant...

— Alors, vous consentez? dit le comte.

— Kl voii'i ma main en signe d'engagemcnl.

— Ali! (jue ne puis-jc la garder!

El ce lut tout.

Le comte ^alua de nom eau, et se relira iiiiinédialcniont.

LA l'ILLli DES CAMELOTS

Et à partir de ce moment jusqu'à celui où M"° Brémont consentit à devenir comtesse de Savcnay, la vie du comte ne fut qu'un long enchantement.

La comtesse paraissait tout à lui, comme il était tout à elle, et jamais dans le passé le gentilhomme n'avait éprouvé un bonheur pareil.

Toutefois, un jour, il s'était produit un incident auquel il n'avait alors prêté aucune attention, mais qu'il s'était rappelé bien souvent depuis.

C'était quelques jours avant son mariage.

Un matin, de bonne heure, après avoir mal dormi, il était sorti et avait gagné la campagne.

Le chemin qu'il avait pris menait, est-il besoin de le dire, à l'habitation de la jeune veuve, et naturellement, c'est de ce côté qu'il se dirigeait.

11 y arriva comme l'aube blanchissait à l'horizon, et s'arrêta un moment sur un monticule qui dominait l'habitation, avant de reprendre Is chemin de la ville.

Seulement, il venait à peine d'y prendre place, quand un bruit frappa son oreille.

Cela venait de la demeure de M""^ Brémont; c'était quelque chose comme le bruit d'une porte que l'on ferme avec précaution, et peu après il aperçut la silhouette d'un homme qui s'éloignait à pas rapides vers le port.

Qu'est-ce que cela voulait dire?

En dépit de sa fermeté, il se sentit inquiet et troublé. Cela pouvait cependant s'expliquer facilement : quelque serviteur matinal, quelque amoureux d'une des caméristes, qui étaient fort jolies; moins encore, peut-être.

Mais le comte eut beau faire, il ne put chasser entièrement l'impression pénible qu'il avait reçue et qui persistait, quoi qu'il fît.

Aussi, dès le jour même, quand il vit la jeune femme, il ne put s'empêcher de lui conter l'aventure.

M°" Brémont le regarda avec un air un peu embarrassé, mais la lèvre souriante.

— Voyez! dit-elle avec enjouement, comme on peut se trouver prise, souvent avec les meilleures intentions du monde. Je ne voulais vous en rien dire, et me voilà forcée de faire des aveux.

— Des aveux?

— Eh! sans doute. Écoutez! Celte nuil, j'ai été très souffrante.

— Vous! grands dieux! et qu'u\ez-vous eu?

— Je ne sais, mais j'ai bien souffert, et alors, j"ai eu peur, et j"ai appelé un médecin.

— Eh quoi! cet homme que j'ai vu... c'était...

— Un humble médecin.

— • Mais pourquoi se retirait-il avec tant de mystère?

— Parce que je le lui avais recommandé... J'aurais été aux regrets que Ton apprît cette défaillance à la veille de notre mariage; et surtout j'entendais bien qu'on ne vous le dit pas à vous, qui auriez pu vous en inquiéter.

Le comte baisa longuement les mains de la jeune femme, et cette journée fut une des plus heureuses parmi celles qui avaient suivi.

Et, en se rappelant cet mcident, en évoquant ce souvenir, ses doigts se crispaient avec rage ; un hideux rictus tordait sa lèvre et un voile de sang passait devant ses yeux et l'aveuglait.

• — • Ah! le misérable! Ce docteur, c'était lui! balbutiait-il. Son complice, son amant!

Ses ongles s'enfoncèrent dans le velours du fauteuil.

— Et je les épargnerais!... ajouta-t-il avec violence, et je les couvrirais d'une lâche pitié... non, non!... Il faut qu'ils soient châtiés tous deux, qu'ils souffrent à leur tour toutes les tortures qu'ils m'auront fait endurer!...

En proie à un désordre inouï, il marcha vers la fenêtre, qu'il ouvrit toute grande, et présenta son front brûlant à l'air vif de la nuit.

Quatre heures sonnèrent à ce moment à l'église Saint-Paul.

Un pâle reflet éclairait l'horizon, annonçant le lever procham du soleil.

A ses pieds, sur le quai, de vagues lueurs flottaient indécises et confuses; les contours des monuments voisins se dégageaient peu à peu des ténèbres et certains tressaillements, insaisissables encore, attestaient que la vie et le mouvement allaient reprendre possession de la capitale.

Le comte regardait, indifférent, écoutant d'une oreille distraite, quand, tout à coup, il entendit la porte de l'hôtel s'ouvrir et vit un homme en sortir à pas rapides.

Chose étrange!

A celle vue, le souvenir qu'il venait d'évoquer tout à l'heure et qui pesaii encore sur son esprit, acquit soudain une force nouvelle, et il lui sembla qu'il se trouvait brusquement rejeté dans le passé, ù Rio, pendant cette nuit où il avait vu un homme s'éloigner de l'habitation de M"" Brémont!

11 proféra une énergique imprécation, reforma violemment la fenêtre, et rentra dans la chambre.

il était vaincu par tant d'émotions et, le cieur plein de haine, altéré de vengeance ; il ga.Mia son lit, bien résolu à aller demander au sommeil un peu de rcpoj.

Mais il lit (iiieiqucs pas à peine, et s'arrêta comme pris de terreur.

Il y avait au cabinet dans lequel il se trouvait une petite porte pratiquée dans la cloison, et par laquelle, dans les premiers temps de son bonheur, le comte passait quelquefois pour se rendre dans l'appartement de la comtesse.

Or, était-ce une horrible illusion? il avait cru entendre une main timide s'appuyer sur la serrure qui fermait cette porte, et essayer d'en faire jouer le bouton de cristal 1

Il y avait quelqu'un là !...

Qui cela pouvait-il être ?

El comme le bruit continuait, en s'accentuant, il marcha vivement à la porte et l'ouvrit.

Mais presque aussitôt il se rejeta en arrrière, avec un cri où vibrait un étonnement mêlé d'épouvante.

La comtesse était devant lui!

La comtesse, affreusement pâle, vêtue d'un long peignoir blanc, les cheveux en désordre, répandus à flots sur ses épaules demi-nues, les yeux grands ouverts.

Dès que la porte se fut ouverte, elle s'appuya contre la cloison, et, défaillante, près de s'affaisser sur le parquet, elle leva sur le comte ses regards suppliants.

■ — Vous! vous! chez moi! fit ce dernier, en reculant de quelques pas; que venez-vous faire ici?

— Si vous l'ordonnez, je me retirerai à l'instant même, répondit la jeune femme à voix basse, mais je vous en conjure...

— Que voulez-vous?

■ — Un moment d'entretien.

— Et vous avez pu croire... !

— On ne repousse pas la prière d'un condamné à mort.

— Que voulez-vous dire?

■ — Rien... monsieur le comte, sinon que si je sors d'ici sans vous avoir dit ce que je veux que vous sachiez, je jure que, demain, il n'y aura plus de comtesse de Savenay.

— Malheureuse!

— Que décidez-vous, monsieur le comte?

— Mais qu'avez-vous à me dire que je ne sache déjà? Ignorez-vous d'où je sors à l'instant même?

Li n.inh.sM' sctrill laissée tomber à genoux. (P. 231.)

— Je ne l'i.^uure pas; vous éliez tout à llicure dans le laboratoire de Casion avec Cliristiarii'.

— La fille de M. lîréinonl! dil le comle d'un Ion de sani;lanle ironie.

— Oui, repondil la comtesse, la lille du malheureux que le docteur Worniser et moi nous avons empoisonné!

Kl, en prononçant ces mots, elle sï'tait dressée, pleine de résolution cl

UV. 29. — l'IEtinK ZACaoNE. — la fille DF.S camelots. — Eu. J. IIOLU- Ef C". LIV. 29

d'audaco. avail franchi le seuil du cabinet, et rnarcliait jiisiju'au divan, où elle s'assit.

Le comte ne tenîa même pas de l'arrêter, et c'est avec un grand trouble, où tremblaient mille sentiments divers, qu'il l'avait suivie jusqu'au siège qn'nllo avait choisi.

1! y eut un court silence.

— Ainsi, vous avouez? reprit le comte au bout d'un instant.

■ — Si j'avais dû reculer devant cet aveu, je ne serais pas venue.

■ — Vous poussez l'audace jusqu'à affronter ma présence quand je sais tout, quand je viens d'avoir la preuve de votre crime! C'est trop d'impudence; et J3 ne' vous ai pas dit encore que là, tout à l'heure, j'ai vu sortir de cet hôtel...

— Qui cela?

— Votre amanl.

— Le docteur?

— Alil vous nierez en vain!

La comtesse remua lentement la tête.

— Et pourquoi nierais-je, répliqua-t-clle d'un ton fenuo ; à quoi me servirait de mentir? Non! je suis venue pour tout vous dire, et je n'ai aucune raison de vous cacher que, lorsque vous l'avez aperçu, le docteur sortait de chez nioi.

— k\\\ misérable! misérable! interrompit le comte, je ne sais ce qui me retient...

Et, pris de colère aveugle et d'indignation l'arouche, il eut un geste de menace qu'il réprima aussitôt.

— Oh! si je pouvais mourir! balbutia la jeune femme; si je pouvais en finir avec cette vie de tortures et de honte 1 Ah ! vous ne pouvez comprendre avec quelle joie j'accepterais ce dénouement que j'appelle de mes vœux les plus ardents. Vous ne savez pas, vous ne vous doutez pas de l'horrible destinée qui a été la mienne, depuis le jour où le malheur ou le démon a placé cet homme sur ma route!

— Qu'est-ce à dire?

■ — Quand je l'ai rencontré, j'étais une enfant; quel âge avais-je... je ne nu; le rappelle pas ; c'était le premier homme qui venait à moi et m'adressait de douces et caressantes paroles; savais-je seulement qu'il fallait se méfier! Pourquoi la pensée m'en serait-elle venue? Je n'y songeai même pas, et je m'abandonnai au sentiment qu'il m'inspirait, sans réserve comme sans crainte. Il était pauvre et j'appartenais à une famille qui était à peu près riche; aussi, quand il demanda ma main, on lui répondit par un refus... Tout vient de là, monsieur le comte! car, si je fusse devenue sa femme, tout eût élé lini et je serais peut-être aujourd'hui la plus heureuse des épouses! Mais au lieu de cela on le

repoussa et, sans tenir compte de mon amour et de mes répugnances, on me l'orra à devenir la femme de M. Brémont!

C'est horrible cela, tenez !

Est-ce que je le connaissais, moi, cet homme qui était presque un vieillard? Que venait-il faire dans ma vie? Est-ce que je l'aimais? Je ne pouvais pas, je ne voulais pas l'aimer ! Il n'y avait qu'un homme pour moi au monde : c'était celui qui, le premier, était venu à moi, et ce devait être mon seul et unique amour!

Du moins, je le croyais, à ce moment-là!

A mesure qu'elle parlait, la comtesse s"était animée; la chaleur revenait à SCS joues qui se coloraient; sa voix prenait des intonations plus pénétrantes, et son regard avait des effluves attirants qui surprenaient le comte et le troublaient.

Il la regardait de temps à autre, se raidissant contre les impressions multiples qui l'envahissaient, et il l'écoutail, élonné et furieux, sans scuigei à l'interrompre.

La comtesse reprit ;

— Ce que je devins, une fois cette union accomplie, dit-elle, c'est à peine si je m'en souviens. Il était parti, lui! et je restais seule, bien triste, ne me sentant au coeur d'autre sentiment qu'une extrême pitié pour M. Brémont. J'étais jeune cependant, et à travers les cruelles réalités de l'existence qui m'était faite, je reportais souvent mon regard vers ce roman du passé si plein de promesses et si brusquement interrompu! C'est alors que je le revis!... Je crus que le hasard seul le remettait sur ma route; mais il ne me laissa même pas celte illusion. Il revenait 1... il avait trop souffert!... il voulait être heureux, il voulait surtout donner à ma vie toutes les joies, tous les bonheurs auxquels, disait-il, ma jeunesse et ma beauté avaient des droits imprescriptibles! Ah! il nie dit tout ce qu'il voulut... je ne demandais qu'à le croire, et pendant toute une année je m'endormis dans une ivresse qu'aucun remords ne vint troubler. Mais le réveil devait être terrible...

La parole resta suspendue aux lèvres de la jeune femme, et un nnaii.' vint assombrir son front.

— Le réveil! Ou', poursuivit-elle, comme se parlant à elle-même- mon Dieu ! quel souvenir ! Jusqu'alors, je n'avais pensé à rien, et, bien que M. Brémont fi'il déjà fort sdulTrant dès celle épo(iue, cependant je no m'étais pas trop inquiétée : le docteur que M. Brémont avait admis dans notre intimité lui donnait ses soins et j'avais une absolue confiance l'U lui : mais un jour, presque sans transition, son état devint des plus graves, et il fallut bien s'alarmer! Nous étions «Il voyage; nous revînmes sur-le-champ à Paris, et là, dès les premières paroles ilu médecin que j'avais fait apjieler, je ne sais quel affreux soupçon s'enifiara de moi: je croyais à une maladie grave, mais aux questions que le docteur m'adressa, à ses réserves élivinges, je me sentis envahie jiar une secrète épouvante! et

228 L\ riLLE DES CAMKI.OTS

quand, à peine libre, tremblante encore des demi-révélations qui venaient de m'être faites, je voulus questionner Conrad, je vis un infernal sourire contracter sa lèvre !

— L'œuvre était commencée! fit le comte, malgré lui intéressé.

— Oui, depuis un au! et il ne chercha pas même à se défendre : tandis que je restais sans voix, sans force, essayant de ne pas croire, me débattant au milieu des terreurs sans nom qui m'envahissaient, lui, me parlait d'amour, de bonheur sans contrainte, et, chose abominable entre toutes, cet homme exerçait sur moi une telle fascination, que j'en vins bientôt à l'écouter sans horreur, et que je ne fis rien pour le détourner de son œuvre criminelle.

— Et M. Brémont mourut! dit le comte; et désormais, dégagée de toute réserve...

La comtesse eut un regard de feu, qui arrêta la parole sur les lèvres de M. de Savenay.

— M. Brémont mourut. ..oui, répéla-t-elle d'un accent altéré, et il se passa alors une chose inouïe à laquelle le docteur ni moi ne nous attendions.

— Quoi donc?

— Comment expliquer cela ! je ne le tenterai même pas ; mais au lendemain de cette mort cruelle, en me retrouvant seule, au seuil d'une vie nouvelle... pour la première fois je repris en quelque sorte possession de mon être, et j'entendis la voix de ma conscience révoltée ! Cette voix me disait que, si coupable que l'on ait été, on pouvait toujours se relever et remonter des profondeurs où l'on avait roulé! Je compris en même temps combien j'avais été misérable, et pour échapper plus sûrement aux entraînements auxquels je n'avais pas su résister, je pris le seul parti qui me restât : j'allai me réfugier au Brésil, où je comptais quelques parents, et surtout quelques amis dévoués.

— Mais le misérable vous y a suivie!...

La poitrine de la comtesse se souleva avec effort et une expression indé finissable traversa ses beaux yeux de créole.

— Pas tout de suite, répondit-elle, car j'avais caché à tous la retraite que j'avais choisie; et il ignorait le lieu où je m'étais réfugiée, du moins l'ignora-t-il assez longtemps pour que, lorsque je le revis, mon sort fût irrévocablement fixé et qu'il ne pût plus me reprendre !

— Que voulez-vous dire?... interrompit le comte, dont un frisson involontaire secoua les épaules.

— Ai-je besoin d'être ]ilus explicite? repartit la jeune femme.

— 'Vous avez été franche jusqu'ici.

— Vous le voulez donc?

— Je vous en prie.

F.t, pliénoniène étrange, depuis quelques secondes, la voix du comte semblait

emprunter des intonations plus douces, et l'apaisement semblait se faire dans son cœur irrité.

Il pensait que ce que la comtesse venait de dire pouvait bien être vrai!

Elle avait été entraînée, fascinée; elle n'avait pas aperçu l'abîme sur le bord duquel elle marchait, et avait subi une complicité dont son cœur inconscient ne comprenait pas toute l'indignité.

Après tout, c'était possible, et le comte se sentait à cette heure plus de pitié que d'horreur.

Et puis, la jeune femme était là devant lui, dans une attitude abandonnée et défaillante ; son sein haletant soulevait par mouvements désordonnés la gaze transparente qui le voilait à peine, et ses beaux cheveux, qui s'étaient dénoués, l'enveloppaient comme d'un ample manteau noir.

Jamais il ne l'avait vue si belle; et chaque fois que son regard rencontrait celui de la comtesse, un frémissement profond amenait une contraction à ses lèvres et une flamme dans ses yeux.

Cependant, sur l'invitation qui lui était adressée, la jeune femme avait relevé le front, un pâle et triste sourire égayait doucement son visage.

— Je poursuivrai donc, puisque vous le désirez, dit-elle; et cette fois, du moins, je pourrai parler sans que la rougeur de la honte me monte au front. J'avais fui le pays où j'avais été si malheureuse; je m'étais réfugiée là-bas, bien loin, et j'espérais que le souvenir de mon passé coupable ne viendrait pas m'y chercher. J'avais borné ma vie, du reste, et le seul rêve que je formais à cette époque, c'était de vivre dans la solitude et dans l'expiation... Mais alors un homme vint, dont la présence devait changer toutes mes résolutions.

Si vous saviez, monsieur le comte, quel étonnement s'éveilla en moi lorsi|iie je vous aperçus dans ce bal, où nous devions nous rencontrer pour la première fois!... Vous étiez jeune encore, et jamais dans mes rêves de jeune lille et de femme il ne m'était arrivé d'entrevoir un homme qui répondit si bien à l'idéal qui était au fond de mon cœur; ce l'ut une sensation exquise et en même temps douloureuse; car, si j'éprouvai un instant une ivresse inconnue jusqu'alors, un sentiment supérieur me rappela brutalement à la réalité, et me fit comprendre (pie je n'étais pas digne d'un pareil bonheur.

Seulement, voulez-vous que je vous dise, monsieur le comte, (picllc idée folle me passa à ce moment par l'esprit?

— Dites! dites! fit M. de Savenay.

— Je voulus tout vous dire.

— Que ne l'avez-vous fait?

— J'ai hésité.

— Pourquoi?

— Parce que je savais déjà que vous m'aimiez; que cet amour, je

n'entendais plus le perdre, puisque je le partageais, et que je savais bien (]u"il ne résisterait pas ;ï l'aveu que j'avais à vous l'aire.

— Qui sait'? murmura le comte avec un profond soupir.

La comtesse lit un mouvement et jeta ses deux mains au-devant d'elle, comme si elle eût voulu prendre celles du comte.

Mais ce ne fut qu'un éclair; aussitôt elle se contint et baissa liuniblemcnt les yeux.

— Pardon! dit-elle d'une voix tremblante, pardon, monsieur le comte; c'est qu'aussi les souvenirs de ce passé sont les seuls que je puisse me rappeler sans remords, et cbaque fois que je l'évoque. ..

— Remettez-vous, fit M. de Savenay ; je comprends votre émotion et votre trouble, et pendant que vous parliez, tout à l'heure, plusieurs fois moi-même j'ai été sur le point de les partager.

— Ah ! si c'était vrai !

— C'est que je vous ai aimée, moi aussi! profondément, comme on aime à l'âge où j'étais arrivé, et que je voyais dans cet amour que vous sembliez partager le gage d'un bonheur qui m'accompagnerait dans mes derniers jours. Ah ! j'ai été cruellement déçu!...

— Mais je n'ai jamais cessé de vous aimer! interrompit la comtesse, et sans l'odieuse tyrannie que je subissais, sans les violences de cet homme qui me menaçait de tout vous révéler...

— Je A'ous aurais protégée si vous aviez eu confiance.

— Je n'osais pas!... je ne pouvais me résigner à briser de mes propres mains mon bonheur, si inquiet et tour.menté qu'il fût...

— Dites plutôt que vous ne vouliez pas rompre une liaison infâme!... Car cet homme, vous l'aimiez; peut-être, même, l'aimez- vous encore.

— • Moi! fit la comtesse en se levant avec un cri de sauvage révolte. Moi! Ah! ne dites pas cela... car il est un dernier aveu qui est sur mes lèvres et que je ne pourrais peut-être pas retenir.

■■ — Un aveu ! lequel?

— Ne me le demandez pas. '

— Parlez.

— Monsieur le comte...

— Je l'exige.

— Écoutez alors. Vous avez dit tout à l'heure que j'ai aimé cet homme, ot ipir ]nMit-être je l'aime encore; eh bien, savez-vous ce que j'ai fait la dernière fois que j(! l'ai vu?

— Quoi donc?j

— Je lui ai demandé du poison.

— Vous..

— Et il me l'a donné, croyant que je voulais en faire usage pour devenir une seconde fois veuve !

— Infamie!

— Hais ce poison, je le garde ! et soyez assure qu'avant peu vous n'aurez plus rien à craindre de lui!

En parlant ainsi, la comtesse s'était laissée tomber à genoux, les mains jointes, le regard suppliant.

— ■ Et quand j'aurai accompli cet acte de justice, ajouta-t-elle, vous ne croirez plus que je puisse aimer cet homme, et la dernière prière que j'aurai à vous adresser, ce sera de me permettre d'aller e\pier mon passé criminel dans le couvent que vous-même aurez désigné!... Par grâce 1 par pitié! dites, ne le voulez-vous pas?

Il y eut un long silence.

La jeune femme s'était affaissée sur elle-même, et elle avait pris son front dans ses deux mains, pendant qu'elle pleurait et sanglolait.

Le comte était profondément ému. Il ne doutait plus de la sincérité de la malheureuse, et une suprême pitié lui montait du cœur.

Mais il eut presque honte de cette lâche faiblesse à laquelle il était près de s'abandonner, et réagissant énergiquement contre cette défaillance, il aida la comtesse à se relever, et revenant soudain à la réalité de la situation, il enveloppa la jeune femme d'un l'egard sévère où il y avait comme un dernier reflet de commisération.

— A votre tour, écoutez-moi, dit-il d'un ton ferme et résolu. Vous avez, dites-vous, horreur du passé. Je veux, vous croire, et j'espère pour vous que les sentiments de repentir que vous exprimez sont sincères. Vous désirez vous retirer dans un couvent; j'y consens. Dès demain, vous partirez pour Bordeaux, où vous entrerez à Sainte-Anne, dont la supérieure est une parente à moi, et qui aura pour vous tous les soins que vous pouvez demander. C'est le repos, la jtossibilité de la réhabilitation, et peut-être (lu'un jour Dieu me fera la grâce d'oublier votre crime et de vous tenir compte de votre expiation... Est-ce bien là ce que vous attendiez?

— Ah! c'est plus encore... balbutia la comtesse; car ce que vous m'accordez, c'est le relèvement, c'est le salut, la vie même!... Au temps où vous m'avez comblée de vos bontés et de votre amour, vous n'avez jamais été plus généreux.

— Alors, vous acceptez?

— Demain, je parlimi pour lîonic.iuv!

— C'est donc convenu.

La comlcs.sc s'était levée, et elle se disposait â se retirer ; le conile la retint.

— Seulement, avant de nous séparer, repril-il, j'ai encore cjnel(|ue chose à vous dire.

— Quoi donc? fit la jeune femme étonnée.

— Je ne veux pas qu'il y ait de surprise entre nous; et, à ce moment, je me croirais déloyal, si je ne vous faisais connaître les dispositions que j'ai prises récemment, et qui vous concernent particulièrement.

■ — Quelles dispositions?

— Je puis mourir...

■ — Monsieur le comte...

■ — De mort violente! Cela s'est vu... et dans celle hypollièse, qui n'avait rien d'invraisemblable après les révélations qui m'étaient faites, j'ai pris des mesures formelles à l'effet de m'assurer que ma forlune ne tombera pas en des mains criminelles ! Aux termes du nouvel acte que j'ai fait rédiger, vous êtes déchue, vous et votre fils, de tous droits aux biens que je laisserai après moi!

La jeune femme baissa la têle :

■ — Tout ce que vous avez fait ne peut être que juste, murmura-t-clle, et d'ailleurs, à partir de ce moment, que m'importe d'être riche ou pauvre?...

Le comte protesta du geste.

— Oh! vous ne serez pas pauvre! interrompit-il; car j'entends que la comtesse de Savenay puisse tenir en tout temps l'état qui lui conAÏent. Je vous ai donc constitué une fortune personnelle relativement importante, et que vous rest'ez à Sainte-Anne ou que vous quittiez le couvent quand ji; serai parti, voire avenir ne s'en trouvera pas diminué !

La comtesse saisit les mains du comte et les baisa longuement. •

— Vous êtes le meilleur des hommes et le plus miséricordieux des époux, dit-elle; je prierai Dieu d'ajouter à votre vie tous les jours que je voudrais retrancher de la mienne !

Et sombre et triste, elle regagna à pas lents la nouvelle chambre qu'elle occupait à l'hôtel.

Elle était, en apparence, repentante et résignée; on eût dil qu'elle allait succomber sous l'émolion qui l'étranglait.

Mais, dès qu'elle eut passé le seuil et fermé derrière elle la porte de sa chambre, elle poussa un rugissement de fauve et alla se rouler sur le divan.

— 0 humiliation! ô honte! balbutia-t-elle, éperdue et folle;... et je subirais tout cela! et j'accepterais celte vie de recluse hypocrite? Allons donc!

Elle se releva subitement, courut à son bureau, et se mit à écrire. Le jour était venu, le soleil inondait le quai d'une belle lumière rouge; la Seine s'animait peu à peu de cris et de mouvement.

LA FILLE UliS CAMELOTS

.1,1 li^ la galerie. [V.

Qiiclfiuc temps se passa, puis la jeune femme pressa fièvrcusemcnl un boulon éleclrique, cl une bonne se présenta.

— Celte lettre! tout de suite, à son adrese! dit la comtesse. La bonne partit aussitôt.

La lettre qu'elle emporlail ne cimlenait que ces lignes : « Je pars; je vais m'enfermer au couvent de Saint-.\nne, à Bordeaux. uv. 30. — riEnBE zaccone. — la fille des camelots. — ÉD. I. Rourr et of». nv. 3»

« Je vous y attends ! »

Sur l'enveloppe, il n'y avait qu'un nom :

« Conrad. »

Six semaines plus tard, voici ce que Ton lisait, au rez-de-cliaussce du journal la Gironde, de Bordeaux :

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