GRAND-THÉATRE
« LA FAVORITE « Débuts de la nouvelle troupe d'opéra
« Les débuis de notre nouvelle troupe d'opéra ont eu lieu hier devant une salle comble, et c'est au sortir même de cette représentation remarquable que nous écrivons ces lignes. Le lecteur voudra bien nous tenir compte des conditions exceptionnelles que nous sommes obligé de subir, à l'effet de donner une prompte satisfaction à sa curiosité, et il sera indulgent pour un pauvre critique qui a corrigé ses dernières épreuves à deux heures du matin.
« Jamais peut-être plus splendide représentation n'avait été donnée sur notre théâtre, et nous sommes assez heureux pour n'avoir presque à distribuer que des éloges.
« La nouvelle troupe se compose de deux éléments distincts : les artistes que nous avons applaudis l'année dernière et les recrues nouvelles de cette année.
« Des anciens artistes, nous ne dirons que quelques mots ; nous les connaissons tous; nous avons déjà constaté leur talent, proclamé leurs succès, et chacun sait que leur éloge n'est plus à faire 1 Nous nous contenterons donc de saluer leur rentrée, comme l'a fait le public, avec une vive et sincère sympathie, et nous passerons aux débuts des nouveaux, inconnus hier encore, et acclamés, adoptés pour la plupart depuis cette nuit.
« Nos anciennes connaissances ne perdront rien pour attendre ; nous sommes gens de revue, Mmes Mazilla et Andrès, M. M. d'Albert et Burga savent depuis longtemps en quelle estime nous tenons leur talent de chanteur et de comédien.
» Nous aurons plus d'une fois l'occasion de le leur prouver dans le cours de l'année théâtrale.
« Nous disions en commençant que la représentation de la Favorite avait été remarquable. Rarement, en effet, l'opéra de Donizetti a été interprété avec autant de correction et de virtuosité; ténor, baryton, première chanteuse n'ont rien laissé à désirer, et je doute qu'à Paris on puisse trouver de meilleurs inlorprètes.
« M. Warnot, notre nouveau ténor, est élève de Duprez, et a obtenu, il y a deux ans, un premier prix aux concours du Conservatoire de Paris ; il a vingtquatre ans, au plus; il est grand, élancé, fort bien de sa personne, et si on peut lui reprocher un peu d'inexpérience de la scène — ce qui, à son âge, est presque un charme de plus — en revanche, il n'y a rien à reprendre à son chant. Méthode excellente, goût exquis, voix étendue, d'une justesse irréprochable et d'un timbre des plus sympathiques. M. Warnot s'habituera à nous; il prendra de l'aplomb, et je lui promets une saison de bravos et d'ovations.
« J'en dirai autant de notre prima donna, M"° Lestrillet: jeune — vingt ans — , jolie à ravir, possédant une voix de mezzo-soprano comme il n'y en a plus depuis Stoltz, elle a littéralement charmé, j'oserai dire ensorcelé son public; on l'a acclamée, rappelée, et cela durerait encore si lerideau ne s'était pas baissé.
« Je ne veux pas troubler la joie de la gracieuse artiste, au lendemain de ce succès d'enthousiasme, bien mérité d'ailleurs, mais je crois devoir la prévenir charitablement que, si elle n'y prend garde, elle causera bien des malheurs parmi le public bordelais.
« Je parlerai tout de suite du ballet, avaut d'arriver à l'événement capital de la soirée, et j'adresserai sans restriction toutes mes félicitations à notre intelligent directeur, M. Salmon, sur le choix de ses ballerines.
« Le ballet a été bombardé de fleurs, et ce n'était pas trop d'exagération.
« M"" Cécile Baux, notre première danseuse, est de tout point hors de pair, et elle laisse bien loin derrière elle toutes ses devancières; elle a fait des merveilles de grâce et de légèreté, et elle a été admirablement secondée par ]yjme. j)esprès, Séraphita, Marsan, DarMey sur le compte desquelles nous reviendrons prochainement.
« J'ai hâte, cela se voit, d'arriver, je le réiiètc, à ce que j'ai appelé Vécéite/HPut capital de la soirée.
(■ 11 s'agit des débuts de notre baryton, M. Caminade
« Quand je dis les débuts, je me sers d'un mot impropre.
< M. Caminade n'est pas un débutant pour Bordeaux, car nous l'avions entrevu l'année dernière sur noire scène, où il tenait l'emploi de second baryton.
« Mais il avait peu chanté, tout au plus l'avait-on entendu deux ou trois fois et cela avait sul'li pour que l'on remarquât sa voix sonore et juste, son slyle de la bonne école et sa physionomie intelligente et particulièrement sympathique.
« Nous savions, de plus, qu'il travaillait, et c'était une impression géncnilement répandue, qu'il y avait en lui toute l'étolTc d'un grand artiste.
« M. Caminade n'a pas trompé les espérances que ses amis fondaient sur 8011 talent; la représentation d'hier le mol d'emblée sur le chemin de l'Opéra.
i< Si ri(Mi iK! vient lui fairt' olislarle, il y si-ra avant deux ans.
2no LA FILLE DES CAMELOTS
« Mais n'anticipons pas sur les événements, comme on disait dans les romans de l'Empire et de la Restauration.
<i A son entrée en scène, M. Caminade était visiblement ému; il sentait tout le poids d'une responsabilité qu'il n'avait pas encore portée, et pendant cinq minutes — cinq siècles — ses amis éprouvèrent de cruelles appréhensions.
« Cela ne dura pas plus longtemps; l'artiste, un moment paralysé, reprit bientôt la complète possession de ses moyens; et un soupir de soulagement sorlit de toutes les poitrines, quand on entendit cette voix ronde et pleine, désormais sûre d'elle-même, attaquer son premier morceau d'une façon magistrale et charmer tous les auditeurs attentifs.
« La glace était rompue!... La victoire n'était plus douteuse; quand il eut fini, les bravos éclatèrent, et des bis frénétiques s'élevèrent de toutes parts.
« Il fallut recommencer!
« Et l'artiste y mit une grâce souriante et bon enfant ; on comprit si bien qu'il était heureux et fier du succès qu'il obtenait, que les bravos redoublèrent, le public s'emballa, et jusqu'à la fin ce fut un véritable triomphe!
« On en parlait en sortant du théâtre, on en parlait en se répandant dans les caboulots, et à l'heure où j'écris ce compte rendu, sur le marbre de l'imprimerie, on ne parle pas d'autre chose autour de moi!
« Du reste, rien ne devait manquer au triomphe du jeune et éminent baryton, et il s'y est mêlé un incident presque dramatique, en tout cas passablement mystérieux, qui pourrait contribuer d'une façon inattendue à la vogue que va s'attacher à sa personne.
« Voici le fait :
« Au moment où le rideau venait de baisser sur le tableau final, et comme il se relevait pour permettre à Caminade d'aller recevoir les applaudissements qu'il avait si bien mérités, un cri de défaillance se fit entendre à la deuxième galerie, et l'on vit une jeune femme tomber évanouie dans les bras de deux spectateurs qui se trouvaient placés à côté d'elle.
« On s'empressa de la porter dans la galerie, où on lui donna un peu d'air.
« Que ce fût l'émotion ou la chaleur, l'air est toujours d'un effet certain, en attendant le médecin du théâtre. J'étais justement à côté de celui-ci quand on vint le chercher.
« Je le suivis, curieux de connaître la cause de l'incident.
« Et lorsque nous arrivâmes à la galerie, je ne pus retenir une exclamation de surprise.
« La jeune femme était une jolie enfant de seize ans, dont la mise des plus simples, mais du meilleur goût, faisait encore ressortir la beauté.
« Elle était toute pâle; une ouvreuse avait dégrafé quelques boutons de son corsage, et sa peau blanche et fraîche tranchait sur l'étoffe brune de sa robe.
« Elle venait de rouvrir les yeux et promenait autour d'elle des regards étonnés, cherchant à se rappeler ce qui s'était passé.
« Quand le médecin voulut lui prendre la main, elle la retira doucement, par un geste de pudeur effarouchée.
« Puis un sourire releva le coin de sa lèvre, où un flot de sang généreux avait monté, et d'elle-même elle rendit sa main à l'homme de l'art
« — Monsieur est médecin? dit-elle, revenant à elle.
« — Oui, mon enfant, répondit mon ami.
« — J'ai donc été malade?
« — Vous vous êtes évanouie.
<( — On n'est pas sotte comme ça. Ces choses-là, ce n'est plus à faire.
« — C'est la chaleur sans doute.
« — La chaleur, oui, et autre chose avec.
« — Quoi donc?
(( L'enfant était tout à fait remise; elle réparait, toute songeuse, le désordre de sa toilette, et rassemblait quelques boucles de son opulente chevelure, qui s'étaient ébouriffées et l'aveuglaient.
(< — Alors, c'est fini, ici? demanda-t-elle en se levant comme à regroi et sur un ton qu'on n'entend pas d'ordinaire sur les bords de la Gironde.
« — Qu'est-ce qui est fini? fît le médecin en la regardant avec plus d'intérêt.
« — La représentation, donc?
<< — Il y a près d'une heure.
<< — Oh! oh! il n'est que temps de rentrer.
« — Ne voulez-vous pas que l'on vous accompagne?
« — Pourquoi faire?
« . — Vous êtes encore bien faible.
» — Oh! je ne veux déranger personne; j'ai l'habitude de rentrer soûle, et d'ailleurs, je demeure tout près.
» — Où ça?
« — Hôtel de Guienne... à deux pas du théâtre.
« — Vous n'êtes donc pas de Bordeaux?
<< — Je le regrette. Mais je l'ai vu ce matin pour la première fois.
« Puis, nous saluant une dernière fois d'un geste qui n'avait rien d'ouiprnnlé. elle gagna l'escalier d'un pas rapide el disparut peu après par Li |ii)rtc de sortie.
K Nous étions restés, mon ami et moi, un peu troublés de ce qui venait de se passer.
I' — Singulièrr pctiti'. dit le médecin un instant après; c'est évideiunienl une enfant de Paris (pii vient clierclicr fortune à Bordeaux, elle la trouvera.
car elle est diablement jolie, et quel accent de terroir, hein ! ça n'a pas dix-sept ans, et déjà ça sait répondre qu'elle rentre seule!
<( Comme nous nous éloignions, nous rencontrâmes l'ouvreuse.
« — • Drôle de lille, n'est-ce pas, messieurs, dit celle-ci en descendant l'escalier.
" — En effet, répondit mon ami.
« — Moi, je l'ai remarquée tout de suite; avant le lever du rideau, elle m'avait questionnée à prepos de tout, me demandant le nom des acteurs, et si la pièce était rigolo! et si je connaissais M. Lenglumé, M""" Sérapliita, surtout M. Caminade!
<( — Elle connaît donc notre baryton?
» — ■ Ça, c'est probable! car, une fois lancée sur ce cliapilrc, elle n'a plus arrêté, et pendant les entr'actes, ça reprenait de plus belle.
« J'échangeai un regard avec mon ami!... Nous étions sur la place, près de nous quitter.
« — Eh bien, lui dis-je, que pensez-vous de cela, docteur?
« 11 haussa les épaules et eut un sourire plein de réticences!
« — Eh ! pardieu, répliqua-t-il, que voulez-vous que l'on pense, sinon que votre ami Caminade, sera peut-être encore plus heureux, demain qu'il ne l'a été aujourd'hui... »
Le lendemain de cette représentation mémorable, Caminade se leva plus tard.
Il avait soupe, en rentrant du théâtre, avec Lenglumé et Séraphita, et encore tout ému de la soirée, il avait très mal dormi.
Quand il se réveilla, le lendemain, il était près de midi.
Il sauta à bas de son lit, et se disposait à sonner, quand Lenglumé entra.
Le choriste lui apportait les journaux, qu'il venait de prendre chez le concierge.
— Lis ça, dit-il avec une pointe d'orgueil (car on eût dit que les succès de son ami lui faisaient autant de plaisir que s'il se fût agi de lui-même), lis ça et bois du lait avant de déjeuner! C'est pas pour dire, mais pour un succès bœuf, voilà un succès bœuf! La presse te traite en enfant gâté, et tu vas avoir de l'agrémcnt. Du reste, c'est justice! et ils n'auront pas de .sitôt une pareille aubaine, messieurs de Bordeaux. Tu verras aussi qu'ils ont été bons pour Séraphita! elle y est citée tout au long... et avec des éloges bien sentis. Allons, je te quitte.
— Déjà! fit Caminu<lo, qui grillait d'envie d'être seul.
— Je ne veux pas te géncr. Et puis. j"ai acheté ceux qui parlent de Séraphita, et j'ai hâte de les lui lire... elle va être si heureuse !
— Alors, à bientôt.
— Oui. oui, à bient(M.
Lenglumé et Séraphita habitaient, au cinquième étage de la même maison, un petit appartement de modestes proportions, mais qui était tenu avec un ordre et un soin que l'on ne rencontre pas toujours dans les ménages de comédiens de province.
Caminade, lui, occupait à l'entresol un charmant petit nid qu'il avait meublé avec luxe et où jusqu'alors il avait vécu à peu près solitaire, ne s'intéressant, pour ainsi dire, qu'aux choses de théâtre et à des études qu'il poursuivait avec la ténacité de l'artiste qui veut arriver.
Dès que Lenglumé se fut retiré, il se jeta sur une causeuse, placée près de la fenêtre, et commença la lecture des huit journaux qu'on venait de lui apporter.
Il n'y avait qu'une note, toujours la même : l'éloge sans restriction, le triomphe complet... la fortune, la gloire à bref délai.
Que demander de plus? Son cœur se gonflait; une molle ivresse lui montait doucement au cerveau, et de temps en temps il s'arrêtait pour revivre celte soirée enivrante où un public enthousiaste l'avait sacré'grand artisle.
Cependant, il n'avait pas tout lu?
Il restait encore la Gironde, qu'il n'avait pas dépliée, la gardant, comme on dit, pour la bonne bouche.
Le critique de ce journal étant son ami, il savait d'avance qu'il le traiterait d'une façon toute spéciale.
Et il vit bientôt qu'il ne s'était pas trompé.
Toutefois, quand il en vint au récit de l'incident par lequel finissait son article, il éprouva une sensation des plus étranges, et demeura quelque temps pensif.
Uu'est-ce que cela voulait dire? Élail-ce une plaisanterie du critique bienveillant, qui voulait relever son article par un mot de la fin? Ou l'incident avaitil réellement quelque fondement .sérieux?
Caminade était fort perplexe.
El du fond de sa perplexité, un doute s'élevait qui nu'Kiiil une ombre sur son froni, et .iinciiiiit un ihuii sur <.'< jrvi-ps.
Mi-cllc.
il était itupossible que ce lui elle! Nicette était à Paris... il lui écrivait de tenqis en Icnqis. et elle lui répondait régulièrement : et si. par-ci par-là, l'orthogra|ihe laissail un peu à désirer, (ui seiiliiil bii'ii (iii.' le cnir n'y était pour rien.
2t0 LA. FILI.E DES CAMELOTS
ot qu'il y avait dans ce cœur un amour que l'absence, si longue qu'elle fût... ne pourrait jamais altérer.
Nicette était de la nature de Mignon; elle devait aimer jusqu'à la mort.
Ce n'était donc pas elle; elle lui eût écrit; elle l'eût prévenu!
Et pourtant, plus il y pensait, plus sa conviction se faisait.
11 avait encore présent à la mémoire le souvenir de sa dernière entrevue avec la jolie enfant, et tout son être vibrait d'une énervante émotion quand il se rappelait ce qu'ils s'étaient dit ce jour-là, et comment ils s'étaient quittés.
C'était un soir. Caminade devait partir le lendemain pour se rendre à Bordeaux, et il avait promis à Nicette qu'il irait lui faire ses adieux sur le coup de huit heures.
Nicette l'attendait.
Depuis huit jours, elle occupait, rue de Turenne, une petite mansarde que Caminade avait meublée, afin qu'elle eût un gîte décent, et qu'elle ne fût plus exposée à battre le pavé, comme elle l'avait fait jusqu'alors.
Elle devait, pendant l'absence de Caminade, apprendre un état qui lui permit avant peu de gagner honnêtement sa vie, et elle avait promis d'être sage et de se montrer digne des bontés du jeune baryton.
Cependant, le cœur lui manquait chaque fois qu'elle venait à penser qu'il allait partir, qu'elle se ti;ouverait seule, qu'elle ne le reverrait que dans un an, s'il revenait, et si surtout il ne l'oubliait pas.
La pauvre enfant aimait sincèrement, profondément; elle comprenait qu'elle ne pourrait plus vivre s'il lui manquait jamais...
La rencontre qu'elle avait faite de Caminade avait été pour elle le commencement d'une initiation à une vie nouvelle : maintenant, elle sentait qu'elle n'avait pas vécu auparavant, et toutes ses joies, toutes ses tortures lui venaient de là.
Tout en s'attendrissantà la pensée qu'elle allait le recevoir dans cette mansarde, dans ces meubles qu'elle devait à sa libéralité, elle allait et venait, mettant tout en ordre, pour donner à son petit nid un aspect heureux et souriant...
Caminade n'y était jamais venu encore. Elle voulait jouir de son étonnement, de sa satisfaction quand il verrait avec quel soin elle avait rangé toutes choses à son intention.
Elle avait acheté une botte de fleurs la veille, sur le quai, et elle en avait placé partout : sur la cheminée, sur la petite commode, sur la fenêtre ouverte.
Comme toutes les grisettes de Paris, Nicette adorait les fleurs; mais ce n'était pas pour elle, c'était pour Caminade, qu'elle faisait cette folle dépense!
Quand elle eût fini de ranger son charmant réduit, sept heures étaient sonnées dL'|iuis (]U(!lque temps déjà ; comme il ne pouvait plus tarder d'arriver, elle alla s'accouder à la fenêtre et altendil.
UV. 31. — PIEUIIK Z.\CCU.>E. — LA FILLE DES CAMELOTS. — ÉD. J. ROUIT ET C'». LIV. 31.
Puis, un quart d"heure s'écoula, et elle entendit monter l'escalier et s'arrêter sur le palier.
C'était lui I Elle courut ouM'ir la porte avant qu'il frappât.
Caminade entra.
Kicette l'observait.
Le jeune barjton avait fait un mouvement et son regard ravi vint, après avoir fait le tour de la mansarde, se reposer sur la jolie enfant.
Il la prit dans ses bras et l'attira doucement sur sa poitrine.
— Mais c'est un petit palais ! s"écria-t-il avec bonne humeur ; tu es une fée ! voyons, où as-tu caché ta baguette?
L'enfant souriait, heureuse et chaste, dans les bras de Caminade.
— Ma baguette! répondit-elle simplement, c'est la reconnaissance que j éprouve pour toutes les bontés que vous avez pour moi... car enfin je ne vous étais de rien! Vous ne me connaissiez pas et j'aurais peut-être dû refuser tout ça!...
— Eh bien! c'aurait été du propre, repartit Caminade; est-ce que je te demande quelque chose, moi ! est-ce que je ne suis pas déjà assez payé, par le bonheur que je lis dans tes yeux?
Puis, d'un ton doucement sévère :
— Par exemple! dit-il de sa bonne grosse voix sonore, ne va pas oublier ce qui a été convenu entre nous.
— Quoi donc?
— Tu ne l'en souviens déjà plus?
■ — Répétez-le.
— D'abord, je veux que tu reuonces dès aujourd'hui à te balader sur l'asphalte.
— Depuis hier, je suis en apprentissage.
— Ça, c'est bien! — pour le moment ■ — mais, pour l'avenir, il faut que tu nie promettes d'être sage.
— Ahl sur ma vie, monsieur Caminade, je vous le jure 1
■ — J'en accepte l'augure, et si tu te conduis bien, si tu suis mes conseils avec soumission, je te promets, de mou côté, que je ne t'abandonnerai pas! Nicettc leva vers le jeune baryton ses deux beaux yeux pleins de larmes.
— Ah! pourquoi êtes-vous obligé de partir? balbutia-t-elle oppressée; piès de vous, je me sentais si tranquille !
Caminade haussa les épaules.
— Bon ! voilà que tu dis des bêtises, à présent! répliqua-t-il ; est-ce (|ue ce n'est pas le métier, ça? est-ce ([uc tu as jamais vu un soldat devenir maréchal en rcslaul à la caserne? Allons donc! il faut la lutte, le danger, le champ de bataille! cl le mien, pour le quart d'heure, c'est Bordeaux! ki rampe, le public, les débuts,
enfin! 0 1 l'on rcslc dans le (jnadièmc dessous, à moins (|uc l'on n'en sorle iiors des rangs.
• — • Comme je voudrais assister à vos deliuls! dit NiceUe en joignanlles mains.
Caminade jela un joyeux éclat de rire.
— Tu vas bien, toi! dit-il avec enjouement; et comment le pourrais-tu, dis? Non ! il n'est pas bon d'avoir ces idées-là, tu entends! et même, à ce propos, j'allais oublier une des raisons de ma visite, attends.
Et il tira de sa poche un rouleau qu'il lendit à Nicette.
— Qu'est-ce que cela? demanda celle-ci.
— Ça, répondit Caminade, c'est vingt-cinq louis (pie j'ai mis de côté à ton inlenlion.
— Pourquoi faire?
— Tu vas être seule pendant quelques mois, tu ne gagneras pas grand' chose, je ne veux pas que lu aies faim ou froid.
— Mon Dieu! vous êtes trop bon... voilà que maintenant vous vous privez pour moi...
■ — Eh! pas du tout. Je suis riche, au contraire; le comte a été généreux; tu peux accepter sans crainte.
— Oh ! je ne loucherai pas à cet argent.
— Par exemple! je voudrais bien voir ça! J'espère que ce n'est pas par fierté, au moins?
• — N'en croyez rien!
— Enfin, lu acceptes?
— Puisque vous le voulez.
— C'est dit.
Caminade alla s'asseoir près de la fenêtre, et Nicelte l'y suivit. Le jeune baryton était devenu tout d'un coup soucieux et maintenant il enveloppait la jolie enfant d'un regard doux et tendre comme une caresse.
— Nous allons donc nous quitter, reprit-il au bout de quelques secondes d'une voix attendrie, et Dieu sait quand nous nous reverrons.
— Mais vous reviendrez à Paris, fit Nicelte, subitement elïrayéc.
— Sans doute.
— Alors, nous nous reverrons?
■ — Peut-être.
— Mon Dieu! pounpioi parlez-vous uin:i.'
Caminade secoua le front avec force.
— Eh! je parle ainsi, répliqua-t-il, parce que lorsqu'on se quitte pour une année, on ne peut pas prévoir d'avance tout ce que l'avenir nous tient en réserve.
— Ah! vous avez une mauvaise pensée.
— Non.
Caminade était plus ému qu'il n'eût voulu le paraître: il fit quelques tours dans la mansarde et revint vers Nicette, qui le regardait, inquiète, le cœur palpitant, prise tout à coup d'une épouvante sans nom.
— Oh ! par grâce, monsieur Caminade, supplia-t-elle, ne me cachez rien ! Je devine une partie de la vérité ; je serai très courageuse ; — tenez ! je comprends à demi-mot, — vous avez votre avenir à faire, et moi je puis, à un moment, devenir un embarras. Alors, cette visite d'aujourd'hui, c'est une visite d'adieu, n'est-ce pas? Eh bien, ne vous inquiétez de rien, vous verrez comme je vous aime! Vous êtes le premier homme qui m'ait inspiré un pareil sentiment, et il me semble que je mourrais heureuse si je mourais pour vous!
Elle n'acheva pas. Caminade venait de la reprendre entre ses bras et il avait mis sa main sur ses lèvres.
— Tais-toi! tais-toi! dit-il d'un ton plein de désordre. Ëcoute! non, je n'ai pas eu de mauvaise pensée en venant ici ce soir. Seulement, j'avais un gros chagrin au cœur; nous nous sommes rencontrés une nuit sur le même chemin, et cette nuit-là nous avons passé à côté d'un grand danger; heureusement pour toi et pour moi, nous nous sommes conduits comme deux cœurs honnêtes. Il y en a qui trouveront ça ridicule de ma part, et je m'en moque. Je le connais assez pour être convaincu que tu ne m'en estimes que davantage; ça me suffit. Ah ! tu es bien jolie, cependant. Mais je ne veux plus penser à cela. Nous allons donc nous séparer, et pondant quelques mois il ne faut plus que j'aie d'autre pensée que mon avenir. Quand j'aurai débuté, si je réussis, ce sera une autre affaire. Alors il n'y aura plus d'appréhension ; l'affaire sera dans le sac, et nous verrons. Mais d'ici là, sais-tu à quoi je pense?
— A quoi?
— Tu vas être seule, entourée de séductions; tu m'oublieras peut-être.
— Moi!
— Tu ne serais pas la première.
— Oli! monsieur Caminade...
— Je sais bien que tu n'es pas comme les autres;... mais tout de même... Nicette lui jeta ses deux bras autour du cou.
— Ah! c'est mal, taisez-vous, dit-elle; ne m'iMez pas le peu de courage qui me reste!
— Tu as raison, j'ai tort; allons, je ferai mieux de m'en aller.
— Déjà!
— Il le faut, il se fait tard, et demain je dois prendre le premier train.
— Je ne vous reverrai plus.
— Dans quelques mois; d'ailleurs, je l'écrirai.
— Souvent.
— Et tu me répondras.
— Je dois avoir une si drôle d'orthographe !
— Bon! est-ce que je suis bachelier, moi-même?
— Je ferai ce que vous vous voudrez.
— A la bonne heurel.... Eli bien... c'est dit... adieu, ma bonne petite ISicette.
— Monsieur Gamiuade... au revoir... à bientôt! mon Dieu!
Ils se tinrent quelques secondes étroitement embrassés, et peu après, Caminade se dégageait enfin de cette étreinte et s'enfuyait sans oser regarder en arrière.
Le jeune baryton resta quelques minutes à évoquer le souvenir attendrissanlkle cette dernière soirée, et bientôt il ne put se détacher de l'image de la jolie enfant...
Nicette !
Il la revoyait toujours, soumise et résignée, avec ses beaux yeux naïfs et curieux, pleins de douces larmes qu'elle s'efforçait héroïquement de retenir.
Depuis qu'il était à Bordeaux, Caminade avait mené une vie exemplaire, et rien ne s'était passé qui eût pu oblitérer le sentiment qu'il éprouvait pour Nicette.
Dans le jour, il vivait pour ainsi dire au théâtre, où il ne manquait pas une répétition ; le soir, il allait, après dîner, faire une promenade sur le cours ou sur le port, il rentrait généralement à neuf heures, pour ne plus sortir.
11 ne recevait que de rares visites.
Quelquefois, celle de Lenglumc, qu'il aimait beaucoup; de loin en loin, celle de Séraphita, qui continuait de l'obséder de ses avances, à ce point qu'elle avait fini par lui inspirer une sorte de crainte dont il ne démêlait pas bien encore le caractère.
Il en avait peur. Sans qu'il eût pu dire pourquoi, il lui semblait (lue quelque jour cette femme lui porterait malheur.
Ce jour-là,«vers deux heures, il sortit.
Le temps était beau; il y avait foule sur les promenades publiques et il n'était pas fâché de se montrer aux populations.
11 jeta un dernier coup d'œil à l'armoire à glace et se dirgea vers la porte.
Mais au moment où il posïiit la main sur le bouton de cristal, la porte s'ouvrit et sa vieille bonne entra.
LA riLLE DES CAxMELÛTS 247
Elle tenait d'une main un bouquet, de Tautre une lettre. ■ — Qu'est-ce encore que cela? denianda-t-il avec nn éclair dans les yeux.
— Ça, répondit la vieille, c'est un bouquet, qu'un garçon de l'hôtel do Guienne vient d'apporter.
— Ah ! ah ! et qu'a-t-ii dit?
— Pour M. Caminade, de la part d'une jeune dame. - Et c'est tout?
— C'est tout.
— Quoi! pas une carte, un billet, un nom?
— Rien.
— Mais cette lettre que vous tenez à la main?
— Ah! ça, c'est autre chose; c'est un vieux monsieur, barbe blanche, mains tremblantes, dos voûté; et cependant, avec ça, un œil!... qui vous regarde jusqu'au fond.
— Et il t'a remis ceci?
Caminade prit la lettre des mains de la vieille et l'ouvrit.
Voici ce qu'elle contenait :
« Cher monsieur Caminade,
<i La chance me favorise, puisqu'elle m'amène à Bordeaux juste à temps pour assister à votre triomphe. C'en est un! Continuez, mon cher artiste; vous m'avez littéralement enthousiasmé, et vous savez! Bibi ne s'emballe pas facilement ; l'année prochaine, j'irai vous applaudir à Paris. Sic itur ad astra!
(< P.-S. — Si vous aviez besoin de moi, vous me trouveriez hôtel de Guienne. »
11 n'y avait pas de signature; mais déjà Caminade avait reconnu le st\le et l'écriture du billet qu'il avait reçu naguère dans le cabinet de Ledoyen.
C'était Lamblin!
Et ce nouveau témoignage d'admiration lui causa un sensible plaisir qui no fut atténué un peu (jue par le sic itur ad astra!
Qu'est-ce que cela voulait dire?
Eh! qu'importait, après tout!
C'était certainement un compliment et, bien qu'exprimé en une langue qu'il ne comprenait pas, il lui communiqua une réelle satisfaction.
C'est sur celte inqiression qu'il sortit.
LA l'ILLli UILS CAMELOTS
PoniJant quelques niiimles, il se reiirit donc à soutier à l'aiinuble agent, et cela le reporla vers les singulières aventures auxquelles il s'était trouvé mêlé pendant son séjour à Paris.
Que s'était-il passé depuis? Qu'étaient devenus le comte et la comtesse de Savenay, Christianc, Gaston et le fameux docteur?
11 y avait deux mois de cela.
Une fois seulement, il avait rencontré Gaston; il allait se marier; il était heureux, et Caminade remarqua que l'intérêt qu'il lui portait s'était un peu refroidi. 11 ne s'en offensa pas; c'était naturel; c'était surtout humain. L'amour est exclusif; il y avait longtemps que Gaston attendait ; l'approche de son bonheur lui faisait oublier le reste.
ils s'étaient serré la main et s'étaient séparés.
Quoique bien jeune encore, Caminade savait déjà que c'était là la vie.
Lui n'était pas comme cela, il le croyait du moins, et très sincèrement ; cela venait de ce qu'il n'avait pas vécu; il fallait l'attendre, quand il aurait atteint l'âge d'homme.
La pente de ces souvenirs le ramena à Nicette.
Il avait formé le projet de faire un paquet de tous les journaux qui parlaient de lui, et de les envoyer à Paris.
Allait-elle être heureuse, la chère petite!...
Chemin faisant, il héla un coupé et se fit conduire à la Bastide.
Il étouffait dans Bordeaux... et puis il y avait là un petit restaurant très renommé où il allait souvent, l'année précédente, les jours où il ne jouait pas.
On lui dressait une table au fond du jardin, sous une tonnelle en fleurs, et les garçons avaient pour lui des attentions particulières.
11 y trouva, ce jour-là, un redoublement d'empressement et de zèle.
On y connaissait déjà son succès de la veille, et c'était à qui aurait l'honneur de le servir.
Il commanda son dîner, et alla faire un tour en attendant (pi'il fût prêt.
Mais quand il revint et qu'il voulut pénétrer sous la tonnelle qu'il avait raleuue, il s'aperçut avec surprise qu'il y avait deux couverts.
il appela le garçon,
— Qu'est-ce que cela, dit-il, assez intrigué, et dejui; qn; ni se permet-on, il, de m'adjoindre un convive sans ma permission?
Le garçon se prit à sourire.
— Monsieur voudra bien m'excuser, répondit-il ; mais en votre absence il est
Il t'iMpiia u plusieurs rcpi-ises avec la poignée de son revolver. (P. ij6.)
Venu un (le vos amis qui iii";i doiiuL' l'ordre de dresser un rouvert à dHé du vOlre.
- — Quel esl-ce iiHuisieur?
Il n'ii pas dil son nom... seulemenl, il a lunt insisié, en m'iissiiraiit que ea vous serait agréable...
— Voilà qui est trop l'orl, [lar exemple 1 tu vas à l'instanl m'enlever loiii ceci.
Liv. ."12. - pinuiK 7.ACCUM:. — i.a fii,i.k iies <;a,mei.ot.<. — Ad. j. iiolu et c'«. uv. 32
— Ça va être fait! dit le garçon.
Et déjà il se mettait à l'œuvre, quand il vit poindre le convive que l'on se disposait à éconduire si lestement.
C'était un petit vieillard ;i barbe biamdie, au dos voûté, l'air casse, la démarche tremblotante.
Il s'avançait lentement, s'appuyant sur un jonc solide, qui, chaque fois qu'il touchait le sol, rendait un son métallique, comme s'il eût renfermé une épce.
Caminade n'hésita pas. et fit quelques pas à la rencontre du vieillard
Celui-ci lui souriait de loin.
— Eh! je savais bien qu'il ne m'avait pas oublié, ce cher Caminade, dit-il en approchant, la main tendue. Lestrelle! quoi! Ah! il y a beaux jours que je te faisais sauter sur mes genoux! Tu ne t'en souviens plus... Moi, je me le rappelle toujours. Aussi, quand je t'ai reconnu tout à l'heure, ma foi, sans t'en demander la permission, d'autorité, j'ai fait mettre mon couvert à côté du tien
— Et vous avez bien fait, père Lestrelle! lit Caminade.
— Tu me reconnais donc ?
— Parbleu!
— Eh bien... à table, alors, c'est moi qui régale, et je vais te faire goûter d'un saint-émilion qui a été planté uniquement pour gargariser les barytons!
Us s'assirent, et dès que le garçon eut tourné le dos, le vieillard, qui, le lecteur s'en doute, n'était autre que Lamblin, se pencha vers Caminade et prit une attitude mystérieuse.
— Ah ça, c'est pour le comte que vous êtes venu, dit-il en baissant le ton. et vous attendez la nuit pour vous présenter chez lui?
— Quel comte? fit Caminade avec un haut-le-corps.
— Le comte de Savenay, parbleu!... 11 n'y en a pas deux.
— Il est ici?
— Vous ne le saviez pas?
— Comment l'aurais-je appris?
— Il a dû vous écrire... cet après-midi.
— Je n'ai rien reçu.
— Vous étiez sorti.
• — Que me veut-il?
— Ça, je n'en sais rien, je l'ai vu ce malin ; mais avec moi il fait des cachotteries; seulement il avait lu les journaux; nous avons parlé de vous, de la soirée d'hier, et il m'a dit (]u'il avait un grand besoin de vous voir,
— A quel propos?
— Il vous le dira.
Caminade baissa le ton à son tour.
— Est-ce que la comtesse est aussi à la Bastide? demanda-t-il.
— La comtesse est au couvent de Sainte-Anne.
— Qu'est-ce qu'elle y fait?
— Elle s'y ennuie en attendant une distraction.
— Laquelle?
Lamblin cligna de l'œil.
— Eh bien... et le docteur donc? rôpliqua-t-il avec un sourire cnigmatique.
— Il est à Bordeaux! fit Caminade.
— C'est ce que je saurai sous peu; mais, s'il n'y est pas encore, il a du moins envoyé un ou deux de ses affidés en avant.
— Qui cela?
— Lambert et peut-être Bricole.
Caminade fronça le sourcil.
— Ah! ce Lambert! murmura-t-il les poings serres.
— Du veste, poursuivit l'agent, ce ne sont pas là les seuls représentants de la haute gomme de nos favibourgs qui soient dans la Gii'onde.
— Qui donc encore?
Lamblin lança à Caminade un regard aigu.
— Ah ça, dit-il un peu brutalement, est-ce que nous allons jouer au plus fin, tous les deux?
— Que voulez-vous dire?
— Eh bien? et cette histoire de journal, ne l'avez vous pas lue?
— Si, sans doute; une jeune fille qui s'est trouvée mal par chaleur ou émotion.
— C'est tout ce que vous y avez vu?
— Dame !
— Mais cette jeune fille demeure hôtel de Guienne! et pas plus tard que ce matm, j'ai eu le plaisir de la croiser dans l'escalier. Je l'ai vue comme je vous vois, même qu'elle a piqué un fameux snlril.
— Poun[uoi?
— Parce que si j'étais déguisé, moi, elle se présiMilait, clli', dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté, et qu'il m'a suffi d'un coup d'ioil pour la reconnaître.
— C'était Psicettel
— - Eh ! qui donc?
— Ah ! \i'. m'en doulnis...
Lainlilin lit cnlcndre lui petit ricanement.
- — Ça va bien, concjut-il, car je ne suppose pas qu'elle soil venue à Bordeaux luiiqueiiienl |iniii- se troUM'r mal au rii-aud-Théàtre, l'I quand vous
LA FILLE DKS CAMKLOTS
l'aurez vue, j'espère que vous ne refuserez pas de nie répéter quelijue.s-unes des choses intéressantes qu'elle vous aura dites.
Caminade ne répondit pas, t^t j)endant (|uelques minutes il resta rêveur et profondément impressionné.
— Oui! oui! je veux la voir, dit-il eiilin, comme en un cri.
— Vous la verrez, soyez sans in(]ui(''liidr, i-épartit Lamlilin, et je crois pouvoir vous assurer qu'elle en a au moins autant d'envie (pie vous. Seulement, voulez-vous que je vous donne un bon conseil?
— Dites, dites.
— Vous êtes à la Bastide ; le comte de Savenay \ ous attend ; je vous engage à l'aller trouver avant de retourner à Dordeaux.
— Mais j'ignore où il demeure.
— Je vous indiquerai le chemin.
— Ce n'est pas loin?
■ — A deux pas.
— En ce cas, achevons de dîner, allumons un cigare et parlons!
— Voilà qui est parler.
Une fois cette résolution prise, ils ne tardèrent pas à quitter le restaurant, et Larnblin ayant réglé l'addition, ils prirent un étroit sentier et gagnèrent la campagne.
Au bout de dix minutes, ils s'arrêtaient devant une sorte de château modeste, entre cour et jardin, dont l'aspect n'avait rien d'attirant, et qui semblait conmie enveloppé de tristesse et de mélancolie.
— C'est donc ici? demanda Caminade. qui se sentit pénétré d'une pénible impression.
— C'est ici, répondit Lamblin... Vous n'avez qu'à agiter cette cloche pour que l'on vienne vous ouvrir.
Puis, il ajouta :
— Et maintenant, bonne chance... le comte vous attend; il sera certainement heureux de vous voir, et si vous ne me trouvez pas trop indiscret, j'irai ce soir, vers dix heures, vous demander le résultat de votre entrevue. Cela vous va-t-il?
— A ce soir, soit! dit Caminade en tirant la chaîne de fei' qui aboutissait à la cloche.
La porte s'ouvrit aussitôt et il disparut.
Or, à la suite de cette rencontre, il se produisit un l'ait des plus curieux qui mit pendant plus de vingt-quatre heures la capitale de la Guienne en émoi, et qui, un moment, provoqua contre le jeune baryton une clameur malveillante dont l'elTet eût pu avoir les consé(iuences les plus lâcheuses pour son avenir d'artiste.
Voici ce qui se passa.
Le soir, vers di\ heures. Lamblin se présenta, comme il l'avait annoncé, à lentrcsol de Caminadc et demanda à lui parler. La vieille bonne répondit que son maître n'était pas encore rentré.
Lamblin se retira sans observation et vint à onze heures, puis à minuit, pour recevoir la même réponse.
La vieille servante commençait à s'inquiéter; c'était la première fois, depuis qu'elle le servait, qu'elle constatait une pareille irrégularité dans la conduite de Caminade, et elle craignait quelque accident.
Lamblin, qui n'avait pas les mêmes raisons pour croire à la vertu du jeune artiste, se contenta de regagner l'hôtel de Guienne.
On y veillait toute la nuit : il trouva le garçon de service qui lui remit sa clef et son bougeoir.
Mais, avant de monter à sa chambre, il crut devoir l'interroger.
Est-ce que vous attendez encore quelqu'un? demanda-t-il.
— Non. monsieur, répondit le garçon.
El la jolie fdle que j'ai remarquée tantôt au moment où elle vous l'emet-
tait un bouquet que vous deviez porter à M. Caminade?
— Oh ! il y a beau temps qu'elle est rentrée.
— Seule?
— Sans doute.
— Alors, vous n'avez pas vu notre baryton?
— Il ne demeure pas ici.
Eh! je le sais bien! mais quelquefois, quand on est jeune...
— Je ne l'ai pas vu.
Lamblin eut un geste de véritable étonnemeut.
— C'est différent, dit-il.
Puis, en s'éloignant, il ajouta en marmottant :
Oh! oh! voilà qui commence à être drôle.
El il alla se coucher, sans autre commentaire.
Le lendemain, vers onze heures, il s'empressa de retourner à rapparlemeni de Caminade, et, en apercevant la bonne, il eut froid dans le dos.
La pauvre vieille était défigurée.
Elle avait attendu toute la nuit, allongée dans un fauteuil, écoutant les heures sonner.
Et rien de Caminade!
Décidément, l'aventure se cor.«ait, et l'inquiétude n'était pas hors de propos.
Toutefois, il fallait attendre encore.
Caminade avait un rendez-vous au théâtre à deu\ heures de l'aprésmiili pour nu raccord.
On devail jouer, le soir, la Heine de Chypre, pour son début, cl Lamblin î(! connaissait trop pour douter qu'il fût exact à la rùpctilion.
Il alla donc déjeuner, et vers trois heures, il se rendit au tliéàlre même.
Et là, ce l'ut bien autre chose.
On attendait depuis une heure.
Les musiciens, le directeur, les artistes étaient tous à leur poste : Caminade seul manquait.
On avait envoyé chez lui, personne! C'était invraisemblable; chacun se demandait ce qui avait bien pu arriver.
Les artistes formaient des groupes animés jusque sur la place.
— Parbleu! ce qui a pu arriver, dit alors une grande femme sèche, ce n'est pas bien malin à deviner.
— Qu'est-ce donc? interrogea une voix de basse émue, qui lui donnait le bras.
— Oh! toi, d'abord! tu ne devines jamais rien. Eh bien! et la petite qui s'est trouvée mal, le soir de Xa première! Est-ce que tu ne l'as pas reconnue? C'était Nicette, parbleu!
— Séraphita !
— C'était Nicette, te dis-jc ; et on n'a qu'à aller à l'hôtel de Guienne, je parie qu'on les y trouve tous les deux.
Lamblin avait reconnu Lenglumé et son aimable compagne, et il s'était rapproché.
— Je vous demande pardon, madame, dit-il, en s'adressant galamment à la danseuse, mais, pour cette fois, du moins, je crois que vous vous trompez.
Séraphita eut un regard d'acier.
— Vous prétendez que M"° Nicette n'est pas à l'hôtel de Guienne? dit-elle d'un ton nerveux.
— Je ne prétends rien de semblable, je demeure moi-même à cet hôtel, cl sur le premier point, je suis de votre avis ; mais, sur le second, c'est une autre paire de manches : j'affirme que M"° Nicette a passé la nuit seule... et que ce matin, à onze heures, elle n'avait pas encore vu notre ami Caminade!
Séraphita ne répondit pas, mais pendant que Lamblin parlait, Lenglumé n'avait cessé de l'observer.
Tout à coup, il jeta un cri.
— Eh! je ne me trom[ie pas! dil-il ; c'est lui, c'est M. Lamblin!
— Chut! fit ce dernier.
— Ah rà... vous êtes donc à Bordeaux, à présent, car je; ne suppose pas que ce soient les débuts de Caminade qui vous y aieni alliré?
— En rlTrt.
— Vous l'avez vu, ceiteridaiil?
— Nous avons diné ensemble, hier, à la Bastide.
— Et depuis?
— Depuis je le cherche.
— Savez-vous que c'est drôle, tout de même. Le front de Lambliu se rembrunit.
— ■ Ce matin, ce pouvait n'être que drôle, répondit-il; ce soir, ça deviendra inquiétant.
— Enfin, que pensez-vous de l'aventure?
Lamblin remua la tête.
— Il faut voir et ne pas s'alarmer trop tôt, dit-il; ce qu'il y a de certain, c'est que, hier, je l'ai quitté à la tombée de la nuit; nous avions pris rendezvous pour dix heures du soir, et ce matin sa bonne m'a dit qu'il n'était pas rentré.
— Enfin, qu'allez-vous faire? Il faut mettre la police sur pied. Un baryton, ça ne se perd pas comme ça...
Lamblin approuva du geste.
— Nous allons nous en occuper, répondit-il, et avant ce soir, si on ne l'a pas ^e^'u au théâtre ou chez lui, soyez assuré que nous remuerons la ville de fonil en comble.
Sur ces mots, il s'éloigna.
Et d'abord, il retourna à l'hôte! de Guienne.
La nouvelle de la disparition du baryton y était connue, et on ne parlait pas d'autre chose.
Lamblin prit le t;arçoa à part.
— Deux mots, lui dit-il, mais deux mots bien sentis, il y aura un louis pour toi si je suis content. Écoute : je t'ai parlé hier de la petite qui est descendue ici...
— M"" Nicette?
— C'est cela ! Et tu m'as assuré que personne n'était venu la voir. . .
— Je le répète.
— Est-elle encore à l'hôtel?
— Non; elle est sortie depuis environ ileux heures.
— Et où est-elle allée?
— Cela demande quelques explications.
— Vas-y. Seulement, mets les morceaux doubles.
Le garçon sourit. Le langage de son interlocuteur lui plaisait et le mettait à l'aise.
— Voici, reprit-il : ce matin, sur les dix heures, la petite est descendue, sans doute pour aller chercher son déjeuner.
— C'est priilialilr.
2o6 LA FILLC DES CAMELOTS
— Mais clic est restée à peine dix minutes «absente, et quand elle est revenue, elle était si paie et si défaite, que ça m'a remué
— Elle avait appris la nouvelle.
— Et ça lui avait fait un effet !
— Après?
— Après, elle m'a prie d'aller lui chercher une voiture, et quand elle est arrivée, ça n'a pas pesé lourd : elle est montée dedans et a donné une adresse au cocher.
— Quelle adresse?
— VieilIe-Rue-du-Port, 25.
■=— Et où la prends-tu, cette vieille rue-là?
— Dans le vieux Bordeaux, les maisons se touchent par le haut, on y voit à peine clair à midi, un vrai coupe-gorge!...
— ■ Ça suffit.
— Et vous êtes content?
— En voici la preuve! dit Lamblin en mettant un louis dans la main du j^nrçon.
Et il monta à sa chambre, pour en redescendre un quart d'heure après, absolument méconnaissable sous le costume de matelot dont il setait affublé.
La Vieille-Rue-du-Port n'était pas loin : il y arriva au bout de quelques minutes.
Le garçon n'avait rien exagéré. C'était un vrai coupe-gorge.
L'ombre avait déjà envahi la ruelle étroite; il eut toutes les peines du monde à trouver le numéro 23, et quand il l'eut enfin distingué, un premier élonnement s'empara de lui.
La maison, très délabrée, était hermétiquement close; la porte qui en fermait l'entrée de ses ais disjoints, n'avait même pas de marteau.
Il frappa à plusieurs reprises avec la poignée de son revolvei'. et rien ne l'épondit à cet appel.
Alors, ayant avisé en face une sorte de masure où une lumière falotait à travers les carreaux brouillés de buée, il se dirigea de ce côté
(l'était un caboulol : il y entra.
l'oiir le moment, il n'y avait pas de clients; seulement, une grande femme à l'allure décidée allait et venait à travers la salle enfumée.
I',t pendant que Lamblin s'asseyait à la table graisseuse placé(; pi'ès de la fenêtre, la femme venait se poser im face de lui, et le regardait il'uii air pro voqiiant.
— Aloi's, qu'est-ce (ju'on va le servir, mon mignon? dcmanda-t-elle d'une voix éraillée et rude.
l.A l'ILLI-: DES CAMELOTS
fi-raiit la iJnignre ilc si.ii uniir, il allait faird l'eu... (1>. 2o8.]
Il ne di'-plaisait pas à Lambliii d'iMir liiUiyr, ni iiiôiiic d'èlre apiielé maii iiiii/iion.
Il s il.
— Si'is-nioi ce que tu aiinos, n'-pomlit-il, et viens trinquer avec moi. Il lut servi iniinéilialeinent, et lu fennne vint s'allahler à coté de lui.
— Tu n'es jamais venu ici.' ilrmauiia aloivs celle lierniére.
uv. 'i'^. — ruaiiii: /.ac i .nl. — L\ 111.1.1. dus cMiia.ots. — lu. J. i.oiii- Kr c". tiv. 33
LA FILLE Di:S CAMELOTS
— C'est la prcmiùre fois, répondit Lambliii, mais je ne suis pas fâclié fl'avoir vu ra.
Est-ce que tu es seul?
— Seul au monde! mais j'attends quelqu'un, et tigurc-toi que l'on m'avait (rompe. On m'avait indiqué le n° 23.
— Le 2S, interrompit la femme en ricanant; eh bien, c'est pas avoir de veine ! moi, voilà dix ans que je suis ici, et je n'ai jamais vu un chat au 23.
Lamblin réprima un vif mouvement de contrariété et finit par ébaucher un geste insouciant.
— Après (oui, dit-il, ce n'est pas ça qui m'intéresse; pourtant, je serais curieux de connaîlrc la raison pour laquelle la bicoque est inhabitée... elsi...
Il n'acheva pas.
Un bruit venait de se faire entendre, et ce bruit venait précisément du n" 23.
11 dressa l'oreille, et en même temps jeta un regard oblique à la virago.
— Eh bien! qu'est-ce qui te prend? dit celle-ci d'un ton goguenard.
— N"as-lu pas entendu?
— Et après?
- Il y a quelqu'un dans cette maison.
— Est-ce que ça nous regarde et de quoi que tu te mêles?
— Ah ! je veux savoir.
Et d'un geste violent, l'agent ouvrit la lenêtre.
Mais au même instant une main énergique l'empoignait au collet.
— De quoi! de quoi! dit alors une voix rude, est-ce que nous voulons faire le malin?
Lamblin se secoua d'un mouvement de fauve.
— Ah! misérable, s'écria-il en armant son revolver.
Et sautant d'un bond au milieu de la salle, il commença à battre en retraite, tout en continuant de menacer son adversaire de ses six canons chargé."?
Mais l'autre avait deviné son intention, et était allé lui barrer le passage.
11 ne restait plus à Lamblin qu'un moyen de sortir d'embarras : c'était de tuer son homme.
Il s'y résigna sans remords, et seri'ant la poignée de son arme, il allait l'aire feu, quand une détonation retentit au dehors et vint changer la situation.
— Mille millions de tonnerres! jura son adversaire, qui ouvrant aussitôt la porte se précipita dans la rue.
Lamblin l'y .suivit de près.
La nuit était épaisse et profonde, et il fut un instant tenté de croire qu'il était subiLemeiit devenu avi'Uiïli;.
Ce ne fut qu'au bout de quelques secondes que sou regard se familiarisa avec l'obscurilé et qu'il commença à voir quelque chose.
Une des fenêtres du premier étage s'était ouverte au n° 25, et une femme penchée au dehors semblait se disposer à se précipiter dans la rue.
Cette femme, Lamblin ne la vit pas; mais d'intuition il la reconnut.
C'était Nicette.
Et il n'eut pas le temps de se demander quel drame se jouait là. ni si c'était elle qui était menacée.
Car, à ce moment même, la porte du rez-de-chaussée s'ouvrit avec fracas, et un homme en sortit, qui passa rapidement devant lui, gagnant à pas précipités le port, auquel aboutissait la ruelle.
Lamblin demeura confondu.
Cet homme, c'était Caminade!
Dès lors, i! n'avait plus aucune bonne raison pour rester dans ce coupegorge, et désormais rassuré sur le sort du jeune baryton, heureux d'avoir échappé lui-même à un véritable danger, il prit une voiture et se fit conduire au théâtre.
Quand il y arriva, une foule émue et compacte stationnait sur les marches du vestibule.
Il était sept heures et Caminade n'avait pas encore reparu.
On commentait avec passion ce fait exceptionnel : les uns s'exprimant encore avec bienveillance, quelques autres ne dissimulant pas leur mécontentement.
C'était très animé.
On disait que le directeur avait attendu tant qu'il avait pu ; mais que sa responsabilité était dès à présent trop engagée, et qu'il allait faire poser une bande sur l'affiche.
On restait pour vérifier le fait.
Tout à coup, un mouvement inattendu s'opéra dans les groupes; le tumulte des voix augmenta, et quelques exclamations s'entendirent :
- - C'est lui! c'est Caminade! 11 vient de passer en voiture! Il entre an Ihéùlre !
El comme pour apporter un témoignage officiel à ce bruit, les portes jusqu'alors fermées s'ouvrirent toutes grandes, et le public put approcher enfin du contrôle.
Le doute ii'elail pins permis.
Caminade avait donc bien reparu, et l'on allait jouor la Reine de C/u/jirr.
En elïet, un quart d'iienre plus tard, le rideau se levait avant l'ouverture, cl le régisseur, parlant, au jiiihlic. en habit noir et cravate blanrlie, venait faire les trois saluls d'usage, au milieu du plus profond sili'inc :
230 L.V FILI,!': DKS CAMIÎLOTS
(( Mesdames el messieurs, « Notre camarade Caminado a clé la nuit dernière, victime d'un audacicuv attentat, qui a mis pendant vingt-quatre heures sa vie en danger. Quoique délivré depuis peu, et encore troublé de cette aventure, il n'a pas voulu faire manquer la représentation et va chanter la Reine de Chypre. 11 espère que ses forces ne trahiront pas sa bonne volonté; mais, s'il en devait être autrement, il se recommande à voire iiienveillancc. »
Un tonnerre d'applaudissements accueillit ces paroles, et les bravos ne cessèrent que lorsque l'orchestre attaqua les premières mesures de l'ouverture.
On avait hâte d'apprendre de quelle nature étaient les dangers que le jeune baryton avait courus, el, pendant le premier entr'acte, sa loge fut littéralement assiégée.
Mais il a\ait donné des ordres sévères, et une seule personne put pénétrer auprès de lui.
C"élait Landiliu, ipii lui u\ait fait jiasser sa carte avec quelipios mois au crayon.
Et voici ce (lue Caminade raconlu à l'agi'ut.
wxv
La veille au soir, après avoir ([uitlé Laniblin, Caminade avait été reçu par un valet du comte, qui. dès qu"il eut décliné son nom, l'avait introduit auprès de son maître.
Le comte était dans sa chambre à coucher, allongi' sur une causeuse, auprès de la cheminée, où brûlait un bon feu.
Le temps n'était pas froid, mais le comte était soufl'rant.
Une lampe, placée près de lui, répandait une douce lumière sur son front et éclairait la pâleur de son visage.
Ses traits étaient altérés; on y voyait la trace profonde des souffrances qu'il avail dû endurer depuis quelque temps.
Caminade s'inclina avec un sourire contraint et le comte lui serra la main.
— Merci, mon ami, dit-il en môme temps : vous êtes venu tout de suite, et je vous en suis reconnaissant; je n'ai plus personne à qui me confier désormais; je vis seul, toujours, toujours 1 Ah! ce n"est pas la vieillesse que j'avais rêvée, el le ciel me puiiil bien ci-m'IliMncnt pour les (pieli|ues fautes de jeunesse que j'ai pu commettre I
— Monsieur le comte. ..
— .le ne veux pas m'aliamliinner; vous avtv. raison. Mais avec vous, qui me [lortez, je h; sais, Miie sincère alTection, je me sens en pleine sécurité; c'est
si bon de pouvoir de loin en loin sï-panchor dans un cœur dévoué ! Cependant, kii>5ons cela et parlons d'autres choses; vous avez reçu ma lettre?
— Non, monsieur le comte, mais j"ai rencontré Lamblin.
— Ah! l'agent, oui. En effet, je lui avais dit... mais qu'importe ; vous voilà : asseyez-vous, et causons : il commence à se faire tard ; je ne veux pas vous retenir plus qu'il ne convient; écoutez-moi. Vous vous souvenez, n'est-ce pas. du vovage que nous avons fait à Longueville, et de ce qui s'est passé dans les souterrains du château.
— Parfaitement, monsieur le comte.
Je ne vous ai rien caché à vous, et vous savez ce que contenait la casselle
que nous y avons déposée.
Caminade flt un geste affirmatif.
— Je vous ai dit encore, à ce moment, poursuivit le comte, que les deux portes qui donnent accès dans ce souterrain devaient être fennées, de façon à déjouer toutes les tentatives des malfaiteurs qui pourraient essayer d'y pénétrer. La 2arde du château était confiée, d'ailleurs, à un homme énergique et sûr, Guillaumin, ancien marin, aujourd'hui mon fermier, et je savais que je pouvais compter sur le dévouement de cet homme ; Tévénement a prouvé que je ne mêlais pas trompé.
— Comment?
Il y a huit jours à peu près, la nuit, un homme a tenté de s'introduire
dans le souterrain.
— Est-ce possible?... Et cet homme?
— Guillaumin l'a mal vu, et il ne l'a pas reconnu... 11 a tiré sur lui au moment où il fuyait. La nuit était sombre... il l'a manqué.
C'est une leçon. Il est probable qu'elle suflira et que le malfaiteur ne
r'iiimmenccra pas.
• - C'est possible ; mais la tentative ayant échoué de ce côté, le malfaitrin-, C')!iime vous dites, ne s'est pas tenu pour battu.
— Qu'a-t-il fait?
Il y eut un court silence, puis le comte reprit :
Il faut que vous sachiez que. prévoyant ce qui vient de se passer, j'avais
remis à M. Desgranges les doubles des documents déposés au château de Loncuevillc. M. Desgranges devait garder ce dépôt jus(iu'au jour où il serait utile de les produire.
— Eh bien?
— Eh bien, il y a trois jours, on a conslalé (pi'un homme avait pénétré rJM'z lui; que la porte de la caisse avait été fraclurée et plusieurs meubles fouillés.
— Un vol?
— Rien n'a été volé : Comprenez- vous? Ce n'est pas à la caisse que l'on en voulait, c'était aux. documents.
— C'est très clair.
— Depuis celte dernière tentative, M. Desgranges est demeuré fort inquiet ; c'est un homme un peu pusillanime; il craint, si la chose se renouvelait, ce ijui n'a rien d'invraisemblable, que sa responsabilité et sa vie même ne soient sérieusement menacées. Alors, il m'a prié de reprendre, au moins pour quelque temps, le dépôt que je lui avais confié.
— Voilà des craintes très exagérées! fit Caminade en hau.ssant les épaules.
— Le cas échéant, je gage que vous n'éprouveriez rien de semblable. ■ — -Ah! je le jure.
— Je suis heureux de l'apprendre, mon cher ami, car c'est là, précisément, le service que j'ai à vous demander.
— Eh quoi! monsieur le comte... vous voulez...
— Acceptez-vous?
— De grand cœur.
— Je n'attendais pas moins de votre dévouement.
Le comte allait poursuivre; Caminade l'arrêta d'un geste rapide.
— Qu'avez-vous? fit M. de Savenay, surpris.
Caminade indiqua une porte qui donnait sur une chambre contiguë.
— A l'instant! là! répondit-il, j'ai entendu du bruit.
— C'est impossible.
— Ah! j'en suis sûr.
Le comte se précipita vers la chambre, pendant que le jeune baryton le suivait avec la lampe.
Mais ils eurent beau regarder de tous côtés, ils ne trouvèrent personne.
— Vous vous trompiez, fit le comte.
— Je ne pense pas, repartit Caminade.
— Cependant...
— Cependant... voyez, près de ce meuble... ces empreintes!.. Le comte se baissa et frissonna.
Près d'un meuble de Boule, il y avait, comme le disait Caminade, deux ou .'.ois empreintes toutes fraîches.
Il sonna violemment son valet de chambre, qui accourut.
— Jean, lui dit-il, n'avez-vous pas vu quelqu'un sortir d'ici, tout à l'heure?
— Non, monsieur le comte, répondit le valet.
— Monsieur et moi, nous avons cependant remarqué des empreintes de pas. /oyez vous-même.
— En effet, ri'poiulit le valet, après avoir regardé.
— Vous n'étiez donc pas dans l'anticliambre?
— Pardonnez-moi, monsieur le comte; mais je ferai observer que celt3 pièce a deux issues, et que l'une d'elles donne sur le jardin.
— C'est juste, vous avez raison... Laissez-nous; et que Ton fasse bonne garde !
Et il rentra dans sa chambre à coucher. 11 était presque livide.
— C'est quelque domestique curieux! hasarda Caminade. Le comte eut un mouvement de rage.
— Non! non! répliqua-t-il enfermant les poings ; je les connais, vousdisjol et je n'ai qu'une pensée, c'est de les frapper tous deux : mais quand vient le moment terrible, j'hésite et je tremble. Ah! pourquoi suis-je lâche à ce point, et comment sortir de cette impasse où l'air me manque, où ma poitrine étouffe?
— Calmez-vous.
— Il faut en finir!...
— Monsieur le comte...
M. de Savenay était à bout de forces; il se laissa tomber sur un fauteuil, et Caminade fit mine d'appeler son valet.
— C'est inutile, dit le comte; je n'ai besoin de rien et vous pouvez me laisser. Nous n'avons maintenant plus rien à nous dire. Demain, j'écrirai à M. Desgranges, et sous peu vous recevrez le dépôt que je désire vous confier.
— Je regrette de vous laisser dans letat d'agitation où vous voilà.
— Ne regrettez rien; voici onze heures. Vous ne trouverez pas de voiture pour rentrer à Bordeaux. Ne vous attardez pas davantage.
— Monsieur le comte le veut?...
— Oui, mon ami; et merci encore une fois de ralïoction que vous me
témoignez.
Sur ces mots, Caminade s'éloigna, conduit par un domestique qui, quelques secondes après, le mettait sur la rue, en refermant la porte derrière lui.
Et alors, Caminade éprouva un premier embarras bien naturel.
La nuit était noire, le quartier désert, et il avait négligé de demander la direction à prendre.
11 s'orienta de son mieux, c'est-à-dire fort mal.
Il connaissait imparfaitement la lîaslidc; dans le jour, à la rigueur, il se serait débrouillé, mais la nuit, et à cette heure...
11 alla à l'aventure, cherchant à rejoindre le quai, et se perdant dans un lacis •U- ruelles étroites qui alïeclaieut des airs de labyrinthe.
Les boutiques étaient fermées depuis longtemps, privant ainsi de leur préri,Mi\ concours le trop parcimonieux éclairage municipal; ou no rencontrait plus ànie sur 1.- pavé; et il liillail renouer à se faire remettre sur son chejnin.
2G4 LA FILLK DES CAMKLOTS
Caniiiiailc cuiiiiiiençait à s"iriilor du sjloncc cl de lobscurilé, quand tnut h coup il vil deux points iuinineuv rayer l'ombre au tournant d'une nie.
(Triait les deux lanternes d'une voiture de place arnHce à une cinquantaine de pas.
Il poussa un soujiir de soulagement, et pressa sa marche.
11 n'avait qu'une idée : c'était d'atteindre la voiture avant qu'elle reprit sa course, et il ne remarqua pas qu'un homme, debout sur le trottoir, disculait vivement avec le cocher.
Du reste, dés qu'il approcha, la discussion cessa et l'homme ayant ouvert la portière, lit mine d'enjamber le marchepied.
Caminade salua.
— Pardon, monsieur, dit-il, avec politesse, mais, si vous allez à Bordeaux, j'aurais à vous demander un service.
— Nous retournons à Bordeaux, en effet; de quoi s'agit-il? répomlit l'homme.
— Je me suis perdu... je ne retrouve pas mon chemin, et si vous le voulez bien, je monterai sur le siège à côté du cocher.
L'homme n'eut pas une minute d'hésitation.
— Ça, c'est facile à faire, répondit-il, et nous allons vous rapatrier. Seulement, puisqu'il s'agit d'un service, nous le rendrons complet, et nous ne souffrirons, ni mon ami ni moi, que vous montiez sur le siège.
— Mais je n'entends pas que vous vous gêniez.
— Eh! vous ne nous gênerez pas, nous ne sommes que deux, et quand il y en a pour deux, il peut bien y en avoir pour trois!
Et celui qui venait de parler s'effaça pour laisser monter Caminade.
Ce dernier ne se fit pas prier; que lui importait la compagnie dans laquelle il allait voyager! L'essentiel était de retourner à Bordeaux, et le plus fort était fait.
11 monta donc et alla s'asseoir un peu à tâtons sur les banquettes de devant.
L'homme le suivit aussitôt et ferma bruyamment la portière.
— Là! tu vois! dit-il alors en s'adressant à son compagnon; c'est pas plus malin que ça; il ne pourra pas dire qu'on l'a poussé, puisqu'il y est venu tout seul.
Et pendant que Caminade écoutait ces étranges paroles, il sentit deux mains énergiques lui ligoter les jambes et les bras, et deux autres mains non moins résolues lui poser un bâillon sur les lèvres.
— Voilà ce que c'est! ricana en même temps celui qui n'avait encore rien dit, et s'il veut être bon zigue, il nous chantera un petit air en arrivant à destination.
Ciiiiliiailo puLissa un cri iJlouffé par son bâillon. (P. 2(i'J.)
Aussitôt les chevaiix [lurlirent au grand galop, enlevas par un vigoureux coup (i(! fouet (lu coelirr.
Caniinadc avail lùen essaye de se rejimber; mais ici, la force et le courage élaicnl des (luantiles absolument négligeables, et engager une lutte eût été inutibîmcnt dangereux.
11 se résigna; et accoté dans un coin, il se prit à rélléchir.
uv. 3*. — iMFiiiiu ZACCONE. — t.* 1-ii.LK DHS c\MEi.oTS. — i:i>. J. iioii T i;r c'~. Liv. a
206 L.V FILLE DUS CA..\li; LOTS
Quels étaient ces deux hommes auxquels il avait alTaire? Dans (juc! luit ce guet-apens dont il était victime?
Il ne se fut pas plus tôt posé ces deux questions, qu'un comniencemenl dilumière se fit dans son esprit.
L'un des deux misérables qui l'avaient bâillonné et ligoté devait être Bricole, car son compagnon était Lambert.
Ce dernier, il l'avait reconnu tout de suite, et par une association d'idées logiques, il avait conclu que l'autre ne pouvait être que Bricole.
L'étal-major de la bande du docteur!
Une fois sur cette piste, le reste allait pour ainsi dire tout seul.
Le docteur, s'étant introduit chez le comte, avait surpris le secret de sa conversation avec Caminade, et ne doutant pas que ce dernier ne fût en possession des documents qu'il voulait s'approprier, il avait donné ik ses affiliés l'ordre de s'emparer de sa personne.
Il en était là de ses réllexions, quand la voiture s'arrêta.
Lambert descendit alors dans la rue, et pendant qu'il saisissait Caminade par les jambes. Bricole le prenait solidement par les épaules.
C'est ainsi qu'ils gagnèrent la porte, au seuil de laquelle ils se trouvaient, pénétrèrent dans la cour où venait aboutir l'escalier qui menait au premier étage.
Lambert s'empressa d'allumer un rat de cave.
Il y avait là, à ce premier étage, une chambre tout à fait délabrée, au planclier défoncé, dont de profondes lézardes crevassaient le mur, et dans le fond de laquelle gisait un mauvais grabat, à la paillasse éventrée.
Les deux hommes allèrent déposer Caminade sur le grabat, et quand le jeune baryton y fut étendu, ils tirèrent le verrou de la porte et fermèrent les volets vermoulus.
Lambert alluma alors une mauvaise chandelle, qu'il plaça sur le manteau de la cheminée, et il revint vers Caminade.
— • Là! dit-il d'un air satisfait; maintenant on va pouvoir causer, mais, auparavant, il faut s'assurer que nous n'oublions rien. Si donc monsieur veut bien nous le permettre,' nous allons procéder à un examen minutieux de ses nombreuses poches.
Et sans attendre l'autorisation qu'il .semblait solliciter par ces paroles, il se mil à fouiller Caminade avec une dextérité de mains qui témoignait d'une longue pratique et d'études préalables des plus consciencieuses.
Caminade eut un soubresaut, et un grondement énergique souleva sa poitrine.
Lambert répondit par un ricanement.
LA FILLE DEi> CAMELOTS
— Vous savez, répliqua-t-il d'uu ton goguenard, si je vous chatouille, faut le dire.
El, continuanl son opération avec son sang-froid véritablement étonnant pour son jeune âge, il tira successivement des poches de Caminade un portemonnaie, qu'il soulagea de trois pièces d'or, un portefeuille où il cueillit deux billets de banque de cent fraucs, et enfin un revolver à sis coups, qu'il se mit à tourner et à retourner avec l'attention d'un connaisseur.
— ■ Oh! oh! le joli aboyeur, dit-il; ça, c'est dangereux, et il ne faut pas laisser de pareils joujoux entre les mains du premier venu. Pas vrai, papa Bricole?
Ce dernier fronça les sourcils et lui jeta un sombre regard.
— Ah çà, tu vas finir, j'espère, dit-il d'un ton brusque, il s'agit bien de pièces d'or et de revolver. Voyons, as-tu les papiers?
— Quels papiers?
— Est-ce là tout ce que tu as trouve?
■ — Dame, si vous ne croyez pas l'ouvrage bien fait, vous pouvez le faire vous-même !
Bricole ne répondit pas, mais, à son tour, il se mit à fouiller Caminade avec une brutalité et une mauvaise humeur qui témoignaient d'une violente irritation.
L'insuccès de ses recherches mit le comble à sa colère.
— Cet imbécile de docteur n'en fait jamais d'autres, grommela-t-il ; qu'allons-nous faire à présent?
— Sauf meilleur avis, répartit Lambert, il me semble que tout est indiqué.
— Quoi? qu'est-ce qui est indiqué?
— Le docteur nous a dit qu'il ne viendrait nous rejoindre ici que domain dans l'après-midi. Eh bien, attendons à demain.
— Et d'ici là?
Lambert ébaucha un geste ironique.
— Ah! vous baissez, père Bricole, dit-il; d'ici là, nous garderons notre homme. Moi, dans la chambre à côté et vous en face, au caboulot. Si j'avais besoin de vous, je n'aurais qu'un signe à faire.
Bricole se rendit à ces propositions, qui étaient sages, et quelques minutes après il sortait avec son compagnon, laissant Caminade sur le grahnt, toujours Ii:'iill()uné ot garrotté.
Le jeune baryton se trouva donc seul, dans la nuit profonde, car Lambert .iMiit emporté la lumière, et au milii'u d'un silence qu'aucun bruit ne venait iriiulili'r.
Où élait-il? Dans ipiel quarlier l'avait-on conduit? Qu'allail-on faire de lui?
El surtout ([ur tenter dans la siliialinn où il clair?
Lignié et désarmé!
II rcva longtemps! Mais à son âge, la nature a des exigences impérieuses, il était rompu de cette journée d'émotions et de fatigues, et une heure ne s'était pas écouiéa que ses yeux se fermaient maigre lui, et qu'il s'endormait d'un sommeil de plonil).
Quand il se réveilla, il n'eût pu dire quelle heure il était; seulement le jour brillait à travers les ais disjoints des volets et il devait être déjà tard.
Il avait dormi toute la nuit sans se réveiller.
11 voulut se secouer et sauter sur le plancher, mais les liens qui serraient ses membres le ramenèrent tristement à la réalité.
Il se rappela le guet-apens de la veille; il retomba abattu et désespéré.
Et puis, une nouvelle pensée venait de s'emparer violemment de son esprit .
Le soir, il devait faire son second début !
Qu'allait-il se passer, si quelque intervention providentielle ne venait à son aide?
Il était perdu, déshonoré! On croirait à tout, excepté à la vérité.
Des larmes de rage impuissante lui emplirent les yeux, et ses ongles grincèrent contre la cloison.
Personne ne bougeait autour de lui, peut-être l'avait-on oublié, peut-être encore avait-on prémédité de le laisser mourir de faim!
Et, en réalité, il se sentait maintenant d'inquiétants tiraillements d'estomac.
Camiaade était doué d'un appétit remarquable, et depuis la veille il n'avait rien pris!
Alors, mille appréhensions, mille regrets, mille terreurs l'assaillirent à la fois, et un moment il crut réellement qu'il ne sortirait jamais sain et sauf de ce bouge où on l'abandonnait.
Tout à coup, un frisson glaça ses os, et son regard se mit à parcourir la chambre avec des lueurs troubles.
Il y avait à droite de la cheminée une porte qui devait, selon toute probabilité, donner accès dans un cabinet ou dans une seconde j>ièçe.
Or, depuis quelques secondes, Caminade croyait entendre une main discrète et prudente presser doucement cette porte et chercher à fairo jouer le pêne de la serrure.
Qu'est-ce que cela voulait dire? Etait-ce un sauveur? N'était-ce pas plut(H un as.sassin?
11 ne quitlail |iliis la porte des yeux, la respiration suspendue, le corps penché en avant.
Enfin, un miiuveiui'ul se produisit, la porte tourna avec précaution sur ses "onds et une ri'imiif parut.
On eût dit qu'un flot de lumière pénétrait avec elle dans le bouge et l'éclairait.
Caniinade poussa un cri étoulTé par son bâillon.
C'était Nicette !
L'enfant mit un doigt sur ses lèvres; marcha vers l'autre porte, dont elle poussa le verrou, pour se prémunir contre toute surprise, et revint souriante vers Caminade. qu'elle se mit à délivrer de ses liens.
Et tout en dénouant les cordes, tout en enlevant le bâillon, elle lui parlait à voix basse et douce, en l'enveloppant des regards émus et tendres.
— - Non! ne parlez pas! disait-elle. Mon Dieu! que j'ai eu peur... Si vous saviez...
— Ah! chère! chère enfant... répondait Caminade qui se croyait encore le jouet d'un rêve... toi! c'est bien toi! Mais comment se fâit-il?
— Je vous expliquerai tout! attendez, là! Maintenant, c'est fini, voyez. Caminade avait retrouvé l'usage de ses bras; il en profita pour attirer
Nicette contre sa poitrine, longuement, follement, oubliant ses lèvres avides dans son opulente chevelure.
Et Nicette continuait de sourire, heureuse comme elle ne l'avait jamais été. s'cnivrant de la joie qu'elle lisait dans ses yeux, pénétrée, elle-même, de sensations inconnues ou ignorées.
— Et à présent, dit Caminade, nous allons pouvoir sortir d'ici. Un voile de tristesse se répandit sur le front de la jolie enfant.
— Ça, c'est différent, dit-elle, il faut ne rien précipiter, sous peine de voir renaître les dangers auxquels je viens vous arracher.
— Mais je joue ce soir! fit le jeune baryton.
— Je le sais bien! On ne parle que de votre disparition et ça fait du bruit dans Bordeaux!
— Comment serai-jc ce soir au théâtre?
— Vous y serez; laissez-moi faire, ayez confiance et attendez! Caminade eut un geste équivoque.
— Attendre! répliqua-t-il avec un enjouement un peu contraint, c'est bon h dire; mais tu ne sais pas que je n'ai pas mangé depuis hier, et que j'ai une de ces faims!...
Une vive lueur ti-aversa le regard de Nicette.
— Oii! quant à ça, dit-elle les yeux pleins de malice, j'ai de quoi vous calmer.
Kl, ayant fouillé sa poche, elle en tira un petit pain d'un sou. un peu de charcuterie! et deux belles pcmimes d'api.
— Qu'est-ce que ceci? fit Caminade.
— Ci'i'i, réiiondil Mcetle, c'est nimi (h'ji'Muer; j'étais sortie ce malin pour
racheter, et je rentrais avec, quand j'ai appris la nouvelle; de sorte que je n'y ai pas touche.
— Et tu veux (jue je le mange! Mais toi... tu n'as rien pris, non plus? Nicette ébaucha un sourire insouciant.
— Oh! moi! répondit-elle, vous savez... l'habitude! Allons... ne me refusez pas, surtout!... Je vous l'olTre de si bon cimir, que vous me feriez bien de la peine ; vous ne le voudriez pas!
— Soit! dit Caminade attendri jusqu'à pleurer; mais je veux au moins que nous partagions.
— A la bonne heure ! consentit l'enfant, nous allons faire la dînctie ; et, pour ma part, je prends cette pomme...
Et pendant que Caminade entamait le petit pain et le jambon, l'enranl mordait de ses belles 'dents blanches et saines dans la pomme d'api.
Ils s'étaient assis l'un à côté de l'autre, sir le grabat, et se trouvaient mieux là, cent fois, que naguère dans le cabinet de Ledoyen.
La dînette, comme avait dit Nicette, dura plus longtemps qu'on aurait pu le supposer; ils mangeaient, s'arrêtaient, reprenaient, causant à voix basse, l'un contre l'autre, et quelquefois se regardant de longues secondes sans rien dire, pénétrés tous deux d'une même ivresse molle et tendre.
Ils ne pensaient plus à rien; on eût dit que tout danger avait disparu; ils s'endormaient, perdus dans un rêve infini que rien ne semblait pouvoir troubler.
Tout à coup, iS'icette sauta à bas du lit et courut à la porte.
Caminade l'avait suivi, brusquement rendu à la réalité.
— Qu'as-tu donc? demanda-t-il.
— Plus bas! plus bas!
— Mais qu'y a-t-il?
— J'ai entendu la porte de la rue se fermer. On monte l'escalier, c'est Lambert. Écoutons! il vient de déjeuner dans le caboulot d'en face.
— Et le misérable m'a pris mon revolver! s'écria Caminade.
— Tiens! prends le mien, répondit Nicette; tu sais, celui de p'pa. Cependant les pas qui montaient l'escalier venaient de s'arrêter, on
entendît une clef grincer dans la serrure.
La clef tourna sans que la porte s'ouvrît.
— Mille millions de tonnerres ! jura au dehors la voix de Lambert, est-ce que le gommeux nous aurait joué quelque tour de sa façon. Ah! ben, nous allons rire!
11 avait évidemmment fait d'abondanli's libalions; il se rua sur la porte avec une colère de brut(; ivre.
Mais la porte résista.
Et alors, quand il reconnut l'inefficacité de ses efforts, il tenta de la défoncer.
II s'acharna des pieds, des épaules et réussit à briser quelques planches depuis longtemps vermoulues.
Quand les premiers éclats volèrent à travers la chambre, Nicette ne fut pas maîtresse d'un mouvement irréfléchi de terreur, et elle poussa un cri.
Lambert devint blême de surprise et de fureur. Il avait reconnu sa voix.
— Nicette! s'écria-t-il, en voilà d'une autre! Eh bien, après tout, j'ainn' autant ça, il verra comment ça se joue.
Et de nouveau il fonça contre la porte, cette fois avec un redoublement d'énergie.
— Que faire? balbutia Nicette tremblante.
— Eh! parbleu, tirer le verrou! repartit Camiiiade, il est armé, mais je le suis aussi, nous sommes à deux de jeu.
— Tu as raison! dit Nicette, prenant à l'instant son parti, mais, entendonsnous bien: écoute : je vais ouvrir, il va entrer, et pendant que je le reliendrail, toi lu l'en iras sans essayer d'engager de lutte.
— • Tu veux que je te laisse ici avec ce misérable?
— Oui, je le veux.
— Ce que tu me conseilles là est une lâcheté.
— Non, Caminade, non! Moi, je ne cours aucun danger. C'est à toi qu'il en veut ; il ne s'occupera de moi qu'après. Et après! sois tranquille, toi parti, je n;le crains plus!... Je t'en conjure.
— Tu le veux?...
— A ton tour, obéis-moi, insista l'enfant d'une voix câline el en rou::issant. Songe qu'il est lard déjà et que l'on t'attend au théâtre.
— Le théâtre! murmura le jeune baryton. C'est vrai, pourtant... 11 faut partir.
— Prépare Ion revolver.
C'est fait.
— Et maintenant, attention!
— Je suis prêt...
Nicette saisit le verrou dans ses deux mains et tira...
Et immédiatement il se produisu un mcident conii([ue dont elle aurait bien ri si la situation n'avait été profondément dramatique.
Lambert continuait, avec une rage qui augmentait à chaque elTort impuissant; il jurait, proférait d'elTroyables imprécations, injuriant le jeune baryton, qu'il allait tuer, disait-il, comme tm chien, et se prenant ciir|)s à corps, avec la porle, qu'il secouait sans réussir à la faii'C céder.
Tout d'un coup cependant, et an luduieiit où il s'y alleudail le moins, la résistance qu'il avait rencontrée cessa hrusqueuieul, et la porle s'ou\ranl louîe
grande sous sa dernière altaqiie furibonde, il alla rouler tout de son long sur lo plancher.
C 'était une chance inespérée.
Nicetle fit signe à Caininade, et celui-ci, ne raisonnant plus, s'élança vers l'escalier.
Lambert s'était déjà relevé. Il avait vu fuir son prisonnier, et repoussant violemment l'enfant, qui voulait lui barrer le passage, il courut sur les pas du jeune baryton, et arriva au bas de l'escalier au moment où il ouvrait la porte de la rue.
Il n'hésita pas et fit feu.
Mais, au lieu de le voir tomber, il l'entendit qui s'éloignait à pas rapides.
— Mille noms de noms ! jura-t-il. Ah bien ! tant pis ! c'est l'autre qui va me le payer.
Et il allait remonter au premier étage, quand une poigne solide le retint sur place.
— Qui est-ce qui va te le payer'^ dit alors une voix rude qui était celle de Bricole.
— Eh bien, Nicette, là! répondit Lambert hors de lui; elle nous moucharde! Un de ces jours, elle nous trahira pour son gommeux, et je veux...
La main de Bricole lui imprima une secousse énergique.
— Tu voudras ce que je voudrai! interrompit-il brutalement; et si tu touchais jamais à un cheveu de la petite, tu passerais un mauvais quart d'heure; je te l'ai déjà dit! je le répète pour la dernière fois.
Tels sont en substance les faits que Gaminade raconta à Lamblin pendant le premier et le second enlr'acte de la Reine de Chypre.
Quand le récit futachevé, l'agent, qui avait écouté avec une grande attention, prit un air qui ne lui était pas habituel.
— Décidément, dit-il, cette petite Nicette est une enfant courageuse et résolue.
— N'est-ce pas? lit Gaminade eu relevant le front.
— Sans elle, vous éliez perdu.
— G'cst probable.
— Et il faut espérer que Lambert n'aura pas eu le temps de se venger.
— Ah ! rien que cctt(! idée me fait frissonner.
— Il y a de quoi.
— Eî. à ccrt:iins moments, je vous en veux terrililenieni, à vous!
Savez-vous qui j'ai aperçu? (P. 213.)
— A moi?
— Car enlin, il y a, clans tout ceci, une chose que je ne parviendrai jamais à m'expliquer.
— La(iuelle?...
— Conimenl!... Vous savez que le comte de Savenay a été volé d'une soniiue considérable, el vous laissez Iranquillemenl le voleur vaquera sespeliles
LIV. 33. — PIRHHK lACCO.NE. — LA FILLS DES CAMKLOTS. — ÉD. J. nOl'FP ET C'«. tlV. 33
affaires; VOUS savez, en outre, que le mf-me voleur a empoisonne M. Brémont, et vous ne faites rien pour l'inquiéter, non plus que sa complice. Ça, voyez-vous, ça peut être très fort, mais les gens qui, comme moi, n'ont que leur petite jugeotte sont autorisés à penser que ce n'est pas aussi fort que ça, et que peut-être il y a quelque chose là-dessous.
Lamblin eut un sourire mystérieux.
— Eh bien, justement, répondit-il avec un dignement d yeux, vous avez deviné : il y a quelque chose là-dessous.
— Quoi donc?
— C'est invraisemblable, insensé... tout ce que vous voudrez; mais c'est humain.
— Qu'y a-t-il enfin?
— Il y a le comte...
— Que voulez-vous dire?
— Eh! rien que de très simple : le comte a été volé et il sait par qui! 11 a la preuve que M. Brémont a été empoisonné par celle qui s'appelle aujourd'hui la comtesse de Savenay, et que son complice était son amant; il a donc les meilleures raisons, n'est-ce pas, pour se venger au moins de ce dernier? Je le lui ai offert, il a accepté; et quand je me suis mis à l'œuvre, devinez ce que j'ai découvert.
— Dites.
— C'est que le comte faisait lai-même obstacle à toutes nos entreprises.
— 11 redoutait le scandale.
— Il y avait cela peut-être; mais ce qu'il y avait surtout, c'est, en dépit de tout ce qu'il a appris, malgré l'indignité de la comtesse, qu'il n'a pu arracher de son cœur l'amour qu'il lui a voué, et qu'il l'aime encore assez à cette heure pour lui pardonner si elle revenait à lui.
— Est-ce possible! fit Caminade.
— C'est pour cela, et non dans un autre but, qu'il a fait dresser cet acte par lequel il déshérite sa femme, espérant l'amener à faire par intérêt ce qu'elle n'est pas disposée à faire par amour.
— Et pourquoi la comtesse hésite-t-elle ? Lamblin eut presque un accès d'hilarité.
— Ah ! pourquoi, répondit-il. Je le soupçonne et ne sais rien encore de précis; mais si je ne me suis pas trompé, dans quelques jours, je vous dirai des choses qui peut-être vous épateront.
— Pourquoi ne me les dites-vous pas tout de suite?
En ce moment Lamblin fit un geste qui voulait dire : Écoutez! La cloche du théâtre sonnait dans les couloirs, et deux ou trois hommes allaient et venaient, montant ou descendant l'escalier, en criant :
LA FILLE DKS CAMKLOTS 273
— En scène pour le trois ! En scène pou?' le trois!
Cnminade se rendit immédiatement à cet appel, en priant Lamblin de vouloir bien lui accorder encore le prochain entr"acte, ce à quoi l'agent consentit.
— Je veux TOUS parler de Nicette, lui dit-il ; je suis inquiet de ce qui a pu lui arriver, et j'aurai peut-être un vrai service à vous demander.
— Je vous rendrai tous les services que je pourrai, répondit Lamblin ; allez donc, et soyez assuré que vous me retrouverez ici.
Cuminade s'éloigna; et quand il revint, trois quarts d'heure après, Lamblin remarqua sur ses traits une expression d'immense satisfaction.
— Vous êtes heureux!... lui dit-il en lui serrant la main, et je le comprends : j'ai entendu, de cette loge, les applaudissements de la salle ; j'espère que ça marche !
Caminade pressa avec force sou front de ses deux mains.
— Oui, oui, répondit-il, c'est un vrai succès et j'en suis tout ému... mais, si vous me voyez à ce point heureux, ce n'est pas seulement à cause de l'ovation que l'on vient de me faire.
— Qu'y a-t-il donc encore?
— Âh'l ce qu'il y a! ce qu'il y a, tenez!... on n'éprouve pas deux fois dans la vie de pareilles sensations.
— Expliquez-vous.
— Eh bien, tout à l'heure, comme je saluais le public qui m'avait rappelé, savez-vous qui j'ai aperçu en relevant les yeux?
— Qui ça?
— Nicette!
— Elle était là?
— Elle était là! elle n'applaudissait pas, elle, la bonne créature; elle pleurait à chaudes larmes, agitant son mouchoir, sans songer même à s'en essuyer les yeux.
Lamblin eut un tressaillement des lèvres. Il était ému, lui aussi, comme on l'est rarement dans sa profession.
— Pauvre enfant! murmura-t-il, je ne me dédis pas : c'est un brave pelil Cduir.
— Et quand on songe qu'elle n'a peut-ôtre pas diné! Elleest venue tout de suite; elle n'a pas eu d'autre pensée. Ah! comme je voudrais lavoir!
— Voulez- vous que je vous l'amène!
— Non, pas ici! Seulement, faites cela pour moi! Entrez au théâtre, montez à la seconde galci'ie, et priez-la de venir m'attendre à la sortie.
(laminadiï n'avait pas besoin d(^ formider ce désir, non plus que Laiiildin n'a\ait celui de le transmetlre.
Le plan de Nicette était formé d'avance; et quand le jeune bâillon sortit
(lu théâtre, il l'aperçut blottie dans l'ombre d'une porte voisine. 11 courut à elle le cœur inondé d'ivresse.
Et dès qu'elle eut passé son bras sous le sien et qu'ils se furent éloignés ensemble, seuls, dans la nuit, serrés l'un contre l'autre, Caminade oublia en un instant toutes les joies du triomphe qu'il venait de remporter, pour ne sonc;er qu'au bonheur de sentir la jolie enfant doucement appuyée sur lui, le regard trouble, silencieux et la poitrine gonflée.
A partir de ce jour, le sort de Caminade était fixé. Son troisième début n'eut lieu que pour la forme, et désormais rassuré et en possession de tous ses moyens, les représentations qui suivirent ne furent qu'une longue suite d'ovations enthousiastes.
C'était la première fois que pareil succès se produisait à Bordeaux, et nul ne douta que le jeune baryton ne fût appelé aux plus hautes destinées.
Les journaux l'exaltaient à l'envi; on lui envoyait des bouquets; les portes des salons artistiques s'ouvraient toutes grandes devant lui; et chaque malin chez son concierge, chaque soir dans sa loge au théâtre, il trouvait de petits billets parfumés, d'une écriture émue, qui lui apportaient l'enivrante consécration de son succès sous la forme de tendres et mystérieuses déclarations.
Mais Caminade n'en prenait aucun souci, et c'est en tête à tète avec Nicette qu'il lisait ces billets, sans se préoccuper de savoir qui les avait écrits.
Nicette ne manquait plus une de ses représentations; à l'issue de chacune d'elles, elle allait attendre Caminade, comme au premier jour, et il la reconduisait au petit appartement qu'il lui avait loué à une faible distance du théâtre.
Nicette n'avait jamais été si heureuse ! Il lui semblait qu'elle marchait en un rêve étoile; elle se sentait aimée profondément, sincèrement surtout, par ce grand bon garçon, qui, lui-même, paraissait tout étonné des vives sensations qu'il éprouvait.
C'était pour lui comme une initiation à l'amour, et il s'abandonnait à ce sentiment nouveau, sans songer qu'il pût jamais chercher à se reprendre et se donnant tout entier avec l'emportement et la fougue de son âge!
Il n'était pas homme à discuter avec son cœur et n'avait pas eu un moment la pensée de se demander comment finirait cette aventure.
A quoi bon?
Et puis Nicette y songeait-elle, elle-même?
La pauvre enfant n'avait point de ces scrupules. Où les eùt-i'lle puisés?
Elle était née sur h; pavé de Paris, dans la boue et la bonli-, d'un père ivrogne et d'une mère infâme.
Lequel des deux lui eût enseigné la proliilé et riioniii'ur?
Son père encore avait parfois certaines lueurs de tendresse et elle avait .-urpris dans son regard de fugitifs éclairs d'amour paternel.
Mais sa mère !
Sa mère, qui la battait quand elle ne rapportait rien au logis! sa mère, dont l'unique désir était de la vendre, avant qu'elle eût le temps de se donner!
Qu'est-ce donc que la pauvre petite eût bien pu regretter?
Tout est relatif, d'ailleurs, et, à ses yeux, n'était-ce pas s'élever dans sa propre estime que d'avoir évité l'abîme ténébreux où on voulait la précipiter?
Aussi s'abandonnait-elle avec plus d'oubli encore que Caminadc; et le jour dans sa petite cbambre, le soir au théâtre, elle ne pensait qu'à lui, ne rêvait que de lui, n'attendait que lui.
Du reste, elle embellissait!
Jamais son teint n'avait été plus frais ni plus rose; une llamme plus tondre éclairait maintenant ses deux beaux yeux qui semblaient avoir grandi, et un san;^ plus généreux et plus vif affluait à sa lèvre naguère encore un peu pâle.
Tous ceux qui la connaissaient avaient remarqué celte transformation, due à des causes multiples; elle seule paraissait ne pas s'en apercevoir.
Que lui importait?
Elle ne voulait être jolie que pour Caminade, et. sur ce point, elle n'avait même pas une appréhension.
Pendant cinq mois ils vécurent de la sorte, sans que rien vint troubler le bonheur dont ils jouissaient.
Mais cela pouvait-il toujours durer?
Nicette avait fini par le croire.
Elle devait être cruellement désabusée.
Toutefois, cela ne vint pas tout de suite.
Ce fut d'abord quelque chose comme un souille inscnsilile, venant on ne sait d'où, et (jui creuserait une ride imperceptible sur l'eau immobile d'un lac; l)eu à peu, la ride s'accentue, le pli devient plus profond, et un mouvement de houle gagne toute la surface et la trouble.
Pendant le premier mois, Nicette partagea naïvement le plaisir que Caminadc prenait à lire à deux les nombreux billets qu"il recevait; elle éprouvait, à cette lecture ainsi faite, une double sensation d'où se dégageait celte conviction que le jeune baryton l'aimait et ne voulait aimer qu'elle!
Elle ne voyait pas plus loin, et cela lui suffisait.
Mais bientôt l'impression changea; elle ressentit comme un remords de ces indiscrétions où son égoïsme seul trouvait son compte, et elle vint à penser que ce qu'elle faisait là était mal et qu'elle serait cll.?-même bien péniiilement alTccfée si, quebiue jour, ses lettres, c'csl-à-dire son en ur tout entier, pouvaient être livrées ainsi à la risée d'une rivale plus heureuse.
Sait-on jamais !
Nicette se sentit toule honteuse de n'avoir pas songé à cela plus lot.
La femme, dans quelque rang que vous la preniez, a d'inluilion les sens plus subtils, plus affinés que l'homme, si élevé qu'il soit, et Nicelte, un jour, ne crut pas devoir cacher ses scrupules à Caminade.
Ce dernier s'en montra franchement étonné.
Comment! ça lui faisait de la peine! Et pourquoi? En voilà une idée, par exemple! Mais c'était la meilleure preuve d'amour qu'il pût lui donner. Cela prouvait qu'il ne tenait pas aux autres et qu'il n"aimait qu'elle ! Sans ça, qu'estce qui l'arrêterait ! Il y en avait là des mille et des cent qui ne demandaient pas mieux, et des plus jolies, probablement... et des plus huppées!
Nicette écoutait sans répondre ; elle avait froid au cœur.
Caminade ne comprenait pas '
Des plus jolies et des plus huppées ! Tout était là pour lui.
Et l'on sentait, sous ces derniers mots, sourdre l'incommensurable orgueil du cabotin...
Cependant, comme il vit Nicette garder le silence, et qu'au fond c'était le meilleur garçon du monde, il lui prit les deux mains et se mit à les lui tapoter avec câline rie.
— Allons, après tout, il sera fait comme tu voudras, dit-il en riant et de sa bonne voix affectueuse, je ne te dirai plus rien, petite sotte ; es-tu contente? Moi, ce que j'en faisais, c'était pour toi, pour t'amuser... Tu ne veux plus, eh bien, c'est fini! Mais tu peux être tranquille, vois-tu, et les jolies et les huppées, ça ne sera jamais rien auprès de toi.
Il y revenait, Nicette n'insista pas ; il ne fallait pas trop demander; elle était déjà assez troublée par la découverte qu'elle venait de faire.
Et deux mois s'écoulèrent alors, jusqu'au moment où la pauvre enfant devait éprouver son premier gros chagrin.
Un jour, Nicette sortait de chez Caminade pour se rendre au théâtre.
Elle avait déjà fait quelques pas dans la rue, lorsque, à un brusque tournant, elle se trouva tout à coup en présence de Séraphita.
Nicette ne lui avait jamais parlé, mais elle la connaissait bien.
Plusieurs fois, elle l'avait croisée aux alentours du théâtre, et chaque fois elle avait remarqué le regard que lui lançait la danseuse.
Un regard faux et méchant.
Sans qu'elle eût pu dire, pourquoi, elle avait peur de cette femme.
La danseuse s'tHait arrêtée et venait de se tourner vers Nicette.
Celle-ci allait passer; elle l'arrêta en grimaçant un sourire.
— Pardon, dit-elle dune voix qui tremblait, c'est bien mademoiselle Nicette, je crois?
— Oui, madame, repondit l'enfant, tout étonnée de cet accueil.
— Et vous allez au théâtre?
— En effet.
— Voulez-vous me permettre de vous accompagner? J'ai quelques mots à vous dire.
Nicette fit un geste d'acquiescement, et elles se mirent en marche. La danseuse reprit aussitôt :
— Il y a déjà quelque temps que je vous connais, dit-elle, et j'ai assisté au début de vos relations avec Caminade.
— Madame...
— Ne vous offensez pas; je n'ai pas l'intention de vous dire rien de désagréable; et si même j'ai attendu jusqu'à présent, c'est que je ne voulais pas vous faire du chagrin.
— A moi! A quel propos?
— A propos de lin.
— Je ne comprends pas.
— Vous allez comprendre. Je vous porte beaucoup d'inténH. On dit beaucoup de bien de vous et peut-être aurais-je dû parler plus tùt.
— Mais qu'avez-vous à me dire?
— Vous n'avez donc rien remarqué? Voyons, soyez sincère. Vraiment, vous ne vous êtes aperçue de rien?
— Ah! qu'y a-t-il donc? interrogea Nicette, le cœur pris d'une terreur soudaine.
La danseuse la regarda avec compassion.
— Pauvre petite! dit-elle; vous voilà bouleversée; calmez-vous, j'ai eu tort; j'aurais dû me taire; si vous voulez, je n'irai pas plus loin.
-— Non! non! fit Nicette avec effort; vous avez commencé, il faut aller jusqu'au bout. Il y a quelque chose... Quoi? Je veux le savoir.
Sérapliita exultait à voir le désordre de l'enfant; elle eut un geste de douce pitié.
— Mon Dieu! poursuivit-elle, il ne faut pas s'alarmer outre mesure; et après tout, ce sont là des choses que Ton doit toujours prévoir.
Nicette n'en pouvait plus ; en dépit de sa volonté de rester maîtresse d'ellemême, les sanglots la prirent à la gor.ïc; elle étouffait !
Klle se raidit violemment contre cette défaillance, et appela à i>lle tout son courage.
Mais ]);irle7. donc, dii-cllc d'un t<in d'irrilation mal conlcniK'. (incilcs
sont ces choses qu'il fullail prévoir?... J'attends que vous vous expliquiez, et si vous hésitez encore, je suis résolue à ne pas en entendre davantage.
— Vous le voulez?... fit la danseuse.
— De qui s'agit-il?
— De Caminade.
— Que se passe-t-il?
Séraphita poussa un faux soupir.
— Nous autres, pauvres femmes! continua-t-elle, nous sommes toujours les dernières à nous en apercevoir ; nous sommes confiantes et nous ne soupçonnons pas le mal.
— Enfin! enfin!... Caminade?...
— Eh bien, Caminade vous trompe.
— Lui! Âh! ce n'est pas vrai!... Vous mentez !... vous mentez, vous dis-je. La danseuse se prit à sounre.
— Chère enfant ! répliqua-t-elle, je comprends votre irritation, et je ne suis pas étonnée que vous m'en vouliez; mais, un jour, vous me remercierez de vous avoir ouvert les yeux, j'en suis bien sûre !
D'ailleurs, poursuivit-elle, pourquoi vous étonner? Est-ce que nous n'avons pas toutes passé par là! Vous êtes jeune, charmante, et il était tout naturel que Caminade eût un caprice pour vous! Mais vous n'avez jamais espéré, je suppose, que vous le garderiez pour vous toute seule. Soyez juste et raisonnez un peu. Caminade a vingt-deux ans; il est très beau garçon et il a du talent, beaucoup de talent! Vous seriez folle de croire que vous avez été seule à vous en apercevoir. Il n'y a pas une femme à Bordeaux qui ne serait heureuse d'être distinguée par lui, et plus d'une, parmi les plus riches et dans le plus grand monde, le lui a écrit. Eh bien, le pauvre garçon n'est pas fait autrement que les autres ! Cela flatte toujours la vanité d'un homme, et la vertu, devant de pareilles séductions, ça ne résiste pas longtemps! Vous n'êtes pas sotte, vous devez le comprendre, n'est-ce pas?
Nicette ne répondait pas; elle écoutait.
Elle écouUiit le cœur brisé, l'esprit falotant, sentant ses veines se glacer et comme un voile passer devant ses yeux.
Séraphita lui serra les mains tendrement.
— Je vous fais de la peine? dit-elle à la malheureuse enfant. Nicette se mordit les lèvres pour ne pas éclater.
— Oui, beaucoup de peine, beaucoup, répondit-elle ; seulement, je veux tout savoir, et vous ne m'avez pas tout dit. Ainsi, Caminade aime une autre femme?
— On me l'a affirmé.
— Mais... vous n'en êtes pas sûre!
Uni" IcUri' ! lii Ni.vilr... [loiii- iiim ? ^1>. JHI.^
UV. .'iC. — IMEIIHK /.ACCO.NK. — LK flLI.K Ur.s CAMKI.OTS. — &U. 1. HÛCKF Kt C'«. LIV. 36.
— Non.'... Seulemeut, ces choses-là, ça se devine.
— Comnieiit"?
— Eh: de mille manières. Observez-le maintenant que vous voilà prévenue; et si TOUS n'êtes pas aveugle, je ne vous donne pas quinze jours pour découvrir ce qu'il vous cache.
• — Cependant...
— Le reste tous regarde, mon enfant, répondit la danseuse : j'ai cru devoir vous prévenir dans votre propre intérêt ; c'est à vous qu'il convient d'apprécier ce que tous avez à faire, et je vous souhaite d'être bien inspirée quand vous aurez à prendre un parli.
Elles étaient arrivées auprès du théâtre. Séraphita avait dit ce qu'elle avait sur le cœur. Elle fit un petit signe d'adieu à Nicette et disparut par Yenirée de>: artistes.
Nicette resta au niiii.-u de la rue sans force, sans volonté, se demandant (v qu'elle allait devenir.
Devait-elle pénétrer dans la salle?
.\près ce qu'elle venait d'apprendre, qu'aliail-file éprouver en revoyant le jeune baryton?
Elle craignait de se trouver mal une seconde fois.
Elle eut quelques minutes de suprême et douloureuse hésitation.
Puis tout à coup, secouant vivement la tête, elle passa ses deux mains rapides sur son front et marcha résolument vers le contrôle.
La danseuse avait menti! Elle avait calomnié Caminade! U n'était pas possible qu'il la trompât 1 11 était trop bon, trop honnête, surtout il l'aimait trop pour cela !
D'ailleurs, tout ce qui venait de Séraphita ne pouvait être que suspect: elle avait aimé Caminade, Nicette le savait, et c'est par jalousie quelle accusait maintenant l'homme dont elle n'avait pu conquérir l'amour!
La jolie enfant gagna sa place tout à fait rassurée, et la soirée ne lut dés lors qu'un long enchantement.
On jouait Charles VI. Caminade se surpassa encore.
Nicette le dévorait des yeux. Jamais elle ne l'avait tant aimé.
Elle se sentit presque honteuse de s'être lai.ssé égarer comme elle l'avait fait et se promit bien de ne plus désormais écouler les racontiirs qui pourraieiil parvenir jusqu'à elle!
Mais les événements devai.MU bientcH se précipiter: et il s'écoula à peine un mois entre la conversation rpi'elle avait eue avec la danseuse et l'incident que nous allons raconter.
.\ quelque temps J,. |,,. |,;ir uii soir dlii\.T. M, elle venait de passer
28i LA l'ILLK DES CAMELOTS
devant la loge de la maison habitée par Caminadc, ijiiand la concierge courut après elle en agitant une lettre qu'elle tenait à la main.
— Une lettre! fit Nicelte... pour moi?
— Eh! non, pour M. Caminadc ! On vient du l'apporter, et je me disposais à la monter, mais puisque vous voilà, j'ai pense que vous voudriez bien épargner à mes vieilles jambes l'ascension de l'entresol... Ça ne vous fait rien, pas vrai?
• — Non, sans doute, répondit Nicette, et je vais la lui remettre tout de suite.
Elle avait pris la lettre, avait jeté un rapide coup d'œil sur l'adresse, et avait reconnu une écriture de femme.
Une sensation aiguë la pinça au cœur, et elle se mit à presser le pas.
Quand elle entra chez le jeune baryton, elle lui tendit la lettre tout de suite, comme si elle lui eût brûlé les doigts.
Caminade y jeta un vif regard et la lança sur un petit meuble à sa portée. Nicette, qui l'observait, remarqua qu'il avait l'ail nu mouvement à la vue seule de la suscription.
— Eh bien! tu ne la lis pas? demanda-t-elle avec un geste de désappointement.
— A quoi bon! répondit le jeune baryton, tu sais bien qu'elles sont toutes les mêmes. D'ailleurs, c'est toi qui, la première, a renoncé à lire toutes ces correspondances.
— C'est vrai, et peut-être que j'ai eu tort.
— Pourquoi?
— Parce que, depuis, je l'ai regretté quelquefois.
— Et tu voudrais lire celle-ci, je parie?
— C'est cela.
— Curieuse!
Nicette étendit la main pour saisir la lettre, mais déjà Caminade l'avait reprise et l'éloignait de sa portée.
— Tu ne veux pas? dit-elle, un moment stupéfaite. Caminade remua la tête.
— Non, ma belle et chère petite, répondit-il, et cela, pour te punir dans la curiosité même.
— Qu'y a-l-il donc dans cette lettre?
— Je n'en sais rien, et je n'ai aucun désir de le savoir. Aussi, elle ira rejoindre les autres et personne ne pourra lire ce qu'il y avait dedans!
Et en parlant ainsi, il jeta la petite letti-e dans le l'oyei-, où inimédiatemenl 4'lle prit feu et fut léduiteen c(Midres.
Nicette crut (pi'elie allait mourir, tant rémolinn (|n"elie ('•pi-oiiva lut profonde Cl terrible.
Elle n'eut pas la force d"éloutTer un sanglot qui lui monta à la gorge, et se laissa tomber sur un fauteuil.
Caminade se retourna, etTrayé... et en la voyant près de perdre connaissance, il se leva vivement et la prit dans ses bras.
— Nicelte! ma petite Nicette! dit-il fortement ému. Voilà que tu te trouves mal, à présent!... Attends, je vais appeler, je...
Nicette ne le laissa pas s'éloigner.
— Non, restez! ce n'e.st rien, dil-ellc en ébauchant un p;\le sourire. Voilà que c'est passé, tenez!
— Mais qu'est-ce (jui t'a pris?
— Je ne sais.
— C'est celle lettre?
— Oui.
— Parce que j'ui refusé de te la montrer?
— C'est cela.
— Et tu as cru?...
Nicette pressa sous ses lèvres les deux mains de Caminade et leva vers lui ses deux beaux yeux brouillés de larmes :
— J'ai cm, je crois encore, je croirai toujours, répondit-elle, que vous êtes le meilleur et le plus honnête des hommes : seulement, ne me grondez pas; comprenez bien! Moi, je suis plus seule au monde que si j'étais orpheline; je vous aime comme je n'aimerai qu'une fois... et je pense toujours que si je venais à vous perdre, c'est-à-dire si vous veniez à en aimer une autre...
— Kh bien, eu voilà une d'idée! interrompit Caminade.
— Ca peut ai'iiver.
— On t'a fouiTc i|iir|i|iic soupçon dans l'esprit?
— Caminade!
— Allons; ne mens iias...
— Kh bien... c'est vrai.
— Qui cela?
— I.a danseuse...
— Je m'en doutais! Ah! celle-là, si je la repince au demi-cercle...
— .Non... il ne faut rien lui dire... c'est une méchante femme.
— Je te crois... et s'il n'y avait pas ce pauvre Leiiglumé...
— Ne parlons plus de cela...
— Tu as raison, et maintenant, je regrette d'avoir brûlé celle lellre.
— Il n'y avail donc rien dedans?