Ën russe, on dit tant d'àmes pour tant de paysans
n*en avons pas entendu depuis longtemps le moindre mot. Les Bachkirs sont un peuple intimidé , et les Kirghises aussi ont reçu de bonnes leçons. Ils n'oseront pas s*attaquer à nous , et s*ils s'en avisent» je leur imprimerai une telle terreur, qulls ne remueront plus de dix ans.
— Et vous ne craignez pas , contiimai-je en nVadrossant à la fcniiue du capitaine, de rester dans une forteresse exposée à de tels dangers?
— Afîaire d'habitude , mon petit père , repritelle. 11 y a de cela vingt ans, quand on nous transféra du régiment ici, tu ne saurais croire comme j'avais peur de ces maudits païens. S*il m'arrivait parfois de voir leurs bonnets à poil, si j'entendais leurs hurlements, crois bien, mon père, que mon cœur se resserrait à mourir. Et maintenant j*y suis si bien habituée , que je ne bougerais pas de ma place quand on viendrait me dire que les brigands rôdent autour de la forteresse.
— Vassilissa légorovna est une dame très-brave, observa gravement Cbvabrine ; Ivan Kouzmitcb en sait quelque chose.
— Mais oui , vois-tu bien ! dit Ivan Kouzmitcb , elle n'est pas de la douzaine des poltrons.
— Et Marie Ivanovna , demandai-je à sa mèro , est-elle aussi hardie que vous ?
— Mâcha! répondit la dame; non, Mâcha est une poltronne. Jusqu'à présent elle n'a pu entendre
le bruit d'un coup de fusil sans trembler de tous ses membres. Il y a de cela deux ans, quand Jyau Kouzmitch s'imagina ; le jour de ma fête , de Mre tirer notre canon, elle eut si peur, le pauvre pir geonneau, qu*elle manqua de s'en aller dans l\iutre monde. Depuis ce jour-là, nous n'avons plus tiré ce maudit canon. >»
Nous nous levâmes de table ; le cal[>itaine et sa femme allèrent dormir la sieste, et j'allai chez Chvabrine , où nous passâmes ensemble la soirée.
Le duel.
Il se passa plusieurs semaines, pendant lesquelles ma vie dans la lorteresse de Bélogorsk devint noa-i ^ seulement supportable , mais agréable même. J'é-s tais reçu comme un membre de la famille dans la maison du commandant. Le mari et la femme étaient d'excellentes gens. Ivan Kouzmiteh, qui d'enfant de troupe était imrvenu au rang d'ofticier, était un homme tout simple et sans éducalion , mais bon et loyal. Sa femme le menait , ce qui , du reste, convenait fort à sa paresse naturelle. Vassilissa légorovna dirigeait les affaires du service comme celles de son ménage, et commandait dans
toute la forteresse comme dans sa maison. Marie
Ivanovna cessa bientôt de se montrer sauvage. Nous fîmes plus ample connaissance. Je trouvai en elle une iiile pleine de cœur et de raison. Peu à peu je m'attachai à cette bonne famille , même à Ivan Ignatiitch, le lieutenant borgne, que Chva- Liine accusait de liaison suspecte avec Vassilissa légorovna, ce qui n'avait pas même une ombre de vraisemblance. Hais Cbvabrine ne s'inquiétait guère de cela.
Je devins ofticier* Mou service ne me pesait guère. Dans cette forteresse bénie de Dieu, il n'y avait ni exercice à faire, ni garde à monter, ni. revue à passer. Le couuuaudaut instruisait quelquefois ses soldats pour son propre plaisir. Mais il n'était pas encore parvenu à leur apprendre quel était le côté droit, quel était le côté gauche. Chvabrine avait quelques livres français ; je me mis lire, et le goût de la littérature s'éveilla en moi. Le matin je lisais, el je m'essayais à des traduc* tions, quelquefois même à des compositions en vers. Je dînais presque chaque jour chez le commandant, où je passais d'habitude le reste de la journée. Le soir, le pérc Garasim y venait accompagné de sa femme Akoulina, qui était la plus forte commère des environs. Il va sans dire que chaque jour nous nous voyions, Chvabrine et moi. Cependant d'heure en heure sa conversation me
devenait moins agréable. Ses perpétuelles plaif^anleries sur la famille du commandant» et surtout 'ses remarques piquantes sur le compte de Marie Ivaaovna, me déplaisaient fort. Je n'avais pas d'autre société que celte famille dans la forteresse, mais je n'en désirais pas d'autre.
Malgré toutes les prophéties , les Bachkirs ne se révoltaient pas. Là tranquillité régnait autour de notie forteresse. Mais celte paix fut troublée subitement par une guerre intestnie.
J'ai déjà dit que je m'occupais un peu de littérature. Mes essais étaient passables pour l'époque, et Soumarokoff^ lui-même leur rendit justice bien des années plus tard. Un jour, il m'aiTiva d'écrire une petite chanson dont je fus satisfait. On sait que, sous le prétexte de demander des conseils, les auteurs cherchent volontiers un auditeur bénévole ; je copiai ma petite chanson , et la portai à Chvabrine, qui seul, dans la forteresse, pouvait apprécier une (Buvre poétique.
Après un comt préambule, je tirai de ma poche mon feuillet, et lui lus les vers suivants' :
« En exterminant les pensées d*ainour, je tâche d'oublier ma belle; hélas 1 en fuyant Mâcha, j'eàpèie recouvrer ma libel lé !
a Biais les yeux qui m'ont fait prisonnier sont toujours