‹ La fille du capitaineChapitre 11 sur 25 · Us sont écrits dans le style déjà suranné de répoque · texte numérisé non relu

Us sont écrits dans le style déjà suranné de répoque

devant moi. Ils ont troublé mon âme et détruit mon repos. « Toi, qui sais mes malheurs, Mâcha, en me voyant dans

cet état cruel, prends pitié de ton prisonnier. »

« Gomment trouves-tu cela? » dis-je à Ghvabrine,

attendant une louange comme un tribut qui m*était da.

Hais, à mon grand mécontentement, Chvabrine^ qui d'ordinaire montrait de la complaisance, me déclara net que ma chanson ne valait rièn.

« Pourquoi cela? lui demandai-je en m'ellorçant de cacher mon humeur.

— Parce que de pareils vers, me répondit-il, sont dignes de mon maître Trédîakofski*, et me rappellent beaucoup ses petits couplets érotiques. »

Il prit le feuillet de mes mains , et se mit à analyser Impitoyablement chaque vers, chaque mot, en me déchirant de la façon la plus maligne. Cela dépassa mes forces ; je lui arrachai le feuillet des mains, et lui déclarai que, de ma vie, je ne lui montrerais aucune de mes compositions. Chvabrine ne se moqua pas moins de cette menace.

« Voyons , me dit-il , si tu seras en état de tenir

ta parole; les poètes ont besoin d'un auditeur,

comme Ivan Kouzmitch d'un carafon d* eau-de-vie

avant dîner. Et qui est cette Mâcha à qui tu déclares ■

1. Poète ridicule, dont Catherine U 8*est moquée jusque dans son Règlement de Vermitagr.

46 LA FlLLfi DU GAmAlN£.

tes sentiments tendres et ta llainnie amoureuse ? Ne serait-ce i)as Marie Ivanovna?

— Ce n'est pas ton affaire , répondis-je en fronçant le sourcil, de, savoir quelle est cette Mâcha. Je ne veux ni de tes avis ni dè tes suppositions.

— Oh! oh! poëte vaniteux et amanl discret, continua Chvabrine en me piquant de plus en plus. Écoute un conseil d'ami ; si tu veux réussir, je t'engage à ne pas t'en tenu* aux chansons.

— Qu'est-ce que cela veut dire , monsieur? m*écriai-je. Expliquez-vous, s'il vous plaît.

— Avec plaish*, reprit-il. Cela veut dire que, si tu veux que Mâcha Mironoff vienne te trouver le soir, tu n'as qu'à lui faire cadeau d'une paii'e de boucles d-oreilles , au lieu de tes vers langoureux.»

Tout mon sang bouillonna. « Pourquoi as-tu une

telle opinion d'elle? Ipi demaudai-je eu retenant avec effort mon indignation.

— Parce que, répo^dit-ii avec. un sourir/e diabolique , parce que je connais p.ar ma propre expérience ses us et coutumes.

— Tu mçns, misérable, lui criai-je avec iureur, tu mens comme un efGronté. »

Chvabrine changea de visage. «« Cela ne. se passera pas ainsi, me dit-Q en me serrant la main fortement ; voiis me dpnnçrez satisfaction.

— Bien, quand tu voudras, » répondis-je avec

Joie ; car , dans ce moment , j'étais prêt à le déchirer.

Je coaras à Tinstant chez Ivan ignatiitch, que je trouvai une aiguille à la main. D'après Tordre de la femme du commandant, il enfllait des champi^ gnons qui devaient sécher pour riiiver.

« Ah! Piôtr Andréilch, nie dit-il en m'aperce- Tant 9 soyez le hienvenu. Pour quelle affaire Dieu vous a-t-il conduit ici? oserais-je vous demander. »

Je lui déclarai en peu de mots que je m'étais pris de querelle avec Alexei Ivanitch, et que je le priais, lui, Ivan Ignatiitch , d'être mon second. Ivan Igna- Ilitch m'écouta jusqu'au hout avec une grande attention, en écarquillant son œil unHjiie.

« Vous daignez dire , me dit-il , que vous roulez tuer Alexei Ivaiiitch, et que j'en suis témoin? c'est là ce que vous voulez dire? oserais-je vous demander.

— Précisément.

— Mais, mon Dieu! Pi6tr Andréïtch, quelle folie avez->vous en téte? Vous vous èles dit des injures

, avec Alexei Ivanitch; eh hienl la belle affaire! une injure ne se pend pas au cou. Il vous a dit des sot- . tîses, dites-lui des impertinences ; il vous donnera une tape, rendez-lui un soufflet; lui un secoué-, vous un troisième ; et puis allez chacun de votre côté. Dans la suite, nous vous ferons faire la paix. Tandis que maintenant.... Ëst-ce une bonne action do lucr son prochain ! oserais-je vous demander.

Encore si c'était vous qui dussiez le tuer ! que Dieu soil avec lui , car je ne Taime guère. Mais , si c'est lui qui vous perfore, vous aurez fait im beau coup. Qui est-ce qui payera les pots cassés? oserais-je vous demander. »

Les raisonnejueiits du prudent oflicier ne iiTébranlèrent pas. Je restai ferme dans ma résolution. « Comme vous voudrez, 4it Ivan Ignatiitch, faites ce qui vous plaira ; mais à quoi bon en serais -je témoin ? Des gens se battent ; qu'y a-t-il là d'extraordinaire? oscrais-je vous deiiiaiidcr. Grâce à Dieu, j*ai approché de près les Suédois et les Turcs , et ^ j'en ai vu de toutes les couleurs. »

Je tâchai de lui expliquer le mieux quMl me ftit possible quel était le devoir d'un second. Mais Ivan Ignatiitch était hors d'état de me comprendre. « Faites à votre guise , dit-il. Si j'avais à me mêler de celte alfaire , ce serait pour aller annoncer à Ivan Kouzmitch, selon les règles du service, qu*il se trame dans la forteresse une action criminelle et contraire aux intérêts de la couronne « et faire observer au commandant combien il serait désirable qu'il avis&t aux moyens de prendre les mesures nécessaires.... »

J'eus peur, et suppliai Ivaa Ignatiitch de ne rien dire au commandant. Je parvins à grand'peine à le calmer. Cependant il me donna sa parole de se taire, et je le laissai en repos.

LA FILLË DU CAPITAIl)fi«

Comme d'habitude, je passai la soirée chez le

commandant. Je m'efforçais de paraître calme et gai, pour n*éveiller aucun soupçon et éviter les^ questions importunes. Mais j'avoue que je n'avais pas le sang-froid dont se vantent les personnes qui se sont trouvées dans la même positipn. Toute celte soirée, je me sentis disposé à la tendresse, à la sensibilité. Harie Ivanovna me plaisait plus qu'à l'ordinaire. L'idée que je la voyais peut-être pour la dernière fois lui donnait à mes yeux une grâce touchante. Ciivabrine entra. Je le pris à part, et l'informai de mon entrelien avec Ivan Ignaliilch.

« Pourquoi des seconds! me dit-il sèchement.

Nous nous passerons d'eux. »

Nous convînmes de nous battre derrière les tas de loin, le lendemain malin, à six heures. A nous voir causer ainsi amicalement, [van Ignatiitch, plein de joie , manqua nous trahir.

** 11 y a longtemps que vous auriez dû faire comme cela, me dit-il d'un air satisfait : mauvais e paix vaut mieux que bonne querelle.

— Quoi? quoi , Ivan Ignatiitch? dit la femme du capitaine, qui laisait une patience dans un coin ; je n'ai pas bien entendu. ^

Ivan Ignatiitch , qui , voyant sm* mon visage des signes de mauvaise luiineur, se rappela sa promesse , devint tout confus, et ne sut que répondre. Clivabrine le tira d'embarras.

50 LA FILLË DU CAPlTAiiN£.

H Ivan Ignaliitch, dit-il, approuve la paix que nous avons faite.

— El avec qui » mon petit père , t'es-tu querellé?

— Mais avec Piôtr A-adréïtch , et jusqu*aux gros mots,

— Pourquoi cela ?

— Pour uue véritable . misère , pour une chansonnette .

Beau sujet de querelle» une chansonnette!

Coiniiienl c'est-il arrivé?

— Voici comment. Piôti* Ândréitch a composé récemment une cliaiisou , et il s est mis à me lu chanter ce matin. Alors, moi, j*ai entonné la mienne :

Fille du capitaine,

Ne va pas le promener â minuit.

Comme nous ne chantions pas dans le même ton,

Piôlr Andréilch s'est Mché. Mais ensuite il a réflécjii que chacun est libre de chanter ce qu'il veut» et tout est dit. »

LMnsolence de Chvabrine me mit en fureur ; mais nul autre que moi ne comprit ses grossières allusions. Tersonne au moins ne les releva. Des poésies , la conversation passa aux poètes en gé-néral , et le commandant (it robservation qu'ils étaient tous des débauchés et des ivrognes finis ; il

me conseilla amicaleuient de renoncer à la poésie, coiiuiie cliose conliau e au service et ne menant à rien de bon.

La présence de Chvabrine m'était insupportable. Je me hAtai de dire adieu au commandant et à sa famille. Kn rentrant à la maison , j'examinai mon épée, jVn essayai la pointe, et nie couchai après avoir donné Tordre à Savéliitch de m*éveiller .le ■ leiitleinairi à six heures.

Le lendemain , à l'beure indiquée , je me trouvais derrière les nieules de foin, attendant mon adversaire, il ne tarda pas à {larattre. « On peut nous surprendre, me dit-il; il faut se bâter. » Nous mîmes l)as nos unifoi mes , et , restés en gilets , nous tirâmes nos épées du fourreau. En ce moment, Ivan Ignatiilch , suivi de cinq invalides, sortit de derrière un tas de foin 11 nous inlimà Tordre de nous rendi e ciiez le commandant. Nous obéîmes de mauvaise humeur. Les soldats nous entourèrent, et nous suivîmes Ivan Ignatiilcb, qui nous conduisait en triomphe , marchant au pas militaire avej une majestueuse gravité.

Nous entrâmes dans la maison du commandant. Ivan Ignatiitch ouvrit les portes à deux battants , et s'écria avec emphase ; « Us sont pris I »

Vassilissa légorovna accourut à notre rencontre : «« Qu'est-ce que cela veut dire? comploter un assassinat dans notre forteresse! Ivan Kouzmitch, mets-

les sur-le-champ aux arrêts. Piûtr Andréitch, Alexei Ivanitch, donnez vos épées, donnez, donnez.... Palachka, emporte les épées dans le grenier.... Piôlr Andréitcli, je n'attendais pas cela de toi; comment n*as-tu pas honte? Alexdl Ivanitch, c'est autre chose ; il a été transféré de la garde pour avoir fait périr une âme. Il ne croit pas en Noire-Seigneur. Mais toi, tu veux en faire autant ? »

Ivan Kouzmitch approuvait tout ce que disait sa femme, ne cessant de répéter : « Vois-tu bien ! Vassilissa légorovna dit la vérité; les duels sont formellement défendus par le code militaire. »

Cependant Palachka nous avail pris nos épées et les avait emportées au grenier. Je ne pus m'empè^ cher de rire ; Chvabrine conserva toute sa gravité.

« Malgré tout le respect que j'ai pour vous, dit-il avec sang-froid à la femme du commandant, je ne puis me dispenser de vous faire observer que vous vous donnez une peine inutile en nous soumettant à votre tribunal. Abandonnez ce soin à Ivan Kouzmitch : c'est son afiGûre.

—Comment, comment, mon petit père! répliqua la femlkie du commandant. Ëst-ce que le mari et la femme ne sont pas la même chair et le mémo esprit? Ivan Kouzmitch, qu*est-ce que tu baguenaudes / Fourre-les à Tinstant dans diiTérents coins , au pain et à Peau, pour que cette bête d'idée leur

sorte de la lête. El que le père Garasim les mette à la pénitence , pour qu'ils demandent pardon à

Dieu et aux houunes. »

Ivan Kouzmitch ne savait que faire. Marie Iva-

novna était extrêuiement pâle. Peu à peu la tempête se calma. La femme du cajutaine devint plus accommodante. Elle nous ordonna de nous embrasser Tun Tautre. Palachka nous rapporta nos épées. Mous sortîmes, ayant Ml la paix en apparence. Ivan Ignaliilcli nous reconduisit. ^

« Conmient n'avez-vous pas eu bonté , lui dis^e avec colère, de nous dénoncer au commandant, après m'avoir donné votre parole de n'en rien faire ?

— Comme Dieu est saint , répondit-il , je n^ai . rien dit à Ivan Kouzmitch ; c'est Vassilissa légorovna

qui m'a tout soutiré. C'est elle qui a pris toutes les ' mesures nécessaires à Tinsu du commandant. Du reste , Dieu merci » que ce soit Uni comme cela I »

Après cette réponse, il retourna chez lui, et je restai seul avec Ghvabrine. « Notre allaire ne peut pas se terminer ainsi, lui dis-je.

— Certainement , répondit Chvabrine ; vous* me payerez avec du sang votre iiiiperliiience. Mais on va sans doute nous observer ; il faut feindre pen* dant quelques jours. Â revoir. •

Et nous nous séparâmes comme s'il ne se fût rien passé.

De retour chez le commandant, je m'assis, selon mon habitude , près de Marie Ivanovna ; son père n'était pas à la maison ; sa mère s'occupait du ménage. Nous parlions à demi-voix. Marie Ivanovna me reprochait tendrement l'inquiétude que lui avait causée ma querelle avec Ghvabrine.

«Le cœur me manqua, me dit-elle, quand on vint nous dire que vous alliez vous battre à Tépée. Comme les hommes sont étranges ! pour une parole qu'ils oublieraient la semaine ensuite, ils sont prêts à s'entr'égorger et à sacrifier, non-seuleplient leur vie, mais encore l'honneur et le bonheur de ceux qui.... Mais je suis sûre que ce n'est pas vous qui avez commencé la querelle : c'est Alexis Ivanitch qui a été Ta^^resscur.

— Oui vous le feit croire, Marie Ivanovna?.

. — Mais parce que.... paice qu'il est si moqueur! Je n'aime pas Alexis Ivanitch ; il m'est même désagréable. Et cependant je n'aurais pas voulu ne pas lui plaire , cela m'aurait fort inquiétée.

— £t que croyez-vous, Marie Ivanovna ? lui plaisez-vous , ou non ? »

Marie Ivanovna se troubla et rougit :

» Il me semble, dit-elle enlin, il me semble que je lui plais.

— Pourquoi cela ?

— Parce qu'il m'a fait des propositions de mariage.

— Il VOUS a fait des pro|)ositioiis de mariage?

Quand cela ?

— L'an passé, deux mois avant votre aiiivée.

Et vous n*avez pas consenti î >

— Connue vous voyez. Alexet ivanilcli est cei tainemeni un homme d'esprit et de bonne famille; il a de la fortune; mais, à la seule idée qu il faudrait, sous la couronne , Teuibrasser devant tous les assistants.... Non, non, pour rien au monde. »

Les paroles de Marie Ivanovna m'ouvrirent les yeux et m'expliquèrent beaucoup de choses. Je compris la persistance que mettait Cbvabrine à la poursuivre. 11 avait probablement remarqué notre inclination umtuelie, ets'ellurgait de nous détourner l'un de l'autre. Les paroles qui avaient provoqué notre querelle me semblèrent d'autant plus infâmes, quand, au Heu d'une grossière et indéceute plaisanterie , j'y vis une calomnie calculée. L'envie de punir le menteur effronté devint encore plus forte en moi, et j'attendais avec impatience le moment favorable.

Je n'attendis pas longtemps. Le lendeniain, comme j'étais occupé à composer ime élégie, et que je mordais ma plume dans l'attente d'une rime , Cbvabrine frappa sous ma fenêtre. Je posai la plume, je pris mon épée, et sortis de la maison.

« PGur(|uoi rcinetli'c plus longtemps? me dit Cbvabrine; on ne nous observe plus. Allons au

h6 LA FILLE DU CAPITAINE.

bord de la rivière; là personne ne nws empé* chera. »

Nous partîmes en silence, el, après avoir descendu un senlier escaipé, nous nou$ arrêtâmes sur le bord de Teau, et nos épécs se croisèrent»

Chvabrine était plus adroit que moi dans les ar« mes; mais jetais plus fort et plus hardi; et M. Beaupré^ qui avait été, éntre autres choses^ soldat, m'avait donné quelques leçons d'escrime dont je profitai. Chvabrine ne s'attendait nullement à trouver en moi un adversaire aussi dangereux» Pendant longtemps, nous ne pûmes nous faire aucun mal l'un à l'autre ; mais enfin , remarquant que Chvabrine faiblissait, Je Tattaquai vivement, et le fis presque entrer à reculons dans la rivière» Tout à coup, j'eutendis mon nom prononcé à haute voix ; je tournai rapidement la tête , et j'aperçus- Savéliitch qui courait à moi le long du sentier.... Dans C4iJtnonient, je sentis une forte piqûre dans la poitrine, .sotis Tépaule droite, et je tombai sans> connaissance.

Vamour.

Quand je revins à moi, je. restai quelque temps.

sans comprendre ni ce qui m'était arrivé, ni où je

me trouvais. J'étais couché sur un Ut dans une chambre inconnue, et sentais une grande faiblesse. Savéliitch se tenait devant moi, une lumière à la main. Qudqu'un déroulait avec précaution les bandages qui entouraient mon épaule et ma poitrine. Peu à peu mes idées s'édaircirent. le me rappelai mon duel , et devinai sans peine que j'étais blessé. En cet instant, la porte gémit faiblement sur ses gonds:

« Eh bien, comment va-t-il? murmura une voix qui me fit tressaillir.

— Toûjours dans le même état, répondit Savéliitch avec un soupir; toujours sans connaissance. Voilà déjà plus de quatre jours. »

le voulus me retourner, mais je n'en eus pas la force.

« Où suisrje? Qui est ici? » dis-je avec effort. Marie Ivanovna s'approcha de mon lit , et se penclia doucement sur moi.

« Gomment vous sentezrvous? me dit-elle.

— Bien, grâce à Dieu, répondis-je d'une voix faible. C'est vous, Marie. Ivanovna ; dites-moi.... »

Je ne pus achever. Savéliitch. poussa un cri, la joie se peignit sur son visage. ,

« 11 revient à lui , il revient à lui , répétait-il ; grâces te soient rendues. Seigneur! Mon père Piôtr AndréUch, m'as-tu fait assez peur! quatre jours! c'est facile à dire.... »•

Marie Ivanovna rinterrompit.

« Ne lui parle pas trop, Savéliitcli. dit-elle; il est encore bien faible. »

Elle sojlit et ferma la porte avec précaution. Je me sentais agilé de pensées confuses, délais donc dans la maison du commandant, puisque Marie Ivanovna pouvait entrer dans ma chambre ! Je voulus interroger Savéliitch; mais le vieillard hocha la tèle et se boucha les oreilles. Je fermai les yeux avec mécontentement, et m'endonnis bientôt.

En m'éveillanl, j'appelai Savéliilch; mais au lieu de lui, je vis devant moi Marie Ivanovna. Elle me salua de sa douce voix. Je ne puis exprimer la sensation délicieuse qui me pénétra dans ce moment. Je saisis sa uiain et la serrai avec transport en Tarrosant de mes larmes. Marie ne la retirait pas..., et tout à coup je sentis sur ma joue Timpression humide et brûlante de ses lèvres. Un feu rapide parcourut tout mon être.

Chère bonne Marie Ivanovna, lui dis-je, soyez ma femme , consentez à mon bonheur. »

Elle reprit sa raison :

« Au nom du ciel, calmez-vous, me dît-elle en ôtant sa main, vous êtes encore en danger; votre blessure peut se rouvrir; ayez soin de vous... ne (ùt-ce que pour moi. » '

.Après ces niols, elle sortit en me laissant au com-

ble du bonheur. Je me sentais revenir à la vie. « Ëlle sera à moil elle m'aime l * Cette idée rem-

plissait tout mon être.

Dès cet instant, je me sentis mieux d*heuré en lieure. C'était le barbier du régiment qui nie pansait, car il n'y avait pas d*aatre médecin dans la forteresse; et» grâce à Dieu, il ne faisait pas le docteur. Ma jeunesse et la nature hâtèrent ma guérison. Toute la famille du commandant m'entourait de soins. iMarie Ivanovna ne nie quittait presque jamais. Il va sans dire que je saisis la première occasion favorable pour continuer ma déclaration interrompue, et, cette fois, Marie m*écouta avec plus de patience. Elle me tit naïvement Taveu de son affection , et ajouta que ses parents sei aient sans doute heureux de son bonheur. « Mais pensez-y bien, me disait-elle; n'y aura-t-il pas d'obstacles de la part des vôtres? »

Ce mot me lit rétléchir. Je ne doutais pas de la tendresse de ma mère ; mais , connaissant lé caractère et la façon de penser de mon père , je pressentais que mon amoui ne le luuclierait pas extrêmement, et qu'il le traiterait de folie de jeunesse. Je Tavouai franchement à Marie Ivanovna; mais néanmoins je résolus d'écrire à mon père aussi éloquemnient que possible pour lui deujander sa bénédiction. Je montrai ma lettre à Marie Ivanovna, qui la trouva si convaincante et si touchante qu'elle

ne doata plus da succès, et s'abandonna aux sentiments de son cœur avec toute la coniiance de la jeunesse et de rameur.

Je iis la paix avec Ghvabrine dans les premiers jours de ma convalescence. Ivan Kouzmitch me dit en me reprochant mon duel : « Vois-tu bien ! Piôtr Andréïtch, je devrais à la rigueur te mettre aux arrêts; mais te voilà déjà puni sans cela. Pour Âlexel Ivanitch , il est enfermé par mon ordre , et sous bonne garde , dans le magasin à blé , et son épée est sous clef chez Yassilissa légorovna. U aura le temps de réfléchir à son aise et de se repentir. » • J'étais trop content pour garder dans mon cœur le moindre sentiment de rancune. Je me mis à prier pour Oivabrine, et le bon commandant, avec la permission de sa femme , consentit à lui rendre la liberté. Chvabrine vînt me voir. Il témoigna un profond regret de tout ce qui était arrivé, avoua que toute la faute était à lui, et me pria d'oublier le passé. Éiant de ma nature peu rancuneux, je lui pardonnai de bon cœur et notre querelle et ma blessure. Je voyais dans sa calomnie rirritation de la vanité blessée et de Tamour dédaigné ; je pardonnai donc généreusement à mon rival malheureux.

Je fus bientôt guéri complètement, et pus retourner à mon logis. J'attendais avec impatience la réponse à nia lettre, n*osant pas espérer, mais tâchant

Lk VILLE DU CAPlTAINfi. M

d'étouffer en moi de tristes pressentiments. Je ne m'étais pas encore expliqué avec Vassilissa légorovna et son marh Mais ma recherche pouvait pas les étonner ; ni moi ni Marie ne cachions nos sentiments devant eux , et nous étions assurés d'avance de leur consentement.

Enfin, un beau jour, Savéliilch entra chez moi, U!ie lettre à la main. Je la pris en treml)lant« L'adresse était écrite de la main de mon père. Cette vue me prépara à quelque chose de grave, car, d'habitude, c'était ma mère qui m'écrivait, et lui ne faisait quXjouter quelques lignes à la fln. Longtemps je ne pus me décider à rompre le cachet; je relisais la suscription solennelle : « A mon lils Piôtr Andréltch Grineff, gouvernement d*Orenbourg, forteresse de Bélogorsk. » Je tâchais de découvrir, à récriture de mon père , dans quelle disposition d*esprit il avait écrit la lettre. Enlin je me décidai à la décacheter, et dès les premières lignes je vis que toute Tailaire était au diable. Voici le contenu de celte lettre :

« Mon fils Piôtr! Nous avons reçu le 15 de ce . mois la lettre dans laquelle tu nous demandes notre bénédiction paternelle et notre consentement à ton mariage avec Marie Ivanovna, fille Miroiiof*. Et non-seulement je n'ai pas l'intention de te donner

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