Jean, fils d'Ignace
grognement amical. Et voilà dans quelle eontrée • j'étais condamné à passer ma jeunesse L.. Une tristesse amcre me saisit ; je quittai la fenôtrc et me couchai sans souper, malgré les exhortations de Savéliitch, qui ne cessait de répéter avec angoisse: « 0 Seigneur Dieu ! il ne daigne rien* manger. Que dirait ma maitresse si l'enfant allait tomber ma* lade ? ■
Le lendemain, à peine avais -je commencé de
m'habiller, que la poi te de nia chambre s'ouvrit. Il entra un jeune officier , de petite taille ^ de traits peu réguliers, niais dont la iigure basanée avait une vivacité remarquable. « Pardonnez-moi, me dit-il en français , si je viens ainsi sans cérémonie faire voire connaissance. J'ai appris liier votre arrivée , et le désir de voir entin une ligure humaine s'est tellement emparé de moi que je n'ai pu y résister plus longtemps. Vous comprendrez cela quand vous aurez vécu ici quelque temps. » Je devinai sans peine que c'était l'officier renvoyé de la garde pour l'alTaire du duel. Nous fîmes connaissance. Chvabrine avait beau( oup (res|)i iL Sa conversation était animée, intéressante. 11 me dépeignit avec beaucoup de verve et de gaieté la famille du commandant, sa société, et en général toute la contrée où le sort m'avait jeté. Je riais de bon cœur , lorsque ce même invalide, que j'avais vu rapiécer son umforme dans l'anticbambre du capitaine , en-
tra et m'invita à diner de la part de VassiUissa légo* rovna, Chvabrine déclara qu'il nraccompagnait.
En nous approchant de la maison du comman-^ dant, nous vîmes sur la place une vingtaine de petits Tieux invalides , avec de longues queues et des chapeaux à trois cornes. Us étaient rangés en ligne de bataille. Devant eux se tenait le comuiaiidant , vieillard encore vert et de haute taille , en robe de chanibre et en bonnet de coton. Dès qu'il nous aperçut 9 il s'approcha de nous, me dit quelques mots affables, et se remit à commander Texereice. Nous allions nous arrêter pour voir les manœuvres; mais il nous pria d'aller sur-le-champ chez Vassilissa légorovna, promettant qu'il nous rejoindrait aussitôt. « Ici, nous dit-il, vous n*avez vraiment rien à voir. »
' Vassilissa légorovna nous reçut avec simplicité et bonhomie, et me traita comme si elle m'eût dès longtemps connu. L'invalide et Palachka menaient la nappe. « Qu'est-ce qu'a donc aujourd'hui mon Ivan Kouzmitch à insti'uire si longtemps ses troupes? dit la femme du commandant. Palachka , va le chercher pour diner. Mais où est donc Mâcha * ? »
A peine avait-elle prononcé ce nom, qu'entra dans la chambre une jeune Me de seize ans , au visage rond, vermeil, ayant les cheveux lissés en bau-
. I . Diminutif de Maria.
deau et retenus derrière ses oreilles que rougissaient la pudeur et Teuibarras. Elle ne me plut pas extrêinciîient au premier coup d'œil ; je la regardai avec prévention. Cbvabfinec m'avait dépeint Marie, la fille du capitaine, sous les Iraits d^une sotte. Marie Ivanovna alla s'asseoir dans un coin et se mit à coudre. Cependant on avait . apporté le ehiehi K Vassilissà légorovna, ne voyant pas revenir son mari, envoya pour la seconde fois Balacbka rappeler.
<t Dis au maître que les visites attendent; le çMcM se refroidit. Grâce à Dieu , l'exercice ne s!en ira pas, il aura tout le temps de s'égosiU^r k son aise. » . Le capitaine apparut bientôt, aççompagné du petit vieillard bor^e.
« ûu'est*ce que cela , mon petit père / lui dit sa femme. La table est servie depuis loiigteiups, et Ton ne peut pas te faire venir.
— Vois-tu bien, Vassilissa légorovna, répondit Ivan Kouzmitch, j*étais occupé de mon service, j'instruisais mes petits soldats.
— Va, va, reprit-elle, ce n'est qu'une vanterie. Le service ne leur va.pas, et toi tu n'y comprends rien. Tu aurais dû rester à la maison, à prier le bon Dieu; ça t'irait bien mieux. Iles chers convives, à table, je vous prie. »
i. Soupe russe faite de viande et de légumes.
Nous prîmes place pour dîner. Vassilissa légorovna ne se taisait pas un nïoment, et m'accablait de questions; qui étaient mes parents, s'ils étaient en vie, où ils demeuraient', quelle était leur fortune / Quand elle sut que mon père avait trois cents paysans :
« Voyez-vous 1 s*écria-l-elle , y a-t-il des gens riches dans ce monde I Et nous, mon petit père, en fiiit àiâmes > , nous n*avons que la servante Palachka. Eh bien ! grâce à Dieu , nous vivons pelil à petit. Nous n'avons qu'un souci, c'est Mâcha, une ûile qu'il £aut marier. Et quelle dot a-t-elle ? Un peigne et quatre sous vaillant pour se baigner deux fois par an. Pourvu qu'elle trouve quelque brave homme ! sinon, la voilà éternellement fille. »
Je jetai un coup d'œil sur Marie Ivanovna; elle était devenue toute rouge , et des larmes roulèrent jusque sur son assiette. J'eus pitié d'elle, et je m'empressai de changer la conversation.
« J'ai ouï dire , m'écriai-je avec assez d'à-propos, que les Bachkirs ont l'intention d'attaquer votre forteresse.
-«Qui t'a dit cela, mon petit père? reprit htm Kouzmitcb.
— Je l'ai entendu dire à Orenbourg, répondis^je«
— Folies que tout cela, dit le commandant ; nous