I . Formule de consentement
ai rien écrit de la blessure de Piôtr Ândréilcli » pour ne pas vous effrayer sans raison ; et voilà que nous entendons que notre maîtresse^ notre mère, Avdotia Vassiliévna , est malade de peur ; el je m'en . Tais prier Dieu pour sa santé. Et Piôtr Andréïtch a été blessé dans la poitrine » sous Tépaule droite , sous une côte, à la piofondeur d'un verchok et demi \ et il a été couché dans la maison du commandant, où nous Tavons apporté du rivage; et c'est, le barbier d'ici, Stépan ParamonofT, qui Ta traité ; et maintenant Piôtr Andréitch, grâce à Dieu, se porte bien; et il n'y a rien que du bien à dire de lui : ses chefs, à ce qu'on dit, sont contents de lui , et Vassilissa légorovna le traite connne son propre fils; et qu'une pareille occasion lui soit arri^ vée , il ne laul pas lui en faire de reproches ; le cheval a quatre jambes et il bronche. Et vous daignez écrire que vous m'enverrez garder les co* chons ; que ce soit votre volonté de seigneur. Et maintenant je vous salue jusqu'à terre.
« Votre lidèle esclave, Arkhip Savklieff. »'
Je ne pus m*empècher de sourire plusieurs fois pendant la lecture de la lettre du J)on vieillard. Je ne me sentais pas en état d'écrire à mon père , et , pour calmer ma mère , la lettre de Savéliiteli me semblait suffisante.
I > Environ trois pouces.
De ce jour uia siluation changea; Marie IvaDovna ne me parlait presque plus et lâchait même de m'éviter. La .maison du commandant me devint msupportable ; je mUiahitjiai peu à peu à rester seul chez moi. Dans le commencement, Vassilissa légorovna me ht des reproches ; mais en voyant ma persistance , elle me laissa en repos. Je ne voyais Ivan Kouzmitch que lorsque le service Texigeait. Je n'avais que de très-rares entrevues avec Clivabrine, qui m'était devenu d'autant plus antipathique que je croyais découvrir en lui une inimitié secrète, ce qui me confirmait davantage dans mes soupçons. La vie me devint à charge. Je m'abandonnai à une noire mélancolie, qu alimeiilaient encore la soUtude et l'inaction. Mon amour s'enflammait dans le silence et me tourmentait de plus en plus. Je perdis toute espèce de goût pour la lecture et les lettres. Je me laissais complètement abattre et je craignais , ou de devenir fou , ou de me jeter dans la débauche, lorsque des événements soudains, qui eurent une grande influence sur ma vie, vinrent donner à mon ftme un ébranlement pro«fond et salutaire.
Pougatcheff.
Avant d*entatner le récit des événements étranges
dont je liis le témoin, je dois dire quelques mots sur la situation où se trouvait le gouvernement d*Orcnbourg vers la lin de Tannée i773. Cette riche et vaste province était habitée par une foule de peuplades à demi sauvages* qui venaient récemment de lecoiinaîtrc la souveraineté des czars russes. Leurs révoltes continuelles, leur impatience de toute loi et de la vie civilisée, leur iuconslauce et leur cruauté demandaient, de ia part du gouvernement, une surv:eillance constante uour les réduire à Tobéissance. On avait élevé des forteresses dans les lieux favorables, et, dans la plupart, on avait étfibli à dcinc uie fixe des Cosutiues, anciens possesseurs des rives du laik. Mais ces Cosaques eux-mêmes, qui auraient dû garantir le cakne et la sécurité de ces contrées, étaient devenus depuis quelque temps des sujets inquiets et dangereux pour le gouvernement Impérial. En 1772 , une émeute suivint dans leur principale bourgade. Cette émeute fut causée par les mesures sévères qu'avait prises le général Traubenberg pour rame-
lier rarmée à l'ol)éissance. Elles n'eurent d'autre résultat que le meurtre barbare de Traubenberg , Télévation de nouveaux chefs, et finalement la répression de l'émeute à force de mitraille et de cruels châtiments.
Cela s'était passé peu de temps avant mon arri« vée dans la forteresse de Bélogorsk. Alors tout était ou paraissait tranquille. Mais Tautorité avait trop facilement prêté foi au feint repentir des révoltés, qui couvaient leur liaine en silence, et n'attendaient qu'une occasion propice pour l'ecommen-
cer la lutte.
Je reviens à mon récit.
Un soir (c'était au commencement d'octobre 1773) , j'étais seul à la maison , à écouter le sifflement du vent d'automne et à regarder les nuages qui glissaient rapidement devant la lune. On vint m'appe- 1er de la part du conmiandant , chez lequel je me rendis à l'instant même. J'y trouvai Chvabrine, Ivan Ignatiitch, et Ymriadhik des Cosaques. Il n*y avait dans la chambre ni la femme, ni la fille du commandant. Celui-ci me dit bonjour d*un air préoccupé. Il ferma la porte, fit asseoir tout le monde, hors Youriadnik , qui se tenait debout, tira un papier de sa poche et nous dit :
« Messieurs les ofliciers , une nouvelle importante! écoutez ce qu'écrit le général. »
Il mit ses lunettes et lut ce qui suit :
« Â monsieur le commandant de la lorteresse
de Bélogorsk, capitaine Mironoff (secret)* « Je Y0U8 informe par la présente que le fuyard et schismatique Cosaque du Don léméliane Pougatcheif , après s*être rendu coupable de' Fjmpardonnable insolence d'usurper le nom du défunt tîinpereur Pierre III, a réuni une troupe de brigands, suscité des troubles dans les villages du laïk , et pris et même détruit plusieurs forteresses , en commettant partout des brigandages et des astsassinats. En conséquence , dés la réception de la présente, vous aurez, monsieur le capitaine; à aviser aux mesures qu'il £aut prendre pour repous- •«er le susdit scélérat et usurpateur, et, sll est possible, pour Texterunner entièrement dans le cas où il tournerait ses armes contre la forteresse
confiée à vos soins. »
« Prendre les mesures nécessaires, dit le commandant, en ôtant ses lunettes et en pliant le papier ; vois^tu bien ! c'est facile à dire. Le scélérat «emble fort , et nous n'avons que cent trente hommes, même en ajoutant les Cosaques sur lesquels il n'y a pas trop à compter, soit dit sans tefaire'tiA reproche, Maximitch. >» Uouriadnik sourit, u Cependant prenons notre parti , messieurs les officiers ; ftoyez ponctuels ; placez des sentinelles , établissez •des rondes de nuit ; dans le cas d'une attaque , fermez les portes et faites sortir les soldais. Toi, Maxi-
72 LA Fii.L£ DU CAPITAINE.
mitch» veille bien sur tes Cosaques. Il laut aussi examiner le canon et le bien nettoyer, et surtout garder le secret; que personne dans la forteresse ne sache rien avant le temps. »
Après avoir ainsi distribué ses ordres, Ivan Kouz* n^itch nous congédia. Je sortis avec Clivabrine, tout en devisant sur ce que nous venions d*en* tendre.
«Qu'en crois-tu? cominent finira tout cela? lui demandai-je.
— Dieu le sait, répondit-il, nous verrons ; jusqu à présent je ne vois rien de grave. Si cependant.... » Alors il se mit à rêver en sifflant avec disti^action un air français.
Malgré toutes nos précautions , ia nouvelle, de l'apparition de Pougatcheff se répandit dans la forteresse. Quel que fût le respect d'Ivan Kouzmitch pour son épouse , il ne lui aurait révélé pour rien au monde un secret conûé comme affaire de service. Après avoir reçu la lettre du général, il s'était assez adroitement débarrassé de Vassilissa légorovna , en lui disant que le père Garasim avait reçu d'Orenbourg des nouvelles extraordiuaires ([u'il gardait dans le mystère le plus profond. Vassilissa légorovna prit à l'instant même le désir d'aller rendre visite à la femme du pope, et, diaprés le conseil d'Ivan Kouzmitch, elle emmena Macba, de peur qu'elle ne la laissât s'ennuyer toute seule.
Resté maître du terrain, Ivan Kouzmitch nous
envoya chercher sur-le-chanip , et prit soin d'enfermer Palachka dans la cuisine, pour qu'elle ne pût nous épier.
Vassilissa légorovna revint à la maison sans avoir rien pu tirer de la femme du pope ; elle apprit en rentrant que , pendant sou absence , un conseil de guerre s'était assemblé chez Ivan Kouzmitch , et que Palachka avait été enfermée sous. clef. Elle se douta que son mari l'avait trompée, et se mit à Faceahier de questions. Mais Ivan Kouzmitch était préparé à cette attaque ; il ne se troul)la pas le moins du monde, et répondit bravement à sa curieuse moitié :
«Voisr-tu bien, ma petite mère, les femmes du pays se sont mis en tète d'allumer du feu avec de la paille : et comme cela peut être cause d'un maU heur, J'ai rassemblé mes ofiiciers et je leur ai donné l'ordre de veiller à ce que les femmes ne fassent pas de feu avec de la paille , mais bien avec des fagots et des broussailles. . . '
— Et qu*avais-tu besoin d'enfermer Palachka? lui demanda sa femme ; pourquoi la pauvre fille estelle restée dans la cuisine jusqu'à notre retour? »
Ivan Kouzmitch ne s'était pas préparé à une semblable question ; il balbutia quelques mots incohérents. Vassilissa légorovua s'aperçut aussitôt de la perfidie de sou mari; mais sûre qu'elle n'obtien-
74 LA FILLE DU GAPiTAINB.
droit rien de lui pour le moment, elle cessa ses questions et parla des concombres salés qu'Akoulina Pamphilovna savait préparer d'une façon supé^ rieure. De toute la nuit, Vassilissa légorovna ne put fermer l'œil, n'imaginant pas. ce que son mari avait en tête qu'elle ne pût savoir.
Le lendemain, au retour de la messe, elle aperçut Ivan Ignatiich occupé àùter du canon des guenilles, (le petites pierres,, des morceaux de bois, des osselets et toutes sortes d'ordures que les petits garçons y avaient fourrés. « Que peuvent signifier ces préparatifs guerriers ? pensa la femme du /commandant. Est-ce qu'on craindrait une attaque de la part des Kirghises? mais serait-il possible qu'Iyan Kouzmitch me cachât une pareille misère ? » Elle appela Ivan Ignaliicli a\ec la ferme résolution de savoir de lui le secret qui tourmentait sa curiosité de femme.
Vassilissa légorovna débuta par lui foire quelques, remarques sur des objets de ménage » comme un jupe qui commence un interrogatoire par des ques^ lions étrangères à l'affaire pour rassurer ei endormir la prudence de laccusé. Puis, après un silence de quelques instants , die poussa un profond soupir, et dit en hochant la tête :
« Oh ! mon Dieu, Seigneur! voyez quelle nou^ velle ! Qu'adviendra-t-il de tout cela ?
~ Eh ! ma petite mère, répondit Ivan Ignatiitch ,
le Sei^eur. est misérieordieiix ; nous avons assez de soldats, beaucoup de poudre ; j'ai nettoyé le canon. Pcut-ôtre ])ion repoiisscrons-nous ce Pougalcheff. Si Dieu ne nous abandonne, le loup ne mangera personne ici. » .
— Et quel homme est-ee que ce Pougatcbeff î » demanda la leunne du commandant.'. .
Ivan Ignatiich vit bien qa*il avait trop parlé, et se mordit la langue. Mais il était trop tard. Vassi* lissa légorovna le contraignit à lui tout raconter, après avoir engagé sa parole qu'elle ne dirait rien à personne.
Elle tint sa promesse, et, en effet, ne dit rien h personne, si ce n'est à la femme du pope, et cela par Vuniqùe raison que la vache de cette bonne dame , étant encore dans la steppe , pouvait être enlevée par les brigands.
Bientôt tout le monde parla de Pougatcheff. Les bruits qui couraient sur son compte étaient fort ^ divers. Lie commandant envoya Vûuriadnik avec mission de bien s'enquérir de tout dans les vil- . lages et les petits forts voisins. Vouriadnik revint après une absence de deux jours , et déclara qu'il avait vu dans la steppe, à soixante verstcs de la. forteresse, une grande quantité de feux, et qu'il avait oui dire aux Bachkirs qu'ime force innombrable s'avançait. Il né pouvait rien dire de plus précis, ayant craint de s'aventurer davantage.
On commença bientôt à remaï'quer une grande
agitation parmi ies Cosaques de la garnison. Dans toutes les rues, ils s'assemblaient par petits groupes, parlaient entre eux à voix basse , et se dispersaient dès qu'ils apercevaient un dragon ou tout autre soldat russe. On les fit espionner : loulal, Kalmouk baptisé, lit au commandant une révélation trèsgrave. Selon lui, Yauriadnik aurait fait de faux rapports; à son retour, le perfide Cosaque aurait dit à ses camarades qu*il s'était avancé jusque chez les révoltés, qu'il avait été présenté à leur chef , et que ce chef, lui ayant donné sa main à baiser, s'était longuement entretenu avec lui. Le commandant lit aussitôt metti^e ïouriadnik aux arrèls, et désigna loulal pour le remplacer. Ce changement fut accueilli par les Cosaques avec un mécontente^ ment visible. Ils murmuraient à haute voix, et Ivan Ignatiitch , l'exécuteur de Tordre du commandant, les entendit, de ses propres oreilles, dire assez clairement :
« Attends, attends, rat de garnison! »
Le commandant avait eu l'intention d'interroger ' son prisonnier le même jour; mais Yauriadnik s'était échappé, sans doute avec l'aide de ses complices.
Un nouvel événement vint accroître Tinquiétude du capitaine. On saisit un Bachkir, porteur de lettres séditieuses. A cette occasion, le commandant
prit le parti d'assembler derechef ses officiers, et
pour cela, il voulut encore éloigner sa femme sous un prétexte spécieux. Mais comme Ivan KouzmHch était le plus droit et le plus sincère des hommes, il rie trouva pas d'autre moyen que celui qu il avait déjà employé une première fois.
Vois-tu bien, Vassilissa légorovna, lui dit-il en toussant à plusieurs reprises, le père Garasim a» dit-on, reçu de la ville...*
— Taîs-toî, tais4oi, interrompit sa femme ; tu veux encore rassembler un conseil de guerre et parler sans moi d'icméliaiie Pougatcheff; mais tu ne me tromperas pas cette fois. »
Ivan Kouzmitch écarquilla les yeux ; « Eh bien ! ma petite mère, dit-il, si tu sais tout, reste; il n'y a rien à faire ; nous parlerons devant toi.
— Bien , bien , mon petit père , répondit-elle , ce n'est pas à toi de faire le lin. Envoie chercher les officiers, »
Nous nous assemblâmes de nouveau. Ivan Kouzmitch nous lut, devant sa femme, la proclamation de Pougatcheff, rédigée par quelque Cosaque à demi lettré. Le brigand nous déclarait son intention de mardier immédiatement sur notre forteresse, invitant les Cosaques et les soldats à se réunir à lui , et conseillait aux chefs de ne pas résister, les menaçant en ce cas du dernier supplice, proclamation était écrite en termes grossiers ,
mais énergiques , et devait produire une grande
impression sur les esprits des gens simples.
^ Quel coquin ! s'écria la femme du commandant. Voyez ce qu'il ose nous proposer ! de sortii* à sa rencontre et de déposer à ses pieds nos drapeaux ! Ah ! le lils de chien 1 il ne sait donc pas que nous sommes depuis quarante ans au service, et que. Dieu merci, nous en avons vu de toutes sortes! Est-il possible qu'il se soit trouvé des commandants assez lâches poiu* obéir à ce bandit?
— Ça ne devrait pas êti*e , répondit Ivan Couzmitch ; cependant on dit que le scélérat s*est déjà emparé de plusieurs forteresses.
— Il parait qu'il est fort, en effet, observa Chvabrine.
— Nous allons savoir à l'instant sa force réelle , reprit le commandant ; Vassilissa légorovna, donnemoi la clef du grenier. Ivan Ignatiitch , amène le Baclikir , et dis à loulal d'apporter des verges.
— Attends un peu, Ivan Kouzmitch, dit la com* mandante en se levant de son. siège; laisse-mot emmener Mâcha hors de là maison. Sans cela elle entendrait les cris, et ça lui ferait peur. Et moi, pour dire la vérité , je ne usuis pas très-curieuse de pareilles investigations. Au plaisir de. vous revoir.... »
La torture était alors tellement enracinée dans les habituâes de la justice, que l'ukase bienfait
sant^ qui eii avait prescrit l'abolition resta longtemps sans effet. On croyait que laveu de l'accusé était indispensable à la condamnation , idée non* seulement déraisonualile , mais contraire au plus simple bon sens en matière juridique ; car, si le déni de Taccusé ne s^accepte pas comme preuve de * son innocence , Taveu qu'on lui ai radie doit moins encore servir de preuve de sa culpabilité. Â présent même, il m'arrivc encore d'entendre de vieux juges regretter Vabolifion de cette coutume barbare. Mais, de uotre temps» persoime ne doutait de la nécessité de la torture , ni les juges , ni les accusés eux-mêmes. C*est pourquoi Tordre du coniinundant ii'éLonna et u'éniul aucun de nous. Ivan Ignatiitch s'en alla chercher le Bachkir, qui était tenu sous clef dans le grenier de la connnandante, et, peu dinstants après, on Tamena dans rantichambre. Le commandant ordonna qu'on l'introduisit en sa présence.
Le Bachkir franchit le .seuil avec peine, car il avait aux pieds des entraves en bois. 11 ola son haut bonnet et s'arrêta près de la porte. Je le regardai et tiessaillis involoutaixement. Jamais . je n'oublierai cet homme : il paraissait &gé de soixante et dix ans au moins, et n'avait ni nez ni oreilles. Sa téte était rasée; quelques rares poils