‹ La fille du capitaineChapitre 18 sur 25 · Pièce de cinq kopecks en cuivre · texte numérisé non relu

Pièce de cinq kopecks en cuivre

touré (l'une dizaine de chefs c osa([ues, en bonnets et en chemises de couleur, échauffés par le vin, a?ec des visages enilaounés el des yeux élincc lanls. Je ne voyais \)o\ni iiarmi eux les nouveaux aftidés» les traîtres Ghvabrine et ïouriadrUk.

«Ail, ah! c'est votre seigneurie, dit Pougutehelf en me voyant. Soyez le bienvenu. Honnair à vous et place au banquet ! *>

Les convives se serrèrent; je m'assis en^silence au bout de ia table. Mon voisin ^ jeune Cosaque élancé et de jolie figure, me versa une rasade d'eaude-vie, à laquelle je ne toudiat |ias. J'étais ooeufié à considérer curieusement la réunion. Pougatcheff était assis è la place d'honneur^ accoudé sur la table et appuyant sa barbe noire sur son large poing. Les traits de son visage, réguliers et agréal)Ies, n'avaient aucune expression farouche. 11 s'adressait souvent à un hoiinne d'une cinquantaine d'années, en l'appelant tantôt comte, tantôt Timoféitcb, tantôt mon oncle. Tous se traitaient comme des camarades, et ne montraiciil aucune déférence bien marquée pour leur chef. Us parlaient de l'assaipt du matin y du succès de la révolte et de leurs prochaines opérations. Chacun se vantait de ses prouesses , exposait ses opinions et contredisait librement Pougatcheff. Et c'est dans cet étrange conseil de gum*e qu'on prit la résolution de marcher sur Orenbourg, mouvement hardi el qui lut bien

près d'ôtre couronné de succès. Le dépari fut arrêté pour le lendemain.

Les convives burent encore chacun une rasade, se levèrent de table, et prirent congé de Pougalcheff. Je voulais les suivre; mais Pougatchelî me dit :

« Reste là, je veux te parler. *• .

Nous demeurâmes lôte à tête.

Pendant quelques instants continua un silencê mutuel. Pougatcliell me regardait iixement, eu clignant de temps en temps son œil gauche avec une expression indéfinissable de ruse et de moquerie» Enfin, il partit d'un long éclat de rire, cl avec i.ne gaieté si peu feinte, que moi-même, en le regardant, je me mis à rire sans savoir pourquoi.

• Eh bien ! votre seigneurie , me dit-il ; avoue-le» tu as eu peur quand mes garçons Conl jeté la corde au cou ? je crois que le ciel t'a paru de la grandeur d*une peau de mouton. Et tu te serais balancé sous la traverse sans ton domestique. J*ai reconnu à rinstant même le vieux hibou. Eh bien ! aurais-tu pensé, votre seigneurie, que Thoimue qui la conduit au gîte daiih la steppe était le grand czar luimême? 9

En disant ces mots, il prit un air grave et mystérieux. « Tu es bien coupable envers moi, reprit-il , mais je t'ai fait grice pour ta vertu , et pour m'avoir rendu service quand j*étais forcé de me cacher de

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lues ennemis. Mais tu verras bien autre chose, je te comblerai de bien autres laveurs quand j*aurai recouvré mon empire. Promeis-lu de me servir avec zèle? •

La question du bandit et son impudence me sem- Mèrent si risibles que je ne pus réprimer un sou* rire.

• Pourquoi ris-tu me demanda-t-il en fronçant le sourcil ; est-ce que tu ne crois pas que je sois ie grand czar? réponds-moi franctiement. »

Je me troublai. Reconnaître un vagabond pour empereur, je n*en étais |ias capable ; cela me semblait une impardonnable lâcheté. L'appeler imposteur en face , c'était me dévouer à la mort ; et le sai:rifice auquel j'étais prêt sous le gibet, en face de tout le peuple et dans la première dialeur de mon indignation, me paraissait une fanfaronnade inutile. Je ne savais que dire. Pougateheff attendait ma réponse dans un silence farouche. Enfin (et je me . rappelle encore ce moment avec la satisfaction de . moi-mùme) le sentiment du devoir triompha en moi de la faiblesse humaine, le répondis h Pougateheff :

u Écoute , je te dirai toute la vérité. Je t*en fais juge. Puis-je reconnaître en toi un czar? tu es homme d'esprit; tu verrais bien que je mens.

— Qui donc suis-je, d'après toi?

— Dieu le sait; mais» qui que tu sois, tu joues un jeu périlleux. »

• Poutgalcheff nie jela un regard rapide et profond : «Tu ne crote donc pas .que je «sois l*eui|iereur Pierre? Eh bien! soit. Est-ce qu'il n'y a pas de réussite pour les gens hardis ? est-ce qu*anciennement Grichka Otrépieff* n'a pas régné? Pense dé

-moi ce que tu veux, mais ne me quitte pfts.

Qu'est-ce que te fait l'un ou l'autre ? Qui est pope est père. Sers-moi lidèlement, et je ferai de toi un feld-maréchal et un prince. Qu'en tdis-tu?

— Non., répondis-je avec fermeté ; je suis gentilhomme ; j'ai prêté senuent à Sa Majesté l'impératrice ; je ne puis te servir. Si tu me veux du bien en effet, renvoie-moi à Orcnbourg. »

Pougatchelf se -mit à rMéchir : \

« Mais si je te renvoie , dit-il » me prometsrtu du moins de ne pas porter les armes contre moi?

— Comment veux-tu que je te te pi'omette? répondis-je; tu sais toi-même que cela ne dépend pas de ma volonté. Si l'on m'ordonne de nmrcber

"contre toi, il faudra me soumettre, lu es un chef maintenant, tu veux que tes subordonnés fobéissent. Comment puis-je refuser de smir, si Toii a besoin de mon service? Ma tête est dans tes mains ; si tu me laisses libre, merci; si tu me fais mouirir, que Dieu te juge; mais je t'ai dit la vérité. » . Ma franchise plut & Pougatcheff.

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