‹ La fille du capitaineChapitre 24 sur 25 · Petit chariot d'été · texte numérisé non relu

Petit chariot d'été

avec Pcmgatcbeff semblaient être prouvées imr une foule de témoins et devaient paraître au moins suspectes. Pendant tout le trajet, je pensais aux interrogatoires que j'allais subir et arrangeais men- .talement nies réponses. Je me décidai à déclarer devant les juges la vérité toute pure et tout entière, l>ien c^nvitincu que c'était à. la fois le nK>>en le plus simple et le plus sùr de me justifier.

J'arrivai à Khasan, malheureuse ville que je trouvai dévastée et presque réduite en cendies. Le loi^ des rues, à la place des maisons, se voyaient des amas de matières calcinées et des nmraiUes

sans fenêtres ni toitures. Voilà la tiaee que Pougat-

ehetf j avait laissée. On m'amena à la forteresse , qui était restée intacte , et les hussards , mes gardiens , me rmiirent entre les mains de Tofiicier de garde. Celui-ci tit appeler un maréchal ferrant qui me mit les fers aux pieds en les rivant à froid. De ià , on ii]be conduisit dans le b&timent de la prison, où je restai seul dans un étroit et sombre cachot qui n'avait que les quatre murs et une petite lu- 4arne garnie de barres de fer.

Un pareil début ne présageait rien de lion. Cependant je ne pardis ni mon courage ni Tespéraiice. J'eus recouis à la consolation de tous ceux «qui souffrent, et, après avoir goûté pour la première £ois la douceur d'une prière élancée d'un cœur innocent et plein d'angoisses, je m'endor-

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inis paisiblemenl , sans penser à ce qui adviendrait de mof#

Le lendemain, le geôlier vint m'éveiller en m*annonçant que la commission me mandait devant elle. Deux soldats me conduisirent, à travers une cour, à la demeure du commandant, s'arrêtèrent dans i antichambre et me laissèrent gagner «eul les appartements iiUtricurs.

J'entrai dans un salon assez vaste. Derrière la table , couverte de papiers , se tenaient deux personnages , un général avancé en &ge , d'un aspect froid et sévère , et un jeune oflicier aux gai des » ayant au plus une trentaine d'anuéc^s, d'un extérieur agréable et dégagé; près de la fenêtre, devant une autre table, était assis un secrétaire, la plume sur roretlle et courbé sur le papier, prêt à inscrire mes dépositiqns.

L'inteiToyatoire commença. On me demanda mon nom et mon état. Le général s'informa si je n'étais pas le tils d'Ândré Pétrovilcb GrinelT, et , sur ma réponse affirmative , il s*écria sévère ment :

« C'est bien dommage qu'an liouune si honorable ait un fils tellement indigne de lui! »

Je répondis avec calme que , quelles que fussent les inculpations qui pesaient sur moi , j'espérais les dissiper sans peine par un aveu sincère de la vérité. Mon assurance lui déplut.

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«« Tu es un hardi couipère, me dit-il en fronçant le sourcil ; mais nous en avons yu bien d'aîitres. »

Alors le jeune ofiicier me demanda par quel ha • sard et à quelltî époque j'étais entré au service de Pougatcheff, et à queUes sortes d'affaires il m'avait employé.

Je répondis avec indignation qu'étant oftlcier et gentilhomme , je n'avais pu me mettre au service de Pougalcheff, et qu'il ne m'avait cliargé d'aucmie sorte d'aCTaires.

« Comment donc s'esL-il lait, reprit mon juge, que rofficier et le gentilhomme ait été seul gracié par Tusurpateur, pendant que tous ses camarades étaient lâchement assassinés? Comment s'est-il fait que le même officier et gentilhomme ait pu vivre en féte et amicalement avec les rebelles, et recevoir du scélérat en chef des cadeaux consistant en une pelisse, un chevalet un demi-rouble? D'où provient une si étrange intimité? et sur quoi peut-elle être fondée, si ce n'est sur la trahison, ou tout au moins sur une lâcheté criminelle et impardonnable ? »

Les paroles de Tofficier aux gardes me blessèrent profondément, et je commençai avec chaleur ma justification. Je racontai comment s'était faite ma connaissance avec Pougatchefl', dans la steppe, au milieu d'un ouragan; coniment il m'avait recomm et fait grftce à la prise de la forteresse de Bélogorsk* Je convins qu'en effet j'avais accepté

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de Tustirpateur un tauhup et un cheral; mais j'avais défendu la forteresse de Bélogorsk contre le scélérat jusqu'à la dernière extrémité. Enlin, j'invoquai le nom de mon général, qui pottrait témoigner de mon zèle pendant le siège désastreux d'Orenbourç.

Le sévère vieillard prit sur la table une letti*e ouverte qu'il se mit à lire à haute voix,

« En réponse à la question de votre excellence sur le compte de l'enseigne Grineff , qui se serait mêlé aux troubles et serait entré en relations avec le brigand, relations réprouvées par la loi du service et contraires à tous les devoirs du serment, j'ai rhonneur de déclarer que ledit enseigne Gri- . netr s'est trouvé au service à Orenbourg, depuis le mois d'octobre 1773 jusqu'au 94 février de la présente année, jour auqud il s'absenta de la ville, et depuis lequel il ne s'est plus représenté. Cependant, on a oui dire aux déserteurs ennemis qu'il s'était rendu au camp de PougatchefT, et qu'il l'avait accompagné à la forteresse de Bélogorslc, où il avait été précédemment en garnison. D'un autre cùlé, par rapport à sa conduite, je puis.... »

M le général interrompit sa lecture , et me dit a;? ec dureté :

«Ëli bienl que diras -tu maintenant pour ta justification t »

J'allais continuer comme j'avais commencé et rév^er ma liaison avec Marie aussi frandiement que tout le reste. Mais je ressentis soudain un dégoût invincible à faire une telle déclaration. Il me vint à l'esprit que» si je la nommais , la commission la ferait comparaître; et l'idée d'exposer son nom à tous les propos scandaleux des scélérats interrogés, et de la mettre elle-même en leur présence , cette horrible idée me frappa tellement que je me troublai, balbutiai et iinis par me taire.

Mes juges, qui semblaient écouler mes réponses .avec une certaine bienveillance, furent de nouveau prévenus contre moi par la vue de mon ti^ouble. L^officier aux gardes demanda que je fusse confronté avec le principal dénonciateur. Le général ordonna d'appeler le coquin d'hier. Je me tournai vivement vers la porte pour attendre l'apparition de mon accusateur. Quelques moments après , on entendit résonner des fers, et entra*. Ghvabrine. ie fus frappé du changement qui s'était opéré en lui. Il était pâle et maigre. Ses cheveux, naguère noirs comme du jais, comm^çairat à grisonna.

Sa longue barbe était en désordi e. Il répéta toutes ses acensations d'une voîx faible, mais ferme. D'ar près lui, j'avais été envoyé pai* Pougatcheff en espion à Orenbourg; je sortais tous les jours jusqu'à la ligne des tirailleurs pour transmettre des nouvelles écrites de tout ce qui se passait dans

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la ville; enfin j'étais décidément passé du côté de l'usurpateur, allant avec lui de forteresse en forteresse, et tâchant, par tous les moyens, de nuire à mes complices de trahison , pour les sup* planter dans leurs places, et mieux profiter des largesses du rebelle. Je Técoutai jusqu'au bout en silence, et me réjouis d'une seule chose : il n'avait pas prononcé le nom de Marie, Est-ce parce que son amour-propre soutirait à la pensée de celle qui Tavait dédaigneusement repoussé, ou bien est-ce que dans son cœur brûlait encore une étin* celle du sentiment qui me faisait taire moi-même? Quoi que ce fût, la commission n*enlendit pas prononcer le nom de la iille du commandant de Bélogorsk. J'en fus encore mieux confirmé dans la résolution que j'avais prise, et, quand les juges me demandèrent ce que j'avais à répondre aux inculpations de Ghvabrine, je me bornai à. [dire que je m'en tenais à ma déclaration première , et que je n'avais rien à ajouter pour nia justification. Le général ordonna que nous fussions emmenés ; nous sortîmes ensemble. Je regardai Chvabrine avec calme, et ne lui dis pas un mot. Il sourit d*un sourire de haine satislaite, releva ses fers, et doubla le pas pour me devancer. On me ramena dans la prison , et depuis lors je n*eus plus à subir de nouvel interrogatoh*e.

Je ne ftis pas témoin de tout ce qui me reste à

apprendre au lecteur; mais j'en ai entendu si souvent Je récit, que les plus petites particulai iiés en sont restées gravées dans nia uiénioire, et qu'il me semble que j*y ai moi-même assisté.

Marie fut reçue par mes pareuls avec la bienveillance cordiale (|ui distinguait les gens d'autrefois. Dans cette occasion qui leur était offerte de donner asile à une pauvre orj)heIine, ils voyaient une grâce de Dieu. Bientôt ils s'attachèrent sincè-» rement à elle, car on ne pouvait la connaître sans raimer. Mon amour ne semblait plus une folie même à mon père , et ma mère ne rêvait |j1us que l'unioii de son Pétrouclia à la fdle du capitaine.

La nouvelle de mon arrestation frappa d'épouvante toute ma famille. Cependant, Marie avait raconté si naïvement à mes parents l'origine de mon étrange liaison avec Pougatchell', que , nonseulement ils ne s'en étaient pas inquiétés mais que cela les avait fait rire de bon cœur. Mon père ne voulait pas croire que je pusse être mêlé dans une révôlte infftme dont l'objet était le renversement du nrône et l'extermination de la race des gentilshommes. 11 fit subir à Savéliitch un sévère interrogatoire, dans lequel mon menin confessa que son maître avait été Yhùie de Pougatchefl, et que le scélérat, certes, s'était montré généreux à son égard. Mais en même temps il aflirma, sous un serment solennel, que jamais il n'avait

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euteodu parler d*âucune trahison. Les vieux parents se calmèrent un peu et atlendirent avec impatience de meilleures noavelles. Mais pour marie , elle élait très-agitée, et ne se taisait que par mo* destie et par prudence.

Plusieurs semaines se passèrent ainsi. Tout à coup mon père reçoit de Pétersbourg une lettre de notre parent, le prince B.... Après les premiers compliments d'usage, il lui annonçait que les soupçons qui s'étaient élevés sur ma participation aux complots des rebelles ne s'étaient trouvés que op fondés , ajoutant qu'un supplice exemplaire aiu^it dû m'atteindre , mais que Fimpératrice , par considération pom* les loyaux services et les cheveux blancs de mon père, avait daigné faire grâce à un tils criminel ; et qu'en lui taisant remise d'un supplice infamant, elle avait ordonné qu'il fût envoyé au fond de la Sibérie pour y subir un exil perpétuel.

Ce coup imprévu faillit tuer mou père. 11 perdit sa fermeté liabituelle , et sa douleur , muette d babitude, s'exhala en plaintes amères. « Coniment! ne cessait-il de répéter tout hors de lui-même , comment 1 mon fils a participé aux complots de PougatchefT? Weu juste ! jusqu'où ai-je vécu ? L'ion pératrice lui fait grâce de la vie ; mais est-ce plus facile à supporter pour moi ? Ce n'est pas le supplice qui est horrible ; mon aieul a péri sur Fé-

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cliafaud |K>ur la défense de ce qu^il vénérait dans le sanctuaire de sa conscience ' , mon pere a été frappé aTec les martyrs Volynski et Uiouchtchoff*; mais quun gcntilliomme Iraliisse son serment, qaMl s'unisse à des bandits, à des scélérats , à des esclaves révoltés.... honte, honte éternelle à notre race! » Ellrayée de son désespoir, ma mère n'osait pas {deurer en sa présence et s'efforçait de lui rendre du courage en parlant des incertitudes et de Finjustioe de ropinion; mais mon pére était in« consolable.

Marre se désolait plus que personne. Bien persuadée que j^aurais pu me justifier si je Tavais voulu, elle se doutait du motif qui me taisait gaider le silence et se croyait la seule cause de mes infortunes. Me cachait à tous les yeux ses larmes et ses souffrances, mais ue cessait de penser au moyen de me sauver.

Un soir, assis sur son sofa, mon père feuilletait le calendrier de la cour ; mais ses idées étaient hien loin de là , et la lecture de ce livre ne produisait pas sur lui l'impression ordinaire. 11 sifilait une vieille marche. Ha mère tricotait en silence , et ses larmes tombaient de temps en temps sur

1 . Uq aïeul de Pouschkine fut condamné à mort par Pierre le Grand.

3. Chefs du parti russe cootre Biron, sous rimpératrice Anne . ils ftirent tous deux suppliciés avec barbarie.

son ouvrage. Marie , qui U^avaiUait dans la même cliaiiij:)rc , déclara tout à coup à mes parents qu'elle était forcée de partir pour Pétersbourg , et qu'elle les priait de lui en fournir les moyens. Ma mère se montra frès-affligée de cette résolution. « Pourquoi, lui dit-elle, veux-tu aller à Pétersbourg? Toi. aussi, tu veux donc nous abandon- * ner? » Marie répondit que son sort dépendait de ce voyage, et qu'elle allait cheicher aide et protection auprès des gens en faveur, comme fille d'un homme qui avait péri victime de sa fidélité.

Mon père baissa la tète. Chaque parole qui lui rappelait le crime supposé de son fils lui semblait un reproche poignant.

« Pars, lui dit-il enfin avec un soupir; nous ne voulons pas mettre obstacle à ton bonheur* Que Dieu te donne pour mari un honnête honune, et non pas un ti aitre taché d'infamie ! »

11 se leva et quitta la chambre.

Restée seule avec ma mère , Marie lui confia une partie de ses projets; ma mère Tembrassa avec des larmes , en priant Dieu de lui accorder une heureuse réussite. Peu de jours après Marie pailit avec Palachka et le fidèle Savcliilch, qui, forcément séparé de moi, se consolait en pensant qu*il était au service de ma fiancée.

Marie arriva heureusement jusqu*à Sofia, et, apprenaiit que la cour habitait en ce moment le

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pala» d'été de Tttnkolé-Sélo « eUe résolttt de s>

ariélcr. Dans la uiaison de poste on lui donaa un |Mtit cabûiet derrière UDe oloiaoe. La feousie du uiftilie (le pa&ie vint au^ùl imbiUer avec elle ^ kii annonça pompeusement qu'elle était la nièce d'un diauflteur de poèlea attaché à la eottr, et Tinitia à tous les mystères du palais. £ile lui dit à quelle heure rimpératriee se levajt , prenait le café , attait À ia promenade ; quels grands sei^eurs se trouvaient alors auprès de sa personne ; ce qu'elle avait daigné dire la veille à table; qui eUe recevait le soir; en un mot, lentrelien d*Auna Vlassiévna * senUak une page amchée aux m^oires du temps 9 et serait très - précieuse de nos jours. Marie Ivanovna Fécoiitait avec grande attention. Elles allèrent ensead^ au jardin impérial où iama Vlasi»iévna raconta à Marie l'histoire de chaque allée et de diaque petit pont. Toutes les deux regagnant ensuite la maison ^ eudioulées Tune de l'autre.

Le lendemain , de très-bonne heure , Marie s*LabiUa et retourna dam le jardiu impérial. La matinée était superbe. Le soleil dorait de ses rayons les cimes des tilleuls qu'avait déjà jaunis la fratdie haleine de l'automne. Le large lac étinceiait immobile. Les cygnes , qui venaient de 8*6veiller , sortaient gravement des buissons du rivage. Marie

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