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Semaine religuuêe de Bourges, a.'i mars

Le P. de Ravignan et Mme Thayer. — La duchesse d'Hamilton. — Conseils de spiritualité. — \Jn juif converti; lettre du Père. — Ce qu'est devenu ce juif. — La jambe cassée; billet du Père. — Fermeture du collège de Saint-Etienne; lettre du Père ; audience de l'Empereur. — La « grâce boiteuse ». — Nouvelle charité de M"": Thayer; remerciements du Père.

Une fois, sur notre route, nous avons rencontré le P. de Ravignan. Bien qu'elle ne fût pas sa pénitente, Mme Thayer eut avec le saint religieux de fréquents rapports occasionnés par ses deux amies, la duchesse d'Hamilton et Alexandrine de la Ferronnays.

La duchesse d'Hamilton était protestante ; mais elle inclinait vers le catholicisme. Mme Thayer n'eut pas de peine à lui persuader de se faire instruire par le P. de Ravignan. De temps en temps, le matin de

bonne heure, on voyait, à la porte de l'hôtel Hamilton, Mme Thayer descendre de sa voiture, y remonter en compagnie de la duchesse, pour aller au Gésu trouver l'apôtre. Durant la conférence, Mme Thayer entendait la messe, puis elle reconduisait la duchesse; et ainsi se préparait l'abjuration de celle cousine de l'Empereur.

Si le P. de Ravignan ne confessait point M Thayer, il ne lui refusait pas cependant ses lumières spirituelles. Ainsi, à la date du 14 mai i8^3, nous lisons dans son Agenda : « Visite inattendue du P. de Ravignan. Ce bon Père me donne les plus utiles instructions sur la manière de faire oraison, sur la méditation pendant la messe, sur l'action de grâce après la communion, sur l'utilité de l'oraison. Il m'engage à supprimer les prières vocales. Cette \isile du P. de Ravignan m'a raminée, remontée, fortifiée et excitée au doux amour de Jésus.

Comme Louis \ euillol el comme tant d'autres, le P. de Ravignan faisait appel à l'inépuisable charité de Mmc Thayer.

« Paris, 2 décembre i852.

« Madame,

« Pourriez-vous quelque chose pour aider un néophyte dans sa nouvelle carrière? Le bon évêque de Périgueux, Mgr George, m'a recommandé un jeune homme, israélite, récemment baptisé par le curé de la cathédrale de Périgueux. M. Bauer, c'est son nom, est aussi recommandé par deux fafamilles du Périgord, d'Absac et de Viel- Gastel. Il est tout à fait intéressant, spirituel, pieux, distingué d'esprit et de manières. Il sait parfaitement l'allemand et le français. Sa famille, venue en ce moment de Vienne à Paris, le délaisse, le chasse, ou à peu près, et le laisse sans ressources. Il cherche une position modeste, mais suffisante pour vivre, comme secrétaire de quelqu'un ou comme employé dans quelque place de (ici un mot illisible), de bibliothèque, ou de la maison civile impériale qu'on va former.

« M. Baùer me dit : u Tout mon désir est de porter le même habit que vous. » Mais il faut attendre.

u Pardonnez, Madame, ma demande est bien indiscrète. S'il ne s'était pas agi du bien dune âme récemment couverte du sang de Notre-Seigneur, je ne vous aurais pas écrit. Je sais bien que votre bon cœur m'excusera et je comprendrai que vous ne pouvez pas, si vous ne faites pas, soyez-en sûre.

« Si M. Thayer voulait voir M. Baiïer, je le lui enverrais.

« Agréez, Madame, tous mes profonds et dévoués respects en Notre-Seigneur,

« X. de Ravignan, s. j. »

Qu'est devenu ce juif baptisé, ce jeune homme « tout à fait intéressant, spirituel, pieux, distingué d'esprit et de manières » et qui cherche « une position modeste », en attendant sinon les livrées de saint Ignace, du moins la soutane? N'est-ce pas lui (pie je vois plus tard aux Tuileries, en robe de monsignor, aumônier de L'impératrice, puis paradant à l'Opéra, puis caracolant au Bois où il fait le salut militaire au général de

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Galiffet, qui lui répond par un geste bénissant, et finalement, marié.

Les juifs en ont trompé bien d'autres... D'ailleurs, qui oserait dire qu'au moment de sa conversion, Jean-Marie Bai'ier ne fût pas sincère?... Quoi qu'il en soit, le P. de Ravignan garde devant Dieu tout le mérite de son apostolat et Mme Thayer de sa charité.

La Fille du général Bertrand s'est cassé la jambe, on s'en souvient. Le P. de Ravignan écrit à M. Thayer.

« Paris, 8 novembre i853.

u Monsieur,

« Je n'ai pas osé en passant à votre porte depuis le triste accident demander à monter pour essayer de voir Mme Thayer. J'ignore si elle peut me recevoir et si mon désir exprimé n'est pas une indiscrétion. Au moins, veuillez lui dire que je prie pour elle et m'unis à ses souffrances devant Dieu.

« Agréez, Monsieur, l'expression de

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toutes mes sympathies et de ma considération la plus distinguée,

u X. de Rayeghan, s. j. »

L'année suivante, à Saint-Ètienne, au collège Saint-Michel, dirigé par les jésuites, un élève brisa une statuette de l'Empereur. Pour éviter un éclat, le Supérieur n'a point puni le méfait La malveillance s'est emparée de l'incident et a transformé cette étourderie d'écolier en conspiration. Le collège est supprimé. Le P. de Ravignan sollicite de l'Empereur une audience; il en informe Mme Thayer :

o Paris, i" janvier i8o\.

« Madame,

« La princesse Marie nie demande de vos nouvelles et me dit qu'elle vous a écrit deux fois sans recevoir de réponse.

« Nous allez donc mieux. Dieu soit béni !

o Agrée/ tous mes vœux les plus vrais avec mes hommages.

« Nous sommes atteints par un coup bien sensible.

« Sans nous avertir, sans nous entendre, on ferme notre collège de Saint-Etienne. Deux faits insignifiants qui remontent à plus de six mois, ont été dénoncés par un homme renvoyé du collège et ils ont été aggravés jusqu'à des proportions incroyantes. J'ai demandé une audience à l'Empereur pour avoir, s'il le permet, une explication franche et loyale. Priez pour nous.

a X. de Ravignan, s. j. »

Quelques jours après, le Père était reçu aux Tuileries en audience particulière. Il l'a racontée lui-même par écrit. On la trouvera tout au long, fort intéressante, dans sa Vie par le P. de Ponlevoy (i). L'Empereur l'écouta avec une attention bienveillante, comprit qu'il y avait eu exagération et même dénaturation des faits : le décret fut rapporté, le collège rouvert.

— « Vous allez donc mieux », disait le Père à Mme Thayer. Elle-même, un mois plus tard (5 février i854), écrivait dans ses notes : « Dîner chez la comtesse de Rigny,

i. Tome II, p. 178 et sq. Dixième édition, Paris, Douniol, 1876.

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sans Amédée qui, lui, dîne chez M. Troplong. Il vient du monde le soir. On me complimente beaucoup sur mon embonpoint, et sur ma grâce en boitant. » C'est elle qui souligne ces derniers mots, et elle ajoute en souriant : « Je me passerais bien de cette grâce. Mais je ne puis que remercier Dieu d'être aussi bien. » Cette légère claudication disparaîtra, mais l'accident de Compiègne ne sera pas aussi vile oublié, car nous lisons dans l'agenda à la date du 22 août i855 : « Dîner et spectacle à Saint- Cloud. L'Impératrice me présente à la Reine d'Angleterre après dîner. Celle-ci demande si c'est moi qui me suis cassé la jambe à Compiègne il y a deux ans. Sur ce l'Impératrice fait l'éloge de mon courage. » A quelle nouvelle charité le billet suivant du P. de Havignan fait-il allusion ? Nous ne le savons pas. On sent que la reconnaissance du saint mendiant est émue.

« Paris, 18 avril i85.">.

o Madame,

« Soyez bénie mille fois au nom du Dieu de charité. Cette pauvre âme est maintenant

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en retraite au noviciat du Sacré-Cœur de Conflans. Vos généreux secours vont lui ôterd'amères préoccupations et l'aider puissamment à chercher Dieu en toute liberté. Priez un peu pour elle.

« Veuillez, en les agréant, offrir à madame votre belle-sœur et à la Duchesse de Padoue mes hommages respectueux et bien reconnaissants,

a X. de Ravtgnan, s. j. »

M rhayer et Alexandrine Je la Ferronnays. — Le

catéchuménat de Sion. — « Donnez-moi du thé et de la galette. » — Les derniers jours d'Alexandrine. — Luc lettre émouvante. — La prière du docteur Récamier. — Suprêmes angoisses. — L'enfant qui s'endort. — La victime.

Nous avons cité plus haut le nom d'Àlexandrine de la Ferronnays, connue dans le monde entier par le Récit (Tune Sœur. Mme Thayer la rencontra pour la première fois le 27 décembre i83g à Rome, à Saint-Jean de Latran. Ces deux Ames se lièrent tendrement. Le [6 janvier icS^o, Alexandrine écrivait en effet à sa belle-sœur Eugénie : « Les chères bonnes amitiés sont éternelles, et ne se nuisent pas les unes aux autres. J'en ai formé ici (1) doux nouvelles, ma chère Hortense et puis la baronne Kimsky ; toutes les deux sonl bien saintes. C'est bon contre

i. A Home.

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l'orgueil de voir de telles personnes ; toutes les deux aiment la souffrance ; l'une a une piété et l'autre une charité qui me font rentrer sous terre. » A cette expression : Ma chère Hortense, on a reconnu Mme Thayer. Sept ans après la mort de son mari, Alexandrine, qui ne cessait de monter sur la route du ciel, et qui avait dépassé les régions de la douleur, ne rêvait plus, suivant un mot qu'elle aimait d'Alphonse Ratisbonne, le miraculeux converti de la Sainte Vierge, que de ne pas donner à Dieu moins que tout. Or, le P. Ratisbonne venait de fonder la Société de Notre-Dame de Sion. Elle voulut frapper à la porte du « catéchu-. menât ». Pour l'en dissuader, le P. de Ravignan, son directeur de ce temps-là, qui ne reconnaissait pas en elle « la vocation », fit agir sa chère Hortense, dont il savait l'amitié aussi éclairée que dévouée. Ce fut en vain. La crainte de n'aller pas jusqu'au bout des appels de Dieu était devenue l'idée fixe d' Alexandrine, idée plus que troublante, — disons avec Mme Craven, angoissante, à telles enseignes que le P. de Ravignan crut faire acte de sagesse en tolérant l'épreuve. Mme Thayer de temps à autre la

visita dans son cloître. Elle en sortira bientôt sur l'injonction formelle du P. de Ravignan. Un matin que Mme Thayer était encore au lit, une voix joyeuse retentit à sa porte: « C'est moi, Hortense, donnez-moi du thé et de la galette. — Ah ! c'est donc fini », lui dit son amie en l'embrassant. Nous lisons dans l'agenda de i8^5 :

« Alexandrine a quitté le catéchu menât Ratisbonne. Toute ma matinée a été prise par elle. Elle a déjeuné avec nous. Je l'ai conduite chez Mme Swetchine et chez sa belle-mère. Alexandrine a retrouvé la paix. Que Dieu en soit loué ! Le P. de Ravignan a prononcé positivement qu'elle n'avait pas l'ombre de vocation religieuse. »

Une fois rentrée dans le monde, elle vécut sous la direction du P. de Ravignan, pauvre et pour les pauvres, se dégageant du terrestre tous les jours davantage, s'épurant, se transfigurant. Le G janvier 1848, elle se coucha dans la petite chambre qu'elle avait louée chez les Sœurs de Saint- Thomas-de-Yilleneuve pour ne se relever plus. Tout de suite elle lit appeler Mme Thayer qui désormais ne la quittera guère . Ouvrons le journal :

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«26 janvier 1848. — Alexandrine est paisible, heureuse d'avoir reçu les sacrements. Mais elle désire vivre, et ce désir paraît dans tout ce qu'elle me dit. Quand elle me demande l'opinion des médecins, elle a l'air d'avoir peur que je lui réponde qu'il n'y a plus d'espérance.

« ier février. — Je vais à neuf heures du matin chez la pauvre chère Alexandrine, que je trouve beaucoup plus mal et à laquelle je dis la vérité tout entière. — La mort avance à grands pas, et cette douce Alexandrine si touchante et admirable me remercie avec effusion du service de vraie amie que je lui rends, dit-elle, en lui disant si exactement l'opinion des médecins. »

Les jours suivants, la pieuse mourante, qui garde toute la liberté de son intelligence, dicte ses volontés suprêmes à Mme Thayer, pensant à chacun des siens et voulant laisser à tous un souvenir, à tous, sauf à sa chère Hortense : 0. On ne laisse rien, lui dit-elle, à une amie comme vous. »

Le 7, elle dicte à Mme Thayer pour Mme Craven, sa belle-sœur tant aimée qui n'est pas là, une lettre émouvante que Mme Thayer a voulu reproduire dans son agenda

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et que nous publions nous-méme, encore bien qu'elle soit tout entière dans le Récit d'une Sœw% :

« Ma plus chère amie et sœur, Dieu, qui arrange tout pour le mieux, l'a aussi fait en ne te laissant pas venir, j'en suis convaincue. Je t'ai désirée le, plus vivement possible. Mais qu'importe ? Nous ne sommes jamais séparées et bientôt je serai là où l'on comprend l'admirable unité qui nous lie tous à Dieu et j'espère que je pourrai te regarder... Mais, prie beaucoup pour moi lorsque je serai en purgatoire. Quelle pureté faut-il avoir pour entrer au ciel ! Cependant j'ai, par la grâce infinie de Dieu, une douce confiance dans l'excès de ses miséricordes. Je t'aimerai davantage encore là où tout est amour et nous causerons, les chers autres et moi... Mais, mon Dieu ! je ne parle pas de ce que ce sera de voir Dieu et la sainte Vierge, tous les anges, tous les saints, et d'être délivrée des peines si variées, si affreuses de cette vie de péché ! Embrasse bien Auguste (i) que j'unis bien dans mon cœur avec toi. »

i. M. Cravcn.

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Elle regrette de ne pas se montrer tendre pour les siens, dit-elle à Mme Thayer; mais parler lui est une grande fatigue. Le 4 février, Mme Thayer va chercher Mme Swetchine que la malade reçoit avec un doux sourire, cependant que la visiteuse ne cesse de sangloter. Le 5, elle reçoit M. Thayer qu'elle avait choisi pour être son exécuteur testamentaire.

— « Ce jour-là elle est toute ranimée par une prière pleine de foi que le docteur Récamier a faite près de son lit, en lui faisant avaler une cuillerée d'eau de la Salette. » Le 8, comme on humectait sa bouche, elle crut qu'on voulait la remonter et qu'elle allait reprendre vie, elle en témoigna de l'effroi. Il fallut que Mme Thayer l'assurât que bientôt elle verrait Dieu. Un sourire épanouit son visage et elle lève les yeux vers le ciel : « Allons, dit-elle, ditesmoi des paroles pour m'encourager. » Le 9, vers quatre heures du matin, comme on l'assurait que ce ne serait pas long : « Hortense, dit-elle, et les angoisses de la mort, quand viendront-elles ? Je suis si bien I Je ne souffre point. J'ai même un sentiment de bien-être. » Ce calme ne dura pas. u A

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sept heures, écrit Mme Thayer, elle a eu une angoisse terrible. Son visage angélique a pris une expression affreuse. Elle a croisé ses deux mains en élevant les bras vers le ciel et elle s'est écriée (i) : « Des prières ! des prières! On m'en avait promis; on m'a trompée. Pas d'hostie! Mon Dieu, mon Dieu ! on n'a rien fait; je ne vois rien. » — J'ai manqué me trouver mal, dit entre parenthèse Mme Thayer, tant j'ai eu peur! — La sœur Marie s'est avancée, lui a pris la main et lui a parlé de Dieu, de ses miséricordes... « Ah! reprend la mourante, je n'ai aucune confiance dans mes mérites; j'ai confiance en Dieu. » Puis : a Je suis bien. Je me remets. » Alors elle a commencé un chant ou doux gémissement, comme celui d'un petit enfant qui dort. Ce doux son se faisait entendre à chaque soupir. A 8 heures 20, il s'est un peu prolongé pour s'arrêter tout à fait. Uexandrine était morte, n

Le lendemain 10 février : « Chez Alexan-

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