M ADAM F
« J'ai en effet été mandé au ministère, mais non pas pour les affaires d'Orient. Il s'agissait de la question des religieuses de Troyes, dont on désire qu'il ne soit plus parlé parce que c'est la cause d'une grosse rumeur dans le pays, et parce que le litige est soumis à l'Empereur. On m'a aussi donné un avis très bienveillant sur les complications du pays de Bade, qui me laisse assez de liberté. Toutefois, il ne faut point ébruiter cela, s'il vous plaît.
u Je vous envoie mes Visitandines que je n'avais pas sous la main. Je suis convaincu que vous aurez plaisir à connaître ces saintes filles. Vous me donnerez bien un Ave pour salaire. Et un de ces soirs, quand vous ne serez ni trop fatiguée ni trop disposée à la méditation, vous me ferez signe et vous me rendrez très lieuroux.
\ mus savez, Madame, avec quels sentiments je vous suis tout dévoué,
« Louis Veuillot. »
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Les Visitandines de L. Veuillot forment deux volumes dont voici le titre exact : Vie des premières religieuses de la Visitation Sainte-Marie, d'après la Révérende Mère Madeleine-Françoise de Chaugy, supérieure du premier monastère de l'Ordre. L'introduction, les notes, les remaniements sont de Louis Veuillot.
De l'année i854 nous n'avons entre les mains qu'une seule lettre de Louis Veuillot à Mme Thayer :
« Paris, i4 février i854- « Madame,
a J'ai grand peur d'être oublié de vous, et grand besoin par mille raisons de ne l'être pas. Soyez assez bonne pour me donner une audience afin que je vous voie marcher d'abord, et que je vous présente ensuite ma requête. Ma liberté est en grand péril si vous ne me défendez pas. Accordezmoi dix minutes pour déployer mon éloquence et toucher votre cœur.
« Je vous avais promis autrefois de vous donner un portrait de l'auteur de l'Imitation que j'ai découvert et que je soutiens
authentique. Personne ne me prouvera certainement qu'il ne l'est pas. Jugez-en. Je le joins à ce billet. Il porte un souvenir que je n'ai pas besoin de vous recommander. C'est celui d'une pauvre créature bien pleurée, qui, sans que vous la connaissiez, vous a beaucoup aimée et beaucoup admirée, et qui, j'en suis sûr, vous aime encore. « Agréez, Madame, les sentiments respectueux et reconnaissants de votre très humble et tout dévoué serviteur,
« Louis Veuillot. »
De l'année i855 nous n'avons trouvé que deux lettres ; il est vrai qu'elles sont admirables, la seconde surtout. Pour les bien comprendre, il faut se rappeler qu'en juin sa iille Marie lui a été enlevée en quelques heures par une angine couenneuse, en Alsace, chez M. de Bussière, un ami, Gertrude, par la même maladie, quelques jours après; Madeleine rejoindra bientôt ses deux sœurs au paradis.
u Madame, u 11 faut que je vous dise combien j'ai été
no UNE AME DE GRANDE DAME
touché et consolé de la part si tendre que vous avez prise à mon chagrin. Vous nous avez laissés ma sœur et moi tout embaumés de votre charité, et moi d'autant plus heureux que je craignais d'avoir perdu votre grâce, et que je vous reprochais tristement un peu de caprice, ou trop de facilité à croire quelque méchant propos, dont on m'a dit que j'avais été accusé auprès de vous. Vous voulez bien, n'est-ce pas, que je soulage mon cœur là-dessus. Si j'étais capable de quelque chose contre vous, je profiterais de la circonstance pour vous demander pardon; mais, en mon âme et conscience, je n'ai aucun péché de ce genre à me reprocher. L'amitié, le respect, la reconnaissance, une vive admiration pour cette grâce d'esprit et de cœur que je vous ai toujours connue, ont toujours et uniquement inspiré mon langage. J'ai trop peu de gens à aimer pour n'aimer point parfaitement ceux que j'aime. Vous, en particulier, Madame, je vous connais si bien, et je vous aime à si bon droit, qu'après tout je n'ai été nullement surpris de vous voir l'autre jour, et que je vous ai seulement admirée un peu plus.
LA FILLE DU GÉNÉRAL BERTRAND ni
o Ma sœur, à qui vous avez du premier coup inspiré tous mes vieux sentiments et qui vous a trouvée telle que je vous avais dépeinte souvent, désire que vous nous permettiez d'aller vous saluer. Accablée de consolations banales, elle a reconnu chez vous l'accent du cœur et le véritable écho de celte douleur de mère et de ce courage de chrétienne dont son àme est toute remplie. Un jour que vous serez moins souffrante, faites-nous signe et nous serons reconnaissants, comme les vraies douleurs qui trouvent un vrai secours.
« Daignez agréer, Madame, les sentiments respectueux et dévoués de votre très humble et très obéissant serviteur,
(( Louis Veuïllot.
« 9 juillet i855. »
« Merci de votre bonne lettre, Madame, elle me fait du Mon, et votre cœur s'en réjouira quand nous saurez que nous sommes de nouveau dans de grandes angoisses. L'enfanl que j'ai ramenée d'Alsace n'a pu se rétablir. Une fièvre continuelle la consume, et quoique M. Blache nous rassure
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un peu, nous n'espérons guère la conserver. J'étais frappé de la pensée qu'elle mourrait pour le dixième anniversaire de mon mariage qui est aujourd'hui même.
Si nous passons la journée, il me semble que je n'aurai plus rien à redouter, l'esprit n'est pas maître de ces cruelles préoccupations. Quoi qu'il arrive, cependant, nous adorerons de plein cœur la très sainle volonté de Dieu. Le courage de ma sœur ne se dément pas plus que sa tendresse. Malade elle-même, elle ne prend aucun repos, et avec toutes les inquiétudes et tous les regrets d'une mère, elle paraît toujours douce et riante pour nous encourager et amuser cette pauvre petite.
« Permettez-moi un mot sur ce que vous répondez à un passage de ma lettre que j'avais bien à cœur. Du moment que vous ne m'avez imputé aucun péché contre l'amitié (j'ose employer ce mot), je suis content. Pour le reste, j'ai depuis longtemps pris mon parti de tout, avec chagrin, mais avec courage. Ne pouvant suivre les avis quelquefois bien divers des personnes que j'aime, j'ai dû me résigner à leur déplaire souvent. C'est une des croix de ma vie et
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non la moindre, car je suis sensible à l'amitié plus peut-être qu'il ne faudrait, en sorte que ces dissidences d'opinion dont l'effet inévitable est de m'écarter, deviennent pour moi de véritables pekies. J'ai promis à Dieu de n'avoir, en ce qui regarde sa cause, ni amis, ni ennemis, c'est-à-dire de ne jamais tenir compte de mes sentiments personnels. Je tiens mon serment.
Il ne m'en coûte rien pour la première partie, mais beaucoup pour la seconde.
C'est là ce qui m'oblige à me séquestrer comme je le fais. Je n'aurais pas la force autrement de remplir tout mon devoir. Je me tairais ou je parlerais moins pour servir ma cause que pour me rendre agréable à telle ou telle personne. Or, chercher dans ce que je fais des satisfactions pour mon cœur me paraîtrait aussi coupable que d'y chercher des avantages pour ma fortune.
C'est bien assez que la faiblesse humaine puisse nous tromper sur ce que nous croyons être la vérité, sans que nous nous exposions encore à ne pas la servir avec un désintéressement absolu, telle que nous la voyons. Je veux donc être désintéressé jusque-là de perdre, s'il le faut, les dou-
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ceurs de l'amitié. Vous me pardonnerez cet entêtement, au fond très humble et très modeste. Je conçois parfaitement tous les dissentiments et même toutes les répugnances qu'un journal peut soulever. Pensant parfois autrement que d'autres, je ne puis m'étonner qu'on pense autrement que moi. Je ne dis pas du tout que je suis dans la vérité ; seulement je veux et je crois y être.
« Hélas ! Madame, que cette vie a d'obscurités mêlées à toutes ses douleurs ! Nous sommes condamnés à de rudes travaux dans les applications les plus légitimes de l'esprit, comme dans les affections les plus pures du cœur. Vos anges et les miens ont échappé à tout cela. Ils voient sans ombre, ils aiment sans inquiétude. Ils sont vraiment dans la vie, et nous, malgré les lumières chrétiennes, nous n'habitons qu'une sorte de lieu intermédiaire entre les obscurités du néant et celles de la mort. Notre unique avantage est de savoir où est la vie, et d'avoir la douleur qui nous pousse à désirer cette véritable vie.
« Je n'oserais vous envoyer cette longue lettre si vous n'aviez pas les yeux de M.
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Thayer. Qu'il y trouve l'expression de ma reconnaissance pour ses bonnes sympathies.
« Adieu, Madame, priez pour moi et pour ma sœur qui est de moitié dans tous mes sentiments pour vous. Vous les lui avez inspirés, en un instant, aussi vifs et aussi durables.
u Votre très humble et très obéissant serviteur,
m Louis Veuillot.
« Paris, 3o juillet i855. »
Est-ce que cette lettre, à elle seule, n'est pas révélatrice d'une des plus belles âmes qui se puissent rencontrer, des plus aimantes, des plus chrétiennes, des plus loyales?
La correspondance de Louis Veuillot avec \l"u Thayer s'arrête là, pour nous du moins ; la correspondance, mais non pas les relations, car, le 19 avril 1872, elle écrit dans son journal : « L'Univers a reçu un blâme du Saint-Père qui l'accuse de manquer de charité. — J'ai été voir M. \ euillot que j'ai trouvé écrasé par ce coup si imprévu, mais plein de résignation et d'obéis-
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sance. » Deux ans plus tard, le 21 janvie 187/4, le gouvernement français, sollicité et pressé par Bismarck, suspendait Y Univers pour deux mois. Mme Thayer écrit : « Ce matin, je suis allée voir M. Louis Veuillot pour lui dire ma peine profonde de la suppression de Y Univers. Je le trouve paisible, plein de dignité et d'élévation dans tout ce qu'il dit. Je vois ses deux filles aussi intelligentes que bonnes. » A la fin de l'année suivante, elle l'a revu pour la dernière fois et elle écrit à M. l'abbé Saliquet, curé de Notre-Dame de Châteauroux : « Je suis allée chez M. Louis Veuillot qui était souffrant, mais qui m'a reçue dès que ma carte lui a été portée. La vue de cet homme jadis si animé et si brillant m'a fait une telle peine que j'ai oublié un moment mon inquiétude. — « Je puis à « peine parler, m'a-t-il dit, à peine maru cher, je suis faible, j'ai une maladie ner- « veuse. » Hélas ! il disait vrai, j'ai vu que sa parole était lente, difficile. Il avait froid malgré un feu énorme. » En ce temps-là, nous le verrons plus tard, Mme Thayer, qui voulait donner sa propriété de Touvent aux archevêques de Bourges, venait d'ap-
prendre que Mgr de la Tour d'Auvergne allait être sans doute transféré à Lyon, et elle s'en inquiétait pour sa donation sainte. (( J'ai parlé de Touvent, écrit-elle dans la même lettre, de mon inquiétude pour l'Archevêque. M. Veuillot m'a dit qu'il était (en effet) fort question de Lyon pour Mgr de la Tour d'Auvergne, mais que Mgr ne le désirait nullement, que rien n'était fait. En me reconduisant jusqu'à sa porte, M. Veuillot m'a dit : « Allons, Madame, « vous avez donné, c'est fort bien, mais « acceptez le sacrifice, ne soyez pas géné- « reuse à moitié quand vous donnez à « l'église, n J'ai été aussi édifiée que touchée du ton doux et pieux de M. Veuillot qui me semble s'approcher visiblement du moment de la récompense de sa lutte déjà si longue et si fidèle. J'ai quitté cet homme si distingué et si attachant, très émue, mais en même temps très remontée et ayant retrouvé un certain courage (1). »