LA CASSETTE
M°° Putiphar sortit. Je ferai remarquer qu’elle était Égyptienne, de même qu’'Holopherne était Babylonien, le docteur Lunat prouve dans son grand ouvrage qu’il y a bien du mélange dans ce qu’on nomme aujourd’hui les Juifs, soit errants, soit sédentaires.
L'Homme resta seul. Il s’assit dans un vieux fauteuil en poussant un soupir de voluptueux soulagement.
— Ma foi, murmura-t-il, je vais dépenser aujourd’hui une bonne part de mes vingt-quatre heures de repos. Tant pis ! La chose en vaut bien la peine.
Il croisa ses jambes l’une sur l’autre et tourna ses pouces, disant : :
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— Voilà dix-sept ans passés que je ne m'étais livré à ce jeu. C’est agréable,
La chambre était misérablement nue, comme toutes celles de l’hôtel des Trois-Rois. Il n’y avait pour tout ornemert qu’une image du Juif errant, souiilée et déchirée.
Isaac la regarda avec plaisir.
— Comme cette bière mousse bien dans le pot ! pensa-t-il. J'en boirais un verre Sans répugnance.. mais ces marchands de chansons me font trop vieux, ma barbe est trop longue, et mon nez trop crochu !
— Ah !ah!fit-il en s'interrompant, voici la fai 1euse cassette !
Son œil venait de rencontrer une petite boîte plate à demi cachée sous le traversin du grabat.
Il se leva, la prit et l’ouvrit, quoiqu'’elle fût fermée à l’aide d’un secret qui eût défié l’habileté des principaux voleurs ou serruriers de la capitale.
Dans la petite cassette, dont l’intérieur ressemblait exactement à celui des pharmacies portatives à l’usage des médecins homéopathes, il y avait douze rangées de flacons microscopiques, les uns vides, les autres contenant une liqueur incolore,
Les flacons ainsi remplis étaient au nombre de cent quatre-vingt-sept, les vies ne dépassaient pas le chiffre trente.
— Ce qui prouve bien, pensa Isaac en souriant, que ma peine est plus qu'aux trois-quarts faite. Les pleins sont le passé et les vides l'avenir. Le monde a plus duré qu’il ne durera,
Il prit tous les petits flacons pleins les uns après les autres et les examina attentivement au jour.
On eût dit qu’il voyait dedans des portraits fort ressemblants,
Certains lui arrachaient une exclamation étonnée, comme s’il eût retrouvé quelque vieille connaissance.
— Tiens ! dit-il, voilà le secrétaire du cheval de Caligula ! pauvre garçon ! Le barbier de Julien l’Apostat.. Un cuisinier de Frédégonde.. Je les ai tous connus : comme cela me vieillit ! Un baron du temps de Philippe-Auguste... le chimiste des Médicis. ce bon Ravaillac… Cartouche, un joyeux compère !... Marat... mais où diable est donc sir Arthur ?
Comme les flacons étaient rangés par ordre de date, il ne tomba que tout à la fin sur celui de sir Arthur. Immédiatement après venait celui du colonel comte de Savray.
Puis commençait la série des flacons vides.
Isaac referma la boîte et la remit sous le traversin.
Après quoi, il se coucha sur le lit, dont il tira les rideaux, et ferma les yeux en murmurant :
— Aujourd’hui je ne me refuse rien : je vais faire un bon petit somme,