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LA THÉORIE DES LIMBES

À six heures du matin, Isaac Laquedem était dans le Harz et descendait les pentes abruptes de l’Andreasberg. Les échos de la forêt s’éveillaient aux hurlements de la

meute de l’ancien conseiller privé, baron de Pfifferlackentrontonstein, lequel n’avait pas encore forcé la biche qui lui donna le change, lors de notre première visite à ces sauvages contrées. Il la courait toujours.

— Ruthaël, dit Isaac, sommes-nous bien dans le

chemin des Trois-Puits ?

— Père, nous y sommes, répondit la blanche vision.

Et, en effet, l'instant d’après, la banne descendait avec Isaac Laquedem dans les entrailles de la terre.

Nous n’avons qu’une demi-page-pour élucider ici une question qui tiendra douze tomes in-quarto dans le grand ouvrage du docteur Lunat, sur les stations hypothétiques des âmes; ce savant homme n’est pas un matérialiste, Il admet cinq stations, dont deux éternelles; le ciel et l’enfer, et trois passagères : la terre, le purgatoire, les limbes.

Les limbes sont sur la terre ou sous la terre. La terre contient tout excepté le ciel et l’enfer.

Ceux dont Ozer, le soldat, dérobait les corps, végétaient dans les limbes, selon la Théorie du docteur.

À l’aide de quels Corps, cependant, et avec quelles âmes, puisque le soldat d’'Hérode se servait de leurs Corps pour son propre usage et gardait leurs âmes dans ses petites bouteilles ?

Ce sont là d'énormes problèmes : à proprement parler, il n’y a dans les limbes ni corps ni âmes.

Visitez certaines fabriques de Londres (car un grand tiers de cette libre cité est dans les limbes), cherchez-y des corps et des âmes !

Des corps, on en trouve : d’infortunés corps horriblement abâtardis par l'oppression industrielle. Mais des âmes... j’affirme qu'il n'y en a pas |

J'ai vu là, moi qui parle, à Londres, une victime d’Ozer, qui, depuis dix-sept ans, rampait dans le même Doyau souterrain pour pousser le même wagon sur le même rail. Ce n’était plus qu’une mécanique et cette

mécanique avait oublié son propre nom. Elle ne connaissait plus qu’un dieu : le chien du contremaître, qui aboyait derrière elle quand s’arrêtait le wagon.

À neuf cents mètres au-dessous de l’herbe, éclairée par le libre soleil, les restes, les reflets du vrai sir Arthur et du vrai colonel comte Roland de Savray végétaient au fond des mines d’Andreasberg, — dans les limbes, — misérables choses qui n’avaient plus d’âmes dans leurs rebuts de corps.

Ce sir Arthur, nous ne saurions trop l’expliquer, n’était pas le coquin d’Anglais que nous avons connu à Tours en Touraine, mais l’autre, celui qui avait quitté un soir sa stalle au Théâtre-Français et à qui on avait filouté son Âme dans les couloirs : en un mot, l’avantdernière victime du soldat Ozer, puisque le comte Roland était la dernière.

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