‹ La fille du Tintoret drame en cinq actes et six tableauxChapitre 7 sur 67 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

■ SPALATRl.

Quoi donc?

ANDREA

Il veut étouffer le génie et tuer l’àmc !

SPALATRl.

Je ne comprends pas.

ANDREA

Oh ! c’est une combinaison aussi ingénieuse que diabolique!..

SPALATRl.

Achève...

Je ne peux t’en dire, davantage, mais, patiente un peu; puisque te voilà revenu, le maître te fera sans doute ses confluences et te mettra du complot.

SPALATRl.

Je l’espère, et il peut compter sur moil A une condition, cependant...

ANDREA*

Une condition!..,

SPALATRl.

Oui.

ANDREA

Et laquelle?

SPALATRl.

C’est qu’il n’y aura pas de femmes à violenter.

ANDREA

Des scrupules dans un bandit comme toi?

SPALATRl.

Il ne s'agit pas de scrupules, mai» d’un serment que je me suis fait à moi-même,

ANDREA

Spalatri à une conscience !

SPALATRl.

Pourquoi pas?.. Dis-moi, depuis que tu habites le palais du Canal-Grande, as-tu remarqué une vieille femme accroupie au soleil sur les dalles du quai, couverte de haillons, vivant d'aumônes, qui ne s’éloigne jamais dé la demeure du lhaître et psalmodie d’une voix rauque et monotone un chant bizarre

3 u’elle interrompt pour pousser des gémissements et des éclats e rire?...

ANDREA

Pardieu! c’est la Niobé, une espèce de folle qui fait la prophétesse: tout Venise la connaît.

SPALATRl.

Le matin, le soir, la nuit même, que le ciel soit pur ou que la pluie tombe à torrents, que l’orage se déchaîne, que le tlot furieux batte les quais de marbre et que le vent s’engouffre sous les noires arcades, la Niobé est là, tournant sans cesse autour du palais, menace vivante, spectre implacable! Si le

maître sort, elle le soit pas à pas, s’accroche à son manteau, murmure à son oreille toute sorte de paroles étranges et de prédictions sinistres ! Qu’on la repousse, elle revient; qu’on la frappe, elle revient ; on la tuerait, Andrea, qu’elle reviendrait encore I Ne t’es-tu jamais demandé pourquoi?

ANDREA

Ma foi non... une folle...

SPALATRl.

Eh bienl écoute : Il y a treize ans, par une belle nuit d'été, monseigneur Pierre d’Arrezzo,qui sortait, me désigna pour l’accompagner. Je pris ma cape, mon masque, ma meilleure épée et je le suivis. Une gondole sans armoiries nous embarqua au quai des Esclavons, et, après avoir descendu quelque temps les lagunes, nous déposa sur une langue de terre où nous attendaient deux bons chevaux... Monseigneur en prit un, me désigna l'autre, et nous partîmes au galop sans échanger une parole. Au bout d’une heure epviron, il s’arrêta, mit pied à terre, m’ordonna à voix basse d’attacher nos montures dans un fourré d’arbres, et, après avoir fait quelques 4ms, nous nous trouvâmes en face d’une petite maison enfouie dans la verdure comme un nid... Jamais oasis n’eut plus de fraîcheur et de parfums... Arrivé devant une porte basse, le maître s’arrêta de nouveau et prêta l’oreille : tout était silencieux et minuit sonnait dans le lointain à une horloge de village : tranquillisé sans doute par le repos profond qui nous environnait, il ouvrit une porte avec une clef qu’il avait prise dans son escarcelle; moi, je le suivais toujours la main sur ma rapière. Il ouvrit la porte de la maison comme il avait ouvert celle du jardin, me fil signe de l’attendre et disparut dans un corridor au fond duquel brillait une lumière douce et voilée comme celle des lampes qui brûlent devant les madones... J’attendis, retenant mon haleine, et comme il ne revenait pas, je commençais à m’inquiéter, lorsque tout à coup retentit un cri de hyène furieuse... J’eus peur, Andrea, pour la première fois de ma vie, j’eus peur !... Spalatri le bravo, Spalatri l’égorgeur, n’avait jamais entendu de cri pareil...

9 ANDREA

Continue...

SPALATRI.

Je m'élançai d’un bond dans la chambre d’où sortait ce cri terrible, et voilà ce que je vis : un berceau renversé, un enfant dans les bras du maître et une femme qui se cramponnait au cou du ravisseur : ses ongles pénétraient dans la chair comme des tenailles d’acier, et d’Arrezzo râlait sous cette étreinte en appelant au secours. Le dégager fut l’affaire d’un instant; mais alors il se passa une scène horrible, car il fallut torturer la femme pour lui faire lâcher prise ! Sentant bientôt que ses forces la trahissaient, cette pauvre mère, qui redemandait sa fille, se jeta à nos genoux, étendit ses mains suppliantes, et ce qu’elle

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