‹ La fille mauditeChapitre 13 sur 25 · RATON DE SOLEIL · texte numérisé non relu

RATON DE SOLEIL

Le lendemain, après le déjeuner, pendant que M. de Bassières causait avec le jurisconsulte et lui faisait part de ies intentions au sujet de son petit-fils, la cximtesse et Edmond se livraient aux charmes d'une douce causerie intime.

Ils étaient assis l'un près de l'autre, sur une causeuse, les mnins unies. Edmond, répondant aux questions de la comtesse, lui parla longuement de son enfance, des souvenirs retrouvés dans sa mémoire, de ses révoltes intérieures contre la destinée, de ses découragements, de ses tristesses, de ses impressions. Elle voulait tout savoir. Il lui ouvrait son cœnr, elle était ravie. Elle ne pouvait se lasser de l'entendre. Suspendue à ses lèvres, elle semblait boire ses paroles. Elle était comme en extase devant lai, elle Tadmirait. A chaque instant, à

LA PILLB MAUDITE 15S

qQ*il p&rl&it, elle découvrait en lui une qualité, on sentiment, une perfection.

Sa voix était douce, il s'exprimait avec facilité; des mots cliarmants, adorables pour une mère tombaient de ses lèvres comme les notes suaves d'un bymne de reconnaissâDoe ou d'un cbant d'amour.

La comtesse l'entourait de son regard plein de tendresse et s'enivrait d'amour maternel.

Il lui raconta ce qui lui était eirrivé daus le canton de Saint-Irun, mais il ne prononça point le nom de Blancbe ; il n'osait plus parler de son fatal amour pour la fille de Jean Renaud.

Cependant, à un moment de son récit, sa voix devint tout à coup tremblante et ses yeux se remplirent de larmes. En pensant à la blonde jeune fille, qu'il avait appelée un instant « sa fée du bonheur », il ne put rester maître de son émotion.

La comtesse sentit qu'il lui cachait quelque chose.

-^ Mon cher enfant, lui dit-elle, quand il cessa de parler, dans tout ce que tous venez de me dire, rien n'indique que votre mère soit morte ; nous pouvons* toujours espérer. Nous la chercherons partout, et si elle existe encore, Dieu, qui vous protège, nous conduira vers elle.

— Eh bieni oui, fit-il, oui, je veux espérer encore.

— Maintenant, reprit la comtesse, parlons de ce vieux mendiant Mardoche qui vous a témoigné un si vif intérêt. Ah! il sait bien des choses et sa conduite est vraiment mystérieuse. Il vous mène au cimetière de Frémicourt, sur la tombe de votre père, il vous dit comment mon fib a été assassiné par Jean Renaud, il complète ses révélations en vous livrant des papiers importants et

il rofase absolument de voas faire connaître la famille de votre mère. Pourquoi ? Quel scrupule, quelle crainte l'ont retenu ?

— Il ne m'a pas été possible de m'expliquer la raison de son silence.

— Vous avez eu l'idée, Ktluiond, que cet homme singulier se cachait sous un déguisement.

— Oui, ma mère, cette pensée m'est venue plusieurs fois.

— Eh bien, vous ne vous trompiez pas, j'en ai la conviction. Savez-vous depuis combien de temps il habite à Frémicourt?

— Je ne puis le dire ; je n'ai pas songé à le loi demander. Mais pour pouvoir se promener la nuit comme il le fait à travers la contrée, pour avoir pu me donner des renseignements si exacts, si complets, il y a lieu de supposer qu'il connaît parfaitement le pays et qu'il demeure aux environs de Frémicourt depuis bien des années. D'ailleurs, je crois vous avoir dit que, non-seulement il avait connu ma mère, mais qu'il avait vu mon père le jour même oi^i il est tombé sous la balle de son assassin.

~ Mon opinion se fait sur lui. Ahl vous l'auriez fort embarrassé, je crois, si vous lui aviez demandé par suite de quelles circonstances il était devenu le dépositaire des papiers qu'il vous a remis.

— Il ne m'aurait pas répondu, voilà tout. Lorstiu'il ne veut pas parler, Mardoche devient un homme de bronze ou de marbre.

— Oui, dit la comtesse songeuse, cet homme a une nature exceptionnelle, une volonté de fer.

Après un court silence, elle reprit :

— Edmond, vous m'avez beaucoup parlé de Frémi courii et il m'a semblé que vous évitiez, avec ioieDtioD,

i\e nommer une très- belle ferme qui se trouve ailuée à une faible dtstanoe de celte commune.

Une rougeur subite monta au front du jeune homme.

— J*eo étab sûre, pensa la comtesse, il me cache quelque chose; il y a un mystère.

— C'est vrai, dit Edmond d'une voix qui trembla malgré lui, je ne vous ai point parlé du Scuiilon ; je ne croyais pas que cela put vous intéresser.

— Quand il s*agit de vous, Edmond, et des choses que vous devez connaître, tout m'intéresse.

Êteft-vous allé au Seuillon?

— Non, ma mère, répondil-il vivement. Une seule fois, la nuit, je suis passé devant les bâtiments en compagnie de Mardoche.

— Probablement quand vous êtes ailés chercher les papiers cachés dans la miisure de Civry?

— Oui.

— Savez-vous le nom du propriétaire du Seuillon?

— Jacques Mellier.

— C'est un vieillard; l'avez-vous vu?

— Non, ma mère.

— }je vieux mendiant ne vous a rien dit de lui?

— Kien. M. Mellier est un homme considérable dans le pays, très-estimé, et il m'a semblé que Mardoche avait pour lui de la vénération.

— M. Jacques Mellier a-t-il des enfants?

— Une fille, ma mère.

— A peu près de votre âge, n'est-ce pas, et qui se nomme Blanche ?

Edmond sursauta.

— Quoi! s'écria-l-il avec surprise, vous savez le nom de M"« Mellier?

— Je sais aussi que M^^ Blanche n'est pas la fille de M. Jacques Mellier.

Un gémissement s'échappa des lèvres da jeone homme et sa tète tomba sur sa' poitrine.

— Qu'est-ce que cela signifie? se dit la comtesse. Elle reprit aussitôt :

— Edmond, est-ce qu'elle est jolie, cette jeune fille que M. Jacques Mellier a élevée et qui porte son nom?

— Oh! ma mère, comme un ange 1 s'écria- t-il avec enthousiasme, et elle est aussi bonne, aussi pore qu'elle est belle !

Un sourire intraduisible s*épanouit sur les lèvres de la comtesse.

Sans le vouloir, sans le savoir, Edmond venait de lui livrer son secret.

— Edmond, reprit elle, de sa voix tendre et afifectueuse, est-ce que vous l'avez vue plusieurs fois, cette belle jeune fille?

— Oui, plusieurs fois, répondit-il tristement

— Et vous l'avez aimée?

— Oui, ma mère, je l'ai aimée, je l'aime, et je ne dois plus penser à elle I Ah! c'est une fatalité terrible qui m'a placé sur son chemin ! Quand Dieu nous envoie un bonheur, une douleur l'escorte toujours!

— Edmond, je ne comprends pas votre chagrin.

— Ah ! s'écria-t-il d'une voix pleine de larmes, je sais honteux de l'avouer, vous me prodiguez votre affection, votre tendresse, vous me comblez de vos bienfaits; hier, je n'étais rien, vous m'élevez jusqu'à vous, et pour vous récompenser je ne sais que vous montrer mon désespoir.

— Voyons, cher enfant, pourquoi cette grande doolear, pourquoi ce désespoir? Est-ce parce que je viens de vous dire que M"* Dlanciio n'est pas la fille de M. Jacques Mellier?

— Je le savais, je le savais I

i«A KiLLfi MALDilB 1S7

— Est-ce le vieux Mardoche qui vous l'a dit?

— Non, ma mère, non ; comme la plupart des gens du pays, Mardoche croit qu'elle est la Glle de M. Mellier*

— En cela, Edmond, Mardoche vous a trompé ; il ne croit pas cela, il ne peut pas le croire.

— Pourquoi m'aurait-il trompé?

— Pourquoi? Est-ce qu'il vous a dit tout ce qu'il savait? Ah I il s'en est bien gardé!... Quand on vous a appris que Blanche n'était pas la ûlle de Jacques Mellier, on a dû vous dire le nom de son père ?

— On me l'a dit, fit-il d'une voix brisée.

— Encore un mot, Edmond. Ne vous êtes- vous pas aperçu que Mardoche avait pour M"* Blanche une grande affection ?

— Il l'aime comme un père I

— Ainsi, vous avez vu cela et vous n'avez pas compris...

— Mon DieUf mon Dieu! Que voulez-vous dire?

— Maintenant, je ne doute plus, s'écria la comtesse avec un rayonnement dans le regard; Edmond, cet homme qui se cache sous l'habit d'un mendiant, et qui sait tant de choses dont il ne révèle que la moitié, cet homme ne s'appelle pas Mardoche, il se nomme Jean Renaud.

Le jeune homme poussa un cri et bondit sur ses jambes, une lueur livide dans le regard.

— Jean Renaud I exclama-t-il, luil luil oh !...

— Oui, reprit la comtesse, Mardoche n*est autre que Jean Renaud.

— Et je ne l'ai pas deviné... je ne l'ai pas deviné! dit le jeune homme les dents serrées. Ah I comme il a dû se moquer de moi. Avec quelle cruauté il a torturé mon cœur ! Et pourtant, Mardoche n'est pas méchant...

non, il n'est pas méchaDt... Pardon, ma mère, pardon, je ne sais plus ce que je dis ; il me semble que la raison m'échappe, mes pensées se heurtent, se confondent dans la nuit de mon cerveau... je ne comprends pins, je ne comprends plus...

Il était pâle comme un mort, et il jetait autour de lai des regards d'insensé.

La comtesse, effrayée, se leva et lui prit les deux mains.

— Calmez- vous, mon enfant, dit-elle, calmez- vous; à mon tour, je vais vous dire tout ce que je sais. Comme un rayon de soleil, un mot vous éclairera; votre àme va retrouver sa sérénité, et une joie immense va inonder votre cœur. Vous aimez Blanche, mon fils, eh bien! vous pouvez l'aimer, sans trouble, sans effroi ; elle sera votre femme, car elle est digne de vous... Blanche n'est pas, comme on vous l'a dit, la fille d'un voleur et d'un assassin. Jean Renaud, son père, est innocent I

— Dieu 1 est-ce possible?

— Je vous dis la vérité, mon fils.

— Oh ! je voudrais le croire, s'écria-t-il affolé, mais comment, comment?...

11 tira brusquement de sa poche la lettre de Blanche et la tendit à la comtesse en disant : * — Lisez, ma mère, lisez !

— Pauvre jeune fille t murmura la comtesse les yeux mouillés de larmes, elle ne sait rien encore ; mon Dieu, comme elle doit souffrir !

— Mais c'est donc vrai? reprit Edmond d'une voix hésitante, saccadée.

— Oui, Jean Renaud, celai qui se fait appeler aujourd'hui Mardoche, Jean Renaud n'est pas coupable !

Le visage du jeune homme s'illumina et un sanglot s'échappa de sa poitrine gonflée.

LA FILLB MAUDITB 159

— Edmond, reprit la comtesse, ce Tieillard que vous i^vei TU soot i'habit d'un mendiant, qui se cache à tout

•* monde, nAme à sa fille, est un homme admirable... 11 s*e5t fait envoyer an bagne pour un autre, il a souffert et il souffre encore pour un autre ! Rien do beau, rien de grand comme sa vie I Mon fils Edmond, votre père est mort dans ses bras ; il connaissait l'assassin et il 8*est laissé condamner... Il a poussé le dévouement josqu'au sublime, cet homme est un héros!

— 0 ma mère, ma mère, s'écria le jeune homme !

Et ivre de joie, fou de bonheur, il se jeta dans les bras de la comtesse.

— Nous irons le chercher, reprit M"" de Bussières, nous l'amènerons à Arfeuille avec sa fille ; il a été gra<

ié il y a quelques mois; mais ce n*est pas assez, nous chercherons, nous trouverons le moyen de le faire réhabiliter ; il y a des difQcuUés sans doute; mais M. Dumoulin, qui cause en ce moment avec le comte, parviendra certainement à les surmonter. Oui, il faut que Jean Renaod soit réhabilité ; il le sera ; et sa fille que vous aimez, mon fils, Blanche sera votre femme ! Mon Dieu I après ce qu'il a souffert, y a-t-il sur la terre une récompense assez grande pour Jean Renaud ?

— Ahl la joie m'étouffe, c'est trop... c'est trop de bonheur, murmura Edmond en se laissant glisser aux genoux de la comtesse.

M** de Bussières le regarda avec une expression de tendresse indicible.

— J'ai encore quelque chose à vous dire, reprit-elle. Vous devez tout savoir. Revenez vous asseoir près de moi.

U obéit.

— Là, vous êtes bien ainsi, tout près de moi, comme tout à Fheore, vos yeux fixés sur les miens.* Cher en-

160 LA PILLB MAUDITE

fant, je De me lasse pas de voos regarder ; c'est pour mon cœur une joie sans pareille, une ivresse infinie, an bonheur que je n'ai jamais connu ! C'est aujourd'hui seulement que je suis mère, ajouta-t-elle en pleurant. Edmond l'entoura de ses bras :

— Je vous aime, ma mère, dit-il en l'embrassant, je vous aime I

— Oui, vous m'aimez, je le sens aux battements de mon cœur, au ravissement de mon àme; vous aimerez votre père aussi, vous nous aimerez tous les deux, près de vous nous oublierons peut-être le terrible passé. Edmond, vous êtes notre dernier et unique espoir!

— Je ne serai pas ingrat, je vous le jure I Je ne ferai jamais assez pour me montrer digne de vos bienfaits.

— Edmond, c'est nous qui vous devons de la reconnaissance.

Maintenant, continua-t-elle, écoutez-moi : C'est M. Dumoulin qui, chargé par le comte de Bussières de faire des recherches sur le crime de Frémicourt, a découvert que Jean Renaud était innocent; c'est encore par M. Dumoulin que le comte a appris ce que nous savons de l'histoire de votre malheureuse mère. Vous l'avez deviné, Edmond, votre mère a fait une faute; elle aimait... 11 y a des pères qui pardonnent, le sien fut sans pitié. La colère et ce sentiment funeste, qui met au cœur de l'homme la haine et le désir de la vengeance, ont armé son bras ; il a tué l'amant de sa fille 1 Le lendemain, la pauvre Lucile, folle de douleur et de désespoir, s'est sauvée de la maison paternelle. Où estelle allée? Nui ne le sait. C'est bien loin, sans doute, entourée d'étrangers, qu'elle vous a mis au moude.

Edmond» le meurtrier de votre père est votre père aussi; nous ne pouvons pas lui demander compte de son crime.

LA PILLB MAUDITE 161

— C'est vrai, diUl soardement.

Et il poussa un loDg gémissement.

— Il naine reste plus qu'à vous dire le nom de famille da votre mère, ajouta la comtesse; elle se nommait Lucile Mellier?

Mellier, Mellier ! exclama le jeune homme d'une voix frémissante; ahl maintenant, je comprends, je comprends tout!...

Et il laissa tomber sa tète dans ses mains.

La comtesse leva vers le ciel ses mains tremblantes.

— Mon Dieu, dit-elle, vous êtes juste, vous êtes bon, vous êtes grand I Faites descendre un de vos regards jusqu'à nous; acceptez toutes les douleurs de ma vie, pour l'expiation des coupables, et donnez le bonheur aux enfants de ceux qui ont tant souffert I

Page 1