‹ La fille mauditeChapitre 14 sur 25 · FIN DB LA TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

FIN DB LA TROISIÈME PARTIE

OUATRièMB PARTIS

UBS MYSTÈRES Dr SElIIiIiOW

ROUVBNAT VEUT ENRICHIR MARDOCHB

Blanche était triste, Blanche souffrait.

Sa tète gracieuse se penchait languissante comme la corolle d'une fleur qui s*incline prête à s'effeuiller. Sa gaieté, ses joies, ses beaux rêves avaient pris leur volée ainsi qu'un essuim d'abeilles au premier coup de tonnerre qui annonce l'orage.

On lisait sa douleur dans ses yeux, dont la doooe clarté s'était éteinte, et sur ses lèvres décolorées lorsque, parfois, voulant rassurer son parrain, elle s'efforçait de trouver un pâle sourire.

Blanche pleurait souvent, et sur les roses de ses joues la neige était tombée.

Rouvenat l'entourait d'une sollicitude inquiète. Mais ni les bonnes paroles de Jacques Mellicr, ni la tendresse touchante do son parrain ne pouvaient la consoler.

La révélation brutale de François Parisei l'avait frap-

pée aa oœar. Toutefois, le sonvenir d'Edmond était auni poor beaucoup dans ses sombres tristesses. Le ressort de sa Tie s'était brisé, elle se voyait condamnée à une doolenr sans Ad ; elle n'avait plus rien à attendre, plas rien à espérer.

Une première illusion perdue, un premier rêve de bonbeur détruit, causent toujours un effroyable désenchantement.

La première fois que Rouvenat la vit, marchant à pas lents, les bras pendants à ses côtés, le front courbé vers la terre, regardant tristement les fleurs qu'elle aimait tant et qu'elle ne cueillait plus, il se sentit bouleversé jusqu'au fond des entrailles.

— C'est grave, grommela-t-il entre ses dents, c'est très-grave!

Et il se sauva dans les champs et se mit à courir comme un fou le long des haies.

— C'est ma faute, s'écria-t-il, c'est ma faute I J'avais juré de veiller sur elle, de la protéger, de la défendre, et je n'ai rien fait... Elle pleure, elle est malheureuse... Ah ! je suis un misérable !

Ses doigts se crispèrent sur sa poitrine nue et ses ongles labourèrent sa chair.

Le pauvre homme était désespéré.

— Que faire? reprit-il en pressant dans ses mains son front ruisselant de sueur, que faire?... Ohl ce Parisel, l'infâme! Et l'autre, l'autre, que j'ai éloigné?... Elle l'aime, je le vois bien maintenant; mon Dieu, mon Dieu, elle en mourrai Tonnerre! hurla-t-il avec une énergie sauvage, si elle tombe malade, on me portera le lendemain au cimetière ; il y a assez de pierres sur le chemin pour me broyer la tète. Un gueux comme moi n'a pas besoin de vivre !

Quand il rentra à la ferme, il trouva la jeune fille

dans la cour, jetant des graines à ane coavée de poulets. Il la prit dans ses bras et la serra Gévreusement contre son cœur en couvrant son front de baisers.

— Tu m'aimes trop, lui dit elle, lu m'aimes trop 1

— Non, je ne t*aime pas assez, puisque je n'ai pas su te rendre heureuse.

— Mais, au contraire, tu as tout fait pour moi, répliqua-t-elle vivement. D'ailleurs, je suis aussi heureuse qu'il m'est possible de l'être.

— Non, non, fit-il en secouant tristement la tète, ta n'es f)Ius comme autrefois, tu as perdu ta gaieté, tes joues ont p&li, tu ne ris plus; tu souffres, tu pleures... Tiens, en ce moment même, je vois des larmes dans tes yeux.

— Mais ce n'est pas ta faute, s'écria-t-elie, ce n'est pas ta faute I Voyons, parrain, sachant ce que je sais, est-ce que je puis être gaie ? Cela me fait du bien de pleurer 1 Si j'étais joyeuse, si je chantais comme autrefois, je m'en voudrais, et toi, parrain, tu dirais que je n'ai pas de cœur... je pense à mon malheureux père et à ma mère, qui dort pour toujours dans le cimetière de Civry.

— Blanche, est-ce bien à eux, à eux seuls que tu penses?

— Tu veux savoir la vérité : eh bien, je sens que j'aurais été heureuse du me marier et fière d'aimer... C'est si bon d'échanger ses pensées, de se dévouer, de 4Darcher à deux dans la vie, la main dans la main, ou de s'appuyer, confiante, sur le bras d'un ami dont vous sentez le cœur battre à l'unisson du vôtre! Mais, quand ces folles jdées me viennent, je les repousse de toutes mes forces ; je veux, je dois ne penser qu'au malheur de mon pèrel... A toi aussi, parrain, que j'aime de

ont mon cœur... Oui, pour une pauvre ÛUe comme

LA FILLB MAUDITB IM

moi, que le moindre choc peut briser, il est doux de s'appuyer eonune je le fats maintenant sur le bras d'un amil Ahl parrain, si tu mourais, que deviendrait ta paoTre Blaoehe t RoaTenat tressaillit.

— N*aie pas oette crainte, dit-il, je suis plein de santé et je n*ai nulle envie de te quitter avant d'avoir rempli ma mission jusqu'au bout. Seulement, vois-tu, je ne veux pas que tu pleures, je ne puis me faire à cette idée que ma Blanche peut souffrir. Ah I c'est ton rire juyeol, c'est le bonheur de tes jeunes années que je voudrais te rendre !

— Cela reviendra peut-être, ré|>ondit-eIle tristement, si, comme on le dit, avec le temps tout s'oublie.

— Dis donc, Blanche, reprit Houvenat, jugeant utile de changer la conversation, il me semble que ton ami, le vieux Mardoche, te néglige un peu. C'est aujourd'hui, si je ne me trompe pas, le quatrième jour qu'il n'est pas venu au Seuillon. Serait il devenu riche?

— Je l'ai vu hier.

— Ici?

— Non, je l'ai rencontré à Civry.

— C'est vrai, tu es allée hier à Civry.

— Porter une couronne sur la tombe de ma mère. C'est singulier, parrain, la personne inconnue, qui entretient la tombe de fleurs, avait encore apporté deux énormes bouquets, le matin même, car les pétales des fleurs étaient couverts de la rosée de la nuit.

— Oui, c'est surprenant, dit Rouvenat songeur; j'ai beau •liercher, je ne devine pas qui peut avoir gardé ainsi le souvenir de Geneviève. Ëolin, qu'importe !

— C'est égal, parrain, je voudrais bien connaître cette personne pour la remercier.

— Je m'informerai à Civry, on me dira son nom.

Mais revenons à Mardoche; j'ai besoin de le voir, je voudrais causer avec lui. T'a-t-il dit pourquoi il n'est pas venu au Seuiilon?

— Il a fait, paralt-il, une longue tournée du côté de Saint-Irun.

— C'est absurde, dit Rouvenat mécontent, il n'a pas besoin de courir les chemins, du moment qu'il est sûr i de trouver à la ferme, près de toi, Blaoche, tout ce qui 1 lui est nécessaire.

— C'est ce que je lui ai dit.

— Enfin, quand viendra-t-il?

— Ces jours-ci.

— Ces jours-ci, ces jours-ci, c'est vague. S'il n'est pas venu aujourd'hui à deux heures je monterai jusqu'à ses roches, il faut absolument que je le voie.

— Parrain, pourquoi tiens-tu donc tant à causer avec Mardoche?

— Blanche, ces jours derniers, Mardoche m'a rendu un grand service, et, puisqu'il faut tout te dire, il m'a sauvé la vie, je veux le remercier.

— Mardoche ne m'a pas parlé de cela. Que t'est-il donc arrivé?

— Un accident... je te dirai cela plus tard. Ah! Mardoche est décidément un homme bien étrange ; il espère, sans doute, en cessant de venir au Seuiilon, se soustraire à ma reconnaissance. Mais il se trompe : Rouvenat sait se souvenir, Rouvenat n'oublie jamais. Je ne veux plus qu'il mendie! Chaque fois qu'il venait au Seuiilon et que je le voyais, sa besace sur le dos, j'ér > prouvais une sensation douloureuse, il me semblait (fHf:^ quelque chose se déchirait en moi. De gré ou de forei|^^ je lui ferai accepter une petite rente qui le mettra à l'abri du l)esoin pour le reste de ses jours. Et pois, j'ai encore tme idée : les maçons, Blanche, sont depuis oe ma-

LA PILLE MAUDITB 167

liii sur la masure de Jeao Renaud ; quand ta maison tea rebâtie, ma mignonne, je la ferai meubler, et comme il lai faudra un locataire, j'ai pensé que Mardocbe serait là très-bien. Que dis- tu de cela? La jeune fille lui sauta au cou.

— 11 n'y a que toi pour avoir de ces bonnes idées, ditelle.

— Ainsi, tu m approuves?

— Oui, parrain, oui, et si Mardoche fait des difQcullés, tu lui diras : Blanche le veut!

Ce n'était point, comme le pensait Rouvenat, pour se soustraire aux témoignages de sa reconnaissance que Mardoche s'était abstenu de venir au Seuillon. Le vieillard ne pensait déjà plus au service qu'il avait eu le bonheur de rendre au parrain de Blanche, en le retirant du puits ; son esprit et sa pensée avaient des préoccupations autrement sérieuses. U n'était pas venu à la ferme uniquement dans la crainte de se trahir. Il sentait que, maintenant, un mot, un regard, une larme de sa fille pouvait amener une explosion entre lui et Rouvenat. •• «

Ah ! s'ii nV Avait eu que Blanche et Edmond, il n'aurait pas été embarrassé pour agir; mais Jacques Mellier se dressait fatalement devant lui. U était dans une impasse : impossible d'avancer.

— Comment faire ! comment faire ? se demandait-il le cœur plein d'angoisses.

Il était désolé de son impuissance.

('.ommeill'avaitdit à Blanche le matin, Rouvenat, ne voyant pas venir Mardoche, se décida à aller le trouver.

11 le surprit, debout «levant les roches, dans une attitude pensive, et le regard plongé dans la vallée.

— Tiens, c'est monsieur Rouvenat! fit Mardoche sans chercher à cacher son étonnement.

— Bonjour, Mardocbe, «lit Kouvenat d'un tonamlcal, je vois à votre air que vous ne vous attendiez pas à recevoir ma visite.

— C'est vrai, monsieur Rouvenat. Est-ce donc le pauvre Mardoche que vous venez voir?

— Si je vous dérange, c'est votre faute; voyant que vous oubliez le chemin de la ferme, j'ai pris, moi, celui des roches.

— Soyez le bienvenu dans mon domaine, monsieur Rouvenat, et dites-moi ce que Mardoche peut faire pour vous être agréable.

— D'abord, dit Rouvenat en lui tendant la main, touchez là, Mardoche, c'est la main d'un ami. Pourquoi ne. vous a-t-ou pas vu au Seuillon depuis quatre jours? Est-ce parce que, ayant fait uue bonne action, vous ne vouliez pas en être remercié ! Mardoche, en me retirant du puits vous ne m'avez pas sauvé la vie seulement, vous avez conservé à la demoiselle du Seuillon son meilleur ami, sou plus sûr protecteur. Ce matin, en causant avec Blanche, je lui ai dit que vous m'aviez sauvé la vie, en me gardant bien, toutefois, de lui raconter comment je suis tombé dans le vieux puits; je l'aurais inutilement effrayée.

— Ohl quelqu'un vous a bien aidé à y descendre monsieur Rouvenat, dit Mardoche en souriant.

— Mardoche, vous savez ce qui s'est passé ; vous avez vu?

— Je n'ai rien vu, j'ai deviné. Dimanche dernier, dans le bois d'Artemont, j'ai aperçu les deux Parisel, courant à travers les haliiers ; ils ont peur des gendarmes.

— Ce sont les parents de mou maître, répliqua Rouvenat, je ne dirai rien, je ne veux pas les dénoncer ; qu'ils aillent se faire pendre ailleurs !

LA PILLE IIAUDITB 189

— Je ne vous blâme pan de penser ainsi, monsieur Kouvenai, reprit Mardoehe en secouant la tète; mais, ▼oyet-Tous, il est l>on de se garer des méchants en les mettant dans Timpossibilité de nuire ; j*ai bien peur que Timpuiiilé ne les rende plus audacieux encore. Prenez garde, monsieur Houvenat, et ne vous aventurez pas trop, la nuit, aux alentours de la ferme. Les Parisel n*ont pas quitté le pays ; comme les bètes fauves, qui ont peur de la lumière du jour, c'est la nuit qu'ils eonrent les champs, prêts à se jeter sur leur proie.

— Je suivrai votre conseil, Mardoehe, je me tiendrai sur mes gardes. Mais nous faisons trop d'honneur à ces gena-là en nous occupant d'eux. Parlons de vous, Mardoehe.

— De moi?

— La vie que vous menez dans ce pays n'est pas gaie, Mardoehe.

— C'est vrai, monsieur Rouvenat, mais elle me plait. J'ai plus de mauvais jours que de bons, sans doute; mais je sais me rendre heureux; allez, pour cela il me faut bien peu...

— Mendier est si pénible à tout âge !

— Je ne peux plus travailler, monsieur Rouvenat.

— C'est' vrai. Mais je ne viens pas vous dire : Il faut travailler et renoncer au métier que vous faites. Mardo-

lie, je veux faire quelque chose pour vous.

— Ah! Et que voulez- vous faire pour moi, monsieur Houvenat?

— Mardoehe, je travaille depuis longtemps, j'ai d'as- ^ez belles économies, et je puis faire un peu de bien à • eux que j'aime. Je voudrais vous mettre ù l'abri ilu be-

lin pour toujours, Mardoehe; j'ai parlé de mon inten-

iion à Blanche, elle est entièrement de mon avis. Vous

170 LA FILLE IfÂUDITB

ne me refaserez pas une petite rente de six cents francs que je veux vous faire.

Deux grosses larmes roulèrent dans les yeux de Mardoche.

— Et puis, continua Rouvenat, vous ne pouvez pas demeurer toujours au milieu de ces roches, en compagnie des hiboux et des reptiles. Eu ce moment, je fais bâtir ou plutôt reconstruire une petite maison à Civry, qui appartient à Blanche.

— Ah I fit Mardoche, vivement ému, vous faites rebâtir...

— Oui, dans trois semaines, Mardoche, la maison en question sera prête à vous recevoir, car Blanche a décidé que vous l'habiteriez. Vous ne refuserez pas non plus, j'espère, d'être agréable à votre jeune amie. En attendant, vous aurez une chambre à la ferme. Eh liien, est-ce entendu? est-ce conveuu?

— Monsieur Rouveuat, répondit Mardoche d'une voix tremblante, j'accepterai peut-être votre offre et celle de M"* Blanche; mais un peu plus tard.

^ Pourquoi pas immédiatemeut?

— Cela dépendra des événements, monsieur lionvenat.

— Que voulez-vous dire?

— Rien. En aidant à vous retirer du puits l'autre soir, je n*ai fait que mon devoir. Vous tenez à me récompenser, je n'ai rien à dire à cela. Vous êtes généreux, monsieur Rouvenat, trop généreux môme. Mais il y a une choi^e (fue vous no savez peut-être pas ou que vous avez oubliée : ce n'est pas moi seul, qui vous ai sauvé, nous étions deux...

Rouvenat tressaillit.

— Je doiffoème vous dire, poursuivit Mardoche, que j'oi beaucpap moins fait en cette circonstance, que le

LA HLLB MAUDITE 171

brave garçon qui in*accompagnait. Si tous tenez absolument À me récompenser aussi magniflqucmenl, jo me licmaiide oa que tous pourrez faire pour celui qui, au péiil «le-sa tie, est descendu dans le puits afin de vous attacher à la cortie.

Itoavenat regarda le mendiant avec efiarement.

— Mardoche, dit-il brusquement, vous ne me dites pas toute votre pensée ; comment ce jeuqe homme se trouvait-il avec vous? Il vous a parlé, que vous a-t-il dit?

— Tenez- vous réellement à le savoir?

— Oui, oui, parlez, Mardoche, parlez.

— Eh bien, un jour le hasard l'a amené ici, à Tendroit où nous sommes en ce moment. Il pleurait, il était désespéré. Je voulus savoir pourquoi. Je l'interrogeai. Il m'avoua qu'il aimait M*'* Blanche Mellier, et que le parrain de la demoiselle du Seuillon, M. Pierre Rouvenat, lui avait défeudu de la revoir, lui avait ordonné de ne plus revenir sur les terres du Seuillon. Je l'ai écouté avec intérêt, je vous dirai même que j'ai pris part à son (hagriu... Pauvre garçon 1 il aime réellement M"® Blanf.he. Monsieur Rouvenat, voulez- vous que je vous dise? i!h bien, je crois qu'il rendrait votre filleule heureuse.

Page 1