‹ La fille mauditeChapitre 15 sur 25 · JEAN RENAUD REPARAIT · texte numérisé non relu

JEAN RENAUD REPARAIT

— Non, non, dit Rouvenat, d'une voix altérée, je ne veux pas penser à cela.

\n La fille maudite

— Pourquoi? Vous ne voulez donc pas marier M*** Blanche?

Rouvenat poussa un soupir et ne répondit pas.

— Hier, reprit Mardoche après un moment de silence, j*ai rencontré M"* Blanche à Civry, elle sortait du cimetière; je l'ai trouvée bien changée : ses joues ont pâli, ses yeux n'ont plus d'éclat ; elle souffre, monsieur Rouvenat, vous n'êtes pas sans vous en être aperi^u...

— Oui, Blanche souffre, je le sais ; mais sa douleur a une autre cause que cell» que vous supposez.

— C'est possible, monsieur Rouvenat, mais, croyezmoi, le jeune homme dont nous parlons n'est pas étranger à son chagrin.

— Mardoche, vous vous intéressez bien vivement à ce jeune homme?

— C'est vrai, je mentirais en disant le contraire.

— Oùdemeure-t-il?

— Il logeait à Saint-Irun chez l'aubergiste Bertaux. Pour remplir la promesse qu'il vous a faite, il a quitté le pays ; il est retourné à Paris.

— Il est d'une bonue famille I

— Il n'a pas de famille, répondit Mardoche en branlant la tète.

— Pas de famille ! répéta Rouvenat.

— Oui. Il n'a jamais connu son père, et il a?ait à peine six ans lorsqu'il a eu le malheur de perdre sa mère. Celle-ci, ramassée sur une route par des saltimbanques, engourdie par le froid, mourante, — c*était au mois de décembre, par une nuit de tempête et de neige, — est morte, paralt-il, sans qu'on ait pu savoir ni son nom, ni d'où elle venait.

— C'est affreux, murmura Rouvenat.

— Un des saltimbanques a recueilli l'enfant, l'a élevé, l'a fait instruire, en a fait un homme, enfin ; mais quand

le jeuDe homme Ta ÎDterrogé aa sujet de sa famille, comme il ne savait rieD, il n'a pa lui répondre. Si je ne craignais pas de vous ennuyer, monsieur Rouvenat, je vous dirais ce que je sais de l'histoire de l'orphelin.

— Vous ne m'ennuierez pas, Mardoche; dites, dites.

— Au fait, monsieur Rouvenat, cela peut vous intéresser, lit Mardoche avec un sourire singulier.

— Ce jeune homme m'a sauvé la vie, Mardoche, et si je peux faire quelque chose pour lui...

— Vous verrez.

— Je Toos écoute, Mardoche.

— D'après ce qu'il m'a dit, il était venu dans ce pays avec l'espoir de retrouver la famille de sa mère.

— Hein I sa mère était donc de la Franche-Comté?

— 11 n'en sait rien. Mais c'est sur la route de Vesoul à Gray que la pauvre femme a été ramassée par les saltimbanques, comme je vous l'ai dit, et que lui-même a été trouvé.

— C'est étrange ! dit Rouveqat.

— N'est-ce pas?... Imaginez -vous, monsieur Rouvenat, que l'autre jour, en arrivant à Saiut-lrun, il s'est souvenu tout à coup qu'il y était déjà venu dans son enfance, à la vue des deux chiens de pierre de l'auberge, lesquels semblent souhaiter la bienvenue à tous les vogeurs.

L'aubergiste, en effet, se rappelle très-bien qu'une jeune femme, fort belle, a logé chez lui avec son enfant pendant quelques jours ; il y a de cela treize ou quatorze ans.

Rouvenat fit on brusque mouvement. Ses yeux brillaient comme deux tisons.

— Continuez, dit-il d'une voix oppressée, continuez.

— Est-ce que cela vous intéresse? demanda Mardoche avec bonhomie.

174 LA FILLB MAUDITE

— Oui, énormément.

— Voyez comme il esl bon d'avoir de la mémoire, monsieur llouvenat ; un souvenir en amène un antre; notre jeune homme s'est encore rappelé qu'un homme était venu voir sa mère dans la chambre d'auberge, ({ue. cet individu, dont Bertaux, malheureusement, n'a pu lui dire le nom, l'avait pris sur ses genoux et longuement embrassé.

Saisi d'un trouble extraordinaire, Rouvenat se frappa la poitrine et, chancelant, s'appuya contre un arbre.

— Décidément, continua Mardoche, je vois que co que je vous raconte vous intéresse de plus en plus.

— Mardoche, le nom du jeune homme, dites-moi vite son nom ! s'écria Rouvenat d'une voix haletante.

— Son nom ! Est-ce que vous ne le savez pas?

— Je ne le lui ai pas demandé. Mardoche, je vous en prie, dites-moi son nom 1

— Il n'a que celui que sa mère lui donnait.

— Edmond, n'est-ce pas, Edmond? exclama Rouvenat.

— C'est merveilleux, fit Mardoche, jouant la surprise, vous avez deviné. C'est bien Edmond qu'il se nomme.

Les deux mains appuyées sur son cœ\ir, Rouvenat respira bruyamment. Une joie délirante éclatait dans son regard. Il paraissait transfiguré.

Mardoche souriait, la tète légèrement inclinée.

11 reprit au bout d'un ingtant :

— Je dois vous dire encore, monsieur &ouvenat,qu'un des saltimbanques, un brave homme duoom de Greluche, celui qui a pris soin de l'enfance de l'orphelin, a trouvé danf un sac de cuir appartenant ^ la mère, douze mille francs eD or. Comme vous le voyez, une sorte de providence veillait sur Tentant. Cette somme permit au pauvre bateleur de le mettre en pension à DgoD, d'abord,

'i plus tard, quand il eut fait sa promicro commuuiuu, lans UD collège de Paris. M. Kilmoiid a fait toutes ses claaies; il est bachelier, monsieur llouveuat.

Le viepx paysan ne put se contenir plus longtemps ; il éclata en sanglots.

— Mais vous pleurez, monsieur Uouvenat, qu'avezvous donc? demanda Mardoche.

— Oui, je pleure : c'est drùle, n'est-ce pas? Excusezmoi, Mardoche, ju n'ni pas pu me retenir.

— Oh I avec moi, vous n'avez pas besoin de vous gêner, allez.

Et, à son tour, des larmes jaillirent de ses yeux.

— Mardoche, Mardoche, s'écria Rouvenat, vous pleurez aussi I

— C'est vrai, votre émotion m'a gagné.

— Mardoche, reprit Rouvenat, M. Edmond est-il encore àSaint-Irun?

— Il est parti depuis quatre jours, je vous l'ai dit. Un gémissement sortit de la poitrine de Rouvenat.

— Comment le retrouver maintenant ? murmurat-U.

— Etes-vous donc contrarié qu'il soit parti, monsieur Rouvenat ? ,

— J'en suis désolé, désespéré, Mardoche.

— Esi-ce que vous avez changé d'idée ?

— Oui.

— Et c'est ce que je viens et vous «lire?...

— Oui, Mardœhe, oui, c'est ce que vous venez de me dire qui m'a fait suliilement changer d'idée ; mais vous ne pouvez savoir, vous ne pouvez pas comprendre.

— Vous vous trompez, monsieur Rouvenat ; je sais et je comprends très-bien.

Rouvenat secoua la tète.

— Ce n'est pas possible, fit-il.

176 LA PILC& MAUDITE

Mardoche se redressa le regard élincelaot.

— Monsieur Rouvenal, dit-il d'une Toix frémissante, Yoas venez de reconnaître dans ce jeune homme, qui aime votre filleule, que vous avez repoussé et qui vous a sauvé la vie, celui que vous avez fiancé à M"' Blanche il y a treize ans ; vous venez de reconnaître le fils de Lucile Mellier, la fille de votre maitre.

Ilouvenat eut un mouvement de terreur et regarda Mardoche avec effarement. Puis, soudain, lui saisissant les deux bras :

— Comment savez -vous cela? s'écria- 1- il d'une voix étranglée.

— Je sais d'autres choses encore, répondit Mardoche d'une voix lente et grave ; il y a trois hommes sur la terre qui connaissent les mystères du Seuillon : Jacques Mellier, Pierre Rouvenat et un autre.

— Mais qui donc ètes-vous, vous ? exclama Ronvenat.

— Regardez-moi. Ah t je suis bien changé puisque vous ne m'avez pas encore reconnu I

Rouvenat poussa un cri rauque, fit trois pas en arrière, pois, s*élançant d'un bond sur Mardoche, il l'entoura do ses bras et le pressa à l'étoufier sur sa large poitrine.

7~ Jean Renaud, disait-il d'une voix coupée par les sanglots, Jean Renaud, mon cher Jean Renaud, c'est toi, cœur dévoué, pauvre victime, c'est toi que je tiens dans mes bras, toi que j'embrasse ! Comment ne t'ai-je pas reconnu tout de suite, la première fois que tu es venu à la ferme ?... Je m'explique maintenant la sym* pathie que j'éprouvais pour le pauvre mendiant... Mais pourquoi no m'as-tu pas dit : Pierre, c'est moi, je suis Jean Renaud? Ai-je d'assez mauvais yeux ! C'est cette longue barbe... Mais je te recoonais, maintenant; oui,

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je retrouve ton bon regard si franc, si loyal. C'est égal, ta es bien changé, ta voix n*est plus la même. Ah I voilà ton soar^ d'autrefois I Ah 1 Jean Renaud, mon cher Jean Renaud, que je t'embrasse encore !

Et les deux vieillards, enlacés dans les bras l'un (le l'antre, s'embrassèrent de nouveau avec effusion.

Ils s'assirent sur une large pierre.

— Pour que tu sois changé ainsi, reprit Rouvenat, il faut que tu aies bien souffert ; et c'est pour Mellier, pour moi...

— Rouvenat, vous avez largement tenu votre promesse, vous avez élevé ma tille, vous l'aimez, je ne veux plus me souvenir du passé.

— Tu es content, n'est-ce pas? Elle est belle, ta fijanche, notre fille, et douce, et affectueuse, et bonne... Yois-tu, Jean Renaud, il n'y a pas dans le monde une meilleure enfant que ta fille, ma Blanche bienaimée.

— C'est vrai, Rouvenat, et c'est la récompense que Dieu m'accorde.

— Ainsi, tu venais à la ferme et tu ne disais lien... Ah I lu as bien joué ton rôle de mendiant.

— Je ne suis pas autre chose qu'un mendiant, Rouvenat.

— Allons donc, tu savais bien que, disant un mot, Jacques aurait mis toute sa fortune à ta disposition.

— Je ne voulais pas me faire connaître.

— Pourquoi? Ah ! je comprends, tu es obligé de te ncher ; lu as voulu revoir la France, Civry, la fille...

ru t'es évadé de Cayenne. Mais, sois tranquille, nous te cacherons, nous te défendrons, personne ne saura que lu es revenu.

— Je n'ai pas peur qu'on me reprenne, répliqua Jean Renaud en souriant ; je ne suis plus un forçat, j'ai sur

moi des papiers qui iile protègent. Un jour, — il y a quelques mois de cela, — le directeur de la colonie p/*nilentiaire m'a fait appeler et m'a dit : Jean Renaud, vous êtes libre, un personnage puissant s'est intéressé à , vous, je viens de recevoir l'ordre de vous mettre en li- i berté, vous êtes gracié I... Libre, libre 1 Pierre, vous ne savez pas l'effet que produit ce mot sur un pauvre pri- ' sonnier; c'est comme si, le tirant d'une nuit profonde et éternelle, on le mettait tout à coup en pleine lumière en présence des splendeurs de la création. Libre! c'est le ciel qui s'ouvre, c'est le cœur qui se remet à battre, c'est la pensée qui se réveille, l'espoir qui renaît, la vie ] qui revient... Etre libre, Pierre, c'est nne résurrec- * tion !

Je n'ai pas perdu de temps, allez ; dès le lendemain j*ai quitté Cayenne ; voilà comment et pourquoi je suis revenu. En arrivant, vous devez vous le rappeler, Rouvenat, je me suis trouvé tout à coup en face de Blanche, je n'avais parlé encore à personne dans le pays. Je ne l'ai pas reconnue, je ne me suis pas même douté que j'avais ma fllle devant moi. Comment une pareille idée >mo serait-elle venue? Je la trouvais si charmante, si belle ! Elle me quitta pour vous rejoindre, vous veniez au-devant d'elle, et moi je continuai mon chemin jusqu'à Civry, me réjouissant d'avance de la surprise que j*allais causer à ma pauvre Geneviève. Je trouvai ma maison écroulée. J'interrogeai une vieille femme. EUle m'apprit que Geneviève étnit au cimetière.

— Et depuis, presque chaque jour, tu paressa teml>e do fleurs nouvelles?

* Jean Renaud eut un doux sourire.

— On dit que les morts aiment les Ûeurs, répondit- il en essuyant une larme.

Uk nLLB MAUDITE 179

DEVANT LBS ROCUBS

RouTenat avait pris une des mains de Jean Renaud et la serrait dans les siennes. ,

Après an momenl de silence, le père de Blanche reprit :

— La vieille femme de Civry m*apprit encore qu'avant dn mourir Geneviève avait mis au monde une belle pi tite fille; mais elle ne voulut point médire où je p<tarrais la voir.

— Pour que Blanche se crût la fille de Mellier, dit luvenat, à Civry et à Frèmicourt, comme aux environs, il recommandé qu'on gartiàt le silence : nos paysans,

'o braves gens tous, dont Blanche est adorée, se sont empressés d'obéir.

— Comme vous devez le penser, Rouvenat, je me suis bien gardé de dire à la vieille femme que j'étais ce bri-

md, ce scélérat de Jean Renaud, qu'on avait envoyé i bagne pour avoir assassiné un homme près de rémicourt, et qui avait fait mourir sa femme de chagrin.

— Ah ! Jean Renaud 1 Jean Rennud ! fit Rouvenat avec un accent plaintif.

— Ce sont les expressions dont la femme s'est servie en parlant de moi. Mais passons...

Elle ne crut pas devoir me cacher que la fille de Geneviève s'appelait Blanche et qu'elle était devenue une

belle demoiselle. Or, la jeune iille que j'avais rencontrée le matin, au bord de la rivière, m'ayant dit qu'elle se nommait Blanche, je fus subitement éclairé. Cette gracieuse enfant, qui m'était apparue comme l'ange consolateur, cette fleur du printemps, ce rayon de soleil, cette merveille était ma fille t... Ah! m'écriai- je dans mon ravissement, Jacques Mellier et Pierre llouvenat ne m'ont pas oublié, ils n'ont pas abandonné l'orpheline, ils ont adopté ma fille t

— Alors, reprit Rouvenat avec émotion, pourquoi n'es-tu pas accouru à la ferme en criant : Je suis Jean Renaud ?

— Oui, je pouvais faire cela. Et après, que serait-il arrivé ?

— Tu as raison, dit tristement Rouvenat, je comprends ce qui t'a retenu. Ah I Jean Renaud, je ne saurais dire combien je Vadmire, tu es un homme superbe I

— Je ne sais pas si je suis un homme superbe, répliqua doucement Jean Renaud ; mais ce que je sais bien, Rouvenat, c'est que s'il fallait à l'instant même donner ma vie pour le bonheur de ma fille, je n'hésiterais

pas!

Non, non, continua-t-il d'un ton animé, je ne pouvais pas me faire connaître. Blanche se croyait la fille de Jacques Mellier ; elle était tranquille, gaie, heureuse ; et je serais venu lui dire : On te trompe ; c*est moi, Jean Renaud, l'ancien fort^at, qui suis ton père ! Allons donc ! Mais, en faisant cela, j'aurais été un mauvais père, uu misérable 1... D'ailleurs, il eût fallu lui dire aussi (|ue je n'étais pas un assassin, le lui prouver. Moi, acc^user Jacques Mellier, quand je me suis laissé condamner pour lui, jamais!

— Noble cœur ! murmura Rouvenat.

^ J'ai compris autrement mon devoir, poursuivit Jean

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Reoaod. Là-bas, à Cayenne, mes camarades les forçats m'avaienl, je ne sais trop pourquoi, surnommé Mardoche ; je résolus da eonsenrer ce oom sous lequel Jean (leuaud Tieilli, usé, brûlé par le soleil de la Guyane, pouvait se cacber facilement. Et, comme je ne voulais pas mourir de faim, je continuai le métier que j'avais fait en traiiersant la France à pied pour revenir à Civry. Voilà, Rouvenat, voilà comment Jean Renaud, qu'on appelait autrefois le tueur de loups, est devenu le vieux mendiant Mardocbe.

— Et devant ta fiUe tu ne t'es pas trahi I Tu n'as pas en la tentation de la prendre dans tes bras, de la serrer sur ton eœur ?

— Plus d'une fois, Rouvenat.

— Et tu t'es retenu I Ah I Jean Renaud, comme tu devais souffrir 1

— Non, je la savais heureuse I

— Quel courage ! quel courage I s'écria Rouvenat.

— Aujourd'hui, reprit Jean Renaud, la situation n'est plus la même : Blanche sait qu'elle n'est pas la fille de Jacques Mellier.

— Qui donc t'a appris cela ?

— Elle. Ce jour- là, Rouvenat, quand elle m'a dit de sa voix adorable que ce n'était pas à elle à juger Jean Renaud, que son devoir était de prier pour lui afin que Dieu le prenne en pitié et lui pardonne, et que s'il revenait un jour elle se jetterait dans ses bras afin de ' pleurer sur son cœur, je ne fus plus maître de moi ; je la pris dans mes bras et je l'embrassai avec ivresse. C'était la première fois... Oh I ce baiser, j'en ai encore le parfum sur les lèvres !

— Et tu as gardé le silence ! Et tu ne lui as pas crié ; Je snb ton père ? ' '^

— Oui, j'ai gardé le silence. Ah ! l'épreuve a été

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