‹ La fille mauditeChapitre 16 sur 25 · IL U · texte numérisé non relu

IL U

cruelle I II m'a semblé qa'nne main do fer 8*eDfoDçait dans mon cœar... Elle était devant moi, désolée, déses^ pérée, toute en larmes... Un instant, je me suis senti faiblir, j'allais parler ; mais, aussitôt, je me reprochai ma défaillance comme une lâcheté, et je me roidis contre ma douleur, et j'étouffai les sanglots qui me montaient à la gorge. Rouveuat, faillir à mon âge ce serait renier ma vie tout entière, ce serait une honte!

En présence d'une si complète abnégation, de cette grandeur surhumaine, Rouvenat. laissa éclater son admiration.

— Jean Renaud, s'écria-t-il avec enthousiasme, Jean Renaud, tu es plus qu'un homme, tu es un Dieu I

Jean Renaud secoua la tète.

— Je vous l'ai déjà dit, Rouvenat, je ne veux pas troubler la tranquillité de Jacques Mellier. Le secret de ma force est là.

— C'est bien, c'est bien, dit Rouvenat, nous reparlerons de cela tout à l'heure ; tu as su te dévouer, noiu saurons faire notre devoir. Il faut que Blanche soitheareuse, elle le fera... Ah ! ce jour qui nous éclaire est le plus beau jour de ma vie I Lucile est morte, sans doute; mais Edmond, son fils, existe ; il sera le mari de Blanche, c'est mon rêve depuis treize ans, depuis le jour où je l'ai tenu dans mes bras à Saint-Irun, dans une pauvre chambre d'auberge. Le domaine du Seuillon, toute la fortune de Jacques Mellier est pour Edmond et pour ta fille, Jean Renaud ; c'est la volonté de Jacques.

C'est à Gray qu'ils se sont rencontrés, et tout de suite ils se sont aimés. Cela devait arriver ainsi. Comme le hasard, non, la Providence conduit bien les choses I Jean Renaud, il y a là l'intervention divine ; Dieu veille sur DOS ohers enfants.

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Et dire qu'il y a quelques jours il était devant moif que je lui ai parlé, que je D*avais qu'à teudre les bras pour le tenir sur mou cœur, et que rien ne m'a averti... Aaeone yoix ne m*a crié : « C'est lui, c'est Edmond, e*est Teofant que tu cherches, que tu attends depuis si longtemps t.. . » Il me disait : J'aime Blanche I Et moi, brutalement, je lui ai répondu : Vous avez tort, je vous défends de l'aimer I Et je lui ordonnai de s'éloigner, et je lui ai fait promettre qu'il ne chercherait pas à revoir Blaoelie, qu'il ne se montrerait plus sur les terres du Senillon ! Ah ! si j'avais su !... Quand je l'ai vu à Saint- Irun, il était jeune ; n'importe, j'aurais dû le reconnaître... Et pourtant, je ressentais pour lui une secrète sympathie ; c'est mon cœur qui parlait ; je n'ai pas compris!...

Mais il reviendra, n'est-ce pas, Jean Renaud, il reviendra ?

— Je l'espère !

— Tu n'en es donc pas sûr ?

— Rouvenat, pour qu'il revienne, il faut qu'on l'appelle.

— Paris est grand, où le trouver?

— Je le sab.

— Tu as son adresse ?

— Oui.

— Ah ! tu as été prévoyant, tu sauves tout !

— Son adresse, la voici, dit Jean Renaud en tirant un papier de sa poche ; il l'a écrite lui-même sur un feuillet de son carnet de poche.

Rouvenat lut l'adresse. La joie éclatait dans son regard, rayonnait sur son front.

— Ah ! s'écria- t-il, je ne lui écrirai pas de venir, j'irai moi-même le chercher. Jean Renaud, après avoir découvert qu'il était le fils de Lucile Meliier, pourquoi ne

l'as-ta pas empêché de partir ? Pourquoi n'es-ta pas venu me dire...

— Ronvenat, j'ai été retenu par les mêmes raisons qui m*ont empêché de me faire connaître. Il m'eût fallu lui dire que Blanche n'était pas la Olle de Jacques Mellier, lui raconter pourquoi Lucile a quitté le Seuillon. Sachant cela, quand même on aurait voulu la lui cacher, il aurait fini par découvrir la vérité. Voilà ce que je ne voulais pas. 11 sait que son père est mort assassiné ; il croit que l'assassin est Jean Renaud ; je n'ai pas voulu, je n'ai pas osé le détromper. Je ne pouvais pas lui dire, à lui, ce que je n'ai pas cru devoir révéler à ma fille.

— C'est vrai, fit Rouvenat. De sorte que si je n'étais pas venu te trouver, tu aurais continué à garder le silence ?

— Oui) pendant quelque temps encore. Mais à la fin, voyant souffrir Blanche, je sens que je n'aurais pn me taire.

— Et tu lui aurais tout dit?

— Non, Rouvenat, non, ce n'est pas moi qui dirai à Blanche que Jean Renaud n'est pas un assassin ; mais je serais allé vous trouver, je vous aurais supplié de ne pas lui cacher plus longtemps la vérité.

Maintenant, Rouvenat, qu'allez-vous faire? Vous voyez aussi bien que moi, mieux que moi, les difficultés, le danger de la situation. Aussi longtemps qne vous le voudrez, Jean Renaud restera le mendiant Mardoche. J'ai déjà su imposer silence à mon cceur, j'en arrêterai les battements : si vous le jugez nécessaire, pendant quelque temps je cesserai de voir ma fille ; mais, Rouvenat, qu'elle ne soufifre pas ; trouvez le moyen de TempAeher de souffrir I Vous voulez aller chercher le fils de Lucile, continua-t-il d'une voix oppressée; prenes garde, Rooveoat, prenez garde... Si Edmond apprend çoa

Là FILLB MAUDmi 185

68t la fille de Jean Renaud, il sera épouvanté, il ann hooie de l*amonr qu'elle lui a inspiré 1 Alors vous aeret foreé de lui dire que Jean llenaud, condamné oomme assassin, était innocent, et il vous sera bien difficile de lui cacher le nom du meurtrier de son père. Ce n'est pas tout, Kouvenat, ce que vous aurez révélé ao fils de Lucile, il faudra l'apprendre à Blanche. Elle aime Edmond, j'en suis sûr; comme je vous le disais tout à l'heure, ne croyant plus avoir le droit d'aimer, n'espérant plus pouvoir être heureuse à cause du nom flétri de son père, elle éprouve un violent chagrin auquel son amour pour Edmond n'est pas étranger.

Soyez-en certain, Rouvenat, tant que Blanche se croira la fille d'un assassin, elle ne retrouvera ni son sourire, ni sa gaieté, ni les fraîches couleurs de ses joues. — « Je ne veux pas, je ne dois pas aimer, m'at-elle dit ; quand on est la fille d'un forçat, on ne se marie pas ! Que M. Edmond ne pense plus à moi, qu'il m'oublie !•...

Une grande douleur peut seule dicter de semblables paroles. Evidemment, elle se croit indigne de l'afiection d'un honnête homme. C'est afi'reux, Rouvenat, afifreuz qu'elle ait cette pensée !

— Oui, mais elle ne la gardera pas longtemps, dit Rouvenat en se levant ; maintenant partons.

— Pour aller où ?

— Au Seuillon.

— Rouvenat, quelle est votre intention ?

— Jean Renaud, un proverl»e dit : « Qui veut la fin veut les moyens. » Je vais voir si je saurai le mettre en pratique. Autrefois, mon cher Jean Renaud, pour Jacques Mellier et pour Lucile j'ai accepté ton dévouement sublime ; après le dévouement le sacrifice, ce serait trop ! ... Le mendiant Mardoche n'existe plus.

— Quoi I voas voulez?...

— Que Blanche, que notre fille soit heureuse I

— Rouvenat, réfléchissez.... Vous avez le droit d'attendre encore un au avant de tenir la promesse que vouf m'avez faite dans la prison deVesoul.

— Si j'attendais seulement à demain, je serais un misérable !

— C'est donc vrai, Rouvenat, vous allez dire à Blanche...

— La vérité.

— Mon Dieu, mon Dieu I murmura Jean Renaud, les mains tendues vers le ciel.

— Ensuite, reprit Rouvenat, quand Blanche saura ce que tu as fait, quand elle connaîtra son père, je la mettrai dans tes bras.

Jean Renaud se jeta en pleurant au con de RoQvenat.

Un instant après, les deux hommes descendaient rapidement le sentier rocailleux qui serpente au flanc dn coteau.

LBS BORIIBS PABOIES

Dans la cour du Seuillon, les deux garçons de ferme étaient en train do faire le tranchant de leurs faux sur une petite enclume plantée eu terre.

— Nous entrons demain en fenaison, dit Rouvenat à

LA FTLLB lUUDlTB 187

Jeao Renaud, mais cela oe m'empêchera pas de me rouie pour Paris. On prendra an ou deux de pfau et Touvrage se fera tout aussi bien

sans moil Tiens, oontinua-t-il, voilà Jacques qui fait un tour

de prooMDade dans ses blés ; cela ne lui arrive pas

souvent.

— On le voit vieillir, dit Jean Renaud ; chaque jour il se courbe un peu plus vers la terre.

— Ilcourt à la tombe, répondit tristement Rouvenat. Le malheureux a été impitoyable pour sa fille, le remords le ronge. Quand je lui ramènerai Edmond, dans trois ou quatre jours, il éprouvera une grande joie ; mais pour le consoler, pour qu'il trouve l'apaisement, c'est Lucile, c'est sa fille qu'il faudrait lui rendre.

Ils entrèrent dans la maison.

— Où est M"* Blanche ? demanda Rouvenat à la servante.

— Je pense qu'elle est dans sa chambre.

— C'est bien, merci.

Il fit un signe à Jean Renaud, qui le suivit. Rouvenat ouvrit la porte de sa chambre et y fit entrer le père de Blanche, en lui disant :

— Tu vas m'attendre ici. Ne t'impatiente pas trop; je serai aussi bref que possible.

— Oh! ménagez-la, dit Jean Renaud d'une voix tremblante ; n'allez pas trop vite, ne lui dites pas cela brusquement, elle est tellement sensible...

— Sois tranquille, Jean Renaud, Blanche est vaillante; d'ailleurs, ce n'est pas le bonheur qui tue.

Ils échangèrent une poignée de mains et un regard, puis Rouvenat alla frapper à la porte de Blanche.

— Est-ce toi, parrain ? demanda la jeune fille.

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— Tu peux entrer.

Rouvenat ouvrit la porte et la referma derrière lui.

Blanche était assise près de sa fenêtre, ayant entre les mains une tapisserie à laquelle elle travaillait. Rouvenat prit une chaise et s'assit près d'elle.

— Tu as encore pleuré, lui dit-il affectueusement.

— Allons, ne me gronde pas ; je tâcherai d*étre plus raisonnable pour ne pas te faire de la peine.

— Te gronder, ce n'est guère mon habitude !

— C'est vrai, parrain, il me semble que tu as été longtemps abseut, as-tu vu le bon Mardoche ?

— Je 1 ai vu ; nous avons même causé longuement ensemble.

— A-t-il accepté ?

— Oui.

— Oh I je suis bien contente I

— Blanche, sais-tu que je pourrais être jaloux?

— Jaloux I

— Tu aimes tellement le vieux Mardoche...

— C'est vrai, je l'aime beaucoup. Pourquoi cela?Probi^lemunt parce qu'il est malheureux. Chaque fois que je le vois, j'éprouve une émotion extraordinaire que je ne puis déûnir.

Ilouvennt souriait.

— Tu ris, repril-elle avec mélancolie ; ah I tu sais bien que je ne peux aimer personne autant que toi. C'est égal, c'est une satisfaction pour moi de savoir que le pauvre Mardodie ne sera plus obligé de mendier. Consent-il aussi à aller demeurer à Givry?

— Il n'a pas dit non ; mais rien n'est encore décidé ; il peut se faire qu'il reste tout à fait à la ferme.

Lk PILLE IIAUDITB m

— Alors, Je n'ai rien à dire, tu sais mieux que moi ce qui est le [>liit eonTenable.

Les yeux de la jeune fille se fixèrent sur Rouvenat et elle fut ftrappèe de l'éclat de son regard et de l'expression joyaose de sa physionomie.

— Gomme ta as l'air heureux ! fit-elle ; on voit que ta es enchanté de la visite que tu viens de faire au vieux Maidoche.

— Oni, Blanche, enchanté ; et je me demande si ce mot n'est pas insuffisant pour exprimer la joie qui est

La jeune fille le regarda avec surprise.

— Je ne suis pas égoïste, reprit-il en souriant Je veux la partager avec toi.

Un peu de rouge monta au front de Blanche. Son regard devint curieusement interrogateur.

— Blanche, tu n'es plus une enfant ; aujourd'hui je puis te confier un secret...

— Dn secret !

— Oui, un secret important, terrible !

— Mon Dieu, tu m'effrayes I

— Rassure-toi, mon enfant, il s'agit de ton avenir, de ton bonheur. Oui, pour que ton âme soit rassérénée, ponr que tu éloignes de ta pensée les sombres préoccupations, pour que la paix et l'espoir rentrent daos ton coeur et que le sourire fleurisse de nouveau sur tes lèvres, il faut que tu connaisses ce secret. Prépare-toi à éprour ver une joie infinie, la plus grande des félicités ; pour toi comme pour moi, c'est le bonheur complet, inespéré!...

— Que vais-je donc apprendre? se demanda la jeune fille palpitante d'émotion.

— Maintenant, reprit Rouvenat, écoute :

Tu sais que Jacques Mellier avait une fille ?

— Oui, Lucile.

— Lucile était la joie et l'orgueil de Jacques. 11 avait beaucoup aimé la mère, et toute sa tendresse s'était reportée sur reufant, restée orpheline de bonne henre. Mais Lucile Gt une faute, elle se laissa séduire par un beau jeune homme de la ville, qui est toujours resté inconnu. Mellier apprit la chose ; sa colère ne fat pas moins grande que sa douleur, et il jura qu'il Tengerait le déshonneur de sa fille.

A cette époque. Blanche, il y avait dans le pays an brave et excellent homme, un cœur comme on en rencontre peu, qui se nommait Jean Renaud.

— Mon père !

— Oui, Blanche, ton père. On l'avait surnommé le Tueur de loups; Jean Reuaud, infatigable, intrépide et très-bon tireur, tuait tous les ans plusieurs de ces horribles carnassiers qui font une guerre si cruelle aux troupeaux des cultivateurs et des fermiers. Sans être même obligé de payer un permis de chasse^ Jean Renaud pouvait sortir avec son fusil et faire la chasse aux loups n'importe à quelle époque de Tannée. Je n'ai pas besoin de te dire qu'il était connu dans tout le canton et au-delà, que tout le monde l'estimait, que tout le monde l'aimait.

Les yeux de Blanche se remplirent de larmes. Elle écoutait avec une curiosité anxieuse. Les yeux fixés sur Rouvenat, interrogeant son regard, étudiant les mouvements de sa physionomie, il semblait qu'elle voulût deviner les paroles qui allaient tomber de nés lèvres.

— Il faut te dire, continua Rouvenat, que dans le temps, Jacques Mellier avait ^auvé la vie à Jean Renaud qui était tombé sous la glace dans l'écluse de Frémicourt. Après cela, bien que Tan fût riche et l'autre pauy:e^ iL étaient devenus, nalurellemont, les meilleurs

Là PILLB MAUDITB IQt

amkdii monde. Jetn Renaud ne savail comment prouver sa reooQoaissaDce à Jacques Mellier. Jean Renaud tira an sort et devint soldat.

Quand il revint à Civry après avoir passé quatorze ans sous les drapeaux, on l'accueillit ici, à la ferme, les bras ouverts. Il retrouva Geneviève, son amoureuse d'antrefois, qui attendait son retour ; mais elle était anasî pauvre que lui, et, faute d'un millier de francs pour se mettre en ménage, ils ne pouvaient pas se marier. Jacques Mellier sut l'embarras île Jean Renaud, il lui donna les mille francs qui lui manquaient pour être heureux, et Jean Reu lud épousa Geneviève.

Tout à l'heure. Blanche, tu sauras comment ton brave père a prouvé sa reconnaissance à Jacques Mellier. Je reviens à Lucile.

Un jour, son amoureux lui écrivit ; il lui donnait un rendez-vous, à dix heure> du soir, au bord de la Sableuse. La lettre tomba dans les mains de Jacques. Rien ne put calmer sa fureur, sa rage. Il lui vint une pensée sinistre.

Or, dans la soirée de ce même jour, Jean Renaud passa au Scuillon et s'y arrêta un instant. Il avait son fusil. Comme il était déjà tard et qu'il devait aller à Terroise avant de revenir chez lui, à Civry, son fusil ne pouvant que l'embarrasser, il le laissa à la ferme, accroché à la cheminée de la grande salle, à côté de celui de Jacques.

Un peu avant dix heures, la malheureuse Lucile quitta furtivement sa chambre et sortit de la maison par la petite porte qui ouvre sur le jardin. Jacques la guettait. A son tour, il sortit de sa rhambre, prit sans s'en apercevoir le fusil de Jean Renaud au lieu du sien, et s'élança sur les traces de sa fille.

Le lendemain matin, Blanche, on relevait sur la

192 LA PILLB MAUOITB

route, en face du SeuilloD, le cadavre de TamaDt de Lucile Mellier.

Blauche ne put reteuir un cri.

— Alors, alors ! fit-elle d'une voix étranglée.

— Alors le juge de paix et les gendarmes de Saint- Irun accoururent à Frémicourt, et après eux les magistrats du parquet de Vesoul. Ils firent une enquête. Jean Renaud était revenu à la ferme le matin et avait repris son fusil dont un coup était déchargé. Comme on l'avait vu la veille portant son fusil en bandoulière et qu'il se trouvait encore à Frémicourt un instant avant le crime, les soupçons se portèrent sur lui.

— Oh ! oh ! oh I fit la jeune fille sur trois tons différents.

— Les gendarmes se rendirent à Civry et l'arrêtèrent.

— Innocent 1 innocent ! exclama Blanche.

— Reste calme, ma mignonne, je t'ai promis une grande joie, attends, attends !

Je ne dis pas toutes les preuves qui s'accumulèrent successivement contre ton père ; j'ai le procès dans ma chambre, tu le liras. Pour ne pas accuser Jacques Mellier, son ami, son bienfaiteur, celui qui, autrefois, loi avait sauvé la vie, il refusa de répondre aux questions des juges; il ne voulut point prouver son innocence, ce qui lui était si facile. Il s'est laissé condamner, Blanche, condamner aux travaux forcés à perpétuité. Voilà C6 qu'a fait ton père, voilà comment il a témoigné sa reconnaissance à Jae4|ucs Mellier, voilà son dévouement sublime!... Ah I tu peux être fière de ton père, Blanche 1 11 n'y a pas dans le monde un homme pareil.

La jeune fille joignit ses mains et tomba sur ses genoux en sanglotant.

LA niXE MAUDITB m

— I^e jour lie sa oondamnatloo, poursuivit Hoovcnal, je le vis à Vesoal dans sa prison ; nous avoDs pleuré dans les bras Tuo de l'autre. Alors, il me demanda de veiller ynr le sort de Geneviève et sur le tien, Blanche, car tu allais venir au monde. Je le lui promis ; je lui fis anssi la promesse solennelle que le jour où tu aurais ▼ingt ans je te dirais la vérité tout entière. Mais un événement heureux pour toi s'est produit, Blanche, et cette vérité, j'ai dû te la dire aujourd'hui.

— Oh! merci, merci, pour le bien que tu me fais!

— Ce n*est pas tout, Blanche, j'ai encore des choses meilleures à te dire.

— Je connais le cœur de mon père, je le sais innocent, que peux-tu m'apprendre encore?

— Blanche, aujourd'hui j'ai eu des nouvelles de Jean Renaud.

— Mim père vit toujours ! s'écria- t-elle.

— Oui.

Le regard de Blanche eut un rayonnement divin.

— Maintenant, reprit Rouvenat, je dois te parler encore de Lucile Mellier. Le lendemain même de la mort de son amant, après de violentes paroles échangées entre elle et son père, elle s'enfuit du Seuillon. Elle s'en alla bien loin, dans les montagnes du Jura, où elle vécut malheureuse du travail de ses mains. Elle devint mère. Nous ignorions absolument ce qu'elle était devenue, lorsqu*un jour, cinq ans et demi plus tard, elle m'écrivit pour me prier de venir la voir ; elle était à Saint-Imn.

Pauvre Lucile! comme je la trouvai changée! Je voulus la faire revenir au Seuillon ; mais tout ce que je pus lui dire fut inutile.

a — Je suis condamnée à souffrir, me ré£;ondit-elIe ; que mon triste.sort s'accomplisse I Mon père m'a chas*

194 LA FILLB MAUDITE

sée, je suis une fille maudite!... b Sais- tu pourquoi elle était revenue dans le pays? Pour prier une fois sur la tombe du père de son enfant 1... Je le vis, ce cher petit, je le pris dans mes bras et je Tembrassai en pleurant. Lucile lui avait donné le nom que portait son père : Edmond.

Blanche fit un mouvement qui n'échappa point à Rouvenat. 11 continua :

— Ce jour-là, en regardant le pauvre innocent et en pensant à toi, Blanche, je vous ai fiancés dans mon cœur. Cette idée ne me quitta plus. Plus tard, j'en parlai à Jacques, et il fut convenu entre nous que la fille de Jean Renaud serait un jour la femme du fils de Lucile Mellier. Tu sais maintenant pourquoi tous ceux qui se sont présentés au Seuillon avec l'espoir de t'épouser ont été repoussés.

Mais plus de treize ans s'étaient écoulés sans que nous eussions rien appris sur le sort de Lucile et de son fils. Toutes les recherches faites pour les retrouver n'avaient eu aucun résultat. Et pourtant nous conservions l'espoir que Lucile reviendrait ou que nous parviendrions à découvrir sa retraite. Hélas! elle est morte, sans doute... Mais aujourd'hui, Blanche, en même temps qu'on me donnait des nouvelles de ton père, on m'a dit où je pourrais retrouver le petit-fils de Jacques Mellier, le seul et unique héritier du domaine du Seuillon.

Blanche, ce jeune homme que lu as vu à Gray, que tu as revu devant l'église de Frémicoart, que tuas rencontré une troisième fois au bord de la Sableuse ; ce jeune homme ({ue tu aimes, enfin, c'est ton futur mari, c'est Edmond, le tils de Lucile Mellier.

La jeune fille tourna vers le ciel son visage radieux ; puis elle tomba frissonnante dans les bras de Ronvenat.

Le Tieiilard posa tes lèvrae sor son ihmt roagiasant.

LA flLLB MAUDITB 196

UHB HOUYBLLB FIOURB

Us restèrent un moment silencieux.

^ Ah I ce que j'éprouve est délicieux! s'écria Blanche; il me semble que c'est plus que de la joie, plus que du bonheur 1

— Chère mignonne I... Ainsi, tu es heureuse?

— Oui, bien heureuse.

— Maintenant, plus de sombres pensées, plus de tristesse...

Elle eut un charmant sourire.

— Je ne peux pas te promettre cela, fit-elle. Il la regarda avec inquiétude.

— Je penserai souvent au pauvre prisonnier, ajoutât-elle d'une voix languissante.

Pais, aussitôt, elle reprit :

— Parrain, qui donc t'a dit tout cela?

— Qui, tu ne l'as pas deviné ?

— Bfardoche !

— Oui, ton ami Mardoche.

— Ah I fit-elle, j'ai toujours pensé que quelque grande joie me viendrait par lui I II a vu plusieurs fois M. Edmond, continua-t-elle ; ils ont causé, et Mardoche a pu apprendre ainsi qu'il était le fils de Lucile; mais comment a-t-il eu des nouvelles de mon père ?

'-^ Quand il y a environ deux mois Mardoche est re-

M0 LA FILLE ICÂUDITE

Tenu dans ce pays, qu'il a habité autrefois, i) arrivait de Cayenne.

— Il a va mon père ? il le connaît ? s'écria la jeune fille.

— Oui.

— Que de questions je vais lui faire !

Le moment était venu de dire à Blanche que sous les haillons de Mardoche se cachait Jean Renaud ; mais, craignant de causer à l'enfant une émotion trop violente, Rouvenat hésitait à parler.

— Parrain, lui dit Blanche en le regardant fixement, tu as encore quelque chose à me dire, je le vois dans tes yeux.

— C'est vrai, mais je n'ose pas...

— Pourquoi?

— J'ai peur que lu manques de force...

— Ce n'est donc pas une chose heureuse ?

— Au contraire.

— Alors tu peux parler : j'ai été forte contre la douleur, je serai forte pour supporter le bonheur.

— Eh bien, Blanche, tu verras ton père.

— Je le verrai, s'écria-t-elle, je le verrai ! Quand?

— Bientôt.

Elle porta vivement ses deux mains sur son cœur.

— Il doit donc revenir? demanda-t-elle d'une voix tremblante.

— Blanche, il est revenu.

Elle voulut parler ; un sanglot s'échappa de sa gorge terrée.

— Oui, reprit Rouvenat ; il est revenu, libre, gradé I...

— Où est-il? s'écria Blanche éperdue. Où est mon père 7 je veux voir mon |>ére !

Rouvenat courut ù la porte de la chambre et Touvrit brii-|:'*aicnt.

Là HLLB MAUDITB WÊ

-^ Jean Reoaod, cria-i-il, Jean Renaud, viens cmbnMer U fille !

Une antre porte s'oavrii aussitôt.

Blanche, debout au milieu de sa chambre, les yeux étinoelants, le teint animé, le sein palpitant, vit apparaître Mardoche,dont le visage lui parut respleDdissant.

Le vieillard s'avançait les bras tendns.

Deux regards se croisèrent comme deux éclairs et furent suivis de deux cris :

— Bla fille I mon père I

Blanche bondit sur la poitrine de Jean Renaud et se sospendit à son cou. Les bras du père firent un cercle •ntoor de l'cnfiant.

Quelle délicieuse étreinte!

Mais, soudain, la jeune fille p&lit, ses yeux se fermèrent.

Ronvenat ne s'était pas trompé, l'émotion était trop forte.

Jean Renaud poussa un cri de douleur, enleva sa fille et la porta sur un fauteuil.

Ce n'était, heureusement, qu'un moment de faiblesse. Bknehe rouvrit les yeux, les couleurs revinrent à ses jooes, et de nouveau, ses bras entourèrent le cou de son père agenouillé devant elle.

Alors, au milieu de sanglots, d'exclamations, de petits cris étoufiès retentit un grésillement de baisers.

Ronvenat sortit de la chambre et ferma doucement la porte.

— Voilà déjà deux heureux, se dit-il en descendant rapidement l'escalier ; aux autres, maintenant.

Il trouva le vieux fermier dans la cour, revenant de sa promenade. 11 était pa^sé près du vieux puits dans lequel on avait jeté dans la journée quatre ou cinq tombereaux de pierres et de plâtras.

— Tu t'es enfin décidé à faire remplir le puits do berger, dit-il à Rouvenat.

— Ali î tu as vu cela?

— Oui. Où donc prends- tu ces matériaux qu'on amène ?

— A Civry. Ce sont des décombres de la maison de Jean Renaud que je fais reconstruire.

— Tu fais reconstruire la maison de Jean Renaud? fit Mellier avec surprise.

— Dans trois semaines elle sera debout telle qu'elle était autrefois.

— Pierre, qu'est-ce que cela signifie? demanda le fermier avec agitation ; est-ce que Blanche songerait à quitter le Seuillon ?

— Nullement.

— Alors, qourquoi rebâtir la maison ?

— C'est le désir de l'enfant.

— Quelle est donc sa pensée ?

— Elle espère que Jean Renaud reviendra. Mellier secoua tristement la tète.

— Pauvre Blanche I murmura-t-il. Pierre, moi aussi, j'ai eu cet espoir ; j'y ai renoncé depuis longtemps, comme je devrai renoncer à celui de voir revenir ma pauvre Lucile... Ah I Dieu me fait boire le calice jusqu'à la lie ; il est sans pitié pour moi I... Je ne me plains pas, Pierre, j'ai mérité mon sort. Mais n'est-ce donc pas assez de punir le coupable ? Pourquoi les innocents sont-ils aussi condamnés à soufifrir ?

Pierre, tout à Theure un corbeau traversait la yallée d'un vol lourd ; en passant, juste au-dessus de ma tète, il a fait entendre un croassement plaintif, un seul. Pierre c'est un présage sinistre ?

— Ah 1 çÀ, est-ce que tu crois encore à oes bétisee-là?

LA HLLB MAUDITB 199

— La tiBUlsMe ramène aux saperelitions du jeune âge. U si In D*admet8 pas que ce soit un présage, c*estua

pressentiment... Pierre, je mourrai avant d'avoir revu ma fille,' avant d'avoir posé ma main tremblante sur la tète de son fils.

— Jacqnes, je ne veux pas que tu aies de ces sombres pensées. Tiens, parlons d'autre cbose. Es-tu satisfait de ta promenade ?

— Très-satisfait. Quelle prospérité, quelle richesse I Je n*ai jamais vu d'aussi beaux blés dans la Combe-des- Fontaines. Je suis entré dans un champ de seigle, il est plus haut que moi, il commence à jaunir, les épis sont superbes. La prairie est de toute beauté, Therbe est épaisse et grasse, les faux vont bien mordre ; Pierre, demain tes faucheurs s'en donneront à cœur joie; les femmes manqueront de place pour répandre Tandain.

— Ainsi, tu es content? dit joyeusement Rouvenat.

— Oui, Pierre, je suis content, content de toi, qui as sa si bien entretenir et faire prospérer ces terres et ces prairies que mon père en mourant m'a confiées. Vois-tu, la douleur ne m'a pas rendu indififérent aux choses de notre métier. Quand je jette un regard sur cette belle campagne, que je vois cette riche culture, je me sens attendri et il me monte au cœur des bouffées d'orgueil. Pierre, en dehors de ton dévouement, tu es l'homme du travail, sous tes mains tout fructifie, tu es un grand cultivateur.

— Avec toi pour me conseiller.

— Pierre, depuis quarante ans je te vois à l'œuvre ; tu en sais plus que moi. Hélas I après toi, en quelles mains le Seuillon tombe ra-t- il ?

— Jacques, répondit Rouvenat, grâce à Dieu, les hommes qui savent travailler la terre, les bons cultiva-

m LÀ PILLB MAUDITB

leurs ne manquent pas dans notre bean pays de France, dont le sol est si fécond et si riche. La France, s'écriat-il avec un iiccent plein de patriotisme, la France, pour ceux qui aiment à remuer son soi fertile, pour tous les travailleurs, qu'ils tiennent la charrue, le marteau, le rabot, le compas ou la lime, la France est et restera le premier pays du monde 1 Le tonnerre peut gpronder et l'orage qui vient du nord passer sur elle comme une trombe, hachant nos moissons, renversant nos maisons, saccageant tout ; le travail, réparateur de tous les désastres, est là... Les enfants de la France se remettent tous à l'œuvre, et, quand reviennent le printemps et les beaux jours, la France s'est déjà relevée toujours forte, toujours belle, toujours grande, toujours prospère!

Jacques, ne crains rien, le Seuillon est un petit coin de la France, il gardera sa prospérité.

— Que Dieu le veuille, Pierre, et que ceux qui l'auront se souviennent de toi I

— Jacques, pourquoi parler toujours de moi 7

— Je ne peux que cela pour te récompenser.

— Si j'ai droit à une récompense, je Taurai quand ma tâche sera remplie.

— Tu espères donc toujours, toi ?

— Plus que jamais !

— Gomme tu viens de dire cela I II y a de la joie dans ton regard... Pierre, tu as donc appris quelque chose?

— Oui.

Le visage du vieux fermier s*illumina.

— Que sais- tu ? demanda-t-il d'une voix émue ; parle, Pierre, parle, ne me cache rien.

— Demain, Jacques, avant ton réveil, je serai sur la roate de Paris.

LA. WOJM MAUDITE tOl

— Ma flUe est à Paris ! s*écria Mellier.

— SUe, J6 De sais pas... c'est lui que je vais chereher.

— ix..iiivt..l Mellier... Tu le vois, Jacques, le malheur ae lasse eo4n de t'accabler, tu auras encore des jours de Joie,..

— EtLucile?

— J*ai retrouvé son Gis, Jacques ; pour le moment, ne pensons qu*à lui.

— Oni, tu as raison... Pierre, mets ta main sur mon cœur ; sens-tu comme il bat ?

— Oui.

— U y a plus de dix ans qu'il n'a remué. Comme c'est bon, une émotion de plaisir ! Ah ! je me sens revivre !

Ronvenat pensa qu'il était prudent de ne point parler eneore de Jean Renaud à son maître.

Il eanra toujours assez tôt que j'ai tout raconté à Blanche, s'était-il dit.

Le soir, entre lui, Blanche et Jean Renaud, il fut convenu que, jusqu'à nouvel ordre, ce dernier conserverait son nom de Mardoche et continuerait à jouer le rôle de mendiant.

— A mon retour, dit Ronvenat, nous trouverons le moyen de dire la vérité à Mellier, sans qu'il éprouve une trop violente secousse.

11 manifesta le désir que, pendant son absence, qui ne devait être que de trois ou quatre jours, cinq jours au plus, Jean Renaud s'installât dans sa chambre, afin d'être plus prés de sa fille.

Jean Renaud ne fut pas de son avis.

— Non, dit-il, ce serait un sujet d'étonnement pour Jacques Mellier et pour les gens de la ferme ; il ne faut pas, en provoquant lenr curiosité, leur donner le droit

de faire des "suppositions. Je préfère coacher dans la chambre que Blanche a déjà mise à ma disposition dans la maison du berger.

— Mon cher Jean Renaud, répondit Houvenat, je te laisse libre, tu feras comme tu voudras.

Le lendemain matin, à trois heures, après avoir embrassé Blanche et donné une poignée de main à Jacques Mellier, Ilouvenat montait dans la voiture, qui allait le conduire à Saint-IruD, où devait le prendra^ cinq heures, le courrier qui fait le service du canton à Vesoul.

— Reviens bientôt, lui avait dit le vieux fermier, reviens avec mon fils.

Dans la prairie, on entendait déjà le grincement des pierres à aiguiser affilant le tranchant des faux.

A l'heure du déjeuner, les domestiques de la ferme et les gens de journée savaient que Rouvenat était parti pour Paris. Il y avait lieu de s'étonner. Certes, pour que Rouvenat s'éloignât du Seuillon, le premier jour de la fenaison, il fallait qu'une affaire bien importante, bien sérieuse Vy obligeât.

Op s'interrogea toute la journée ; ou aurait tant vonln savoir ce que Rouvenat allait faire à Paris.

La deuxième servante de la ferme, celle qui était chargée de la laiterie, une grosse rougeaude, qui sous une apparence de niaiserie cachait sa fausseté et les plus vils instincts, se montra particulièrement curieuse et ardente à questionner les autres.

Getle fille, dont la laideur physique égalait les imperfections morales, se nommait Gcrlrude. Elle était depuis un an au Seuillon. Bien qu'il n'eût pas absolument à se louer de ses services, Rouvenat l'avait gardée autant par compassion que parce qu'il détestait le changement.

LA FiLLh MALOilB 203

Or» si Qortnide o'était pas douée de- bons senlimeots, commi' tontes les autres femmes elle avait des

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•per^dl trouva qu'une tille de vingt-trois aas, laide et bète, n'était pas à dédaigner et pouvait, eo attendant mieux, lui servir de passe-temps. La servante crut tout oe qu'mni dit et s'imagina sottement qu'elle était aimée. Elle se i^ son esclave.

Depuis le renvoi du beau François, ils se voyaient la nuit aux environs de la ferme. Les Parisel étaient instruits par elle de tout ce qui se passait au Seuil- Ion, f^

Gertrude avait toujours les oroilles et les yeux ouverts et ne se gênait pas pour écouter aux portes. Heureusement, Mellier ne disait presque rien. Quant à Rouvenat, il laissait tomber seulement les paroles qu'il voulait perdre.

Enfin» Gertrude était devenue l'espionne du beau François.

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