LA SOIRÉE
Après une journée splendide, le soleil allait se coucher dans un lit de pourpre et d'or. Il envoyait une dernière caresse, un dernier sourire à la grande et belle nature,
et les arbres et les Oenrs, prenant une teinte sombre, et frissonnant au soufûe de la brise, semblaient lui dire : bonsoir.
C'était le premier instant du crépuscule, cette douce clarté, qui se fond doucement dans la nuit. Déjà, quelques étoiles, pressées de se faire voir et de briller à leur tour, se montraient timidement dans Tazur.
A l'est et au midi la ligne des montagnes nobrcissait. Des vapeurs blanches, floconneuses, desquelles jaillissaient des lueurs phosphorescentes, ombraient l'horizon.
L'herbe coupée le matin, à demi-séchée, avait été mise en petits tas symétriquement alignés. Cette partie de la prairie ressemblait à une immense toile semée de taches noires.
Les oiseaux regagnaient les arbres et les haies; les scarabées se tapissaient dans la mousse ; les papillons faisaient chacun leur lit dans la corolle d'ane fleur.
De tous côtés on entendait des cris, des voix qui s'appelaient, des éclats de rires, des refrains joyeux. Et quand les voix humaines se taisaient, l'oreille percevait des rumeui's lointaines ; une inGnité d'autres voix semblaient réclamer le droit que tous les êtres de la création ont de se faire entendre.
Aux susurrements des insectes se mêlaient les cris monotones des grillons, les hou, hou, hou des bnfoniformes ou crapauds, dominés eux-mêmes par les coassements insupportables des rainettes et des grenouilles ▼ertes.
Les faucheurs et les faneuses revenaient de la prairie pour prendre à la ferme le repas du soir. C'est une armée de travailleurs. Chacun a son arme ou plutôt son outil; l'homme, sa faux luisante, et, acorochée à sa
LA FiLLK MAtiii i ?05
eoioture, une corne dans laquelle ia pierre a aiguiser baigne dans l'eau ; la femme, ane fourche et un ràteaa. Les faux furent dressées contre un des murs de la cour, et les fourches et les râteaux réunis en faisceaux.
Parmi les femmes, Il y en avait de jeunes et môme de jolies. N'ayant plus à redouter les rayons trop ardents do soleil, elles avaient la tète et les bras nus, le cou découvert et les cheveux plus ou moius en désordre. La gorge et les épaules se dessinaient nettement sous la chemise. Des souliers légers très-découverts chaussaient leurs pieds. Leur vêtement se composait uniquement d'un jupon court à mille raies bleues, violettes ou rouges, qui flottait à la hauteur des mollets sur des bas de couleur également à raies.
Biles avaient le teint animé, les lèvres souriantes, le regard brillant. On voyait ruisseler encore sur leur front la sueur du travail. Elles portaient à leurs bras, suspendus comme un panier, dont les brides nouées formaient l'anse, leurs grands chapeaux de paille ornés d'un ruban de la couleur des raies du jupon.
Habillées ainsi, de la même manière, les faneuses du Seuillon, réunies en un seul groupe, offraient à l'œil un tableau d'un effet saisissant.
Les jupons, les chapeaux, les bas, les souliers étaient un cadeau de Pierre Rouvenat. Chaque année, avant l'ouverture des grands travaux de la campagne, il offrait aux femmes, qui devaient appartenir au Seuillon pendant les foins, les moissons et les regains, leur costume de travail.
Après le souper, qui fut servi dans la grande salle, où une seconde table de vingt couverts avait été dressée, tout le monde se réunit dans la cour, les femmes d'un côté, les hommes de l'autre.
On parlait à voix iMaee, on chuchotait Personne n'é- IL 4%
t06 LA PILLB M AUOITB
tait pressé de partir. Il est vrai qu'il y avait encore on peu de jour et que Frémicourt n'est pas loin du Seuillon.
Jacques Meilier sortit de la ferme, ayant Blanche à son bras. Ils furent aussitôt entourés, et quarante voix crièrent en môme temps :
— Bonsoir, monsieur Meilier ! Bonsoir, mademoiselle Blanche !
Venant du côté de Givry, Jean Renaud, sa besace an côté, son bâton à la main, entrait dans la cour.
— Les braves gens, murmura-t-il, ils font fête à ma miel
Et, lentement, il s'approcha.
— Eh bien ! mes amis, disait Meilier s'adressant à tout le monde, ètes-vous contents de votre journée?
— Si nous n'étions pas contents, nous serions bien difficiles, répondit le doyen des faucheurs, qui travaillait au Seuillou depuis plus de trente ans ; de l'herbe à pleine faux, point roulée, se penchant seulement pour qu'on la coupe plus aisément, et avec cela un soleil... Demain, monsieur Jacques, vous verrez dans la prairie de beaux tas de foin.
— Allons, c'est très-bien, dit Meilier. Je suis bien aise de vous voir tous de bonne humeur.
— Oh ! la gaieté ne manque pas, monsieur Jacques, mais nous serions plus joyeux encore si nous avions avec nous ce soir Pierre Rouvenat.
— Votre ami Pierre, mes enfants, a été obligé de partir ce matin pour une affaire très-importante qui l'appelle à Paris.
— Nous le savons, monsieur Meilier, dit an second faucheur un peu plus hardi que les autres; seulement, il aurait bien pu ne partir que demain.
Là FILLB MAUDirB tOT
«• YoQS ariei donc quelque chose à lai demander œ •oir?
~ Oui, monsieur MelUer.
— Si le yieux Mellier peat le remplacer, parlez, mes amis.
— An fait, ponrquoi pasl... Eh bien, monsieur Mellier, je Tas TOUS dire : C'est demain la Saint-Pierre, et tons les ans, à pareil jour, après le souper, Rouvenat noDs régale.
— Eh, poarqnoi ne m'avez-Toas pas fait dire cela avant de sortir de table? Rouvenat n'est pas là, mais la cave de Jacques Mellier est toujours ouverte pour la Saint-Pierre. Blanche, va donner des ordres pour qu'on monte des paniers de mon plus vieux bourgogne.
— Vive la Saint-Pierre î Vive Jacques Mellier! cria le faucheur à pleins poumons.
Et, après lui, toutes les voix répétèrent sur tous les tons :
— Vive la Saint-Pierre I Vive Mellier I Vive Rouvenat 1
— Rentrez, mes amis, rentrez, reprit le vieux fermier.
Un instant après, hommes et femmes entouraient les tables, sur lesquelles Blanche alerte, souriante, joyeuse, le front rayonnant, mettait elle-même des pots de confitures, de miel, des paquets de biscuits et de massepains.
Jean Renaud était là. Appuyé contre un meuble, il ne perdait pas un des mouvements de sa fille; il la contemplait avec ravissement, il l'admirait avec ivresse.
Certes, la présence de son père n'était pas étrangère à la joie qui éclatait dans les yeux de la jeune fille. Elle se sentait enveloppée par le fluide du regard paternel.
Les bouteilles ne tardèrent pas à faire leur apparition,
!W LA FILLB ICAUOITE
les tables en forent couvertes ; on fit joyeasement sauter les bouchons, et le vieux Beaune coula à flots vermeils dans les verres.
Comme Jean Renaud, Jacques Mellier était resté debout. Blanche prit un verre et le tendit au fermier.
— Ma fille, dit Mellier, à Mardoche d'abord; il ne demandera pas mieux que de trinquer avec ces braves gens et de boire à la santé de Rouvenat.
Blanche porta le verre plein à son père. Il le pi^t d'une main tremblante.
— Oui, certes, dit-il d'une voie vibrante, je boirai à la santé de M. Pierre Rouvenat, à la vôtre aussi, monsieur Jacques Mellier, et à réternelle prospérité du Seuilloo, qui occupe tant de bras et donne le bien-être à de nombreuses familles.
— Vieux Mardoche, vous avez bien parlé, approuva le vieux faucheur on levant son verre. Trinquons, camarades, et buvons à la santé de M. Pierre, de M. Mellier, de M"» Blanche et à la prospérité du Seuillon. Vive le Seuillon 1
Et au bruit du choc des verres, tout le monde répéta :
— Vive la Saint-Pierre ! vive le Seuillon ! Une femme se lova.
— 11 n'y a pas de fêtes sans chansons, dit-eUe ; on assure que M"' Blanche chante comme un vrai rossignol; beaucoup d'entre nous ne l'ont jamais entendue, et nous serions tous bien heureux si, avec votre permission, monsieur Mellier, elle voulait nous chanter quelque chose.
La jeune fille devint rouge comme une pivoine.
— Blanche, dit Mellier, c'est la fête de ton parrain, nous sommes en famille.
Elle jota un regard sur Jean Renaud, dont les yeux étincelaient de joie. 11 semblait loi dire :
LA FILU: MAUDITB ^0
— Chante, chante, ce sera pour moi un bonheur de i*eol«idre.
Alors, sans se faire prier, d'une voix fraîche et suave, avec uQ charme inexprimable, un sentiment exquis, elieehanta :
C'est le bon Dit u qoi nous donne Les oaresses du soleil, Les raisins aux jours d'automne, L'épi d'or, le fruit vermeil.
Au printemps, quand la verdure Se montre dans sa beauté, Nous voyons dans la nature.
Les marques de sa bonté.
Quand je vois ces belles choses.
Sur terre, dans le ciel bleu, Moi, j'en reconnais les causes.
Et voilà pourquoi j'aime le bon Dieu.
Chaque goutte de rosée.
Sur la terre est un grain d'or, Et sur la fleur irisée Le matin brille un trésor.
C'est Dieu qui dit aux étoiles- De scintiller dans les cieux ; Cest lui qui conduit les voiles Des marins aux pays bleus.
Quand je vois ces belles choses, Sur terre, dans le ciel bleu.
Moi, j'en reconnais les causes.
Et voilà pourquoi j'aime le bon Dieu.
C'est Dieu qui dans les feuillages, Des oiseaux cache les nids ; U éloigne les orages De nos champs de blé jaunis*
210 LA nLLE MAUDITE
En élerant sa prière, Le pauvre peut lui parier ; Quand Dieu regarde la terre, Cest toujours pour consoler.
Quand je fois ces belles choses.
Sur terre, dans le ciel bleu.
Moi, j'en reconnais les causes.
Et voilà pourquoi j'aime le bon Dieu.
Des applaudissements et des exclamations remercièrent la jeune fille de sa complaisance et du moment de plaisir qu'elle venait de procurer.
— Êtes- vous content, mon père ? demanda-t-elle à Mellier.
— Tu as chanté comme an ange, répondit le vieillard.
Puis, tout bas, Blanche dit à Jean Renaud :
— C'est pour toi que j'ai chanté.
Le regard plein d'ivresse de l'heureux père la remercia.
— On dirait que M"' Blanche a une flûte* dans le gosier, disait un homme affligé d'un formidahle enrouement.
— M"' Blanche chante comme à l'Opéra de Paris, amplifia une paysanne, qui avait sur ses compagnes l'avantage d'avoir vu la capitale de la France.
La mère d'une jeune fille blonde voulut faire admirer la voix de sa fille. La mère d'une jeune fille brune on fit autant. Ensuite, uu jeune faucheur chanta d'une voix assez agréable une vieille chanson rustique.
Plus d'une heure s'écoula ainsi très-agréablement.
On versa le contenu des dernières bouteilles, on liioqua une dernière fois, et on vida les verres.
Alors le doyen se leva et duuua le signal du départ •
LA FILLB ICAUDITB «Il
HomiMtol tanmes sortirent de la maison, Jean Renaud le dernier. Comme il mettait le pied sur le seuil, il sentit la main de Blanche presser la sienne.
— Je penserai à toi toute la nuit, murmura la jeune llUe à son oreille.
Il tourna lentement la tète, et sa bouche effleura le front de l'enfanU
LB FAim>KB
La noit était venue. Le firmament, magnifiquement étoile, lumineux, resplendissait de rayonnements sans nombre. L'air s'imprégnait de pénétrantes odeurs. La lune répandait sur Tagreste paysage une douce clarté.
Les travailleurs, réunis pèle- mêle au milieu de la cour, se disposaient à partir.
Tout à coup, une chouette, à la poursuite de quelque oiseau, fit entendre un cri lugubre.
Les femmes se serrèrent les unes contre les autres en frissonnant.
— £h bien, qu'est-ce qui vous prend? fît un homme en riant.
— Vous n'avez donc pas entendu?
— Quoi? le chat-huant qui jette son cri?
— Oh! si j'étais seule, dit une grosse paysanne qui tremblait de tous ses membres, je n'oserais jamais retourner à Prémicourt.
ttl LA. PILLE MAUDITS
— Ma pauvre Clarisse, ta n'es guère vaillante.
— Moi, je sois comme elle, dit une autre paysanne, la mère delà jeune fille blonde, je mourrais de frayeur, seulement en pensant que le fantôme pourrait se dresser devant moi.
— Vous me faites rire avec votre fantôme, répliqua un homme ; depuis quelque temps je n'entends parier que du revenant. Est-ce qu'il y a des fantômes?
— Quant à cela c'est certain.
— J'y croirai quand les coqs pondront des œufs.
— Tu ne crois à rien, toi. Mais demande au père Martin, le pêcheur ; il l'a vu, lui.
— Le fils Mathieu l'a vu aussi.
— M&tin, fit le faucheur incrédule, je serais bien aise de me trouver face à face avec lui.
— D'un soufûe le fantôme te jetterait par terre, et tu aurais attrapé la jaunisse pour toute l'année.
— Et où le rencontre-t-on, ce fantôme?
— Au bord de la rivière, du côté de la passerelle du trou Merlin. Il parait qu'il y a longtemps, longtemps, qu'il hante la vallée. Il passe devant vos yeux comme un éclair et il laisse derrière lui une longue traînée d'étincelles. D'ailleurs il ne marche pas, il vole.
— Votre fantôme est tout simplement un feu follet.
— Le feu follet n'a pas des bras, des jambes, une tète. Le père Martin m'a affirmé qu'il était passé si près de lui, qu'il aurait pu le saisir sans quelque chose qui a subitement engourdi ses bras.
— Il a eu peur, vuilà tout.
— Soit, il a eu peur; mais cela prouve encore qu'il a vu et entendu le fantôme.
— Vous allez voir qu'ils ont causé et même pèehéeosemble, dit le faucheur en riant.
La femme haussa les épaules.
LA PDJJB MAUDITS t\%
— Pour ta rendre plus crédule, reprit-elle, je voudrais que le revenant, qui hante la vallée toutes les nuits, t'administrât une bonne correction.
— Je ne me laisserais pas battre 9i facilement.
— Tu as beau être fort, mon cher, on ne lutte pas contre un être surnaturel. Tu as de bons bras, des poignets solides; eh bien, le fantôme te les briserait comme un fétu de paille.
— Voilà un terrible fantôme, dit-il.
— Et il se mit à rire aux éclats.
— Quand l'ombre a passé, reprit la paysanne en s'adrewant plus directement à ses compagnes, qui Técoutaient avec une émotion croissante, on entend des cris, des sanglots, et, de tous les côtés, dans le val, de longs gémissements.
— Est-il grand, le fantôme? demanda une voix.
— Gomme un peuplier.
— Bigre, on peut le voir; et comme tous les fantômes sont blancs...
— Celui du trou Merlin est noir.
— Noir! Mais, alors, c'est le diable!
11 y est parmi les femmes quelques cris d'épouvante.
— Il n'y a pas à avoir peur, le diable se sauve dès qu'on fait le signe de la croix.
— Décidément, dit un autre, je commence à croire au fantôme.
— Vous n'avez qu'à vous trouver à minuit sur la passerelle, vous le verrez.
— C'est tentant; mais j'aime encore mieux dormir tranquillement dans mon lit. Ainsi, c'est à minuit que le fantôme se montre ?
— Au dernier coup de minuit.
— Cest l'heure des revenants et des vampires, l'heure
2f4 LA FILLE MAUDITE
OÙ les sorcières se rendent an Sabbat à cheval sur on manche à balai.
— Ou dans une petite carriole traînée par douze poules noires.
— Dites donc, le fantôme en question est peut-être un vampire.
— C'est bien possible.
— Qu'est-ce que c'est qu'un vampire? demanda curieusement la jeune filie blonde.
— Le vampire, ma belle, répondit le doyen, est un monstre^ ni homme, ni femme, qui ne se nourrit qne de sang humain. On le tue, il ressuscite ; on le met dans un cercueil, ou Tenlerre, la nuit il ouvre sa tombe, sort de son linceuil et s'en va courir à travers la campagne, ou bien il rôde au clair de lune autour des maisons. Alors, malheur à la jeune fille qu'il rencontre ; il se jette sur elle, l'étreint dans ses bras de glace, l'emporte dans son tombeau, et, pour assouvir sa soif toujours renaissante, il suce tout son sang. Il choisit toujours sa proie parmi les plus jolies, les plus jeunes, et on a remarqué qu'il préférait les blondes.
— Quelle horreur! exclama la jeune fille, qui sentit ses cheveux se hérisser sur sa tète.
Un faucheur, qui avait écouté attentivement, sans rien dire, prit la parole à son tour.
— Je ne crois guère aux fantômes et aux revenants, dit-il d'un ton grave, et encore moins aux sorcières et aux vampires ; mais ce qu'il y a de certain, et je peux en parler, puisque je l'ai vu, c'est qu'un être extraordinaire, homme ou femme ou démon, erre la nuit au bord de la Sableuse comme une àme en peine.
11 y a trois ans de cela, le jour de la Saint- Jean-Baptiste, vers onze lieures de la nuit, je péchais à l'épervier dans la Sableuse. J'allais le lendemain à la noce de
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mon ooottn d'Artemont, el je désirais emporter qaelqaee-iines de nos exoellenies truites. Vous savez ti)us que pour pécher, la truite surtout, il faut faire lo moins dO'lNiii^ possible, sans cela, elle u'atleod pas que le filet •oit laiieé sur elle. Je marchais doucement le long de la rivière lorsque, soudain, non loin de moi, j'entendis des plaintes et des gémissements. Je pensai qu'il y avait là, dans le pré, quelqu'un à secourir. Je me dirigeai du eôlé d'où venaient les gémissements.
A mon approche, je vis une ombre noire se dresser, eomme si elle fût sortie tout à coup des entrailles de la terre. — Qui ètes-vous? criai-je. — Alors, au lieu de me répondre, l'ombre, bondissant, fila avec une vitesse prodigieuse. Je me mis à sa poursuite; elle passait eomme le vent à travers les arbres. A un moment, je fos sur le point de l'atteindre ; j'étais assez près d'elle pour entendre son souffle haletant et voir de longs cheveux flottants sur ses épaules; mais elle s'efi'aça comme une apparition, avec une telle rapidité, que je ne pus voir si elle était passée à droite ou à gauche.
Voilà ce que j'ai vu, à pareille époque, il y a trois ans, puisque c'était, comme je vous l'ai dit, le jour de la Saint-Jean.
— C'est le jour de la Saint-Jean, il y a de cela juste dix-neuf ans et quatre jours, qu'un homme a été assassiné sur la route de Civry par Jean Renaud, le tueur de loups, dit le vieux faucheur. Je me souviens de cela comme si c'était d'hier ; matin, ça a-t-il fait un bruit dans le canton deSaint-Irun.
D'ailleurs, continua-t-il, s'il ne faut pas croire tout ce qu'on raconte à propos des apparitions du fantôme du trou Merlin, il faut bien admettre cependant qu'il y a quelque chose de vrai. Ce n'est pas depuis huit jours, depuis quinze jours, depuis un mois que la vallée est
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hantée. Voilà Bertrand qui a vu l'apparition il y a trois ans, le jour de la Saint-Jean. Eh bien, je Tai vue au^si, moi, il y a cinq ans de cela, peut-être six ans; et voyez comme c'est étrange, c'était aussi le propre jour de la Saint-Jean. Du reste, mes enfants, pousuivit-il, on disait déjà, il y a une douzain'e d'années, que toutes les nuits on entendait des plaintes et des gémissements qui semblaient sortir du trou Merlin. Comme vous le voyez, il y a longtemps qu'on a parlé, pour la première fois à Frémicourt, du fameux fantôme de la Sableuse.
— Alors, il n'y a plus à en douter, reprit la grosse paysanne peureuse, c'est bien un revenant ; c'est l'àme de l'homme assassiné, qui vient, chaque année à la Saint-Jean, réclamer des prières.
— Vous lui ferez dire des messes, répliqua en ricanant le faucheur sceptique.
— Je crois que nous avons assez parlé de fantôme, de revenant et de vampire comme ça, pour empêcher ces petites filles de dormir, reprit le vieux faucheur. Dix heures ne tarderont pas à sonner à la paroisse ; mon avis est que nous allions tous nous coucher, attendu que demain, à trois heures, il fera jour. Laissons les fantômes courir la nuit dans la vallée ; ils n'ont que cela à faire. Nous, nous avous à nous reposer. C'est afin que tes travailleurs puissent se délasser et dormir que le bon Dieu a fait la nuit.
Ils s'en allèrent.
La chambre de Blanche était encore éclairée ; mais, depuis un instant, l'obscurité s'était faite dans oelle de Jacques Mellier. Les garçons de ferme ayant visité les écuries songèrent à leur tour à aller se coucher.
Jean Henaud resta seul dans la cour assts sur on banc de pierre.
Il paraissait absorbé dans une profonde piéditaiion.
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Il ETâit écouté, aTeo le plus vif intérêt, et sans ea perdre un mot, la conversation des gens de journée. ÊTidemmeot, il y avait du vrai dans ce qu'il ven>iit d*entcn(}re. N'était-il pas étrange que les apparitions eussent lieu à l'époque de la Saint- Jean , anniversaire de l'assassinat? Pourquoi ee jour-là plutôt qu'un autre? Jean Renaud s'était souvenu de cette femme échevelée, qu'il n'avait fait qu'entrevoir, et dont les cris : au seoonrs! l'avaient si heureusement attiré du côté du vieux puits dans lequel Rouvenat venait d'être précipité.
Ne s'était-elle pas montrée à lui et à Edmond comme une véritable apparition? Ils avaient eu à peine le temps de la voir passer. Glissant comme une ombre, elle s'était aussitôt fondue dans la nuit. Il n*en pouvait douter, cette femme était le fantôme dont s'occupaient les gens de Frémicourt.
— On se plait à tout exagérer, disait-il ; en passant de bouche en bouche les faits les plus simples, les plus ordinaires sont toujours dénaturés et prennent peu à pen des proportions énormes. C*est l'imagination des gens qui crée les fantômes.
11 avait raison. L'ennemi le plus cruel des peureux et des esprits faibles est leur imagination ; celle-ci change la forme des objets et les montre comme à travers les verres d*un télescope. Le roseau devient un chêne, on voit un éléphant dans une souris.
Ce qu'on racontait des apparitions du Trou-Merlin avait, d'ailleurs, un caractère fantastique et surnaturel, qui ne pouvait manquer d'impressionner vivement de braves gens pour qui les vieilles croyances sont encore une religion, et qui conservent avec une sorte de respect les superstitions de leurs pères.
Après avoir réfléchi un instant, Jean Renaud fut conn, 43
vaincu qn'il y avait dans le fait do ces apparitions étranges un mystère qui méritait d'être éclairci.
— Il faut que je sache à quoi m'en tenir, murmura-til en se levant; si le fantôme se montre cette nuit, au bord de la Sableuse, je le verrai.
Il sortit de la cour de la ferme et s'engagea sur le chemin qui mène à la rivière. Il la traversa sur la passerelle et fit une centaine de pas en remontant vers Frémicourt. Il se trouvait en face de cette fosse ronde trèsprofonde que les habitants du pays appellent le Trou- Merlin. .
Il choisit l'endroit le plus sombre et se coucha tout au bord de l'eau dans une touffe d'osier blanc. De là, sa vue, passant sous les branches pendantes des vieux saules, pouvait s'étendre à une assez grande distance et découvrait la passerelle éclairée par la lune.
— Allons, se dit-il, je suis parfaitement bien installé. Si, comme j'ai quelque raison de le supposer, le soi-disant fantôme vient de la rive gauche et passe sur la rive droite, il traversera la rivière sur la passerelle. Dans ce cas, je ne puis manquer de le voir.
Et, Jean Renaud, assez mal à sou aise dans son lit d'osier, attendit. Plus d'une heure s'écoula. L'horloge du clocher de Frémieourt avait sonné onze heures. Malgré la granie patience dont il était doué, Jean Renaud commençait à trouver qu'il faisait une faction un peu longue.
— Il est vrai, pensait- il, que c'est à minuit seulement que se montrent les fantômes. Attendons encore. Si, à minuit, je no vois rien arriver, c'est qu'il n'y aura pas d'apparilion cette nuit. Alors j** m'en irai tranquillemont me coucher dans la ^inison du berger. Et la nuit prochaine je reviendrai ici me mettre à l'affût. Je ne crois pas aux revenants, moi ; mais il y a sûrement une
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pauvra femme, une fuUe, sans douto, qui coart la nuit po la TaUée; je tiens à savoir...
Le reste de la phrase mourut sur ses lèvres.
Ud0 ombre venait de se dresser sur la passerelle, qu'elle traversa rapidement. Mais, frappée par un rayon de la lune, Jean Renaud avait eu le temps de recoonaitre noe femme.
— C'est elle, murmura-t-il, c'est la pauvre femme qui nous a appelés Tau Ire soir au secours de Rouvenat.
SoD cœur se mit à battre très- fort.