LA POURSUITE
Jean Renaud s'était levé, prêt à s'élancer sur les traees de l'apparition, il tendit l'oreille. Un bruit de pas se rapprochant lui annon<^a qu'elle venait de son côté. Ne fusant qu'un avec le tronc tordu d'un saule, il attendit, saisi d'une angoisse poignante. Son front s'était subitement couvert de sueur.
La femme passa rapidement devant lui, les cheveux emmêlés, épars, tombant en désordre sur ses épaules, agitant fiévreusement ses bras au-dessus de sa tète.
— Où va-t-elle? se demanda-t-il.
Il résolut de le savoir ; pour cela, il fallait agir prudemment et la suivre sans qu'elle s'en doutât. L'essentiel était de ne pas l'efirayer.
Quand elle fut à trente ou quarante pas de lui, il s'é-
lança à sa poursuite. Elle allait vite, mais Jean Renaud avait do boDoes jambes aussi ; il s'arrangea de façon à maintenir entre eux la même distance.
A chaque instant il la voyait disparaître derrière un buisson ou un bouquet d'arbres ; il n'en était nullement inquiété, bien certain qu'il la verrait reparaître au bout d'un instant sous la clarté de la lune.
Elle traversa une seconde fois la Sableuse sur le pont de pierre ; mais, au lieu de suivre le chemin de Frémicourt, elle s'élança de nouveau à travers la prairie, comme si elle eût craint de s'approcher trop près des maisons du village.
Maintenant, il n'y avait plus d'arbres, plus de buissons, plus d'accidents de terrain pour la dérober aux yeux de Jean Benaud. La lune versait toute sa lumière sur cette partie de la vallée.
Redoutant qu'elle ne l'aperçût, Jean Renaud ralentit subitement sa marche, et bientôt la distance qu'il avait maintenue entre eux fut doublée. La précaution n'était pas inutile, car elle se retourna plusieurs fois afin de s'assurer qu'elle n'était pas suivie. Elle ne vit rien, parce que Jean Renaud se trouvait en dehors du cercle que sa vue parcourait.
Elle tourna ainsi autour du village. Puis elle se jeta tout à coup dans un chemin creux et disparut.
Jean Renaud arriva à son tour dans le chemin creux. Alors il se demanda avec une mauvaise humeur évidente s'il ne s'était pas livré à une poursuite inu- Ule.
Toutefois, après un moment de réflexion, et bien que le chemin conduisit nu village, il fut 'convaincu que le fantôme l'avait suivi. Le courage lui revint. Et comme il n'avait plus à craindre d'être aperça, il reprit sa course en redoublant de vitesse.
Soudain il s'arrêta brusquement, frappé de stupeur.
Il vit, à Yiogt pas de lui, le fantôme ouvrir la grille du cimetière et se glisser dans l'enclos des morU. Certes, plus d'un à la place de Jean Renaud se serait enftii avec épouvante, ne doutant plus qu'il ne fût en présence d'un revenant ou d'un de ces vampires dont on avait parlé dans la soirée. Jean Renaud resta un instant paralysé par la surprise. Il élail sous le coup d'une émotion extraordinaire ; mais ce qu'il éprouvait ne ressemblait nullement à la peur. Pourquoi l'être qu'il poursuivait venait-il de pénétrer dans le cimetière? Il se le demanda, la main appuyée sur son front brûlant.
Une clarté soudaine se fit dans sa pensée. Un éclair de joie, de bonheur brilla dans son regard.
— Oh! si c'était elle, si c'était elle l murmura-t-il.
Il marcha précipitamment vers la porte du cimetière et y entra à son tour. Lentement, faisant le moins de bruit possible, il se dirigea vers le coin de la nécropole où reposait le corps du jeune homme assassiné.
Un gémissement sourd arriva à son oreille et il vit l'ombre se rouler et se tordre convulsivement sur la tombe.
Il ne doutait plus. Cette femme, dont la voix avait produit sur lui un effet étrange, cette malheureuse, qui errait toutes les nuits dans la vallée aux environs de la ferme, que les habitants de Frémicourt prenaient pour un fantôme, c'était Lucile Mellier.
Il s'approcha encore et s'arrêta à deux pas d'elle.
Lucile se traîna sur ses genoux et ses mains jusqu'à la pierre. Elle l'étreignit dans ses bras et la couvrît de ses larmes.
Jean Renaud entendit qu'elle disait :
— Quand donc dormirai-je à mon tour du sommeil
qui n'a pas de réveil ? Ah I je reviendrai ici toutes les nuits, car c'est près de toi , Edmond, c'est la tète posée sur celte pierre que je veux mourir I Dieu finira par me prendre en pitié... Depuis si longtemps que j'appelle la mort, pourquoi lui défend-il de me frapper? Il trouve donc que je n'ai pas encore assez souffert? Veut-il qae je me tue moi-même?
11 me repousse, il m'a condamnée, j'appartiens à l'enfer!... Oh! l'enfer! je le connais; il n'a pas de plus épouvantables tortures que celles que j'ai endurées sur la terre... Eh bien, puisqu'il le faut, je me tuerai, je veux me délivrer de la vie. Il importe peu que je meure d'une façon ou d'une autre; je n'ai plus rien à espérer dans ce inonde, rien à espérer dans l'autre : je suis maudite, maudite, maudite!
Elle se redressa en proie à une grande exaltation, des lueurs étranges dans le regard.
— Cette pierre est dure, reprit-elle d'un ton farouche, un peu de courage, un choc, et je me brise la tète; et tout est fmi pour moi...
Voulant joindre l'action à la parole, elle se disposa à frapper la pierre avec sa tète.
Jean Henaud n'avait plus à attendre, le moment de ne montrer était venu. D'un bond il se jeta devant elle et la saisissant par le bras :
— Malheureuse! dit-il avec un doux accent de reproche, que voulez- vous faire?
Elle poussa un cri rauquc, étranglé, et ses yeux ardents s'arrêtèrent sur Jean Renaud avec une fixité effrayante.
— Laissez-moi, laissez-moi, dit-elle sourdement, en cherchant à se dégager.
Un tremblement nerveux la secouait violemment.
— Vous voudriez prendre la fuite, répondit Jean Re-
LA PILLE MAUDiTB SIS
naad d'une voix affectueuse ; vous aurioz tort, car j*ai des ehoses irèt^rienses, très- importantes à vous dire. Ooaod vous iii*aarei euteudu, vous comprendrez que ce D*eftt pë» pour augmenter vos jours de souiTrances que Diev éloigne de vous la mort. Mallieurcuse enfant, c'est •v moment où, désespérée, vous songez au suicide, que Dieu, vous prenant enGn en pitié, vous envoie la consolation, vous promet les joies les plus pures.
— Mensonge, mensonge! exclama-t-elle avec égarement.
— Je vou^juic que je dis la vérité, répliqua tristement Jean Renaud.
— Mais qui ètes>voas donc, vous, qui me parlez ainsi?
— Je suis un des meilleurs amis de Lucile Mellier.
Elle fit un brusque mouvement en arrière.
— Taisez-vous, taisez-vous, fit-elle d'une voix sombre, il n'y a plus de Lucile Mellier ; je suis la maudite, entendez-vous, la maudite !
— Lucile, demain, si vous le voulez, votre père vous ouvrira ses bras paternels : le malheureux se cramponne énergiquement à la vie parce qu'il attend votre retour avec angoisse et qu'il Vent vous bénir avant de mourir.
Elle le regarda comme si elle n'avait pas compris ses paroles. Puis secouant la tète :
— Vous ne m'avez pas dit voire nom, reprit-elle.
• - Lucile, autrefois vous m'appelijez votre ami ; mais je comprends que vous ne me reconnaissiez pas, puisque Jacques Mellier et Pierre Rouvenat ne m'ont pas reconnu. Lucile, j'ai été malheureux aussi et je n'ai jamais désespéré. Celui qui repose sons cette terre que foulent nos pieds est mort dans mes bras en prononçant
votre nom chéri. Pendant près de dix-neaf ans, pour lui, pour vous, Lucile, pour voire père, j*ai porté la casaque d'uo forçat.
— Jean Reoaud, vous ! s'écria-t-elie d'une voix fir^ missaute.
— Oui, Luciie, je suis Jean Renaud ; mais j'ai changé de nom. A Frémicourt on m'appelle le mendiant Mardochc.
— Mardoche I pourquoi ce nom?
— Ce serait trop long à vous expliquer, Luciie ; mais plus tard vous comprendrez, vous devinerez.
La malheureuse baissa la tète avec accablement.
— Ici, dans' le iîimelière de Frémicourt, prononçat-elle d'un ton lugubre, trois victimes de Jacques Mellier : un mort et deux vivants !
— Il faut oublier le passé, Luciie, et ne plus songer qn'à l'avenir.
— Jean Renaud, répliqua-t-elle, il vous reste une fille, une fille charmante, — deux fois déjà je l'ai aperçue, — vous pouvez penser à l'avenir. Moi, je n'ai plus rien à espérer.
— Luciie, vous avez un fils.
— Perdu ! murmura- t-elle avec un accent dooloareux.
Et un gémissement s'échappa de sa poitrine.
— Luciie, vous n'avez donc pas compris pourquoi je vous disais tout à l'heure que vos jours de soutlrances étaient passés? Oui, vous avez perdu votre fils, ou plutôt vous avez été séparés, le jour ou vous êtes tombée mourante dans la neige sur la route de Vesoul à Gray.
— Comment savez- vous cela? s'écria-t-elle avec agitation.
— Vous alliez mourir, continua-t-il, quand des saltimbanques, passant sur la route, vous relevèrent.
LA PILLB IfAUDlTB tU
— Ah 1 oui, grommela-t elle ontro ses dents serrées, lei salUmbauqaes... des misérables! Ils m'ont volé moo fils! Qu'en ont-ils fait, les infâmes?
— Lncile, l'un de ces malheureux, le plus pauvre, le plus infime, appelé Jérôme GrelucUe, a recueilli votre fik...
— Il me Ta volé, volé, avec l'or de RouvenatI exclama* t- elle, les yeux hagards.
— Écontez moi donc, Lucile : Greluche, le saltimbanque, n'a pas fait de votre fils un saltimbanque : il Ta élevé et a en pour lui Taffection d'un père. Aujourd'hui, ▼otre fils est un beau jeune homme, très-diitiogué, iustmit, honnj^te, plein de cœur, ayant des sentiments élevés...
— Jean Renaud, Jean Renaud, prononça t-elle d'une ▼oix haletante, mon fils existe donc encore?
— C'est bien la vérité, vous ne me trompez pas ?
— Pourquoi vous tromperais-je, je vous le demande?
— Ah I je ne sai^ pas... Ils m'ont menti si souvent, eoxl
— Qui, eux?
— Les saltimbanques.
— Lucile, calmez- vous, Jean Renaud vous aime et vons respecte, il ne voudrait pas vous tromper ; oui, ▼otre fils existe ; sur la mémoire de ma pauvre Geneviève, sur le bonheur de ma fille, je vous le jure 1
— Jean Renaud, je vous crois ; oui, je veux vous croire. Ah! si dans un but quelconque vous ne me disiez pas la vérité, si vous me trompiez...
Elle se laissa tomber sur ses genoux et éclata en sanglots.
— Comme elle a dd soufi'rir! pensait Jean Renaud. Il la prit par le bras et l'obligea à se relever.
226 hk PILLE MAnOITB
— Venez, Lucile, venez, Ini dit-il, nons allons parler de lui.
Et il reolraloa. Us sortirent du cimetière. Pais, marchant lentement, l'un près de l'autre, ils suivirent le chemin creux. Pendant quelques minutes ils gardèrent le silence. Lucilc parla la première.
— J'ai la tète en feu, dit-elle, mon cœur bondit dans ma poitrine; mais il vient de se produire en moi, tout à coup, un grand calme. Depuis cette nuit fatale, où je suis tombée sur la roule, je n'ai pas éprouvé un semblable bien-être : c'est comme un baume que vos paroles ont versé sur les ploies saignantes de mon cœur! Mon lils existe!... Mou fils existe!... Ah! il me semble que je ne sens plus peser sur moi la malédiction de mon père et celle de Dieu 1... Jean Renaud, je n'ai jamais perdu la raison, mais depuis bien des années j'ai vécu dans une sorte de délire continuel, un désordre, un trouble étrange dans l'esprit ; je ne pouvais plus réfléchir ; une seule idée m'était restée, celle de mon malheur ; je n'avais plus qu'une pensée, mon fils, mon Edmond ! Le jour, la nuit, sans cesse, je me croyais poursuivie par des démons hideux^ dos furies aux ongles crochus, implacables tourmenteurs acharnés après moi.
Tout à l'heure, au cimetière, j'ai ressenti une commotion violente; il m'a semblé que mon crâne s'ouvrait; puis quelque chose comme un voile épais s'est déchiré, et j'ai complètement repris possession de moimême.
Jean Renaud, parlez-moi de mon fils ! Oh I oui, parlez-moi do lui... Je puis vous écouter, j'aurcû la force de vous entendre. Comment savez- vous qu'il existe?
— Je l'ai vu.
— Vous avez vu mon fils?
UL PILLE UAUDITB 227
— Oai. Mais vous aussi, Lucile, vous l'avez vu la semaioe deroièra.
— Que me dites-vous?
— l^acile, vous n'avez pas oublié que Rouveoal a été précipité dans le vieux puits...
— Par le père et le fils Parisel, les misérables !...
— Vous étiez là, vous avez vu commettre le crime?
— Je suis arrivée près du puits, une minute trop tard ; mais Rouvenat a été sauvé Je le sais.
— Grùce à vous, Lucile, qui avez appelé à son secours. A vos cris, deux hommes sont accourus, et se sont trouvés tout a coup devant vous.
— Oui, je me souviens.
— L'un de ces hommes, c'était moi.
— Et l'autre, Jean Ilenaud, Taulre?...
— C'était Edmond, votre fib.
— Mon fils I mon filsl s'écria-telle ; et je uc Ta^pas recoDoal
Elle s'appuya chancelante sur Tépaule de Jean Renaud. Son regard devint rayonnant et elle leva vers le ciel son visage radieux empreint d'une reconnaissance infinie.
PAUVRE LUCILB!
Au bout d'un instant Lucile reprit :
— Jean Renaud, le voile dont je vous pariais tout à à l'heure était encore devant mes yeux; et puis, après
avoir cherché moD 61s si longtemps, rien ne pouvait me faire supposer qu'il fût si près de moi. A ce moment, le danger que courait Rouvenat m'avait fait oublier toute prudence; j'avais, je crois, complètement perdu la raison. Je n'eus pas le temps de voir le visage de mon fils, je ne vis que votre longue barbe... Que vous ai-je dit? Je ne me le rappelle pas. Mais, j'étais à peu prés certaine que si mon vieil ami pouvait être sauvé, il le serait par vous; je m'éloignai rapidement dans la crainte d'être reconnue. Ainsi, le vieux serviteur de mon père, le seul être au monde qui me soit resté dévoué dans mon malheur et qui ne m'a pas oubliée, le bon Pierre Rouvenat a été sauvé par vous et par mon fils I
— En cette circonstance, Lucile, la conduite de votre fils a été admirable; c'est à lui, surtout, que Rouvenat doit la vie.
— J'en remercie le ciel! l'enfant paye la dette de reconnaissance de sa malheureuse mère. Maintenant, mon brave Jean, j'ai bien des questions à vous adresser et vous avez bien des choses à m'apprendre. Dites-moi, d'abord, comment mon fils est venu au Seuillon, comment il a pu se faire connaître. Pierre est bon, il a ouvert ses bras à mon enfant; mais mon père, quel accueil lui a-til fait?
— Lucile, votre fils ne connaît encore qu'une partie du secret de sa naissance ; pour des raisons que je vous expliquerai, j'ai cru devoir lui cacher que sa mère se nomme Lucile Mellier et qu'il est le petit-fils du riche propriétaire du Seuillon. 11 n'est pas entré à la ferme, et deux fois il s'est trouvé eu présence de Roaveoat, qui ne Ta pas reconnu. 11 sait que son père a été assassiné, — c'est moi qui le lui ai dit, — et il croit, comme iont le monde, que l'assassin est Jean Renaud.
— Mais où est-U, où est-U?
LA PILLB MAUDITE tt»
— Le sarleDdemain du jour où vous Tavez vu, Lucile, il est retourné à llris.
— A Paris? t'écria-t-elle d'un ton plaintif.
— Rftssnrez-vous ; il m avait laissé son adresse ; cette adrene, je Tai donnée à Rouvenat, hier, en lui appre- MUii que le fils de Lucile Meliier, quMl cherche depuis plus de treize ans, était venu à Frémicourt, était passé comme un étranger devant le Seuillon et avait eu le bonheur de lui sauver la vie.
— Alors?
— Je n'ai pas besoin de vous dire sa joie : ce matin même, Rouvenat est parti pour Paris.
— Il est allé chercher mon fils ?
— Oui. 11 le ramènera.
— Mon père sait-il?...
— Jacques Mellier attend son petit- fils.
— Ail! je n'ai plus rien à demander à Dieu.
— Espérant toujours que vous reviendriez, Lucile, votre père, jusqu'à ce jour, n'a point voulu faire de testament. Cependant, très-incertain sur votre sort, et dans cette pensée que la mort avait pu vous frapper, il a été décidé hier, entre Jacques Mellier et Pierre llouvenat, que, aussitôt après le retour de ce dernier, ramenant votre fils, Jacques Mellier ferait appeler son notaire et reconnaîtrait comme son fils et unique héritier Edmond Mellier.
— Ah! mon père veut faire cela? dit-elle avec émotion; c'est très-bien, Jean Renaud, c'est très-bien I
— Seulement, les intentions de votre père vont être modifiées.
— Pourquoi ?
— Parce que vous existez, Lucile, et qu'il n'a plus à craindre, maintenant, que sa fortune ne tombe entre les mains des Parisel, qui sont de véritables coquins.
230 LA FILLE MAUOITK
— Voas pouvez dire des scélérats, Jean Renaud.
— Houveoat u'a pas voulu les faire punir ; à mtiQ avis, il a eu tort. Quand ils verront l'héritage de Jacques Mcllier leur échapper ils vont hurler de rage. C'est un châtiment comme un autre. Toutefois je suis inquiet, ils n'ont pas quitté le pays.
— Je le sais.
— Vous les avez revus ?
— Oui; le fils rôde toutes les nuits aux environs de la ferme.
— Est-ce qu'ils oseraient encore?...
-^ Us méditent certainement quelque nouveau forfait. Jean Renaud, savez-vous que François Parisel s'est épris de votre fille?
— Oui, répondit-il sourdement.
— Pour satisfaire sa passion insensée, brutale, il est capable de tout oser ; le misérable ne reculerait pas devant le crime. En l'absence de Rouveuat, il faut veiller sur votre fille, Jean Renaud. Je vous le dis, avec de pareils scélérats tout est à redouter.
Le regard de Jean Renaud eut un éclair terrible.
— J'ai encore les poignets solides, Lucile, dit-il; si François Parisel touchait à mon enfant, je l'étranglerais avec mes mains. Mais, tenez, ne pai-lons pas de ces genslà... Je sens déjà que mon sang bout dans mes veines.
— Vous avez raison, Jean Renaud, nous avons des choses plus intéressantes à nous dire...
— Lucile, voulez-vous que je vous condaise immédiatement prés de votre père?
— Non, Don, répondit-elle avec un mouvement de terreur.
— Il se repent de ce qu'il a fait ; ce n'est plus vous qu'ilmnudit, mais son aveugle fureur qui a causé votre malheur. Il a crucUemeul expié son crime ; le remoi'ds
LA FILLB II AUDITS Uï
6i la douleur ont fait de lui un martyr... Depuis que ▼OQS èles re?enue dans le pays, l'avez- vous aperçu?
— Oui, une fois, de loin.
— Vous Tavez trouvé bien changé, n'est-ce pas?
— Oui, bien changé !
— Jacques Mellier n'est plus que Tombre de luimême.
— Vous croyez donc qu'il me recevrait ?
— Je viens de vous le dire, il se repent; il se repQut sarlout d'avoir élé sans pitié pour sa fille. Lucile, votre père TOUS ouvrira ses bras, il est prêt à s'humilier de- TAol vous; après vous avoir frappée de sa malédiction, il vous bénira.
— Jean Renaud, il m'a chassée I
— 11 se repent, vous dis-je, il se repenti... D'ailleurs, le jour où vous avez quitté le Seuillon, il y a de cela dix-neuf ans, Jacques Mellier était fou!... Lucile, votre père s'est montré impitoyable^ vous serez indulgente. Il vous aimait, il vous adorait; il a cru que son ressentiment avait étouffé sa tendresse; allons donc, est-ce que l'amour paternel peut être détruit ainsi par une faute commise? Si cela était, que de malheureuses jeunes fiUes trompées, égarées, souvent victimes, et presque toujours coupables seulement par ignorance ou par faiblesse seraient à jamais perdues! Mais, dans ce cas, il faudrait désespérer de l'humanité. Non non, votre père n'a jamais cessé de vous aimer, il vous aime toujours. Aujourd'hui, sa plus grande douleur, son plus cruel tourment est de vous avoir repoussée dans un moment de colère et de n'avoir point compris que son devoir était de vous plaindre, de vous consoler et de vous offrir un refuge dans son cœur.
La pauvre femme pleurait silencieusement.
— Jean Renaud, reprit-elle après un moment de si-
232 LA FILLE MAUDITK
• lence, j'avais jaré que je ne rentrerais jamais sons le toit de mon père ; mais le mallieur a vaincu ma Gerté. Je suis bien cliangée aussi, allez ; la pauvre Luciie d'anjourd'bui ne re&ssemble guère à la demoiselle du Seuillon d'il y a vingt ans; la douleur m'a brisée, je suis sans force, je n'ai plus de volonté ; depuis longtemps j*ai senti le néant des cboses humaines, j'ai rougi de mon slupide orgueil et je me suis humiliée devant Dieu, qui avait fait de moi une de ses plus malheureuses et plus chétives créatures. Jean Renaud, je n'ose pas dire qu'aucune femme au monde n'a autant souffert que moi ; mais je crois qu'il y en a peu, pas une peut-être, qui ait été plus digne de compassion.
Dieu a eu pitié de moi ; non-seulement il m'a conservé mon fils, il me le rend. A.h ! c'est un bonheur sur lequel je ne comptais plus. Je ne saurais vous dire ce que je ressens en moi, rien ne peut l'exprimer. Je ne me souviens déjà plus que j'ai soufiert; je croyais avoir versé toutes mes larmes, et, cependant, vous le voyez, je pleure encore ! Mais ce sont des larmes de bonheur. Vos bonnes paroles ont enivré mon cœur, rasséréné ma pauvre &me meurtrie et défaillante, et fait pénétrer dans tout mon être un ravissement céleste.
Vous êtes arrivé à temps, mon ami, mon courage était épuisé ; écrasée par le malheur, ne croyant plus qu'il me fût possible de vaincre la fatalité, le désespoir allait accomplir son œuvre épouvantable. Votre voix a dissipé les ténèbres de ma pensée, l'hallucination m'a quittée comme par enchantement, les etlroyables monstres qui me torturaient se sont enfuis, je ne les vois plus, je ne les entends plus... Je sens que je respire plus facilement, mon Àme n'a plus de sombres terreurs.
Comme cette nuit est belle! Je vois au*dessus de nos têtes scintiller les étoiles, et il me semble qu'elles me
LA PILLB M AUDITB tSS
•oorieol. Un nouvel horizon, tout illuminé, s'ouvre et t'éUrgit sous mes yeui.
MoD pieu! mon Dieu ! vous avez eu pitié de moi, vous me rendez mon fils, soyez béni I
Tout à coup elle s'arrêta; puis saisissant le bras de Jean Renaud :
— Nous sommes sur le chemin du Seuillon, dit-elle; où me eooduisez-vous?
— Chez votre père.
Elle tressaillit.
— Non, pas ce soir, fit-elle.
— Pourquoi ?
— Quel jour Rouvenat doit-il revenir avec mon fils?
— 11 est arrivé ce soir à Paris. Il peut être de retour demain soir. Dans tous les cas, il ne peut être absent plus de trois jours.
— Eh bien, mon ami, le jour où mon fils entrera au Seuillon, conduit par Pierre Rouvenat, Lucile Mellier prendra votre main et elle vous suivra chez son père. Je ne veux rentrer à la ferme que quand mon fils y aura été reçu.
— Je ne comprends pas votre pensée.
— Oh I ce n'est point de la défiance, dit-elle vivement ; j'ai en vous une confiance entière, croyez-le. Mais je désire que Rouvenat et mon fils soient présents. Je tiens aussi à ce que, d'ici là, personne ne sache...
— Que vous existez encore?
— Oui.
— Je vous promets de rester muet. Il faudra vous cacher.
— C'est facile.
— Comment?
— Le jour je resterai couchée dans le bois, au plus épais du taillis, ce que je fais depuis un mois ; la nuit,
si voas le voulez bien, mon ami, nous nous rencontrerons et nous causerons de lui et d'eux. Jean Renuud secoua la tète.
— Lucile, chère Lucile, dit- il tristement, auriez- vous donc l'intention de continuer votre vie errante?
— Trois jours seront vite passés, répondit-elle avec un doux sourire.
— Non, non, cela n'est pas possible. Il y a deux chambres et deux lits dans la maison du berger ; nous y habiterons ensemble ; c'est là que nous attendrons le retour de Ruuvenat.
Elle réfléchit un instant; puis elle répondit :
— Soit, je le veux bien.
— Ainsi, reprit-il, c'est dans le bois du Seuillon que vous vous tenez cachée depuis un mois ?
— Oui.
— Ohl malheureuse enfant 1... Mais comment avezvous fait pour vivre?
— Les deux premiers jours je me suis contentée de boire de l'eau; mais, le troisième, je sentis plus darement les atroces souffrances de la faim ; pour les calmer, je mangeai des feuilles d'arbre et des racines.
— Oh! c'est horrii^le, horrible! murmura Jean Renaud.
— J'avais un peu d'argent, continua-t-elle ; il me reste même encore une dizaine de francs, j'aurais pu aller chercher des provisions à Frémicourt, à Sueuro, à Civry ou à Artemont; j'aurais pu également mendier, comme je l'ai fuit bien souvent depuis que j'ai été st^parée de mou fils ; mais la peur d'être reconnue m*a arrêtée. Non, je ne voulais pas... je serais plutôt morte de faim.
~ A deux pas de la maison de votre père! s'écria douloureosement Jean Renaud.
LA PILLB MAUDITB tift
Bile pooMâ on profond soupir.
— Votre voix, mon bon Jean Renaud, ne m'avait pas encore dit que la fatalité allait cesser de me poursuivre et que Dieu n'avait ratitlé que pour un temps limité la malédictiou paternelle.
Elle reprit :
— Le soir du quatrième jour, je rencontrai le vieux Frémy, l'aveugle de Sucure, conduit par son chien ; il revenait de faire une longue tournée, sa hotte était pleine de morceaux de pain ; il y avait aussi quelques trancheB de lard et du fromage. Je lui achetai la moitié de ses provbions. 11 fut enchanté d'avoir quelques pièces de monnaie, et moi j'avais assuré mon existence pour plus de huit jours.
Avant de nous séparer, lui pour continuer sa route, moi ponr aller cacher mes vivres dans le bois, il fut convenu que tous les lundis, la nuit venue, j'irais le trouver à Sueure, dans sa cabane, et que je lui achèterais une partie de ce qu'on lui aurait donné le dimanche. Voilà, mou cher Jean Renaud, comment je ne suis pas morte de faim.
— Oh ! Lucile, si votre père et Rouvenat savaient cela, ils mourraient de douleur 1
— Jean Renaud, reprit-elle, est-ce que mon ûls demeure habituellement à Paris?
— Oui.
— Il a un état, sans donte, il travaille?... Pourquoi est- il venu dans ce pays? Jean Renaud, le savez-vous?
— Oui, Lucile, et je vais vous le dire.
Aussi brièvemeul que possible, il lui raconta ce qu'il savait de l'histoire d'Edmond et de Jérôme Greluche.
Elle Técouta attentivement, sans l'interrompre nue seule fois, mais non sans verser de douces larmes.
— La Providence n'a Jamais cessé de veiller sur mon fils, dit-elle, quand Jean llenaud eut fini de parler; c'est elle qui l'a conduit à Saint-Irun et ensuite à Frémicourt, où il vous a rencontré, mon ami. Ah! savoir qu'il ne m'a pas oubliée, qu'il m'aime, quelle joie pour mon cœur!
Ils étaient devant la maison du berger. Jean Renaud ouvrit la porte. Ils entrèrent. Après avoir allumé une lampe, Jean Reàaud fit entrer Lucile daus la seconde pièce et lui dit :
— Voici la chambre qui a été mise à ma disposition, elle sera la vôtre ; vous y serez aussi bien que possible, nul ne pourra y pénétrer sans votre permission. La porte qui ouvre sur le petit jardin a une clef et celle-ci se ferme en dedans au moyen d'une targette.
Vous devez être fatiguée, Lucile, continua-t-il ; aussi, malgré le désir que j'aurais de savoir, dès ce soir, qu'elle a été votre existence depuis le jour où, séparée de votre fils, vous avez été portée par les saltimbanques à l'hôpital de Gray, je préfère vous laisser reposer et dormir. Mais, demain, vous me raconterez cela, n'est-ce pas? Nous aurons toute la journée pour causer.
— Oui, mon ami, je vous ferai le récit de mes misères, de mes souffrances; je ne vous cacherai rien, à vous, qui avez aussi beaucoup souffert, et qui, après avoir sauvé mon fils du désespoir, venez de rendre à mon àme lu radieuse espérance.
— Je serai levé do bonne heure, reprit Jean Renaud, j'irai A la ferme chercher un panier de provbions et nous déjeunerons ensemble.
Un doux sourire passa rapidement sur les lèvres pâlies do la pauvre femme.
— Demain, vous me verrez tout à fait calme, ditelle; je me serai préparée à la grande joie que vous m'a-
LA PILLB If AUDITS 237
▼et' promise ; mais j*ai besoin, je le sens, de quelques heures de reeueillement.
Puis, loi iendant la maiu :
— A 'demain, Jean Renaud, à demain, ajontai-eUe.
Us se s^mrèrent
Jean Renaud se jeta tout habillé sur le lit du berger.
A genoux, au milieu de la chambre, la tète inclinée et les mains jointes, la pauvre Lucile pria avec ferveur.
l'espiornb
Il pouvait être une heure du matin. Jean Renaud dormait d'un profond sommeil. Lucile venait d'éteindre la lampe. Mais au moment de se jeter, comme Jean Renaud, tout habillée sur le lit, elle éprouva le besoin de respirer l'air de la nuit. Elle ouvrit le fenêtre et poussa les volets.
Alors elle respira à pleins poumons. Le regard plongé dans l'infini, se laissant aller au charme d'une délicieuse rêverie, elle tomba peu à peu dans une sorte d'extase. Un temps assez long s'écoula.
Soudain, un bruit de pas troubla le silence qui régnait autour d'elle. Instinctivement, elle se rejeta brusquement en arrière. Mais, réfléchissant aussitôt qu'elle n'avait rien à redouter, elle se rapprocha de la fenêtre et tendit Toreille.
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De nouveau et plus près d^elle, elle entendit encore marcher. Puis, le bruit de pas ayant cessé, il fut saivi il'uu chuchotement.
— Qui peut être là à cette heure de la nuit? se demanda-t-elle.
Une voix intérieure lui répondit : Les Parisel.
Elle jugea que les deux rôdeurs do nuit venaient de s'arrêter derrière la haie haute, épaisse et toullue, qui entoure le jardin. Mais étaient- ce réellement ses deux cousins? Dans tous les cas, les deux personnages qui causaient là, à quelques pas d'elle, devaient ignorer qu'il y eût quelqu'un dans la maison du berger.
Une fois déjà elle avait entendu la conversation de ses deux misérables parents. Elle savait, maintenant, de quoi ils étaient capables.
— Si ce sont eux, se dit-elle, ils doivent comploter quelque nouvelle infamie.
Mais les deux individus, qui s'étaient probablement assis derrière la haie, parlaient à voix basse ; elle ne pouvait rien entendre, malgré les efforts qu'elle faisait pour saisir quelques mots isolés.
La pensée lui vint de sauter dans le jardin par la fenêtre. Seulement, il ne lui était guère possible de le faire sans bruit, la distance qui la séparait du sol étant de près de deux mètres. Or, le moindre bruit pouvait faire fuir les causeurs. Ce n'était pas ce qu'elle voulait.
La chambre était dans une obscurité complète, mais elle la connaissait depuis longtemps et n'avait pas oublié où se trouvait la porte. Elle n'eut pas à la chercher longtemps. La clef était dans la serrure. Elle la tourna avec précaution et, avec non moins de prudence, elle entrouvrit la porte, qui ne fit entendre qu'un grincement léger en tournant sur ses gonds. Elle te glissa dans le jardin.
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Les deux rôtleore, ne te doutant point, daillours, i|uo quoiqu'un put les épier, n'avaient rien entendu.
Lui lie s'avança lentement, retenant sa respiration et l>oMnl à peine ses pieds sur le sol. Arrivée prés delà haie, ille se coucha dans l'herbe.
Dans la soirée, vers onze heures, pendant que Jean Renaud, caché an bord de la Sableuse, attendait l'apparition lu fantôme du Trou-Merlin, tout le monde dormant à la ferme, Gertrude, Tespionne du beau François, était S4Ttie de sa chambre pour courir à son rendez-vous.
Le fils Parisel commençait à perdre patience.
— Pourquoi arrives-tu si tard? lui demaoda-t-il d'un ton rude.
— Ce n'est pas ma faute, répondit-elle, on ne s'est couché qu'à dix heures.
— Ah! c'est difiérent. Est-ce qu'il s'est passé quelque chose d'extraordinaire au Seuillon?...
— Non. Mais il y a du nouveau.
— Parle, parle vite.
— Voici, d'abord, pourquoi on s'est couché tard; comme c'est demain la Saint -Pierre, le maître, après le souper, a fait monter du vin de sa cave, et il y a eu une petite fête.
— En l'honneur de M. Rouvenat, fit François d'une voix creuse.
— La demoiselle a chanté.
Un afiyeux sourire crispa les lèvres de Parisel.
— C'est bien, c'est bien, dit-il avec une sorte de fureur, je n'ai pas besoin de savoir cela. Tu viens de me dire qu'il y avait du nouveau à la ferme, voyons.
— Hier, le vieux mendiant Mardoche est venu; Rouvenat l'a fait monter dans la chambre de la demoiselle et il y est resté pendant plus d'une heure enfermé avec eUe.
— Oh 1 oh ! voilà qui est singulier ; il faudra que je surveille ce vieux fou; j*ai déjà une forte dent contre lui; qu'il prenne garde t... S'il me force à entrer dans sa tanière, il ne descendra plus dans la vallée.
— Le pauvre homme n'est pas bien dangereux.
— Il me déplaît ; d'ailleurs, je sais à quoi m'en tenir sur son compte.
— Que t'a-t-il donc fait?
— Gela ne te regarde pas. As-tu pu savoir ce qui s'est passé entre lui et Blanche ?
— Non. Mais, le soir, quand la demoiselle est descendue de sa chambre, elle était toute joyeuse.
— Qu'est-ce que cela veut dire? se demanda le beau François le front assombri.
— Le maître et Rouvenat paraissaient aussi très contents, reprit la servante.
— Leur joie avait une cause. Laquelle? Est-ce que ta n'as pas entendu quelques paroles?
— Rien. Tu sais comme ils sont : ils ne parlent jamais. Quand ils veulent causer, ils s'enferment.
— C'est vrai, grommela François en tortillant sa moustache ; c'est la maison du silence et du mystère.
— Mais ce n'est pas tout. Ce matin, Rouvenat est parti pour Paris.
Le beau François se redressa, une Ûamme dans le regard.
— Rouvenat est allé à Paris? s'écria-t-il.
— Oui.
— Pourquoi?
— A l'exception du maître, et peut-être aussi de la demoiselle, personne ne le sait.
— Ah ! voilà ce qu'il faudrait découvrir.
— Il faut croire qu'une affaire importante...
— Assurément. Rouvenat n'est pas allé à Paris pour
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rien. Mais il y a des affaires de tontes sortes. Oh I c'est élrangel...
Bi, Ut tète inclinée, la main sur son front, il parut réfléchir profondément. A chaque instant, une lueur sombre trarersait son regard.
— Anjourd'hui, dit encore Gerlrude, le maître a écrit au notaire de Saint-Irun.
— Au notaire, il a écrit au notaire ! exclama le beau Françob abasourdi.
— J*ai ¥u la lettre, le facteur Ta prise en revenant de Civry.
Le paysan restait immobile comme foudroyé, les yeux hagards, les traits horriblement contractés, la bouche grimaçante, livide.
Tout à coup, sa physionomie changea d'expression. Ordinairement sournoise et dure, elle avait, maintenant, quelque chose de féroce. Ses lèvres se tordaient dans un sourire cruel. Un tremblement convulsif secouait ses membres. Ses dents grinçaient.
Ce qui se passait en lui devait être épouvantable.
— Blanche est joyeuse, murmura-t-il d'un ton guttural, Rouvenat est à Paris, Mcllier a écrit à son notaire... Ahl je comprends...
— Quoi donc? demanda timidement la servante. Il la regarda avec colère.
Elle se sentit frissonner ; elle eut peur et fit trois pas en arrière.
— C'est bien, c'est très bien, reprit-il avec un accent impossible à rendre, je porterai mes félicitations à la belle fiancée.
El un rire sec, strident, éclata entre ses lèvres frémissantes, comme un bruit de crécelle.
Gertrude, les yeux arrondis, bouche béante, plantée devant lui comme un poteau, le regardait avec siupé- IL U
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factioD. Elle ne comprenait pas ; mais elle avait on vague pressentiment de quelque chose de terrible.
François resta un moment silencieux. Puis se rapprochant de la servante :
— La nuit prochaine, lui dit-il en baissant la voix, j'entrerai à la ferme.
— François, ton regard me fait peur, quelle est ton idée? Pourquoi veux-tu entrer la nuit dans la ferme?
Il lui saisit le bras et le serra avec force ; ses doigts crispés s'enfonçaient dans les chairs.
— Oh I tu me fais mal I s*écria-t-elle.
— Je t'ai déjà dit que je ne voulais pas être interrogé ; tu es trop curieuse, il faut te corriger de ce défaut, ta entends !
— C'est bien, je ne te demanderai plus rien.
— A la bonne heure. Tu sais ce que j'attends de toi? La nuit prochaine, à minuit, tu m'ouvriras la petite porte ; cela fait, tu retourneras dans ta chambre.
— Mais... balbutia -l-elle.
— Il n'y a pas de mais, répliqua-t-il d'an ton impérieux, je le veux I
Elle se mit à trembler.
— Tu m'as bien compris? reprit-il.
— Oui.
— A minuit...
— J'ouvrirai la petite porte.
— Je serai dans le jardin.
— François, tu ne veux pas me dire... il me semble pourtant que je devrais savoir...
— Hien, répondit-il brusquement.
— Prends garde, François, prends garde, quelque chose me dit que nous sommes menacés d'un malheur.
— Je ne craius rien, répliqua-t-il sourdement ; il
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n*y a que les femmes qui ont peur. Toi, Gerlrude, tu et un oiseau de mauvau augure.
— François, si j'ai peur, c'est pour toi.
— Alioos donc, tu es folle.
— Je De sais ce qui se passe eu toi, François, mais ion regard m'épouyante.
Il eut un nouveau rire de démon.
— François, j'ai dans l'idée que tu as envie de faire quelque mauvais coup.
— Tais-toi, tais- toi, tu ne sais ce que tu dis.
Elle secoua la tète et le regarda fixement. On aurait dit qu'elle cherchait à deviner le secret de ses pensées.
— Maiulenant, tu vas rentrer, reprit-il ; nous nous ▼errons demain à minuit, n'oublie pas.
— Oui, à minuit.
— Bonsoir, Gertrude î
Il s'en allait déjà ; elle courut après lui.
— François, lui dit- elle d'une voix hésitante, je suis tourmentée ; je t'en prie, dis-moi pourquoi tu veux ▼eoir à la ferme la nuit prochaine?
— Toujours curieuse, fit- il en fronçant les sourcils.
— Ce n'est pas de la curiosité, mais de l'inquiétude.
— Eh bien, lui dit-il d'un ton bref, il faut absolument qne je sache pourquoi Rouvenat est allé à Paris ; je veux le demander à M"* Blanche.
— Elle sera couchée, elle dormira.
— Je la réveillerai.
— Et si elle ne sait rien?
— Je suis sûr du contraire.
— François, en admettant que la demoiselle sache pourquoi son parrain est allé à Paris, elle refusera de te répondre.
— J'ai le moyen de la faire parler.
— Dans ce cas, je n'ai plus rien à dire.
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— Tu es satisfaite?
— Oui.
— Te voilà trauquiliisée?
— Uu peu. C'est égal, François, c'est bien iiardi ce que tu veux faire.
— Je le sais aussi bien que toi. 11 est tard, séparonsnous.
— Encore un mot.
— Dis vite.
— François, tu m'aimes toujours?
— Certainement.
— Tu te souviens de ta promesse?
— Oui, oui.
— Serai-je bientôt ta femme?
— Quand mon père sera le maître au Seaillon, c'est convenu.
— Jure-le moi.
Il haussa les épaules avec impatience.
— Je te le promets, je te le jure ; c'est au moins la vingtième fois, dit- il froidement.
— Ahl François, si tu me trompais...
— Maintenant, voilà que tu dis des bêtises.
— Non, je te crois, j'ai confiance en toi : aussi, tu le vois, je fais tout ce que tu veux.
— En m'obéissant, en nous rendant service, à mon père et à moi, tu travailles aussi pour toi, Gerlrude.
— C'est vrai.
— Nous voulons l'héritage du cousin Mellier, il ne faut pas qu'il nous échappe. C'est pour cela que je ne recule devant rien.
— N'importe, François, sois prudent.
— C'est bien, je sais ce que j'ai à faire. A demain! Et il s'éloigna rapidement.
LA PILLB If AUDITB U5
La servante se dirigea vers la ferme à pas lents, la tète iMÙssée.
Bile était oppressée, il lui semblait qu'un poids énorme pesait sur sa poitrine.
Le beau Françofs n'avait pas réussi à la rassurer complètement. Elle sentait qu'il ne lui avait pas dit la vérité. Si elle manquait d'intelligence, elle avait l'ins- Unct de la femme qui aime. Il la prévenait d'un danger. Mais, incapable de raisonner, elle ne pouvait s'expliquer ses terreurs et moins encore découvrir le véritable mobile qui faisait agir le beau François.
Celui-ci, quelques minutes après avoir quitté Gertrude, rejoignait son père, qui l'attendait derrière les écuries de la ferme, couché dans un champ de sarrazin.
CAUSERIE NOCTDRNB
— Eh bien! demanda le père Parisel à son fils, tu as vu la servante, que t'a-t-elle dit? Est-ce que ce cher cousin ne vas pas bientôt casser sa pipe ?
— Il n'en a pas l'idée ; il est comme Rouvenat, il a la vie dure et l'àme chevillée au corps.
— Vois-tu, je commence à être las de ce chien de métier.
— Rien ne t'oblige à le faire.
— Ingrat, si je suis resté dans le pays après le coup manqué, c'est pour toi.