IL • W
— Excellent pèrel Et moi, qui croyais que tu attendais l'occasion de prendre une revanche.
— Je ne m*occupe plus de Rouvenat, que le diable a relire du puils. Franc^ois, la haine est une mauvaise conseillère, elle nous a fait agir comme deux imbéciles. Du moment que tu t*étais fait sottement chasser de la ferme, nous devions laisser Rouvcnat tranquille ; c'est Meliier qu'il fallait frapper. Il est à moitié fou ; je ne sais quelles lubies lui passent continuellement par la tète ; il a sûrement autre chose que le chagrin d'avoir perdu sa fille. Presque toujours renfermé dans sa chambre, ne recevant et ne voulant voir personne, son existence mystérieuse étonne tout le monde. Kh bien, si on l'eût trouvé un matin étranglé dans sa chambre, on aurait dit : « Jacques Meliier s'est suicidé ; il est vrai que, depuis longtemps, il donnait des signes d'aliénatiuu mentale. » Et on aurait cru cola. Et sans être seulement soupi^onnés de lui avoir passé la corde autour du cou, nous aurions mis la main sur l'héritage, et en ce moment nous dormirions tranquillement dans les excellents lits du Seuillou. Maintenant il est trop tard.
— Pourquoi ?
— Parce que, après avoir jeté Rouvenat dans le puits, On ne croirait plus À un suicide. La justice s'en mêlerait et ... Non, il ne faut plus penser à nous débarrasser ainsi de Jacques Meliier.
— Si le diable est venu l'autre jour au secours de Rouvenat,il faut croire qu'il nous protège aussi ; évidemment, le vieux coquin no nous a pas reconnus et ne se doute point que c'est nous qui l'avons attaqué, sans cela il se serait empressé de nous dénoncer, et les geudarmes courraient après nous.
Le père Parisel secoua la tète.
— Ruu vouai est un malin, répondit- il, et ce n'est pas
raison que je me défie de lui depuis longleml^. Il sait parfaitement qae c'est nous qui l'avons précipité dans le^rou, et la preuve, c'est qu'il a fait croire aux domestiques qu'il élait tombé daus le puits par suite d'un étourdissement. Il ne nous a pas dénoncés parce que nous sommes les parents de son maître.
— Nous le remercierons de sa générosité, dit ironiquement le beau François.
— Avant ton renvoi de la ferme, reprit le père, notre situation élait excellente ; tu las compromise comme un niais. Mellier, beureusement, n'ira pas loin ; tant qu'il n'aura pas l'idée de faire un testament, rien n'est dé- 868péré.
— Il le fera.
— Hein, tu dis?
— Tu as bien entendu.
— Tu prétends que Jacques fera son testament?
— J'en suis sur.
— Tonnerre ! si je savais cela.
— Qu'est-ce que tu ferais?
Un éclair sinistre s'alluma dans les yeux du vieux Parisel.
— Je ne sais pas, répondit-il sourdement ; mais je ne me laisserai point déshériter.
— J'ignore quelles sont exactement les intentions du cousin, reprit Franc^ois ; mais il pense certainement à assurer l'avenir de la fille de Jean Renaud.
— Il ne lui donnera pas tout, balbutia le père ; une étrangère!
— Le cousin n'a plus de volonté ; c'est un gâteux, une vieille guenille ; tout ce que Rouvenat lui dit est pour loi parole d'évangile ; tout ce que Rouvenat veut, il le fait.
— C'est vrai, quelle canaille .que ce Rouveoat! S'il me fait deshériter, je le tuerai 1
— Il sera bien temps, fit François en haussant dédaigneusement les épaules. Sais tu ce que je viens d'apprendre ?
— Je le saurai quand tu me l'auras dit.
— Eh bien, ce matiu, Ilouvenat est parti ponr Paris.
— Voyez- vous ça, M. Rouvenat a voulu voir la capitale.
— Et, tantôt, Mellier a écrit à son notaire, igoota François.
— Pour le testament ?
— Ou pour un contrat de mariage, dit François d'une voix sombre, en serrant les poings.
— Un contrat de mariage I répéta le père.
— Oui.
— Ahl çà, est-ce que Mellier, pour nous déshériter plus facilement, songerait à se remarier?
François haussa les épaules.
— Tu ne comprends pas, fit-il.
— C'est vrai. Explique-toi ...
— C'est Blanche qui va se marier.
— Le cousin lui donnera une dot, peut-être cent mille francs ; c'est énorme, mais c'est son droit et nous ne pouvons l'en empêcher. Comment sais-tu cela?
— J'ai deviné.
— Qu'il s'agissait du mariage de Blanche?
— Cela expliquerait, en effet, la lettre du cousin à son notaire ; mais le voyage de Rouvenat à Paris?
— A également pour cause le mariage de Blanche.
— Aht... Eh bien ! je ne comprends toujours pas.
— Ecoute, et tu comprendras.
-» Va va, je suis impatient de savoir ...
LA PILLB MADDITB 249
— Il y a *qoelqaes joars, on jeane freluquet de la ville, de Paris^ est venu dans le pays ; il §i rencontré Blanche plusieurs fois, il lui a parlé, et la Glle de Jean llenaud, qui m'a dédaigné, qui n'a pas voulu de moi, a écouté des bêtises que lui a débitées le petit jeune homme aux mains blanches ; elle l'aime, je le sais. Les filles sont toutes les mêmes ; elles se laissent prendre i ux belles paroles, aux jolies manières. 11 leur faut maintenant des figures de poitrinaire ; pour leur plaire, il faut qu'où roucoule.
Le Parisien en question, une sorte d'aventurier, qui n'a probablement pas un écu vaillant, a été fort mal reçu par Rouvenat qui, si je suis bien renseigné, a dû lui dire comme aux autres: u II est inutile que vous pensiez à Blanche, elle ne veut pas se marier. 0 Or, après cela, l'amoureux a vu le vieux mendiant Mardoche, il lui a fait ses confidences et l'a probablement chargé de dire ceci et cela à Blanche et à Rouvenat. Ensuite, il est reparti pour Paris ; je l'ai su en faisant causer le domestique de l'auberge des Deux Chiens.
Enfin, le mendiant, un rusé coquin, qui a trouvé le moyen de se faire le confident de Blanche, est venu à la ferme. Il est resté plus d'une heure avec Rouvenat et sa filleule. Que s'est-il passé? Qu'ont-ils dit? Gertrude n'a pu me le dire.Mais,ce matin,Rouvenat est parti pour Paris ; cela explique tout : il est allé chercher l'amoureux. Blanche, qui était triste, qui pleurait, est redevenne depuis hier soir joyeuse et gaie. Il faudrait être stupide pour ne pas comprendre.
Le père Parisel s'arrêta brusquement et, regardant son fils :
— Allons, fit- il avec une sorte d'admiration, tu es décidément très-fort.
François eut un faux sourire.
250 LA FILLE MAUOITB
— Si ce jeune homme de Paris est paavife comme la le crois, reprit le père, je m'étonne que Mellier et Rouvenat consentent à lui donner Blanche.
— Elle l'aime, répondit François d'une voix étranglée.
— Pour Rouvenat, qui raffole do sa filleule, c'est une raison.
— Il y en a une autre.
— Laquelle?
— Elle a été plusieurs fois demandée en mariage, des partis excellents.
— Oui. Eh bien?
— Aucun de ces prétendants n'a été accueilli. Pourquoi? C'est encore facile à expliquer. Ils ne savaient pas que celle (^u'on appelle la demoiselle du Seuillon est la fille de l'assassin Jean Renaud. Ils ont été repoussés parce qu'il eîtl fallu leur dire la vérité. Cette déclaration ne pouvant manquer d'amener une rupture au dernier moment, Rouvenat, qui u le nez long, préférait répondre <( non » tout de suite. De cette manière il prévenait un scandale inévitable. On voudrait bien épouser la fille de Jacques Mellier, l'héritière du Seuillon, mais pas la GUe d'un forçat!
Blanche n'est pas si facile à marier que ça. Sachant ce qu'elle est, même avec cent mille francs de dot, je suis sur qu'aucun de ceux qui l'ont demandée ne voudrait d'elle. Rouvenat l'a parfaitement compris. Le Parisien sera moins difficile ; s'il a des préjugéf, lU se tairont devant le chiffre de la dot.
— Tu parles comme un avocat ... dit le père.
— Certain, cette fois, de pouvoir dire sans danger que Blanche est la fille de Jean Renaud, Rouvenat s'est décidé à la marier, et voilà pourquoi il est allé à Paris.
Tout en marchant lentement et en causant à voix
LA PILLE MAUDITE tSl
I, car ils Mvaiontque, même au milieu de la nuit, il peai y avoir des oreilles qui écoutent, ils étaient arriva derrit^re les jardins de la maison du berger.
Ils 8*a68ireot sur le tronc d*un vieux poirier, que quiota jours auparavant le vent avait renversé et qu'on avait provisoirement rangé contre la haie, pour y attendre la scie et la hache.
— Ce que tu viens de me dire n'est pas rassurant du tout, reprit le père Parisel ; Mellier ne nous aime pas, et je suis encore à me demander pourquoi il nous a fait assez bonne figure pendant quelque temps. Je commence à avoir peur qu'il n*ait réellement l'intention de tout donner à la fille de Jean Renaud.
— Conseillé par Rouvenat, c'est ce qu'il fera.
— Alors nous sommes volés I
— Tu peux t'y attendre.
— Le père Parisel fit rouler ses yeux d'une manière eflhtyante.
— Demain, j'irai voir Mellier, dit-il ; je veux savoir à quoi m'en tenir.
— Il ne te recevra pas.
— Tonnerre, j'enfoncerais plutôt sa porte I
— Et après ? Tu le connais, il ne te dira rien.
— Quand je pense qu'il y a dans sa chambre, dans son secrétaire pour plus de deux cent mille francs de valeurs 1
— Eh bien?
— Si seulement j'avais cela !
— Ce n'est pas pour toi, il faut en prendre ton parti. Ce sera la dot de la fille de Jean Renaud.
— François, reprit Parisel en baissant encore la ▼oix, si j'avais à moi ce qu'il y a dans le secrétaire de Mellier, il me semble que j'abandonnerais volontiers le reste.
— Ce serait une fiche de consolatioD, répliqua le fils d'un ton goguenard.
— Quand Rouvenat revient-il ?
— - Je ne sais pas, dans deux ou trois jours.
— Mellier est seul, et la nuit il dort comme une bûche.
— Depuis qu'il prend de l'opium.
— On peut entrer dans sa chambre sans le réveiller.
— Je le crois.
— La clef de son secrétaire est toujours dans la poche de son gilet ?
— Toujours.
— Pendant qu'il dort, on peut la prendre, ouvrir son secrétaire, et...
— Heinl tu oserais?...
— Oui.
— Et s'il se réveille ?
Les yeux du misérable eurent une lueur sombre.
— S'il se réveille, répondit-il d'une voix creuse, tant pis pour lui I
— Au fait, reprit le beau François, l'aventure est à tenter. Deux cent mille francs, peut-être trois cent mille ! Si on réussit, — avec de l'audace, on est toujours sûr du succès, — c'est une fortune !
— Et on Ûle à l'étranger ; nous sommes à deux pas de la frontière.
— Nous partagerons ?
— Oui, à une condition. «
— Laquelle ?
— 11 faut, d'abord, que tu trouves le moyen de voir la servante dans la journée pour que, la nuit venue, quand tout le momie dormira à la ferme, elle nous fasse entrer dans la maison.
— C'est déjà fait. La nuil prochaiDO, à minuit, elle ouvrira la petite porte du jardin.
Le p^^re Parisel regarda son fils avec surprise. Le Beau Fnin<^x)is avait sur les lèvres son horrible sourire.
— Tu as doîic eu la même idée <|nf> moi ? interrogea le père.
— Non, répondit-il brusquement, j'en ai une autre.
— Est-ce que je peux savoir ?
— Nous entrerons ensemble.
— C'est bien comme cela que je l'entends. Pendant que j'ouvrirai le secrétaire, tu te tiendras près du lit du vieux, et s'il a le sommeil tfop léger, tu lui appliqueras son oreiller sur la ligure pour lui fermer la bouche et les yeux.
Le beau François secoua la tète.
— Tu feras seul ton affaire, répondit-il : pendant ce temps, moi, je serai occupé de mou côté.
— Que veux -tu dire ?
C'est à ce moment de la conversation que Lucile, sortie de la maison du berger, s'approchait doucement de la haie et se couchait dans l'herbe.
Les yeux du beau François brillèrent comme ceux d'un tigre et il répondit avec une expression railleuse:
— Je ferai une visite à la belle Blanche ; je tiens à lui laisser un souvenir de moi. J'ai juré qu'elle m'appartiendrait, et la nuit prochaine...
— François, dit le père en hochant la tète, ta folle passion pour cette petite hlle nous a déjà porté malheur; si tu n'y prends garde, elle nous perdra.
— Je ne sais ce que j'éprouve, répliqua-t-il ; j'ai comme du feu dams les veines et dans la tète. Oui, je raimais, pour elle j'aurab tout sacrifié...
t54 LA PILLE MAUDITE
— Même ton père?
— Même toi. MainteDant, je crois que je la hais plus eucore que je ne l'aime. Je la veux, je l'aurai 1
— Malheureux, elle ne t'aime pas ; elle criera, elle appellera à son secours.
— Eh bien, je l'étoufferai I s'écriat-il avec rage.
— Je te le répète, tu nous perdras.
— Je n'ai peur de rien, moi ; elle me méprise, Roavenat m'a chassé, ils m'ont poussé à bout, je veux me venger I La guillotine et le bourreau ne m'arrêteraient pas.
Le père ne put s'empêcher de frissonner en entendant prononcer ces paroles sinistres.
— D'ailleurs, ajouta le beau François avec cynisme, je désire faire mon cadeau de noce à la belle fiancée.
Sur ces mots il se leva.
— Viens, dit-il à son père.
Ils s'éloignèrent.