CB QUB JEAN RENAUD DEMANDE A SA FILLB
Quand le bruit des pas eut cessé de se faire entendre, Lucile, toute frissonnante, se dressa contre la haie.
Ses yeux éliucelaient d'indignation, de colère ; son visage pâle exprimait l'épouvante et l'horreur.
Elle avait entendu, sans en perdre un seul mot, les dernières paroles échangées entre le fils et le père.
LA PIU£ MAUDITE tM
— Et Ton donne à cela le nom d'hommes, murmurat-elle avec dégoût ; des hommes, eux I non, ce sont des bètes fféroees I Ce D*est pas assez d*avoir voulu assassiner Ronvënat, il faut à leur rage, à leur haine, une autre ▼engeance lâche et monstrueuse. Pauvre Blanche ! Elle est tranquille, heureuse, sans défiance sous la protection de mon père, et un danger terrible la menace... Chère enfant, innocente et sans force, elle serait pour ce misérable une proie facile. Ah ! c'est Dieu qui m'a inspiré la pensée de me mettre à la fenêtre ; il m'ordonne de défendre la fille de Jean Renaud. A ce signe, je reconnais mieux encore que son regard plein de bonté s'est abaissé sur moi ! Oui, oui, je la défendrai, je la sauverai... Le misérable me trouvera entre elle et lui. Dieu ne saurait pennettre une pareille infamie. Les bons, les innocents ne doivent pas être toujours victimes des méchants et des pervers.
Ah ! Roovenat, si tu savais ce qui se trame contre Blanche, l'enfant de ton cœur, tu te repentirais amèrement de ta générosité.
L'impunité rend les scélérats plus audacieux, elle est un encouragement au mal 1... Après un crime, un autre, et toujours, toujours des victimes I...
Elle rentra dans la maison, referma la porte et la fenêtre et se mit sur le lit. Ce n'était pas pour dormir. Elle sentait bien que le sommeil ne viendrait point, trop de pensées tumultueuses se heurtaient dans son cerveau.
Pour ne pas effrayer le père de Blanche, elle résolut de garder le silence sur ce qu'elle avait entendu. Le même sentiment qui avait empêché Rouvenat de parler après Tattentat commis contre lui la retenait ; il lui répugnait de se faire l'accusatrice de ses odieux parents. Elle chercha le moyen de venir au secours de la
jeune fille et de la sauver. Une idée loi vint, elle s'y arrêta.
Le jour parut, elle se leva. Avec l'alouette matinale qui s'élançait dans les airs et chantait à plein gosier, elle salua les premiers rayons du soleil. Elle entendait le bruit des faux et les voix des travailleurs dans la prairie.
Elle se souvint de sa jeunesse, de sa franche gaieté d'autrefois ; elle se sentit attendrie et des larmes coulèrent le long de ses joues amaigries. Cette émotion lui parut délicieuse, elle la savourait. C'était pour elle, sans joie, et sans espoir depuis tant d'années, un retour à la vie.
Elle allait revoir son fils, elle pourrait se mettre à genoux devant son père, elle ix'avait rien de plus à désirer.
Cependant, en voyant les haillons dont elle était vêtue, ses jambes nues déchirées par les ronces et les épines, les mauvais souliers qui, tant bien que mal, chaussaient encore ses pieds, elle ne put se défendre d'an mouvement de répulsion. Un peu de rouge monta à son front, elle avait honte !
— Oh ! je n'oserai jamais paraître ainsi devant mon fils, devant eux tous, se dit- elle.
Elle se demanda avec effroi comment elle avait pu vivre dans un tel abandon d'elle-même. Pour la première fois, depuis bien des années, elle avait conscience de l'effroyable misère qu'elle avait eu le courage de supporter.
— Et c'est moi qu'on appelait la demoiselle du Seuil- Ion, murmura- t-elle tristement ; ai-je été assez malhearease, suis-je tombée assez basi...
Mais, soudain, secouant la tête comme pour chasser ces sombres pensées, ses yeux se remplirent de clarté, son visage s'illumina.
I«A FILLB M AUDITB W
— Dieu m*a cooBervé mon fiU ! s'écria -t-elle, je ne suis plus la fille maudite 1
Pendant ce temps, Jean Renaud, croyant que Lucile dormait, était allé jusqu'à la ferme. Après s'être promené un instant dans la cour, il entra dans le jardin.
Blanche, levée plus tôt que d'habitude, faisait sa toilette du matin. S'étant approchée de la fenêtre de sa chambre, elle vil son père. Elle se hâta de fixer sur sa tète les longues tresses de ses beaux cheveux blonds, et un instant après, elle était au jardin.
Elle prit la main de Jean Renaud, et, sans prononcer une parole, elle l'entraîna plus loin, sous le berceau.
Alors, d'une voix adorable, elle lui dit :
— Bonjour, papa ! Ici, personne ne peut nous voir, embrasse-moi, eoîbrasse ta fille !
Et elle jeta ses bras autour du cou du vieillard. Jean Renaud l'étreignit fortement et couvrit son front de baisers.
— Comme je t'aime I comme je suis heureuse 1 chuchotait la voix de l'enfant.
Jean Renaud ému, incapable de prononcer un mot, se remettait à l'embrasser avec passion, avec délire. Il la sentait palpiter contre son cœur. Il voyait son regard plein d^une inefiable tendresse chercher le sien, il voyait son front et ses joues s'olfrir à ses lèvres, appelant toujours de nouveaux baisers. Quelle ivresse 1
An bout d'un instant, Blanche reprit :
— C'est dans ce berceau, A cette place, que François Parisel m'a appris que j'étab ta iille ; j'ai cru que j'allais mourir ; je suis tombée là, sans connaissance... Ah ! j'étais loin de penser que tu me tiendrais aujourd'hui dans tes bras et que tu m'embrasserais ainsi !
Je n'ai pas dormi la nuit dernière, tout le temps j'ai été avec toi.
— Vraiment ?
— Oui, je lisais ton procès ; je l'ai dévoré... trois fois de suite, je le sais par cœur. Les vieux journaox sont mouillés de mes larmes. Ah I mon père, comme c'est beau, comme c'est grand ce que tu as fait! Va, les antres peuvent penser de Jean Renaud ce qu'ils veulent, ta fille est fière de toi !
— Chère enfant, chère enfant !
— Je t'aimerai tant, que tu ne te souviendras pins de ce que tu as soufiert.
— Le jour où j'ai su que tu étais ma fille, j'ai oublié. Dieu m'a grandement récompensé, il ne pouvait faire plus pour moi. Je ne crois pas qu'il y ait un bonheur comparable au mien.
— C'est ce que je me dis aussi ; il me semble que je suis trop heureuse... C'est si bon d'aimer et de se savoir aimée!
— Si le bon Dieu refusait le bonheur à ses anges, à qui donc le donnerait-il ?
— Tu étais bon, toi, et pourtant tu as été malhearenx!
— Blanche, ma chérie, ne parlons plus du passé, mais de l'avenir ; j'aurai ma part de toutes tes joies ; te voir souriante, heureuse, voilà ce que je venx. Je n'ai plosà penser à moi.
— Je me chargerai de ce soin, répondit-elle avec un gracieux sourire.
— Blanche, je voudrais te demander qnelqne chose.
— Tout ce que tu voudras.
— Est-ce qu'il n'y a pas à la ferme quelques effets ayant appartenu ù Lucile Mellier?
— Tout ce qui était à elle est conservé précieusement dans nne armoire.
— Et cette armoire se trouve ?...
LA FILLB MAUDITE 259
— Dans la chambre de mon parrain.
— Alors, il y a dans Tarmoire des relies, du linge...
— Oui, toot ce qui appartenait à la pauvre Lucilc ; rien u*a été dounô. Elle avait de très-belles dentelles, plutôt que d'y toucber, mon parrain préférait m'en acheter d'autres.
— Eh bien, ma chérie, je voudrais avoir une robe de Lucile Mellier, la plus simple, la moins riche, de couleur sombre, autant que possible ; avec cela un chàle ou un fichu, un de ces objets qu'une femme met sur ses épaules, une chemise, une paire de bas, des souliers ou des bottines, enfin un habillement complet.
La jeune fillo reg^arda son père avec surprise.
— J'ai rencontré hier une femme bien malheureuse, qui est à peine vêtue, continua Jean Renaud, répondant à l'interrogation du regard de sa fille ; c'est un cadeau que je veux lui faire.
Blanche avait baissé les yeux, elle paraissait embar-
— Mon père, dit-elle avec émotion, j'aimerais mieux te remettre une centaine de francs de ma petite bourse pour cette pauvre femme ; avec c^tte somme, elle s'achèterait bien des choses.
— Non, répondit vivement Jean Renaud, ce n'est pas de /argent que je veux lui donner...
— Je crains que mon parrain ne soit pas content ; Tois-ta, il conserve comme des reliques les moindres objets ayant appartenu à Lucile... Ah I il l'aimait bien aussi!
— Tu peux être tranquille, Blanche ; quand Rouvenat saura t|ue tu as touché aux efiets de Lucile, loin de te faire un reproche, il sera enchanté.
— N'importe, du momemit que tu me demandes cela, je te le donnerai. Je préparerai le paquet, et tantôt...
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— Blanche, je voudrais l'avoir tout «le suite. Tu auras vite rassemblé ces divers objets. J«i l'attendrai ici.
— Est-ce que je connais cette pauvre femme?
— Non, lu ne la connais pas.
— Est-elle de Frémicourt ou do Civry ?
— Je ue peux pas te le dire.
— C'est donc un secret ?
— Oui, un secret.
— En ce cas, monsieur le mystérieux, je ne t'interroge plus.
— Tu pourrais mettre aussi dans le paquet, quelquesunes de tes épingles à cbeveux, un peigne, ce qui est nécessaire à une femme pour se coifler.
— Tu augmentes encore ma curiosité ; mais du moment que c'est un secret... attends-moi, je ne serai pas longtemps.
Et, légère comme un oiseau, elle s'élança hors du berceau. Elle reparut au bout d'un quart d'heure avec les e£fets enveloppés dans une serviette.
— Tu es content? lui demanda la jeune fille.
— Oui, tn*;s-contenl.
— Viendras- lu déjeuner à la ferme?
— Non, ju«<|u'au retour de Uouvenut, je prendrai mes repas dans ma chambre. Tout à l'heure, je viendrai chercher d«s provisions pour la journée.
— Je vais les préparer moi-même.
— Alors, tu vas me gâter comme un enfant.
— Non, comme un père qu'on aime 1 Rayonnante de joie elle lui sauta au cou.
Jean Ilenaud revint à la maison du berger après avoir fait un assez long détour pour ne point |)asser à la ferme.
11 frappa doucement à la i>ort6 de la chambre de Lucile. Celle-ci ouvrit.
LA KILLB MAUDITS tt\
— YoQs voilà levée, lui dit Jean Renaad ; avez-voas bien dormi ?
— Je D*ai pas dormi, mon ami, r<^pondit-el)e, depuis longtemps je u*ai plus de sommeil ; mais je me sens reposée.
— TuDez, Lociie, reprit Jean Renaud, en posant le paquet sur une table, ceci est pour vous.
— Qu'est-ce donc ?
— Regardez î
Elle dénoua les coins de la serviette. Elle vit une robe, un mantelet qu'elle reconnut. Aussitôt, ses yeux se remplirent de larmes et un sanglot sortit de sa poitrine.
— Ainsi, dit-elle en proie à une vive émotion, vous avez pensé à cela... Mais comment avez-vous pu?...
— J'ai vu Blanche.
— Est-ce que vous lui avez raconté?...
— Rien. Je lui ai dit que je voulais donner ces vêtements à une pauvre femme.
— Ah ! vous n'avez pas menti ; je suis bien une pauvre femme. Voyez, Jean Renaud, voyez comme je suis vêtue.
— J'avais vu cela hier, voilà pourquoi ce matin... Elle lui tendit sa main en disant :
— Merci. ,
— > Vous allez vous habiller ! reprit Jean Renaud.
— Oui. Vous ne savez pas le plaisir que j'éprouve, mou cher Jean Renaud, et pourtant je n'ai plus de coquetterie ! Mais pouvoir me dépouiller de ces haillons de misère...
Elle se rapprocha de la table.
— Cette robe, dit-elle en la prenant d'une main tremblante, a été achetée à Vesoul par mon père ; je ne l'ai mise qu'une fois. Ce mantelet était mon vêtement pré-
262 LA PILLE MAUOITB.
féré ; je le mettais toujours lo dimaDche pour aller à Frémicourt ; Jean Renaud, on diiail que votre fille a deviné ce que j'aurais choisi moi-même. Ah 1 s'écriat-elle avec une joie d'enfant, une chemise, un jupon, des bas, des souliers, jusqu'à un mouchoir ! L. M. c'est ma marque. Blanche n'a rien oublié, l'habillement est complet.
Jean Renaud l'écoulait en souriant. Certes il ne s'était pas attendu à lui procurer une aussi grande satisfaction.
Elle trouva dans une feuille de journal un peigne et des épingles.
— Maintenant, je puis mo faire belle pour revoir mon fils I dit-elle avec un accent impossible à rendre.
Et ne pouvant se contenir plus longtemps, elle se mit à pleurer à chaudes larmes.
— Lucile, je vous laisse, dit Jean Renaud ; je vais maintenant m'occuper de notre déjeuner.
Et il sortit de la chambre.
LB RftCIT DB LUCILB
Une heure après, Lucile était habillée. Ses cheyeax dém<^l(K<«, séparés au milieu de la tète, formaient deux bandeaux sur son front ; puis, relevés sur le cou, elle les avait enroulés en spirale et fixés solidement au sommet do lu tète malgré leur rébellion.
LA PILLB MAUDITB 263
Jean Keuaud revioi de la fenne avec un panier rempli de Tivras,
A li^ Tue de Lacile transformée, et qui semblait rfljeaoie de quinxe ans, il ne put retenir une exclamation.
— Est-ce que vous me trouvez bien ainsi ? lui demanda-t-elle en souriant.
— Oh ! tout à fait bien ; c'est encore une métamorphose.
— Allons, je suis contente.
— Vous devez avoir faim, repiit-il ; si vous le voulez, ajouta-t-il gaiement, nous allons faire la dînette, comme disent les enfants.
Dans un placard, ils trouvèrent de la vaisselle, et, dans un tiroir, des couverts d'étain. La table fut bientôt mise.
Jean Renaud avait tiré du panier une moitié de poulet, des saucisses, une superbe tranche de jambon, uu fromage gras, des œufs cuits durs, un pot de confitures, du pain, du vin, des biscuits.
— Ma fille fait bien les choses, dit-il d'un ton joyeux; voilà un véritable festin.
Ils s'assirent en face l'un de Tautre, et, comme ils avaient faim tous les deux, ils firent honneur au déjeuner.
Jean Renaud désirait vivement savoir quelle avait été l'existence de Lucile depuis sa sortie de l'hôpital de Gray.
Voici ce qu'elle lui raconta :
« D'après ce qu'on m'a dit, les médecins n'avaient aucun espoir de me sauver : j'étais condamnée. Cependant, grâce aux soins intelligents qui me furent prodigués et aussi sans doute à ma constitution robuste, je
fus sauvée. C'était un miracle. Je n'avais pas assex sonfferl, Dieu voulait me faire vivre eucore.
A la suite d'une fièvre violente qui dura quinze jours pendant lesquels j'eus constamment le délire, je repris connaissance. Je retrouvai la sensation et peu à peu je me rendis compte de la situation dans laquelle je me trouvais. Avec la faculté de réfléchir <.'t de trouver des pensées, la mémoire me revint. Je me rappelai comment, subitement saisie par le froid, j'étais tombée sur la route tenant mon enfant dans mes bras, (jue s'était-il passé ensuite ?. Je ne me souvenais plus de rien.
D'ailleurs, toutes mes pensées étaient confuses; il y avait dans mon esprit une sorte ëe lassitude qui lui enlevait la lucidité. Dès que je faisais un cflbrt de réÛexioD et cherchais à coordonner des faits, mes pensées se confondaient, m'échappaient. Je fus longtemps ainsi, et je ne sais pas vraiment comment je n'ai pas perdu entièrement la raison !...
Lorsque je réclamai mon fils à la religieuse de l'hôpital, elle fut Irès-étonnée. Elle m'apprit que des saltimbanques m'avaient trouvée mourante sur la route et que j'avais été apportée par eux à l'hôpital. Elle ne put rien me dire au sujet de mon enfant; mais elle me promit que le jour même elle chargerait quelqu'un de prendre des renseignements.
Je ne vous parle pas de mes inquiétudes, de mes angoisses, de mes larmes.
On parvint à savoir qu'un jeune entant avait été vu avec les saltimbanques, qui, s«don toutes les probabilités, l'avaient emmené en quittant la ville.
J'avais enteadu dire que, souvent, des enfanus i-wiiuut volés ainsi à leurs parents par des bateleurs, qui en faisaieut d'abord de petits mendiants et ensuite des saltimbanques. Eu Bougeant à* relie misérable existenoe,
LA PILLB MAUDITS 265
qui pouvait deTenir celle de mon cher petit Edmond, J*éproavai ane douleur très- vive ; je sentis saigner de nouveau toutes les plaies de mon cœur. Cependant, j*avais la certitude qu*il vivait ; c'était déjà quelque ehoie. Je parvins à me tranquilliser un peu et je n'eus plus qu'une pensée : me mettre à la recherche de mon enfant. Je 6s le serment de ne prendre aucun repos et de marcher jour et nuit, comme le Juif-Krrant, tant que je ne l'aurais pas retrouvé.
Celle idée fixe hâta ma guérison, et je me trouvai enfin aaset forte pour quitter l'hôpital. J'y étais restée six
Pour retrouver mon fils, j'aurais pu m'adresser aux autorités de la ville de Gray, aux magistrats, au commissaire de police ; la justice, en cette circx)nstance, ne m'aurait pas refusé son concours, sa protection. Un instant, j'eus cette pensée ; mais il fallait me faire connaître et peut-être révéler certains secrets que je voulais garder au plus profond de mon cœur, je la repoussai.
— Pourquoi alors ne vous ètes-vous i as adressée à votre père, à Rouvenat? demanda Jean Renaud.
— Je n'en sais rien. J'avoue que celle idée ne me vint pas. Maudite par mon père, je me voyais fatalement condamnée à souffrir toute ma vie. Retenue par une fausse honte, ou plutôt un sentiment d'orgueil que je ne m'explique pas encore aujourd'hui, je ne voulais pas demander grâce. Et puis, si j'avais tait une faute, si j'étais coupable, je trouvais mon père beaucoup plus coupable que mor. D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, moucher Jean Renaud, mou «sprit était fort troublé, j'avais perdu une partie de mes faculté.^ intellectuelles.
J'avais promis à Rouvenat de lui écriic, je ne le
fis point ; je voulais subir ma triste destinée, souffrir seule.
La même raison qui m'empêcha de m'adresser aux magistrats de Gray m'avait conseillé de ne point répondre aux questions qui me furent faites à l'hôpital sur mon passé, ma famille, le lieu de ma naissance, etc.. On comprit que je tenais à rester inconnue. On respecta le silence que je voulais garder, tout en me conservant le même intérêt, la même bienveillance.
J'errai toute la journée dans les rues de la ville comme une àme en peine. Il fallait me mettre à la recherche de mon enfant, mais je ne savais )ù aller. Pleine d'anxiété, le cœur gros de soupirs, je me tournai successivement vers les quatre points cardinaux. J'interrogeai plusieurs personnes. Je compris à leur air, à leurs mouvements de tête, qu'ils me prenaient pour une folle.
Le soir, très-fatiguée, je m'assis tristement sur une pierre au bord de la Saône. Le froid était vif, je grelottais, je devais être d'une pÀleur livide. Un homme, od ouvrier qui passait s'arrêta devant moi.
— Vous êtes malade, me dit-il aveu bonté, pourquoi restez- vous là?
— Je ne connais personne dans la ville,lui répoodifl-je; ce matin je suis sortie de l'hôpital et je ne sais pas où aller.
Il me prit le bras en disant :
— Venez avec moi ; il y a an bon feu à la maisoD, ▼cas pourrez vous chauffer, et, si vous avez faim, vous partagerez notre modeste repas. Je ne suis pas riche et j'ai quatre enfants; mais ma femme est bonne, elle vous recevra bien.
Je me laissai emmener.
En marchant, je lui |>arlai des saltlmbaoqaes qui étaient venus à Gray six semaines auparavant.
LA PILLB If AUOITB t<7
— Oai, je Mis, me répondit-il ; c'est la troupe de Croquefer, an drôle de pistolet, mais amusant tout de même ; il vient à Qray de loin en loin, surtout au moment de fa grande foire. Excusez-moi si je vous interroge, contioua-t-il, seriez-vous, par hasard, la femme que Croquefer a trouvée sur la route ?
— Oui, c'est moi.
Alors, l'ouvrier me regarda atteutivement.
— En effet, je voos reconnais maiotenant, dit-il ; j'étais là quand ou vous a couchée sur le brancard pour vous porter à l'hôpital. Ma foi, je suis bien content de vous voir vivante ; vous êtes revenue de loin, on ne vous donnait pas plus d'un jour à vivre. Ma femme sera bien heureuse aussi, car, quand je lui ai raconté la chose, elle a beaucoup pleuré.
— Dites-moi, repris-je, n'avez-vous pas vu un enfant avec les saltimbanques?
— Un petit garçon, bien habillé et gentil à croquer. Attendez donc, je me souviens très-bien : quand il a vu qu'on vous i;mportait, il s'est mis à pleurer en criant : Maman, maman. Je comprends, cet enfant était à vous.
— Oui.
Je sanglotais.
— Ah ! les gueux, s'écria- 1- il, ils vous l'ont pris ! Pendant qu'on vous emportait, l'un d'eux, un grand diable, maigre comme un échalas, Ta entraîné d'un antre côté et s'est promené avec lui par la ville. Yoyez- Tous. ils ont probablement pensé que vous alliez mourir, et ils ont gardé le pauvre petit ; ûiais ils vous le rendront, il le faudra bien.
— C'est ce que je veux ; mais où trouver cet hommo. que vous appelez Croquefer?
— Quant à ça, je n'en sais rien ; un jour il est ici, le
lendemain ailleurs, n'importe où, partout où il y a des foires. Toutefois, je crois qu'il s'éloigne rarement de la région de l'est.
— Devrais-je parcourir la France entière, je retrouverai mon enfant.
— Vous voulez entreprendre une tâche difficile pour une femme. 11 serait plus simple de faire votre déclaration au commissaire de police.
— Je le sais, j'ai eu déjà cette pensée ; mais je ne veux compter que sur moi.
Nous arrivâmes au logis de ce brave homme ; il me présenta à sa femme, qui me lit un gracieux accueil. J'embrassai les enfants en versant des larmes amères. Je pensais à mon petit Edmond. Malgré moi, j'enviais le bonheur de ces honnêtes gens. Le souper était prêt, la table mise. La femme ajouta un couvert, et, cédant à leurs vives instances, je mangeai avec eux. Ils m'encouragèrent et me dirent pour me faire espérer, pour me consoler, tout ce que leur bon cœur leur inspira.
Craignant de les gêner, voyant la soirée déjà avancée, je voulus me retirer. Ils me retinrent de force. La femme me prépara un lit dans la chambre op couchaient ses enfants. Je passai la nuit chez eux. Le lendemain, je quittai la ville pour me mettre à la recherche de Croquefer.
Je possédais une soixantaine de francs. Cette somme était le reste des économies que j'avais faites pour venir à Saint-Irun. Elle était restée dans mn poche et je la retrouvai intacte quand on me rendit mon vêtement avant de sortir de l'hôpital. *
Je parcourus lu Franche-Comté dans tous les senSi l'Alsace et une partie de la Lorraine. Je ne vous ferai pas le récit de toutes mes misères, ce serait trop loug et trop douloureux. J'allais d'une ville à une autre, partout
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où il y av.\ i tuie loire, une fôlr '' -t • ! introu
vaMo. nu ui.l j«» le cherchais à • «ri ou à
Piintarlier, il était à Mulhouse, à Sirasboorg ou à MeU. Cinq mois m passèrent ainsi en marches et conlre-marchc9 inutiles. Que de fatigues ! que de cruelles déceptions I Mais rien ne pouvait affaiblir mon courage. Je pensais à mon enfant! Los «lifficultés qui se dressaient ilevant moi rendaient ma volonté plus énergique.
Lorsque ma dernière pièce de monnaie fut dépensée, je dus vaincre ma lierté, mes répugnances, et quoi qu'il m'en coûtât, je mendiai. Quand mes jambes ne pouvaient plus me porter, je me reposais dans une grange ou un grenier, sur un peu de paille. D'autres fois je me couchais dans un champ ou près d'un arbre sur la route, et je passais la nuit à la belle étoile.
I^ vingt juin je me trouvais à Belfort et la nuit du vingt-quatre, anniversaire de la mort du père de mon fils, je priais sur sa tombe. Pendant trois nuits je restai autour du Seuillon, mais sans m'approcher de trop près, dans la crainte d'être aperçue. Je m'agenouillai sur le chemin de Civry, à l'endroit où l'on a trouvé le cadavre, et je passai de longues heures me roulant dans le pré où nous nous sommes vus pour la dernière fois, quelques minutes avant sa mort. Je revins ainsi plusieurs fois à Frémicourt au mois de juin, j'éprouvais comme un âpre plaisir à me retrouver au milieu des souvenirs de mon enfance, dans le cimetière où, à quelques pas du malheureux Edmond, repose ma mère qui m'a tant aimée. C'était pour moi un pèlerinage. Du bord de la Sableuse à la route de Civry et au cimetière, je faisais mon chemin de la croix. J'évoquais les ombres du passé et, pour un instant, je me croyais avec elles f Le jour je me cachais, c'est la nuit seulement que j'avais la hardiesse de me montrer si près de la ferme, sur les lieux du drame
éponvantable qui m'avait précipitée dans nn abtme iosoDciable.
— Je savais cela déjà, dit Jean Henaud; vous avez été vue par plusieurs personoes, qui vous ont prise pour un être surnaturel, une apparitiou. Peu à peu, le bruit 8*est répandu que la vallt^e était haotée et que toutes les nuits un fantôme apparaissait près du Trou-Merlin.
Mais continuez, ma chère Lucile,continuezJene veux plus vous interrompre. Ah ! vous avez horriblement souffert I
— On s'habitue à tout, mon ami, même à la souffrance. Souvent, aux heures de défaillance et de sombre désespoir, plongée dans mes effroyables souvenirs, j'éprouvais une sorte de volupté à torturer mon àme et mon cœur en ravivant toutes mes douleurs. Il me semblait que je trouvais un soulagement dans la contemplation de mon malheur immense. »
LUCILB CHBZ CROQUBFBB
« Pendant près de deux ans, continua Lucile, je cherchai vainement Croquefer. On aurait dit qu'un génie malfaisant se faisait un jeu de mes angoisses et se plaisait à diriger mes pas du côté opposé à celui où je devais aller. Enûn, je finis par le trouver.
La foire de Saint-Mammès, à Langres, dure quinie jours ; c'est une des plus belles de nos départements de i'Eêt; elle attire uo nombre considérable do petits mar-
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cliandi fonint, de saltimbanques, ete... Je sayais cela. Je me rendis à Langres. Cette fois, je fus bien inspirée, CitKinefer s*y trouvait avec sa troupe. Sa baraque occupait une des pins i>elles places au champ de foire. De grandes affiches jaunes annonçaient un speclaclo mer- Teilieuz, et la foule, éblouie par de fallacieuses promesses, se pressait à l'entrée du théâtre.
On me montra Croquefer. Il était vêtu d'un pourpoint eerise, dont les broderies crasseuses attestaient le long usage ; ii portait une perruque blanche et était coiffé d'un diapeau galonné, à trois cornes, sous lequel s'épanouissait sa grosse figure enluminée. Il se donnait un air migestneux, et semblait dire à tout le monde : « Regardez-moi bien, je suis Croquefer I » Il était radieux. J'ai su depuis que sa gaieté ou sa joyeuse humeur était subordonnée à ses recettes. Ce jour-là il devait être très-satisfait, car la joie étincelait dans ses petits yeux gris.
Je m'approchai de son estrade, sur laquelle paradait une partie de sa troupe, et je lui demandai de vouloir bien m'accorder un instant d'entretien.
Il me regarda des pieds à la tète, et parut très-surpris de mon audace. Cependant il me répondit :
— Vous choisissez mal votre moment ; si vous avez quelque chose à me demander, venez demain à dix heures à l'hôtel du Cheval-Blanc.
Je me retirai. Je compris que, en effet, il ne pouvait pas se déranger de son travail.
Le lendemain, à dix heures, je me présentai à l'hôtel du Cheval-Blanc. On me fit entrer dans la salle où Croquefer achevait de déjeuner. Je m'approchai de lui en tremblant. Il me paraissait fort redoutable et, instinctivement, j'avais peur de lui.
— Ah ! ah ! me dit-il avec une fausse bonhomie, c'est
272 LA FILLB MAUDITS
VOUS que j'ai vue hier ; vous voulez me parler ; de quoi s*agiUl ? Est-ce que vous désirez vous engager dans ma troupe ? Vous avez déjà joué le drame ; voyons, quels rôles savez-vous? Vous n'êtes pas trop mal, je vous ferai débuter, je vous...
— Est-ce que vous ne me reconnaissez pas? Tinterrompis-je.
Ses yeux clignotèrent et se fixèrent sur les miens.
— Votre figure ne m'est pas inconnue, me dit-il ; mais je ne me rappelle pas où je vous ai rencontrée ; je vois tant de monde...
— Monsieur Croquefer, vous m'avez rencontrée à quelques lieues de Gray, sur la route, engourdie par le froid.
Il fit un mouvement brusque et écarquillant ses yeux:
— Quoi I c'est vous, s'écria- t-il ; ainëi vous n'êtes pas morte ?
— Vous devez le voir.
— C'est vrai, fit-il, je viens de dire une bêtise ; je me crois toujours en conversation avec mon jocrisse.
— Monsieur Croquefer, depuis le jour où je suis sortie de l'hôpital do Gray, je vous cherche.
— Hein, vous me cherchez?... Mais je ne me cache pas, et je suis assez connu... Enfin, que me voulezvous?
— Ai-je donc besoin de vous le dire ?
— Je ne suis pas sorcier.
— Je viens vous réclamer mon enfant.
Il p&lit légèrement et se frappa le front.
— Et c'est pour me réclamer votre enfant que vous me cherchiez? me domanda-t-il.
— Oui, c'est pour cela. Vous n'êtes pas on
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homne, tous ne voudriez pas me réduire aa désespoir ; TOUS allez me le rendre, n'est-ce pas?
Je me m^ à ses genoux cl je cherchai à l'émouvoir par mes larmes et les paroles qui me moDlaieot du cœur aux lèvres.
— Mais je ne l'ai pas, votre enfant, je ne l'ai pas! t'éeria-i-il.
Je cros qu'il mentait. Je me redressai d*un bond et je loi du avec colère :
— Si vous ne me le rendez pas immédiatement, je vous dénonce comme un voleur.
— Vous êtes folle I fit- il en haussant les épaules.
— Oui, je suis folle, folle de douleur ; mais il me reste assez de raison pour prouver que vous m'avez volé mon enfant à Gray ; je trouverai des témoins...
Je lai dis les choses les plus dures ; j'étais exaspérée, hors de moi, je ne voulais rien entendre. Je devais être terrible dans ma fureur, car je fis trembler Croquefer, un homme que rien n'épouvante et qui semble être de marbre.
Cependant je me calmai. Alors le saltimbanque me jora qu'il n'avait point mon fils et me raconta comment un homme de sa troupe, son paillasse, était parti avec l'enfant le jour même où l'on me porta à l'hôpital.
11 m'avoua qu'il avait eu, en effet, l'intention de garder mon fils, étant persuadé que j'allais mourir. 11 n'avait jamais pu s'expliquer pourquoi son paillasse s'était sauvé avec lui ; mais quand je lui eus dit que j'avais douze mille francs en or dans un sac de cuir, il poussa une exclamation et se mit à frapper de grands coups de poing sur la table.
— Ah ! le brigand, s'écria-t4l, je comprends, il s'est enfoi avec le magot.
Il m'avait pris pour une pauvresse et il m'affirma qu'il ignorait absolument que j'eusse une somme aussi importante. Ni lui, ni personne de sa troupe n'avait vu le sac de cuir.
— Soyez tranquille, me dit-il, nous retrouverons le voleur ; vous pouvez considérer votre argent comme perdu ; mais je vous promets de vous faire rendre votre enfant.
Que m'importait l'argent I Je n'y pensais pas. C'est jnon fils que je cherchais, c'est mon cher petit Edmond que je voulais retrouver.
Depuis un instant, Groquefer me regardait attentivement. Une idée lui était venue.
11 me demanda si j'avais une famille, des parents, oe que je faisais, quelle était ma position.
Je lui répondis que j'étais seule au monde et je lui fis connaître ma déplorable existence, depuis le jour où, sortie de l'hôpital, je m'étais mise à sa recherche.
Il feignit une émotion qu'il n'éprouvait certainement pas ; il me plaignit avec un grand air de sincérité, parut s'intéresser vivement à mon malheur, me renouvela la promesse de me faire rendre mon enfant dès qu'il aurait retrouvé son ancien paillasse, et finit par me proposer de rester avec lui. Il me vit hésitante. Mais il eut raison de ma résistance en me parlant de mon fils. J'acceptai.
— J'ai besoin d'une servante, me dit-il, vous êtes tout à fait la femme qu'il me faut. Il y a le linge de ma troupe A raccommoder, à laver, à repasser, les costumes à tenir en bon état, un peu de cuisine à faire ; voos doqs serez très-utile. Je ne vous promets pas de gages, mais vous serez nourrie, habillée, vous n'aurez plus besoin de mendier. A votre âge on ne peut pas être nne meo-
LA PILLB MAUDITS 175
diaDte» je m'étooDo que les geodarmcs ne vous aient pat déjà êtrèMe plosieun fois comme vagabunde.
Le jour même j'entrai en fonctions. Lucile Mellier détenait lA domestique d'un saltimbanque. Après avoir tendu la main pour recevoir le morceau de pain do la charité, je n'avais plus le droit d'être fière.
Je fis tout ce qui dépendait de moi i>our satisfaire mon maître et mériter ses bonnes grâces. C'est un homme dur, très-exigeant et très-avare. Que vous dirai-je, mon brave Jean, il fit de moi une sorte de bète de somme. ^
Très-vaniteux et bouffi d'orgueil, Croquefer se prend au sérieux et se croit un personnage. Despote, et cruel souvent, lorsque les afiaires ne vont pas à sou gré, tous les malheureux qui vivent autour de lui tremblent sous son regard ; ils obébsent comme un troupeau d'esclaves. Ce maître terrible abuse odieusement de son autorité. Je subis sa domination comme les autres misérables qui sont sous sa dépendance. Mais la pensée de mon fils me soutenait toujours, me donnait un courage surhumain et me faisait prendre mon mal en patience. Je comptais sur la promesse qu'il m'avait faite et je ne doutais pas de sa «încérité.
Je lui disais souvent : Quand me rendrez- vous mou enfant? — Patience, patience, me répondait-il, je saurai bientôt ce que mon ancien paillasse est devenu. — Je croyais qu'il faisait des recherches ; je n'avais aucune raison de penser qu'il voulût me tromper ; je n'admettais pas qu'il pût me mentir. Et, pourtant, j'en ai acquis plus tard la conviction, il n'a jamais fait aucune démarche pour retrouver mon fils. Il avait besoin d'une domestique, je lui étais très-utile, et, comme il ne me payait pas, il tenait à me garder longtemps.
Il se servait de mon enfant comme d'un appât pour
me retenir. Et moi, pleine de confiance, je redoublais de zèle et tl'activité pour lui être agréable ; je ne croyais pas pouvoir payer assez cher la joie que j'attendais de lai.
Croquefer doit être riche ; mais, comme je vous l'ai dit, il est avare. Que fait-il de Targent qull gagne? Personne ne le sait. Sa troupe recompose généralement do douze à quinze individus des deux sexes. Ils sont mal payés et n'ont, la plupart du temps, que des guenilles à se mettre sur le dos. lis n'ont un peu d'argent que les jours^ de fête ou de foire. Ils travailleut, ils oat le droit d'exiger une partie de la recette de chaque jour. Mais ce que le patron leur donne est vite dépensé. J'ai eu l'occasion de remarquer que plus on est misérable, moins on est prévoyant. Quand ils n'ont plus rien dans leurs poches, comment vivent-ils? C'est un problème que je n'ai pu résoudre. Evidemment, ils doivent souvent pratiquer un jeûue forcé.
Quant à Croquefer, il ne manque jamais de rien ; il est toujours vêtu comme un bon bourgeois, et il couche et mange à l'hôtel.
Il devait me donner la nourriture et le vêtement. J'avais du pain et encore pas tous les jours.
Mon corps, heureusement, était depuis longtemps habitué aux privations. Pour me vêtir, je me confectionnais moi-même des habillements avec de vieilles étoffes jetées au rebut et qu'il daignait mettre à ma disposition. 11 croyait se montrer ainsi très- généreux et agir avec munificence.
Tel est le maître que, dans l'espoir de retrouver mon enfant, je m'étais condamnée à servir. Je n'avais plus de volonté, j'étais tombée dans une sorte d'apathie, et il avait fait de moi uuo marhine, un automate.
Malgré ma docilité et les efforU que je faisais pour oe
LA HLLB MAUDITE m
mériter aucun reproche, il loi arrivait souvent de m*adraaaer des paroles brutales ; il eut même un jour Tandaee de me frapper. Quand la foule n'accourait pas à ses représentations, ce qui n'était pas rare, tous ceux qui l'eutouraient avaient à en soufirir. Il fallait qu'il se vengeAt du mauvais temps ou de l'indifTércnce du public sur quelqu'un. C'est sur moi que retombait le plus souvent sa mauvaise humeur.
Honteuse de ma servitude, prise de dégoût et voulant rompre ma chaîne, je le quittai plusieurs fois. Pendant un mois, deux mois et même plus longtemps, je m'en allais sur les chemins, à Taventure et de nouveau, pour ne pas mourir de faim, je tendais la main. Mais, comme je n'avais aucun espoir de retrouver mon petit Edmond sans le concoursde Groquefer, je me décidais à retourner vers lui et à rentrera son service, toujours aux mêmes conditions. Je dob dire qu'il n'a jamais essaye de me décourager au ?ujet de mon enfant ; il me promettait, au contraire, de se livrer plus activement aux recherches qn'il faisait, soi-disant, et me jurait sur son honneor, par tout ce qu'il avait de plus s^cré, que je reverrais mon fils, qu'il me le rendrait.
Groquefer promet et j^e tout ce qu'on veut, les serments ne lui coûtent rien.
Un jour, il découvrit que je savais écrire et très-bien compter; dès lors il eut pour moi un peu plus de considération et me traita avec une certaine déférence. 11 faut croire que, jusqu'à ce moment, il n'avait vu en moi qu'une idiote ou une brute. Nous étions alors à Épinal. Il m'acheta chez un fripier un habillement assez convenable, vendu par quelque femme de chambre. Sur son ordre, je dus travailler toute la nuit pour l'ajuster à ma taille.
Le lendemain, lorsque commencèrent les représenta-
lions, il m'installa sur l'estrade du théâtre, assise devant une espèce de bureau. Sans transition, il m'élevait aux. fonctions de caissière ; pour me donner ce poste de confiance, il fallait qu'il fût bien sûr de moi et qu'il eût reconnu que j'étais incapable de mettre dans ma poche une partie de la recette, si minime qu'elle fût.
11 parait que, souvent, les femmes de sa troupe, qu'il cliargeait de tenir la caisse, ne se gênaient pas pour prélever un droit sur la recette à leur profit. La ladrerie de Groquefer pouvait justifier jusqu'à un certain point ces infidélités. Si ces pauvres saltimbanques ne sont pas toujours très-scrupuleux, si leur honnêteté, leur vertu est facilement vulnérable, on ne saurait dire qu'ils manquent absolument de probité. Si triste et si misérable que soit leur existence, il y a de bons sentiments chez la plupart d'entre eux.
— Jérôme Greluche en est la preuve, dit Jean Renaud.
— Celui-là n'est peut-être pas une exception, répliqua Lucile: mais je ne veux pas comparer cet honnête et excellent homme, qui a élevé mon fils et lui a tena lieu de père, aux saltimbanques que j'ai connus et avec lesquels il a vécu pendant plusieurs années.
Je reviens à Croquefer. Je devins donc sa caisiière, mais je restai en même temps son humble servante.
Il lui arriva aussi d'exiger que je m'affublasse d'ori* peaux afin de figurer dans ses parades grotesques et sur les planches de son théâtre. Malgré mes répugnances, mon horreur de ces exhibitions, j'obéissais. Je faisais cela pour mon fils. Pour mou Edmond, je me serais laiisé martyriser sans faire entendre une plainte. D'ailleurs Croquefer me dominait complètement. J'étais son esclave comme les autres.
LA nULB M AUDITB t79
Cependant, il ne pot jamais me faire consentir à joner un rôle quelconque dans un de ses drames.
Il employa tour à tour la prière, la menace, les plus séduisantes promesses ; je restai inflexible.
De fait, je ne crois pas que j'eusse été capable d'apprendre seulement vin^t lignes par cœur.
Après avoir vainement essayé de vaincre ma résistance à ce sujet, il se lassa et finit par me laisser tranquille.
Pendant ce temps, les années s*écoulaient, et Croquefer ne me rendait pas mon fils, ainsi qu'il me le promettait sans cesse.
Si je vous disais tout ce que j'ai enduré depuis treize ans, je n'en finirais pas. J'ai connu toutes les amertumes, toutes les angoisses, toutes les douleurs; j'ai descendu, un à un, tous les degrés de l'échelle du malheur; j'ai subi toutes les humiliations. Comment aije pu résister à tant de soufi'rauces, à tant de misères? Je n'en sais rien. Depuis longtemps je devrais être morte.
Une seule chose en moi n'a pu être atteinte : mon honnêteté... Ah! contre elle, la fatalité elle-même ne pouvait rien. Il ne me restait que l'estime de moi-même. Si je l'eusse perdue, je n'aurais pas survécu à cette honte I J'étais encore jeune, et toujours belle; en me donnant la beauté, la nature m'a fait un triste don ; plus d'une fois j'ai dû repousser d'odieuses tentatives. Mais pour me garder, pour me défendre contre tous les périls, il y avait dans mon cœur l'amour maternel et le souvenir des vertus de ma mère.
Au mois de mai dernier, nous arrivâmes à Gray, quelques jours avant la foire,
Croquefer ne manque pas d'imagination. Afin d'attirer le public dans sa salle de spectacle, il invente tou-
jours qael«]ue chose de nonveaa ; il appelle cela trouver un truc. Son plus grand souci est de composer une affiche à attraction, irrésistible, épatante : — ce sont ses mots. — Selon lui, l'affiche est tout. Sans l'affiche pas de succès, pas de recettes. Fiasco.
Or, pour la foire de Cray, il lui vint à l'idée d'avoir une femme sauvage. Le difficile était de la trouver. Mais Croquefer n'est jamais embarrassé. 11 sait que le public crédule n'y regarde jamais de trop près et qu'il peut impudemment lui montrer des femmes à barbe, des géantes et autres phénomènes qui n'en sont pas.
Avant même de m'avoir consultée, il décida que je serais sa femme sauvage, à laquelle il crut devoir donner, dans l'intérêt de sa caisse, l'aimahle qualité d'anthropophage.
Il vint me trouver. Je lui avais vu rarement l'air aussi joyeux. Son visage vermillonné, ses petits yeux clignotants, sa bouche en cœur, tout en lui exprimait le plus vif contentement.
— Avec de la patience on arrive à tout, me dit-il ; je suis enfin parvenu à savoir ce qu'est devenu mon brigand de paillasse.
— El mon fils, m'écriai-je, existe-l-il encore?
— Oui.
Alors je fus prise d'un accès de joie délirante. Il me laissa le temps de me calmer, puis il reprit :
— Votre fils est aujourd'hui un grand et beau garçon. Dans quinze jours au plus tard vous le verrez. Mais moi seul, vous entendez, la PÀlotte, — c'est le surnom qu'il m'avait donné, — moi seul aurai assez d'influence sur mon ancien paillasse pour lui faire dire où il se trouve actuellement. Donc, bon c^ré, mal gré, le coquin voos reudra votre fils.
Je lui pris les main» ci ic remerciai avec^effusion.
UL HLLE IfAUDITB tSl
— Sealement, oontinua-t-il, si tous tenez à revoir totre fils, si vous voulez que j'agisse pour vous, il faut que TOUS me ren<Hez un service.
— Lequel?
— Je veux vous donner tm rôle à jouer.
— Mais je ne peux pas, vous savez bien que je ne peux pas...
— Vou5 pourrez, répli(|ua-t-il presque durement ; d'ailleurs, je oe vous ferai rendre votre fils qu'à cette condition. Choisi-sez.
— Oli! vous êtes impitoyable, lui dis-je.
— Oui ou non, acceptez- vous?
— Qu'est-ce que j'aurai à dire et à faire?
— Rien à dire. Votre rôle consistera simplement à porter un costume de circ^ ostance. Vous paraîtrez sur le théâtre déguisée en femme sauvage.
Je poussai an cri d'horrear et de dégoût.
— Il me faut une femme sauvage, poursuivit-il, je l'annonce sur mon afliche, et je n'ai que vous pour jouer ce rôle magnifique, u a nouveau truc qui nous fera faire des recettes superbes. Savoir jeter la pondre aux yeux, tout est là. C'est le succès*
U me ditbien d'autreschosesencore, dont jene me souviens plus. Enfin, en employant successivement toutes les ressources de son esprit adroit et rusé et en me parlant de mon fils, il obtint de moi ce qu'il désirait. Je consentis à paraître sur ses planches en femme sauvage.
Il s'occupa lui-mAme de mon déguisement. H me peignit les jambes, les bras et me barbouilla la figure avec des couleur*. U m'babilla ensuite, je ne sais comment, me couvrit d« verroteries, et c'est dans cet accoutrement, sous cette mascarade, qu'il me montra aux deux ou trois cents personnes qui remplissaient sa salle de spectacle. ^
U. te*
Da moment que j'avais consenti à me laisser transformer en femme sauvage, j'aurais eu le courage peotêlre de jouer ce nMe riilicule jusqu'au bout. Mais, tout à coup, dans la salle, parmi les spectateurs, je reconnus Rouvenat. Il y avait à côté de lui deux belles jennes filles qui me regardaient avec une curiosité pleine de compassion! Que se passait-il en moi? Je ne saurais le dire. Mes yeux se voilèrent, le sang bourdonna dans mps oreilles. Prise par une sorte do vertige, il me sembla que tout dansait autour de moi; je ne voyais plus que des figures grimaçantes, horribles ; j'entendais comme des hurlements.
Croquefer voulut me faire manger un morceau de viande crue. — C'était dans mon rôle. — Je le repoussai avec épouvante. 11 voulut me frapper pour* me forcer à obéir. Alors, je crois me le rappeler, je poussai un grand cri et je m'enfuis.
Une femme do la troupe, qui m'avait prise en affection, m'aida à me débarrasser du costume dont j'étais affublée.
— Croquefer est un menteur, il vous a trompée, me dit elle; il n'a jamais cherché à savoir ce qu'était devenu votre enfant ; il vous a promis de vous le faire retrouver bientôt ; c'est faux. Je vous le répète, il ne sait rien. H vous a menti ponr voué faire consentir à jouer le rôle de la femmo sauvage.
— Oh 1 le misérable, m'écriai-je désespérée. Mais estce bien vrai ce que vous me dites ?
— Je n*ai aucune raison de vous tromper, moi, me répondit-elle ; Croquefer s'est moqué de vous. Si je n'avais pas de in sympathie pour vous, je ne vous aurais rien dit ; mais je suis bien aisf* que vous sachiez In vérité et à quoi vous en tenir sur toutes les belles promesses du patron.
LA PILLB M AUOITB S83
Je repris à la hâte mon vêtement, ot, sans avoir seulement pensé à me laver la figure, je me glissai hors de la tente et me sauvai à toutes jamhos. Je fuyais Croquefer, avec ridée hion arrêtée, cette fois, de me soustraire pour toujours à mon esclavage.
Mais, hélas ! je n'avais plus d'espoir. Elo admettant que mon fils existât, je me voyais séparée de lui pour toujours ; il était à jamais perdu pour moi.
Je courus pendant deux ou trois heures à travers champs, sans même me demander de quel côté ju me dirigea». J'étais presque folle, je sentais plus vivement ioates mes douleurs, j'avais la mort dans Tàme. La pensée de mon fils ne me soutenait plus. Ce jour-là je songeai au suicide. Si je me fusse trouvée au bord de la Saéne, je me serais probablement jetée dans Teau pour mettre fin à ma misérable vie.
Un peu avant le coucher du soleil, je m'arrêtai près d'une fontaine à l'entrée d'un petit village. J'avais complètement oublié le travail du pinceau dt; Croqnefer. J'avais encore sur la figure, les bras et les jambes, des dessins bizarres, cherchant à imiter le tatouage de certains sauvages.
Je m*empressai de me débarbouiller et je parvins, non sans peine, à faire reprendre à ma peau sa couleur naturelle. Il ne me restait plus que le pénible souvenir d'avoir été un instant la grande reine des Okanda.
Pour une reprise, un raccommodage quelconque on tout autre petit service, que je leur rendais volontiers, les saltimbanques me ilonnaient quelques sous de loin en loin, quand ils le pouvaient, c'est-à-dire quand ils avaient de l'argent. Grâce à ces libéralités, j'étais parvenue à amasser une quarantaine de francs.
Gomme je vousTai dit, mon cher Jean Renaud, cette somme m'a permis de vivre près du Seuillon, depuis
bientôt deux mois sans que je fusse obligée de mendier, ce que je n'aurais pu faire, dans la crainte d'être recx>nnue. Ainsi, si je n'avais pas eu cet argent, qui provient de mes économies de plusieurs années, ou je serais morte de faim ou j'aurais été forcée de m'éloigner du Seuillon. Je ne vous aurais pas rencontré, mon ami ; au lieu de la lumière qui m'environne, je serais encore plongée dans les ténèbres, mou cœur ne se serait pas ouvert à Tallégresse et je ne verrais point s'avancer vers moi la radieuse espérance !
Où serais-je en ce moment? Je n'ose me le demander.
Abl Jean Renaud, il faudrait être aveugle et je serais bien ingrate envers Dieu si je ne reconnaissais pas l'œuvre de sa divine Providence I
Je ne suis plus maudite ! Je ne suis plus maudite 1 »
LA PORTB DE LA CAVB
Jean Renaud resta presque toute la journée avec Lucilo pour lui tenir compaguie.
Ils parlèrent longuement du pa^sé et formèrent de magniQques projets dans l'avenir, non pour eux, ils s'oubliaient complètement pour ne penser qu'à leurs chors enfants.
Cependant Lucile ne perdait point do vue les paroles menaçantes du fils Parisel, l'épouvantable danger que courait Blancbe, si lu miséralile parvenait à s'introduire dans la ferme comme il en avait l'intention.
XJi FILLB MAUDITB 285
Bile poavaii faire prévenir la jeune fille d'avoir à se tenir sur ses gardes; mais c'était l'effrayer sans la soustraire à la veogeanoe da beau François. Si elle avertissait Jean Renaud, celui-ci voudrait défendre sa fille, et elle ne songeait pas 9ans terreur à ce qui arriverait si le père de Blanche et le fils Purisel se trouvaient en préseoee. Un meurtre était à redouter.
Ayant résolu de garder le sileuoe sur ce qu'elle avait entendu derrière la haie du jardin du berger, et voulant à tout prix défendre la jeune fille contre son féroce ennemi, nous avons dit qu'une inspiration lui était venae. Toutefois, elle ne pouvait rien faire sans le secours de Jean Renaud.
Après avoir cansé de leurs enfants, de leur mariage et de leur bonheur, dont ils seraient les témoins, Lucile dit à Jean Renaud :
— Quand la nuit sera venue et que tout le monde •iormira à la ferme, je voudrais y entrer sans que personne le sût.
Jean Renaud la regarda avec surprise.
— C'est une idée qui na'est venue, reprit-elle ; je désire passer cette nuit, près de mon père, dans la cliambre de Ronvenat.
— Du moment que vous avez ce désir, Lucile, et que c'est votre volonté, je n'ai pas d'objections à faire ; je ne vous demande même pas pourquoi celte idée vous est venue. Dès hier, si vous l'aviez voulu, vous seriez ins" tallée à la ferme, vous auriez repris la place qui vous y appartient. Maintenant, il faut trouver le moyen de vous faire entrer dans la maison, ce qui est assez difficile quand toutes les portes ont été fermées.
— C'est vrai ; aussi ai -je compté sur vous. Autrefois, si j'ai bonne mémoire, la porte d'entrée sur la cour avait deux clefs, il faudrait pouvoir s'en procurer une.
t86 LA FILLE MAUDITE
— Le plas simple serait de prévenir Blanche, de la mettre dans le secret.
— Non, répliqua vivement Lucile, je tiens plus que jamais à ce que Blanche et mon père ne sachent rien avant Tarrivée de Ronvenat et de mon fils au Seuillon. Je veux également que ma présence cette nuit dans la maison dr mon père soit absolument ignorée.
Ma conduite doit vous étonner, mon ami, je le comprends. Je ne saurais pas moi-même vous bien expliquer les raisons qui me font agir. J'obéis en ce moment à une inspiration, à une voix intérieure qui me conseille. Assurément, il serait naturel que j'allasse immédiatement trouver mon père pour lui dire : Votre fille n'est pas morte ; je sais que vous l'appelez, que vous l'attendez, me voici.... Vous m'avez maudite, mais Dieu s'est lassé de me faire souffrir, je reviens, bénissez-moi I Oui, je pourrais faire cela ; mais cette voix dont je viens de vous parier me crie impérieusement que l'heure n'est pas encore venue. Elle me retient, m'arrête, je l'écoute. Il me semble que c'est à Dieu que j'obéis, que Dieu veut cela.
— Oui, fit Jean Renaud, il y a de ces voix auxquelles on obéit; c'est comme une volonté mystérieuse qui s'impose à nous.
Puis après un moment de silence :
— C'est bien décidé, dit-il, vous voulez coucher cette nuit dans la chambre de Rouvenat ?
— J'y tiens absolument.
11 se leva, mit son chapeau de paille sur sa tète et dit:
— Je vais à la ferme.
— Quand reviendrez- vous?
— Aussitôt que j'aurai trouvé le moyen de vous faire entrer dans la maison à l'insu de tout le monde.
LA FILLE HAUOITB 287
— VoQS rén88ir«t, j'en sois sûre.
— Je Tespère.
— Allei doue, mon brave Jean Reuaud, je vousalteDdrai avec uuc vive impalieuce.
Jean Reoaod sortit. Uo instant après il entrait à la ferme et s'asseyait près iJe la cheminée, son bàtoo entre les jambes.
De temps à autre, il échangeait quelques paroles avec la cnisinière qui allait et venait fort affairée, surveillant aoQ fea, ses pots et ses marmites. 11 était déjà tard, llieore da retour des champs approchait, et la servante .savait que les travailleurs aiment à se mettre à table tout en arrivant. Préparer le repas de quarante personnes n*cst pas auc petite besogne.
Jean Renaud, pour ne pas rester inactif, alimentait le feu en jetant sur le brasier un ou deux morceaux de bois, aussitôt que la Ûamme devenait moins vive.
Pendant ce temps, la servante mettait sur les tables, les assiettes et les couverts.
— Vous avez bien de l'ouvrage, lui dit Jean Renaud.
— Je vous en réponds. Je n'ai pas une seconde à perdre. Il faut que le souper soit prêt quand ils vont arriver. On entre, on se met à table, on mange. Ils sont fatigués, ils ont faim, il ne faut pas qu'ils attendent. Et puis, vous savez, Mardoche, ventre afiamé n'a point d V reille.
— Est-ce que l'autre servante ne vous aide pas?
— Chacun ici a sa besogne. Gertrude a assez de traire ses vaches et de soigner sa laiterie. Les jours comme ceux-ci M"* Blanche me donne un coup de main ; elle m'a aidée tantôt. Mais M. Mellier l'a appelée il y a une heure et elle n'est pas redescendue.
— Est-ce que M. Mellier serait indisposé ?
— Non, pas précisément, mais il a quelque chose, il parait très-agité.
— L'absence de M. HoaveDat, peut-être.
— Ce doit être cela ; il est parti hier, il voadrait déjà qu'il fût revenu. Il lui semble que, du moment que M. Rouvenal n'est pas là, rien ne peut marcher. Tout de même M. Rouvenat est la cheville ouvrière de tout.
Bon, il va encore falloir que j'aille à la cave tirer le vin.
Jean Renaud fit un brusque mouvement.
— Est-ce que M"* Blanche ne peut pas y aller? demanda-t-il.
— Si, certainement ; mais elle n'en a pas l'habitude, et puis je ne me permettrais pas de la déranger. D'ordinaire, c'est toujours M. Rouvenat qui monte le vin.
— Si, cela peut vous être agréable, reprit Jean Renaud, qui avait son idée, je vous rendrai le petit service d'aller à la cave tirer le vin.
— Ma foi, ce n'est pas de refus» car en ce moment je ne puis guère quitter mes casseroles. J'avais prié Jean, le premier garçon, de revenir du pré un quart d'heure avant les autres ; mais il a probablement oublié. Ils ont déjà rentré six grosses voitures de foin et ils vont sans doute revenir avec deux autres.
Jean Renaud s'était levé.
— Eh bien, je vais à la cave, dit-il ; vous n'avez qu'à m*indiquer où se trouve la futaille dans laquelle on tire et à me dire le nombre de bouteilles qu'il faut remplir.
— Hier j'ai fait monter seize litres, les deux paniers pleins, il y en a eu assez ; je ne pense pas qu'ils soient plus gourmands aujourd'hui. Quant au muid, il n'y n que celui-là en perce... Du reste, je vais descendre à la
LA PILLE MAUOITK S89
eave avec vous ; je prendrai en même Icmps le vio pour les moilres.
La servante èlail loin de se douler que le vieux mendiant, $i bien disposé à lui rendre service, était là, près d'elle, depuiâ une demiiiciire, attendant justement le moment de s*oÛrir pour aller à la cave.
Elle alluma une lanterne. Jean Renaud la suivit. Il aurait pu parfaitement descendre à la cave seul, car il la connaissait depuis longtemps.
Dana une espèce de cellier, où se trouve l'escalier du sous-sol, Jean Renaud prit les deux paniers à huit compartiments chacun, dans lesquels se trouvaient les litres vides, lis descendir- nt.
— Voilà le muid, dit la servante en le montrant à Jean Renaud ; il ne sonne pas creux, il y a quatre jours seulement que M. Rouvenat y a mis la cannelle.
Elle prit deux bouteilles pleines sur une pile et remonta aussitôt, laissant Jean Renaud seul dans la cave.
— Tout va bien, se dit-il, je ne comptais pas réussir aussi facilement ; mais ne perdons pas une minute.
Pour l'entrée des vins, la cave a une porte à deux battants, épaisse et solide, qui ouvre sur la cour. Elle n'a pas de clef, mais elle se ferme à Tintérieur au moyen d'une barre de fer maintenue par deux forts crochets fixés à chacun des battants.
Jean Renaud enleva la barre de fer. L'entrée de la maison était ainsi ouverte à Lucile.
Cela fait, Jean Renaud se mit en devoir de remplir les bouteilles vides. Il monta ensuite le vin à la servante, qui le remercia de sa complaisance.
Il n'avait plus rien à faire à la ferme pour le moment. Il retourna à la maison du berger pour dire à Lucile comment, la nuit venue, elle pourrait pénétrer dans la maison de son père.
A neuf heures et demie, les gens de journée avaient quitté la ferme. Les garçons revinrent des écuries, fermèrent les portes et allèrent se coucher. La première servante dormait déjà. Gerlrude était dans sa chambre ; elle avait éteint sa lumière, mais elle m*, songeait pas à prendre le repos dont elle avait besoin comme les autres. L'inquiétude la dévorait. Assise près de son lit, la tète appuyée sur la couverture, elle réfléchissait autant que cela lui était permis. Elle sentait bien que ce qu'elle allait faire était mal ; mais le beau François le voulait, elle devait obéir.
— Que va-t-il se passer? répétait-elle à chaque instant.
Puis, elle reprenait : Si demain on apprend que j'ai ouvert la porte, je serai chassée. Pourquoi veuut-il savoir ce que Houvenat est allé faire à Paris? Mais est-ce bien pour cela qu*il veut entrer cette nuit dans la ferme? Ah ! si j'avais su, je ne lui aurais rien dit. Oui, il y a làdessous quoique chose que je ne devine pas, que je ne veux pas comprendre.
Le moindre bruit l'effrayait, la faisait frissonner. Une sueur froide mouillait son front. Ne pouvant rien s'expliquer, elle redoutait tout. Elle avait peur.
Après être restée une demi-heure avec Mellier, qu'elle n'avait presque pas quitté de la journée, — il voulait l'avoir constamment près de lui, — Blanche s'était retirée dans sa chambre. Elle resta un instant rêveuse à sa fenêtre, écoutant les bruits de la nuit. Elle pensait àsou père, à Rouvenat et à celui qu'elle aimait ; mats elle songeait moins au bonheur et aux joies qui lui étaient promis, qu'aux devoirs et au dévouement qu'elle voulait s'imposer. Il lui semblait que sou cœur n'aurait jamais assez d'affection, de tendresse et d'amour à prodiguer A oenz pour qui elle allait vivre désormais.
LA PILLB liAUDITB ttl
Elle sentit la fraîcheur de la nuit tomber sur ses épaulas demi-Daes, elle ferma sa fenêtre.
BUe.se mit à genoux et fit sa prière du soir.
Ensuite, elle se déshabilla, souflla sa bougie et se mit au lit. Cependant, elle ne s'endormit pas immédiatemeut ; tant de pensées l'agitaieutl
Elle était couchée depuis une demi-heure et rêvait tout éTeillée, lorsqu'elle entendit un bruit de pas légers dans le corridor.
Dans la journée, bien qu'il n'ait pas voulu en convenir, Jacques Mellier lui avait paru souffrant, tourmenté par quelque sombre pensée ; elle craignait qu'il ne fût réellement indisposé.
Elle sauta à bas de son lit et courut ouvrir sa porte. Un rayon de la lune, passant à travers les grands arbres du jardin, éclairait le corridor. Elle regarda, elle ne vit personne. Elle écouta, la maison était silencieuse.
— Mon père, est-ce vous? demanda-t-elle. Aucune voix ne répondit.
— Je me suis trompée, se dit-elle.
Elle referma sa porte. Un quart d'heure plus tard, elle dormait d'un profond sommeil.
Un peu avant miuuit, Gertrude, tremblant de tous ses membres, sortit de sa chambre sans bruit, et alla ouvrir la petite porte, comme le beau Fremçois lui en avait donné l'ordre.
Aussitôt, deux honmies se dressèrent à quelques pas d'elle, sortant de derrière un rosier en buisson où ils se tenaient cachés. Ils entrèrent dans la maison.
— Mon père a voulu m*accompagner, dit le beau Frauçois à Gertrude ébahie. Nous sommes dans la place, ton travail est fait ; nous n'avons plus besoin de toi. Tu vas donc, ma fille, nous faire le plaisir de rentrer dans ta
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chambre ; je te conseille même de te coucher et de dormir. Tu as entendu? Laisse-nous.
Et la prenant par les épaules, le fils Parisel la pooMa assez rudement jusqu'à Textrémité du couloir.
SCiNBS DE NUIT
Gertrude se hâta de regagner sa chambre en répétant encore :
— Dieu Seigneur, que va-t-il se passer?
Les deux Parisel restèrent un instant au milieu da couloir dans une obscurité complète. François avait en la précaution de refermer la porte basse et de pousser le verrou.
Ils tremblaient tous les deux ; ils pouvaient entendre leur respiration haletante.
Au moment de commettre un crime prémédité, les plus grands scélérats ne sont pas toujours sans émotion. Il y a la crainte d'être surpris, de ne pas réussir, et celle aussi de la justice, qui, tôt ou tard, atteint et frappe le criminel.
— Il fait jour de bonne heure, dit le père à voix basse, nous n'avons pas de temps à perdre ; le moment est ve- DO, il faut agir.
— Tu es bien décidé?
— Oui. Et toi?
— Moi, Je sols ici pour me Tenger.
LA nLLB If AUDITB ?9S
— Pendant qn'il en est temps encore, réfléchis ; ta deTrais renoncer à ton projet.
— Ta ne renonees pas an lien, toi?
— Je veux être riche.
— Et moi, je veux ma vengeance. Mellier dort, il ne se réveillera pas, tu peux être sans crainte ; Blanche seule pourrait te déranger, je me charge de l'empôcher de sortir de sa chambre.
Il fit éclater une allumette et alluma un rat-decave.
lisse regardèrent. Ils étaient d'une p&leur livide; mais le feu de leurs regards aux lueurs sombres, indiquait la résolution et l'audace.
— Marchons, dit le père.
Ils sortirent du couloir et s'arrêtèrent à l'entrée de la grande salle, tendant l'oreille.
Le silence profond, qui régnait autour d'eux, les rassura.
— On est ici comme chez soi, chuchota le beau François, aflectant un calme qu'il n'avait certainement pas.
Ils traversèrent la salle à pas de loups, et montèrent l'escalier lentement, marchant l'un derrière l'autre, le père le premier, posant avec précaution les pieds sur les marches, s'arrêtent à chaque craquemeot du bois.
Ils atteignirent If* palier et s'arrêtèrent devant la porte de la chambre ou fermier, contre laquelle le père Parisel colla sfm oreille.
— Je n'entends rien, dit-il.
— Cela prouve qu'il ne ronfle pas.
Le père Parisel, plus pâle encore, la sueur au front, restait immobile, hésitant.
— Est-ce que tu as peur? lui demanda François.
— Non, mais je respire à peiue. C'est l'émotion, ça va se passer.
— Quand tu auras ouvert la caisse.
Les yeux du père élincelèrent.
François tourna doucement le boulon de cuivre. La porte était ouverte. Il avança la tète et son regard plongea dans la chambre faiblement éclairée.
Jacques Mellier n'avait pas fait un mouvement. Il dormait.
— Il a pris son opium, dit François, tu peux entrer.
Le père Pnrisel se glissa dans la chambre.
François y entra à son tour et plaça le rat-de-cave sur le parquet à côté de la caisse, de telle façon que sa lumière, arrêtée par les rideaux de serge du lit, ne pouvait arriver jusqu'au fermier.
Accroupi derrière un fauteuil» sûr lequel Jacques Mellier avait jeté ses habits avant de se coucher, le père Parisel cherchait les clefs du coffre-fort.
Les fenêtres de la chambre étaient garnies de grands rideaux de velours vert ; François les rapprocha Tun de l'autre aGn d'augmenter encore l'obscurité. Cela fait, il sortit de la chambre, laissant la porte entr'ouverte.
Joseph Parisel venait de s'emparer du trousseau de clefs du fermier.
Marchant, ou plutôt se traînant sur ses genoux et sur ses mains, les yeux étincelants, croyant tenir déjà le trésor qu'il convoitait, il se dirigea sans bruit vers la caisse. Il la voyait au milieu d'un éblouissement, et l'ayant déjà ouverte par la pensée, il croyait voir l'or, aux reflets brillants, rui<tseler sous ses yeux, et s'imaginait entendre entre ses doigts bruire les billets de banque.
A ce moment Jacques Mellier s'agita sur soD lit et deux fois de suite murmura :
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— Rooyenat, liouvcoat.
Il rêvait.
Parcel s'arrêta, retenantsa respiration, et JrissoniiaDt, se coucha à plat ventre sur le parquet. Il avait eu pnur. Malgré leur audace, les plus grands misérables ne sont pas exempts de faiblesse.
GoDvaiucu bientôt que Jacques Mellier ne s'était pas léveillé, il retrouva son sang-froid. Il franchit la distance qui le séparait encore du coffre-fort en rampant comme un reptile. Alors il se dressa sur ses genoux, jeta uu regard farouche sur le lit et chercha parmi les cinq ou six clefs du trousseau celle qui, selon lui, devait ouvrir la caisse. Il ne put l'introduire dans la serrure. Il en essaya une autre sans plus de succès. La troisième entra.
Sa main tremblait, son cœur bondissait dans sa poitrine, son sang battait violemment ses tempes.
U regarda encore du côté du lit, puis certain que Mellier dormait toujours, il Gt faire à la clef deux tours dans la serrure. Celle-ci rendit un bruit métallique assez fort ; on ressort venait de jouer à l'intérieur, la porte de U caisse s'ouvrit d'elle-même.
Les yeux du voleur s'arrondirent en s'ouvrant démesurément, et il se pencha avec avidité pour se donner la satisfaction de contempler les valeurs dont le coffrefort était rempli.
Sor une tabletto de métal, il y avait un monceau de titres de rente, des actions et des obligations au porteur à côté de grosses liasses de billets de banque. Sur une autre tablette étaient entassés une quantité de rouleaux d'or. Auilessous, dans le fond du coffre, se trouvaient les sacs d'argent.
Parisel était ébloui, il avait le vertige. Ses lèvres grimacèrent ; il riait sans bruit. A ce moment il ne voyait
que le cofifre-fori ouvert, une fortune à prendre. Il oubliait complètement le dormeur qui ne dormait plus.
Jacques Mellier venait de se réveiller. En ouvrant les yeux, il entendit le craquement «lu ressort de la caisse, un bruit qui lui était familier. Il se souleva sur son lit et, doucement, écarta le rideau.
Dans la pénombre, devant son coffre-fort, il vit un homme. Le voleur lui tournant le dos, il ne put le reconnaître. Malgré le saisissement qui s'empara de lui, le vieux fermier ne s'effraya point. Il sortit ses jambes du lit Tune après Tautre et se trouva debout.
— Je ne pourrai jamais emporter tout cela, se disait Parisel ; commençons toujours par mettre l'or et les billets de banque dans mes pocbes.
Et ses deux mains, aux doigts crochus, plongeant ensemble dans le coffre-fort, s'abattirent sur les rouleaux d'or comme des serres d'obeau de proie.
Au même instant, Jacques Mellier, en chemise, les jambes et les pieds nus, le saisit par les deux épaules et le tira violemment en arrière, en criant d'une voix sourde :
— Voleur I voleur !
Surexcité par ses appétits sensuels et plus encore par la jalousie et la haine, qui s'étaient emparées de lui, le beau François, comptant sur le sommeil de Topium, avait quitté son père, persuadé qu'il pouvait agir seul, sans danger, et que JactfUfs Mellier ne se réveillerait pas.
Si le misérable voulait à tout prix donner satisfaction
»4 ses désirs infâmes, assouvir son horrible passion, il ne
tenait pas moins à se venger des dédains de l'innocente
jeune tille, et du mépris et du dégoût qu'elle lui avait
témoigné.
D'un autre côté, Jacques Mellier et Uouvcnat l'avaient humilié et chassé do la terme comme uu chien ; or,
LA FILLB MAUDITS W
RlaoélM, dereDanl sa ▼icttme, il se veDgeait en mémo temps des deax autres, de Roavenat, surtout, qu'il n'avait pa^ réussi à assassiner.
Il ne s'était pas arrêté devant un premier crime, il ne devait pas hésiter à en commettre un second.
Le beau François était devenu facilement et eu peu de temps on moustre à face humaine.
Il entra dans la chambre de Blanche l'œil en feu, ayant sur les lèvres un sourire atroce, et décidé à tout, même à lui enfoncer son couteau dans la gorge, s'il ne pouvait pas se venger autrement.
Sans trembler, la tête haute, les mains tendues, prêtes à saisir la jeune tille pour lui serrer le cou ou la bâillonner afin de l'empêcher de crier, il marcha hardiment vers le lit.
Il entendit la respiration lente et régulière de la jeune fille.
En ce moment elle faisait sans doute un joli voyage aa pays bleu des rêves.
Le beau François éprouva une sensation étrange, quelque chose comme un enivrement subit. Un frémissement passa sur son corps et il lui sembla qu'au lieu de sang du métal en fusion coulait dans ses veines.
Son sourire satanique s'accentua encore et sa bouche eut une affreuse cx)n traction.
Comme Je tigre qui lèche ses babines à la vue de la proie qu'il guette dans l'ombre, il semblait jouir d'avance des souffrances de sa victime.
Comme le tigre encore, et non moins féroce que C6f^ fauve sanguinaire, il allait d'un bond se précipiter sur la pauvre enfant.
Tout à coup la porte d'un cabinet de toilette s'ouvrit brusquement, et la cliambre de Blanche se trouva subitement éclairée.
il. AT
Le misérable fit deux pas en arrière.
Une femme s'élani^a hors du cabinet et se dressa devant luif le regard fulminant.
C'était Luoile.
Cette apparition étrange, inattendue, produisit sar le beau Franc^ois Teflet de la tète de Méduse. Il resta cloué au parquet, immobile, sans voix, le buste en arrière, 1rs bras ballants, inertes, bouche béante, les yeux hagards.
Ln lumière, qui sortait du cabinet de toilette, éclairait en plein le* visage de Lucile, dont de faisait ressortir vigoureu««ement l'extrême blancheur.
Certes, en présence de cette femme qui, en ce moment, ressemblait plus à un spectre sorti de son tombeau qu'à une créature vivante, de plus hardis que le beau François auraient été épouvantés.
— Lâche, dit-elle d'une voix sépulcrale, en tendant son bras vers lui, que viens- tu faire ici? Est-ce Pierre Houvenat qu*' tu cherches pour l'assassiner? François Parisel, tu t'es trompé de porte. Cette chambre est celle de Blanche Mellier; comme tu le vois, elle n'est pas seule, je suis là pour la protéger. Ta mère était une brave et honnête femmo. Ah! elle ne se doutait guère, en te mettant au monde, du triste cadeau qu'elle faisait à l'humanité ! François Parisel, tu n'as de l'homme que Tenvoloppe, tu es un monstre, tu es une bète féroce!
Si je ne consultais que mon indignation et ma colère, je réveillerais tout le monde de la maison et tu ne soi^ tirais d'ici que tantôt outre deux gendarmes ; mais tues jeune, tn poux encore te repentir et revenir au bien, s'il le reste quolifue chose de bon dans l'àmo»
Kcoute le conseil que je vais te donner ; si tu tiens à Ia#liberté, .««i tu ne veux pas être livré à la justice et traîné sur le banc des criminels, il faut que dans deux
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heures (u $ois «it^jà loin «lu Seuilloii. Fuis, fuis, va le cacher le plus loiu que tu W pourras, et surluut ue viens plus rôder la nuil autour de la ferme comme uu voleur ou un loup affamé, car il y a dans le vieux puits une voix qui crie sans cesse : « François Parisel est uo assa»- •iii!... »
MaiDlenant, vat^en. Apr(*j avoir violé cet asile de riDDOcence et de la pureté, qui devait t*ètre sacré, lu ue dois pas le souiller plus longtemps par ton odieuse présence.
Prao^is restait dans son immobilité, comme pétri Hé* Cependant tout son corps tiemblait convulsivement : la peur avait pour un instant paralysé ses membres.
Le regard étincelant et U s lèvres frémissantes, Lu< Uc marcha vers lui et répéta d'une voix menaçante :
— Va- t'en! va- t'en I
En même temps, d'un geste impérieux, elle lui montra la porte.
Elle était tout près de lui. Il recula en frissonnant. Sa figure avait pris une teinte verdàtre ; son regard iixc était celui d'un fou.
— Oh! le fantôme! le fantôme! prononça-t-il d'une voix étranglée en reculant encore.
Puis un rr'ï rauque sortit de sa gorge serrée. AiguiU lonné par Tépouvante, croyant sentir les premières atteintes de la folie, il se courba sous le regard terrii)le qui pesait sur lui, bondit hui*3 de la chambre et s'élança dans l'escalier, dont il descendit les marches quatre à quatre. 11 avait complètement oublié son père ; il n'avait plus de pensée.
Lucile l'était arrêtée un instant sur le seuil de la chambre. Le bruit que fit le beau Frauçoisen dégringolant l'escalier l'empêcha d'entendre celui d'une lutte dans la chambre de son père. ^
Quanil elle se retourna, elle vil Blaoche, pâle, tremblantis éoheveiée, la frayeur daos le regard, debout an milieu de la chambre.
XVIÏ