MADEMOISELLE LAURE
Lanre s'était peu à peu rapprochée de la jeune femme après son mariage et luutémoigoail une véritable amitié. Yalentine crut à la sincérité de cette affection un peu tardive, qui venait à elle, et y répondit avec joie et reconnaissance. Pleine de confiance, ignorant le mai involontaire qu'elle avait fait à la belle-ilile de son tuteur, elle pe pouvait se douter que celle-ci jouât vis-à-vis d^elle une odieuse comédie et ne la caressait que pour mieux pouvoir Tétouffer.
Laurc avait juré de se venger, et tout en comblant sa rivale de caresses, dont elle eût voulu faire des morsures, elle attendait, avec la patience d'un fauve qui guette une proie, le moment où elle pourrait donner à sa haine une entière satisfaction.
Comment espérait-elle arriver à sa vengeance? Elle
1« * LA PliilJB «AUDITS
ne le saTail pas. Mais sou bal était de jeter la désunion entre leadeux époux, do les frupper eu même temps, de les séparer, pour avoir ensuite le droit de consoler l'iugrat qui Tavait dédaignée et qu'elle aimait toujours. Elle n'était pas difficile sur le choix des moyens ; elle n'aurait pas hésitii un instant & devenir la maîtresse de M. de Bnssiéres, pour se donner seulement la joie dliumilier la comtesse.
Dans tous les cas, elle pouvait frapper Yalentine d'autant plus sûrement que la jeune femme, trompée par son hypocrisie, se livrait sans défiance aux coups qu'elle von* lait lui porter.
Quand elle eut découvert que le comte était jaloux et la comtesse malheureuse, elle éprouva une joie intérieure très- vive, qui se traduisit aussitôt par un redoublement de fausse afiection pour la jeune femme et des attaques pleines d'adresse contre les bizarreries d'humeur de M. de Bussières.
Agissant à la fois près du mari, dont elle excitait perfidement la jalousie, et de la jeune femme, dont elle semblait prendre la cause avec^n touchant intérêt, elle jetait entre eux, avec une audace et une cruauté sans pareilles^ son venin de discorde.
Froidement, appelant à elle toutes les ressources de la diplomatie féminine, elle calcula le parti qu'elle pouvait tirer de la situation. >
Insinuante et astucieuse, elle amena peu à peu Yalentine à lui faire des demi-confidences. Ce que la comtesae n'oea ou n«; voulut point lui dire, elle le devina.
Aiu.Hi, lu jalousie du comte était jusqu'à un certain point justifiée. Yalentine avait au coeur un secret, no amour vivaie encore, des regrets.
Cette nouvelle découverte lui cauî«a un éblouisse*, neotf
LA FILLB lUnomi ^17
Il lui NBiaii 4 ooonalire le uom de l'iiomuie qui oecupail la peniée de U Gomtesse. Elle ohercba et trouva •ans peioe. VaJentine avait eeaté de voir Julie de Luraooe, cette amie de peusioo qu^elle aimait tant aatrefoU. Elle n'eut qu*à ae demander pourquoi et la lumière jaillit
MaiiUeaant qu'elle possédait le secret de la comtesse, elle examina comment elle pourrait le faire servir à sa Teageance.
L'esprit des méeliauts est fécond ; iromme un général d'armée qui va livrer une bataille décisive, elle dressa aon plan, combina les moyens d'exécution et prépara ses batteries.
Elle rechercba la société de M"* de Luranne et elle fttt d'autant mieux aci'ueillie, que la sœur de Lucien souffrait beaucoup de ue plus voir Yaleutiue el désirait vivement se rapprocher d'elle. «
Un jour, M"* de Luranne, toute joyeuse, anéouça à Laure que son frère, qu'elle n avait pas vu depuis dix-huit mois, allait venir passer uu mois à Paris.
Voilà ce que Laure attendait, fille eut de la peine à dissimuler sa joie. ,^
Un soir, en enlrai^^dans le salon de la baronne de Bierle, où Laure avait organisé.«Aiue petite sauterie intime, la comtessf! de Bussières se trouva devant Lucien de Luranne.
Us n'avaieat été prévenus ni l'un ni l'autre ; c'est un tableau, un coup de théâtre que Laure avait voulu s'offrir. Elle attacha sur les deux jeunes gens son regard sombre et perçant.
Lucien s'avança vers la comtesse et la salua respectueusement, tout eu balbutiant quelques paroles que la jeune femme, visiblement troublée, ne put compr^dre. •
la LA PILLE MAUDITE
Valeotioe était devenue très-pàle. Elle lai rendit froidement son salut, et, sans prononcer un mot, elle 8*empr68sa d'aller à la baronne près de laquelle elle s*assit.
Le jeune homme la suivit des yeux trbtement et gagna Tembrasure d'une fenêtre afin de cacher son émotion.
Laure avait tout observé. Elle était satisfaite.
— Ils s'aiment toujours, se dit-elle, je n'aurai qu'à soufQer sur le feu pour faire pétiller la flamme.
Au bout d'un instant, la comtesse aperçut Juae qui la regardait, les yeux humides, et paraissait hésiter à venir à elle.
Valentine se leva et lui tendit la main.
La jeune fille ne fit qu'un bond pour être à son cou. Elles s'embrassèrent.
— T^ me pardonnes? murmura la voix de Julie.
— Oui.
— Je l*ai donc vraiment fait de la peine?
— Beaucoup.
— Ah ! tu ne sais pas ce qui s'est passé, tu ne dois pas le savoir... *^ •
— Que veux-tu dire ?
— Je te le dirai peut-être ; mais plus tard, plus tard...
Et elle ajouta tout bas, à son oreille :
— Quand tu seras heureuse.
La comtesse tressailiil cl regarda son amie avec surprise.
I«aure s'était approchée.
— Je le savais bieu, moi, que vous vous aimiez toujours, dit-elle d'une voix aimable.
Ces paroles, qui pouvaient être ù double eutente, eurent uu écho duulouixux dans le cœur de la comteàse.
LA PILLB MAUDITB tt
— Ohl oui, toujours, répondit Jalie eo laifliftanl la maio de Laure, et je ne sais comment vous remercier de m'âYoir rcnda ma chère Valentine.
Nous nous reverrous, n*est*ce pas? reprit-elle en sV dressant A la comtesse ; souvent, tu le voudras bien, tu me permettras d*aller te voir?...
— Oui, oui, tu viendras.
— Mon père est ici, reprit Julie, il sera aussi bien heureux de te revoir.
— Où est-il ?
— M. de Luranne est avec M. de Bierle et quelques autres amis de M. le baron dans le petit salon, dit Laure ; ils sont en train de faire leur partie de whist.
— Allons les déranger dans leur grave occupation, dit gaiement Julie en prenant le bras de la comtesse.
Elles entrèrent dans le petit salon.
Une jeune dame se mit au piano et joua une valse. Quelques couples de jeunes gens s'enlacèrent et la danse commença.
Laure s'approcha lentement de Lucien, qui était resté isolé, abforbé dans ses pensées, caché à demi par une tapisserie.
— Vous êtes bien songeur, M. de Luranne, lui dit-elle ; pourquoi ne dansez-vous pas?
— Je n'ai jamais aimé beaucoup la danse, répondit-il tristement.
— Aujourd'hui, presque tous les jeunes gens disent cela; vous devenez bien graves, messieurs.
— La gravité, mademoiselle, est pour moi une obligation.
— Dans l'exercice de vos fonctions, soit, répliquat-elle ; mais quand il est sorti de sou cabinet, où il de-
90 LA PILLE IIAUDITB
vrait toQJoon laisser sa gravilé, il me semble qoe le plus sévère magistrat a le droit de s'amuser comme tout le monde.
— Sans doute, fit-il, en souriant, mois ciiaciin a son earactére, son tempérament.
— Et le vôtre est d'être grave, partout et toujonn. Il s'inclina.
— Je veux pourtant vous distraire, reprit-elle. Vous avez bien voulu accepter notre invitation et je serais désolée si vous aviez le regret d'être venu.
— Oh ! vous ne le pensez pas ! J'ai toujours été ai:cueilli gracieusement chez M. le baron de Bierle, j'y suis revenu aujourd'hui avec plaisir.
Elle lui prit la main.
— Vous êtes de nos anciens amis, dit-elle, et je suis vraiment contrariée de vous voir si triste. J'en connais peut-être la cause...
Les yeux du jeune homme se fixèrent ardemment sur les siens.
— Tenez, reprit-elle, allons nous asseoir là-bas, à lautre bout du salon, et si vous le voulez, nous causerons.
11 la suivit en se disant:
— Que veut-elle me dire ?
A l'endroit où ils s'assirent, l'un près de l'antre, ils pouvaient parler sans craindre d'être entendus par des oreilles indiscrètes.
Us restèrent un moment silencieux.
— Je croyais que nous devions causer ? dit-il.
— C'est vrai, fit-elle ; mais je réfléchis, j'hésite à vous parler de cela.
— De quoi?
— De ce qui vous rend triste, de ce qui vous préoccupe, vous inquiète.
LA PILLB MAUDm ti
— Je suis toajoon ainsi, ût-il.
— Depuis quand ? Depuis qu'elle est mariée ?
Il sur^anta sur son siège et la regarda avec effare* moi.
— Ju lis iians vos yeux et dans volrc cœur comme dans un livre ouvert, poursuivit- elle; vous l'aimes toujours.
Il lui saisit le bras et le serra fiévreusement.
— Oh ! taiset-vous, taisez- vous 1 murmura-t-iL;
— Personne ne nous écoute et elle n'est pas là ; elle causa probablement avec votre soeur dans la chambre à eôté.
— N'importe, si vous saviez...
— Dites, je saurai.
— Eh bien, j'ai peur oui, j'ai peur de ne pas être maître de moi.
— Oh! il y a assez de monde ici pour vous retenir.
— Mais comment avez- vous pénétré ce secret que je voudrais me cacher à moi-même, que j'ai enseveli au plus profond de mon cœur .^ Est-ce elle qui vous a dit?...
— Yalenline ne m'a rien dit ; en la voyant souffrir, j'ai deviné.
— Elle souffre, dites- vous, elle souffre ?
— Autant que vous.
— Est-ce que son mari ?...
— Le comte l'adore.
Lucien poussa un soupir.
— Mais elle ne Taime pas, ajouta Laure.
— Elle ne l'aime pas !
— Elle ne peut pas l'aimer, puisque son cœur vous appartient, puisque c'est vous qu'elle aime.
— Oh I ne me dites pas cela I
n lA FILLE MAUDITE
— Malheareusement, c'est la vérité. Yoos n'avez donc pas remarqué sa pâleur, son trouble, quand, tout à l'heure, vous vous êtes trouvés en face Tun de l'autre?
Non, je n'ai vu que sa froideur et le mouvement
brusque qu'elle a fait pour s*éloigner de moi.
— Cela se comprend, devant tant de témoins elle a craint...
— Onoi?
— De se trahir.
Le jeune homme était extrêmement agité ; il avait la respiration haletante.
Laure le dévorait du regard.
— j'aime beaucoup Valentine, reprit l'hypocrite créature, np pas la savoir heureuse est une grande afQiction pour moi. Nulle plus qu'elle, pourtant, n'avait droit an bonheur. Ah! pourquoi ne l'avez-vous pas épousée!
— Ah! oui, pourquoi? fit-il douloureusement; demandez-le à mon père. Vous le connaissez, mademoiselle, mais vous ne savez pas jusqu'où, en toute circonstance, il pousse la délicatesse d^s sentiments, et combien il est susceptible sur les choses qui touchent à la considération, à l'honneur. La fortune de M"« d'Arfeuille a été pour lui un épouvautail. Il a craint qu'on ne l'accusât d'avoir attiré Valentine dans sa maison en vue d'une oïlieuse spéculation ; il a craint qu'on ne l'accusât d'avoir prêté la main à une basse intrigue et de passer aux yeux du monde pour un homme peu scrupuleux, capable de tout sacrifier à son ambition. Sa volonté a pMé sur la mienne et il m'a ordonné de renoncer à Valentine, que le comte de Bussiéres venait de demander en mariage ; je n'ai pas eu la force de me révolter contre son autorité, j'ai obéi.
» Vous avez eu grand tort et M. de Lnranne anai
LA FILLS IfAUDITB U
si à eelta époque j'avais su tout cela, aujourdliai ma elière YaleoUoe serait heureuse, vous l'auriez épousée.
Le jeune hoame baissa la tète.
CB QUI FBUT LA HAIHB
^Maintenant, reprit Laure, je comprends ce qui s^est passé; M. de Lnranne avec ses idées de puritain, d'homme d'un autre monde ou d'une autre époque, a fiait, sans le vouloir, votre malheur et celui de Valentine. Abusé par un sentiment exagéré d'honnêteté, il vous a séparé de M"* d'ArfeuilIe, et il a cru vous consoler en vous faisant donner une place de substitut à deux cents lieues de Paris.
M. de Bierle voulait, en effet, pour sa nièce un brillant mariage ; il croyait devoir cela à la mémoire des aneètres et considérait comme son devoir absolu de tuteur de donner à sa pupille au moins le titre de comtesse. Le baron a, lui aussi, beaucoup d'idées qui ne sont plus de notre époque. Il a dû entretenir souvent M. de Lnranne de ses projets, ce qui expliquerait les scrupules de votre père, lorsqu'il a connu votre amour pour Valentine.
Mais Yalentine vous aimait. Et puis nous étions là, ma mère et moi, pour la soutenir dans la lutte. M. le baron aurait eu beau dire et beau faire, nous l'aurions emporté.
Î4 LA FILLB MAUDITE
M. de Bassières avail demandé M"* d'Arfeuilleen mariage, c'est Trai ; je croi» même que M. le baron, croyant que les choses se passeut encore de nos jours comme il y a trois siècles, avait promis sa pupille au comte ayant même de l'avoir consultée. Mais ce que votre père ne ▼008 a pas dit, sans doute, c'est qoe M"* d'Arfeoilie, lorsqu'on lui parla de la recherche du comte, le refusa d'abord.
Malheureusement, je n'étais pas alors dans son intimité comme aujourd'hui ; elle garda son secret. Il est évident qu'elle attendait que vous fissiez votre demande. Je me souviens maintenant de son abattement, de ses tristesses ; ses yeux rougis disaient aussi qu'elle pleurait secrètement. Enfin, c'est seulement lorsqu'elle eut appris que vous aviez quitté Paris, sans la prévenir, sans loi donner aocone explication, qu'elle céda aux preflaanles sollicitations de son tuteur et consentit à éponsor lat comte. Elle crut certainement que vous ne raimiexi pas.
— Chère Valenline, soupira Lucien.
— Il faut croire aussi qu'elle fut extrêmement froissée de votre oubli apparent puisque, malgré l'amitié qoi l'unissait à votre soeur, elle cessa complètement de la voir. Depuis le mariage de la comtesse, elles se sontrencontrées, ce soir, pour la première fois.
— Je le sais.
— Vous avez été témoin de l'accueil qu'elle a fait à M"» de Luranne ; elle n a pu résister à l'entralnemeDi de son cœur.
— Oui ; il n'y a que pour moi qu'elle garde sa froideur. Elle me méprise peut-être.
Laore se pencha à son oreille et loi dit :
— Je ne voudrais pas affirmer qu'elle ne pensait pat à vous en embrassant votre sœur.
LA FILLB MAUUITK ti
11 aaoooa ta iéte.
— Hélas! fit-il, elle est mark^e, tout est tini. Si seulement je pouvais loi parler» lui tlire...
— Que vous l'aimez toigours?
— Noo, ce serait l'offenser ; mais lui donner geulement Texplication de ma conduite.
— Qai'Toas empêche 40 le faire?
— Bile ne consentira pas à m'ôconter.
— Aujourd'hui, oui ; mais pourquoi pas un autre jour?'
— Vous eroyet qu'elle me recevrai?
— Ohl je ne dis pas qu'elle laisse^ ouvrir pour vous la porte de son boudoir ; mais si vous le désiriez réellement, je pense qu'elle ne refuserait pas de se rencontrer atecTooB.
— Je payerais ce bonheur de ma vie, dit-il d'une voix tremblante.
Le regard «le Laure étinecia.
— Eh bien, fit-elle, je lui parlerai de cela ; je crois^ * en effet, qu'une franche et loyale explication est nécessaire entre vous. Elle sera pour notre chère comtesse
soulagement, pour vous une consolation. Si je réussis, »mme je l'espère, je m'empresserai de vous prévenir.
— Gomme vous êtes bonne 1
— C'est bien, c'est bien, vous me remercierez plus l, dit-elle en se levant.
comtesse rentrait dans le salon.
Le regard de Lucien et celui de la jeune femme se
^rent rapidement. Ce furent deux éclairs dont ils mtirentl'un et l'autre la commotion.
Laore, son sourire le plus gracieux sur les lèvres^ était
au-devant de la comtesse.
— Demain, j'irai vous voir, lui dit-elle.
— Je ne vous vois jamais assez, répondit Valentiue too charmante
— J'aarai beaucoup de choses à vous dire, ajouta Laure d*uD air mystérieux.
La comtesse sentit le rouge monter à son front. Elle voyait le nom de Lucien sur les lèvres de Laure et daus son regard. Involontairement ses yeux cherchèrent le jeune homme. Elle le vit debout à la même place, la regardant toujours et l'enveloppant dans une sorte de rayonnement qui s'échappait de ses yeux. Son extrême pâleur la frappa, et une angoisse indéfinissable s'empara d'elle. Ses yeux se voilèrent et elle se demanda :
— Qu'est-ce que cela veut dire?
Ces paroles de Julie : « Tu ne sais pas ce qui s'est passé, tu ne dois pas le savoir», bourdonnaient encore à ses oreille». Son trouble augmenta ; elle se sentit gênée, mal à son aise et prit le parti de se retirer. Elle sortit du salon en jetant ce mot à l'oreille de Laure :
— A demain.
'Le lendemain, Laure arrivait à deux heures à l'hôtel de Bussières. La comtesse l'attendait.
Le comte leur tint compagnie un instant, puis les laissa seules.
— Maintenant, nous pouvons causer, dit Laure en se rapprochant de la jeune femme.
— Vos paroles d'hier m'ont rendue inquiète, ma chère Laure ; j'y ai pensé toute la nuit. Est-ce donc bien grave toutes ces choses que vous avez à me dire?
— Oh! rassurez-vous ; il s'agit seulement, dans l'intérêt de votre repos, que je voudrais ne voir jamais troublé, de courir au-devant d'un danger possible.
— Un danger ! s'écria la comtesse efi'rayée.
— Vous m'avez confié une partie de vos peines, ma chère Valentine, mais par une réserve bien naturelle et que j'ni parfaitement comprise, vous ne m'avez pas ouvert entièrement votre cœur. La véritable amitié qui
teLk PILLB MAUDITS 17
M rendre utile cherche toujours les moifw» de 1er ; elle devient ingénieuse et a le privilège, soode deviner ce qu*on n'ose pas lui contier. Vous me •nnerez d'avoir interrogé vos pensées, lu dans vos j™ et regardé dans votre cœur. Valeutine, j'ai deviné votr^ tecret
— Mon secret! Gt la comtesse en tressaillant.
— oui. Hier je doutais encore ; votre trouble m'a prouvé que je ne m'étais pas trompée.
Valentine laissa tomber sa tète sur son sein.
— Mon Dieu, ce n'est pas là qu'est le danger dont je vous parlais tout à l'heure, continua la perfide créature, on guérit de tout, même d'un premier amour, et nous Yoos guérirons, il le faut ; mais il vous aime, lui, il TOUS aime à en perdre la raison.
Un sourire efQeura les lèvres de la comtesse.
— Je ne crois pas cela, dit-elle.
— Malheureusement, cela est.
— Laure, il vous a donc parlé?
— Oui.
E — Que vous a-t il dit?
f — Il m'a raconté, d'abord, comment son père, instruit de la demande du comte de Bussières et des projets de votre oncle, qui tenait, vous le savez, à vous marier magnifiquement, avait eiigé qu'il renonçât à vous. M. le Luranne père, efi'rayé par votre grande fortune, a craint d'essuyer un refus et a eu peur surtout, parait-il, qu'on ne l'accusât de vous avoir attirée dans sa maison dans le but unique de vous faire épouser son fils. Bref, il fit de cela une question d'honneur et, redoutant que Lucien désespéré ne se livrât à quelque folie, il s'empressa de l'éloigner de vous en le faisant nommer à une place de substitut.
n LA PILLE MAUDITE
— Ahl je comprends, je comprends! murmura la comtesse.
Kt elle cacha son visage dans ses mains.
— Il m'a ensuite parlé de ses regrets, de sa douleur, reprit Laure, et longuement de son amour qu'il n'a pu arracher de son cœur et qui a pris, au contraire, de plus fortes racines.
Yalentine laissa échapper un gémissement. Laure poursuivit :
— Je l'ai vu si malheureux, tellement désespéré que, vraiment, j'ai eu pitié de lui.
La comtesse releva brusquement la tète.
— Laure, Laure, dit-elle d'une voix anxieuse, vous ne lui avez pas appris dans quel état déplorable se trouve mon cœuri
— Oh! je me suis bien gardée de commettre cette imprudence.
-^ Alors il croit que je ne l'aime plus?
— Ma chère comtesse, répondit Laure, ta plupart des femmes savent se contenir et cacher ce qu'elles pensent, elles possèdent admirablement l'art de la dissimulation ; vous n'êtes pas de celles-là. Vos yeux, comme un miroir, rétlètent toutes vos pensées. Vous vous êtes trahie, M. de Luranne a compris que vous ne l'aviez pas encore oublié.
— Oh! c'est un malheur! un grand malheur! s'éeria Yalentine désolée.
— Qui n'est pas irrépnrable, répliqua Laure. Toutefois, je dois vous dire ((u'il est dans un état d'exaltation qui me donne des craintes sérieuses.
— Mon Dieu, expliquez- vous.
— Hier, si je n'avais été assez heureuse pour te f«tenir, pour le calmer, il aurait fait quelque extravagance fort compromettante pour vous.
LA PTLLB MAUDITE tO
— I.o malbeuroos, \o mallicureux! miirmiira la comtois»'
— r/csl un nmour t i que le sien. A tout prix, il veul vous ri'voir, oht i i , • vous un entrelion...
— Mais (**e8t impossible, c'est insensé I s'écria Valenline avoc*elRpoi.
— Oui, mais son idée est fixe ; poar voas yoir il est capable de tout ; il forcrrait la porte de votre salon, de votre chambre, je crois même qu'il ne reculerait pas devant votre mari qui lui b irrerait le passage.
— Laure, vons n'avez do tic pas pu lui faire comprendre sa folie?
— 11 n'y a rien à dire à qui ne veut pas entendre raison.
— Qoe Caire, mon Dieu, que faire? murmura la comtesse éperdne.
— Voilà le danger dont je vous parlais tout à Theure et que noas devons conjarcr.
— Mais comment? Je ne sais pas, moi, je ne sais pas...
— Avec un caractère sin palier comme celui de M. de Bussiëres, si une querelle é< latait entre lui et M. de Lnranne ce serait épouvantable.
La jeune femme se sentit frissonner.
— Laure, dit-elle d'ane voix suppliante, ne m'abandonnez pas, conseillez- moi.
La malheureuse se livrait elle-même à son ennemie.
Lanre fit semblant de réfl ';chir un instant, puis soudain :
— Vonlez-vons qne je vous dbe, Valentine, ce que je ferais si j'étais à votre plac^?
— Oui, dites, dites vite.
— Eh bien, pour prévenir un coup de tète de M. de
IL r
LoraDoe, je lui accorderais ce qa'il demande : je consentirais à le voir une fois.
— Y soDgez-vous, Laare? Je ne peax la jrecevoir iei.
— Assarément, pas plus que vous ne pouvez aller chez lui. Mais Paris est grand, il y a mille raojens de s'y rencontrer ; il peut aussi se trouver sur votre passage, comme par hasard, dans une allée du bois de Boulogne ou de Vincennes.
— Un rendez-vous! exclama la comtesse avec terreur ; non, non, je n'oserai jamais...
Laure se mordit les lèvres, et une lueur fauve, qui s'éteignit aussitôt, passa dans son regard.
— Ma chère Valentine, reprit-elle d'une voix doucereuse, jo vous ai dit ce que je ferais ; mais je n'ai ni la prétention, ni le droit de diriger votre conduite. Je vois votre trauquilUlé menacée et, inquiète, je cherche à éloigner de vous un péril dont je m'exagère peut-être la gravité. Un rendez- vous, d'ailleurs, n'est pas un si grand crime. Je ne vois pas, en vérité, comment vous feriez un acte répréhcnsible en vous rencontrant, ici ou là, avec M. de Luranne, lorsqu'il s'agit, pour vous, de prévenir un malheur réel qui peut être la conséquence de son désespoir ou de sa folie.
La comtesse avait mis de nouveau son visage dans ses mains. Un tremblement nerveux agitait ses membres.
— Ma chère Valentine, reprit après un moment de silence la haineuse jeune fille, qui tremblait de voir sa proie lui ^u-happer, réfléchissez bien à tout ce que je viens d«! vous dire. 11 s'agit d'arrêter un malheureux que quelque chose de fatal semble pousser sur une pente an bas de laquelle s'ouvre un abîme et de calmer l'exaltation d'un esprit ou délire. Je no veux pas vous cacher que je me suis presijue engagée pour vous ; c'est ainsi
LA nus MAUDITE St
qSe j'ai pu éviter, hier» uo scandale dont le bruit serait pcut-<^tre arrivé déjà aux oreilles du comte. M. Lucien atttMidra pendant quelques jours, mais si vous lui refusez une entrevue, je vous le répèle, un coup de tète de ce îr-'>—!rf»ux peut avoir pour vous les conséquences les , listes.
Il s'agiisait pour Laure de vaincre les scrupules de la jeune femme en frappant son imagination, en la terrifiant. Pour cela elle ne négligeait rien. Cependant, malgré le spectre menaçant qu'elle faisait passer sous les yeux de la comtesse avec une cruauté impitoyable, oelle-ci restait hésitante.
Laure frappa un dernier coup.
— Savez-vous ce que je crains, Valentine? Le savezvous? dit-elle.
La comtesse leva sur elle ses yeux craintifs mouillés de larmes.
— Dites-moi tout, ne me cachez rien, fit-elle.
— Eh bien, je crains que le désespoir de M. Lucien d'une part et de l'autre la jalousie du comte ne les mettent en présence le fer à la main.
La comtesse poussa un cri.
— Je le verrai, dit-elle d'une voix oppressée, je le verrai ; mais où? comment?
Laure lui prit la main en disant :
— Ne suis-je pas votre amie ?
— Alors, vous m'aiderez?
— Oui.
— Vous serez avec moi, et, s'il le fallait, vous me protégeriez contre moi-même.
— Je vous le promets.
— Qui le préviendra ?
— Moi.
— Oh! dites-lui bien que c'est pour tenir la promesse
8t LA PILLE MAUDirB
que voQs lai avez faite; sans eela je n'aurais pas consenti...
— Je lui dirai aussi que vous voulez surtout l'empêcher de se perdre en vous perdant avec lui.
— Ah! ce serait horrible! murmura la comtesse. Où pourrons- nous nous rencontrer?
— J'y pense en ce moment, et je crois avoir trouvé.
— Eh bien, que ce soit demain, dans deux jours, le plus tôt possible.
Laure passa son bras autour de la taille de sa vietime, l'attira à elle et l'embrassa.
— Allons, fit-elle avec un faux sourire, nous en serons quittes pour la peur.
LA LBTTRB ANONTMB
La 4^omtesse de Bussières sortait presque tous les jours à l'exception pourtant du vendredi, qui était le jour oà elle recevait ses amies. Elle allait rarement à pied, mais bien qu'il y eût trois chevaux à l'i^^urie et sous la remise une calèche et un coupé, à moins que oe ne fût pour rendre certaines visites ou faire une promenade au Bois, elle préférait prendre une voiture de remise ou môme de place. C'était une idée à elle, et le oomte, qu'elle prévenait toujours, d'ailleurs, de ses sorties, la laissait faire comme il lui convenait.
Trois jours après la conversation qu'elle avait eue avao Laure, elle sortit à pied vers deux heures de l'aprôs-
LA FTLLB VAUDIIV H
midi. C'était un samedi. Bile portait an Tètmnent noir très-simple.
A Tîngt-cioq pas de Thôtel elle prit un fiacre et se fit conduire A la porte de Courcelles. Là, elle mit pied à terre, paya le cocher et le renvoya.
BUe avait en la pr^cAutton do. couvrir son visage d'un Toile épais.
Bile traversa la barrière, baissant la tète sous les regards curieux des employés de Toctroi, et se trouva hors de Paris.
Un pen plus loin, une voiture stationnait sur la ehranée. Une tète se montra à la portière et une main agita un mouchoir blanc. Valentine marcha rapidement vers la voiture. La portière s'ouvrit et elle prit place à eMéde la personne qui occupait déjà le coupé.
C'éUit Laure.
— Est-ce que vous m'attendez depuis longtemps? demanda la comtesse.
— Depuis quelques minutes seulement.
— Alors, je ne suis pas en relard?
— Non, mais nous n'avons pas de temps à perdre. Le cocher ferma la portière. Laure lui fit un signe et
il grimpa lestement sur son signe. Un coup de fouet dngla les flancs du cheval, qui partit comme un trait.
— Où allons-nous? demanda Valentine.
— Pas loin, à Asnières.
— Il nous attend?
— Non, le rendez-vous n'est pas pour aujourd'hui. Mon Dieu, vous êtes toute tremblante, calmez-vous.
La comtesse était en effet très-agitée, Je ne sais ce que j'éprouve, balbutia-t-elle , il me semble que j'ai peur.
— Peur! pourquoi? n'ètes-vous pas avec moi?
34 LA FILLE IfAUOITB
— Je ne saurais le dire, c'est comme ud pressentiment.
— Enfant que vous êtes, vous n'avez rien à craindre.
— Laure, puisqu'il ne nous attend pas, pourquoi cette promenade à Asnières?
— Je vous le dirai tout à l'heure, quand noos serons arrivées.
Asoières, à cette époque, n'était pas à beaucoup près ce qu'il est aujourd'hui. C'était un village habité surtout par des maraîchers. Cependant, les Parisiens commençaient à y acheter des lerraios et à y faire construire ces délicieuses villas qui ont peu à peu métamorphosé l'ancien village en une des plus jolies villes des environs de Paris.
Le chemin de fer et les murs d'enceinte de Paris reculés ont placé la petite ville k la porte de la grande. X)n peut dire qu'elles ne sont plus séparées que par la Seine, avec deux ponts pour traits-d'union. Asnières est devenu un lieu de plaisir, le rendez-vous des canotiers et de nombreuses petites dames à chignons jaunes ; c'est une des promenades favorites des Parisiens, qui aiment à sortir le dimanche après une semaine de retraite et de travail.
Le cheval fit le trajet en moins de trois quarts d'heure. Après avoir traversé le pont, la voiture tourna à droite, suivit un instant le bord de l'eau et s'engagea enfin dans .une rue ou elle s'arrêta. Quatre ou cinq maisons s'échelonnaient à gauche, à droite des palissades et des murs de clôture marquaient les limites des jardins et des terrains à vendre ou à louer.
Les deux jeunes femmes mirent pied à terre. Elles se trouvaient devant une petite porte peinte en vert, pratiquée dans le mur afin de servir d'entrée provisoire eu attendant une grille.