I.A MLLB MAUDITE If
Laore lira plusi«>urs clefli de sa poche, en clioiMt ane et oaTrti la porte. Elles entrèrent. Ao bout d'une allée aaeet bien entretenue, bordée do plates-bandes fleuries, la eomteate découvrit alors une jolie petite maison bâtie en briqua», arec perron et marquise et girouettes sur le toit. Ao rez-de-chaussée comme au premier, toutes les persiennes étaient fermées.
ValaotiDe jeta sur Laure un regard inquiet.
— Chez qui sommes-nous donc ici? demanda- 1- elle tout bas, oomme si elle eût craint d'être entendue par quelque personne inyisible.
— Chez moi, quant à présent, répondit Laure, puisque je pois disposer entièrement de cette maison dont j*ai les elefi. Elle appartient à une dame veuve de mes amies qui, fon*^e de se rendre en Italie, où elle restera probablement tout l'été, nous a priées, ma mère et moi, de venir de temps à autre donner de l'air aux appartements ; nous sommes même autorisées à nous y installer, s'il était agréable à M. le baron d'y passer la belle saison.
Le jardin n'est pas très-grand ; mais comme vous pouvez le voir, il est admirablement planté et déjà couvert d'ombrages.
— Elles en firent le tour, puis elles entrèrent dans la maison, où tout était frais, gracieux, élégant et même coqnet comme un nid d'amoureux.
-^ C'est aujourd'hui samedi, dit Laure à la comtesse, dans huit jours, c'est-à-dire samedi prochain, je passerai ici l'après-midi. Vous connaissez le chemin, vous pourrez venir seule ; du reste, la voiture qui nous a amenées vous attendra rue Bellechasse à un endroit que nous désignerons au cocher. D'ici samedi j'aurai vu M. de Luranne et il se rendra de son câté à Asnières. Je
K ferai en sorte qu'il arrive avant vous ; nous vous atten-
B droDS à trois heures.
M LA PILLB MAUDITE
— Puisqu'il le faut, je viendrai, dit la comtesse d'une voix émue ; mais vous serez là, près de moi, vous Tavez promis.
— Oui, soyez tranquille.
— Je n'ai plus rien de caché pour vous, Laure ; ce que M. de Luranne a à médire, ce que je lui répondrai, vous pourrez l'entendre.
— Il est heureux, vraiment, que j'aie cette maison à ma disposition ; c'est uu peu comme si je recevais M. de Luranne et vous dans le salon de la baronne de Bierle.
Elles rejoignirent la voiture qui reprit rapidement la route de Paris.
La semaine s'écoula.
La comtesse aurait peut-être désiré passer ce temps dans la solitude, sans voir personne ; mais Laure manœuvra si bieu, qu'elle l'obligea à sortir tous les jours. Cela faisait partie des diverses combinaisons de son plan*.
Comme on le voit, elle prenait des précautions minutieuses et ne négligeait aucun détail afin d'assurer le succès de sa vengeance.
Le samedi matin, le comte de Bussières reçut la lettre suivante :
(( Monsieur le comte,
» Une personne de votre connaissance, qui tient A vous cacher son nom pour le moment, croit devoir vous informer d'un fait grave, touchant à votre honneur, et dont ou commence à parler tout bas dans le cercle de vos relations.
» Depuis quelque temps, on dit un mois. M"** la comtesse de Bussières voit presque tous les jours un jeune homme du monde, «{ue vous devez connaître, et qu'elle aimait, paralt-il, avant ton mariage.
LA FILLB MalduH 37
• C*6st pratiiM toqjotin à Asnières qu'ils se donnent reodei-Toat, dâm une petite maison bien discrète, bAtie au miliea d*an jardin et entourée dVbres. Aujourd'hui, samedi, Us doivent s'y rencontrer dans l'après-midi.
» La me, où est située U maison, ne porte pas de nom eoeore; maia e'est la troisième, après le pont, en descendant 1» Seine. De la rue on ne peut voir la maison, qui eel masquée par un mur assez élevé ; mais, dans ce r, il y a une petite porte verte par laquelle on entre le jardin.
» 11 ne tient qu'à vous, monsieur le comte, de vérifier l'exactitude des renseignements qui vous sont donnés. »
Après avoir lu ces lignes épouvantables, le comte s'affaissa sur un siège comme s'il eût été frappé de la foudre. Ses traits s'étaient contractés, ses lèvres frémissaient, il était livide, une sueur froide mouillait son front. Ses yeux arrondis, fixés sur la lettre, qui tremblait an bout de ses doigts, avaient un regard de fou.
— Infamie! dit-il d'une voix rauqne eu froissant avec rage le papier dans ses mains.
Il resta un instant immobile, respirant à peine. Puis, relevant brus^fuement la tète, ses lèvres pâles se crispèrent dans un sourire amer.
— Une lettre anonyme, fit-il avec dédain.
Mais, aussitôt, un sombre éclair s'alluma dans ses yeux. La fureur qui s'emparait de lui fit trembler tous ses membres.
— Pourquoi cette lettre serait-elle un mensonge? reprit-il d'une voix sifflante, je n'ai pas d'ennemis... Et ces détails : Asnières, la rue, la porte verte, le jardin, la maison... C'est donc vrai, c'est donc vrai... Elle ue m'aime pas, elle me déleste. Malheur ! Trompé, trompé par elle ! Oh ! la misérable I Oh ! les infâme» !... Rien
38 LA FILLB MAUDITE
ne Ta retenue, la malheureuse, rien, pas même son enfant. Elle me prend mou honneur, me jette sa honte aa front et en couvre le berceau de son fils I Et je l'aimais, et je l'aime encore... Ah ! j'avais raison de douter ! C'est horrible I...
11 laissa tomber sa tète dans ses mains et resta on instant comme écrasé sous le poids de sou malheur.
Soudaiu, il bondit sur ses jambes et se mit à marcher, arpentant la chambre d'un pas lourd, inégal, fiévreux.
Maiutenaut, les yeux lui sortaient de la tète et des lueurs sinistres passaient dans son regard farouche. A chaque instant un cri rauque, semblable à un grognement, s'échappait ile sa poitrine haletante. Ses bras, jetés en avant ou lancés en arrière, avaient des mouvements d'anguille.
Un instant, la pensée lui vint de conrir chez la comtesse et de la confondre immédiatement en lui plaçant la lettre anonyme sous les yeux.
S'il eût fait cela, la comtesse, découvrant l'horrible trame ourdie contre elle et voyant l'abime creusé sous ses pieds par le démon de la haine, se serait facilement justifiée en lui disant toute la vérité. La conduite infH^me de Laure dévoilée, il en serait résulté un rapprochcment complet entre les deux époux, qui ne s'éloignaient l'un de l'autre que faule de s'entendre et de s'être compris. Laure démasquée, humiliée, chassée, aurait dévoré sa rage devenue impuissante, et le bonheur du comte et de la comtesse, son ouvrage, eût été son plus cruel châtiment.
Malheureusement le comte changea subitement d'idée.
La jalousie, qui avait fait déjà tant de ravages dans son cœur, lui fit sentir de nouveau, et avec plus de violence que jamais, ses pointes acérées. Ce fut un aflreux
LA PILIit MAunmi t9
déchirsiiieiit, «m douleur airooe. L« iiioniir«8 de la ▼ipère sont moins terribles (]ue celles de la jalousie. Celte passion (ànesle enlève le raisonnement, atteint les âmes les plus fieras, égare les meilleurs es|irits.
Le eomle prit la résolution de rester ealme, de dissimuler, et ne songea plus qu'à tirer une yengeanoe ierrtble de feutrage sanglant fait à son nom et à son honneur.
Laure triomphait sur toute la ligne.
LE PIÉGB.
Quand M. de Bussières se trouva en présence de sa femme à l'heure du déjeuner, à part uo pli rebelle qui s'obstinait à rester sur son front, son visage avait repris son expression habituelle. Nul n'aurait pu se douter qu'il endurait une effroyable torture. Il eut la force de caaser un peu et même de paraître gai, ce qui lui arri- ▼ait rarement.
Sans en avoir l'air, il observait la comtesse à la dérobée ; il n'eut pas de peine à s'apercevoir qu'elle était soucieuse et préoccupée.
— C'est le trouble d'une conscience tourmentée, se dit-il. Esl-ce que vous sortirez aujourd'hui ? lui demanda-t-il en se levant de table.
— Oui, répondit-elle.
— C'est bien, où irez-vous?
— Chez Laure.
— Ne vous a-t-elle pas fait ane visite hier?
— Oui, mais je lui ai promis de la voir aujourd'hoi.
— Comme elle ment avec audace, pensa le comte. Si vous voulez prendre la voiture, reprit-il tout haut, je dounerai Tordre d'atteler.
— Non, merci; d'ici à la rue d'Anjou il n'y a pas loin, une promenade à pied me fera du bien.
— Comme vous voudrez, je dois sortir aussi, mais j'aurais pris une voiture de louage.
Sur ces mots il la quitta.
La comtesse laissa échapper un soupir. Elle sentait revenir en elle les inquiétudes des jours précédents. Mais elle s'était fatalement engagée, elle avait promis,
— Ce que je vais faire est mal aux yeux du monde, sans doute, se dit-elle'tristement, mais ma conscience ne me reproche rien.
Le comte rentré chez lui sonna son valet de chambre. Celui-ci parut aussitôt.
— Germain, quelle heure est-il? demanda M. de Bnssières.
Le domestique regarda son maître avec ébahissement.
— Monsieur le comte n'a qu'à regarder la pendule, dit-il, il est une heure moins cinq minutes.
Le comte eut un sourire singulier.
— Ah ! c'est vrai, fit-il.
— Mon maître est bien distrait, bien sombre, se disait Germain, que se passe-t-il donc?
— Germain, reprit le comte, M"* la comtesse doit sortir tout à l'heure, je sortirai moi-même un instant après elle.
— Il faut commander les voitures?
— Non, M"» la comtesse, vous le savez, aime à aller à pied. Quant à moi, je prendrai aujourd'hui une voi-r ture de louage. Vous irez la retenir tout de suite ; vous
LA PILUB MAUDITB 4t
cboiiirez an bon cheval et tous donnerez lordre an eod'aller attendre snr le quai au coin de la rue Belle»
Le domestique s'inclina et se dirigea vers la porte.
— Germain, i^outa le comte, cela fait, vous reviendrai aofBitôt, j'aurai peut-être de nouveaux ordres à ▼oos donner.
Le valet de ( nainnre sortit.
Le comte passa de sa chambre dans son cabinet. 11 y avait là, ce qui ne se trouvait guère à cette époque chez lea grands seigneurs, une magnifique bibliothèque de plus de deux mille volumes de choix.
Le comte ouvrit un autre meuble dans lequel se trouvait une précieuse collection d'objets d'art d'une grande rareté. Dans uue boite« enrichie de belles incrustations d'argent, il prit un pistolet à deux coups. Il fit jouer les batteries afin de s'assurer qu'elles étaient en bon état, pnb ayant chargé l'arme, il la glissa dans une de ses poches.
Son regard avait une expression terrible.
Il rentra dans sa chambre.
Un instant après le valet de chambre reparut.
— J'ai fait ce que monsieur le comte m'a ordonné, dit-il, la voiture attendra monsieur le comte sur le quai.
— C'est bien, Germain, merci, dit brusquement M. de Bussières. Savez-vous si M"** la comtesse est sortie ?
— Pas encore, monsieur le comte.
— Alors vous allez attendre dans l'antichambre, et aussitôt qu'elle traversera la cour de l'hôtel vous viendrez me prévenir.
Germain se retira et, tout en se rendant à son poste, il grommelait entre ses dents :
— Monsieur le comte a un drôle d'air ; décidément, il se passe ici quelque chose d'extraordinaire.
4t LA PILLE MAUDITE
Le comte n'attendit pas longtemps ; quelques minutes après, le domestique vint lai dire que la comtesse sortait de l'hôtel.
M. de Bussières prit son chapeau et bondit hors de l'appartement.
Germain hocha tristement la tète.
Le comte ayant franchi le seuil de l'hôtel, plongea aviilement son regard dans la rue. Il ne vit point la comtesse. Mais, à ce moment, une voiture tourna à l'angle de la rue Saint-Dominique et descendit la rue Bellechasse au grand trot du cheval.
— Elle est dans celte voiture, murmura le comte qoi, cependant, n'avait pu voir si quelqu'un occupait le coupé.
A son tour il descendit rapidement la rue. Une voiture était au repos sur le quai, le cheval piaffait d'impatience en mordant son frein.
— C'est vous qui attendez? dit-il au cocher, qui se tenait debout près du véhicule.
— C'est moi que vous devez conduire.
Il ouvrit lui-môme la portière et se jeta dans la voiture.
— Où allons-nous? demanda le cocher.
— A Asnières.
— Diable, ce n'est pas tout près. Quelle rue? ^- Je vous l'indiquerai quand nous serons là.
— A la bonne heure, car je ne connais pas beaucoup ee pays- là.
Le cocher referma la portière, monta sur son siège, secoua seulement les rênes et le cheval partit.
Ce jour-là, la maison d'Asnières avait pris un air de lète, le soleil y entrait gaiement par toutes les fenêtres ouvertes.
I..uir<> o\ Lacien de Luranne attendaient dans le salon au rex-de-chanssée.
Kn apparence, Laare était calme, elle s*efTor<;ait de paraître souriante ; mais, à mesure que l'Iieure approchait, d'horribles angoisses étrcignaient son cœur. Oo*allait-U se passer? Elle ne pouvait le deviner, el elle se le demandait avec une sombre inquiétude. Elle sentait bien qu*il fallait peu de chose pour que tout tournât à sa confusion. Toutefois, elle comptait sur la jalousie et Vemportement du comte pour brusquer le dé- Doùment. Elle le souhaitait terrible. Du moment qu*elle 86 serait Tengée de lui, qui l'avait dédaignée; d'elle, qui lui avait tout pris, qu'importe ce qui arriverait ensuite. Mais il lui fallait sa vengeance et elle pouvait encore lui échapper.
~ Si elle n*allait pas venir 1 pensait-elle.
Lucien, inquiet d'une autre manière, avait la même pensée.
Laure lui avait dit :
— Vous désirez la revoir, causer avec elle, elle le désire aussi ; je vous y aiderai ; pour elle et pour vous, je ferai cela.
Et il avait accepté avec reconnaissance, avec ivresse, ( omptant trouver dans un entrelien avec Yalentine le courage qui lui avait manqué souvent, l'apaisement et une joie suprême pour son cœur.
Trois heures sonnèrent.
— Elle ne viendra pas, dit tristement le jeune homme. A chaque instant Laure se levait, s'approchait de la
fenêtre et tendait l'oreille.
Enfin, un pas léger fit crier le sable de l'allée du jardin.
Laure se pencha à la fenêtre, regarda, puis se tourna vers Lucien en disant:
— C'esl elle.
Le jeune homme se leva, lesyeax éliocelaots, le front rayonnant.
Laure ouvrait la porte du salou devant la comtesse, qui entra tremblante, se soutenant à peine.
— Vous voilà, (lit M. de Luranoe en s'avançant, oh ! merci, merci !...
Vaincue par son émotion, la comtesse se laissa tomber dans un fauteuil.
Debout près de la porte, Laure les regardait, un sourire cruel sur les lèvres.
Le jeune homme plia le genou devant Valentine.
— Je vais m'assurer que la porte du jardin est bien fermée, dit Laure.
Et elle s'esquiva aussitôt, laissant la porte du salon enlr'ouverte. Elle courut, en effet, à la porte du jardin, mais ce fut pour l'ouvrir à demi, afin qu'on pût entrer en la poussant seulement. Cela fait, elle s'éloigna de quelques pas, se blottit derrière un massif de lilas et attendit.
— Du moment que la comtesse est venue, se disaitelle, le comte va venir.
Lucien s'était emparé d'une des mains de la comtesse et la couvrait de baisers. Valentine tenait sa tète inclinée, n'osant le regarder.
— Ainsi, lui dit le jeune homme d'une voix vibrante, ▼DUS êtes venue ; et c'est pour moi : pourtant, on vous a tout appris, on vous a dit que je n'avais pu cesser de vous aimer. Quelle douce consolation I... Ah I c'est un témoignage d'estime dont je suis fier. Puisque je dois vous aimer toujours, je conserverai pieusement le souvenir de cet heureux instant ; il me rappellera sans cesse que je ne vous suis pas devenu tout à fait indifié-
LA PILLB MAUDITS 4»
renl et que tovs avei eo pitié de ma doulear. Colle pensée me doooera la force de vivre.
— De gràee, répliqua ValeDlioe d'une voix faible, oppressée, ne me diles rien qui me parle du passé.
— Alors, vous m'ordonnez de me laire ?
— Monsieur de Luranne, repril-elle, en venant ici aujourd'hui, j'ai fait une imprudence ; mais je n'en aurai aucun regret si vous me dites que la raison vous est revenue, que vous ne chercherez plus jamais à me revoir, que vous ne ferez, en un mot, aucune tentative irféfléehle, qui pourrait me compromettre aux yeux du inonda el attirer sur vous la colère de M. de Bussières.
— Moi, vous compromettre! 8*écria-t-il avec une doolonreuse surprise. Oh I est-ce donc ainsi que vous méjugez?
— Oui, n'est-ce pas? vous avez eu un moment d'égarement, de folie ?
— Yalentine... Oh I pardonnez... Madame la comtesse, je ne comprends pas ce que vous voulez dire.
— Vous vouliez venir à l'hôtel de Bussières, pénétrer jusqu'à moi et même, s'il le fallait, provoquer mon mari.
Le jeune homme était stupéfie.
— Si j'avais eu de pareilles internions, répondit-il vivement, c'eût été, en effet, une insigne folie. Quoi ! conlinua-t-il d'un ton indigné, quand j'ai pour vous le plus profond respect, quand pour vous épargner un chagrin, je donnerais ma vie avec joie, j'aurais pu concevoir la pensée de troubler votre repos, de briser votre bonheur I... Mais alors je serais un misérable, un lâche !
— Mon Dieu, mon Dieu I s'écria la comtesse éperdue, moi aussi je ne comprends plus.
Kl elle pressa dans ses mains sa tète brûlante.
— En vous disant cela, on vous a menti, on vous a trompée, je vous le jure, ajouta Lucien.
JL r
46 LA PILLB MAUDITB
La comtesse se dressa avec épouvante. Elle venait d'entrevoir la vérité.
— Uu piège, murmura-t-elle d'une voix étranglée, uo piège ! Mais pourquoi, pourquoi?
Un frisson passa dans tous ses membres. Le jeune homme était consterné.
— Laure, Laure, où est-elle? s'écria toute coupla comtesse.
— Dans le jardin, sans doute.
Elle bondit affolée vers la porte du salon. ' A ce Dioment la porte s'ouvrit brusquement et la comtesse se trouva en face de son mari.
— Trahison I infamie I exclama- t-elle d'une voix rauque.
Et elle se dressa devant le r.omte comme pour l'empêcher d'avancer.
LA MAISON d'aSNIÂRES
Le visage de M. do Bussières, horriblement contracté, portait l'empreinte des passions violentes qui s'agitaient en lui ; ses lèvres blêmes frémissaieut, ses yeux injectés de sang semblaient lancer des ûammes. Sa main droite tenait son pistolet armé.
Il fit un pas et son regard menaçant, terrible, s'arrêta sur M. de Luranne.
— Ecoutez, écoutez! lui cria la comtesse, folle d*é|K>u- ▼ante.
LA PILLB MAUDITE 47
n la repoassa avec Tiolence. Le malheureux n'avait plus sa raison.
~ Monsieur le comte, commença Lucien, je vous...
Il ne put iHre que cela. M. de Bussières avait lové son arme, il tira en même temps ses deux coups à bout portant.
Le malheureux jeune homme fit entendre un gémissement souril et s'abattit aux pieds du comte.
La eomtesse poussa un cri perçant, horrible, bondit en avant, recala, et, à son tour, roula sur le parquet sans eonnaisaance. »
Le comte jeta un regard sombre sur sa victime , puis, d'une Toix étranglée, il murmura :
— Je me suis vengé !
Il tenait encore Terme homicide ; il la lança dans le jardin par une des fenêtres ouvertes.
Alors il se précipita vers sa femme, la souleva, l'enlaça dans ses bras et se releva, la tenant serrée contre lui. Il sortit du salon, marchant dans le sang qui s'échappait des blessures du malheureux Lucien, traversa rapidement le jardin et arriva près de sa voiture, dont le cocher causait avec animation avec un de ses camarades.
L'apparition du comte, portant dans ses bras une femme qui paraissait sans vie, coupa court à leur conversation ; mais ils eurent l'un et l'autre un regard de terreur.
M. de Bussières coucha sa femme inerte dans un coin du coupé, se plaça à côté d'elle et ordonna au cocher de reprendre la route de Paris.
— Un coup de pistolet, une femme qu'on emporte, une autre qui s'est sauvée, tout cela me parait louche, grommela le cocher en grimpant sur son siège.
Il échangea un dernier regard avec son camarade et partit.
Le cocher qui restait était celui de la voiture qui avait amené Laure et M. de Luranne.
Laure, cachée comme nous l'avons dit, avait vu arriver M. de Bussières. Elle attendit un instant, puis, épouvantée par la double détonation de l'arme à feu, elle s'élança hors du jardin, courut à la voiture de la comtesse, dont le cocher était évidemment un homme à elle, et s'éloigna au plus vite du lieu du drame horrible dont sa haine implacable avait créé et si audacieusement conduit toutes les péripéties.
La voiture du comte n'avait pas encore franchi la barrière, lorsque la comtesse, secouée par les cahots, revint à elle et ouvrit les yeux. Elle parut d'abord trè»surprise de se trouver avec son mari dans une voiture. Mais, aussitôt, son regard changea d'expression et une nouvelle tombée de neige se fit sur son visage. Elle se souvenait. Du tremblement couvulsif la saisit, et elle se serra dans le coin du coupé avec un mouvement d'effroi, qui n'échappa point à M. de Bussières.
— Mort, mort I murmura-t-elle d'une voix creuse.
— Eh bien, dit le comte sourdement, j'ai usé du droit qu'a tout homme de défendre et de venger son honneur ; j'ai tué votre amant 1
Elle se redressa et un éclair de colère jaillit de ses yeux hagards. Une protestation indignée monta de son cœur A ses lèvres. Pourtant, elle garda le silence* Cruellement offensée, sa fferté dédaigna d'entreprendre une Justification facile.
Un sourire étrange passa sur ses lèvres tremblantes.
— Ah! il fallait donc me tuer aussi! s'écriateUe.
LA PILLB MAUDITB 40
— Vous avez un Q\a, répoodil-U, el malgré tout, je V009 aiuie encore.
— Oh I fit-elle, prise d'une lerreur snbite.
— Yalentine, je vous dis la vérité, reprit le comte en adoucénent le son de sa voix, oui, je vous aime encore, je làeherai d'oublier...
^ Votre crime ? l'interrompit-elle.
— L outrage sanglant que vous m'avez fait, répliquat41, et, si vous le voulez, je vous pardonnerai.
£lle eut un mouvement des épaules plein de dédain.
— Ma vie est brisée, dit-elle d'un ton sec ; il ne peut plus y avoir d'espérance et de bonheur pour moi ; je n'ai plus que des larmes à verser. Je n'ai pas de pardon à vous demander et je ne veux pas de votre pilié. Si cela ▼oos est possible, oubliez, monsieur ; moi, je n'oublierai pas, je me souviendrai toigours.
— Vous réfléchirez.
— Oui, au parti que je dois prendre.
Elle laissa tomber sa tête dans ses mains et se prit à sangloter.
Un instant après, la voiture s'arrêta. Le cocher, penché sur son siège, demanda où il fallait aller. Le comte lui jeta le nom de la rue Bellechasse et le numéro de son hôtel. Le cheval reprit sa course.
Le comte enveloppa sa femme d'un regard où il y avait plus de compassion que de colère et s'absorba dans ses sombres pensées.
La jalousie le mordait toujours au cœur ; mais son besoin de vengeance satisfait, la rage insensée qui avait armé sa main s'était subitement éteinte. Toutefois, il n'éprouvait aucun regret du crime qu'il venait de commettre.
Quand la voiture s'arrêta enfin devant l'hôtel, il ton-
cha légèrement la comtesse, qui était restée la figure cachée dans ses mains, et mit pied à terre. Il vonlat aider la jeune femme à descendre. Elle n'eut pas l'air de voir la main qu'il lui tendait.
Elle s'élança sur le trottoir, s'enfonça sous la porte cochère, traversa rapidement la cour comme une folle, et courut s'enfermer dans sa chambre. Elle avait hâte de 86 trouver seule afin de permettre à sa douleur, à son désespoir de faire explosion.
Elle ne songeait pas à elle et ne se demandait point ce qu'elle allait devenir. Gela lui était égal ; elle eût Toulu mourir. Elle ne sentait plus si elle souffrait, comme si déjà son cœur avait cessé de battre ; elle était anéantie, son corps semblait frappé d'insensibilité ; mois dans l'àme, quelle torture I C'était un épouvantable écrasement. Qu'importe, son malheur était si complet, qu'elle ne voulait rien faire pour lui échapper I
Mais si elle dédaignait de s'occuper d'elle-même, toutes ses pensées étaient pour ce malheureux jeune homme qui l'aimait, qu'elle avait aimé, qu'elle aimait encore, et que la main barbare d'un jaloux venait de frapper lâchement sous ses yeux.
Puis l'image de Laure se dressant tout à coup devant le cadavre sanglant de Lucien, elle frissonna d'horreur.
— Quel monstre ! s'écria-t-elle avec dégoût.
Etendue sur une causeuse, elle poussait de sourds gémissements, des ci'is rauques, se tordait les mains et les bras avec des mouvements fiévreux, désespérés, et haletante, le sein bondissant, roulait sa tète échevelée sur la soie du coussin.
Pendant ce temps, le comte de Dussières, s'étant fait conduire à la préfecture de police, déclarait an préfet de police lui-même ce qui s'était passé dans la maison
LA nLLB MAUDITB 51
d'Aflulères. Il offrit de se coDsUtaer prisonnier. Le préfet le connaissait. On cmt pouvoir Jusqu'à nouvel orilre, lui laisser sa liberté. Il promit, d'ailleurs, de se tenir à la disposition du parquet et d'être prêt à répondre à toutes les questions qu'un juge d'instruction aurait à lui adresser.
Des ordres furent immédiatement donnés, et un commissaire de police, acx^ompagné de deux agents, partit pour Asnières.
D'après les indications fournies par M. de Bussières, le commissaire n'eut pas de peine à trouver la maison. I^ petite porte sur la rue était grande ouverte. Il pénétra dans le jariin suivi de ses agents. Ils furent aussitôt entourés par une vingtaine de personnes qui étaient là, dans le jardin, discutant et se livrant à une foule de commentaires sur l'épouvantable événement de la journée.
Le commissaire de police n'adressa d'abord aucune question ; il se fraya un passage et entra dans la maison où, comme nous l'avons dit, tout était ouvert. Dans le salon il vit du sang, mais le corps qu'il venait relever avait disparu.
AJors il s'informa. On lui apprit que l'homme, — on ne put dire son nom, — n'avait pas été tué sur le coup. Avec l'aide d'un cocher, il avait pu monter dans une voiture qui, ayant traversé le pont d'Asnières, s'étaitdirigée vers Paris.
Parmi les curieux, trois ou quatre seulement avaient entendu les détonations, vu le jeune homme blessé et partir la voiture. Quant à ce qui s'était passé dans la maison, ils l'ignoraient absolument.
Lp commissaire de police paraissait très-soucieux du résultat insignifiant de sa mission et ne cherchait pas à dissimuler son désappointement.
S'il eût 8Q seulement le oom de la victime I Mais le comte de Bossières n'avait pu le donner, ne le connaissant pas. Toutefois, il prit divers renseignemenls au SQJetdela maison, pensant qu'ils ne seraient pas inutiles dans Teuquète, dont lui-même ou un de ses collègues serait chargé.
N'ayant plus rien à faire à Asnières, il donna l'ordre de fermer les fenêtres et les portes de la maison et fit évacuer le jardin. La porte verte fut également fermée, et le commissaire emporta les clefs abandonnées par Laure.
Disons maintenant ce qui s'était passé après le départ du comte de Bussières, emmenant sa femme évanouie.
Le cocher, resté seul dans la rue, avec son cheval et sa voiture, attendait en proie à une vive inquiétude. Bien qu'il etii le pressentiment d'un malheur ou d'une catastrophe quelconque, il éprouvait une certaine appréhension à aller se renseigner. Mais un quart d'heure, yingt minutes s'écoulèrent et son client ne p€uraissait pas. Son inquiétude n'avait fait qu'augmenter. N'y pouvant tenir plus longtemps, il se décida à entrer dans le jardin et marcha vers la maison en regardant à droite et à gauche avec anxiété. 11 ne voyait personne, rien ne remuait ; c'était un silence lugubre. Sou cœur se serra et il se sentit frissonner. Cependant il parvint à dompter sa terreur. 11 monta les cinq ou six marches de pierre et sur le seuil il cria :
— Personne ! personne !...
Une plainte, une sorte de râle étouffé lui répondit.
Il p&lit aflreusemeut. 11 traversa une première pièce, puis une autre et se trouva dans le salon, en présence du malheureux Lucien baignant dans son sang.
LA PILLB MAUDITB ftS
11 le prit sous lat bras, le souleva et parvint à l'asseoir uo fauteuil.
Le regard moroe du blessé s'anima et sembla le remercier. Mais, aussitôt, sa tète tomba lourdement en arriére* et d'une voix éteinte il murmura :
— A boire!
Le cocber entendit. Il regarda autour de lui, mais, ne ^yant pas dans le saloa ce que le blessé lui demandait, il sortit précipitamment et revint au bout d*un instant avec un verre d'eau. 11 l'approcba des lèvres du moribood, qui but avidement.
Cela parut lui procurer un grand soulagement. 11 saisit la main du cocber et la serra en disant :
--Merci!
^ Vous ne pouvez pas rester ainsi sans secours, dit le brave homme ; je vais appeler, courir chercher un médecin.
— Non, non, je ne veux pas, restez... restez.
H poussa un gémissement et, après un moment de silence, il demanda :
— Eux, où sont-ils ?
— Partis, répondit le cocher.
— Tous?
— Oui. Le monsieur a emporté l'autre dame, qui était sans connaissance.
— Mon Dieu, mon Dieu, que va-t-il faire ? soupira Lucien. Oh ! le malheureux I le malheureux I
Il resta encore un instant silencieux, puis il reprit d'une voix saccadée :
— Je ne veux pas mourir ici... 11 faut me reconduire à Paris... chez moi... rue de la Sourdière, numéro 14... J'aurai assez de force. Non, non, je ne veux pas mourir ici. Pauvre Yalentine, perdue, perdue... à cause de moi!
54 LA PILLB MAUDITE
Il s'accrocha aux vêtements da cocher, fil un grand effort et parvint à se dresser sur ses jambes chancelantes.
— Oui, reprit-il, j'aurai la force... partons, emmenezmoi. Vous ne direz rien, n'est-ce pas? vous ne direz rien... D'ailleurs, vous n'avez pas vu, vous ne savez pas... Je puis marcher, allons-nous-en.
Appuyé sur le cocher, qui le soutenait encore en l'entourant d'un de ses bras, ils sortirent de la maison lentement, à petits pas, et ils parvinrent ainsi à gagner la voiture.
VIÏl