‹ La fille mauditeChapitre 21 sur 25 · LUC ILE ET BLANCHE · texte numérisé non relu

LUC ILE ET BLANCHE

Blanche était sous le coup d'une agitation extraordinaire. Les soulèvements de sa poitrine oppressée, haletante, trahissaient la violence de son émotion. Elle regardait avec une sorte de stupeur cette femme iuconnue, qui se trouvait près d*elle f>ans qu'elle sût comment, «t qui venait de la sauver d'un effroyable danger.

Après un moment dMndécision, pendant lequel elle se demanda si elle devait rester ou se retirer, Lucile s'avança vers la jeune fille. *^1Êk.

Elles se trouvèrent eu face Tune de raolr^T^

— Quelle est belle! l'adorable enfaut! peusail Lucile.

— Comme elle a Tair bon ! se disait Blanche.

Elles restèrent un moment MtencififMfi croÎMpjL leurs regards. Puis, tendant la main à ' ; '' : 4^.

— Un homme est, entré dans < inbre, dîtBlanebe«* ^

— Oui, un m'isérablc, un intuuie !

— Je l'ai vu, je l'ai recomni... 11 me hait, J^ le sais; est-ce qu'il voulait me tuer? Mais vous étiez 1^ pour rao défendre contre sa fureur... Vous l'avez empêché de s'approcher de mon lit, je l'^^vu trembler, écrasé adus

UL PILLB MAUDITB SOI

votre regard : vous l'avez chassé. Ce que vous lui avez dit, je Tai entendu...

— \h! votre sommeil n*a pas été assez profond, répliqua Lucile, j'eusse voulu vous laisser ignorer ce «lui s'est passé.

— J'aime mieux le savoir, reprit vivement la jeune fille ; au moins je peux vous remercier du service que vous m'avez rendu. Mais qui êtes- vous, madame, qui êtes- vous?

— Votre amie et aussi oelle du bon Mardoche. Blanche l'examina plus attentivement.

— Vous connaissez Mardoche? ût-elie.

— Beaucoup.

— Depuis longtemps?

— Oui, depuis longtemps, répondit Lucile avec un doux sourire.

— C'est lui qui vous a fait entrer dans la maison ?

— Oui, mais je ne lui ai point dit que vous étiez menacée d'un épouvantable danger.

— Ah! vous avez bien fait... Mais vous, comment a^ez-vous sn ?

— La nuit dernière, le fils causait avec son père, j'ai enten^ se» paroles.

— Je comprends, par amitié pour Mardoche, vous êtes^enue pour me protéger.

— Par amitié pour Mardoche, par affection pour vous.

— Vous m'aimiez donc sans me connaître?

— E^t-ce que tout le monde ne vous aime pas 1...

— Ainsi, vous êtes entrée dans ma chambre, yoas vous êtes cachée dans ce cabinet ; yons saviez qu'il existait ; vous ^naissez donc bien Ja nàaison I •

Lucile tressaillit.

— Oui, répondit-elle d'une voix émue, oui, je connais la manMT ^*>

— Dites-moi votre nom.

— Je ne peux pas.

— Vous ne pouvez pas?... Pourquoi?

— Vous le saurez quand Pierre Rouvcnat sera revenu au Seuillon avec votre fiancé.

— Quoi I s'écria Blanche, Mardocbe vous a dit celai...

Puis, baissant la voix :

. — Vous m'avez dit tout à l'heure, continna-telle, que vous le connaissiez depuis longtemps, vous devez savoir que le pauvre mendiant Mardoche a un autre nom.

Lucile répondit à voix basse :

— Je sais quMl se nomme Jean Renaud et qu'il est votre père !

— C'est étrange 1 c'est étrange 1 murmura la jeune fille.

Puis, tout à coup :

— Cette robe, dit-elle, cette robe que vous portes, je la reconnais ; c'est moi qui Tai donnée ce matin à mon père.

— C'est vrai.

— Cette robe appartenait à Lucile Mellier, ajouta Blanche.

Ce nom de Lucile Mellier, qu'elle venait de prononcer, éclaira sa pensée d'une clarté soudaine.

Saisissant le bras de Lucile, elle l'ontratna doucement dans le rayon lumineux projeté par la lumière «le la lampe allumée dans le cabinet de toilette.

Comme quand elle s'était dressée en face du beau Fran(;ois, la figure de Lucile se trouva e» pleine lumière.

Blanche l'enveloppa de son regard ardent.

Aussitôt SOS traits s'animèrent, et sa physionomie prit

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une expression indéfinissable. La joie [M^lillait dans ses jcax, rayonnait 9ur son front.

Ses bras nus s'arrondirent comme un collier d'albâtre antoiir da cou de Lucile.

— Eh bien ! eh bien I à quoi pensez-vous ? Que faitesvous? murmura Lucile vivement impressionnée.

Blanche répondit d'une voix vibrante :

— Dans la chambre de mon parrain, il y a un portrait de Lucile Mellier, que j'ai souvent regardé... Vous avei bien vieilli, mais je vous reconnais ; vous êtes LueUe Mellier I

— Taisez-vous I taisez- vous I dit Lucile frémissante.

— Ah I s'écria Blanche avec exaltation, Dieu nous réeerrait à tous ce bonheur suprême!

Lncile la serra doucement dans ses bras pendant que ses lèvres se posaient sur sou front.

A ce moment, elles entendirent un cri, qui ressemblait à un râle, et aussitôt le bruit de pas lourds dans Fescalier.

— C'est lui, c'est François, il revient ! s^écria Blanche.

Et elle se serra effrayée contre Lucile.

Celle-ci s'était redressée, une flamme dans le regard, prête à lutter avec énergie contre n'importe quel ennemi.

Mais, au lieu de se rapprocher, le bruit des pas s'éloigna et cessa tout à coup.

Lucile s'élança vers la fenêtre qu'elle ouvrit précipitamment. Elle regarda en bas. Elle vit un homme sortir de la maison et fuir à tontes jambes à travers le jardin.

Elle eut, soudain, une horrible pensée. Elle poussa un cri perçant, courut prendre la lampe dans le cabinet et bondit hors de la chambre. La porte de l'appartement

de son père était grande ouverte ; elle s'y précipita folle d'épouvante, la respiration coupée par les angoisses.

Le vieillard était étendu sans mouvement sur le parquet, en travers du coffre-fort ouvert, que son corps inerte semblait défendre encore.

A la vue de son père, qu'elle crut d'abord assassiné, Lucile chancela et elle sentit sou sang se iiger dans ses veines. Un cri rauquc, affreux, sortit de sa gorge, et, de toutes ses forces, elle cria :

— Au secours I au secours I

Puis, tombant à genoux, elle entoura son père de ses bras, le souleva, et parvint à lui appuyer la tète contre sa poitrine.

Blanche accourut. Elle avait à peine pris le temps do mettre ses pieds dans des pantoufles et de s'envelopper d'un peignoir.

Elle vit Lucile qui couvrait de baisers le front et les joues du vieillard. A son tour, elle devina eu partie co qui s'était passé.

— Mon Dieu î mon Dieu I gémit-elle.

Et s'agenouillant à côté de J.ucile, elle éclata en sanglots.

Lucile n'avait eu qu'un moment de faiblesse.

Elle avait déjà retrouvé sa présence d'esprit et toute son énergie.

— Il n'est pas mort, dit-elle. J'ai appelé, penomie ne vient, ma voix n'a pan été entendue ; tâchons, à dods deux, de le porter sur le lit.

Hennissant leurs forces et leurs etlorts, elles parvinrent ù enlever le vieillard et à le mettre sur son lit. Blanche pleurait toujours.

— Mon enfant, dit Lucile, il faut renfoncer vos larmes; eu n'est pas le moment de pleurer. Avant de nous désoler, faisons d'abord ce qui dépend de nooi

poar le aanver. Je ne vois sur lui aucune blessure; il n'a ilonc pas été fhippé... Mais il faut appeler un médecin en ioate bâte. Vous allez prendre une lumière et vous irei réveiller tout le monde.

Autrefois, il y avait un médecin à Frémicourt, y en a-t-il un encore?

— Tant minix! Un des gar<^ons, sur votre ordre, mettra un cheval à la voiture et ira chercher le médecin sans perdre une seconde. Les autres serviteurs de Jacques Mellier se tiendront prêts à recevoir les ordres que vous pourrez avoir à leur donner.

— Les vôtres, Lucile.

— Silence, Blanche ; ne prononcez pas mon nom ; jusqu'à ce qu'il me plaise de me faire connaître moiméme, personne ne doit savoir qui je suis. Blanche, en l'absence de votre parrain, quand la mort va peut-être frapper mon père, vous êtes la seule maîtresse au Seuillon, vous êtes Blanche Mellier. Vous garderez aussi le silence sur les terribles événements de celte nuit. Il ne faut pas que les gens de justice entrent à la ferme sans y être appelés par Jacques Mellier. S'il vit, c'est lui qui décidera du sort des coupables; s'il meurt, ajoutât-elle en frissonnant, nous laisserons à Pierre Rouvenat le soin de le venger.

Maintenant, mon enfant, allez donner vos ordres. I^ médecin, n'est-ce pas, le médecin !

La jeune fille alluma une bougie et df;scendit.

Un instant après, Lucile entendit le bruit des portes qui s'ouvraient et se fermaient.

Les domestiques, réveillés en sursaut, étaient tous dcboot. Blanche ordonnait à Jean d'atteler un cheval au cabriolet et de courir chercher le médecin de Frémiconrt.

Lacile s*é1oigna un instant du lit poar fermer le coffre-fort. Elle enleva le trousseau de clefs suspendu à la serrure et le glissa sous le traversin du lit.

Tout en entrant dans la chambre et voyant son père étendu devant le coffre-fort ouvert, elle avait deviné la tentative de vol.

Qui était le voleur? Elle n'avait pas reconnu l'homme quVlle avait vu sortir àe la maison et s'enfuir; mais, sans hésiter, elle nomma tous bas Joseph Parisel. Il n'y avait pas à en douter, comme pour précipiter Rouvenat dans le puits, les deux misérables, comptant sur la faiblesse d'une enfant et d'un vieillard, s'étaient associés de nouveau pour commettre an double crime à la faveur des ténèbres.

Quand Blanche rentra dans la chambre, elle trouva Lucilc tout en larmes, debout près du lit, tenant une des mains du vieillard serrée dans les siennes.

— Eh bien ? interrogea Blanche.

— Toujours la même chose, répondit Lucile d'un ton douloureux ; il respire, ses mains sont brûlantes... Je voulais ne pas pleurer, contioua-t-elle, mais, malgré moi, les larmes ont jailli de mes yeux. 11 y a dix-neuf ans que je ne l'ai vu, et je le retrouve ainsi, sans re* gard, sans voix, sans pensée... Oh! c'est horrible 1 horrible I

— Pauvre Lucile ! pauvre Lucile I murmura Blanche avec compassion.

— Non, non, reprit In malheureuse avec véhémence, Je ne suis plus maudite, puisque Dieu m'a prise en pitié; il no m'a pas ramenée au SeuiHon, il ne m'a pas fait rentrer sous le toit de mon père pour le faire mourir ainsi sous mes yeux, sans m'avoir revue. Non, non. Dieu ne fera pas cela, Dieu ne peut pas faire cela !

Elle se mit à geuoux, et, le front appuyé sar ses

mains joiotes, elle fit monter vers le ciol sa prière ardente.

Blanche pleurait silencieusement, la Ûgure cachée dans tes mains.

Vin^ minutes environ s'écoulèrent.

Lucile était toujours agenouillée. A chaque instant un sanglot s'échappait de sa poitrine gonflée.

Tout à coup, Jacques Mellier poussa un long soupir, t'agita convulsivement, étendit ses bras, et presque aussitôt rouvrit les yeux.

Blanche eut un cri de joie.

— Mon père ! mon père I s'écria-t-elle.

D'un seul mouvement, Lucile se dressa sur ses jambes.

BUinche aidait le vieillard à se soulever sur son lit.

Lucile resta immobile, les yeux Gxés sur son père. Son visage s'était subitement illuminé d'une joie immense.

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