‹ La fille mauditeChapitre 22 sur 25 · LB COFFRE-FORT · texte numérisé non relu

LB COFFRE-FORT

Jacques Mellier jeta d'abord autour de lui des regards effarés. Comme un malade qui sort d'un long délire, il cherchait à se souvenir, à ressaisir sa pensée.

— Mon père, murmura doucement la voix de Blanche, est-ce que vous ne me voyez pas? Est-ce que vous ne me reconnaissez pas? C'est moi. Blanche, votre fille.

L'effet produit fut merveilleux. Les traits du vieillard s'animèrent et une lueur jaillit de sou regard.

308 LA FILX.B MAUDITE

^ — Je mè souviens, je me souviens, prononça-t-il

d'une voix oppressée, là, là, dans Tombre, oia caisse

ouverlft, un voleur... Volé, ou m'a volél...

^^Mon père, calmez-vous, reprit la jeune fille ; il n'y

a pas (flc voleur, c'esl moi. Blanche, qui suis près de

voud, qui vous embrasse.

— Oai, oui, c'est toi, mon enfant, c'est bien toi; j'entends ta voix, je te vois maintenant. Pierre, ton parrain, où est-il?

— Il n'est pas encore revenu, vous savez qu'il est allé à Paris;

— Ah! oui, à Paris, chercher le fils de Lucile, ton mari...

Puis, revenant au souvenir de la lutte qu'il avait soutenue pour empêcher le vol :

— Mais je n'ai pas rêvé, non ce n'était pas un rêve, continua-t-il d'une voix saccadée ; uu homme, un voleur est entré dans ma chambre, il a ouvert ma caisse... volé, volé... on m'a volé la fortune de mes enfants!...

Blanche restait silencieuse, elle ne savait quoi dire. Lucile, retirée à l'écart, tremblante, n'osait faire entendre sa voix.

— Blanche, reprit le vieillard, donne-moi mon pantalon, je veux me lever, je veux voir...

La jeune fille obéit.

— Dans mon gilet, mes clefs... prends-les. Blanche. Lucile se pencha vers la jeune fille et lui dit tout

bas :

— Elles sont sous le traversin.

Jacques Mellicr cul assez do force pour mettre seul son pantalon; mais ({uand il fut debout ses jambes fléchirent sous le poids de son corps et il serait tombé ai Blnnche ne Peut pas soutenu. Appuyé sur la jeune fillo, il put se traiuer jusqu'au cotTro-fort. Blanche lui mit le

LA KlLLt. MALunt 30»

(roiisMan de clefs dans la maio. En se baissant [tour ouvrir la caiiae il s^afiaisaa comme une masse.

LucilCf eflrayée, s'élançA pour, le secourir. Mais elie s*a r rëta "bnisquemen t. ^ - «>

Faisant un suprême effort, lo vieillard venait 4e se mettre sur ses genoux avec le secours de Blanche, il ouvrit la caisse.

— Blanche, dit-il, de la lumière.

La jeune fille prit la lampe pour l'éclairer. Il lui suffit •Vun coup d*œil pour reconnaître que les valeurs contenues dans le coffre-fort étaient intactes. Le voleur n'avait pu mettre la main ni sur une liasse de billets de banque, ni sur un rouleau d*or.

Jacques Mellier porta la main à son front et resta un moment silencieux, sans mouvement. Un travail se faisait dans sa pensée.

— Non, murmura- 1- il, comme se parlant à lui-même, non, je n'ai pas rêvé; j'ai vu le voleur; j'ai vu ses mains fouiller dans le coffre- fort... J'ai posé mes mains sur ses épaules et je l'ai renversé... je voulais voir son visage, je voulais le reconnaître... je n'ai pas pu... il a éteint rapidement sa lumière.

Le rat-de-cave, sur lequel le père Parisel avait dû appuyer sa maio pour l'éteindre, était encore à l'endroit où le beau François l'avait placé.

Mellier le vit, le ramassa, et, le montrant à Blanche :

— Yob cela, vois, reprit-il, c'est la bougie du voleur... Ah! je savais bien que ce n'était pas un rêve !... Je n'ai pas vu sa figure, je ne le connais pas... C'est un homme fort, plus fort que moi, maintenant que je suis vieux. Pour ne pas te réveiller en sursaut. Blanche, pour ne pas t'effrayer, je n'ai pas voulu appeler au secours; je pensais pouvoir, seul, me rendre maître du

voleur. Il était étendu tout de son long et je le tenais sous mes genoux. Mais il parvint à se dégager et à se relever. Son intention était de prendre la fuite. Seulement, je le tenais solidement et ne voulais point le làcher. Il tremblait très-fort. Naturellement il avait eu peur en me voyant tout à coup derrière lui, alors qa'il me croyait profondément endormi.

Il y eut entre nous une lutte acharnée, terrible... Combien de temps cela dura-t-il? Je ne saurais le dire. Je cherchais à le pousser dans le cabinet qui sépare ma chambre de celle de Rouvenat, aûn de l'y enfermer. Tout à coup, il eut en même temps ses deux bras libres et je sentis autour de mon cou comme une tenaille de fer... Là, Blanche, regarde, regarde...

La jeune fîlle se baissa.

— Oui, dit-elle, je vois des taches bleuâtres, noires.

— Ses doigts crispés s'enfonçaient dans ma gorge, poursuivit le vieillard. J'essayai de lui faire lâcher prise en le frappant au visage. Impossible. Il serrait toujours plus fort, il m'étranglait. La respiration me manqua subitement, je sentis que tout mon sang me montait à la tète, se portait au cœur... Je crois me rappeler que j'ai jeté un cri et aussitôt je suis tombé... J'ignore ce qui s'est passé ensuite. Le misérable a sans doute été épouvanté, il a craint d'être surpris et il s'est sauvé sans avoir le courage de commettre le vol.

Ah! j'ai eu peur, oui, j'ai eu peur de trouver ma caisse vide ; car, vois-tu, Blanche, c'est ta dot tout cela, c'est ta dot l

Il avait refermé le coflIVe-fort.

Blauche le soutenant par un bras, et s'appuyant de l'autre à un meuble, il se releva.

Sa peau était brûlante, et cependant il tremblait comme sous l'action du froid.

— Mon père, vous avez le frisson, dit Blanche ; il faut vite vous ooncher.

— Non, Ût-il, aide-mui à m'approcher de la fenêtre ; je serai mieux là, daus mon fauteuil. Du côté de la Lorraine, l'horizon blanchit ; voici l'aurore.

Il continua, tout en se dirigeant lentement vers la fenêtre :

— J*ai dans la tète des battements étranges ; il me semble que j'ai du feu sur le corps et à Tintérieur quelque chose qui me glace.

n se laissa tomber sur le fauteuil.

— Blani'he, reprit-il, ouvre la fenêtre ; le grand air qni vient de notre belle vallée me fera du bien.

La jeune fille s'empressa d'obéir. Il respira bruyamment, à pleins poumons.

— J'ai une grande oppression, dit-il, mais cela va se passer. Blanche, je veux voir le soleil se lever.

Ses yeux vitreux avaient un éclat singulier.

— Blanche, reprit-il après un moment de silence, je voudrais bien que Pierre revint aujourd'hui. J'ai hâte de serrer mon petit-fils dans mes bras... Hier, j'ai écrit à mon notaire pour le prévenir. J'ai peur de mourir. Blanche, je veux vous marier tout de suite. Et puis, il faut qne je reconnaisse pour mon héritier, pour mon fils, l'enfant de ma pauvre Lucile.

En entendant ces paroles, Lucile, malgré elle, laissa échapper un sanglot.

Le vieillard fit un soubresaut et tourna vivement la tête. Il vit Lucile qni tenait sa tète baissée cachée dans

Saisissant le bras de la jeune fille :

— Blanche ! Blanche I s'écria-t-il avec agitation, qui est là? Quelle est cette femme?

— Mon père... mon père... balbutia Blanche.

su LA FILLB MAUOITB

Lucile releva la tète. Son visage était iDondé de laroies. Elle parut hésiter un instant; puis, prenant une résolution subite, son front se coarba de nouveau et elle vint s'agenouiller devant le vieillard.

— Mon père, dit-elle d'une voix altérée et pleine de larmes, Lucile Mellier, votre fille repentante, est à vos genoux.

Jacques Mellicr resta un instant sans voix, le regard fixe, éperdu, frémissant.

Mais, soudain, ses yeux étincelèrent, son front parut rayonner. Il prit la lèle de sa fille dans ses mains tremblantes et l'obligea ainsi à lui montrer son visage. Pendant quelques secondes, sous le coup d*une émotion et d'une joie indicibles, il contempla cette figure pâle, amaigrie par les souffrances et la misère, mais toujours belle. Puis, tout à coup, dans uue sorte de délire, il s'écria :

— Ma fille! ma fille!

Lucile ne cherchait plus à retenir ses larmes, elle pleurait abondamment.

— Ah! laisse-moi te regarder encore, reprit le vieillard... 11 y asi longtemps que je t'attends!... Quelle ivresse je sens eu moi ! Oui, c'est bien toi, poursuivit-il avec un accent qui indiquait le ravissement de son àme, oui, je reconnais tes traits chéris, ton doux regard... Ma fille, ma Lucile m'est rendue !... Blanche, Blanche, tu le savais, et tu ne me le disais pas !...

La jeune fille se pencha vers lui et l'embrassa au front.

11 tenait toujours dans ses mains la tète de sa fille. 11 reprit :

— Blanche, Lucile est ta sœur aluée, et bientôt elle sera ta mère !

Puis, s'ioolioant vers sa fille :

LA FTLLB ICATTDITB Stt

— Noos t'avoDS longtemps cherchée, ou donc te caduUs-ta? lai demanda- t-il. Tu as beaucoup souffert, je le sens; pourquoi n'es- tu pas revenue?

— Vous m'aviez maudite, mon père.

— Tais- toi, tais-toi !

— Aujourd'hui, je vous demande pardon, mon père. Je vous prie, si vous me croyez assez punie, de retirer voire malédiction.

Le vieillard se prit à sangloter.

— Viens dans mes bras, mon enfant, dit-il, viens, viens, que je te sente sur mon cceur t

Il l'embrassa fiévreusement.

Après un court silence, il reprit d'une voix entrecoupée:

— Ta faute était légère et tu l'as cruellement expiée... Il n'y a ici qu^uu coupable ; c'est moi, Jacques MeU lierî...

Lucile, continua-t-il d'un ton solennel, ton père a été impitoyable pour toi, ne le sois pas pour lui... Lucile, le vieux Jac^iues Mellier, prêt à descendre dans la tombe, ton père te demande pardon.

— Oh ! mon père, mon père ! s*écria-t-elle.

Et l'entoorant de ses bras, elle l'embrassa avec transport.

Le vieillard pleurait à chaudes larmes.

— Lucile, mon enfant î s'écria-t-il d'une voix vibrante, autrefois je t'ai maudite; aujourd'hui sois bénie, sou bénie I

Elle leva vers le ciel ses yeux reconnaissants.

— Mon Dieu, murmura Jacques Mellier, avant de m'enlever de ce monde, acoordez-moi encore la joie de voir mon petit-fils 1

n ne s*était soutenu jusque-là que par un suprême effort de volonté. Ses forces l'abandonnèrent subiten • . 48

ment. Sa tète se renversa sur le dossier du fauteuil. De grosses gouttes de sueur perlaient à son front, l'éclat de son regard s'éteignit, son visage prenait une teinte jaunâtre.

— Mon père, est-ce que vous vous trouvez plus mal? lui demanda Lucile efirayée. .

— Non, répondit-il : j'éprouve une grande lassitude, l'émotion... le bonheur... mais je ne souffre point.

— Mon père. Blanche et moi nous allons vous aider à vous recoucher.

— Laissez-moi dans mon fauteuil, je me trouve si bien entre vous deux.

Il tendit une de ses mains à Lucile, Tautre à Blanche.

Un sourire efÛeura ses lèvres.

- Regardez, mes enfants, dit-il, là-bas, au-dessus des roches, c'est le soleil qui se lève ; ses premiers rayons caressent mon front. Lucile, Blanche, ce jour, qui vient de paraître, est pour nous tous un bien beau jour. Mon Dieu, comme elle est grande et belle, l'oeuvre de votre création !

Il poussa un profond soupir.

— Lucile, je voudrais bien que Rouvenat et ton fils arrivent en ce moment.

Le roulement d'une voiture se fît entendre. Jacques Mellier tressaillit et se redressa. Blanche, penchée à la fenêtre, regardait dans la cour.

— C'est le docteur, dit-elle.

Un instant après, le médecin du village entrait. Lucile s'était précipitamment retirée à l'autre bout de la chambre.

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