LA CONFESSION DB JACQUES MELUER
Le médecin examioa longuempnt le vieillard ; il lai Iroava une grande faiblesse et une lièvre violente. Bien qall voalùt paraître calme, on lisait dans ses yeux une ▼agne inquiétude. Il soup<^onnait quelque grave désordre dans les organes vitaux, mais l'ausiultation ne lui faisait rien découvrir.
Lucile, dans l'ombre, immobile sur un siège, atten* dait avec anxiété.
Blanche interrogeait le médecin du regard.
— Je ne peux rien dire encore, répondit-il; attendons.
— C'est donc grave, monsieur?
Le médecin garda le silence sur cette interrogation directe.
— Vous avez dû éprouver quelque forte commotion, dit-il au vieillard.
Celui-ci répondit afOrmativement par un mouvement de tète.
— Il y a évidemment, congestion des poumons et épanchement du sang, reprit le docteur, en continuant & examiner le malade.
Il vit alors les traces de strangulation que Jacques Mellier portait an cou, et qu'il n'avait pas encore aperçue».
— Qu'est-ce que c'est que cela? demanda-t-il vivement.
316 LÀ FILLE MAUOITB
Jacques Mellier dut lui dire qu'un individu, qu'il n'était pas parvenu à connaître, s'élait introduit dans sa chambre, au milieu de la nuit, pour le voler, et il lui raconta la lutte qu'il avait sout'inue contre le voleur.
— Cela m'explique tout, dit le médecin ; ce misérable a tout simplement tenté de vous assassiner. Vous pouviez être étoutli^ à l'instant même où vous êtes tombé.
Tout cela est très-grave, monsieur Mellier, il faut prévenir la gendarmerie, il faut qu'il y ait une enquête sur cette double tentative criminelle. Il est impossible que la justice ne mette pas la main sur cet audacieux coquin. Il a su trouver la clef de votre caisse dans la poche où vous la mettez toujours, il savait que vous avez chez vous des valeurs importantes, il a l'air de connaître parfaitement vos habitudes. Le misérable ne sera probablement pas difficile à découvrir. Mais comment a-t-il pu pénétrer dans la ferme? A moins qu'il n'appartienne à votre maison...
Monsieur Mellier, êtes-vous sûr de vos serviteurs?
— Ils sont tous choisis par ilouvcnat, répondit le vieux fermier, leur fidélité est ép|puvée, et je ne voudrais pas même qu'on les soupçonnât.
Après avoir donné au malade les soins urgents qu^ réclamait son état, le médecin se retira, disant qu'il reviendrait avant midi.
Jacques Mellier avait voulu rester dans sou fauteuil, près de la fenêtre ouverlo. Le mé(lecin n'y avait pas vu
d'inconvénient. î
Le docteur parti, Lucile revint Vagenouiller mAs de son père. • >çRl»
Le vieillard s'affaiblissait gradaeficment, et à chaque instant sa respiration devenait plus difficile.
— Je u'ai pas voulu contrarier co l^o docteur, dit
LA PILLK MAUOITB 317
Mellier en souriant tristemrDt; mais je sens bien que je ▼ais m'en aller.
Sar 068 mois, Lucile et Blanche sauglotèrcnt.
Le ▼ieiliard les entoura de ses bras et approcha les deox \è\es de sa poitrine.
— Iles enfants, dit-il, i.e pleurez pas, il faut bien qa*on meure... Vous êtes mes deux ûlles, oui, mes deux filles... Je sens la mort vrair; mais, en vous voyant près de moi, je n'éprouve aucun effroi. Il me semble, au contraire, que mon cour se remplit d'allégresse. Ah I ai seulement Rouvenal revenait vite avec mon petit-fils!
Lies yeux à demi -fermée, il parut réfléchir pendant quelques minutes.
Fuis, se parlant à lui-mê ne, il mnrmura :
— Non, je ne veux pas mourir avant d'avoir rempli mon dernier devoir; pour cola, je ne veux pas attendre le retour de Rouveuat. Oh! si je mourais avant d'avoir parlé!... Cette pensée m'épouvante.
— Mon père, lui demanda Blanche, est-ce un prêtre que vous désirez? ^^^'
Pendant un instant il re.;arda avec attendrissement la tète charmante de l'eufatit.
Pois les ^ux et une main levée vers le ciel :
— Oui, Blanche, dit-il, je suis chrétien, et tu peux faire appeler M. le çurJde Frémicourt, que j'estime et que j'aime: je le verrai av^c plaisir, si je ue suis pas mort avant qifîi arrive
Blai^ie, reprit-il 'brusiiaernent, il me semble que j'enteimides voix (rhoÉune parler en bas; va voir qui cause ainsi, mon enfant, ^t lu reviendras me Ui dire.
La jeune fille s'élan<;;a hors de la cluimbre.
Elle reparut au bout d'un instant.
— Eh bien? raterroge^ le vieillard.
— Mon pc^re, répondit-elle, il y a en bas Jean, Séraphine, la servante, quatre de nos faucheurs et le vieax Mardoche.
— Que font-ils dans la grande salle?
— Ils parlent de vous, mon père; ils savent que vous êtes malade et ils sont consternés.
— Dis-moi les noms des faucheurs.
— Le vieux Mathias, Andral, Brunet et Simouin. Le visage du vieillard parut s'illuminer.
— Les quatre faucheurs que lu virons de nommer sont des amis de Rouvenat et de Jacques Mellier, Blanche; va dire à Mathias, à Simonin, à Brunet etii Andral que je les attends ici, dans ma chambre; tu diras cela aussi à mon garçon Jean et an vieux mendiant Mardoche.
La jeune fille le regarda avec étonnement.
— Va, ma fille, va, ajouta le vieux fermier vivement ému, tu entendras ce que je vais leur dire.
— Je vous obéis, moo père, répondit Blanche. Et elle sortit de la chambre.
— Mon père, dit Lucile en se relevant, je devine votre pensée.
— Puisque tu as deviné ma pensée, Lucile, dis à tou père si tu l'approuves.
— Oui, mon père, je vous approuve ; c'est bien ce que vous allez faire. Il n'appartient qu'à vous de proclamer l'innocence de Jean Renaud. Mais permettezmoi de ne pas être témoin de votre confession.
— Oui, ma fille, ma Lucile, tu as raison, taiie dois pas entendre cela. . Passe pnr le cabinet et retire-toi dans la chambre de Rouvenat. Approche ton front, quo je le donne encore un baiser.
Pondant ce temps. Blanche avait interrompu unr >«•coude fois la conversation d»»* faucheurs que Jean Re-
LA FILLK MAUDITF 319
Dnuil écoutait sann rien «îin», a!wi«, les coude? appuyés •urla table et la tète dans ses mains.
— Mes amis, dit Blaucbe, s^adressaut aux faucheurs, mon père vous prie de monter dans sa chambre, il a quelque chose à tous dire.
— A nous quatre? d«»manda Mathia.«.
— Oui, il désire vous voir tous les quatre. Kt vous aussi, Jean.
l/os cinq hommes échangèrent des regards de surprl«e.
Blanche s'approcha de Jean Renaud et lui dit tout bas:
— Jacques Mellier m'a dit de le faire monter avec eox.
— Moi ! fit Jean Renaud tressaillant.
— Oui. Tu as Tair contrarié, mécontent, Qu*as-tu ?
— Blanche, je ne veux pas te le cacher, je suis inquiet, tourmenté, je voudrais savoir quelque chose...
— Je devine peut-être ce qui te préoccupe.
Jean Renaud plongea son regard scrutateur dans les yeux de sa fille.
— A la ferme, celte nuit, il s'est passé des événements graves, reprit la jeune fille.
— Kh bien? eh bien? Tinterrogea-l-il avec anxiété.
— Un homme a pénétré dans la chambre de Jacques Mellier et a tenté de le voler et de l'assassiner.
— Parisel!
— liC père, je le crois.
— Alors?
— Jac^jues Mellier ne l'a pas reconnu.
— Qui donc l'a défendu contre l'assassin? Blanche, est-c; que tu n'as pas vu une femme?...
— Si. Écoute : au moment où son père, probal>lement, ch«^rchait à voler k caisse de Jac^uci Mellier,
3Î0 LA FILLE MAUDITE "^^^^^ft
François Parisel est entré dans ma chambre pendant que je dormais.
Jean Renaud blêmit et deux sombres éclairs jaillirent de ses yeux.
— L'infâme! murmura-til sourdement.
— Mou pt^re, ajouta la Hlle, ta Blanche doit peut-être plus que Ui vie a lellier.
— Tu sais donc?...
— Oui : mais ce n'est pas le moment de te raconter tout ce qui s'est passé. Viens, viens...
Ils suivirent les faucheurs et le domestique qui grimpaient l'escalier.
Jeau Renaud et Blanche n'étaient pas encore arrivés sur le palier, lorsque la porte de la ferme s'ouvrit et livra passage à un homme d'un certain âge, richement vêtu. Il avait les cheveux gris et ne portait pas de barbe. Son regard était vif et perçant. Sa physionomie froide et austère exprimait, néanmoins, la bienveillance et la bonté. Tout en lui révélait l'homme du monde intelligent, instruit, distingué.
Séraphine venait «Vuller au jardin pour couper et arracher des légumes.
L'inconnu ne trouva personne dans la grande salle.
— Ils sont probablement dans les écuries, se dit-il. Use disposait à sortir de la maison, lorsqu'il entendit,
au-desr^us de sa tôte, un bruit de pas et de voix.
L'escalier était devunt lui.
Après un moment d'hésitation, il M décida à monter au premier étage.
I a porte de la cliambro de Jacques Mellier était entrebâillée. 11 la PHOIM. Mais il s'arrêta suf le seuil en présence du spectacle touchant et imposant tout à la fois qui s'offrit à sa vue.
• AÀfifA de Jac(]ues Mellier se tenait Blanche, légère-
^ meot aMRféé sar le dossier du fauteuil. Derrière la Jeune fille se trouvait JeaD Renaud, avec sa longue barbe etfes longs cheveux gris, dans son coslumif pilto-
kresque de mendiant, moins cei^ndant la besace et le bâton. Go fiice du vieni fermier, le garçon de ferme et les quatre faucheurs formaient un demi-cercle.
Mellier n*avait pas encore parlé.
L'inconnu fit ^m^' chambre, ferma douce-
ment la porte «n .. > c.
Personne ne s'aperçut de sa présence.
Après avoir salué par un mouvement de léte et deux signes de la main, le fieax fermier prit la parole. D'une voix faible, lente, oppressée, à laquelle il donna un accent grave, presque solennel, il dit :
— Mes amis, je suis bien aise de vous voir, car je sais que vous avez tous de Tamitié pour moi. Je me sens bien faible, je crois que je vais mourir...
— Mais non, monsieur Mellier, mais non, ça ne sera rien, dirent ensemble plusieurs voix.
— Écoutez-moi, écoutez-moi, reprit-il ; les instants sont précieux, laissez-moi parler... Je voudrais que tout le monde de Frémicourt et de Civry fût ici en ce moment pour écouter mes ptroles ; vous n'êtes que six, n'importe, écoutez- moi... C*est la confession du vieux j^^ues Mellier que vous allez entendre.
I^i^ean Renaud tressaillit.
Rp» Ses autres se regardèrent avec ébahissement.
Blanche fit un mouvement comme si elle eût eu l'intention de mettre sa main sur la bouche du vieillard. Ses lèvres remuèrent; mais elle resta silencieuse. Mellier continua :
— Vous vous souvenez de ma fille...
— Oui, oui, M"« Lucile, la belI^ demoiselle du Seuillon.
— Eh bien, j'ai été sans pilié pour elle... Poor qdc faute que j'aurais dû lui pardonner, je l'ai chassée de ma maison... oui, dans un moment de folle exaspération, sans doute J'ai chassé ma fille, mon unique enfant, en lui jetant ma malédiction.
Les auditeurs baissèrent la tète.
— Vous savez maintenant pourquoi Lucile Mellier a disparu tout à coup. Mais ce n'est pas tout, écoutez toujours : Il y a dix-oeuf ans, le 24 de ce mois, jour de la Saint-Jean, un tout jeune homme, inconnu dans le pays, a été tué d'un coup de fusil sur la route de Frémicourt à Civry, presque en face du Seuillon...
— Je me souviens de cela comme si la chose était d'hier, dit le vieux Mathias.
— L'événement a fait assez de bruit pour qu'on s'en souvienne, ajouta Simonin.
— Ce jeune homme, poursuivit le vieillard d'une voix chevrotante, cet inconnu, cet étranger, donnait la nuit des rendez-vous à Lucile Mellier, il était l'amant de ma fille I...
L'étonnement se peignit sur tous les visages.
— La justice chercha l'assassin : on arrêta un brave homme de Civry... Vous l'avez tous connu, Jean Renaud, le tueur de loups... Jean Renaud a été jugé et condamné aux travaux forcés à perpétuité... Où est-il, maintenant? A Cayenne, mort peut-être... bien, Jean Renaud, le tueur de loups, était innc cent!...
Ces paroles furent suivies d'un murmure.
^ Tout semblait l'accuser, continua Mellier en fai- Miit un nouvel effurt pour rafl^ermir sa voix ; il pouvait se df^fendre et prouver facilement qu'il n'était pas coupable, il ne l'a pas fait... Jaan Renaud s'est laissé condamner... Vous ne savez pas pourquoi, je vais vons ït
LA PILLB M AUDITS StS
dire : Jeta Renaud connaissait le véritable coupable; il s*esl laissé condamner pour le sauver I...
Blanche, Blanche, lu as entendu, ton père est innocent !... &'i\ existe encore, la liberté lui sera rendue et tu le reverras !
La jeune fille se laissa tomber sur ses genoux. Elle pleurait à chaudes larmes.
— Le véritable coupable, continua le vieillard d'une ▼olx presque éclatante, celui qui a tué le jeune homme ioooDna sur la route de Civry, c'est moi, Jacques Meilierl...
Les hommes présents, moins Jean Renaud et peutêtre aussi l'étranger que le hasard avait amené dans la chambre, étaient frappés de stupeur.
— Vous m'avez bien entendu tous? reprit le vieux fermier ; souvenez-vous de mes paroles afin de pouvoir les répéter quand, pour le bonheur de c«tte enfant, que vous aimez tous, Pierre Rouvenat vous fera paraître devant les magistrats pour dire la vérité.
Pauvre Jean Henaud, cœur trop dévoué, pourvu que tu vives encore I
Il cessa de parler et sa tète lourde tomba dans ses mains.
Les spectateurs de cette scène émouvante restaient immobiles, comme s'ils eussent été cloués au parquet.
M. NESTOR DUMOUUlf
Il y eat uu silence de quelques minutes, pendant lequel, après s'être consultés du regard, le garçon de ferme et les faucheurs sortirent lentement l'un après l'autre.
Blanche restait à genoux près du vieillard. Jean Renaud s'était rapproché du fauteuil. L'inconnu, immobile à la même place, regardait le vieux mendiant avec plus d'intérêt encore que de curiosité.
Tout à coup, Jacques Mellier s'agita convulsivement, ses yeux parurent se dilater, les traits de son visage livide se décomposèrent. Il se roidit, étendit les bras et les jambes, et, brusquement, comme s'il eût reçu le choc d'une pile électrique, il se dressa debout.
Tout son corps tremblait.
— Mes yeux se voilent, dit il d'une voix presque éteinte, je ne vois plus, je ne vois plus...
Il porta la main à sa poitrine, sur laquelle ses doigts 86 crispèrent.
— Là, là, reprit-il, je sens comme un morceau de glace... Je vais mourir, je vais mourirl... Roavenat, Rouvenatl... Ah! il ne revient pas, il arrivera trop tard... Edmond... je ne verrai pas renlautde ma fille... Ma tète tourne, mes membres s'engourdisseDt... mes pensées se brouillent, elles fuient... Blanche, es-ta près de moi?
Là PU4^ M^UDITB St5
La jeane fillo s*étail levée.
— Oui, mon père, répondit-elle, je suis près de \\»u>.
Il lui Saisit le bras...
— Je ne le vois plus, niais je l'entends, je le sens... ne me quille pas... Et hucilel... Blanche, appelle Lucile, appelle ma tille!...
— Lucile, Lucilcl cria bluuche.
La jeune femgae entendit et accourut aussitôt.
A la vue de sou père, qui avait déjà les empreintes de la morl sur la Ggure, elle poussa un cri déchirant et Tétreignil fiévreusement dans ses bras.
Le vieillartl retomba lourdement dans son fapteuil.
— Lucile, Blanche, dit-il, vous me pardonnez, n'estce pas, vous me pardonnez?...
Des sanglots lui répondirent. Il continua :
— Vous vous aimerez, vous ne vous quitterez jamais... vous serez heureuses... oui, heureuses!... Blanche, ton père a souffert et souffre pour moi ; c'est aussi pour moi que Geneviève, ta mère, est morte!... J'ai causé de grands malheurs... Si Dieu est juste, il est bon aussi... il connaît mon repentir... il ne sera pas inexorable... li ne fermera pas à mon âme la porte du ciell...
Lncile, je vais rejoindre ta mère.., je lui dirai que ta m'as pardonné...
Il resta un moment silencieux, les bras tendus, prêtant l'oreille, comme s'il entendait un bruit lointain.
• — Rouvenal revient, je l'entends, il accourt, reprit-il moins distinctement, car sa langue commençait à se paralyser... Si je pouvais vivre encore deux heures, une heure seulement!... Si Rouvenat était là, près dé moi, si j'avais embrassé mon petit-fils, si quelqu'un venait me dire : « Jean Renaud vit encore, » je mourrais satis- U. 49
fait... Hélas! je n'aurai pas cette dernière consolation I...
— Jacques Mellier, prononça Jean Renaud d'une voix vibrante d'émotion ; je peux vous donner on peu de cette consolation que vous attendez : Jean Renaud existe encore.
Le vieux fermier eut un tressaillement.
— Qui donc vient de parler? balbutia-t-il.
— Celui qu'on > appelle Mardoche, un ancien . ami de Jacques Mellier, qui se cache sous l'habit d'un mendiant.
Le moribond essaya de se lever.
~ Ahl ah! bégaya-t-il, la voix de Jean Renaud, la voix de Jean Renaud !...
— Jacques Mellier, Jean Ronaud n'est plus à Cayenne, Jean Renaud est libre ; il est près de vous, il vous parle... Jacques, je vous remercie de ce que vous avez fait pour ma fille... Si votre dernière heure est venue, mourez en paix.
Le visage du vieux fermier exprima, soudain, une joie infinie. Son regard eut une dernière clarté.
— Mardoche, Jean Renaud, je te vois, murmura Jacques Mellier... Ah ! mou Dieu! ah ! mon Dieu I... La lumière me revient... je ne veux pas mourir encore... Enfants, regardez... Ah! le beau jour, le beau soleil!
Il eut successivement trois haut-le-corps ; il appuya ses deux mains sur sa poitrine, un râle s'arrêta dans sa gorge et son corps tomba eu arrière.
Jean Renaud so pencha vers lui, le regarda un instant, puis se redressa en prononçant ce mot :
— Mort!
Lucile et Blanche laissèrent échapper uo cri douloureux et 86 proateroèrent.
LA PILLB MAUDITE StV
— PaoTTO Jacques 1 murmura Jean Renaud, il était éerit qu*U ne verrait pas le Als de Lucile.
Derrière lui, la voix de Tétranger répondit :
— Dieu n*a pas voulu mettre le Gis en présence de rhomme qui a tué son père I
Jean Renaud se retourna brusquement et se trouva en Cicede l'inconnu.
— Qui ètes-vous? lui demanda-t-il.
— Je vous le dirai. Laissons pleurer ces deux jeunes femmes. Venex, c'est vous que je cherchais ici, j'ai à TOUS parler.
Les deux hommes sortirent de la chambre. Qoand ils furent dans la cour de la ferme :
— Pois-je savoir?... commença Jean Renaud.
— Mon no:n?
— Oui.
— Je me nomme Nestor Dumoulin ; je suis avocat et j'habite à Paris.
— Je n'ai pas l'honnenr de vous connaître, monsieur.
— Je sais que vous ne me connaissez pas ; mais je vous connab, moi, bien que je vous voie aujourd'hui pour la première fois ; il y a environ huit mois, je suis déjà venu dans ce pays pour vous.
— Je n'y étais pas. Mais est-ce Jean Renaud ou le mendiant Mardoche que vous veniez chercher au Seuillon?
— Sur les indications qu'un faucheur m'a données^ je vencds demander à la ferme le mendiant Mardoche ; mais je savais que sous le nom de Mardoche se cachait Jean Renaud, la gracié de Cayenne.
— Comment savez- vous ces choses? s'écria Jean Renaud avec surprise.
— Le hasard m'a fait entendre tout à l'heure les pa
328 LA PILL9 MAUDITE
rôles du vieax Jacques Mellier ; mais je q'ai rien appris que je ne susse déjà.
— Ainsi, vous saviez?...
— Je savais que Jacques Mellier, vengeant son honneur, a assassiné l'umant de sa iille ! Je savais que Lucile Mellier, le leudemain même du meurtre, avait quitté la maison de son père I Je savais que Geneviève est morte , que Blanche , la nouvelle demoiselle du Seuillon, est la iille de Jean Kenaud, le tueur de loups, et que Jean Renaud, alors forçat, était innocent.
Jean Renaud était stupéfié.
— Mais comment donc avez-vous découvert le mystère du Seuillon? demanda-t-il.
L'avocat sourit.
— En lisant avec soin, à Yesoul, toutes les pièces que j'ai trouvées dans le dossier de votre procès, répondit-il.
— Est-ce possible? s'écria Jean Renaud.
— Une conversation que j'ai eue avec l'ancien juge de paix de Saint-Irun acheva de m'éclairer. Je pus alors rétablir exactement les faits. Je devinai facilement, qu'ayant fait la chasse uux loups dans la journée, vous étiez passé à la ferme, avant de vous rendre à Terroise, où vous aviez affaire, et y aviez laissé votre fusil, dont Jacques Meliler s'empara croyant prendre le sien. Je devinai aussi que, sorlaut de Frémicourt, un instant après le crime, vous vous étiez trouvé devant la victime, respirant encore, et que le malheureux jeune homme vous avait chargé d'aller prendre dans sa chambre, chez l'aubergiste Bertaux, à Saint-Iron, des papiers qui étaient ile nature à compromettre gravement Jacques Mellier.
Jean Renaud ét#it éi^erveiUé.
LA PILLE HAUDITS St9
— Eneo ni eoncerne les papiers, continua M. Dumoulin, je "^ supposer que vous les aviez détruits; malsyaisu i ^uis, que, mieux inspiré, vous les aviez cachés à Civry, sous le plancher de votre maison.
Cette foi«, Jean Renaud ne savait plus que penser. Il fil on pas en arriére et regarda l'avocat avec efiaremeoi.
M. Dumoulin avait un sourire bienveillant sur les lè- ▼rcs.
— Si je croyais à la magie, dit Jean Renaud, je dirais que vous êtes un sorcier.
— Heureusement, vous n'y croyez pas.
Jean Renaud se frappa le front.
— Ah ! s'écria- t-il, pour savoir que j'avais caché les papiers dans ma maison, il faut que vous ayez vu Edmond; vous connaissez le fils de Lucile Mellier?
— Oui, Jean Renaud, je le connais.
Après avoir réûéchi un instant, Jean Renaud reprit :
— Vous m'avez dit tout à l'heure, monsieur, que vous étiez venu dans ce pays à mon intention, il y a huit mois; j'étais à Cayenne, alors, et je ne connaissais pas M. Edmond.
— A cette époque, je ne le connaissais pas non plus, et j'ignorais même son existence.
— Est-ce il y a huit mois que vous avez découvert la vérité sur le drame du Seuillon?
— Je vous questionne, monsieur, excusez-moi; mais je ne comprends pas encore dans quel b\it vous avez voulu pénétrer ce sct'ret si bien caché.
— Dans votre intérêt seul, Jean Renaud. Mon voyage dans ce pays a précédé de quelques jours seulement la grâce qui a été demandée pour vous.
— Quoi ! s'écria Jeau Renaud, en saisissant les deux mains de l'avocat» c'est à vous que je dois la liberté, c'est à vous que je dois le bonheur de voir ma fille chérie 1
— Non, Jean Ren:iu«1, c'est à un de mes amis que vous devez votre grâce, pas à moi... Cet ami, vous l'avez vu, il vous a pnrlé, à Cayenne.
— Ah ! je n'ai pas oublié... Oui, un jour, à Cayenne, un homme d'un grand air, et qui, lui aussi, paraissait avoir beaucoup souffert, me fit venir devant lui. 11 m'a parlé avec bonté, il m'a interrogé... Que lui ai-je répondu? Je ne me le rappelle plus... \insi, monsieur, c'est lui qui m'a fait revenir on France, près de mon enfant?
— Oui, Jean Renaud, c'est grâce à lui que vous êtes libre aujourd'hui.
— Oh ! je vous en prie, monsieur, dites-moi son nom ! Serait-il à cinq cents lieues d'ici, je veux aller le trouver, je veux m'agenouiller devant lui pour le remercier.
— Je ne puis encore vous dire son nom, Jeau Renaud, mais vous le saurez bientôt. Vous le reverrez aussi, et alors, vous pourrez le remercier.
Gomme je crois vous l'avoir dit, Jean Renaud, poursuivit M. Dumoulin, c'est encore dans votre intérêt et dans l'intérêt do M'" Blanche, votre fille, que je suis revenu dans la Haute-Saône, envoyé par votre protecteur inconnu.
— Que peut-il donc faire encore pour moi, pour ma fille?
— Il veut achever ce qu'il n'a fait qu'ébaucher, Jean Renaud : Edmond, le fils de Lucile Mellier et Blanche 86 soUt rencontrés, ils s aiment, vous le savex?
— Oui, iU s'aiment.
LA FnXB If AUDITS SSt
— Eli bieD! mon ami, ponr que Blanche (*t Edmond •dent unis, heureux, il faut que Jean Renaud soil rôhabiUté.
— Que me diteft-vous, monsieur? s'écria Jean Renaud.
— Ce qui doit être, ce qui sera !
— Non, non, c'est impossible. La réhabilitation de Jean Renaud flétrirait le nom de Mellier que doit porter le fils de l'homme assassiné !
— Edmond ne peut pas s'appeler Mellier, quand il a le Dom de son père.
— Le nom de son père !
— Oui, mais ce nom, Jean Renaud, je ne puis vous le faire connaître encore. La mort de Jacques Mellier, à laquelle je m'attendais si peu, rend ma mission infiniment plus facile; d'un autre côté, sa confession, en présence de plusieurs personnes, simplifie singulièrement les choses. Je vais me rendre immédiatement à Vesoul et agir. Toutefois, Jean Renaud, je tiens à vous rassurer : il ne se fera pas de bruit autour de la tombe du vieux Mellier; je m'arrangerai de manière à ce que le voile qui couvre le drame terrible du 24 juin ne soit pas soulevé trop violemment. Jacques Mellier n'est plus, nous le laisserons dormir en paix. En dehors de nous, cinq hommes ont entendu la confession du vieux fermier, priez-les de garder le silence, d'être muets. Ils parleront seulement en présence du magistrat devant lequel ils seront appelés dans deux ou trois jours.
Maintenant, Jean Renaud, continua M. Dumoulin, vous devez connaître ces cinq hommes : il me reste à vous demander leurs noms et prénoms, et où ils demeurent.
— Il y a, d'abord, Jean Roblot, le garçon de ferme.
3iî ti i^iLLE WAbbïTÈ
L'avocat avait tiré an carnet de sa poche. Il écrivit sous la dictée de Jean Renaud.
— Ensuite, Isidore Mathias, André Brunet, Josteph Andral et Alexandre Simonin. \\s demeurent ions les quatre à Frémicourt.
M. Dumoulin tendit sa mafn à Jean Renaud.
— Je n'ai plus rien à faire au Seuillon, dit-il; je vous quitte, mais nous nous reverrons, à bientôt.
Sur ces mots il s'éloigna rapidement.
LES 6ENDABMES
Le corps de Jacques Mellier s'était à peine refroidi, ^n'on savait déjà à Frémicourt que le vieux fermier avait cessé de vivre. Et comme le médecin avait cru de> voir prévenir le maire de ce qui s'était passé au milieu de la nuit dans la chambre de Jacques Mellier, on ne doutait pas que la lutte qu'il avait soutenue contre le voleur, et la révolution qui devait s'être faite en lui, ne fussent cause de sa mort.
Vers dix heàresi le brigadier de gendarmerie de Saint-Irun et un de ses gendarmes, faisant lear tournée, passèrent à Frémicourt.
lU entrèrent chez le maire aOn de loi demander, comme d'hahitudo, s'il n'avait rien A l«*ur signait^.
— Si, vraiment, répondit le magistrat municipal.
Et H leur apprit cbiilmeut, dans la nuit, Jacques Mellier, le fermier do Seuillon, s'était défendu coatis iiD
LA HLLB MAUDITE S^S
TolM^y qu'il Avait surpris les mains dans son coffirefort et qnl avait failli l'étrangler...
— Oh l oh ! fit le brigadier, voilà une grave affaire.
— D'autant plus grave, messieurs, que le vieux Mel< lier est mort ce matin probablement des suites des coups qu*il a reçus.
Les deux gendarmes se regardèrent.
— Je ne vous attendais pas aujourd'hui, reprit le maire, et j'allais écrire à M. le juge de paix «le Saint- Inin pour lui faire connaître les faits.
— Sait-on le nom de cet audacieux malfaiteur? demanda le brigadier.
— Non, malheureusement; comme je viens de vous le dire, la chose s'est passée au milieu de la nuit, Jacques Mellier n'a pas pu voir le visage du voleur.
— C'est peut-être un des domestiques de la ferme?
— Jacques Mellier a dit ce matin au médecin de Frémieonrt que l'homme qui s'est introduit dans sa chambre pour le voler n'est pas un de ses serviteurs.
— Eh bien, monsieur le maire, dit le brigadier, nous allons aller au Seuillon afin de recueillir nous-mêmes des renseignements aussi exacts que possible.
A l'exception de Gertrude, les domestiques du Seuillon ignoraient encore que deux hommes s'étaient introduits, nuitamment, dans la maison, Qt que l'un d'eux avait tenté de voler leur maître.
S'étant retirée dans sa chambre sur Tinjonction du beau François, Gertrude ne savait absolument rien de ce qui s'était passé au premier étage de l'habitation. Mais la mort subite de Jacques Mellier avait mis en elle un grand trouble. Elle se ilisait avec terreur que le père et le fils Parisel n'étaient pas étrangers à ce malheur inattendu.
Elle traversait la conr, venant des écuries, lorsqu'elle vit les gendarmes sur le chemin de la ferme. La peur la saisit et elle se précipita dans la maison en criant :
— Voici les gendarmes I Voici les gendarmes ! Heureusement pour elle, il n'y avait alors dans la salle
que Séraphine. Celle-ci ne remarqua ni la pâleur, ni le trouble de Gertrude.
Un instant après, les gendarmes mettaient pied à terre dans la cour de la ferme. Ils passèrent la bride de leurs chevaux dans un anneau de fer fixé à la muraille, et ils entrèrent.
Gertrude s'était affaissée sur un banc.
Séraphioe s'avança à la rencontre des gendarmes.
— Qu'est-ce que vous désirez, messieurs les gendarmes ? demanda telle.
— Est- il vrai que M. Jacques Mellier soit mort? interrogea le brigadier.
— Hélas ! oui ; il est mort ce malin à huit heures.
— Pouvez-vous nouâ donner des renseignements précis sur ce qui s'est passé à la ferme la nuit dernière?
— Je sais peu de chose. Il parait que le maître s'est trouvé indisposé tout à coup et qu'il a appelé. M"* Blanche a entendu, elle est accourue aussitôt. M. Mellier était sans connaissance. Alors elle est descendue poar réveiller tout le monde. Jean a vite attelé un cheval au cabriolet et est allé à Frémicourt chercher le médecin. Voilà tout ce que je peux vous dire, monsieur le brigadier.
— Comment, fit le gendarme en fronçant les sourcils, vous ne savez pas autre chose?
— Je ne sais que cela, et je ne suppose pas que d'autres pulsseut vous on apprendre davantage.
Le brigadier se tourna vers Gertrude.
LA PILLB MAUDITB 335
— Bi TOUS, la grosse 611«\ loi dit-il, est ce que vous ne poQTei pas oous mieux renseigner ?
SoD regard hébété se fixa sur lui.
— Je n'ai rien entendu, répondit-elle avec un roulement d'yeux de carpe qui se pâme ; je dormais comme un sabot daiis mon lit. Moi, quand je dors, toute la maison pourrait bien s'écrouler sans que je l'entende. •
— Vous avez le sommeil dur, fit le brigadier. Et il lui tourna le dos.
— Je voudrais voir M. Rouvenat, reprit-il en s'adressant de nouveau à Sérapbiue.
— M. Rouvenat est parti avant-hier pour Paris et n'est pas encore de retour.
— Ah !... Où sont les autres domestiques?
— Les garçons sont allés porter à manger aux gens de journée. Le vacher vient de faire renlrer ses bétes ; il doit être dans les écuries. Quant au berger, il est venu tout à l'heure prendre sa nourriture pour la journée, et il est retourné à son parc.
— Est-ce que nous ne potivons p€is voir M*** Blanche ?
— Elle est près de son pOre. Mais si vous tnnez absolument à la voir, je vais aller l'appeler.
— Oui ; la chose est assez grave pour que je ne craigne pas de la déranger dans un semblable moment ; priez-la de vouloir bien descendre.
Séraphioe monta l'escalier et frappa doucement à la porte de la chambre mortuaire.
Sur le désir exprimé par Lucile, dont la présence dans la maison n'était connue ({ue de Jean Renaud et de Blanche, celle-ci avait défendu l'entrée de la cliambre d'une façon absolue. Grâce à cette précaution, Lucile pouvait rester près du corps de son père scms craindre d'être surprise.
936 LÀ k^iLLE MAUDITE
En entendant frapj^ër, la jeune femme s'enveloppa dans un rideau du lit. Blanche alla entr'ouVrir la porte.
— Mademoiselle, dit Séraphine, les gendarmes sont en bas ; je ne sais pas ce qu'ils ont à vous demander, mais ils veulent absolument vous voir.
— C'est bien, Séraphine; dites-leur que je suis à eux dans un instant.
Elle revint précipitamment près de Lucile et lui dit d'une voix émue :
— Le médecin a parlé, les gendarmes sont ici.
— J'ai entendu, répondit Lucile.
— Que dois-je faire ? S'ils m'interrogent, que répondrai-je ?
— Blanche, il est inutile d'appreu'lre à des étrangers que François Parisel a eu l'audace de pénétrer dans votre chaûibre pendant votre sommeil. Quant à ce qui s'est passé dans celle-ci, rien he s'oppose à ce que vous i-acontiez aux gendarmes ce que mon pauvre père a dit lui-même au méilecin ; il n'a pas reconnu le voleur, le misérable qui est causé de sa mort ; nous n'avons pas le droit de nommer Thomme que nous soupçonnons.
— J'ai compris, dit Blanche.
Elle essuya vivement ses yeux et sortit de !a chambre.
Quand elle parut deVànt eux, les gendarmes la saluèrent reftpectueusemcnt.
Gertrudo était assise à la même place, Séraphine se tenait debout devant la cheminée.
— Mademoiselle, dit le brigadier, nous avons appris la mort de M. Mellier par M. le maire de Prémifonrl. Si M. Ifl maire est bien informé, un voleur se *#»ruil introduit la nuit dernière dan« In chambre de votre père
ta MttB iiAtorm m
potl^ le Toler ; U j aoraît eo mènle, entre M. Mellicr et le voleur, une lotte. Eufin, après avoir tenté d'étrangler M. Melller, le malfaiteur se serait enfui sans avoir commis le Vol qa*il avait prémédité. Tout cela est-il exact, mademoiselle?
— Oui, mondenr^toot cela est vrai,répondit Blanche.
— C'est un crime épouvantable, mademoiselle, et notre devoir est de nous mettre à la recherche du criminel. Avant de mourir, M. Mellier ne l'at-il pas nommé ?
Gertmde écoutait, les yeux hagards et tremblant de tous ses membres.
— C'était la nuit, monsieur, t^pondit Blanche, mon père n'a pu le voir, il ne Ta pas reconnu.
— Il n'a soupçonné personne?
— Personne.
— Et vous, mademoiselle, n'avez-vous pas un soupçon sur quelqu'un ?
— Non, monsieur.
— Savez-vous comment le voleur est entré dans la maison ?
— Je l'ignore, monsieur. Peut-être avait-on négligé de fermer une porte.
— Hier soir, toutes les portes ont été fermées comme d'habitude, dit Séraphine.
— Et les fenêtres? fit le gendarme.
— Les fenêtres aussi.
— Il faot bien, rependant, que le voleur ail trouvé une ouverture pour entrer. Ne pensez-vous pas, mademoiselle, que le coupable puisse être un de vos domestiques?...
Ia jeune fille secoua la tète.
-^ Je vous répondrai par ces paroles de mon père avant sa mort, dit-elle : « Leur fidélité est épn)nvée, et je ne voudrais pas même qu'on les soietp^Viiàl. »
— Tout cela est bien siogolier, bien mystérieux, mormura le brigadier.
Pois, tout haut :
— Vous voudrez bien nous excuser, mademoiselle, de vous avoir dérangée aujourd'liai, quand vous êtes tout entière à votre douleur ; mais nous sommes forcés de faire notre devoir et nous devions vous interroger. Je regrette que vous ne puissiez pas nous mettre sur la trace de ce dangereux malfaiteur qui, il n'y a pas à en douter, est cause de la mort de M. Mellier; mais nous le chercherons activement, et il faut espérer qu'il n'échappera pas à la justice et au châtiment qu'il mérite. Nous nous retirons, mademoiselle ; nous reviendrons au Seuillon dans un moment plus opportun.
Les gendarmes sortirent de la ferme, remontèrent à cheval et partirent à franc-étrier.
Blanche rentra dans la chambre mortuaire. Lucile l'interrogea du regard.
— Us sont partis, répondit la jeune fille; j'ai répondo aux questions qu'ils m'ont adressées ainsi que vous le désiriez.
— C'est bien, dit Lucile.
Après un moment de silence :
— Blanche, reprit tout à coup la jeune femme, saveivous quelles sont les heures du passage des trains à Yesoûl?
— Venant de Paris? Le matin cinq heures et huit heures ; le soir une heure et six heures.
— Si Houvenat et mon fils - sont arrivés H Vesoal ce matin à cinq heures, ils ne tarderont pas à être
— Oui, surtout si mon parrain trouve une voiture à louer à Saiut-lrun.
— Ils peuvent aussi passer par Gray.
— > Mon parrain a pris le chemin de fer à Yesoul, il est plus qoe probable que c'est par Yesoul quHs viendront. n n'y a pas à Qray de correspondance directe pour Saint-Imn.
— Attendons, soupira Lucile.
Après le départ des gendarme?, Gertrude se sentit àpeo près rassurée. Elle croyait savoir, enfin, la véritable raison de l'excursion nocturne du beau Fran- «ois.
— Voiia, se dit-elle, 'oyanlque le maître ne mourait pas aasez vite, il a voulu lui prendre son or ; mais le maître ne l'a pas reconnu, on ne saura point t}ue c'est lui... Il n'y a que moi qui pourrab dire... mais, moi, je l'aime, mon beau François, il n'y a pas de danger que je le trahisse. On ne saura pas nen plus comment il est entré ; ce malin, tout en me levant, quand la demoiselle nous a réveillés tous, j'ai eu soin de pousser le verrou de la porte du jardin. Le maître est mort, mais il était vieux, il avait fait son temps...
François va hériter, à son tour il va devenir le mailre à la ferme, nous nous marierons... Je serai la femme de François, on m'appellera M"* Parisel, la fermière du Seuillon !
La joie faisait palpiter son cœur. Elle se grisait d'espoir et d'orgueil.
— Il faudra que je le voie ce soir, reprit-elle, que je lui dise que le maître ne l'a pas reconnu, que personne ne peut savoir que c'est lui... S'il ne vient pas dans roseraie, j'ai de bonnes jambes, j'irai jusqu'à Artemont.
Puis, se redressant, les poings sur les hanches, les yeux brillants, un sourire intraduisible sur les lèvres, elle s'écria :
— Ou m'appellera M"* Parisel, je serai la fermière du Seuillon !