‹ La fille mauditeChapitre 24 sur 25 · LA CUAMBRE DU MORT · texte numérisé non relu

LA CUAMBRE DU MORT

^ H étaii deux heures de raprès-midi. Une voilnre de louage entra dans la cour de la ferme. Elle ramenait Pierre Rouvenat.

jp( Le vieillard ne savait pas encore qu'il allait trouver le ^*torps de son maître, de son ami, étendn sans vie sur son 'lit ; et pourtant il avait les yeux mornes, le front assombri, et on pouvait lire sur son visage pâle une profonde tristesse.

Houvenat était seul, Rouvenat n'amenait pas avec lai i^Iui qu'il était allé chercher.

Il descendit de la voiture et dit au conducteur, en lui mettant 42 fr. dans la main :

— Le prix convenu est dix francs, les deux francs sont pour vous. Mais la chaleur est étouffante, vous devez avoir besoin de vous rafraîchir, venez.

Le conducteur ne se fit pas prier. Il sauta à bas de son siège et suivit Rouvenat.

Séraphine était seule.

— Bonjour, monsieur Pierre, dit-elle; enfin, vous voilA di' retour. M"* Blanche vous attend avec une vive impatienco.

— Séraphine, dit-il, vous allez donner A boir« et V]uelque clause A manger à ce brave gan,*on.

— Tout de suite, monsieur Pierre.

LA FILLE MAUDITB 341

Et elle fit «igné à rhomme de 8'aMito|r près de la Uble.

A ce.moment, BAVenat regarda la servaDle et son air triste le frappa ; il vit ausM qu'elle avait les yeux ronges.

— 0^0 vous est-il donc arrivé ? lui demanda-t-il d'un ton bienveillant ; on dirait que vous avez pleuré.

— Yoas ne savez donc rien, monsieur Rouvenat? On ne vous a donc pas dit...

— Quoi?

— Ah ! un grand malheur !

— Un malheur ! s'écria-t-il d'une voix anxieuse.

— M. Mellier...

— Malade? .^

— Hélas ! monsieur Pierre, il est mort ! ^ *\ Il porta vivement la main à son cœur et poussa un cri

ranque. Puis il bondit dans l'escalier et se précipita comme un fou dans la chambre de Jacques Mellier.

— Sa brusque apparition fut suivie de deux exciama*> lions.

Près du lit, il vit Blanche et Lucite, qu'il ne reconnut pas.

Blanche lui sauta an cou en pleurant. Il l'étreignit fortement contre son cœur, lui mit un baiser sur le front, puis, la repoussant doucement, il se jeta sur le cadavre du vieux fermier.

— Mort, mort ! murmura-t-il d'une voix étranglée, tout est fini... Je l'ai quitté bien portant, presque joyeux, et le voilà roidc, glacé... plus rien... Malheur! malheur!... Si seulement j'avais été là. j'aurais entendu ses dernières paroles, il m'aurait dit sa dernière volonté, j'aurais recueilli son dernier soupir... Trop lard, trop lard I... Ah ! Dieu est terrible pour nous! Il nbuë frappe,

il Dons accable sans pilié I Rien n'a pu le fléchir, sa justice est inexorable...

Il fit quelques pas en arrière, chancelant, et s^affaissa sor un siège, sa figure dans ses mains.

Rouvenat pleurait. Lhomme de fer devenait faible comme un enfant ; devnnt la mort, son courage paraissait vaincu.

Lucile et Blanche le regardaient silencieusement, elles n'osaient rinterroger,elles respectaient sa douleur.

Au bout d'un instant, il releva la tète et tendit ses bras à Blanche.

Mais soudain ses yeux s'ouvrirent démesurément et, étincelants, se fixèrent sur le visage de Lucile.

D'un seul mouvement, il se dressa sur ses jambes en criant :

— Lucile I Lucile !

La jeune femme s'approcha de lui et lui prit la main.

— Oui, Pierre, dit-elle, c'est moi. Mon père m'a vue, mon pèra m'a pardonné ; il a retiré sa malédiction, il m'a bénie !... Pierre, il ne voulait pas mourir avant votre retour, il vous a appelé plusieurs fois. Je vous répéterai ses dernières paroles, je vous dirai ses dernières volontés. Il s'est éteint sans soufirir, là, près de la fenêtre, dans son fauteuil, entre Blanche et moi, les yeux au ciel, regardant lo soleil... Son âme est près de Dieu et nous prions pour lui.

Maintenant, Pierre, continua- t-elle d'une voix tremblante, dites-moi où est mon fils.

Rouvenat baissa tristement la tète.

— Pierre, vous ne me répondez pas. Mon Dieu, qu'avez-vous?

— Lucile, ma chère maîtresse, je sois revenu seul, je suis désolé...

LA FILLE IIAUDITB lit

— Mon fiU! on noaveaa malheorl s'écria la jeune femme eflhiyée.

Blanche arrêta qb cri dans sa gorge.

— Non, non, rassarez-vous, reprit vivement Rouveoat; il n'est rien arrivé de fâcheux à Edmond, jo 1c sab. Seulement, à peine de retour à Paris, il est psu-ti de nouveau avec Jérôme Greluche. Où sont-ils allés? On n'a pu me Tnpprendre. Mais nous le retrouverons, je vous le promets, nous le retrouverons.

LocUefit entendre un long gémissement.

Blanehe l'entoura de ses bras en disant :

— Eepéroos, eapérona I

— Il faut toujours espérer, prononça derrière elles la voix de Jean Renaud.

11 était entré pendant que Rouvenat parlait, et s'était aTaooé sans bruit, la tète découverte.

Rouvenat lui tendit la main. ^

— Hélas ! murmura Lucile d'une voix éteinte, la colère du ciel n'est pas encore apaisée!

— Ainsi, dit Jean Renaud à Rouvenat, vous ne l'avez pas trouvé ?

— Il était parti depuis deux jours.

— Avec Gn»luche?

— Oui.

— C'est singulier î fit Jean Renaud, qui réfléchissait.

— Tout de suite, en arrivant à Paris, reprit Rouvenat, je me suis fait conduire à Tadresse que vous m'avez donnée, Jean Renauil, rue de la Montagne-Sainte Geneviève. Je ro*adressai à la concierge de la maison, une brave femme, qui me répondit avec beaucoup de complaisance et de politesse.

« C'est bien ici, me dit-elle, qu'habitent M. Edmond et son père adoptif, Jérôme Greluche, qui s'appelle aussi

lui LA FILLE MÂUDITB

le père Wgolo, parce qae c*e«t on homme qui a toujours quelque bonne drôlerie à dire, et qu'il a, aux Champs- Elysées, un pelit théâtre de marionnettes, auquel il a donné le nom de théâtre de Rigolo. Malheureusement, mon bon monsieur, vous ne pourrez pas les voir. Le pèVe Rigolo a fermé son théâtre, il y a une quinzaine, et je ne crois pas qu'il le rouvrira de longtemps.

» Bref, après un voyage qui a duré plus d'une semainn, mes deux locataires sont revenus ; mais il parait qu'ils vont passer comme ça leur vie à voyager, car ils sont partis avant-hier pour trois mois, peut-être plus, d'après ce que m'a dit le papa Greluche.

» Et vous ne savez pas oCi ils sont allés ? loi demaodai-je.

» Point du tout. Dame, ils ne disent pas comme ça leurs affaires. Le père Rigolo est un bon homme, mais cachottier en diable. Quant à M. Edmond, c'est bien pire encore : il faudrait être sorcière pour savoir ce qu'il pense. Il est très-doux, très-gentil, très-poli, mais un peu fier, un peu sauvage. Après tout, il ne peut pas être comme ça familier avec tout le monde. A Paris, voyezvous, chacun doit savoir tenir son rang ; c'est mon avis, faut de la dignité. M. Edmond est très-savant ; le papa Rigolo, qui a dû faire sa pelote, lui a fait donner nne belle mducation,

M Bref, il sait ce qu'il vaut, il tient son rang, il a raison... faut de la dignitp.

» Moi, je l'aime comme ça, le cher mignon, car, voyezvous, monsieur, il y a sept ans qu'ils demeurent dans la maison ; c'est vous dire quo je l'ai connu jeune, attendu qu'il ne doit pas encore avoir vingt ans. 11 était au collège Sainte-Barbe, tout à côté, et il m'est arrivé plus d'une fois de lui porter des friandises que lui envoyait le bon pafMi Qreluche. M. Edmond n'est pas ingrat, et,

U PIULB MAUDITE )4$

faoier, Je peux bieu dire qu'il m'aime auMi.

» Tenet, monsieur, vous pouvez mo croire, vu que je

ne mena jamais, quand il s'agit de choses sérieuses, eh

I nt de partir, M. Edmond m'a embrassée, oui,

u ^ ., il m'a embrassée, moi, lu vieille concierge!...

Ah 1 dame, ce n'est pas un petit crevé comme il y eu a tant, il a du 1 ! Et en sortent de la loge il m'a

dit : « Si bie: :nmeje l'espère, je suis heureux,

Yoas serez une des premières à le savoir. »

— Cher enfant, cher enfant ! murmura Lucile violemment émue.

Les yeux fixés sur Rouvenat, la bouche entr'ouverte, retenant sa respiration, elle écoutait avec ravissement.

Jean Renaud, 1^ |ète inclinée sur sa poitrine, réû^ chissait toujours.

— Malgré ma vive contrariété et la déception que je venais d'éprouver, reprit Rouvenat, j'écoutais la brave femme avec un plaisir infini.

Elle continua :

a Comme je vous l'ai dit, monsieur, ils ne m'ont pas raconté leurs affaires, et je me suis bien gardée de leur adresser des questions indiscrètes ; mais, voyez-vous, rien ne m'ôtera de Tidée que M. Edmond a retrouvé son pènj et sa mère. »

Jean Renaud releva brusquement la tète.

Lncile ne put retenir un cri d'étonnement.

— Ma surprise fut graude aussi, dit Rouvenat. Enfin, voici à peu près les paroles de la concierge :

f< Le jour même de leur retour à Paris, Greluche sortit, il revint au bout de deux heures dans une belle voiture armoriée, attelée de deux chevaux superbes, accompagné d'un monsieur âgé et d'une dame âgée aussi, habillée tout en noir. Le monsieur, le cocher et

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on autre domestique avaieut un crêpe de deuil à chapeaux.

» Le monsieur et la dame mirent pied à teortl, et j'entendis le papa Greluche qui les appelait M. le comte, madame la comtesse. Ils montèrent tous les trois ai|^ logement de Greluche et de M. Edmond. Que s'y est-il passé ? Je ne le sais pas. Toujours est-il qu'ils rcKlescendirent au bout de vingt minutes, et que la vieille dame, paraissant très-heureuse, s'appuyait sur le bras de M. Edmond. Ils montèrent tous les quatre dans la calèche. Le cocher fit tourner ses chevaux, et la voiture fila comme le vent.

» Moi, debout sur le seuil de la porte, toute ahurie, éblouie, n'en pouvant croire mes yeux, je suivis la belle calèche jusqu'à ce qu'elle eût disparu au tournant de la rue.

» Bref,monsieur,je n'ai revu le père Greluche et M. Ed- •mond qu'avant-hier, quand ils sont venus prendre leurs malles pour partir en voyage, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire. »

Lucile restait immobile, comme pétrifiée.

Blanche était devenue très- pâle.

Jean Renaud prit la parole.

— La concierge ne s'est pas trompée, dit-il ; ccr matin, il est venu ici à la ferme, un avocat de Paris qui se nomme M. Nestor Dumoulin. Il m'a dit : « Edmond, le fils de Lucile Mellier, ne s'appellera pas Mellier, il portera le nom de son père. » Ces paroles disent que le fiU de Lucile Mellier a retrouvé la famille de son père et que celle-ci l'a reconnu.

— Ah t je comprends ! s'écria Lucile. Dans les papiers que vous aviez cachés dans votre maison, lean Renaud, et que vous avez remis à mon fils, il jmvait des lettres... Oui, oui je me souviens... Une de ces lettres, éoritaspar

la ofllurrice «lu père de mou enfant ; lui donnait des reoseignemenls sur sa Camille, qui, jusqu'alors, lui était restée iqaoonue; elle parlait d'uu homme- riche, puissant, d'un comte... Mou fils s*est servi de cette lettre.

Blanche soupira. El, laissant tomber su jolie tète sur l'épaule de Jean Itenaud :

— Ah 1 mon père, mon père 1 dit-elle avec un accent impossible à rendre. r

— Blanche, ma fille, mon enfant, qu'as-tu?

— Comte, il est comte ! murmura la jeune fille. Jean Renaud devina la pensée de sa fille.

11 l'eutoura de ses bras et dit :

•- J'ai causé assez longuement avec l'homme qui est venu au Seuillon ce fMtin ; je suis sûr qu'il a été envoyé par la famille du père d'Edmond. Voici encore ce qu'il* m'a dit : Edmond, le fils de Luaile Mellier et Blanche se sont rencontrés, ils s'aiment ; ces deux enfants seront heureux. Blanche sera la femme d'Edmond I

ou EST LE BEAU FRANÇOIS

Blanche avait défendu la porto de la chambre du mort, afin que Lucile pût rester près de son pèrel Rouvenat, au contraire, décida que toutes les personnes qui viendraient à la ferme et qui désireraient voir Jacques Mellier seraient admises à lui jeter de l'eau bénite.

Sèraphine reçut des ordres en conséquence.

Lucile, persistant daps sa volonté de ne pa^ se faire reconoaitre encore, s'iuslalia provisoirement dans la chambre de Kouvenat où elle se tint cphée.

Ni Séraphine, ni les autres domestiques ne soap^onnaieiil lu pn>sHui:n «Vune femme inconnue dans la maison.

(Juund on eut appris à (louvenat ce qui s'était passé dans la nuit^ et qu'on lui eut dit que les gendarmes étaient venus demander des renseigpiements sur l'un des faits connus, la tentative de vol, des éclairs terribles sillonnèrent son regard.

— L'homme qu. a youlu voler Jacques, dit-il, et qui l'a tué, n'est autre que Joseph Parisel ; mais ne songeons pour le moment qu'à notre douleur et aux funérailles de Jacques Mellier ; nous examinerons ensuite si nous devons, oui ou non, livrer les deux misérables à la justice.

Il se rendit à Frémicourt pou^ faire la déclaration dn décès et s'entendre avec le curé au sujet de la cérémonie des obsèques, qui fut fixée au lendemain à dix heures da matin.

Le soir, quand les gens de journée se trouvèrent tous réunis dans la grande salle, Kouvenat leur dit :

— Mes amis, demain aura lieu l'enterrement de Jacques Mellier, le travail restera suspendu toute la journée, mais la journée sera portée sur les comptes comme si vous aviez travaillé. J'espère vous voir tous, demain, derrière le cercueil de Jacques Mellier.

Immédiatement après le souper, pendant que les garçons élaieut'dans les écuries, Gertrude mit ^ea souliers et sortit furtivement de la ferme sans être vue. Elle Q'avait pas voulu attendre que les portes fassent fermées. Elle s'était dit que cette nuit-là, Rouvenat, Séraphiue et peut:èlre agssi U|s ^ff^of pe se couche-

LA VUXK MAIl m: 349

rtieDi pas, et qne, dans m o|^ il lui serait difUcilc de sortir.

D'uD pas rapide elle traversa le jarditr, en suivant le mur d^ dôtiire, qu'elle fVauchit par une brèche, et alla se cacher dans Toscrai*', lieu onlinaire de ses rendez- vous avec le beau François.

Elle attendit jusqu'à onze heures et demie. Alors, perdant patience, et à peu près certaine que le fils Parisel ne viendrait pas, elle sortit de l'oseraie et s'élança à travers champs pour gagner la route qui conduit à ArtamoDt.

Elle marcha ou plol6t elle courut pendant près de deux heures. Elle haletait, elle était tout en nage. Mais elle n'était plus qu'à une faible distance d'Artemoot.

Tout à coup, elle entrevit sur la route nne ombre noire qui disparut aussitôt, soit en s'effaçant derrière un arbre, soit en se couchant dans le fossé.

Le cœur de Gertrude se mit à battre : cependant elle n'avait pas peur« Elle s'arrêta un instant, autant pour observer que pour reprendre haleine, puis elle se remit en marche, mais d'un pas moins rapide.

Arrivée à l'endroit où elle avait vu Tombre disparaître, elle jeta à droite et à ganche un regard inquiet.

Soudain, une voix prononça son nom, et un homme, sortant de derrière un buisson, bondit sur la route.

C'était le père Parisel.

Gertrude le reconnut aussitôt.

— J'ai attendu François jusqu'à près de minuit, lui dit-elle ; voyant qu'il ne venait pas, je me suis décidée à aller à Artemont. Où est-il? Il faut absolument que je le voie.

— Où il est 7 répondit Parisel, je n'en sais rien. Il n'est

pas venu à Artemont hier, je l'ai attendu en vain toute la journée.

— Mon Dieu I mon Dieu ! où peut-il être allé?

— Nous le saurons plus tard. Vous aviez quelque chose à lui «lire?

■—Oui.

— Est-ce important? *

— Je le crois bien 1

Klle ne s'aperçut pas que Parisel tremblait, que set dents claquaient.

— Venez, lui dit-il eu lui preuant la main, il n'est pas prudent de causer sur une route.

Il l'entraîna. Après avoir fait deux cents pas dans les champs, ils s'arrêtèrent.

— Maintenant, nous pouvons causer, dit Parisel ; pourquoi teniez-vous taut à voir François celte nuit? Qu'aviez-vous à lui dire? Que se passe-t-il à la ferme?

— Monsieur Parisel, répondit Gertrude, Jacques Mellier est mort.

— Mort I répéta Parisel d'une voix étranglée.

— Oui, hier matin, entre sept et huit heures; on l'enterre aujourd'hui à dix heures.

— Ensuite, ensuite? fît Parisel haletant.

— Pendant que François voulait prendre l'or qui est dans la caisse, il parait que le maître s'est réveillé. Alors François s'est jeté sur lui et a essayé de Tétrangler...

— Tiens, tiens, pensa Parisel, elle croit que c'est François.

— \Ai médecin, qui est veuu, continua la servante, a dit que le cou avait été serré très-fort, et il parait que c'est de ça que le maître est mort.

Parisel, de livide qu'il était, devint vert.

— liais oe qui est heureux, reprit Gertrude, o'est que

LA PILLE MAUDITS Sftl

JaeqoM Mellier n*a ptt reoonna François. On ne sait rieo, on ne saura rien.

— Hein, tous dites qu'on ne sait rien ?

— Oui, François peut Atic tranquille, on ne le soupçonna même pas. On ne saura rien. Dès le matin, j'ai eu soin de pousser le verrou de la porte, de sorte qu'on ne peut méône pas dire comment on a pu entrer dans la ferme. Avant de mourir, Jacques Mellier a raconté qu'un homme était entré dans sa chambre et avait voulu le voler ; mais il n*a pas pu dire qui c'était.

-- Et Blanche ? Et Blanche ?

— La demoiselle dormait. Elle s'est réveillée en entendant jeter un cri; mais, pendant qu'elle mettait quelque chose sur elle et qu'elle allumait sa lampe, François a eu le temps de se sauver ; elle n'a rien vu.

— C'est drôle^ se dit Parisel, ost-ce que François... Allons, il a en peur, il n'a pas osé... 11 a entendu le bruit de la lutte dans la chambre de Mellier et il s'est enfui au lieu de venir à mou aide. Au fait, il a peut-être eu raison... Il croit que je me suis laissé pincer; cela explique pourquoi il n'est pas revenu à Artemont ; il se eache.

Gertrude poursuivit :

— C'est la demoiselle qui a répondu aux gendar-

— Les gendarmes ! s'écria Parlsel avec terreur.

— Oui, ils ont su par le maire de Frémicourt ce qui s'est passé à la ferme et ib sont venus faire une enquête.

— Alors?

— Du moment que la demoiselle ne sait rien, elle n'a pu leur rien dire ; ils s'en sont retournés comme ils étaient venus. Us peuvent chercher tant qu'ils voudront, ils ne trouveront pas. Il n'y a que moi qui sais, et ce

iik LÀ PTLLE MAUDITE

D*est pas Gertrude qui dénoncera François. Monsieur Parisel, le maître n'a pas eu le temps de faire son testament, vous êtes rhéritier du Seuillon.

Parisel éprouva un vif saisissement de joie, ses yeux pétillèrent, il se redressa en respirant bruyamment.

Le misérable, tout étourdi, semblait avoir déjà oublié ses crimes.

— Jacques Mellier est mort ! s*écria-l-il d'une voix frémissante, à moi le Seuillon, à moi sa fortune !

Après avoir réfléchi un instant, il reprit :

— Rien à craindre, non, rien à craindre ; planche ne sait rien, Mellier n'a accusé personne... tout va bien... Décidément, François avait raison, le diable nous protège I Ah 1 il y a Rouvenat ! Est-il revenu?

— Oui.

— Il devinera, lui, mais il sera forcé de se taire, d'ailleurs, quand même il nous accuserait, il faut des preuves, il n'y en a pas, il n'y en a pas... Le Seuillon est à moi !

Et un rire sec, nerveux, éclata entre ses lèvres. Il avait dans le regard l'orgueil du triomphe...

— Vous direz tout cela à François, n'est-ce pas, monsieur Parisel ? reprit la servante.

— Je n'y manquerai pas.

— Maintenant, que vous voilà tranquillisés tons les deux, je suis couteute.

— Vous êtes une bonne fîlle, Gertrude ; je n'oublierai pas votre dévouement.

La servante baissa la tète d'un air modeste, et, tout en chiffonnant la frange de son fichu :

— Monsieur Parisel, fit-elle, vous savez ce que François m'a promis ?

— Non, je ne sais pas ; qn'ostce qu'il vous a promis, ma chère Gertrude ?

LA PILLE MÀUDITB S59

— Q«e je serais sa femmo, monsiear Paris<*L Parisel eat uo sourire plein d*iroDie. Mais il se ganta

bieo d^lerer à Tespionoe de son fils sa douce illaston.

— Ça, dit-il, c'est uue affaire entre vous et François, TOUS TOUS entendrez ensein})le.

— Monsieur Parisel, vous ne mettrez pas empêchement?...

— A quoi?

— A notre mariage.

— Par exemple, moi, contrarier mon fils ! AHons donc, vous n'y pensez pas, Gertrude.

— Ah ! monsieur Parisel, ah 1 monsieur Parisel ! balbutia la ser%'ante qui suffoquait.

— Voilà le jour qui commence à poirftre, reprit Parisel ; ma chère Gertrudfe, vous allez vile retourner au Seuillon, car il ne faut pas qu'on sache que vous avez été absente une i>artie de la nuit. Vous vous mettrez à l'ouvrage comme à l'ordinaire, et comme toujours vous écouterez tout ce qu'on dira sans souffler mot. Gertrude, je vous recommande une extrême prudence.

— Soyez tranquille, monsieur Parisel, je suis plus fine qu'on ne 1«» croit.

— Vous nous en avez donné plus d'une preuve, Gertrude. Je vais me préparer pour assister à l'enterrement de mon cher cousin Jacques Mellier : tantôt, Gertrude, nous nous re verrons au Seuillon.

Le jour venait, en effet, du côté du levant, le ciel prenait une teinte d'opale.

Parisel et Gertrude se séparèrent.

— Je n'ai que le temps ju-^te de faire le chemin, se «lit cette dernière ; mais j'ai eu la précaution, hier soir, de porter mes sapines., ( sorte de récipient eu bois ou en zinc ) dans l'écurie ; je poivrai tout en arrivant, et sans

avoir besoio d'entrer à la ferme, me mettre à traire mes vaches.

Comme on le voit, Gertrude savait réfléchir à certaines heures et rabonuait même avec justesse.

C'est encore après avoir justement raisonné que, au lieu de suivre la route, sur laquelle elle pouvait rencontrer des personnes de connaissance, elle résolut, prudemment, de retourner au Seuillon en suivant une ligne diagonale que son œil traça au milieu des terres ensemencées et des prairies. D«î crtte façon, la distance à parcourir était peut-être dimiuuée, mais cet avantage disparais.<^ait en raison des difficultés que la marche de Gertrude devait forcément rencontrer.

N'importe, elle n'hésita pas. Pleine de courage, se souciant peu dé la fatigue, elle boixiit en avant.

Le jour vint tout à fait. Comme les jours précédents, le soleil s*était levé étincelaot, dans un ciel sans nuage.

Gcrlrude n'était plus qu'à un kilomètre du Seuillon. Maintenant elle suivait une sorte de chemin rural, frayé dans les terres, qui conduisait à une carrière de pierres.

Pourquoi, arrivée près de la carrière, s'arrèta-l-elUî?

Pour respirer, sans doute, et essuyer la sueur qui mouillait son front et'^es tempes.

Le trou de la carrièj^ était large et assez profond.

Sans penser à rien et même sans curiosité, Gertrutle se ptincha au bord du trou et regarda en t>as.

Aussitôt, elle se rejeta en arrière en poussant un cri horrible.

Son visage s'était rx)uvert d'une pâleur livide, son regard exprimait l'épouvante.

Qu'avait-elle vu ?

LA PILLE IIAUDITB 355

DANS LA CARRIÂRB

Le spectacle qui venait de s'offrir aux yeui de Oertrude était de nature à terriGer el justifiait le cri d'horreur qu'elle avait fait entendre.

Ao fond de la carrière, un homme, couché sur le ▼entre, la face contre terre, gisait dans une mare de sang.

Cet homme respirait-il encore ? N'était-il déjà plus qu'un cadavre 7

Gertrude se fit ces deux questions lorsque, revenue un peu de sa frayeur, elle put réfléchir. Elle était pressée, mais elle oublia complètement combien il était important pour elle de rentrer au Seuillon avant qu'on ne se fût aperçu de son absence.

Quelque chose d'irrésistible, une force attractive, puissante, l'arrêtait au bord de cette excavation, de cet abtme creusé par la main dc^ hommes.

Maintenant, la curiosité s'était emparée d'elle ; elle avait vu, elle voulait voir encore de plus près. Peut-être connaissait-elle ce malheurenx? Une sorte de fascination étrange l'attirait dans la carrière.

Et puis, les êtres les moins bons, les plus dégradés, les plus pervers peuvent être, parfois, saisis par un sentiment de pitié.

Si l'individu existait encore, ne devait-elle pas essayer de le secourir?

t5iS LA HLLB MAUDITE

EI1<! toama aatour de la carrière et arriva à son entn^e, doDt elle descendit la pente douce sillonnée de profondes ornières. Elle se trouva bientôt en présence de rhomme. Sur la partie visible de sa tète, on voyait l'ez.trémité d'une borrihle blessure.

Il était sans mouvement. Sa casquette avait roulé à quelques pas de lui. Il était vêtu d'un pantalon de treillis et d'un veston d'étoffe légère.

Gertrude vit tout cela. Aussitôt, ses traits se décomposèrent et elle sentit passer en elle comme une barre de fer. Elle eut une sorte de rugissement et eUe se précipita sur le corps immobile en criant :

— François ! François !

Elle lui souleva la t^e. Le contact du froid la fît frissonner. Elle ne put d'abord voir les traits du visage souillé do terre que le sang avait délayée. Le corps était roide. Elle eut l'extrême courage de le tourner sur le dos. Puis, avec son moucboir, elle essuya la figure.

Alors, le doute ne fut plus possible. C'était bien François Parisel, son amant, un cadavre maintenant.

Elle le contempla un instant avec un regard de folle. Ses cbeveux se bérissèrent, un tremblement nerveux secouait tous ses membres, sa boucbe s'était horriblement contractée, ses yeux mornes, fixes comme ceux d'une figure de cire, restaient secs.

Enfin, elle poussa un cri affreux, quelque chose qui ressemblait à un hurlement de bète fauve, et elle se roula sur le cadavre, en s'ar radiant les cheveux, en poussant dus plaintes et d'eflroyables gémissements.

C'était une douleur sombre, farouche, sauvage !

Gertrude, rugissante, ne ressemblait plos à une femme, mais à une furie.

La fin tragique du beau François devait -elle être attribuée à un crime, au suicide ou à un accident?

LA PILLB MAUDITB Wl

Poar croire ao saicide, il eût falla admettre que le ftls Parisel, saisi soudain par le remords et se faisaot horreor à lui • même, aurait eo le courage de juger ses acl<^, de se rondamner et d'exécuter mi propre sentence en mettant on terme à sou existence déplorable.

Maift. non, le beau François n'était pas homme à se repentir, à avoir des regrets, si ce n*est celui d'avoir vu échouer sa tentative criminelle. D'ailleurs, comme la plupart des scélérats, il était l&che.

Non, le beau François ne s'était pas fait justice luimême.

Ainsi que l'enquête et l'examen des lieux le firent constater plus tard, il avait trouvé la mort sans la cherdier, au moment où il s'y attendait le moins. Il devait finir ainsi.

Poursuivi par le regard terrible de Lucile, il s'était -enftiî épouvanté.

Etourdi par le sang qui était monté à son cerveau et bourdonnait dans ses oreilles, aveuglé par la sueur qui coulait de son front, il ne vit point quelle direction il prenait dans sa course vertigineuse. Aiguillonné par la peur, il courait comme un insensé, sautant les fossés, bondissant par-dessus les haies et autres obstacles qui se trouvaient devant lui.

11 ne vit point le trou béant. Un demi-mètre carré de terre s'écroula sous le poids de son corps et il se trouva lancé dans le vide.

Il dut alors pousser un cri effroyable.

n tomba comme on homme qui plonge, la tête en avant. Ce fut horrible. La tète heurta l'angle d'une pierre, qui enfonça l'os frontal à partir de l'œil gauche et fendit le crâne jusqu'au sommet de la tète, laissant la cervelle à découvert : le sang coula à flots et forma une mare autour du corps.

Cependant la mort ne fut pas instantanée.

Les observations qui forent faites permirent de supposer que le beau François avait vécu encore pendant deux heures environ, (uidurant d'atroces souffrances, et que son agonie avait dû être épouvantable.

Il avait certainement fait de.^ efforts inouïs pour se relever. On le voyait à des rigoles creusées par le bout de ses souliers, dans lesquelles le sang avait coulé, et par les empreintes de ses mains, qui s'étaient enfoncées dans le sol humide.

Il avait essayé de s'accrocher à la pierre fatale contre les aspérités de laquelle ses ongles s'étaient brisés et ses doigts déchirés, ensanglantés.

Rien ne saurait rendre l'expression effrayante que son visage avait conservée dans la mort, et celle de ses yeux restés grands ouverts et sortant de leur orbite... C'était repoussant, hideux !

Rien n'indiquait qu'il avait eu la force de crier, d'appeler à son secours ; mais on ne pouvait douter qu'il eût eu un terrible accès de rage et qu'il se fût tordu longtemps dans d'horribles convulsions.

Quand on lui desserra les dents et qu'où lui ouvrit la bouche, on la trouva pleine de sable, c« qui attestait que, pendant son agonie, il avait mordu la terre...

Pendant l'enquête qui, d'ailleurs, nefuApasde longue durée, on chercha à savoir si le beau François n'avait pas été précipité dans In carrière par une main criminelle ; mais, comme nous l'avons dit, l'examen des lieux démontra bientôt que la mort devait être simplement attribuée à une chute involontaire.

Gertrude ne crut pas au suicide ; elle n'admit pas dayantage que le beau Pranç4)ls fût tombé accidentellement dans la carrière.

LA PILLE U AUDITS Sfit

Après èlr« restée pendant près de deux heures pie aoprès dn cailavre, elle se redressa tout à coup, une éoergie farouche dans le regard.

Une idée insensée venait de jaillir de son cerveau.

Dans sa pensée, le heau Frauçois avait été violemment jeté daiM la earrière ; le père Parisel avait assassiné son fils pour ne pas avoir à lui donner la moitié de sa part de l*liéritage de Jacques Mellier.

— Ah Ile biigaud!s'écriu-t-elle, je vengerai FrançoisI je vengerai François !

Et abandonnant le cadavre aux grosses mouches qui bourdonnaient, prèles à s'abattre sur lui, elle gravit la pente au pas de course et sortit de la carrière.

Alors, elle regarda le ciel.

fondant qu'elle était près du corps sanglant du beau Fran^b, le soleil avait monté.

Avec l'habitude qu'ont les paysans de connaître, à quelque chose près, les heures du jour par la position qu'occupe le roi des astres, Gertrude jugea qu'il était au moins huit heures et demie.

Or, son absence de la ferme, ayant été forcément remarquée, on avait dû découvrir qu'elle n'y avait point passé la nuit.

Cette réflexion l'arrêta net.

Elle im se souciait nullement de s'exposer aux reproches et peut-ôtre à la colère de Rouveoat. Elle comprit aussi que sa dftparition, non justifiée, avait dû faire naître des soupçons graves.

Sans aucun doute, on voyait déjà en elle la complice du voleur inconnu qui avait tenté d'étrangler le vieux fermier.

— En ne me voyant pas à l'ouvrage ce matin, se ditelle, ils ont deviné, bien sûr, que c'est moi qui ai ouvert la porte l'avant- dernière nuit.

S60 LAIFILLB MAUDITE

. Sans se rendre exactement compte de ce qa'il y

ait de terrible pour elle dans sa complicité avec les Parisel, elle sentit un frisson courir dans ses mem bres.

Son instinct sufûsait pour la prévenir d'un danger.

— Puisque j'ai quitté la ferme, pensa-t-elle, maintenant que François est mort, je n'y veux plus rentrer.

Mais quel parti prendre? Où allait-elle aller? Elle up le savait vraiment point.

L'esprit fort troublé, ayant au cœur une douleur profonde,^ elle était dans une situation afitreuse.

Elle se mit à errer dans la campagne, allant à droite, allant à gaucbe, revenant constamment sur ses pas et toujours dans le même périmètre.

Plusieurs fois, épuisée, toute en sueur, elle s'affaissa à Tombre d'un arbre ou d'un buisson , mais, au bout d'un instant, elle se relevait et se remettait à marcher avec une agitation fébrile.

Elle poussait des plaintes sourdes, des cris rauques, des exclamations de fureur.

A la ferme, quand, à six heures et demie, on ne U vit point à l'étâble occupée à traire les vaches avant qu'on les meu&t à la pâture, on la chercha, on l'appela.

Rouvenat n'eut qu*j\ entrer dans sa chambre pour être certain qu'elle n'avait pas passé la nuit à la ferme. Il devina la vérité.

• — C'est elle, c'est cette misérable fille qui a ouvert une des portes de la maison aux deux Parisel, se dit-il. Elle a eu peur et elle a pris la fuite. Elle est probablement allée rejoindre les deux scélérats à qui elle a servi d'iustrumeut, car elle est trop bète pour qu'ils en aient fait autrement leur complice. Bien certaiuemeoi elle ne savait rien de leurs projets et n'a pu deviner que les doux infâmes avaient prémédité an double crime.

LA FlUB MAUDITE Set

Deux femmes de Frémicourl étant alors arrivées à la ferme, RouTeoal les pria de faire Touvrage de GertruB^i, ee à quoi elles conseotireot avec empressement.

De leur côté, Séraphine et les autres domestiques étaient convaincus que Gertrude avait ouvert la porte à Tindividu qui s'était introduit dans l'habitation afin de voler l'argent de leur maître. Seulement, ne sachant -^>as, comme Rouvenat, que le deux Parisel étaient restés dans le pays et rôdaient continuellement autour du Seuillon, ils ne pouvaient soupçonner que les cousins de Jacques Mellier fussent les coupables.

Gerirade était encore au milieu des champs à une heure de l'aprés-midi. Elle n'avait pas eu le courage de retourner à la carrière.

Sa longue course de nuit, ses marches et contre-marehes de la matinée, avaient amené la faim. A sa douleur se joignit la souffrance physique d'aflreux tiraillements d'estomac.

Elle avait entendu les cloches de Frémicourt sonner à plusieurs reprises le glas des morts, ce qui indiquait les différentes phases de la cérémonie funèbre. Puis, plus tard, mue des cloches sonna midi.

A partir de ce moment, insensiblement et peut-être à son insu, elle se rapprocha du chemin de la ferme.

Persuadée que le père Parisel avait tué son fils, et surexcitée par son désespoir et l'anéantissement de tous ses rêves de bonheur et d'ambition, elle avait cherché longuement, sans pouvoir le trouver, le moyen de venger le beau François.

Tout à coup, sur le chemin, à une distance à peu près égale du village et de la ferme, elle aperçut deux gendarmes.

Ceux-ci étaient à la recherche du voleur. N'ayant rien

appris à Frémicourt, ils se rendaient au Seuillon, espérant sans doute être plus heureux.

Des lueurs sombres passèrent dans le regard de Gertrnde. Elle avait la fièvre, elle ne raisonnait plus. . Elle s'élança vers les agents de la force publique en criant de toutes ses forces :

— Arrêtez I arrêtez !

Les gendarmes, voyant cette femme échevelée qui accourait, arrêtèrent leurs chevaux.

l'enterrement

Le matin, à neuf heures et demie, le curé de Frémicourt arrivait au Seuillon pour faire la levée du corps. Il était précédé de la croix et accompagné de ses servants et des chantres. Puis venaient à la suite une centaine de personnes, hommes el femmes.

Suivant l'usage du pays, pendant les prières du prêtre et le chant du De profundts^ psalmodié d'un ton lugubre, on fît la distribution des cierges. Chaque homme présent en reçut un. Ils furent ensuite allumés, car on doit, autant que possible, les porter allumés derrière la bière jusqu'à l'église, où ils servent alors à entourer le cercueil et à illuminer l'autel où le prêtre va dire la messe des morts.

Les cierges, distribués ainsi par la famille du mort, restent à l'église ; ils appartiennent au curé et non à la fabrique, iU font partie de son caïuel.

LA PILLE irAUDITB 3SS

A rwtarrenMDt d^nne femme, ce sont lec femmes ({oi porltBl las derget ; 4 l'enterrement d'une jeune fille, las daaoJsallas da Tillage ; à celui d'un gari^on, les jaunes gens.

Pûrter un cierge aux obsèques d'un mort est un honnaor, comme c'en est un de porter la bière. Ne pas être invité à porter an cierge, quand on appartient par un Uan qnaleonqne à la famille du défunt ou qu'on est simplement son ami, est considéré comme une impolitesse, comme une injure.

Comme le convoi funèbre se formait dans la cour delà (arme et que les porteurs plaçaient le cercueil sur deux Mteaux afin de pouvoir l'enlever à six sur trois bâtons, Joseph Parisel fît tout à coup son apparition et vint se placer immédiatement derrière la bière, tenant dans sa main gauche son chapeau orné d'un large crêpe aux deux extrémités flottantes. De son autre main, l'hypocrite faisait semblant d'essuyer ses yeux avec son mouchoir.

A sa vue, Rouvenat recula comme si une bête monstrueuse se fût dressée en face de lui.

L'incroyable audace du misérable le stupéfiait.

Presque aussitôt, son regard eut un éclair terrible. Sa colère faillit éclater comme un coup de tonnerre. Mais, réfléchissant que ce n'était ni le moment ni le lieu de se livrer à son emportement, à son indignation, si légitimes qu'ils fussent, il eut la force de se contenir.

Il obligea sa fureur à se calmer, et comprima les soulèvements de son cœur.

En présence de ce cercueil qui contenait les restes de son maître, en présence du prêtre et de cette nombreuse assistance, il devait éviter le scandale.

Toutefois il resta très-agité et conserva sur son large front les plis qui s'y étaient creusés.

3r>4 LA PILLB MAUDITE

Jean Renaud, s'étant approché, lui prit la main en (lisant à voix basse :

— Rouvenat, j'admire votre courage.

— N'est-ce pas que c'est épouvantable?

— C'est monstrueux !

— On n'a pas l'idée d'une semblablti hardiesse.

— C'est l'audace d'un scélérat.

— Qui ne croit pas que le châtiment peut l'atteindre. Il a certainement vu Gertrude cette nuit, et elle lui a dit que Jacques, n'ayant pas reconnu l'homme qui s'est introduit dans sa chambre pour le voler, n'avait pu l'accuser.

— Soit, mais il doit bien supposer que vos soupçons se porteront sur lui.

— Assurément ; mais il s'est dit qu'en l'absence de preuves matérielles, je n'oserais pas l'aecuser, et que, quand même, il échapperait facilement à J'action de la justice. Oh I c'est un homme qui raisonne et qui calcule juste ! Il est évident qu'il ignore encore ce qui s'est passé dans la chambre de Blanche, soit qu'il n'ait pas vu son fils ou que celui-ci ait jugé à propos de ne lui rien dire.

— Je crois, en effet, que vous avez raison, Rouvenat.

— C'est égal, mon cher Jean Renaud, je suis curieux de. voir jusqu'où ira l'audace sans nom de ce misérable.

— En vérité, c'est un habile comédien ; on croirait volontiers qu'il est désolé et que ses yeux versent de vraies larmes. *

Le cortège se mit en marche. Joseph Parisel était en tète, derrière le mort. Proche paren t de Jacques Mellier, il n'oubliait pas qu'il lui appartenait de conduire le deuil.

LA PILLE IfADDITB S66

— Tiens, diaaieut aux autres ceux qui avaieDl le triste aytDtage de conuaitre Parisel, voilà le cousin de M. MeU lier, le père do beau François ; il habite dans les Vosges à plus de trente lieues d'ici ; on Ta prévenu ; il n'a pas perdu de temps pour arriver.

— 11 parait bien afûigé.

— Heu ! heu ! si, comme je l'ai entendu dire, Jacques Mellier n'a pas fait de testament, le vieux Parisel doit rire en dedans, c^v il est héritier. Une belle journée pour lui!

— Moi, je ne puis croire que Jacques Mellier, qui se sentait partir depuis longtemps, n'ait pas pris certaines dispositions afin d'assurer le sort de M"* Blanche. L'enfant de Geneviève Renaud est comme la fille de M. Mellier... Voyez-vous des héritiers la chassant du Seuil- Ion 1...

— Vous comptez sans Rouvenat.

— Quoi I Rouvenat ? Il est le parrain de Blanche, il était l'ami du vieux fermier; mais, maintenant que Mellier n'est plus, il redevient un simple domestique.

— Ah ! çà, depuis le temps qu'il travaille, est-ce que vous croyez que Rouvenat n'a pas amassé de quoi vivre bien à son aise ?

— Certainement, Rouvenat a gagné gros; mais je sais qu'il n'a jamais compté avec le maître. Si, aujourd'hui pour demain, il était forcé de quitter la ferme avec sa filleule, ils seraient obligés de demander asile à leurs amis de Frémicourt et de Civry.

— Par exemple, si une chose pareille arrivait, tout le canton serait en révolution, mais ça n'est pas possible.

— On ne sait pas I

Voilà, avec bien d'autres choses encore, ce qu'on disait tout bas derrière le cercueil de Jacques Mellier,

La cérémonie se ût à l'église au milieu d'un profond silence et d*un grand recueillement.

Quand on sortit du cimetière, après les aspersions d'eau bénite sur la fosse, Rouvenat chercha des yeaz Joseph Parisol. Il avait disparu.

— Il est parti, lui dit Jean Renaud.

— Oui, mais nous le reverrons bientôt.

— Il n'osera pas.

— Parisel ose tout.

Rouvenat appela son premier garçon.

— Jean, lui dit-il, il faut penser à tout ; le temps me semble lourd ; s'il y avait de l'orage ce soir, il faudrait vite charrier, nous ne devons pas être pris au dépourvu : tu vas dire à Mathias, à Brunet et à Simonin que je les prie de venir passer le reste de la journée à la ferme, Simonin amènera sa femme et sa fille.

Le garçon de ferme s'acquitta promptement de sa commission. Les ouvriers répondirent :

— Le temps de prendre notre vêtement de travail, de faire le chemin et nous serons tous au Seuillon.

Rouvenat et Jean Renaud rentrèrent ensemble à la ferme. Ils s'empressèrent de rejoindre Lucile et Blanche qui étaient restées enfermées dans la chambre de Rouvenat.

Vingt minutes plus tard, Joseph Parisel arriva à la ferme. Séraphine se trouvait seule dans la grande salle. Il était pâle, mais il avait le front haut, le regard étincelant.

Il dit à la servante :

— Je vais m'installer dans la chambre de Jacques Mellier, où j'écrirai i\ se» autres parents que notre pauvre cousin Jacques est mort.

Séraphine se plaça devant lui pour lui interdire l'entrée da raseaiier.

LA PILLB MAUOITB 367

— Hein I qn^est-ee à dire? fit Parisel en toisant la terraDta des pieds à la tète.

— HoDsiear Parisel, on n'a pas le droit de monter ainsi dans la chambre du ma lire.

— Jacques Mellier n'est plus. Allons, laissez-moi passer. Ici, maintenant, j'ai le droit de parler en maître.

— Je ne sais pas quel droit vous avez, répliqua Séraphine ; mais il me semble que vous pouvez bien attendre qne j'aie prévenu M. Rouvenat.

Joseph Parisel eut une crispation des lèvres.

— Vous n'avez pas d'ordre à recevoir de M. Rouvenat, dii-il d'une voix creuse.

— Je vous demande bien pardon, monsieur Peurisel, mais je ne reconnais qu'à M. Rouvenat seul le droit de m'en donner.

Les sourcils de Parisel se froncèrent et une flamme jaillit de ses yeux.

— C'est bien, reprit-il en haussant les épaules, je n'ai pas de discussion à avoir avec vous ; mais vous ne tarderet pas à comprendre que vous venez de parler sottement. Je ne m'oppose pas, d'ailleurs, à ce que vous préveniez M. Pierre Rouvenat ; j'ai besoin de le voir, j'ai à lui parler.

11 repoussa la servante afin de s'ouvrir le passage. Mais elle revint sur lui en criant :

— Vous ne monterez pas, vous ne monterez pas I

A ce moment, Rouvenat, qui, ayant entendu parler haut, éli^it sorti de sa chambre, se montra au-dessus de l'escalier.

Il vit Joseph Parisel aux prises avec Séraphioe.

— Je me doutais que c'était lui, murmura-t-il. Puis, élevant la voix :

— Séraphine, dit-il, laissez monter M. Parisel.

368 LA PILLB MAUDITE

La servante s'éloigna en grommelant. Parbel grimpa Tescalier.

Ronvenat, s' attendant à cette visite, s'était préparé àr recevoir le misérable. Malgré la grande agitation qai était en lui, il eut assez d'empire snr lui-même pour paraître très-calme.

— C'est moi que vous voulez voir? dit-il à Parisel, vous désirez me parler ; qu'avez-vous à me dire?

En parlant, il avait ouvert la porte de la chambre de Jacques Mellier. Ils y entrèrent.

— Vous n'ignorez pas, répondit Parisel, que je suis un des héritiers, le principal héritier de mon cousin Mellier?... que Dieu veuille avoir son àme !... Moi seul ai pu être prévenu à temps de la mort de notre cher parent ; il faut que j*avertisse immédiatement les autres parents. Nous sommes trois tètes, en tout onze héritiers ; mais moi seul, je suis une tète.

— Monsieur Parisel, répliqua Rouvenat d'une voix qui trembla malgré lui,jenevois pas qu'il soit bien utile, quant à présent du moins, de déranger vos parents, qui demeurent tous très-loind'ici.

— 11 le faut, pourtant.

— Je vous répète que je n'en vois pas la nécessité. Si, cependant, c'est votre volonté, vous êtes libre d'agir comme vous l'entendez ; je n'ai pas à m'immiscer dans vos aflaires.

— En attendant l'arrivée des parents, .reprit Parisel, mon intention est de faire poser les scellés.

— Je ne crois pas que vous ayez ce droit, monsieur Parisel.

— Mon titre d'héritier me le donne, monsieur Rouvenat.

— Monsieur Parisel, une question : Êtes-vons bien fur d'être héritier de Jacques Mellier?

LA PILLB MAUniTB 369

Piriael parai ▼isiblement troublé, mais il reprit vite lOD tMoraDoe.

— La deraière fois qae j'ai vu le cousin Mellier, ditil, — il n'y a pas longtemps...

— L'avant-dernière nuit, murmura Rouvenat.

— Vous dites?

— Rien. Continuez, monsieur Parisel.

— Il m'a assuré qu'il n'avait pas fait de testament, qu'il n'en ferait point.

— En effet, monsieur Parisel, Jacques Mellier n*a pas fût de testament, bien que ces jours derniers il en ait en l'intention bien arrêtée. La mort Ta surpris.

L'héritier ne put retenir un cri de joie.

— Je puis vous dire aussi, monsieur Parisel, si cela peut vous être agréable, continua Rouvenat, que je me sais toujours opposé à ce que Jacques Mellier fit un testament en faveur de Blanche Renaud, ma filleule.

— Hein ! vous avez fait cela, vous ! s'écria Parisel abasourdi.

— Mon Dieu, oui, monsieur Parisel, j'ai fait cela.

— Ah! monsieur Rouvenat, vous êtes un honnête homme, oui, un bien honnête homme !

Et il eut l'audace de tendre la main à Rouvenat, qui n'y fit pas attention et garda les siennes derrière son dos.

— Voyez- vous, monsieur Parisel, reprit le parrain de Blanche, j'ai toujours été convaincu que Jacques Mellier, dont j'étais l'ami, le confident, le bras, et je peux même dire aussi un peu la volonté, n'avait pas besoin de faire son testament.

— Monsieur Rouvenat, s'écria Parisel, que la joie rendait expansif, mon intention est de conserver le domaine du SeuiUon, vous y finirez vos jours.

— Je l'espère bien.

— Quant à M"* Blanche...

— Ah! oui, Blanche!

— François, l'aime véritablement comme un fou, elle réfléchira, elle reviendra sur ses préventions d'autrefois et... nous les marierons.

Rouvenat avait un sourire ironique sur les lèvres.

— Enfin, enfin 1 s'écria Parisel, je suis riche. Le Seuillon est à moi, à moi I

La porte du cabinet, qui était restée entr'oaverte, s'ouvrit brusquement. Lucile, les yeux étincelants, la physionomie calme et sévère, entra lentement dans la chambre.

— Monsieur Joseph Parisel, dit-elle d'une voix frémissante, je voudrais bien savoir comment il se fait qne le Seuillon soit à vous I

J08TICB EST FAITE

A la vue de cette femme, qui lui apparaissait comme la statue du commandeur à don Juan, Parisel fit un bond en arrière. Puis, ellaré, se tournant vers Koavenat :

— - Quelle est cette femme? demanda-t il d'une voix étranglée.

— Demandez-le lui à elle-même, monsieur Parisel, répondit houvenat.

Lucile s'était avancée jusqu'au milieu de la chambre.

LA KiLLB 1I400IT8 S7|

— Joseph Parisel, dit-elle, lt\ demaudei» qui jo suis? Regarde-moi bieu : Je me Domme Lucile Mellier!

L'eftl fut terrible. Parisel recula encore ; il devint Ufide, la respiration lui manquait.

— Lucile, Lucile! murmura-l-il souniemonl, son reganl épertiu fixé sur la jeuno femme.

Mais retrouvant vite son sang-froid et son auilace :

— Je ne crois pas cela, exclama-t-il, Lucile Mellier a dbparu, Lucile Mellier est morte !

La jeune femme prit une résolution subite.

— Pierre Rouvenat, dit-elle d'une voix vibrante, je ne resterai pas cachée jusqu'à l'arrivée de mon fils au Seuillon. Vous pouvez appeler ici tous nos serviteurs; ils n'ignoreront pas plus longtemps que la iille de Jacques Mellier est revenue dans la maison de son père I

Roavenat s'élança hors de la chambre. Mathias et les autres venaient d'arriver.

Rouvenat se pencha sur l'escalier et cria :

— Mathias, Simonin, Bruiiet, Jean, montez tous, les femmes aussi I

Lucile ayant repris la parole, disait :

— Joseph Parisel, vous ne me reconnaissez pas, qu'importe!... Je vous ai dit qui je suis, je vais vous dire maintenant ce que vous êtes.

Les serviteurs du Seuillon entraient dans la chambre silencieusement, l'un après l'autre...

— Joseph Parisel, continua Lucile, le bras tendu vers lui, vous êtes un misérable, un lâche, un infâme!...

Au lieu de se courber sous ces mots, Parisel leva plus haut la tête. Sou regard enflammé semblait défier tout le monde.

— H y a quelques jours, poursuivit Lucile, la nuit, vous et votre fib François, vous avez voulu assassiner Pierre Rouvenat.

m LA WLLE MAUDITE

— C*e8t faux, c'est faux ! exclama le misérable.

— J'étais là, je vous ai vos, reprit Lucile avec violence. Je suis arrivée à temps heureusement, pour appeler au secours, et c'est moi qui, près du vieux puits, vous ai jeté ce mot, que je ré^te aujourd'hui : Assassin ! Assassin !

La figure de Parisel changea encore de couleur et ses traits se contractèrent horriblement.

— Je ni« cela, je le nie! cria-l-il d'une voix sifflante. Lucile haussa les épaules.

— Joseph Parisel, reprit-elle, vous êies encore un voleur! L'avant-dernière nuit, un homme s'est introduit dans la chambre de Jacques Mellier pour le voler... Joseph Parisel, cet homme, c'est vous!

— C'est faux, c'est faux!

— Joseph Parisel, ce n'est pas tout : Surpris par Jacques Mellier, les mains dans son coffre- fort, vous vous êtes jeté sur lui et vous avez tenté de l'étrangler. Joseph Parisel, vous avez tué mon père!... Assassin! Assassin!

— C'est faux, c'est faux ! répéta-t-il encore.

Les hommes présents allaient se précipiter sur le misérable. Lucile les arrêta dun geste.

— Joseph Parisel, reprit elle d'une voix éclatante, je n'étais pas là pendant la lutte épouvantable que mon père a soutenue contre vous; à ce moment, je défendais Blanche, lu demoiselle du Scnillon, contre votre fils, DOD moins infâme que vous!... Mais je vous ai vu, Joseph Parisel, je vous ai vu sortir de la maison et vous enfuir à travers le jardin!

Tout cela devait confondre le misérable, Ir. i as.r, l'a- Déantir. Kh bien, non, il gardait son assuraïuo, mui audace, et sur ses lèvres un sourire de démon.

-^ Je vois ce que c'est, dii-ii d'un ton menaçant, tloa-

LA PILLE IfAUOmS S^S

¥enat nous hait, François et moi : c'est lui qui a imagiué toutes ces calomnies pour se venger... Ah I il voudrait i>ieo nous envoyer au bagne; mais tout cela n*est pas vrai, entendez-vous? Tout cela est faux! faux 1 feux!

Lucile secoua tristement la tète.

— Joseph Parisel, dit-elle, votre langage n'indique pas que vous ayez un regret et moins encore que vous songiez à vous repentir. Et pourtant , comme le brave Pierre Rouvenat, que vous ne craignez pas d'accuser d*une infamie, j'ai pitié de vous et de votre fils... Vous êtes mes parents, je ne veux pas vous livrer à la justice, je ne veux pas troubler dans sa tombe, à peine fermée, le repos de mon père. Joseph Parisel, allez-vous-en, allez- vous- en!... Lucile Mellîer et ses serviteurs, ses amis, garderont le silence sur vos forfaits... Moi, je ferai plus, je demanderai à Dieu qu'il vous donne le repentir et vous pardonne I

Et d'une voix pleine de larmes elle répéta : Allezvous-en, allez-vous-en !

Parisel promena au^ur de lui ses yeux hagards ; il ne vit que des regards sombres et des visages hostiles. Il comprit que ce qu'il avait de mieux à faire était de partir.

Il marcha lentement vers la porte, mais toujours le firent haut.

Il allait sortir lorsque, tout à coup, Gertrude, pâle, échevelée, l'œil eu feu, les habits souillés de sang et de boue, se dressa devant lui et le repoussa violemment jusqu'au miliçu de la chambre.

•*- Ah! le voilà, le voilà! cria-t-elle d'une voix rauque : c'est Parisel, le père de François, il a tué son fils ! Assassin!

Tout le monde était terrifié.

— Ah I ça, grogna le père Parisel, est-ce que cette mie est folle?

— Ah! ta crois que je suis folle! reprit Gertrude en s'approchant de lui la bouche écumaote et lui montrant ses poings, tu vas bien voir le contraire tout à l'heure. Oui, pour ne pas partager avec François Théritage de Jacques Mellior tu l'as tué, tu l'as assassiné !

Les yeux de Parisel parurent lui sortir de la tète.

— Que dit-elle? que dit-elle? murmura-t-il. Et pressant sa tète dans ses mains, il ajouta :

— Est ce que je deviens fou?...

— Tiens, tiens, continua Gertrude d'une voix éraillée, regarde mon jupon, regarde mes mains, regarde mes manches... vois-tu ces taches rouges? C'est du sang, c'est le sang de François, à qui tu as fendu le crâne et que tu as jeté dans une carrière, à une demi-lieue d'ici, sur le territoire de Civry.

Cette fois, saisi d'horreur et d'épouvante, le père Parisel buissa la tète. Ses bras tombèrent à ses côtés. 11 tremblait.

— Je l'ai vu, je i'ui vu, poursuivit Gertrude avec le même égarement, mais il ne m'a pas parlé, il était mort, mort, mort!... roide, froid comme un glaçon. J'ai vu sa tète ouverte et tout autour de lui des flaques de sang.

Je l'ai laissé dans la carrière, il y est encore ... les fourmis courent sur son corps, les gros taons lui mangent les yeux ... Le père Parisel a tué François, c'est un assassin! ...

— Gertrude, malheureuse ! s'écria le misérable, tu es folle, n'est-ce pas? Ce que tu viens de dire n'est pas vrai, dis-moi «]ue tu racontes ça pour m'épouvanter!

Qertrade partit d'un éclat de rire lugubre.

LA KILLK MAUDITE 975

— Ab! ah! ah! 11 a peur, il a peur, Quelle, Le père Partael i Uié soo fils!...

Pariael eut tout à coup un transport de fureur el de nge.

n saisit Gertrude par les épaules, et, d'une voix effrayaota, la secouant violemment :

— Mais que veux-tu donc, misérable fille? hurla-t-il ; qui donc te pousse ainsi à m'accuser d'avoir tué mon fib?

-» J'aimais François, je devais être sa femme, répliqqa-t-elle avec vebémence-; mais va, brigand, tu u'bériteras pas, tu ne seras pas, comme tu l'espérais, le maître du Seuillon ... Tu iras en prison, oui, en prison, ta seras condamné et la macbine te coupera la tète.

Ahlabl ab! continua-t-elle, riant, toujours, il verra le bourreau, il verra le bourreau !

Pois, avec une force et une énergie extraordinaires, elle le saisit par le bras et le traîna vers une des fenêtres de la cbambre en criant :

— Viens voir les gendarmes, ils sont en bas, ils viennent pour te prendre ; c'est moi qui les ai amenés, je leur ai tout dit, tout !

Parisel jeta les yeux dans la cour et vit les cbevaux des deux gendarmes.

Saisi d'un tremblement nerveux, il bondit en arrière en poussant un cri.

Les spectateurs de cette scène épouvantable restaient immobiles, comme pétriûés.

Depuis un instant, Jean Renaud et Blanche étaient entrés aussi dans la cbambre.

Un bruit de pas lourds, auquel se mêlait le sonnement des éperons d'acier et des fourreaux des sabres, retentit dans l'escalier.

Gertrude s'élança vers la porte, qu'elle ouxrit toute

3l6 LA PILLE MAUDITE ''

grande. Puis elle se retonrna en criao^ avec une joie sauvage :

— Les voilà, les voilà! voici les gendarmes!

Les deux agents de la force publique se montrèrent sur le palier, le sabre au côté, le fusil en bandoulière. Gertrude leur montra Parisel en disant :

— Voilà l'assassin !

Le misérable, courbé, frissonnant, jetait de tons les côtés des regards de bète fauve.

Il se voyait perdu. La fausse accusation de la servante l'avait terrifié. Si, innocent de ce crime, l'accusation ne lui paraissait pas redoutable, il savait que, une fois entre les mains de la justice, ayant Gertrude contre loi, il aurait à rendre des comptes terribles.

La peur s'empara de lui et il songea à échapper par la fuite au châtiment qui l'attendait.

Les gendarmes entrèrent dans la chambre.

— Au nom de la loi, commença le brigadier. Parisel avait vu devant lui la porte ouverte, le passage libre.

Il prit son élan, et avant que les gendarmes aient pu deviner son intention, il bondit hors de la chambre et se précipita dans l'escalier qu'il descendit quatre à quatre.

Les gendarmes laissèrent échapper un cri de surprise et de colère. Mais, aussitôt, ils débouclèrent leur ceinturon, qui tomba sur le parquet avec le sabre, et ils s'éluncèrcnt à lu poursuite du fuyard.

Celui-ci était sorti par la petite porte du jardin, qu'il traversa rapidement.

Son intention était de gagner le bois du Seuillon, où il espérait pouvoir se tenir caché jusqu'à la nuit.

Mais il n'a voit que très-peu d'avance sur les gendarmes, et bientôt il entendit la voix du brigadier qui lût criait^

LA PILLE HâUDITB ^

— Au oom do la loi, arrètti ; Je vont somme de tous arrêter!

Il se' garda bien d*obéir. U rassembla tontes ses force» pour redoubler de vitesse.

Les gendarmes étaient, heureasement, deux hommes forts, conragenx, pleins d'énergie et tenant à remplir leur devoir. La poursuite continua, acharnée. Peu à peu, ils gagnèrent du terrain et se trouvèrent bientôt sur les talons du fuyard. Deux fois iU furent au moment de le saisir, et deux fois il leur échappa, par un crochet la première, la seconde en sautant par-dessus une clôtare.

Toutefois, au bout d'un instant, Parisel sentit tout à coup ses forces s'épuiser. Il n'était plus qu'à une faible distance du bois.

— Si je pouvais l'atteindre, se dit-il, je serais sauvé. Mais^les gendarmes le serraient de près. Il prit un

parti extrême. Il fit brusquement volte-face et les six canons d'un revolver menacèrent les poitrines des gendarmes.

Ceux-ci s'arrêtèrent.

— Si vous faites un pas de plus, leur dit Parisel, je tire.

Les gendarmes se regardèrent ; mais leur indécision dora peu. Ensemble ils bondirent en avant.

Parisel n'avait pas fait une vaine menace.

Une détonation suivie immédiatement d'une autre se fit entendre. Un des gendarmes poussa un cri et s'aflais- 88 sur le sol. Une balle l'avait frappé au-dessus du genou. La seconde balle, destinée au brigadier, ne l'avait pas atteint.

Parisel reprit sa course, prêt à se retourner encore et à faire feu de nouveau si le brigadier continuait à le poursuivre. ^

Celui-ci, voyant son gendarme blessé, ne fat plus mailrc de sa colère. Parisel n'avait plus que quelques pas à faire pour disparaître dans le bois. Rapide comme l'éclair, le brigadier saisit son fusil, l'épaula, ajusta Parisel et fit feu.

Le misérable tomba foudroyé, /a face contre terre.

La balle l'avait frappé à la nuque et, broyant tout sur son passage, s'était logée dans une cavité du cerveau.

La mort fut instantanée.

AU CHATBAU D'aRFBUILLB

On releva le corps du pore Parisel deux heures plus tard, en présence du juge de paix de Saint-Iran qui, prévenu la veille par les gendarmes, avait jugé nécessaire de se rendre à Frémicourt.

Le cadavre du beau François ayant été transporté à Civry, le juge de paix donna Tordre d'y condaire celai du père Parisel.

Le lendemain soir, à la brune de la nuit, ils forent enfouis l'un à côté de l'autre dans une large fosse creusée dans un * oin non bénit du cimetière du village.

Inutile de larler de l'enquête qui eut lieu au sujet de la murt du b«. .u François ; nous en avons fait connaître d'avance le résultat.

Honvenat avait mis une voiture à la dispositioD do brigadier, qui put ainsi emmener le soir

LA PILLB MAUDITS 379

blatsé, eo même temps que Gertnide, mise Ml éUt d*arresUi(ioQ à la suite des aveux que le juge de paix l|ii fit faire.

Ao bout d'un mois, la blessure du gendarme fut guérie, et il put reprendre son service.

A la même époque, la servante infidèle du Seuillon eompamt devant le tribunal de police correctionnelle, qui la'oondanwa à deux ans d'emprisonnement.

Biais, avant cela, d'autres événements beaucoup plus intéreaaants s'étaient accomplis...

Trois jours après la mort de Jacques Mellier, Jean Roblot et les quatre faucbeurs de Frémicourt, dont M. Nestor Dumoulin avait pris les noms, rè<^urent chacun une lettre, les invitant à se rendre le lendemain au parquet de Yesoul.

Ils partirent ensemble et se trouvèrent à l'heure indiquée an palais de justice. Ils étaient attendus. Un huissier les introduisit l'un après Tautrc dans le c€d)inet du procureur impérial.

En présence de ce magistrat, du juge d'instruction, du président du tribunal civil, d'un juge du même tribimal et d'un greffier, qui écrivait leurs Jéclaralions, après avoir juré de dire la vérité, ils rapportèrent à peu près dans les mêmes termes les paroles prononcées par Jacques Mellier, un instant avant sa mort.

Le soir même, M. Nestor Dumoulin quittait la ville de Yesoul pour se rendre à Paris.

Il emportait les déclarations des cinq hommes de Frémicourt, signées par chacun d'eux, au-dessous desquelles les quatre magistrats et le greffier du parquet avaient également apposé leurs signatures, certifiant qu'ils les avaient entendues.

Le comte et la comtesse de Bassières, Edmond et Jérôme Grelnche étaient au château d'Arfeuille.

Edmond pensait continuellement à Blanche, sa dooce fée de l*espérance, à son ami Mardoche, ou plutôt à Jean Renaud, puisqne, maintenant, il savait son nom, et aussi à Pierre Rouvenat, le terrible parrain de la jolie demoiselle du Seul lion.

Impatient comme tous les amoureux, et sentant, au milieu même de son bonheur, que ses amis da Senillon avaient besoin d'être consolés, il voulut leur écrire. Ne devait-il pas une réponse à la leltre de Blanche 1

Cependant, avant de le faire, il crut devoir consulter le comte et la com tesse.

— Mon fils, lui répondit M. de Bussières, je comprends votre sentiment et votre légitime impatience ; mais vous ne devez pas écrire. Mon vieil ami Dumoulin e«t parti pour Vesoul et pour Frémicourt, laissons-le agir ; sachons d'abord ce qu'il aura fait, ce qu'il pourra faire. Ce que nous voulons, mon cher enfant, M"* la comtesse et moi, c'est votre bonheur et celui de Blanche ; mais le vicomte île Bussières ne peut pas encore épqfiser la fille de Jean Renaud. Attendons. ^

D'ailleurs, tranquillisez-vous ; bien que j'aie recommandé à M. Dumoulin de garder le secret sur votre nouvelle position, il trouvera le moyen de dire à votre ami Mardoche que vous aimez toujours Blanche, que vous pensez à elle sans cesse et que vous reviendrez bientôt à Frémicourt.

La comtesse partagea cx)mplètcment l'avis du comte et Edmond se laissa convaincre.

Par exemple, un homme véritablement henreax, c'était Jérôme Greluche.

Il n'avait eu garde de laisser à Paris ses chères marionnettes. Avec l'aide du menuisier et du charron d'Aj>

LA FILLB M AUDITB 381

feuille, eo TiDgl-qualre lieare» il avait construit un petit théAtre à peu près présentable, et, tous les soirs, graiuitei9eol, dans la cour du ch&teau, il offrait des représentations aux hebitanls de la commune, petits et grands.

Jamais le petit Rigolo, le gamin de Paris, ne s'était montré plus gai, plus espiègle, plus drôle, plus spirituel, plus amusant. Jamais il n'avait en autant de malice pour faire enrager son ami Polichinelle.

Le jour, le bon Greluche, rêveur, pensif, se promenait dans les jardins et dans le [>arc au milieu des allées ombreuses.

— Mon répertoire a vieilli, disait-il àBdmon«I, qui le raillait affectueusement, je compose de nouvelles pièces.

Alors Edmond riait. Un jour il lui dit :

— Mais, mon cher Greluche, tu n*as plus besoin, maintenant, de travailler.

A cela, Greluche répondit :

— Mon fils, on doit toujours travailler, ^'ailleurs, j'ai mon idée.

— Ah! voyons l'idée.

— Voilà : Je veux avoir quatre ou cinq pièces bien troussées, bien drôles, pour amuser et faire rire, dans quelques années, les enfants de M. le vicomte et de madame la vicomtesse de Bussières.

Edmond lui serra la main et f^'éloigna avec des larmes dans les yeux.

Un matin, le comte de Bussières reçut une lettre de son ami Dumoulin. Elle était datée de Vesoul.

Après l'avoir lue, il courut à l'appartement de la comtesse. Il la trouva causant avec Edmond. La joie éclatait dans le regard du comte.

— M. Dumoulin a réussi! s'écria la comtesse.

S8l LA FILLB MAUDITE

Edmond s'était levé et son regard anxieux interrogeait son grand-père.

— Ahl mon cher Edmond, dit le comte, pouvant à peine résister à son émotion, cette lettre yons apporte plus d'une joie. Elle nous apprend, il est vrai|la mort de Jacques Mellier, mais elle nous dit que votre mère existe, que la malheureuse Lucile est revenue au Seuil- Ion.

Le jeune homme pâlit ; il porta ses deux mains à son cœur, se laissa tomber sur le canapé à côté de la comtesse et se mit à sangloter.

— Ah ! excusez-moi, diMl en joignant les mains, mais le saisissement, la joie, le bonheur ... Comme c'est bon de pouvoir pleurer! ...

— Cher enfant, cher enfant! murmura la comtesse en l'entourant de ses bras.

Au bout d'un instant il se releva. Alors le comte lot à haute voix la lettre de M. Dumoulin. Voici ce qu'elle contenait :

(( Mon cher Adolphe.

» Dans une heure je partirai de Yesoul et, demain » matin, je serai à Paris, avec des pièces qui m'assa- D rent le succès. Toutes les difQcultés se sont aplanies » devant moi comme par enchantement. La plus redon- » table était le vieux fermier : Jacques Mellier n'est » plus. Dans cette grave affaire, mon cher comte, il » semble que la Providence est intervenue en votre fa- » veur.

» C'est elle qui ramène* au Seuillon Lucile Mellier. » C'est elle qui dit à la mort de frapper le vieux fermier, » parce qu'elle trouve monstrueux de mettre Edmond » en présence de Jacques Mellier.

w Oui, mon cher comlp, Lucile Mellier est revenue au é

LA PILLB MAUDITB S8t

« SeniUon ; le Ticomte de Buasières revtrra m mère ... » Qaeiie joie popr lui ! AumI, je m'emprease de la loi

u Lucile dans les bras de son père agonisant. ' r mate et la maigreur de son visage, l l'expression douloureuse de sa physionomie, j'ai pu admirer encore les restes d'une

> graode beauté. Je me suis senti profondément ému, et » des larmes ont jailli de mes jeux en pensant au bon- « heur (jui attend oette pauvre femme, après les » épouvantables sonffirances qu'elle a dû suppor- • ter.

» Enfin, elle existe, et j'ai 'quelque raison de croire » que sa présence à la ferme n'est encore connue que de » Blanche et de Jean Renaud.

» Je n'ai pas vu Pierre Rouvenat, parti l'avant-veille » pour Paris. Jean Renaud s'est décidé à parler, et le

■ vieux serviteur du Seuillon s'est mb en route immé- » dtatemeot avec l'espoir de trouver à Paris le fils de » LueUe et de le ramener au Seuillon.

• Mon cher Adolphe, je suis arrivé à la ferme, où 3 l'on m'avait dit que je trouverais Mardoche, — on » ignore encore dans le pays le vrai nom du vieux men-

■ diant, — entre sept et huit heures du matin.

» Jean Renaud était à la ferme, en efi'et : mais le

> vieux fermier femiit de l'appeler dans sa chambre B avec cinq des employés du Seuillon. J'entrai moi-

■ même dans la chambre de Jacques Me Hier, sans son- » ger que j'étais un étranger et que je me montrais aussi

■ audacieux qu'inconvenant. U faut supposer qu'un de » ces bons génies, auxquels croient les Orientaux, m'a- » vait enlevé momentanément la faculté de réfléchir et » me conduisait par la main.

9 J'entrai donc dans la chambre de Jacques Mellier,

384 LÀ Fl[4JR MAUDITE

» sans qu'on me vit, et je me tins immobile dans un coin. » Le vieillard était étendu dans un grand fauteuil,ayant » Blanche à côté de lui, puis, formant une espèce de » demi-cercle, Jean Renaud et les cinq hommes.

» Le vieux fermier, sentant sa fin prochaine, avait » appelé ses serviteurs et Mardoche, qui se trouvait là, » pour faire devant eux une sorte de confession.

» Juge de ma surprise, je puis dire de ma satisfaction, » en l'entendant déclarer que Jean Renaud était inno- » cent et que c'était lui, Jacques Mellier, qui avait » commis le meurtre du 24 juin 1850.

» Après cela, les cinq hommes sortirent de la chambre, » où il ne resta plus que Blanche, Jean Renaud et moi, » auprès du vieillard.

» Tout à coup, il dit à Blanche : — Où est Lucile? » Appelle ma fille. — Ce fut pour moi un nouveau sujet » d'étonnement, car je ne savais pas que la jeune femme » fût revenue chez son père.

» Une porte s'ouvrit et je la vis paraître.

» Elle s'élança vers son père, qui la prit dans ses bras. » Alors, le vieillard parla de Rouvenat, de son petit-fils, B qu'il aurait voulu voir avant de mourir, et de Jean » Renaud qu'il croyait encore à Gayenne.

» Jean Renaud crut devoir donner au mourant une » satisfaction qu'il désirait : il se fit connaître.

» Quelques minutes plus tard, Jacqu<es Mellier mourut » en appelant encore Edmond et Rouvenat, et en regar- » dant le ciel.

• Je sortis de la chambre avec Jean Renaud, et nous • causâmes assez longuement en marchant sur le che- » min de la ferme.

» Sachant que Rouvenat ne trouverait pas à Paris » le fils de Lucile, j'ai dit à Jean Renaud quelques » paroles, qui lui ont permis de tranquilliser la

LA PILL8 HADDITB tSft

» paoTre mt^re, en lui donnant Tcspoir do revoir bientôt » SOD fiU.

» ie pris le nom des cinq hommes qui venaient d'en- » tendre la confession de Jacques Mellier, et je me mis

• aosaiiôl en route pour Vesoul. Aujourd'hui, les dépo-

• silaires dn secret du vieux fermier ont été appelés au ■ parquet de Vesoni et ont été entendus.

• La confession de Jacques Mellier, répétée par les » cinq témoins, vient de m'étre remise par le procureur

> impérial. Comme je te le dis en commençant ma » lettre, je vais prendre le premier train et demain je

• serai à Paris. Je ne perdrai pas une minute et je met-

> trai tous mes soins à hâter la conclusion de cette très-

• importante affaire, dont le succès n'est plus douteux.

» Mes hommages respecteux à M"* de Bussières, » met amitiés à Edmond, un bon souvenir à Jérôme

• Greloche. A toi de cœur.

» HBSTOR DUMOUUH. »

Le front d'Edmond s'était irradié. Rien ne saurait rendre ce qu'il y avait de joie, de reconnaissance et d'amour dans l'éclat de son regard, dans l'expression de sa phyâonomie.

— Oh! ma mère, s'écria-t-il avec un accent de tendresse infinie, tu as beaucoup souffert; mais comme je vais t'aimerl...

— Mon fils, dit la comtesse en lui prenant la main, nous l'aimerons tous.

— Noos l'aimerons tous, répéta le comte de Bussières.

xxvm

LE TICOMTB DE BUSSIÈRBS

La violente émotion, produite par les événements dramatiques que nous avons racontés à Frémicourt, à Civry et plus loin, à Sueure, à Terroise, à Saint-Irun, à Artemont, commençait à se calmer.

Pendant quelques jours tous les habitants de la contrée avaient été dans la consternation. La nait, leur sommeil était troublé par d^effroyables cauchemars.

Mais, enfin, tout s'oublie, tout s'efface.

Après quinze jours écoulés, la belle vallée de la Sableuse avait repris son aspect paisible et riant.

On avait terminé les foins et on préparait les faucilles pour couper les seigles. C'est le commencement des moissons.

On avait appris avec un grand étonnement que Lucile Mellier, disparue depuis tant d'années sans qu'on n'ait plus entendu parler d'elle, était revenue au Seoillon.

La curiosité des paysans fut vivement excitée ; mais ils ne purent pénétrer un secret connu seulement des personnes intéressées à le garder. Ils ne surent jamais pourquoi Lucile avait quitté la ferme, quelle avait été son existence depuis dix-neuf ans, ni comment elle était rentrée chez son père.

D'autre part, les hommes qui avaient entendu la confenion de Jacques Mellier gardèrent sur ce fait un ti-

LA PILLE If ADDITB 387

leoM absolu. Poar Unu Km antres, les éTéDemenU de l'aDDée 1850 et une partie de eenx de 1889 restèi|»t les

mystères du SeailloD. .^

Jean Roblot, le vieux Mathias et les autres faucheurs avaient fait à Rouvenat le récit de ce qui s'était passé â Yeaool dans le cabinet du procureur impérial. Du reste, déjà prévenu par Jean Renaud, Rouvenat savait qu'un avocat de Paris du nom de Dumoulin s'était mis à l'œuvre pour obtenir la réhabilitation de l'ancien condamné.

Pour Lucile et Blanche, ces quinze jours qui suivirent la mort de Jacques Mellier furent tristes et leur parurent longs comme des siècles.

Elles ne se quittaient plus ; constamment ensemble, elles parlaient sans cesse d'Edmond et s'encourageaient à prendre patience.

Jean Renaud, confiant dans les paroles de l'avocat, avait dit : a 11 reviendra. » Elles attendaient.

Mais pour toutes deux, comme il lardait à venir!

Lucile avait ses inquiétudes, ses craintes; la jeune fille avait aussi les siennes.

— Mon Dieu, se disait la mère, si on me trompait, si on ne voulait pas me rendre mon fils I

— S'il a un grand nom, comme Lucile le croit, pensait la jeune fille, il a peut-être déjà oublié la pauvre Blanche ; et je l'aime, moi, je l'aime I

Un jour, Rouvenat voulut parler à sa maîtresse de sa fortune, faire des comptes avec elle.

— Plus tard, mon ami, plus tard, lui répondit-elle; j'attends mon fils; tant que je ne l'aurai pas serré dans mes bras, contre mon cœur,je ne veux penser qu*à lui.

— 11 est bon, pourtant, ma chère Lucile, insista Rouvenat, que vous sachiez exactement la somme qui se trouve dans la caisse.

— Je vous ai fait connaître les dernières volontés de mon père, mon ami ; voas compterez cette somme vousmême ; c'est la dot de votre filleule, la fortune de Blanche et de Jean Renaud.

Rouvenat avait compté et trouva dans la caisse du vieux fermier, en valeurs diverses, deux cent quatrevingt mille francs.

C'était un samedi. Les deux vieillards et les deux jeuues femmes venaient de déjeuner. Ils n'étaient pas encore sortis de la salle à manger. Ils causaient d'Edmond, sujet ordinaire de toutes leurs conversations.

— Je compte les jours, dit Lucile tristement ; c'est aujourd'hui le seizième depuis votre retour de Paris, mon bon Rouvenat.

— Oui, répondit le vieux serviteur, et nous ne savons toujours rien.

Blanche poussa un soupir.

— Le moment de son retour est proche, dit Jean Re* naud en regardant sa fille avec tendresse.

— Il me croit morte, reprit Lucile. Il ne sait pas que je suis ici, que je l'attends, que je meurs d'anxiété; sans cela il serait déjà venu, aucune puissance an monde n'aurait pu le retenir.

— S'il ne m'a pas oubliée, si on lui a appris que mon père n'est pas le meurtrier du sien, pourquoi ne m'a-t-il pas écrit? se •iemandait Blanche.

Or, pendant qu'ils causaient, deux hommes venant de Frémicourt entraient à la ferme.

L'un d'eux, s'adressant à Séraphiue, lui demanda si Mardoche était au Seuillon.

Elle répondit afiirmativement.

— En ce cas, nous pouvons le voir?

— Les maîtres viennent de déjeuner ; ils sont encore Ikf dans la salle à manger.

— Eli bien, mon enfant, voolez-voas dire à Mardocho qne TaTocât de Paris, M. Dumoulin, désire lui parler.

— Ah! monsieur, s'écria la servante, soyez le bion- ▼enu, on vous attend ayeo impatience !

Et, oovrant la porte de la salle à manger, elle dit :

— Monsieur Rouvenat, monsieur Jean lienaud, madame Locile, c'est M. Dumoulin qui demande à vous parler.

Les quatre personnages se levèrent en même temps.

— Séraphine, priez M. Dumoulin d'entrer, dit Lucile. Le célèbre avocat entendit ces paroles.

— J'entre le premier, n'est-ce pas? dit-il vivement à son compagnon.

— Oni, oui.

M. Nestor Dumoulin entra dans la salle à manger et salua gravement.

De la main Rouvenat lui indiqua un siège.

— Merci, dit-il en souriant, je n'ai que queUpies mots à dire à M. Jean Renaud.

Le père de Blanche s'approcha de l'avocat. La jeune fille, tremblante, s'appuyait sur Lucile non moins émue qu'elle.

— Jean Renaud, reprit M. Dumoulin, je vous avais promis que vous me reverriez bientôt; me voici.

Il tira un papier de sa poche et, le tendant au vieillard, il ajouta :

— Jean Renaud, condamné au Imgne à perpétuité pour un crime que vous n'avez pas commis, vous avez été gracié il y a quelques mois ; aujourd'hui, Jean Renaud, vous êtes réhabilité 1 (^e papier, ({ue j'ai l'hooneur de vous remettre, en est la contirmatiou officielle.

Jean Renaud voulut parler, l'émotion lui coupa la parole.

Blanche, poussant un cri de joie, s'était jetée dans ses bras.

M. Dumoulin se tourna vers Lucile et Rouvenat :

— Madame Lucile Mellier, monsieur Rouvenat, ditril, je ne suis pas venu seul au Seuillon, voulez-vous me permettre d'appeler la personne qui m'accompagne?

— Oui, monsieur, répondit Lucile.

L'avocat ouvrit la porte et fit un signe. Son compagnon parut aussitôt.

— Mon bienfaiteur! exclama Jean Renaud.

Et se précipitant aux genoux du comte de Bussières, il saisit une de ses mains et la porta à ses lèvres.

— Monsieur Jean Renaud, dit le comte d'une voix vibrante d'émotion, en l'aidant à se relever, avec le précieux concours de mon ami, M. Nestor Dumoulin, j'ai tu le bonheur d'obtenir votre grâce et de vous faire revenir en France. Je viens aujourd'hui vous demander quelque chose.

— Ahl monsieur, dites-moi ce que je puis faire pour TOUS témoigner ma reconnaissance.

— Monsieur Jean Renaud, j'ai l'honneur de vous demander la main de M"' Blanche Renaud, votre fille, pour mon petit-fils Edmond, vicomte de Bussières 1

Puis, se tournant vers Lucile, le comte ajouta en lui tendant la main :

— Votre enfant, madame.

— Monsieur le comte, monsieur le comte, balbutiat-elle.

Des sanglots l'empêchèrent de continuer.

Blanche pleurait silencieusement, la tète appuyée sur t'épaule «le Itouvenat.

— Lucile, reprit le comte ! votre fiU vous aime, il TOUS aime, nous vous aimons tous. Le vicomte de Bussières vous aime bien aa^ds, mademoiselle Blanche :

LÀ KILLB IfAUDITB S9I

enfant, venez et permettez-moi de mettre un baiser sur Totre fh>nt.

Pour I008, c'était la joie, le bonheur suprême! Il semblait «pi'un rayon du ciel éblouissant, meralleux, fût entré tout à coup dans la maison.

regards étaient illuminés, les fronts radieux, les resplendissants.

Cependant, au bout d*un instant, Lucile parvint à ▼ainere son émotion.

— Monsieur le comte, demanda-t-elle d'une voix entrecoupée, où est-il? Quand aurai -je le bonheur de le revoir?

— Il va venir, répondit le comte.

Lucile se laissa tomber sur un siège et mit sa main sur son cœur comme pour en arrêter les battements précipités.

Pendant que le comte de Bussières et M. Nestor Dumoulin, aussitôt descendus de la voiture qui les avait amenés de Yesoul à Frémicourt, prenaient à pied le chemin de la ferme, la comtesse de Bussières et Edmond se dirigeaient lentement vers le cimetière.

Ils 7 entrèrent.

La comtesse s'appuyait sur le bras d'Edmond. •

Au bout d'un instant, ils s'arrêtèrent.

Edmond, montrant une pierre à la comtesse, prononça ces deux mots :

— C'est là!

La grande dame se mit à genoux, le jeune homme s'agenouilla près d'elle.

Pendant quelques minutes, silencieux, recueillis, le front courbé vers la terre, ils prièrent tous deux.

Quand ils se relevèrent. M** de Bussières avait mouillé sou mouchoir de larmes.

Pour sortir, ils marchèrent de nouveau au milieu des tombes et des croix.

Soudain, pressant doucement le bras de la comtesse, Edmond s*arrèta en disant :

— Regardez î

Ils étaient devant un petit monticule de terre fraîchement remuée.

Sur cette terre, on avait planté provisoirement une croix de bois, peinte en noir. Elle portait ce prénom et 06 noiQ écrits au pinceau avec de la couleur l>lanche.

a JACQUES MELUBR »

Pendant une minute, Edmond resta pensif. Puis, relevant la tète, il dit d'une voix triste :

— Là, dans ce coin du cimetière, repose mon père ; ici mon grand- père maternel : — Edmond de Bnasières, Jacques Mellier, la victime, le meurtrier !

La comtesse répondit :

— 11 s'est repenti, Dieu lui a pardonné ! Elle ajouta :

— Laissons dormir les morts. Venez, mon fils, venez; nous allons, maintenant, embrasser votre mère.

ils rejoignirent la voiture qui les attendait devant l'auberge du village. Us y prirent place. Edmond dit un mot au conducteur, qui lança son attelage dans la direction du Seuillon.

Le comte tle Bussières avait à peiue répondu aux questions de Lucile par ces mots : « Il va venir, » qu'on entendit le roulement d'une voiture.

M. Dumoulin se pencha à la fenêtre.

— C'est M"* la comtesse, c'est M. le vicomte, dit-il. Lucile bondit hors de la salle à manger en criant :

— Mon lilsl mon filsl mon fils!

Rouvenat, Jeau Renaud, M. Dumoulin la salvirent.

LA PILLE IIAUDITB 393

BUnehê restait immobile, appuyée contre un meuble.

— Ma chère enfant, lui dit le comte, à mon brat ▼008 pouvez venir au-devant de votre Ûnncé.

Locile, éperdue, folle de joie, les bras ouverts, se précipitait vers la voiture qui venait de s'arrêter dans la cour.

E«lmond sauta lestement à terre et tomba dans les brai de sa mère.

Ce fut une étreinte délicieuse, passionnée, un instant de joie délirante.

Rouvenat, s'étant avancé, tendit 9a main à la comtesses pour l'aider à descendre.

— Merci, monsieur, lui dit-elle avec un gracieux sourire ; monsieur Pierre Rouvenat, n'est-ce pas?

— Oui, madame la comtesse, Pierre Rouvenat, le vieux serviteur du Seuillon.

Des bras de sa mère, Edmond passa, dans ceux de Jean Renaud, à qui il dit :

— Vous êtes aussi mon père !

Rouvenat s'approcha.

— Mon jeune maître, à qui je dois la vie, dit-il, permet-il au vieux domestique de sa famille de lui baiser la main?

Edmond l'entoura de ses bras et lui répondit en l'embrassant :

— Je vous rends les baisers que vous avez donnés au petit Edmond, il y a plus de treize ans, dans la chambre d'auberge de Saiot-lrun.

La comtesse disait à Lucîle :

— Vous ne quitterez plus votre fils, c'est convenu ; vous aurez votre appartement à Arfeuille, comme à Paris à l'hôtel de Bussières.

— Je remercie de tout mon cœur madame la comtesse, répondit Lucile ; mon intention est de vivre dans une

retraite absolue ; cette retraite (!8t ici, aa Seoillon. Mon fils vous appartient maintenant pins qa'à moi, madame, je ne le retiendrai pas, il vous suivra. Je le verrai partir sans faiblesse. Four le bonheur de mon enfant, j'aurai du courage pour tous les sacrifices. Mais le Seaillon G:»t à lui, madame, il y reviendra quelquefois, je l'espère, pour embrasser sa mère.

— Ma chère Lucile, répliqua la comtesse, je ne veux point contrarier votre volonté. Mais sans quitter complètement cette belle vallée, où j*aimerais aussi à passer quelques jours, vous pourrez venir voir notre Edmond et sa jeune femme à Arfeuille. Nous sommes deux mères qui avons souffert, nous nous comprendrons, nous nous aimerons, et ensemble nous parlerons du passé.

Sur ces mots, la comtesse ouvrit ses bras et elles s'em* brassèrent avec effusion.

Pendant ce temps, Edmond, quittant Rouvenat, s'était avancé à la rencontre de Blanche.

La jeune fille, émue et rougissante, baissait timidement les yeux.

— Edmond, dit le comte, votre fiancée est au bras de votre grand'père ; devant moi, mon fils, vous pouvez lui donner le premier baiser.

Blanche tendit son front candide sur lequel Edroond. non moins ému qu'elle, posa ses lèvres. Et tout bas il murmura : -

— Vous êtes et serez toujours ma douce fée de Tespérancet

La voix de Jean Renaud dit derrière lui :

— La bonne étoile est au ciel.

— Oh ! l'adorable enfant, disait la comtesse à l'oreille de Lacile, comme nous allons la chérir 1

LA FILLE MADDITB

ÉFILOOUB

An mois de septembre suivant, dos principaux persoonages se trouvaient tous à Arfeuille.

Roaveoat lui-même, s'était décidé à quitter le Seuil- Ion. Il avait conGé pour quelques jours la direction de la ferme à Jean Roblot, lequel était désigné d'avance comme son racoesseur.

Le brave Rouvenat n'avait pas cru pouvoir se dispenser d'assister au mariage de sa chère filleule.

Après le mariage civil, la bénédiction nuptiale fut donnée aux jeunes époux dans la chapelle du château.

La belle Blanche, la fille de Geneviève et de Jean Renaud le tueur de loups, était vicomtesse de Bussières.

Le village d* Arfeuille était en fête, et de tous les villages voisins on était venu en foule pour prendre part aux réjonissaoces offertes par la bonne comtesse à l'occasion du mariage de son petil-£ls.

Blanche fut acclamée par la population. Sa merveilleuse beauté provoquait toutes les admirations. Jamais on ne vit pareil enthousiasme.

Pour se rendre du château à la mairie, le cortège passa sous douze arcs de triomphe dressés par les habitants d'Arfeoille, et marcha sur un tapis de fleurs.

De tous côtés retentissaient ces exclamations :

— Comme elle est belle! Quelle grâce! Le joli sourire I Comme elle a l'air doux et bon I Quel adorable regard I

El tout lo monde répétait, admiranl le jeune couple

— Oh! les beaux enfants, les beaux enfants I Rouvenat rayonnait dans son habit vert-pomme.

Le bon Greluche, accroché à son bras, ne voulait plus se séparer de lui.

Jean Renaud, rajeuni de vingt ans, depuis qu'il avait fait couper sa longue barbe, tailler ses cheveux et qu'il s'était dépouillé de son costume de mendiant, Jean Renaud était ivre de bonheur.

Et cependant, à chaque instant, de grosses larmes roulaient dans ses yeux.

Il pensait à Geneviève et il se disait :

— Si elle était là! si elle était là! Lucile ravie disait à la comtesse :

— Après tant de jours sombres et désolés, je ne pouvais m'attendre à uue semblable félicité. Je suis trop heureuse !

— Ma chère Lucile, répondit M"* de Bussières, c'est dans le bonheur de leurs enfants que Dieu récompense les mères malheureuses.

. Après la cérémonie religieuse, toutes les jeunes filles ^ village, vêtues de blanc, entrèrent dans la cour du château. Elles ofifrirent un magnifique bouquet à la belle vicomtesse et l'une d'elles lui adressa un petit discours, appris par cœur, sans doute, mais fort bien tourné, lequel émut vivement les auditeurs.

Blanche répondit par quelques paroles graoieuses, et embrassa la jeune fille, ce qui amena uue nouvelle explosion d'enthousiasme..

En même temps, autour du château, les jeunes gens faisaient parler la poudre, comme disent les Arabes.

Toute la jeunesse d'Arfeuille et des environsavait été conviée à un baixiuet splendide, qui dura depuis quatre beoret jusqu'à huit heures du soir. :^^

LA i'ii.Li. MAUllITK 307

Alor», d«8 arlUiciert, appelés de Nevers, tireront uu toperbe fea d*artifioe, dont la pidcn principale reprô- ' sentait deax immenses majuscules entrelacées : b. b.

Ansaitôt après le feu d'artifice, les janiins et une partie da parc se trouvèrent subitement illuminés par de nombreuse^ lanternes vénitiennes et des flammes de beogale de toutes les couleurs.

L'orchestre était en pUce. Le bruit des instruments se fit entendre. Les danses commencèrent.

On fêlait le bonheur des mariés, mais le bonheur était pour tous et la joie générale.

fSdmond, tenant les mains mignonnes de sa jeune femme dans les siennes, lui dit d'une voix émue et pleine de tendresse :

— Y a-t-il sur la terre un bonheur comparable au mien? Je ne le crois pas. Ah! je n'oublierai jamais celte chambre d'auberge, à Gray, où je vous ai rencoutréo alors que j'étais désespéré, où vous m'avez dit : Dieu ne vous abandonnera pas! Je me souviendrai toujours a\i&i*i du portail de l'église de Frémicourl et du joir sentier fleuri, au bord de la Sableuse. Blanche, ma bieh-nimce Blanche, le sentier de la Sableuse est sur le domaine du Seaillon, il appartient à notre mère, nous y reviendrons bientôt, n'est ce pas?

Blanche lui répondit :

— Oui, nous repasserons bientôt, souvent, sur.ce sentier où vous m'avez dit que j'étais pour vous la fée de l'espérance... C'c^t là, Edmond, c'e^t là que j'ai senti les premiers battements de mon cœur. .

— Et vous m'avez aimé?

— Et je vous ai aimé! Edmond, si vous n'étiez pas revenu, je serais morte !

— Oh ! ma Blanche, ma -Blanche adorée! 11 l'entoura de ses bras et il l'attira à lui.

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