LA VICTIME
Comment peindre la douleur, le désespoir de M. de Luranne et de Julie en voyant arriver Lucien pâle, défait, les traits contractés par la souffrance, les habits souillés de sang, mourant? Ils remplirent la maison de leurs lamentations, de cris déchirants. C'était navrant, efi'royable.
Deux hommes robustes durent prendre le blessé dans la voiture et le transporter dans l'appartement de son père. Mais, épuisé par la perte de son sang et aussi par les douleurs atroces endurées pendant le voyage, on l'eut à peine couché sur son lit qu'il s'évanouit.
Julie, folle de douleur, sanglotait, accroupie au mi lieu de la chambre. M. de Luranne, non moins désolé, avait cependant, au bout d'un instant, retrouvé sa pré-
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«»m*€ d'c»prit. Pftr «in onlre, »on domestique conraît chercher sou médecin ordinaire, un ami, et prévenir un des preaiitrs chirurgiens de Paris.
Le pauTre père interrogea le cocher, qui attendait dans rantichamhre qu'on lui payÀt ce qui lui était dû. Celui-ci raconta ce qu'il savait. Mais tout cela était ▼agoe, difficile à expliquer. Toutefois, pour M. de Luramie, il ressortait de ce récit, qui ne nommait personne, que son fils, attiré traîtreusement dans un guetapens, avait été frappé par un ennemi. Mais qui était raasaann? Comment le découvrir?
Pour le moment, il n'avait pas à le chercher ; il devait, avant tout, s'occuper de son fils, il fallait le sauver si, pour lui, les ressources de l'art n'étaient pas inutiles.
11 prit l'adresse du cocher, le paya et le congédia.
11 revint près de son fils, qui venait de reprendre connaissance, et que sa sœur éplorée mouillait de ses larmes.
Le jeune homme avait sur les lèvres un douloureux sourire. Julie tenait une de ses mains, il tendit lautre à àonpère.
M. de Luranne s'inclina et lui mit un baiser sur le front.
— Ah I je me sens bien près de vous, dit Lucien ; j'ai eu peur«de mourir là-bas ; j'ai voulu revenir, pour vous revoir.
M. de Luranne lui mit un doigt sur les lèvres.
— Ne parle pas, dit-il, cela t'épuise, cela te fait souffrir, je le vois ; plus tard, tu me diras tout.
— Je n'ai plus longtemps à vivre, murmura Lucien.
— Ah I tais- toi ! s'écria le père avec terreur. Nous te sauverons ! Nous te sauverons I
Le docteur arriva. 11 était consterné. C'était on vieux
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pralicien eu qui M. do Luranue avait uoe entière confiance. Il s'approcha de Luciea et l'examina silencieusement, puis il découvrit les deux blessures snr lesquelles le sang s'était coagulé, ce qui avait arrêté Vhémorrhagie.
L'une des balles avait frappé l'épaule, près da cou ; l'autre s'était logée dans la poitrine.
M. de Luranne Tinterrogea du regard. Il remua tristement la tète, et murmura ces mots :
— Très- grave.
Le malheureux père soupira el baissa la tète.
— Il faudrait envoyer cherche^ un médecin spécial, dit le docteur.
— C'est fait, répondit M. de Luranne.
En attendant l'arrivée de son confrère, le docteur commença à donner des soins au blessé.
M. de Luranne espérait encore. Mais son illusion fut détruite par le deuxième médecin. Le savant spéeialiste déclara que le jeune homme était perdu. Un organe essentiel à la vie se trouvait malheureusement atteint.
— Il peut vivre encore vingt-quatre heures, dit-il à M. du Luranne, qui le suppliait de ne lui point cacher la vérité ; mais nous ne pouvons songer ù extraire le« projectiles, car, dans ce cas, ce serait la mort instantanée.
Ce fut pour le pauvre père un second coup pent-ètre plus terrible encore que le premier. Hélas I avec son fils, que d'espérances s'évanouissaient 1
On cacha avec le plu» grand ..soin l'éponvantable ▼érité à M"* de Luranne. Elle s'étaU installée au chevet de son frère, disant qu'elle ne le quitterait pas d'ane minute.
Cependant, vers dix heures da soir, à la prière de
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Laden, qui Toalail être seu! n père, elle consen-
:ità 86 retirtT (Uns sa chambre, mais à la oondilion «(u'on ne tanierait pas trop à la rappeler.
— Maintenant qoe nuas sommes seuls, mon père, dit Lucien, voos pouvex me faire connaître Tarrèt du médecin. Ne craignex pas de m'efirayer.
Le magistrat prit une des mains de son fils dans les siennes et garda un morne silence.
— Vous n*osez pas me dire la vérité, reprit le jeune homme ; mais en interrogeant le regard du docteur, je l'ai devinée... Je suis condamné, la mort piano au-dessus de ma tète... Mon père, croyez-moi, je ne regrette pas la vie ; je u'aorais pu vivre heureux avec cet amour fatal, que vous connaissez, que je n'ai pu arrnriier de mon cœur et dont, un peu plus tôt, un peu plus lard, je •levais mourir.
Ces paroles furent uu trait de lumière pour M. de Luranne.
— Lucien, Tioterrogeat-il tristement, depuis l'autre soir, où tu as rencontré la comtesse de Bussières chez M"* de Bierie, tu l'as revue ?
— Oui, une fois.
— Aujourd'hui à Asnières?
— Oui.
— Ah ! je comprends tout !
— Le comte a suivi sa femme, il nous a surpris ensemble, au moment où nous venions de découvrir qu'on nous avait attirés dans un piège...
— Un piège I je m'en doutais, murmura sourdement M. de Luranne.
— Le comte était Irès-irrité, comme fou : avant que j'aie pu lui rien dire, lui rien expliquer, sans vouloir écouter Valentine, il a tiré sur moi, croyant ^aus doute Avoir son honneur à venger. Mais je vous le jure, mon
père, sar notre honneur à tous les deux, sur la mémoire chérie de ma mère, la comtesse est inuocente ; elle n'a trahi aucun de ses devoirs, elle est toujours digne da respect de tous, Valentine est une noble et sainte femme.
— Mais pourquoi ce rendez-vous à Asnières ?
— Je vous l'ai dit, un piège infâme tenJu à la comtesse et à mol.
— Par qui? Par le comte? demanda le magistrat, un éclair terrible dans le regard.
— Non, le comte est comme sa femme, comme moi, une victime.
— Il y avait avec vous une autre femme ?
— Oh ! la misérable 1 murmura Lucien.
— Ainsi c'est cette femme?...
— Oui, mon père.
— Son nom ?
Le visage de Lucien prit une expression doalooreuse.
— Pourquoi vous le dire? répondit-il. Elle a fait le mal, elle ne peut le réparer... Son nom ! Il me fait horreur, j'aurais peur de le prononcer. Ne cherchez pas à le connaître. D'ailleurs, mon père, un homme comme vous ne se venge pas d'une femme, même d'une méchante femme ; il la méprise.
— Lucien, répliqua gravement M. de Luranne, la ju»- Uce n'exerce pas une vengeance quand ell*^ frappe an coupable, elle châtie.
— C'est vrai, mon père, c'est vrai; mais Dieu est aussi un juge, le juge suprême, laissez-lui le soin de punir cette malheureuse.
Le jeune homme resta un moment silencieux, les yeux fixés sur son père, qui paraissait livré à de sombres pensées.
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Soudain, m- inimèreot, comme si la vie
lui reTeoail, et tou regard eut un céleste rayonoe-
— Mon père, mon père, dit- il, j*ai encore quelque choM 4^ous dire, une demande à vous faire.
— Je l'écoute, mon enfant, tu peux parler.
— Mon père, le comte de Bussières a été indignement trompé, une fatale erreur...
— Le comte de Bussières a assassiné mon fils I pronon<;a le magistrat d'une voix creuse.
— J'étais avec sa femme, riposta vivement Lucien, il avait le droit de me tuer.
— Le jury des assises appréciera.
— Mon père, ne me laissez pas mourir désespéré. Pas de bruit, pas de scandale autour de mon cercueil, je vous en supplie ! C'est la dernière grâce que vous m^accorderez, que le comte ne soit pas poursuivi... C'est à vous que je demande de le protéger ; vous le pouvez, mon père, arrêtez le scandale, étouffez cette affaire ; ah ! c'est assez de malheur... C'est surtout pour elle, mon père, c'est pour Valentine... Pauvre femme I... Quoil elle serait jetée comme une proie à la curiosité du monde, aux sarcasmes des méchants I Non, non, vous ne le voudrez pas. Ah ! celte pensée m'épouvante. Mon père, ayez pitié de la comtesse de Bussières ! Pas de scandale, c'est la dernière volonté de votre fils mourant.
M. de Luranne pleurait.
— Ah! vous pleurez, reprit Lucien, vous m'avez compris; merci, merci ! Je mourrai le cœur satisfait, l'esprit tranquille, sans tourment, sans faire entendre une plainte. Allez, ne me plaignez pas ; je Taime et c'est pour elle que je meurs !
Le pauvre père mit son mouchoir sur sa bouche et
se roidit pour étoaffer les sanglots qui montaient à sa gorge.
Une joie indéfinissable éclatait dans les yeux de Lucien, illuminait son front; un doux sourire s'épanouissait sur ses lèvres décolorées. Son visage, tout à l'heure tourmenté par la souffrance, était devenu calme, presque radieux. On aurait dit qu'il avait subitement cessé de souffrir.
M. de Luranne le contemplait avec surprise, le regard plein d'une tendresse infinie.
— Mon Dieu ! se disait-il, qu'est-ce donc que la vie, qu'est-ce donc que la mort, si l'on quitte ainsi la première pour aller à l'autre?
— Mon père, vous me promettez, reprit Lucien, vous me promettez...
— Oui, oui, je ferai ce que tu veux.
— Pas de poursuites, pas d'enquête, rien. Sur ma mort, le silence. On ne touchera pas à la réputation de Yalentine, à sa purelé ; elle n'aura pas, dans sa pudeur offensée, à rougir devant des étrangers ; ah ! c'est pour moi la suprême consolation 1
Après un nouveau silence, Lucien dit :
— Mon père, je voudrais écrire.
— Hélas I tu ne le peux pas I soupira le père.
— Si, je me sens assez de force... Quelques lignes seulement.
— A qui?
— A elle, mon père, à elle !
— Que veux-tu lui dire ?
— Oh ! rassures- vous, vous lirez...
M. de Luranne n'avait plus rien à refuser à son fils; il voulait adoucir ses derniers moments en donnant satisfaction à tous ses déeirs. Il lai apporta sur le lit tout
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ce qu'il fallait pour écrire. Eosoite il lo souleva et l'appuya contre sa poitrine.
baos cette position, le papier placé sur uu f^ros livre de droit, le blessé put écrire d'une main tremblante les lignes ffoivan tes :
« Madame la comtesse»
» Je vais mourir, dans quelques heures je ne serai » plus ; mais la cause de ma mort restera cachée, il ne » faut pas que le nom et l'honneur du comte de Bus- » sières puissent recevoir une éclaboussure ; il ne faut » pas que la méchanceté du monde ait le droit de vous n soupçonner, vous la plus noble et la plus vertueuse des > femmes I
» Il vous sera facile de prouver à M. le comte que ni » vous ni moi ne l'avons outragé, en lui dévoilant » l'infamie d'une misérable femme qui se disait votre » amie.
» M. de Buasières m'a frappé nous croyant coupables ; » il défendait son honneur. Il m'a tué... mais dites-lui, » oui, dites-lui que je vous aimais trop pour ne pas vous » respecter, et que je meurs en lui pardonnant.
u Mes yeux se voilent, adieu, adieu !
» LUCIEN DB LURANNE. »
II tendit le papier à son père.
— Demain, dit-il, vous ferez porter ma lettre à l'hôtel de Bussières. On la remettra à Yalentine, à Yalentine elle-même I
Il ferma les yeux et sa tète retomba lourdement sur l'oreiller.
A partir de ce moment il ne prononça plus que quelques paroles. Julie revint dans la chambre et resta près de son frère jusqu'à onze heures. Alors, M. de Lurauoe U. 4
usa de sod aatorité pour la forcer à aller prendre du repos. Il avait envoyé chercher un prêtre, et il oe toqlait pas qoe sa fille vit ce dernier consolateur, car elle ne savait pas encore qae tout espoir de sauver son frère était perdu.
Elle dormait encore le lendemain matin, à sept heures et demie, lorsque Lucien rendit le dernier soupir dans les bras de son père.
Ainsi qu'il l'avait dit, il mourut sans proférer une plainte, un sourire sur les lèvres.
M. de Luranne mit dans une enveloppe la lettre dtt Lucien à laquelle il joignit ces mots :
c Mon fils est mort, madame ; je remplis une de ses » dernières volontés en vous envoyant cette lettre ; elle » contient une déclaration qui est votre complète justifi- » cation. Mon fils en mourant a pardonné à son meur- » trier, son père infortuné pardonne aussi.
» Que Dieu vous fasse oublier et vous donne le » bonheur que vous méritez ; c'est le dernier souhait de » mon pauvre Lucien, c'est aussi le mien.
» DB LUBAmiB.»
Sur l'enveloppe cachetée il écrivit le nom de la comtesse ; puis il appela son domestique et lui confia la lettre en lui recommandant expressément de la remettre lui-même dans les mains de M"* la comtesse de Bussières.
Ce premier devoir accompli, il songea à la promesae qu'il avait faite à son fils. Il puisait dans sa douleur môme le courage et la force d'agir.
En moins de deux heures il fit toutes les démardies nécessaires pour qu'il n'y eût pa^ d'enquête sur le drame de la maison d'Asnières, et il avait obtenu l'aMarance
qiMle comte daBassîères ne serait Tobjet d'aucune poortoite.
Grâce à cet précaatioDS, révénement, que les journaux appelt^rent le crime d'Asnières, resta uo mystère.
SéPARATIOM
' La comtesse de Bussières se leva de bonne heure, après une longue nuit d'insomnie. Elle avait beaucoup pleuré et beaucoup réfléchi aussi. Ayant examiné sa situation, elle la trouva épouvantable.
Elle ne pouvait plus se faire aucune illusion, sa vie était brisée ; il ne devait plus y avoir de joie, de bonheur pour elle. Son cœur, elle le sentait, venait de se fermer à jamais pour son mari que, cependant, elle aurait pu aimer.
La jalousie du comte, ses bizarreries d'humeur, qui le rendaient tour à tour injuste et blessant, les avaient éloignés l'un de l'autre ; le sang d'un innocent brutalement répandu les désunissait. Après cet acte abominable, qui était pour la comtesse, à côté du crime, une nouvelle injure, la vie en commun devenait impossible.
A la suite de ses réflexions, la comtesse prit une grave détermination. Elle était résolument décidée à quitter son mari pour aller s'ensevelir dans une retraite profond»*.
Son enfant sëol pouvait la retenir, car elle savait d'à-
vance qti'il neloi serait pas permis de l'emmener. Cette pensée la tint longtemps hésitante; mais la frayeur, disons TXkème l'épouvante que son mari lui inspirait, finit par l'emporter sur l'amour maternel. D'aillcnrs, son fils lui appartenait si peu!...
— C'est bien, se dit-elle, puisqu'il n'aime que lui, je le lui laisserai.
Ce qui achèvera de peindre le caractère de M"^ de Bussières et dira ce qu'elle était alors, c'est qu'elle avait pris aussi la ferme résolution de ne point prouver son innocence à son mari.
Evidemment il y avait là le haut dédain d'une àme indignée, mais en même temps une exagération de fierté singulière.
Toutefois, il est bon de dire que le comte en bâillonnant sa pensée, en la forçant à comprimer tous ses sentiments, avait en quelque sorte atrophié son cœur et jeté en elle un véritable désordre moral.
Non, elle ne voulait pas jeter ce cri de l'honnête femme injustement accusée :
— Je ne suis pas coupable!
Croyait-elle, eu se taisant, éviter un remords an comte de Bussières? Peut-être. Mais nous pouvons affirmer que la crainte d'être retenue par son mari et dé se'voir condamnée à vivre près de lui, était pour beaucoup dans le silence qu'elle tenait à garder.
Elle s'habilla seule, très- vite, puis sonna sa femme de chambre.
— Mariette, lui dit-elle, vous trouverez, je pense, des malles et des caisses dans l'hôtel ; s'il n'y en avait pas, il faudrait en acheter ; vous 1«8 ferez apporter ici et vous les rempiliez de tout ee qui m'api^artieut. Yold les clefs des meubles.
Mariette, qui u'avait pas été sans éeâaoger la veille
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quel^îliat paroles avee las autres domestiques, soupçonnant tons que les choses allaient de mal en pis entre monsieur et madame, fût certaine alors qu'il s^étalt passé la yeille quelque chose de très-grave.
Toutefois, elle crut devoir prendre un air cons-* teroé.
— Eh bien, Mariette, pourquoi me regardez-vous ainsi? Est-ce que vous n'avez pas compris?
— J'ai bien compris, madame ; seulement je me demande...
— Uaoi?
— Si madame la comtesse va voyager.
— Oui, je vais voyager.
— Est-ce que madame la comtesse ira loin?
— Vous le saurez si vous m'accompagnez.
— Oh I madame sait combien je lui suis attachée ; j'irai avec madame la comtesse partout où elle voudra m'emmener.
— En ce cas, Mariette, faites vite ce que je vous commande, car nous partirons ce soir même. Il faudra aussi aller à la poste commander une chaise, mais je prierai Germain de me rendre ce service.
Mariette se retira et courut trouver un des valets de pied, galantin d'antichambre, qui lui roucoulait des mfidrigaux de sa façon, pour le prier de se mettre avec elle à la recherche des caisses nécessaires à l'emballage.
Cette proposkion de parcourir les combles de l'hôtel avec la gentille soubrette ne pouvait déplaire au valet de pied. Il se mit avec empressement à la disposition de Mariettç, e9pérant bien trouver l'occasion de cueillir nne fleur sur ses joues roses.
Pendant ce temps, un autre valet de pied introduisait le domestique d^ M. de Luranne dans le boudoir <^e la comtesse.