‹ La fille mauditeChapitre 5 sur 25 · II · texte numérisé non relu

II

Le vieux serviteur, qui était Irès-attaché à son maître et avait vu naître ses deux enfants, avait encore des larmes dans les yeux.

La comtesse le reconnut aussitôt. Elle se mit à trembler comme une branche que le vent secoue, et son regard inquiet l'interrogea.

Le domestique lui tendit silencieusement la lettre.

Elle déchira l'enveloppe et lut d'abord le billet de M. de Luranne.

Elle ne poussa pas un cri, ses yeux restèrent secs ; mab le frémissement de ses lèvres, le battement de ses paupières et les mouvements de sa physionomie révélaient une souffrance horrible.

Elle lut ensuite la lettre de Lucien.

Cette fois, elle ne put retenir un sanglot, ses yeux trouvèrent encore deux larmes, qui tremblèrent un instant comme deux perles aux franges de ses paupières, puis tombèrent sur le papier.

Elle resta un moment, la tète penchée, les yeux fixés sur la lettre, comme si elle lisait toujours.

Enfin, elle porta les deux écrits à ses lèvres, puis se tournant vers le vieux domestique :

— Vous direz à M. de Luranne, prononça-t-elle, que je prierai pour sou lils et que je pleure avec lui.

Le serviteur s'inclina profondément et sortit à recu« Ions sans avoir prononcé une parole.

La comtesse rentra dans sa chambre, ouvrit un petit coUret d'argent ciselé et y déposa pieusement le billet du père et la lettre du fils.

BÏ. de Bussières ne tarda pas à apprendre que la comtesse faisait descendre des caisses dans son appartement et qu'elle avait l'intention de quitter l'hôtel le jour même. Sans le surprendre absolument, cela lui causa une très-vive émotion.

LA FILLB MAUOITB VI

11 Gt aussitôt demander à la comtesse si elle pouvait le reoevoir.

— MoDsienr le comte peut venir, répondit-elle.

Un instant après, M. de Bussières entrait dans Tappartement de sa femme où tout était déjà dans un désordre annonçant un prochain départ.

— Ainsi, dit-il, c'est la vérité, vous voulez partir?

— Aigourd'hui même.

— Sans songer que je pourrais m'opposer à votre départ.

— J'ai pensé, au coutraire, que vous ne le feriez pas.

— C'est mon droit, cependant.

— Peut être, mais vous n'en userez pas.

— Yalentine, reprit-il d'une voix vibrante, pendant qu'il en est temps encore, réfléchissez, renoncez à votre projet. Ecoutez-moi, je vous aime assez pour pouvoir oublier le passé.

Elle secoua la tète et répondit :

— Monsieur le comte, il y a des choses qu'on n'oublie jamais ; c*est le sang que vous avez fait couler, c'est le cadavre que vous avez jeté entre nous qui nous sépare.

Le front du comte se rembrunit et son regard eut une lueur sombre.

— Vous êtes bien imprudente de me parler ainsi, dit-il d'une voix contenue. Si je ne vous adresse aucun reproche, si je ne vous demande pas compte de l'outrage que vous m'avez fait, vous devriez au moins imiter mon silence. On n'est pas un criminel parce qu'on venge son honneur; j'ai tué un misérable, un lâche!...

— Monsieur le comte, n'insultez pas votre victime! 8*é4^a-t-elle.

— Devant moi, vous osez le défendre I

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— DevaDt Yoas et devant tons, ce droit m'appartient.

— Mais c'est du cynisme! exclama-t-il.

— Non, monsieur le comte, c'est l'indignation d'une âme révoltée.

— Vous Taimiez avant votre mariage.

— Oui, je l'aimais, je n'ai pas à le nier.

— Pourquoi, alors, m'avez-vous épousé?

— Ahl pourquoi, pourquoi?... Parce que je devais être malheureuse, parce que j'étais condamnée à sooffrir éternellement... Mais puisque vous vous croyiez offensé, puisque vous vengiez votre honneur, sans même savoir s'il était en danger, pourquoi donc ne m'avez-vous pas tuée aussi, monsieur le comte? Vous auriez bien fait... Ah! en me délivrant de la vie, vous m'auriez rendu service !

Ces paroles troublèrent M. de Bussières et il lui vint à l'iilée que sa femme pouvait n'être pas coupable.

— Oui, répliqua- t-il avec un tremblement dans la voix, j'aurais pu vous tuer ; dans ma fureur, j'en ai m^me en la pensée ; mais le souvenir de mon fils, de notre entant, Yalentine, a retenu mon bras et a subitement calmé la rage qui s'était emparée de moi. Valcutine, votre fils vous défend contre moi et vous protège. C'est lui, plus encore que mon amour pour vous, qui m'ordonne d'oublier le passé et qui me crie : Pardonne! Ahl remerciezle, c'est à lui, A lui seul, que vous devez mon indulgence I

Mais vos paroles de tout à l'heure m'ont frappé; TOUS avez dit :

« Vous vengiez votre honneur, sans même savoir s'il était en danger. »

Yalentine, que signifient ces paroles? Avei-Toos voola me dire que vous n'aviez pas trahi vos devoirs?

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La comtesse resta sileDcieuse.

— Au nom du ciel, reprit-il avec agitation , expliquez- Toos. Yalentiue, dites-moi la vérité : oui ou non, êtes- TOUS eovpable?

— Monsieur le comte, répomUt-elle froidement, demandei-le-vons ; moi, je ue vous dirai rien.

Un sourire amer crispa ses lèvres.

— Fou, fou, que je suis, murmura-t-il, je voudrais douter; est-ce que c'est possible? J'ai vu...

Il eut un brusque mouvement de tète ; puis, après un moment de silence, il reprit :

— Pour vous comme pour moi, ce sujet est pénible, nous n'y reviendrons pas. Ce qui m'occupe, surtout, c'est la détermination que vous semblez avoir prise. Ne vous éloignez pas, restez ici ; si ce n'est pour moi, que ce soit pour votre fils, pour le monde.

— Je suis décidée à partir, monsieur le comte ; j'ai longuement réfléchi, croyez le ; la situation est douloureose, vous l'avez faite ainsi et vous n'y pouvez rien changer. Je m'éloigne de vous parce que nous ne pouvons plus vivre ensemble.

— Oui, dit-il d'un ton guttural, je vous fais horreur* i.eia se comprend, ajouta-t-il les dents serrées, vous ne m'avez jamais aimé, vous me haïssez et j'ai tué votre amant!

La comtesse tressaillit et un feu sombre passa dans son regard ; mais avec sa volonté bien arrêtée de ne pas se défendre, elle eut le courage de ne point prolester.

— C'est vrai, répondit-elle, je ne vous aime pas ; je ne lis pas que vous me faites horreur, mais ce que j'éprouve pour vous, maintenant, ressemble à la peur. Si je ne vous aime pas, c'est votre faute ; vous avez des sentiments nobles et élevés, monsieur le cx)mte, et je n*ai méconnu aucune de vos qualités; mais vous ne

pouvez pas savoir, vous ne saurez jamais ce que votre caraclère étrange, votre jalousie m'ont fait souffrir.

Oui, contiiiua-t-elle, avec une animation croissante, dans les premiers temps de notre mariage j'aurais pu vous aimer ; mais qu'uvez-vous fait pour cela? Rien. Yous m'avez traitée comme une enfant, non comme une femme. Je ne savais rieu de la vie, c'est vrai; j'étais ignorante de tout, naïve, simple, stupide, peut-être. Quels conseils m'avez-vous donnés? Aucun. Avez-vous cherché à me diriger? Non.

Vous m'avez abandonnée à moi-même, tout en ne me laissant aucune liberté. Vous m'avez fait subir un pouvoir despotique. J avais des aspirations, vous les avez éteintes ; des sentiments, vous en avez comprimé les élans; en un mot, vous m'avez annihilée. C'est un crêpe que vous avez jeté sur ma gaieté et ma jeunesse ; c'était votre idée, votre fantaisie. Vous avez trouvé là votre satisfaction, soit : mais vous n'avez pas conquis le cœur de votre femme. Pourtant, monsieur le comte, c'est ce que vous deviez faire, puisque vous l'aimiez.

Oh 1 ce ne sont pas des reproches que je vous adresse ; c'est la vérité que je veux, en vous quittant, mettre sous vos yeux. Je ne vous juge pas; mais, en examinant l'existence que vous m'avez faite, jugez- vous vousmême.

Le comte, étonné, avait baissé la tête.

La comtesse continua :

— J'ai donné le jour à un enfant ; j'avais le droit d'espérer que ce cher petit être vous rendrait moins injuste envers moi et ferait naitre enfin entre nous, cette intimité pleine de confiance sans laquelle aucune union ne peut être heureuse. 11 n'en fut pas ainsi. A partir de ce jour c'est presque du dédain que vous m'avez témoigné, comme si, vous ayant donné un fils, vous n'aviez plus

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rien à attendre de moi. Cet enfant pouvait ôtre ma joie, devenir ma consolation , vous m** l*avez pris. Vous TOUS êtes montré jaloax de raffection que je pouvais avoir pour lai, vous n'avez pas admis que j'eusse le droit d'aimer mon enfant. Et j'ai dû subir cette nouvelle épreuve, plus cruelle encore «[ue toutes les autres.

C'est ainsi que vous m'avez humiliée, amoindrie et froissée dans tons mes sentiments. Il fallait une secousse Tioleot« comme celle d'aujourd'hui pour réveiller ma dignité et me rendre ma lierté. Je m'inspire d'elles et je reprends possession de moi-même. C'est la première fobqiieje tous parle aussi longuement, monsieur le comte ; mais j'ai fini ; je n'ai plus rien à vous dire.

— Vous venez de me montrer les torts que j'ai eus, selon vous, répliqua le comte sourdement ; eh bien, je les reconnais, puisqu'ils sont votre excuse. Mais une fois encore je vous demande de ne pas partir.

— Une fois encore je vous répète : Nous ne pouvons pins vivre ensendile.

Le comte se mordit les lèvres et un éclair de colère passa dans son regard.

— Madame, dit-il d'une voix frémissante, ?i vous partez, vous ne reverrez jamais votre fils.

La jeune femme eut un tressaillement douloureux; mais elle eut la force de se contenir et resta en apparence très-calme. Elle répondit d'un ton froid :

— Je ne me suis pas fait d'illusion à ce sujet.

— Ainsi, rien ne peut vous faire revenir sur votre décision?

— Rien.

— C'est bien, vous le voîdez, je n'emploierai pas la force pour vous retenir. Ai-je le droit de vous demander où vous allez?

— A Arfeuille, au château de mes ancêtres où je suis

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Dée et où je retrouverai les souvenirs de mon enfance, les seuls heureux. Là, dans la retraite et la prière, j'attendrai que la mort m'apporte l'oubli et tarisse la source de mes larmes en fermant mes yeux.

— Au fait, vous avez peut-être raison, dit le comte sèchement, la solitude vous est nécessaire. Partez donc ; je souhaite même que vous n'ayez pas à vous repentir un jour d'avoir fait si peu de cas de mes observatiuoâ, et d'avoir repoussé la main que j*étais prêt à vous tendre pour vous relever.

Il la salua froidement et sortit en lui jetant ce mot :

— Adieu !

La comtesse resta un instant immobile. Elle suffoquait.

Elle pensait à son enfant.

Le soir, avant de partir, elle fit demander au comte la permission de Tembrasser une dernière fois. M. de Bussiêres le lui envoya. En le voyant, elle ne put retenir un cri : elle l'enleva des bras de sa nourrice et le pressa fiévreusement contre son cœur, en couvrant ses joues de baisers et en pleurant à chaudes larmes. Cela dura uu quart d'heure. Enfin, elle le rendit à la nourrice qui l'emporta.

— Ahl voilà le sacrifice, murmura la comtesse d'une voix plaintive.

Un instant après, la chaise de poste qui allait la conduire à Arfeuille, sortait de la cour de l'hôtel de Bussiêres.

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