TOUJOURS LBS DIABLES NOIRS
Le départ subit de la comtesse fut commenté de toutes les manières et donna lieu à une foule de fausses interprétations. Interrogé par ses meilleurs amis, le comte garda un silence obstiné. Il uc confia son chagria et son 8«!cret qu'à un seul, en qui il avait la plus grande confiance, à M. Nestor Dumoulin, jeune avocat, dont les débots avaient été fort brillants et qui jouissait déjà d'une certaine renommée.
Do reste, M. de Bussières, qui avait déjà beaucoup restreint le cercle de ses relations, cessa d'aller dans le monde et ne reçut plus personne cbez lui. Il s'enfonça de plus en plus dans ses sombres pensées et vécut exclosivement pour son fils. Il en lit son idole, son Dieu.
A ceox qui, de loin en loin, s'informaient encore de lui, on répondait par ces mots :
— C'est un original.
D'autres allaient plus loin et disaient :
— Il est fou!
Et les uns et les autres ne se trompaient pas ; il y avait c«Ttainement quelque cbose de détraqué dans son cerveao.
On avait commencé par le plaindre, on cessa bientôt de s'intéresser à lui et on finit par l'oublier tout à fait. C'est ainsi que l'isolement qu'il voulait et qui lui était si cher se fit complètement autour de lui.
74 LA FILLB MAUDITE
La première personne à qui il ferma impitoyablement la porte de sa maison fut M"* Laure. 11 avait iostiuclivt ment deviné le rôle odieux joué par elle dans le drami' d'Asnières. La misérable avait eu sa vengeance, mais sans atteindre entièrement son but. Le comte oe vouUll pas être consolé.
Disons tout de suite, pour ne plus avoir à parler de cette affreuse créature, que, la même année, elle fut atteinte par la variole. Après deux mois iKatroces souffrances, elie guérit, mais la maladie avait emporté sa beauté dont elle était si fière. Elle fut horriblement défigurée^
On avait craint un instant qu'elle ne devint aveugle; on parvint à lui conserver l'œil droit. La première fois qu'elle se vit dans une glace, elle jeta un cri d'épouvante et de rage. Elle se fit peur à elle-même. Elle n'avait jamais vu rien d'aussi efiroyable, d'aussi hideux que son visage.
Dieu ne lui faisait pas attendre le châtiment.
Au bout de quelque temps, étant devenue un objet de pitié et d'horreur pour tout le monde, elle entra dans un cloitre.
La comtesse de Bussières éprouva un grand soulaf;ement en se retrouvant à Arfeuille, qu'elle avait quitté depuis l'Âge de dix ans pour venir à Paris cliez sou tuteur, et où, depuis, elle n'avait fait que de courtes apparitions.
Elle fut accueillie par de grandes démonstrations de joie. On se souvenait des services rendus par sa famille, et du bien que son père et sa mère avaient fait dans la contrée.
Son installation à Arfeuille fut des plus simples : avec Mariette, elle ue prit à son service qu'une cuisinièrn et une jeuue lillc du pays. Lo jardinier, sa femme, l'aide-
LA FILLB yAUniTB 75
jardinier et un autre domestique attachés au ch&teau, restaient sous les onlres directs du ré^is^ieur du domaine^ lequel iK*ou|»ait un appartement iudépi'iulanl de rtnix de la jeune femme, dans une aile du vieux manuii
Si ce n'eiU été la pensée de son fîls, la comle-:^' , *iitourée de laOection et du respect de tous, aurait pu se trouver relativ(>ment heureuse dans sa solitude. Mais S4m cœur avait souvent de douloureuses vibrations et elle tombait dans des tristesses profondes.
Soulager toutes les soutfrances qui lui étaient signalées, secourir les malheureux, éteindre la misère autour d'elle, cela (ut dés les premiers jours sa pluH chère distraction. Mlle (larvenail ainsi û sortir de sou abattement et à échapper au découragement qui pouvait faire naître le dégoût de la vie. Elle cherchait aussi le calme et des encouragements dans la prière, la prière qui la consolait et réconfortait son âme.
Un jour, la comtesse découvrit qu'elle allait devenir mère une seconde fois. Une joie délirante inonda son c<jeur. On lui avait enlevé son premier né ; Dieu, la prenant en pitié, lui donnait un autre enfant! Oh! cette fois c'était bien la consolation!... Elle tomba à genoux et fit monter jusqu'au ciel le cri de sa reconnaissance.
Elle allait vivre d'une nouvelle vie, elle allait pouvoir exhumer de son cœur toute la tendresse, tout le dévouement, toute l'abnégation, tout Tamour, tous les sentiments exquis qui étaient enfouis sous une couche de déceptions, d'amertumes, de regrets et de désillusions.
Ellle pleara.C'étaient ^s premières larmes de bonheur. Quel ravissement!
, — S'il venait maintenant, se dit-elle en pensant à son mari, je lui ouvrirabmou cœur, je lui dirais la vérité et... je lui tendrais mes bras.
Le lendemain elle écrivit au comte :
« Dieu ne m'a pas abandonnée, lui disait-elle ; il nous » a séparés, mais il nous doune à chacun un enfant : » dans cinq mois, je serai mère encore une fois.»
Elle eut l'intention d'ajouter : Venez, je suis disposée à oublier vos torts envers moi ; je n'ai rien voulu vous dire le jour de notre séparation; aujourd'hui, je ne vous cacherai rien; vous saurez que je suis toujours restée digne du nom de Bussicres que vous m'avez donné.
Malheureusement, retenue par ses anciennes terreurs et mal conseillée par sa fierté, elle n'écrivit pas cela.
Telle qu'elle était conçue, la lettre de la comtesse devait jeter un nouveau désordre dans les idées du comte et augmenter le délire de sou esprit. C'est ce qui arriva*
La nouvelle que lui annonçait sa femme le frappa comme d'un coup de foudre.
L'effet fut si terrible que ses domestiiiues s'inquiétèrent sérieusement de sa santé et purent craindre un instant qu'il ne perdit entièrement la raison.
Le malheureux Gt ce calcul que la comtesse était à Arfeuille depuis prés de quatre mois, et que cette date et celle annoncée pour la naissance de l'enfant coïncidaient avec les rendez-vous d'Asnières.
Dès lors, pour lui, il ne pouvait y avoir un doute ; l'enfant qui allait naître était un bâtard ; c'était le fruit de l'adultère.
Cette idée s'empara de lui et ne le quitta plus.
Il lai!»a la lettre de la comtesse sans réponse. Ce fut pour celle-ci un autre affront, un nouveau déchirement. Elle comprit que tout était bien fini entre elle et son mari, et qu'il n'y aurait plus rien de commun enlTQ eux, piûi même leurs eufants.
LA PILLE IfAUDITB VI
Ce qui troublait au plus haut point l'esprit du comte, c'est <]ue l'enfant qui allait venir nu monde porterait son nom et aurait le droit, un jour, de venir réclamer à son frère la moitié de ses titres, de son rang dans le monde, la moitié de son héritage.
Or, voilà ce que le comte, dans son amour insensé pour son fils, ne voulait admettre à aucun prix. Mais la loi était là, dressée devant lui, inattaquable dans sa puissance; il no pouvait rien contre elle. Elle légitimait celui qu'il considérait comme l'enfant du crime. Les droits de ce dernier étaient indéniables, absolus.
Qu'allait-il faire? Il se le demanda avec angoisse. Il y réfléchit longuement. Il avait du temps devant lui. Mais il ne se dissimulait pas les énormes difficultés à vaincre, les périls à éviter.
Il s'agissait de s'opposer aux effets d'une des plus importantes de nos lois civiles. C'était grave et d'uue audace inouïe; mais le comte ne raisonnait plus. II était arrivé à un tel état de surexcitation, à une telle aberration du sens moral, qu'il ne distinguait plus le bien du mal, le juste de l'injuste.
Dans l'intérêt de son fils, qui seul le poussait et le faisait agir, il fallait déshériter le nouveau venu, fille on gan^n, en le faisant disparaître. La difficulté, le péril étaient là.
On ne fait pas disparaître un enfant qui a été inscrit sur le registre des naissances de l'état civil. Et, quand même, l'acte lui a créé des droits qu'il lui conserve... Le faire déclarer de père et de mère inconnus? Cela se fait à Paris; mais à Arfeuilie, ce mensonge que la loi permet n'était pas possible.
Le comte s'arrêta à cette idée que le second enfant de sa femme ne devait pas avoir d'acte de naissance.
11 songea un instant à emmener la comtesse à l'étran-
ger, de gré oa de force. Là il pouvait l'enfermer, la séquestrer dans mui maison isolée jusqu'au jour de sa délivrance ; ensuite il confierait l'enfant à quelque famille pauvre qui consentirait à s'en charger moyennant une fortune qu'il donnerait.
Après avoir caressé cette idée, il l'abandonna pour chercher autre chose.
Il trouva.
M. de Bussières avait déjà fait alors an voyage en Amérique. Le plan qu'il conçut, qui lui sourit, et qu'il résolut de mettre à exécution, était digne des Peaux- Rouges qu'il avait rencontrés dans les prairies ou les forêts vierges, .et dont il avait étudié les mœurs et observé les habitudes.
Une iiii^e aussi excentrique ne pouvait jaillir que d'un esprit malade.
Quand cette idée fut arrêtée dans sa tète, M. de Bussières fit Tacquisilion d'un gros chien d»i montagne. Il fit coucher l'uni mnl dans sa chambre, le traita avee beaucoup de douceur et fit son éducation avec une patience incroyable.
Le comte devenait plus que jamais un sujet d'étonnément pour ses domestiques. Ils se disaient, en souriant avec ironie:
— Une nouvelle et singulière manie de M. le comte: le voilà, mnîniiMMnt, instructeur d'un chien. Est-ce assei drôle?
Germniii soûl ne se mêlait pas aux propos de l'antichambre. Mais il était très-aU'ecté et devenait do plus en plus soucieux. 11 avait pour son maître une véritable affection, un «lèvouoraent sans bornes, quelque chose qui ressemblait à l'attachement d'un caniche. Pour le comte, Germain se serait fait couper en quatre. On comprend combien tout ce qu'il voyait lui était pénible.
LA FILLE IfAUDITB 79
— Oa*est-«e qoe tout cela veut dire, mon Dieu I Uu*esi-ce que tout cela veut dire? répétait-il à chaque iDsIant.
Le pauvre gardon se demandait sérieusement s'il ne serait pas obligé de conduire son maître un jour dans UD hospice d'aliénés.
Quatre mois s'éooulèrent. M. de Bussières avait achevé l'éducation de son chien. Éducation mystérieuse, que Germain seul connaissait, sans qu'il ait pu, d'ailleurs, deviner le projet de son maître.
— Déoidt^ment, se disait- il, M. le comte devient de plus en plu? bizarre, et il faut bien convenir qu'il a d'étranges fantaisies. Qu'il soit fou de son fils jusqu'à se rendre ridicule et mériter le surnom de M. Cotillon, qu'on lui donne, passe encore ; mais qu'il se prenne maintenant d'une belle passion pour un chien, c'est trop fort, oui, c'est trop forti