‹ La fille mauditeChapitre 7 sur 25 · L5S PROJETS DE M. DE BDSSIÈRES · texte numérisé non relu

L5S PROJETS DE M. DE BDSSIÈRES

Un jour, le comte de Bussières appela dans son cabinet son fidèle serviteur.

— Germain, lui dit-il, vous m'êtes dévoué, maintes fois vous m'avez donné îles preuves d'un attachement sincère, et j'y ai répondu en vous témoignant la plus grande confiance. Ce que je ne pouvais pas vous dire, vous l'avez deviné, sans doute, et vous connaissez une partie de mes secrets. Aujourd'hui, Germain, j'ai une

mission Importante à tous confier; c*est une Douvelle preuve de ma confiance illimiit^e. Mais avant de vous dire ce que j'attends de votre dévouement, de votre affection pour moi, il faut que je sache si vous êtes prêt à me servir aveuglément.

— Monsieur le comte sait bien qu'il peut compter sar moi en toute circonstance, répondit le valet de chambre.

— Eh bien, Germain, je vais donc vous apprendre que la comtesse de Bussières est à la veille d'avoir an autre enfant.

— Je le sais, monsieur le comte.

— Comment I vous savez...

— Un de vos valets de pied, monsieur le comte, Firmin, est fort amoureux de Mariette, la femme de chambre de M"** la comtesse ; la jolie Mariette, de son côté, n'est pas rcslée indifférente. Ils doivent se marier le jour où ils auront quelques milliers de francs d'économie ; en attendant, ils s'écrivent souvent, et comme Firmin est assez «-ommunicatif, il me fait lire les lettres de Mariclte. (/est ainsi, monsieur le comte, que je sais un peu ce qui se passe à Arfeuille. Monsieur le comte aime beaucoup les enfants, il doit être heureux...

Un regard terrible du comte coupa la parole à Germain.

— Je n'ai qu'un fils, dit sourdement M. de Bussières, je ne reconnais pas, je ne veux pas reconnaître l'enfant qui va venir au monde.

Germain sentit un frisson passer dans ses membres.

— Est-ce que vous n'avei pas deviné la cause qui a déterminé la comtesse à se retirer à Arfeuille? demanda le comte en regardant fixement le domestique.

— Du moment que M. le comte m'interroge, je dois répondre : J'ai deviné.

LA PILLB MAUDITB SI

— Alors Toas savez que la comtesse a manqué à tous MB deYoin ?

Germain bnissn tristement la tête.

— Oui, reprit le comte ii*une voix creuse, la mallieurduse a tout oublié, elle avait un amant !

— Vous vous êtes vengé, monsieur le comte.

— Ah ! vous savez cela aussi?

— Oui, monsieur le comte.

— Ëh bien, Germain, vous devez comprendre... Cet enfant, qui va naître, ne doit pas porter le nom de Bus-

Germain regarda son maître avec étonnement.

— Cet enfant n'est pas le mien, ajouta le comte.

— Si monsieur le comte me permettait...

— Je vous permets, dites.

— Eh bien ! monsieur le comte peut se tromper.

Un sourire amer crispa les lèvres de M. de Bussières.

— Je ne veux pas avoir un doute à ce sujet, dit-il d'un ton bref.

— Monsieur le comte m'a parlé d'une mission qu'il voulait me confier.

— Oui. J'ai besoin de vous, Germain, pour m'aider dans l'exécution d'un projet...

— Ai-je le droit de savoir de quoi il s'agit?

— Assurément, afin de pouvoir me servir.

— Quel est le projet de monsieur le comte?

— Je veux enlever cet enfant à la comtesse et le faire disparaître.

— Oh I monsieur le comte, fit Germain, dont le visage prit une expression douloureuse.

— Germain, répliqua M. de Bussières, frouçant les sourcils, ai-je eu tort de compter sur votre dévouement?

— J'ai eu l'honneur de dire déjà à monsieur le comte que j'étais entièrement à sa disposition; seulement...

82 LÀ PILLB MAUDITE

— Achevez.

— Ce que monsieur le comte veut faire est tellement grave...

— Je ne l'ignore pas, Germain ; je sais aussi les difficultés que je peux rencontrer. Mais il le faut... Je ne considère que Tintérét de Contran, de mon fils.

— Monsieur le comte me permet-il de lui demander s'il a réfléchi nux conséquences d'un enlèvement?

— J'y ai pensé, Germain.

— Et monsieur le comte ne craint rien?

— Je crains seulement de ne pas réussir.

— Est-ce que monsieur le comte songe à me charger d'enlever l'eufaut?

— J'espère, comme je vous lai dit, que vous m'aiderez. La comtesse n'a près d'elle que des femmes, entre autres sa femme de chambre Mariette, dont nous parlerons tout à l'heure. Nous pourrions facilement nous introduire dans le château et, sans être obligés d'exercer aucune violence, nous emparer de l'enfant, quelques heures après sa naissance. Mais nous serions vus et probablement reconnus, (juelque précaution que nous prenions; d'ailleui*s, ne serions-nous ni vus, ni reconnus, ce qui ne me semble pas admissible, la comtesse n'aurait pas à chercher longtemps le nom de l'auteur de l'enlèvement. Dans ce cas, les conséquences pourraient devenir très-graves, car la romtesse ne reculerait, sans doute, devant aucun moyen afin de se faire rendre son enfant.

J'ai lionc n'iioncé à agir ou a vous taire agir directement. Alors j'ai pris un troisième associé.

—Oui donc?

Le comte étendit la main et montra au domestique ébahi son cliien qui, étendu sur le tapis, tournait vers eux ses yeux intelligents.

LA PILLB MAUDITE 8S

Germain comprit alors dans quel but le comte avait fait faire au c4iien de nombreux exercices avec une poupine ommaillottée, et pourquoi, depuis quelque temps, uut' femme du peuple venait chaque jour à l'hôtel avec sou jeune enfant.

— Vous comprenez, n'est-ce pas? reprit le comte.

— Oui, je comprends.

— C'est lui qui pénétrera dans le château ; s'il peut arriver à Tenfant, et nous allons nous occuper de ce qu'il y a à faire pour cela, je suis sûr qu'il le prendra, même dans les bras de sa mère, pour nous l'apporter, serions-nous à une lieue du château.

Germain ne savait plus que dire. U était stupéfié. Après un silence, le comte reprit :

— Mais, pour que mou plan réussisse, il est indispensable que nous ayons une personne à nous auprès de la comtesse. Lui envoyer quelqu'un serait la mettre en défiance. Quand vous m'avez parlé de Mariette tout à l'heure, en me faisant connaître certains faits intéressants que j'ignorais, j'ai pensé que cette jeune fille pouvait m'étre très-utile. Elle aime Firmin, m'avez-vous dit; naturellement elle désire se marier; on peut lui offrir une dot de dix mille francs. Croyez-vous, Germain, que cette somme soit suffisante pour décider Mariette à me servir?

— Je ne connais pas assez le caractère de Mariette pour pouvoir rien préjuger, répondit Germain.

— Vous essayerez toujours, dit le comte. D'ailleurs, elle aura peu de chose à faire : ouvrir les portes au chien pour qu'il puisse pénétrer jusqu'à l'enfant et ▼eiller à ce que celui-ci soit convenablement emmaillotté, afin que l'animal ne puisse lui faire aucun mal en le prenant dans sa gueule. Voilà tout. Je tiens même à ce qu'elle ne soit pas instruite de mon projet. Elle ouvrira

les portes sans savoir pour quel motif, et, Teofant odlevé, sa complicité uous assurera sa discrétiou.

Daus tous les cas, si elle consent à me servir, je la verrai moi-même et lui donnerai des instructions pour que l'enfant puisse être saisi par le chien sans courir aucun danger; car ce n*est pas sa mort que je veux; non, non, je ne veux pas sa mort!...

— Quand vous l'aurez enlevé à sa mère, monsieur le comte, qu'en ferez-vous?

— Je vous le confierai, Germain, car c'est vous qoe je charge, dès aujourd'hui, du soin de le placer convenablement. Vous penserez à cela. Vous avez tout le temps nécessaire, puisque ce n'est que dans trois semaines ou un mois qu'il verra le jour. Vous trouverez aisément une famille pauvre qui l'adoptera. On donnera une forte somme à ces braves gens, et comme je ne veux pas que cet enfant soit un malheureux, on lui assurera utie pension suffisante pour vivre indépendant et à l'abri de la misère. L'essentiel est qu'il ignore toujours le secret de sa naissance. En plus de la pension qu'on lui fera, et dont le capital sera versé et sérieusement garanti, à sa majorité, que ce soit une fille ou un garçon, mon intention est de lui donner cent mille francs. Ce sera pour la jeune fille une dot, qui lui permettra de se marier convenablement ; pour le garçon, s'il est actif et intelligent, le moyen de faire fortune.

C'est vous, Germain, ou plutôt, ce qui vaudra mieux encore, une personne en qui vous aurez confiance, qui placera eu jon nom le capital mis à votre disposition afin de cons'ntuer les rentes à servir régulièrement par mois, par trimestre ou par semestre. Dans toat cela, vous le comprenez, mon nom ne doit pas être prononcé. ^

Da reste, nous reparlerons plus longuement de cette

LA PILLB MAUOITB M

partie tle voire mission et ooas règleroDs eosemble tous les détails. Pour le momeut nous avons autre chose à fkire. Yoot êtes bien décidé à me servir?

— Je u*ai pas à discuter les volontés de mon maître, répondit le domestique avec émotion ; monsieur le comte peut me donner ses ordres.

— C'est bien, Germain, je n'attendais pas moins do tous; soyez tranquille, vous aurez aussi votre récom-

— Je n'ai qu'une ambition, monsieur le comte : rester tovgours à votre service.

— Certes, j'espère bien que vous ne me quitterez jamais; mais je peux mourir, mon brave Germain, et je ne voudrais pas qu'après moi vous fussiez obligé de servir dans une autre maison.

Germain s'inclina.

— Monsieur le comte fera ce qu'il jugera convenable pour son dévoué serviteur, dit-il.

— Maintenant, il faut voir Mariette et nous assurer d'eUe.

— Je la verrai.

— 11 faut partir le plus tôt possible.

— Quand monsieur le comte l'ordonnera.

— Demain, Germain, demain.

— Je partirai demain.

— Je n'ai pas besoin de vous recommander d'être trèsHÛrconspect, très-prudent, je vous connais.

— Je ferai mon possible aûn de justifier la confiance que monsieur le comte me témoigne.

M. de Bussières prit dans un tiroir sîf rouleaux de mille francs et les mit dans la main de son valet de chambre, en disant :

— Si M"' Mariette se montre bien disposée, vous pourrez lui compter la moitié de la somme. Le reste est

pour votre voyage. Vous ne serez pas, je pense, plus de huit jours abseut.

— Et si Mariette refuse, monsieur le comte?

— Elle ne refusera pas. Mais, si cela arrivait, vons trouveriez uue autre personne moins difliciie. yoos ferez bien, toutefois, de ne pas aller au château.

— Cela fait partie de la prudence que m'a recommandée monsieur le comte.

— 11 me vient une idée : Ne pourriez-vous pas faire écrire aujourd'hui même à Mariette par Firmin ? La lettre lui arriverait après-demain dans la matinée. Firmin l'inviterait à se trouver le même jour, dans la soirée, au village de Bierzy, qui u*est qu'à vingt minutes d'Arfeuille, et touche au parc du château. 11 préviendrait Mariette qu'un de ses amis, sans vous nommer, a une communication importante à lui faire.

— Monsieur le comte a raison, je m'entendrai avee Firmin.

— Préparez-vous donc à partir, Germain ; réossissez et revenez vite.

Le soir, Germain jetait la lettre de Firmin â Mariette dans une boite île l'administration des postes et allait retenir, pour le lendemain malin, une place au bureau des diligences.

Nous ne suivrous pas Germain dans son voyage.

Il revint à Paris au bout de six jours. Les premit^res paroles qu'il dit à son maitre furent celles-ci

— Monsieur le comte ne s'était pas trompé : .Mariette est prête â le servir aveuglément.

LA PILLE MAUDITB 87

\ll

l'bhlèvbhbiit

Le moment de la délivrance de la comtesse approhait.

Depuis quatre jours M. de Bussières était à Clamecy où il avait pris une chambre dans un hôtel sous un nom bourgeois. Il s'annonça comme un riche négociant voyageant pour ses affaires.

On admit cela volontiers. Et comme un riche négociant en voyage a toujours sur lui des valeurs plus ou moins considérables, pouvant très-bien exciter la conoitise des voleurs, on considérait le molosse, qui l'accompagnait, comme son garde du corps.

Afin d'être plus près du château et à même d'être immidiatement renseigné, Germain s'était installé à Blerzy, dans une mauvaise chambre d'auberge.

Dans le parc même du ch&teau, le comte avait eu une entrevue avec Mariette, en présence de Germain. La femme de chambre avait promis de suivre exactement les instructions de M de Bussières.

Elle devait ouvrir une des portes basses, au rez-derhaussée, donnant sur les jardins, puis successivement toutes les portes intérieures jusqu'à la chambre où se trouverait le nouveau-né.On ne lui avait rien dit qui put lui faire soupçonner la vérité, et elle ignorait complètement le rôle terrible que le comte allait faire jouer à un chien.

Cependant, en raison des précautions qae prenaient le comte et Germain, en raison aussi du prix dont on payait sa complicité, elle sentait qu'elle allait commettre un acte d'une extrême gravité. Malgré cela, elle n*hésitail pas à trahir sa maîtresse.

La cupidité Tavait prise de son vertige.

En causant avec Germain, elle lui avait dit :

— Si l'enfant est une petite fille elle s'appellera Edmonde, en souvenir du marquis d'Arfeuille, père de M** la comtesse, qui se nommait Eklmond ; si c'est no petit garçon, il s'appellera Edmond.

Il avait été convenu aussi que, dès que la comtesse ressentirait les premières douleurs, Mariette s'empresserait de le faire savoir à Germain. Il fallait cela pour donner au domestique le temps d'avertir son maitre.

Le jour arriva : Germain, prévenu par Manette, courut à Clamecy et revint avec le comte, suivi de son auxiliaire à quatre pattes.

A la nuit, ils pénétrèrent dans le parc par une petite porte dont Germain s'était procuré une clef, et marchèrent avec précaution vers le ch&teau. On était à la fin de janvier. Après quelques jours de dégel, le froid était revenu. Il gelait très- fort.

Le comte et Germain purent entrer facilement dans une serre et s'y tenir cachés. Du reste, ils pouvaient se dispenser de prendre cette mesure de prudence; les jardiniers étaient rentrés chez eux, les jardins se trouvaient déserts.

Le comte s'assit sur un banc, le chien se coucha à ses pieds. Quant à Germain, debout À lentrée de la serre, l'oreille tendue, il attendait.

A ce moment, M. do Bussières devait se livrer à d'étranges réflexions; mais, dominé par les passions de son àme, poussé en avant par une force itféttflUble,

LA FILLB If AUOITB M(

-aisi |Mr \» vertige» il ne raisouoait plus ; il ne sentait pas l'odiens de sa conduite ; il semblait ne plus avoir conudenoc de sa digoilé. Et pourtant, cet homme n'était pat méchant. Il avait la folie de l'amour paternel.

Vers huit heares et demie, un bruit de pas se fit entendre dans une allée. Le chien dressa la tète, mais il taeta silencieux. Germain sortit de la serre et s'avança ao devant de la personne qui marchait. C'était Mariette. Sans prononcer une parole, elle suivit Germain qui la conduisit dans la serre.

— Eh bien ? demanda le comte,

— C'est fini, répondit Mariette.

— Est-ce une fille?

— Non, un garçon.

— Qui passera la nuit près de votre maîtresse?

— La sa i?e- femme et moi.

— Et le médecin ?

— Il ne restera pas au château ; il va partir tout à l'heure.

— C'est bien. Avez-vous veillé à ce que l'enfant?....

— La sage- femme est occupée à le mettre dans ses langes.

— N'oubliez aucune des recommandations que je vous ai faites.

— Cela me sera d'autaut plus facile que je serai seule dans la chambre de M"' la comtesse jusqu'à deux heures après minuit. La sage-femme, qui est très-fatiguée, car elle a déjà passé la dernière nuit, se couchera vers dix heures, et il est cx>nvenu que je la réveillerai à deux heures avant d'aller moi-même me reposer.

— Tout cela est pour le mieux.

— A quelle heure frandra-t-il ouvrir la porte?

— Après onze heures ; vous n'aurez pas à nous at-

tendre, noa<! serons sons les mars da chàteaa, près de la porte basse. Maintenant, Mariette, allez rejoindre votre maîtresse.

La femme de chambre sortit de la serre et s'éloigna rapidement.

— Un K&rçon I c'est un garçon ! murmura le comte.

Il était extrêmement agité ; à mesure que l'heure terrible approchait, son émotion et son troublo nogmentaient.

Germain employait toutes ses forces et toute son énergie à vaincre ses terreurs,

Un peu avant onze heures, ils sortirent de la serre et marchèrent vers le château, se glissant comme deux ombres à travers les massifs et les bouquets d'arbustes. Le chien les suivait pas à pas.

Le ciel était chargé de nuages sombres, le vent soufflait avec une certaine violence et faisait grand bruit dans les arbres. C'était une nuit tourmentée, noire, glaciale, une autre complice pour le comte.

Arrivés au pied du château, après avoir reconnu la porte désignée par la femme de chambre, ils se blottirent dans un angle obscur. On aurait pu passer près d'enx sans les apercevoir.

A onze heures, la comtesse s'était assoupie. L*enfani dormait dans son berceau. A l'exception de Mariette, chargée de veiller jusqu'il deux heures, tout le monde dormait au château.

— Ils attendent, se dit Mariette, c'est le moment. Elle s'approcha du berceau et regarda l'enfant.

-* Il est parfaitement arrangé comme cela, peosat-elle; mais pourquoi donc M. le comte tient-il tant à ce qu'il soit bien cmmaillotté?

Elle jeta un regard sur sa maltresse, dont les yeax étaient fermés, puis sortit sons bruit de la chambre.

LA PILLB MAUniTB 01

\):\u< lo .'nrridor, elle prit un bougeoir allumé, cl <le^- :iiiit rapidement au rez-de-chaussée. Elle ouvrit la rte basse. Germain était là. Il avait entendu le grinineot dn verrou.

Mariette s'empressa de remonter l'escalier et de regagner la chambre de la comtesse, ayant soin, comme eela lui était recommandé, de laisser ouvertes toutes les portes derrière elle.* Le comte était venu, à son tour, se placer devant la rte basse. Le chien avait déjà ses deux pattes de devant sur le seuil. Son maître lui dit seulement ces mots :

— Va chercher !

L'animal fit frétiller 9a queue ; le cou allongé, le museau en l'air, il renifla bruyamment.

— Va chercher, apporte, dit encore le comte. L'animal s'élança à l'intérieur du château sur les traces de la femme de chambre.

Germain pénétra aussi dans le château, il s'arrêta dans le corridor, au-dessous de l'escalier, prêt à protéger la retraite du chien contre tout danger imprévu.

.\u bruit que fit Mariette en rentrant dans la chambre, la comtesse se réveilla.

— Est-ce que vous étiez sortie, Mariette? demandat elle.

— 11 m'avait semblé entendre du bruit et je suis allée voir...

— Il fait un grand vent, j'entends ses sifflements furieux ; on aura laissé quelque fenêtre ouverte. Mariette, donnez-moi mon enfant.

La femme de chambre tremblait comme une feuille et était très- pâle, son cœur battait à se rompre. Elle prit l'enfant dans son berceau et le mit dans les bras de la comtesse. Il ne s'était pas réveillé.

W LA FILLE MAUDITE '-j^

La jeune mèté le regaraa un iustant avec attandrissement, des larmes Atfns les yeux, puis eoÛarses lèvres sur son front...

A ce moment, la porte entr'ouverte s'ouvrit brusquement, cooq(liie poussée par un coup de vent, et le chien 9 bondit au miliou de la chambre.

La comtesse e|, Mariette poussaient en même temps un cri d'épouvanUl. 4i

L'animal avaii^ vu l'euiant. D*un bond il se précipita sur le lit.

instinctivement, la mère serra son fpfant dans ses bras. Mais le chien ouvrit sa gueule énorme, saisit le pauvre petit par ses langes, un peu au-dessus des hanches, l'arracha des bras de sa mère, sauta à bas du lit et s'élaui^a hors de la chambre.

La comtesse s'était dressée sur son lit, les yeux sortant de leur orbite, le regard plein d'épouvante et d'horreur. Le chien avait agi avec la rapidité de l'éclair ; son enfaut lui fut enlevé avant qu'elle uit eu conscience du malheur qui la menaçait. Elle jeta un second cri, rauque, effroyable, ses bras s'agitèrent convulsivement, sa tète retomba sur l'oreiller et elle resta étendue, pâle et sans mouvement comme uu cadavre.

Mariette, qui s'attendait à voir outrer dans la chambre le comte ou Germain, fut terriûée à la vue du chien. Elle s'atTaissa dans un coin de la chambre et, secouée par un tremblement nerveux, livide, la tète perdue, presque folle, elle appela : Au .«ecoursl Au secours!...

La sage-femme, qui dormait dans uue chambre voisine, arriva la première, réveillée par les cris.

Elle vit la comtesse évanouie, le berceau vide.

— L'enfant, l'enfant, sauvez l'enfant! criait Mariette.

Li sage-femme s'approcha de Mariette.

l.A I Mil. N^ \i Ml IK 03

— L*cnfnn(! «m") est-il? lui dimanda-téplle.

— Vnc énoyil^ i>ôtc noiro Ta emporté.

— Ohl la malheoi^use est folle! s'émn la sage- ' mmc qui «u'otait les premières atteintes de la peur.

Klle courut au lit de la comtesse cl, qîj^ songeant

>int aux soins que réclamait immédiatemei^t l'état de m pauvre mère, elle jeta IVdredou çu milieu de la chambra et rema|, inutilement' le j^' de la tète aux {ùeds. A son tour, elle jeta des crb perçants.

Un quart d'heure après, tout le personnel du château était dans^ chambre.

Le vieux régisseur interrogea Mariette.

Elle raconta d'une voix entrecoupée par les sanglots et des larmes qui, peut-être, n'étaient pas fnusses, eomment un animal très-gros avait fait irruption tout à eoup dans la chambre et s'était enfui, emportant l'enfant, qa*il avait enlevé des bras de la comtesse !

Si extraordinaire et si invraisemblable que cela parût, il fallait bien ajouter foi au récit/^e la femme do chambre. Une chose était malheureusement trop réelle ; l'enfant avait disparu, l'enfant avait été enlevé.

La comtesse, d'ailleurs, confirma presque aussitôt les paroles de la femme de chambre.

Grèce aux soins que lui prodiguait enfin la sage-i femme, elle revint à elle. Ses yeux hagards, démesurément ouverts, semblaient chercher autour d'elle. Puis, son visage prenant une expresssion eflrayante, elle jeta ces mots, dans un cri horrible :

— La bête ! la bête !

Et elle tomba immédiatement dans une nouvelle syncope.

Tout le monde était atterré.

— Le médecin, courez chercher le médecin ! cria la »age-femme affolée, désespérée.

Sur uDordrefdu régiaaear, la jeaoe servante partit.

Puis, à Texception de la sage-femme et de Mariette, tout le monde sortit de la rliamhre.

On alluma partout les flambleaux, les lampes, on prit des lanternes, et les hommes s'étant armés de fusils et de vieilles épées, on se mil en devoir de fouiller le château dans tous les coins, des caves aux greniers.

Dans leur etfarement, ni le régisseur, ni les domestiques ne s'apen;arent que plusieurs portes conduisant à la chambre d*; la comtesse se trouvaient ouvertes. Plus tard, quand ils voulurent s'expliquer comment l'animal s'était introduit dans le château et avait pu pénétrer jusqu'à M"* de Bussières, ils avaient déjà fait leurs inutiles recherches, ouvrant et fermant tour à tour tontes les portes.

Cela écartait les soupçons qui auraient pu atteindre la perGde femme de chambre et entourait l'enlèvement de l'enfant d'un voile plus mystérieux encore.

Le médecin accourut auprès de la comtesse qui, toujours sans connaissance, était en danger de mort.

Un instant après l'arrivée du médecin, une douzaine de paysans, ayant appris l'épouvantable malheur, vinrent se joindre au régisseur et aux domestiques. ^ On avait visité le château, les écuries, les remises, les cours. Malgré la nuit, avec les lanternes, on entreprit de faire une battue dans les jardins et le parc. Le régisseur avait lâché ses deux cbiens de chasse, deux excellentes bètes qui, par leurs mouvements, leurs aboiements et leurs allées et venues, le nez à terre, ludiquerent le passage de la béte, qu'où déclarait déjà être uu loup.

Le jour vint. On put continuer la chasse dans de meilleures conditions. Le régisseur n'espérait plus re trouver l'enfaut vivant, mais il aurait voulu mettre à

LA FILLB IIAUDITB 95

mort la bêle féroce qui^sans aucun doolo, l'avait dévoré.

Sur le sable d'une allée on découvrit les erapteinles de pas d'un animal de forte taille. Les paysans et le régisseur lui-même nliésitérent pas à reconnaître les pas da loup. Dès lors il n'y eut pluA de doute. Mais, au bout de deux heures de chasse inutile dan^ le parc, on fut convaincu que la béte en était sortie par uue brèche ou en sautant pardessus le mur.

Quant à expliquer comment elle avait osé s'approcher du ohàlcau et trouvé, surtout, le moyen de s'y introduire, il fallait y renoncer. Le mystère commeu<*ait là.

L'événement fit grand bruit dans le pays. Pendant plusieurs jours les chasseurs d'Arfeuilie et des villages voisins se mirent en campagne. Une louve fut tuée dans un bois, à quatre lieues d'Arfeuillc.

Four tout le monde, c'était la bète qui avait enlevé l'enfant de la comtesse. On le dit,ou le répéta, on le crut.

La louve fut promenée triomphalement dans tous les villages du canton. La colère des paysans se calma. Ils cessèrent d'avoir peur pour eux-mêmes et leurs enfants.

La comtesse était entre la vie et la mort. Le médecin désespérait la de sauver.

Page 1