LB PÂBE ET LE FILS
En arrivant a Paris, le premier soin du comte de Bussières fut de se défaire de sou chien, qui ue lui était plus utile. Il fit ensuite ses préparatifs de départ.
Il avait laissé Germain et l'enfant à Montargis. Germain resta huit jours dans cette ville chez de braves gens qo'il connaissait, et où on prit grand soin de Tenfant. Pour satisfaire leur curiosité, il leur raconta qoe ce pauvre petit était celui d'une de ses sœurs, laquelle avait été trompée, et venait de mourir en lui donnant le jour, dans un petit village près de Nemours.
Germain aurait pu laisser l'enfant À Montargis, chez ses amis, qui, moyennant une faible rétribution mensuelle, auraient consenti à s'en charger; mais il avait une autre idée. Ayant jugé que le pauvre petit être Atait assez fort pour supporter la fatigue du voyage, il prit un soir la diligence, dont il avait loué toutes les places du coupé, et se rendit à Keims par «correspondance. Il ne s'arrêta dans cette ville que le temps nécessaire pour trouver un voiture qui le conduisit à Chevrigny, chez Marianne Sudre. Nous savons ce qui se passa entre celle-ci et Germain.
Le lendemain il était de retour à Paris.
Trois jours après, ce qui avait été convenu entre loi et le comte, au sujet des rentes à servir, était exécuté. Le sort de la veuve Sudre, et autant que possible celai du petit Edmond, étaient assurés.
Le comte quitta Paris, sans dire à personne où il allait, pas même au concierge de l'hôtel. Toute sa maison le suivit, à lexception de Firmin, ifui renonçait à porter la livrée.
Mariette lui avait écrit que, ne pouvant plus rester à Arfeuille, elle allait revenir à Paris où ils pourraient enun se marier si, lui, Firmin, était toujours daus Tluteution de l'épouser.
M. de Bassières, pour se faire oublier tout à fait, et croyant pouvoir aussi, loin de Paris, trouver la tranquillité que le trouble de sa conscience lui enlevait,
LA PILLB MAlî'ii' '>7
avAit pns ia résolu Uùa de s'ejqpairier, sinon pour toujours, du moins pendant quelques années.
C'est en Suisse, au bord du lac de Genève, dans une maison près de Lausanne, achetée depuis environ doux moi:*, qu^il s'installa avec son enfant, la nourrice et les trois domestiques qui lavaient accompagné.
Le eomte, dans sa solitude, ne songea plus qu'à son fib et ne vécut absolument que pour lui et par lui. L'éducation du jeune vicomte fut déplorable sous tous les rapports. Jamais enfant ne fut plus maladroitement et plus malhettreusement gâté. Il y avait peut-être en lui les germes de quelques belles qualités, mais les mauvais ÎDStiucts et tous les défauts de l'eufauce se développèrent avec une telle rapidité, qu'ils élouifèrcnt tous les bons sentiments qui auraient pu naître dans son cœur.
Il fallait que tout pliât sous sa volonté ; il devint pour ceux qui Tentouraient, pour son père lui-même, un véritable despote. 11 était colère et affreusement méchant ; il frappait quiconque osait lui résister ou lui faire seulement une observation.
Dans sa tendresse aveugle, insensée, le comte s'obstinait à ne rien voir.
Quand, bien des années plus tard, il s'aperçut des tristes résultats de sa faiblesse, il n'était plus temps, hélas! de remédier au mal. La gangrène était au cœur de son fils.
Pour ne point se séparer de lui, à dix ans il lui donna un précepteur, indépendamment de plusieurs autres maîtres. Précepteur et professeurs devinrent les souffredouleurs, les esclaves de l'élève indocile, qui ne put voir en eux que des ennemis. Ceux-ci n'avaient ni le droit de le punir, ni même celui de le réprimander. Il leur jetait ses cahiers, ses livres à la tète, leur crachait au visage, U. 6
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les battait, sans qu'il leur fût permis de loi administrer les corrections 4a'il méritait.
Le comte dut cbuiiger plusieurs fois de précepteurs et de maîtres, si souvent, qu'il unit par oe plus pouvoir en trouver. Cent évidemment ce que le jeune Contran désirait.
Comme bien on pense, il n'apprit rien ou presque rien. Ignorant, et avec cela hautain et orgeuilieox, sans compter ses autres défauts, «lont un seul eût suffi à le rendre haïssable, il ne pouvait être, en atteignant l'&ge d'homme, qu'un mauvais sujet de la pire espèce.
La comtesse fut sauvée. Après une douloureuse maladie de plus de sept mois, les médecins la déclarèrent hors de danger. 2;>i la maladie avait été longue, la convalescence le fut bien davantage. Peu à peu les forces physiques lui revinrent ; mais la violence du choc reçu avait occasionné un grand désordre des facultés intellectuelles. Frappé en même temps que le corps, le moral fut plus cruellemment atteint. On avait guéri le premier, la maladie de l'inteiligonce résistait aux soins les plus éclairés, aux remiules les plus énergiques.
La comtesse n'était pas folle, mais une lésiou grave existait dans son cerveau. Elle avait complètement perdu la mémoire.
Pauvre mérel n'était-ce pas un bonheur pour elle?
Les médecins le pensèrent. .Mais leur devoir est de guérir. Sans se préoccuper de ce que l'intéressante malade aurait ù soutlVir le jour où elle retrouverait la faculté du souvenir, ils ne |)erdireut point courage et appelèrent successivement à leur secours toutes les ressources de la sitience pour trouver la guérisoo.
Quand ils jug(>reni que le moment était favorable, ils aidèrent eux-mémfs la mémoiie do la malade; mais ils le firent progressivement et avec dos précautions
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extrèiDes, tellement ils craigoaient de provoquer une commotion, qui aurait pu aggraver le mal au lieu de le gui^rir.
Un jour, la oomtesse se trouva en présence de la vé* rite tout entière.
Elle éclata en sanglots. Sa douleur fut immense. Mais les médecins triomphaient ; leur malade était guérie.
La comtesse crut ce que tout le monde croyait.
On lui cita plusieurs faits semblables. Quelques années auparavant, uu loup, s'étant introduit dans une maison d'un village de la Charente, n'avait-il pas enlevé «odacieusement un enfant Agé de près d'un an, qui dormait dans son berceau ?
Elle apprit que le comte de Bussières avait ([uitté Paris, {irobablement la France, et qu'on ignorait absolument :ans quel pays ce l'ancien ou du nouveau continent il avait fixé sa résidence.
La malheureuse femme n'avait plus d'espérance en ce monde; mais il lui restait la foi. Elle chercha la consolation, uu refuge dans la prière et ouvrit son cœur à la hanté. Eille résolut de consacrer tous ses revenus en <)nnes œuvres. C'est alors qu'elle commen<ja à fonder es écoles, à faire des cadeaux à toutes les églises de la ontréeet à répaudre le bien-être et laisance autour d'elle.
Les enfants furent l'objet de toute sa sollicitude ; elle devint leur protectrice, leur mère.
Pendant que la comtesse consacrait ainsi sa vie au soulagement et au bonheur des autres, le comte voyageait cl travers l'Europe en compagnie de son fils.
Le vicomte Contran avait vingt ans lorsqu'ils revinrent à Paris où les attendait le fidèle Germain, deveou le factotum de son maître.
Le vieil hôtel, depuis si longtemps fermé, prit subitement un aspect joyeux qu'il n'avait jamais eu.
tOO LA PILLE MAUDITE
M. le vicomte Gonlrun, à qui son père ne savait rien refuser, eut ses appartements à lui, ses gens, ses chevaux, ses voilures.
M. de Bussières avait fait, depuis dix-huit ans, des économies forcées, — environ quinze cent mille francs; — il eut la malheureuse idée de faire don à son fils de cette fortuue.
Le vicomte, se trouvant riche et lihre, échappa bien vite à la tutelle de son père ; il se lança étourdimeut, follement, «lansle tourbillon malsain et plein de dangers de la vie parisienne.
Use Gt bientôt remarquer par son existence bmyaoto, déréglée, sans frein ; il tomba dans tous les désordres et se livra à des excès honteux.
11 n'avait pour lui que son orgueil et la morgue insolente de l'homme riche et titré. Il méconnut ce qu'il devait à son pèro et n'eut pour lui ni la reconnaissance, ni le respect que le comte avait le droit d'attendre. M. de Bussières, effrayé, crut devoir lui faire des observations un peu sévères sur sa conduite. Il était bien temps !
M. le vicomte l'écouta assez patiemment ; mais, comme pour le narguer, dès le lendemain il courut à de nouvelles extravagances, à d'autres excès : c'était un r^ doublement de folie. Le comte hasarda encore quelques reproches ; celte fois, le jeune homme oublia toute retenue ; audacieusement impertinent, il rit au nez de son père ; il ne craignit même pas de lui reprocher la leodresae et les ridicules faiblesses quMl avait eues pour lui.
— J'agis à ma guise et selon ma volonté, ajoiita*t-il ; si je fais mal, c'est votre faute. Je ne veux reee?oir de remontrances de personne.
Le comte trembla de colère et ne put que prononcer oe mot, en montrant la porte à son fils :
LA FILLB MAUDITS tOl
— Sorteil
Le oonile venait d'être frappé aa cœur. Un coup de IKMgnard ne raurail pas atteint plus craellemeDl. La [ilaie devait rester saignante. A mesure que sa folle lendrease poor Contran allait diminuer, il allait sentir le remords grandir en lui, jusqu'au joux où son cœur serait impitoyablement déchiré comme par des griffes le 1er.
Il avait tout sacrifié à son fils ; pour son fils il avait fermé son cœur et son Ame à tous les autres sentiments, il était descendu à jouer un rôle indigne, il n'avait même pas reculé devant une monstruosité, un crime!...
Poor le châtier, Dieu se servait de son fils.
Il s'était dévoué pour son fils, il l'avait aimé avec passion, avec frénésie, et son fils n'avait pour lui ni reconnaissance, ni affection, ni respect, son fils ne l'aimait pas!
Certes, le comte méritait une punition ; mais être flagellé par la main de son fils, quel supplice horrible I
Il y eut encore entre eux plusieurs scènes très- violentes, à la suite desquelles le vicomte quitta Thêtel de la rue Bellechasse et s'éloigna tout à fait de son père.
Ce que le comte eut à souffrir avant d'en arriver à ne pins aimer son fils, ce qu'il souffrit après, surtout, on ne saurait le dire. Ce fut épouvantable 1
Désillusionné du côté de son fils, et complètement débarrassé de ses terribles diables noirs, il jeta un regard craintif sur le passé. Alors, seulement, il eut honte de ce qu'il avait fait ; il se fit horreur à lui-même. Il raisonna, reconnut ses torts, sa folie, et des regrets cuisants vinrent augmenter la torture infligée par les remords.
lOt LA FILLE MAUDITE
Il voulut savoir ce qui se passait à Arfeuille. Germain, admirablement renseigné, put le satisfaire. Il lui raconta riiisloire do la comtesse depuis l'enlèvement de son fils; c'était la vie exemplaire d'une sainte et d'une martyre. Germain ne chercha pas à cacher à son maître son admiration et soQ enthousiasme pour la comtesse. Il savait le noble emploi qu'elle faisait de sa fortune, et il la montra au comte superbe de dévouement et de charité chrétienne, vénérée, adorée dans le pays, faisant naître partout, autour d'elle, la joie et le bonheur.
Des doutes sérieux s'élevèrent dans l'esprit du comte touchant la culpabilité de sa femme. Ces doutes devinrent son plus cruel tourment.
Alors il lui vint la pensée honnête de rendre à la comtesse l'enfant qu'il lui avait volé. Il obéissait à une des voix de sa conscience qui lui criait impérieusement :
<( Si tu veux que Dieu te prenne en pitié, répare, autant que possible, tout le mal que tu as fait. »
Il avait dû penser souvent à ce second fils victime de 8on égarement et de sa barbarie ; mais, ayant exigé que Germaiu ne lui parl&t jamais de lui, il ignorait absolument ce qu'il était devenu.
Un jour il interrogea le serviteur.
Dés les premiers mots, celui-KÙ pâlit, poussa un soupir et baissa la tète.
Le comte comprit qu'il y avait là un nouveau malheur pour lui. Il voulut tout savoir.
Germain lui apprit que Marianne Sudre,àquiil avait confié l'enfant, était morte depuis plus de deux ans, et que lu tils de la comtesse avait disparu depuis cette ép0(|ue.
— Je suis allé à Chevrigny, continua Germain ; malbeareusement, je n'ai obtenu que de mauvais reusei-
Là FILLE MâUDITB lOS
M. Edmond est parti pour faire ud voyage u de temps avant la mort de M a- 1 n'a plus entendu parler de lui.
L'opinioD de toutes les personnes que j'ai vues à Che- \r^ * ' 'îioureux n'existe plus. Sans cela,
rait revenu dans le pays où il n*a que des amis. Je pense comme eux, car depuis deux ans les termes de sa pension n'ont pas été réclamés et attendent chex le notaire.
Je voulus savoir pourquoi il avait quitté Chevrigny et où il était allé, poursuivit Germain ; ou ne put me le dire. Cependant, une paysanne du nom de Violet lui avait écrit pour lui annoncer la mort de Marianne, en même temps qu'elle lui envoyait une longue lettre écrite par sa mère adoptive quelques jours avant sa mort. Mais il lui fut impossible de se rappeler l'adresse que portait la lettre de Marianne et qu'elle avait copiée sur l'enveloppe de la sienne.
Je fis chercher et je cherchai moi-même dans la maison de Marianne, espérant découvrir une lettre de M. Edmond qui, en me disant le motif de son voyage, aurait pu me conduire à des renseignements certains sur son sort. Je ne trouvai rien. Hélas ! selon toutes les probabilités, le malheureux enfant est mort 1
Le comte était atterré. 11 recevait successivement des coups également terribles.
Le poids d'une justice inexorable pesait sur lui. Cette pensée, que l'enfant qu'il avait arraché à sa mère, condamné, sacrifié, pouvait être le sien, lui revenait sans cesse ; elle remplissait son àme de terreurs lugubres et faisait passer dans tout son être des frissons d'horreur.
Après les angoisses et les atroces soufi'rances de la jalousie, il connaissait enfin celles du remords. Le malheureux, désespéré, en proie à des fureurs sans nom
m LA PILLB MAUDITE
contre lai-mème, se tordait comme un damné.
11 n'avait plus d'enfants, plus de famille, plus d'amis; il se trouvait seul, sans «vonsolatenr, sans soutien, livré à ses effroyables pensées qui le rongeaient et versaient goutte à goutte dans son cœur ulcéré un poison mortel. Il avait pris le monde en haine, il eut le dégoût de la vie. L'idée du suicide lui vint. La pensée de Dieu et un vague espoir d'être pardonné l'arrêtèrent au bord du dernier abîme. Alors il songea à racheter le passé. Comment? Il ne le savait pas encore.
Un jour, après avoir donné à Germain les pouvoirs nécessaires pour gérer ses biens en son absence, il quitta la France.
Il entreprenait cette série de longs voyages à travers les mondes, dont le dernier, à Cayenne, le mit en présence de Jean Renaud et d'un dévouement sublime à récompenser.
l'avbuglb
Un jour, une femme aveugle et un enfant d'une douzaine d'années, qui la coni)uisait, traversèrent le village d'Arfeuille, se dirigeant vernie château.
A eu juger par son linge très-blanc et son costume de paysanne aisée, celte femme aveugle ne pouvait être une pauvresse. Son guide était aussi convenablement habillé.
Pour coiffure, la femme avait une sorte de calotte
LA FILLB MAUOITB IM
ii«>iiv qui lui cachait la tAle tout entière et la moitié du
• ' K'ia portait en outre, sur le front, un largo ban-
•ie nuire, lequel descendait jusque sur les yenx. ( « i; N> soie, de même que la calotte, devait ca-
• < (trioeoQ quelque plaie horrible. Du reste, i 1 re, creusée au-dessus des yeux sans regard,
I»lac4i des sourcils disparus, était à ce sujet une ré- \cULion.
L'aveugle et son guide étant arrivés devant le château, Tenfant sonna à une porte de service.
Au bout d'un instant une femme vint leur ouvrir.
— Que d4strez-vous ? demanda-t-elle d'un ton affable.
— Je voudrais voir M"* la comtesse, répondit l'aveugle.
— Si c'est un secours que vous demandez, je vais vous conduire à la sœur Sainte-Heine, elle remplace M""* la comtesse.
— Non, non, dit vivement l'aveugle, ce n'est pas un >ecours que je sollicite, mais une grande grâce que M'°*la comtesse seule peut m'accorder.
— Alors, c'est différent. Entrez et asseyez-vous là, sur ce banc ; je vais faire demander à M"* la comtesse si elle peut vous recevoir.
La femme s'éloigna rapidement. Elle revint au bout de quelques minutes, disant :
— M** la comtesse vous attend, venez.
L'aveugle et l'enfant suivirent la domestique. Celle-ci les introduisit dans un grand salon carré
tendu de noir; les canapés, les fauteuils, les chaises étaient recouverts de housses noires ; dans le fond de la pièce, un grand christ d'ivoire était attaché à une croix d'ébéne ; au pied du Christ, on voyait un prie-Dieu également en bois d'ébène. Debout, au milieu de cette pièce
lagubre, M"* de Bussières, vétne comme une venve en grand deuil, ressemblait à une statue de marbre noir; elle n*avait pas cessé, depuis plus de vingt ans, de porter des habits de deuil.
La figure de la comtesse, d'une pâleur mate, et limage d'ivoire du crucilié ressortaient vigoureusement au milieu des tentures noires.
Sur un signe de la comtesse, la domestique se retira.
Alors M"** de Bussières s'approcha de l'aveugle, lui prit la main et lui dit avec bonté :
— Vous êtes cruellement éprouvée ; mais rassurezvous, ne tremblez pas ainsi ; tous les malheureux sont mes frères... Venez, ma sœur, veuez vous asseoir près de moi, et vous me direz ce que la comtesse de Bussières peut faire pour vous.
— Quand madame la comtesse de Bussières connaîtra mon indignité, répondit l'aveugle d'une voix douloureuse, elle me repoussera avec colère et mépris, et pourtant c'est son pardon que je viens implorer.
— Mon Dieu, que signifient ces paroles? L'aveugle se laissa tomber sur ses genoux et se prit à
sangloter.
La comtesse, étonnée et vivement émue, voulut la relever.
— Non, non, s'écria-t-elle avec une sorte d'égarement, cette position est la seule qui convienne à nne misérable telle que moi. Ayez pitié de moi, madame la comtesse, ayez pitié de moi, continua- t-elle en joignant les mains ; je vous implore, pardon, pardon !...
— Mais qui donc êtes- vous, pauvre femme? Qo'ai-je à vous pardonner?
— Je suis une créature infâme, et vous avex à me pardonner un crime monstrueux.
LA FILLE MAUDITB 107
— MalheoreuM, c*estda délire ; vou8 in*6poa?aniez... Je cherche en vain dans mes souvenirs, je no vont connais pas.
— M^jaine la comtesse me reconnaîtra tout à l'heure, quand je lui dirai mon nom. Mais quelle sache d'ahord comment Dieu la vengée d'une misérable qui l'a trahie... Oai, c'est Dieu, le Dieu de justice, le Dieu vengeur qui m'a frappée et châtiée... Aveugle! aveugle 1... Sa foudre est tombée sur moi, le feu du ciel a enlevé les cheveux
t la peau de ma tète, a brûlé mon front et éteint pour ' tujonrs la lumière de mes yeux !... Je devais être ré-
iuite en cendres. Dieu ne l'a pas voulu, la punition eût été trop douce ; il m'a condamnée à vivre avec le souvenir de mon infamie, le remords de mon crime... Une nnit sans fin m'environne ; mais, au dedans de moi, je Yois le mal que j'ai fait !...
La comtesse écoutait en frissonnant ; elle ne savait pins que penser.
— Je demeure loin d'ici, reprit l'aveugle, aux environs de Soissons : accompagnée de cet enfant, mon iils, j'ai voulu venir jusqu'ici, madame la comtesse, afin de me jeter à vos genoux et de vous supplier de me pardonner. Oui, j'ai pensé que, me voyant dans l'état où je
uis, la compassion, la pitié entreraient dans votre cœur si noble, si généreux, si grand, et que vous ne resteriez pas sourde à la prière que je vous adresse, au cri désespéré que je fais entendre et qu'une de vos douces paroles fera monter jusqu'à Dieu.
— Je ne comprends rien à ce que vous me dites, réponiil la comtesse d'une voix frémissante; au nom du ciel,
expliquez-vous, dites-moi qui vous êtes.
— J'ai eu l'honneur d'être autrefois au service de madame la comtesse, répondit l'aveugle ; madame la comtesse m'appelait Mariette.
146 LA PILLB MAUDITE
— Mariette, vous ! s'écria M"* de Bussières, vons êtes Mariette?
— Oui, reprit l'aveugle d'une voix entrecoupée, je suis Mariette, je suis cette ûHe pour laquelle vous étiez trop bonne, en qui vous aviez confiance... Pour recon- Daitre tout cela, madame la comtesse, la misérable Mariette vous a làcbement trabie.
— Mon Dieu, mon Dieu I qu'est-ce que tout cela signifle?Que veut-elle dire? murmura la comtesse en passant sa main sur son front mouillé d'une snenr froide.
\ous venez me demander pardon, continuât-elle ; eb bien, ce pardon, je vous le donne ; mais encore faut-il que je sacbe ce que j'ai à vous pardonner. Vous m'avez trabie, dites-vous, pourquoi? Comment? Quel mal m'ave2-vou8fait?Je ne me rappelle rien. Allons, levez-vous, vous vous mettrez là, dans ce fauteuil, je vous écouterai, vous me direz tout.
— Non, madame la comtesse, laissez-moi ainsi. C'est A genoux devant vous et devant Dieu, le front courbé fK>U8 le poids de mon repentir, que je veux faire ma confession.
— Faites donc comme vous le voulez, dit la comtesse; vous pouvez parler.
Alors, elle raconta d'une voix faibl»'. >ai'.a.l.'.'. -.ms cbercber à atténuer eu rien l'odieux de >a ottiutinti*, sa complicité dans l'enlèvement de l'enfant.
La comtesse écouta la première partie du récit penchée vers l'aveugle, les yeux étincelants, la poitrine baletante.
Tout à coup, elle poussa un graml cri et s'agenouilla en face de Mariette, ses mains tremblantes levées vers le ciel.
L'ancienne femme de chambre n'avait pas Onide par-
LA nUJS MAUDITE 109
1er ; mais la comtesse venait de comprendre. QaeUe ré- TélatioD 1
Ainsi, cet enfant, qu'elle avait tant pleuré, on le loi avait volé... Qu'en avait-on fait? Qu'était-il devenu?
Une foule de pensées se croisaient, se heurtaient dans sa tète. Son ca;ur bondissait, des larmes inondaient ses joues, son regard avait un rayonuement divin.
L*aveQgle s'était interrompue.
La comtesse ne chercha pas à vaincre son émotion, mais posant sa main sur l'épaule de son ancienne femme de chambre :
— Continuez, lui dit-elle doucement.
fÙle savait, mais elle voulait tout entendre. Quand l'aveugle cessa de parler, elle lui dit :
— Mariette, je vous plains, je vous plains de tout mon cœar. Votre malheur est affreux ; mais serait-il moins grand, que je ne voudrais pas, aujourd'hui, quand le rq»entir est entré en vous, vous faire des reproches. Mes propres douleurs m'ont appris à connaître celles des antres, et depuis longtemps je me suis imposé le devoir, la douce mission de consoler... Vous m'apportez une nouvelle et grande douleur, mais en même temps un radieux espoir. Relevez-vous, Mariette, relevez-vous; vous n'êtes pas la plus grande coupable, la comtesse de Bnssières vous pardonne 1
L'aveugle et son tils passèrent la nuit au château.
La comtesse n'eut pas à réfléchir longtemps pour découvrir sous l'obsession de quelle pensée son mari avait agi, et le but qu'il poursuivait en lui enlevant son enfant. Alors elle regretta amèrement de ne lui avoir point prouvé qu'elle n'était pas coupable, en lui faisant connaître l'abominable intrigue dont Lucien de Luranne et elle avaient été victimes.
Dans le coffret d^argent elle retrouva la lettre de Lacien et le billet do M. de Luranne. Ces deux papiers aussi disaient son innocence.
Dès le leinlemain, Mariette ayant repris le chemin de son pays, la comtesse partit pour Paris.
Ce n'est pas sans une profonde émotion qu'elle vit s'ouvrir devant elle la porte de ce vieil hôtel qu'elle avait volontairement quitté et dans lequel elle ne croyait pas devoir rentrer jamais.
Un homme, le portier, qui lui était inconnu, se dressa devant elle avec un air étonné qui signifiait : « Une femme ! Voilà une aventure bien surprenante. »
La comtesse avait jeté les yeux autour d'elle et compris que l'hôtel était à peu près désert.
— Est-ce que M. le comte de Bussières n'est pas à Paris? demanda-t-elle au portier.
— M. le comte est en voyage depuis un an, répondit-il.
La comtesse devint très-pâle et chancela. La surprise du portier augmenta.
— Ainsi, reprit la comtesse d'une voix oppressée, il n'y a personne à l'hôtel que je puisse voir ?
— Il n'y a ici que M. Germain, l'intendant de M. le comte.
— Ah I Germain ! Germain ! fit la comtesse, je verrai M. Germain.
— Je ne sais pas s'il vous recevra, madame ; mais vous ne m'avez pas dit encore qui vous êtes.
— Je suis la comtesse de Bussières.
Le portier faillit tomber à la renverse. La comtesse ajouta :
— Allez, mou ami, allez demander à l'intendant de M. le comte s'il veut bien recevoir la femme de son maître.
LA PILLE MAUDITE Ht
Le portier IraTersa la cour en courant comme un fou, et la comtesne marcha lentement vers le perron. Elle mettait le pie«l sur la première mardie de pierre lorsque Germain' parut tète nue, le corps ployé en deux. La oomtaiM passa devaut lui en disant : — Venez.
Bielle entra dans le salon.
Germain la suivit, gardant son attitude humble et respectaeose.
— Germain, dit-elle d'une voix vibrante, j'ignorais que votre maître fût absent de Paris ; je venais pour le voir. Mais, si vous le voulez, vous pouvez me répondre... Germain, vous savez ce qui s'est passé au château iVArfeaille, vous étiez le complice du comte lorsqu'il m'a enlevé mon enfant...
Le vieux serviteur recula avec épouvante.
— Depuis deux jours seulement je sais tout, continua la comtesse ; mais j'oublie et je pardonne, à une condition, cependant : Germain, vous allez me dire, à l'instant même, ce qu'on a fait de mon fils, vous allez me dire où il est ; je veux que vous me rendiez mon fîlsl
Germain eut un gémissement plaintif.
— Mon Dieu, mon Dieu I murmura-t-il, vous m'avez fait vivre trop longtemps.
— J'attends, Germain, j'attends!...
— Héla^ î je ne peux rien vous dire, rien. Elle lui saisit le bras avec violence.
— Pourquoi, répondez, pourquoi? s'écria-t-elle.
— Ah ! je suis désolé, désespéré I...
— Germain, tout cela ne me dit pas où est mon fils. Je vous en supplie, et si la prière d'une mère est sans valeur pour vous, je vous onlonne de me rendre mon enfant... Je ne sortirai pas d'ici .sans savoir où il se trouve ; si vous vous obstinez à garder le silence, eh bien I
quoi qa'il m'en coûte, je m'adresserai aux tribananx. Je veux mon fils, je veux mon enfant, je veax mon enfant 1...
— Madame la comtesse, je n'ose pas vous dire...
— Osez tout, Germain ; parlez, parlez !
— M. le comte, vous ne devez pas l'ignorer, a en beaucoup à se plaindre de M. le vicomte.
' — On m'a caché bien des choses, sans doute ; toutefois, j'ai eu la douleur d'apprendre que notre fils aine était peu digne du nom qu'il porte ; les faiblesses de son père lui ont été funestes. Mais l'autre, Germain, l'antre?
— M. le comte a Voulu vous le rendre, madame la comtesse, il l'a voulu, je vous le jure ! Oui, désolé de voir M. le vicomte répondre si mal à sa tendresse, atout ce qu'il avait fait pour lui, il vous aurait rendn votre fils. Ah 1 il est bien puni, bien puni... car maintenant, il doute.
— De quoi doute-t-il, Germain ?
— Je ne peux pas dire cela à madame la comtesse ; M. le comte a cru...
— Oue je l'avais trompé et que cet enfant...
— Hélas ! oui, madame la comtesse.
— Alors il doit bien soufirir.
— Gomme un damné.
— Pourquoi ne m'a-t-il pas rendu mon fils?
— Hélas ! il ignore ce qu'il est devenu. La comtesse poussa un cri déchirant.
— Mort I mort ! pronoui^a-t-elle d'une voix ranqne. Et elle s'aflaissa sur un fauteuil.
Germain soupira et baissa la tète An bout d'un instant, la comtesse reprit d'ane voix étranglée :
— Germain, voudriez-vous chercher à me tromper? ^ t^Mon, non, vous ne me dites pas la vérité 1
LA PILLB If ADOITB IIS
— Ah ! cela n'est <iae trop vrai, reprit-il arec des larmes dans la voix ; malgré toutes mes recherches, je n'ai pa déeonnir oe qu'est devena le Gis de madame la
M** de Bueièree ne put se contenir plus longtemps ; elle éclata en sanglots.
— Il me semble que je le penU une seconde fois ! s'écria la pauvre mère. Germain, dites-moi tout ce que vous mvei sur l'existence et la mort de mon malheureux eafuii.
Le vieux serviteur obéit. 11 raconta à la comtesse l'histoire de son fils depuis la nuit de l'enlèvement jusqu'an jour où, ayant quitté Chevriguy pour faire un voyage, on n'avait plus entendu parler de lui.
Quelques heures plus tard, la comtesse de Bussicres quittait Paris où elle n'avait plus rien à faire. Mais avant de retourner à Arfeuille, où plus que jamais elle allait vivre dans la solitude et la douleur, elle se rendit au village de Chevrigny.
Elle vit la femme Violei et qnelques autres personnes qui, toutes, lui firent les plus grands éloges de celui qu'on appelait Edmond. On lui confirma en même temps les paroles de Germain.
— Bien sûr, il est mort, lui dit-on, sans cela il serait revenu.
114 LA HLLB MAUDITE
YISITB AU CHATEAU
De nouvelles années s'écoulèrent. La comtesse n*était plus sortie de son ch&teau ; elle n'avait plus cherché à revoir son mari qui, du reste, ne faisait à Paris qu'une courte apparition, au retour de chacun de ses voyages.
De loin en loin, M"* de Bussièresse faisait donner des renseignements sur l'existence de plus en plus déplorable du vicomte son fils.
Toujours de nouvelles et profondes blessures faites A son âme I
Elle apprit que le malheureux, poussé par un vertige étrange, affolé de plaisirs, sacriGait tout à ses passions, se traînait dans toutes les fanges et descendait un à on tous les degrés de la dégradation.
Souvent, poursuivi par des créanciers impitoyables, il en était réduit, pour leur «échapper, à se réfugier dans un galetas. — Alors, par son ordre, et sans se faire connaître, l'intendant de la comtesse venait au secours du vicomte, payait s;s dettes, après quoi celui-ci reparaissait plas brillant et plus fou que jamais sur le théâtre de ses exploits, se livrant sans vergogne à des saturnales sans nom, à tout ce que l'abjection a de plus hideux.
En sept ou huit ans, la comtesse donna ainsi à son fils plus d'un million. Son immense fortune lui permet-
tait, heoreasoment, de venir au secours du prodigue, sans <iae poar cela les malheureux dont elle était la protaetriœ eoasent A en souffrir.
Le Tiçomte devina certainement le nom de cette providenoe mystérieuse qui vennit toujours à temps le sauver d'un désastre épouvantable, dont il n'aurait pu se tirer que par le .«uiride, dernier acte de folie qui semblait devoir cotironner les extravagances et les insanités de son horrible vie. Mais jamais le misérable n*eut seulement la pensée de remercier sa mère et de lui faire une visite.
Hélas I quand l'&me est corrompue et que les passions honteuses ont pourri le cœur, qu'est-ce que l'ingratitude à côté des autres vices ?
Etait-il retenu par le sentiment de son indignité, de sa honte?Non.Le vicomte n'avait plus aucun sentiment. A peine lui restait-il l'instinct de la brute. II était devenu une curiosité physiologique, un monstre de la plus aff'reuse espèce. Il n'aimait pas sou père, comment aurait-il pu aimer sa mère? Il s'était peut-être aimé luimême ; mais, maintenant, il n'aimait plus rien, plus rien que les sensations brutales «les sens, seules capables de lui faire sentir qu'il vivait encore.
Le comte de Bussières était revenu à Paris depuis plusieurs mois. Comme il l'avait déclaré à son ami, M. Nestor Dumoulin, il renonçait à entreprendre un nouveau voyage outre mer. Fatigué, brisé, usé, n'ayant pu trouver nulle part, sinon la consolation, mais seulement un adoucissement à si peine, il était décidé à ne plus s'éloigner de la France. Il ne voulait pas mourir sur une terre étrangère.
Un jour, la comtesse reçut une lettre. Elle était signée : comte de Bussières.
« Madame la comtesse, — écrivait-il, —je crois devoir » vous apprendre que le vicomte de Bussières, notre » malheureux fils, a cessé de vivre. Les excès Tout toé ; n il est mort de sa vie, et assez tôt, comme je l'espérais, > pour n'avoir pu déshonorer tout à fait le nom de ses » ancêtres.
» Hélas ! c'est cruel à dire, cette mort n'est pas on » malheur. J*ai appris indirectement ce que vous avez » fait pour lui depuis que, complètement désillusionné, » j'ai dû rabandoDDer à son triste sort. Ni votre main, » ni la mienne ne pouvaient l'empêcher de rouler jns- » qu'au fond de l'abîme.
» Sa mort le délivre de lui-même, c'est un exemple )) funeste qui profitera peut-être à d'autres, — je veax » parler ici des pères plus encore que des fils ; — cette » mort, enfin, est à mes yeux une ^ràce que Dieu nous » accorde. »
Après la lecture de cette lettre, la comtesse s'enferma dans son salon noir et y passa toute la journée en prières.
Le lendemain, par son ordre, les domestiques et employés du château prirent le deuil.
Quinze jours plus tard, un dimanche, un cabriolet, venant de Clamecy, s'arrêta devant le château. Deux hommes mirent pied à terre.
— Vous nous attendrez à l'auberge, dit le plos âgé des deux hommes, au conducteur de la voiture; dans le cas où nous serions retenus à Arfeuille, vous retourneriez seul à Clamecy après avoir déjeuné.
— C'est compris, bourgeois.
^ J'éprouve une sensation extraordinaire, qni me passe eu travers du corps, dit le plus jeune des deux hommes, parlant bas à son compagnon ; mon cœnr bat
LA PtLLB MAUDITB iîl
avoeaoe talie force qu'il me temble prêt à se déUcber.
— Allont, allons, fil Tautre en souriant, rassure- toi, tu n'as rien à craindre, mais au contraire, beaucoup à espérer.
— Ce château est vraiment beau.
— Je t'aTais prévenu. Moi, je lui trouve un aspect plus sombre et plus triste encore qu'autrefois. Il a vieilli, sans doute; mais comme il est délabré, on dirait qu'il va tomber en ruines. Ce serait dommage!
— Oui, pour tous ceux qui ont encore le culte des grandes choses du passé. Mais quel silence l
— Cela ne m'étonne pas, c'était déjà ainsi autrefois.
— Quelque chose de glacial me passe maintenant dans les membres.
— Un sourire de M"* la comtesse de Bussières te réchauffera. Viens.
Edmond suivit Jérôme Greluche, qui alla sonner à la porte d'entrée.
Ils attendirent un instant. Un pas lourd résonna sur le pavé de la cour, puis la porte s'ouvrit et ils se trouvèrent en face d'un vieillard à cheveux blancs, vêtu de noir, ayant un crêpe autour de sa casquette de velours.
L'homme du château regarda le visiteur et s'écria tout à coup :
— C'est l'homme aux marionnettes !
— Ah I ce bon monsieur Bricard, il m'a reconnu tout de soite, 6t gaiement Greluche. C'est moi, vraiment, monsieur Bricard, Jérôme Greluche, l'homme aux marionnettes en chair et en os.
— Et toujours gai ?
— Toujours... comme quand je faisais rire tout le monde ici, même M°" la comtesse.
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— Ou a souvent parlé de voas au château, monsieur Grclucbe, et on a regretté plus d'uue fois de ne plus vous y voir. Toujours de la tristesse, c'est monotone. Je ne parle pas pour mui, qui suis vieux ; mais il y a les jeunes, qui ont bien le droit de rire un peu. Est-ce que vous venez avec vos marionnettes?...
— Non, mon bon monsieur Bricard ; il s'est trouvé que nous passions dans le pays, et j'ai pensé que, en souvenir du bon accueil que j'ai toujours trouvé an château d'Arfeuille, je devais faire une visite à M"* la comtesse.
— Ah ! vous n'avez pas vos petits bonshommes; mais vous les auriez que ce serait la même chose, monsieur Greluche. On ne pense guère à la joie au château, allez, et vous n'auriez pas même le droit d'égayer les petites filles de Técole.
Greluche devint pâle comme uu suaire.
— Mon Dieu, fit-il avec anxiété, vous portez le deuil, monsieur Bricard, est-ce que madame la comtesse?...
— Oh I Dieu merci, notre chère maltresse se porte aussi bien que possible.
— Ah I je respire, s'écria Greluche en poussant un soupir de soulagement.
Edmond écoutait silencieusement, subissant à peu près toutes les impressions de sou père adoptif.
-- De qui donc portez-vous le deuil ? demanda Greluche.
— De M. le vicomte de Bnssières, le flls unique de M"* la comtesse.
— Ah ! mon Dieu ! fit Greluche, quelle douleur affreuse pour la bonne et digue damel
— lieu, heu ! fit le vieu.\ domestique, entre nous, M. In vicomte n'était pas un de ces hommes qu'on doit
regrelter beaucoup. D'ailleurs, M"** la comtesse W i«>ituaissait à peine, elle ue Taxait peut-ôlre pas vu depuis près de quarante ans... Mai-^ c'était son fils, et c'est dur tout de même. Et puis, plus personne, pas d'héritier. Et il y a id et ailleurs je ne sais combien de millions... A qui iront-ils? Je n'en sais rien.
— C'est triste, mon bon monsieur Bricard, c'est bien triste.
— Oui, allez. Il y a comme <^a des gens riches qui sont plus à plaindre que le plus malheureux des malheureux.
— Croyez-vouà, cher monsieur Bricard, que M"* la comtesse, malgré sa tristesse, voudra bien nous recevoir.
— Vous ne pouvez pas voir M"* la comtesse, mon pauvre Greluche.
— Ah î pourquoi cela ?
— C'est vrai, je ne vous:;i pas dit qu'elle n'était pas à Arfeuille.
Le visage de Greluche ex;«rima une vive contrariété.
— Ah ! elle n'est pas au * liàteau? fit-il.
— Elle est partie pas plu- tard qu'hier.
— Pour longtemps?
— Je ne peux pas vous dire. Elle peut revenir dans trois jou|^, comme dans un mois.
— Et vous ne savez pas où elle est allée?
— Si, si, madame la com esse est allée à Paris.
— Dites moi, mon bon monsieur Bricard, elle a dû donner ici son adresse Jaos le cas où on aurait à lui écrire?
— Certainement.
— E^t-ce que vous pouvez, me la donner?
— Vous voulez donc aller à Paris, monsieur Greluche?
— Nous y serons demain matin.
— En ce cas, vous pourrez voir M"* la comtesse : vous la trouverez rue Bellechasse, à Thôtel de Bossières.
— Vous êtes mille fois bon, cher monsieur Bricard, merci. Nous n'avons plus qu'à vous prier de nous excuser du dérangement que nous vous avons causé.
— Par exemple, vous n'allez pas vous en aller comme ça, sans être entré au château pour vous rafraîchir en mangeant un morceau avec le jeune monsieur qui est avec vous.
— Non, merci ; mon compagnon et moi ne croyons pas devoir entrer au château en l'absence de M"* la comtesse.
— Mais M»' la comtesse vous connaît, et elle ne trouvera pas mal...
— N'importe, cher monsieur Bricard ; pour le moment nous n'avons besoin de rien ; ce sera pour une autre fois. Au revoir.
Greluche et Edmond déjeunèrent à l'auberge.
A une heure ils reprenaient la route de Clamecy. Dans la soirée ils partirent pour Montbard, et le lendemain matin ils se retrouvaient dans le petit logement de la rue de la Montague Sainte-Geneviève.
— J'ai léûéchi, dit Edmond à Greluche; j'avais consenti à t'accompagner au château d'Arfeuille; mais je n'irai point avec toi â l'hôtel de Bussières ; il est plus convenable, connaissant la comtesse, que tu t'y présentes seul ; d'ailleurs, si elle a désiré me voir, c'est à son château qu'elle voulait que je lui fusse présenté et non à l'hôtel du comte de Bussières. Et puis, qu'ai-je à lui dire, moi ? Bien. Son Ûls est mon pore, diras- tu ; qui donc le prouve? Un souvenir sur une tombe. Va, va, je ne sois toujours pour elle q'i'un étranger. Décidémenî,
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DOD, il vaot mieux que je ne la voie point. II n*y a que oat papiers à lui remettre, un souvenir pour elle; tu rempliras mieux que moi celte mission. El même, voistu, mon père, tu feras bien de ne pas parler de moi. Aalrement nous aurions l'air, tous les deux, de réclamer quelque chose. Je n'ai aucun droit, je ne demande rien, Je ne veux rien I Le hasnrd m'a fait naître, le hasard fera de moi ce qu'il voudra. Je suis entre ses mains comme un jouet dans les mains d'un enfant ; il me brisera, sans doute. Je ne peux rien contre ma destinée. << Il faut lutter, lutter sans cesse, dit Mardoche. » Et après? la mort, le néant ! Je ne tiens pas à vivre longtemps. Plus tôt on meurt, plus tôt on oublie, plus tôt on cesse de souffrir I
J'ai cru au bonheur, un instant, il semblait me sourire. Mensonge I C'était une raillerie jetée à mon besoin d'espérer. Et c'est ainsi que tout s'écroule, que tout s'engloutit. M"* la comtesse de Bussières pourrait me faire riche... Allons donc, est-ce que j'ai besoin d'être riche ? De la fortune, à moi, pourquoi faire? Travailler afin d'être quelque chose, pourquoi faire encore? Je n'ai plus à la mériter, je n'ai plus à penser à elle, à elle si gracieuse, si bonne, si belle, si parfaite, à elle, la fille de Jean Renaud, l'assassin de mon père I
Je ne veux rien ; Greluche, mon père, je ne veux rien... Crois-moi, ne nous mettons pas dans la situation d'être obligés de refuser une aumône.
— Mon fils, répondit Greluche, je ne veux rien que tu ne veuilles ; j'irai seul à l'hôtel de Bussières. Cependant, si la comtesse me parle de toi, je serai bien forcé de lui répondre.
— Soit, mais dis-lui bien, surtout, que je ne demande rien.
Après quelques heures de repos, Jérôme GréitiiïiiÛii
son coslamc le plus convenable et sortit poar se rendre à rhôtel de Bufsières.