‹ La fille mauditeChapitre 9 sur 25 · LA COMTESSE A PARIS · texte numérisé non relu

LA COMTESSE A PARIS

Un malin, Germain, étant entré à Tiraproyiste dans la chambre de son maître, s'arrêta tout interdit à la vue du comte agenouillé, faisant entendre de sourds gémissements.

M. de Bussières avait les coudes appuyés sur une chaise et tenait sa tète serrée dans ses mains frémissautes. Tout entier à ses regrets, à ses douleurs, à son désespoir, il n'avait pus entendu entrer le vieux serviteur.

Germain hocha tristement la tète.

— Mou pauvre maître ! pensait-il, comme il souffre ! Pleurer, gémir, il ne fait que cela depuis qu'il est revenu.

Le comte parla. Il disait :

— Je vais à la mort, chaque jour me rapproche de la tombe ; dois-je donc mourir sans la revoir? Le courage me mauque, je u'ose pas aller à elle. Non, Yalentine ne peut |>as avoir pitié de moi ! Elle est bonne el compa- (JH^ iiute pour tous, pour moi seule elle reste impitoyable... et elle ne sait pas tout, mon Dieu, elle nu sait pas tout ! Oh ! mourir, mourir, sans lui avoir confessé mon crime, sans lui avoir demandé pardon !... Dieu, qui punissez ai Jmtemeot les coupables, oondamuez-moi à des tortures

LA FILLE MAUDITE ItS

plus furlos encoro, mais faites que je la revuieet qu'uiio parole tombée de ses lèvres dise au désespéré de la Icrrc qu'il y a pour le repentir l'espoir de Téteroité.

Oenaaio, oe voulant pas déranger son mailre, sortit doocemeDt de la chambre.

Dans la journée, se trouvant seul avec lui, il lui dit :

— Monsieur le comte, j*aurais besoin d'uu congé de deux ou trois jours ; je prie monsieur le comte de me raccorder.

— Je n*ai pas le droit île vous refuser cela, Germain ; trois jours seulement, u'esl-ce pas? Je n'ai que

ici; les autres, je ne les connais pas. -* Yoe serviteurs vous sont tous dévoués, monsieur le eomte, croyez-le.

— Oui, Germain, car c'est vous qui les avez choisis ; mais, quand ma douleur fait explosion, c'est devant vous seulement que je peux pleurer.

— Je partirai cette nuit el je promets à monsieur le comte d'être de retour après-demain soir.

— Où donc allez- vous, Germain?

— Dans mon pays, monsieur le comte : le besoin de passer quelques heures près de mes neveux, de mes nièces.

— Je comprends cela, fit le comte en soupirant. Allez, Germaia, allez embrasser les vôtres ; vous êtes bien heureux, vous, vous avez une famille.

Le lendemain, Germain était à Arfeuille en présence de la châtelaine.

— Madame la comtesse, dit-il en se jetant à ses genoux, je viens vous demander une grande grâce.

— Parlez, Germain, je vous écoute.

— Depuis que M. le comte est de retour à Paris, il est en proie à une doubur que rien oe peut adoucir ; son désespoir m'épouvante.

— Je comprends... La mort de son fils...

— Non, madame la comtesse, c'est plutôt le remords qui le déchire. S'il regrette quelque chose, ce n'est pas la perte de M. le vicomte, mais celle de votre fils.

— Germain, vous avez donc dit à votre maître que je savais tout?

— Non, madame, je n'ai rien dit.

— Je ne vous avais pas défendu de parler.

— Je me suis tu devant la douleur de mon maître.

— C'est bien. Mais vous venez me demander mie grâce; de quoi s'agit-il?

— Monsieur le comte n'est plus reconnaissable tellement il est changé ; il a vieilli vile et chaque jour il se casse davantage. Il mourra bientôt, madame la comtesse; il n'a pas peur de la mort, au contraire; mais il ne voudrait pas mourir sans vous avoir revue, sans vous avoir dit ce qu'il croit que vous ignorez encore, sans avoir imploré votre pardon.

— Ah!

— Son repentir est grand, madame la comtesse, et si vous voyiez sa douleur vous auriez pitié de lui. Il n'ose pas venir vous trouver ; mais c'est avec des larmes, des sanglots, des gémissements qu'il vous appelle...

— Et c'est lui qui vous envoie?

— Non, madame, il ne sait pas que je suis ici.

— El vous venez me demander?

— De venir à Paris, madame la comtesse. Oh ! tous qui êtes la meilleure, la plus noble, la plus généreuse de toutes les femmes, vous, qui faites tant de bien à tout le monde, ayez pitié de M. le comte, venez, Te<* nez... Ne serait-ce que pour y rester une heure, venei à Paris!

La comlesse hésita un intant, mais son grand cœor l'emporta. On lut demandait un pardon; elle oublia see

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•oaiBranoes pasié«s en pensant à Dieu, qui pardonne toujours !

— Germain, dit-elle de cette vuix pleine de douceur habituée à parler aux malheureux, demain je serai à Paris. Si vous arrivez avant moi et que vous le jugiez utile, vous préviendrez votre maître.

Le serviteur de M. de Bussières laissa éclater sa joie.

— M. le comte est sauvé! s'écria-t-il, le front rayonnant.

Yoilà comment la comtesse de Bussières était partie pour Paris la veille du jour où Greluche et Edmond se présentaient au ch&leau.

Germain la devança seulement de quelques heures.

Il ne Tannonça point au comte : mais quand la comtesse fut arrivée et qu'il l'eut introduite mystérieusement dans une petite pièce à côté de la chambre de son maître, il entra chez le comte et lui dit :

— Monsieur le comte désire-t-il voir une personne qui apporte des nouvelles de M"* la comtesse?

Le comte se dressa sur ses jambes.

— Des nouvelles de la comtesse! s*écria-t-il. Germain, où est cette personne?

— Là, dit le vieux serviteur en montrant une porte à son maître.

Les yeux du comte retrouvèrent un éclat joyeux. Il allait s'élancer. Germain l'arrêta.

— C'est une grande surprise qui attend monsieur le comte, dit-il; je ne sais vraiment pas comment lui dire cela... Supposez, par exemple, monsieur le comte, supposez que M"* la comtesse elle-même...

— Germain, s^écria M. de Bussières, pris d'une subite agitation, que signifient vos paroles!

.— Mon msdtre voudra bien me pardonner. Je ne suis pas abé dans ma famille, je reviens d'Ar feuille.

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— Et cette personne qni est là?...

— A bien voulu entendre la prière que je loi ai adressée.

. — La comtesse ! fit le comte d'une voix tremblante.

— M*' la comtesse de Bussières a appris par moi que vous souffriez, que vous désiriez la voir, et aussitôt M** la comtesse est venue.

— Elle est venue! elle est là, là, près de moi... Non, non, je ne mérite pas... je suis an misérable, indigne de tout pardon, indigne d'un seul de ses regards!... Germain, contiuua-t-il avec égarement, je n'ai pas le droit de paraître en sa iiréseiice, elle ne peut pas me pardonner!...

A ce moment, la comtesse, qui avait tout entendu, ouvrit la porte de la chambre et s'avani^a sur le seuil.

Le comte la vit; il poussa un cri et se courba comme sous le poids d'une malédiction.

— Monsieur le comte de Bussières, dit-elle d'une voix vibrante, vous êtes malheureux, vous avez besoin d'être cousolé... j'ai consacré ma vie tout entière à soulager ceux qui souffrent, je viens à vous !

Le comte se redressa.

— Quoi ! s'écria- t-il, c'est à moi que vous parlez ainsi !... Qui donc vous donne cet admirable courage?

Elle leva sa main vers le ciel et répondit :

— Dieu !

~ Dieu, répéta le comte comme un écho. Il reprit aussitôt :

— Ah 1 si indulgente que vous soyez, si grande que •oit votre charité, vous vous éloignerez de moi avec terreur, vous me repousserez avec horreur quand je vous aurai dit...

-~ Vous n'avez rieo à m'apprendre, monsieur le comtai

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j*ai raTQ Mariette, mon ancienne femme de chambre, elle m*a tout dit !

— Et vous êtes venue t Et vous êtes ici 1...

— Oui, je suis venue, pour vous dire que je vous pardonne, pour vous consoler, si vous pouvez Tèlre. Vous aves été bien coupable, monsieur le comte ; vous avez ▼06 remords et moi mes regrets. Quand je vous ai quitté, quand je me suis éloignée de vous pour toujours, j'ai eu tort de ne point vous dire la vérité.

— La vérité? fit le comte d'une voix étranglée.

— Aveuglé, trompé comme moi par une misérable créature, fou, peut-être, vous vous étiez rendu coupable d'un premier crime, mon silence vous a fait commettre le second.

— Mon Dieu I mon Dieu I murmura le comte.

La comtesse se redressa avec une majesté de reine, et, d'une voix éclatante, elle dit : ^

— La comtesse de Bussières devait dire à son mari : Une d*Arfeuille ne faillit pas à Thonneur ; une d'Arfeuille n'est pas une courtisane ; une d'Arfeuille n'est jamais coupable I

Le comte, éperdu, frappé d'épouvanlc, poussa un sourd gémissement ; il porta ses mains à sa tète et ses doigts se crbpèrent sur la peau de son crâne.

— Misérable ! misérable ! exclama-t-il ; c'était mon fils ! c'était mon fils I...

— Oui, monsieur le comte, c'était notre fils, il nous aurait consolés de l'autre ; il eût été votre orgueil, votre gloire, l'espoir de votre maison ; car, je le sais, il avait la distinction, la noblesse du cœur, l'àme grande.

En achevant ces mots, la comtesse éclata en sanglots.

— Ah ! maudissez-moi ! maudissez-moi I exclama le comte.

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1^ — Non, dit-elle ; vous êtes plus à plaindre que moi ; je ne viens pas ici pour vous accabler, je viens pleurer avec vous afin de pouvoir vous consoler.

— Oh I oh 1 oh ! fit le comte.

Et, tout en larmes, il tomba sur ses genoux, joignit les mains et prononça ces mots d'une voix suppliante :

— Pardon, pardon !

La comtesse lui tendit la main et Taida à se re* lever.

Ils s'assirent en face Tunde l'autre.

— Fatale jalousie 1 murmura le comte ; que de mal j'ai fait dans ma vie 1

— Dieu vous a éclairé et il vous pardonnera, puisqu'il vous a donné le repentir, dit la comtesse.

— Comme vous il me pardonnera, mais moi je ne me pardonne pas I

— Vous souffrez, vous ne pouvez rien de plus.

— Et c'est vous, vous, dont j'ai effacé la jeunesse, à qui j'ai pris le bonheur, la vie, que j'ai l&chement torturée, c'est vous qui me montrez le ciel !

— Cessez de vous accuser, monsieur le comte, nous n'avons plus à revenir sur le passé ; ah ! moi aussi, je me suis adressé d'amers reproches, et, bien souvent, humi-

> liée devant Dieu, j'ai déploré, j'ai maudit ma fatale fierté d'autrefois, qui nous a été si fuuest^ Le comte secoua la tète.

— Vous cherchez à vous donner des torts afin de m'excuser, dit-il ; j'admire votre générosité ; mais j'ai fait depuis longtemps mon examen de conscience : en voyant ce que j'ai été pour vous, ce que j'ai été comme père, l'épouvante a saisi mon ftme... Ah 1 votre fierté, Je la comprends, c'était de l'indignation ! Je me suis jugé sévèrement moi-même ; après vous avoir si cruellemeoi

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J6 n^lièrilals que votre dédaÎD, votre mépris I rélait an hallueiné, un fou, oui, ud fou ! Sans cela qn'aorais-je donc été? Un scélérat!... Tenez, je puis vous prouver que j*ai vu clairement dans le passé et que je ne me suis fait aucune illusion sur ma conduite envers vous ; je n*ai pas été seulement maladroit, absurde et iojosla, j'ai été méchant, odieux!... Avant notre mariage, vous aimiez M. de Loranne, cette malheureuse victime de ma jalousie. Eh bien, je me suis souvenu de vos dernières paroles : «J'aurais pu vous aimer, » m*avez-vous dit. Oui, si après la naissance de votre fils je vous 60886 parlé comme à une épouse respectée, à une mère, vous m'auriez ouvert votre cœur, vous m'auriez aimé I

— C'est vrai.

— Au lieu de cela, pris d'une nouvelle folie, je n'ai sa que froisser vos sentiments et je me suis fermé votre cœur. Sans voir qu'il était près de nous, j'ai détruit votre bonheur et le mien. Je l'ai compris trop tard. Après l'épouvantable journée d'Asnières, vous vous êtes retirée à Arfeuiile parce que vous ne pouviez plus voir en moi qu'un meurtrier et que j'étais devenu pour vous un objet de terreur. Ne pouvant plus m'aimer, vous deviez partir; et si vous ne m'avez pas dit alors : je ne suis pas eoap^le 1 c'est que vous vouliez m'enlever l'espoir de vous faire revenir.

— Et pourtant, je reviens, dit la comtesse.

— Pour me couâoler. Resterez-vous?

— Quelques jours.

— Quelques jours, c'est peu!

— Vous pourrez venir à Arfeuiile.

— Vous me le permettrez ?

— Je vous y invite.

Le comte saisit une main de sa femme et la couvrit de baisers.

Au moment où la comtesse entrait dans la chambre (le son mari, Germain s'étaft retiré discrètement. Le comte le rappela.

— Germain, lui dit-il, faites préparer Tappartement de M"** la comtesse ; elle veut bien rester quelques jours à l'hôtel de Bussières.

— Quel bonheur! quel bonheuf ! s'écria Germain. Et il courut exécuter Tordre de son maître.

UH PÈRE ET UNE MÉHE

Le comte et la comtesse continuèrent à causer. Ils avaient tant de choses à se dire. *♦'

lis parlèrent peu du vicomte Gontran ; pour lui comme pour elle, ce sujet était trop pénible.

Le comte avait toujours ignoré pourquoi, après le drame d'Asnières, bien qu'ayant déclaré qu'il était l'auteur du meurtre, il n'avait pas été poursuivi, pourquoi aussi la justice ne s'était livrée à aucune enquête.

La conversation étant revenue sur ce déplorable événement, la comtesse tit lire au comte la lettre écrite par Lucien avant sa mort et celle de M. <lo Luranoe.

Le comte y trouva la preuve de l'innocence de sa femme dont il ne doutait plus, d'ailleurs ; mais il fut saisi d'une vive émotion en découvrant combien sa malheureuse victime s'était montrée généreuse pour lui. Il comprit tout. Ce père qu'il avait si cruellemeot frappé daot ton tilt, espoir de sa yieilledse, loin de demander

LA MAUDITB m

▼engeanoe, s'4|(l »ervi de 9od influence romme magUtimt pour arrêter raolion àt la justioa et sauver le meurtrier de son fils de la honte d*ètre traîné comme un vulgaire aMawin devant une cour d'assises.

— Pauvre jeune hdmme, pauvre jeune homme 1 murmura-t-il.

— C'était un noble eœur, dit la comtesse.

— Ainsi, reprit le comte d'un ton douloureux, voilà mes aoliB : partout où j'ai passé j*ai laissé la douleur, le deuil, le malheur. Aii! jeles ai bien méritées les souffraoces que j'endure, et je trouve que le châtiment n'est pas assez grand! Vous avez eu pitié de moi ; nouseolement vous me dites : Je pardonne, vous venez encore me consoler... On m*a constamment rendu le bien pour le mal. Et je ne puis plus rien faire pour ^us, plus rien.

— Monsieur le comte, dit la comtesse, si notre fils Edmond existait encore I /

— J'ai eu 'longtemps cette pensée, cet espoir, fit-il tristement.

— Eh bien?

— J'ai appris, il y a quelques mois, quel avait été son malheureux sort.

— Ainsi, vons savez?... interrogea la comtesse d'une voix tremblante.

— Oui. Notre fils, cet enfant, qui serait aujourd'hui votre joie, qni vous rendrait le bonheur que je vous ai pris, notre fils Edmond n'est plus...

— Hélas! soupira la comtesse.

— Oui, reprit le comte avec un accent farouche, il est mort, mort assassiné I

La comtesse jeta un cri et sa tète tomba sur sa poitrine.

— C'est encore une sombre et épouvantable histoire.

reprit le comte d'un ton guttural : et toujours, toigoiirs d'irréparables malheurs, causés par moi... Mes deux fils, vous, la famille de Laranne, deux antres familles encore, que de victimes pour un seul coupable I Voulez- vous savoir comment notre fils est mort?

— Oui.

Alors le comte raconta à sa femme dans quelle circonstance on lui avait parlé, à Cayenne, d'un forçat condamné pour crime d'assassinat, pourquoi il s'était inté> ressé à Jean Renaud et avait conçu la pensée d'obtenir sa grâce. Il lui parla ensuite de son vieil ami Nestor Dumoulin, du voyage du célèbre avocat dans la Hante- Saône, de ses étranges découvertes, qui semblaient prouver rinnocence de Jean Renaud, et enfin, comment il avait reconnu ]>ar l'enquête de l'avocat, sans pouvoir en douter, que le jeune homme assassiné était son fils.

La comtesse l'avait écouté sans l'interrompre. Elle était sous le coup d'une émotion poignante. Deux ruisseaux de larmes coulaient le long de ses joues pâles.

Le comte, tenantsatèteentre ses mains, était secoué par un tremblement convulsif. Le poids de son malheur, de ses remords l'écrasait.

Après quelques instants de sombre silence la comtesse prit la parole.

— Savez- vous, monsieur le comte, où notre malheureux fib a été enterré? demanda-t-elle.

— Dans le cimetière du village de Frémicourt. La comtesse poussa un profond soupir.

•— Quand j'aurai fait une visite au cimetière où repose notre fils aîné, dit-elle, j'irai à Frémicourt m*age* nouiller et prier sur la tombe abandonnée de son frère.

— Si vous le voulez bien, je vous accompagnerai, dit le comte.

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— Oai, noas ferons ensemble ce pèlerinage. Savez-Tons ce qu'est devenu cet homme que vous

avez fait gracier?

— Il a quitté la colonie pénitentiaire pour revenir en Pranee.

— Et vous n'avez plus entendu parler de lui?

— Non, mais j'ai tout lieu de supposer qu'il est revenu dans son pays où il espérait retrouver sa femme. Celle-ci n'était plus, mais sa fille, élevée par Jacques Mellier, a dû le consoler de la perte de sa compagne.

— Nous verrous Jean Renaud, monsieur le comte ; il nous parlera de lui. Mais la personne que je voudrais voir, surtout, c'est la fille de Mellier, celte malheureuse Lucile qui, selon toutes les apparences, aimait Edmond et en était aimée.

— Comme je vous l'ai dit, et si les renseignements donnés à Dumoulin sont exacts, elle a quitté la maison de son père, le lendemain même de l'assassinat, et on n'a plus entendu parler d'elle. On la croit morte. Que de tombes creusées autour de moi !

— La pauvre fille a chèrement payé sa faute.

— Oui, murmura le comte sourdement, les innocents ont tous payés pour le premier et plus grand coupable, pour le comte de Bussières.

— Dieu conduit toutes les destinées, monsieur le comte, ses desseins sont impénétrables et rien n'arrive qne par sa volonté. Ayons confiance en sa bonté infinie, et, par le bien que nous pouvons faire encore, cherchons

' à réparer autant qne possible les malheurs que nous ayoDs causés.

Le lendemain , vers deux heures, la comtesse était habillée, prête à sortir. Elle attendait le comte. Ils devaient se rendre au cimetière Montparnasse où le vicomte de Bussières avait été inhumé dans un caveau de famille.

Une voiture, DoayellemeDt achetée par le comte, était daDs la cour de l'hôtel ; le cocher harnachait ses chevaux.

Le concierge se tenait devant sa loge, attendant le moment d'ouvrir la porte. Un homme entra dans la cour.

— Je désire voir M"* la comtesse de Bussièrea, dit-il.

— M"* la comtesse va sortir, répondit le concierge, je ne sais pas si elle pourra vous recevoir ; mais voilà M. Germain, adressez-vous à lui.

Greluche, nos lecteurs l'ont reconnu, — se diri/^ea vers Germain, qui semblait être en contemplation devant la voiture de son maitre.

— Qu'y a-t-il pour votre service? demanda-t-il au visiteur.

— J'ai une mission a remplir auprès de M** la comtesse de Bussières, répondit Greluche, et je pense qu'elle voudra bien me recevoir.

— Comment savez-vous que M"° la comtesse est ici? demanda Germain avec surprise.

— C'est bien simple, monsieur; j'étais hier à Arfeuille.

— Ah ! fit Germain. Ce que vous avez à dire à M** la comtesse est donc bien important?

— Je le crois.

— M"* la comtesse va sortir ; n'importe, venez ; je vais vous annoncer. Votre nom?

— Jérôme Greluche ou bien encore l'homme aux marionnettes. M"* la comtesse me connaît.

Germain fit entrer le visiteur dans le grand salon, en lui disant d'attendre un instant; puis il alla prévenir la comtesse.

Greluche très-ému, debout au milieu du salon, ion

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m à la main, crut pouvoir se donner la satisfaction d'examiner cinq on six vienx tableaux qui ornaient les murs.

Quand on a Tesprit ou les yeux occupés, on trouve toujours le temps moins long.

Tout à coup, Greluche poussa un cri de surprise et bondit vers un portrait en pied de grandeur naturelle, représentant un jeune homme qui ne paraissait pas avoir plus de vingt ans.

— Oh 1 comme c'est lui! s'écria-t-il émerveillé. Voilà son front, ses joues, son nez légèrement busqué, sa bouche aux lèvres vtTmeilles, la même fossette au menton, jusqu'à sa petite moustache... Je crois voir ses yeux noirs profonds, lumineux; c'est bien là l'arc de ses épais sourcils; c'est son air, c'est son regard... oh! son regard, comme c'est bien cela !

Me pouvant détacher ses yeux de la peinture, Greluche restait comme en extase.

— Vraiment, reprit-il, si ces vêtements étaient de notre époque, je croirais que mou fils a servi de modèle au peintre qui a fait ce tableau.

La comtesse entrait dans le salon ; elle put s'approcher tout près de Greluche qui, absorbé dans sou examen, n'entendit point le bruit de son pas et le froufrou de sa robe sur le tapis.

— Eh bien, mon bon Greluche, dit-elle, vous vous* êtes donc souvenu de moi ?

Il se retourna vivement et s'inclinent avec respect :

— Oh I pardon, madame la comtesse, pardon, balbutia-t-il, je... je regardais...

— Ce portrait?

— Ah! c'est un portrait, un vrai portrait?

— Celui de M. le comte de Bussières, mon mari, à l'âge de vingt ans.

— Ahl c'est M. le comte...

— Vous paraissez biea agité, mon ami ; ce n'est pas la première fois qae nous causons ensemble, remettezvous.

— C'est vrai, madame la comtesse, c'est vrai, on peu d'émotion... Malgré moi... C'est passé maintenant.

— Que disiez- vous donc tout à l'heure, quand je sais entrée? 11 m'a semblé que vous parliez de votre fils.

Greluche tressaillit.

— Oui, fit-il, oui, je pensais à mon fils.

— C'est Edmond qu'il se nomme, n'est-ce pas?

— Edmond, oui, madame la comtesse.

— C'est pour lui, peut-être, que vous venez me trouver? Vous savez combien je vous estime, Greluche ; je serais heureuse que vous vinssiez me demander quelque chose pour vous ou pour votre fils adoptif.

— Oh ! je sais que madame la comtesse ne se lassera jamais de faire le bien ; mais grÀce à Dieu, Jérôme Greluche n'a pas trop à se plaindre de la fortune.

— Tant mieux, mon brave Greluche. Enfin, vous êtes satisfait?

— D'une façon, oui, madame la comtesse. Mais il faut bien prendre la vie comme elle est, avec ses contrariétés, ses tristesses, ses douleurs ; on n'est jamais complètement heureux.

La comtesse approuva par un mouvement de tèle.

— Votre fils adoptif manquerait-il de reconnaissance envers vous, Greluche? reprit-elle ; auriea^fTQQ^ 4 voi^ plaindre de lui?

— Ohl le cher enfant, au contraire... Pourtant, si je suis ennuyé, c'est à cause de lui.

— Comment cela?

— Il s'est souvenu de sa mère, madame la comtesse, il la pleure...

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— Paovre eDfani I pauvi o enfant ! murmura M*** de Boadères en essuyant furtivement deux larmes.

— Gomme voos le savez, continua Greluche, je Tai fait entrer au collège Sainte-Barbe; il y a fait d'excellentes études et a obtenu, sans difficulté, les deux diplômes de bachelier. Maintenant, avec son argent, et mes petites économies, à moi, il pourrait devenir quelque chose ; eh bien, non, In découragement l'a pris tout d'uu coup, et il s'écrie : Pourquoi travailler, pourquoi vivre? C'est comme du désespoir, madame la comtesse, t't celame brise le coeur... Je ne peux rien pour lui! Ce qu'il faudrait lui rendre, cest une famille, un nom. A d'autres, cela serait bien égal de ne pas avoir de mère, d'être sans famille; mais il a du cœur, lui, son àme est tière, et il soutfre, il souflVo beaucoup.

La comtesse soupira. Les paroles de Greluche devaient trouver facilement un éch > dans son cœur.

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