‹ La filleule (volume 3)Chapitre 3 sur 7 · IL · texte numérisé non relu

IL

la sincérité de mon amour, j'avais levé tous ses doutes. Mais Anicée n'ajoutait pas un mot à cet encouragement, et bien que sûr d'elle, je tremblais presque convulsivement en prenant ses mains avec celles de sa mère dans les miennes. Elle ne m'avait jamais dit ce que je n'avais pas demandé à savoir, ce que je savais bien au fond ; car si aucun langage n'était plus réservé que le sien, aucune physionomie n'était plus naïve, aucune conduite plus loyale. Mais comment allaitelle franchir cet abîme de crainte pudique qui nous séparait encore ? De quelle voix enivrante ou timide allait-elle dire ce Oui tant désiré?

Elle parut se recueillir. Nous étions entrés dans la forêt de Fontainebleau, l.a voiture roulait sur le sable, qui amortissait le bruit des chevaux et des roues. Nous étions aux plus beaux jours de l'été. La lune projetait sur le chemin blanc et moelleux les ombres allongées des arbres. Un air frais et suave, que doublait la rapidité tranquille de notre course, faisait entrer jusque dans l'àme un bienêtre délicieux.

Anicée, qui était au fond de la voiture auprès de madame Marange, glissa comme à genoux sur le coussin où reposaient les pieds de sa mère, et ainsi courbée

devant elle, on eût presque dit devant moi aussi, elle dit avec une émotion vive, mais assurée dans son expression.:

— Ma mère, j'aime Stéphen de toutes les puissances de mon âme, vous le savez bien.Stéphen, j'aime ma mère plus que moi-même, vous n'en doutez pas. Décidez ensemble de ma vie. De quelque façon que je vous appartienne à tous deux, comme fille, épouse ou sœur, je serai heureuse. Mais si je dois me séparer de l'un de vous, ma mère sait bien que je ne m'en consolerai jamais.

— Ne nous séparons jamais ! m'écriai-

je. Sachez, Anicée, que mon âme et la vôtre ne comptent que pour une devant votre mère, comme elle le disait tout à l'heure en parlant d'elle et de vous, et ne croyez pas qu'il me fût plus facile de me séparer d'elle que cela ne l'est pour vousmême. Est-ce qu'elle n'est pas ma mère par le choix de mon cœur? est-ce qu'elle ne ressemble pas d'âme et de visage à celle que j'ai perdue? est-ce qu'elle ne s'appelle pas Julie? est-ce que, avant de vous [regarder pour la première fois, je ne l'avais pas vue, elle, comme une apparition de mon bonheur passé, comme une vision de mon bonheur futur? Voilà ce que je désire, moi : nous ne nous se-

parerons pas, parce que nous ne le pouvons pas. Quel serment ferions-nous qui ne fût puéril à nos propres yeux?

— Eh bien ! oui, mes enfants, je le sais, je vous crois, dit madame Marange en m'embrassant au front et en serrant sa fille contre son cœur, et je suis comme vous deux. Voilà donc un trio inséparable ; mais comment faire accepter cette union sans scandale? Je me ris comme vous de la calomnie, mais nous devons le bon exemple, et les relations les plus pures sont d'un exemple dangereux pour les faibles !

— >Stéphen, dit Anicée avec sa réso-

lution naïve, vous voilà clone foreé de m'épouser? Je ne vous demande pas pardon d'avoir dix ans de plus que vous, puisque je ne»vous ai jamais reproché d'avoir dix ans de moins que moi. Je ne rougis pas non plus de vous être très inférieure par l'esprit , je sais que je suis bonne et que je vous aime assez pour chérir votre supériorité. Ce dont je m'afilige pour vous , c'est de la critique de vos amis; c'est du soupçon des malveillants et de la calomnie des ennemis. Us diront que vous épousez une vieille femme parce qu'elle est riche, comme ils diront de moi que j'épouse un enfant parce que je suis folle. Vovons, cela m'est é^^al

à moi, mais votre position est plus diflicile, et l'accusation qui pèsera sur vous sera plus grave, 11 faut bien aimer une femme pour se laisser méconnaître à cause d'elle. M'aimez-vous à ce point-là?

— 0 Anicée! m'écriai-je, dites-moi si vous en doutez !

— Non! répondit-elle, et se tournant vers moi, toujours agenouillée, elle appuya son front sur mon épaule et baisa mon vêtement avec une passion si vraie et en même temps avec une chasteté qui semblait si respectueuse , que je faillis m'évanouir.

Deux ans devaient cependant s'écouler encore avant qu'il me fût permis de presser cet ange contre mon cœur. Toute candide qu'elle était, elle n'avait point l'embarrassante ignorance qui trouble les sens par sa gaucherie. Le respect était facile auprès d'elle ; elle l'imposait par cetie droiture même et ce complet abandon de l'àme qui n'excite point les passions, parce qu'il vous communique la certitude. Le non des coquettes donne la fièvre ; le oui d'Ânicée donnait la santé morale, la sérénité, la force.

Madame Marange ne faisait plus d'objections sur l'avenir, mais j'avais compris

qu'elle souffrirait toujours de mon obscurité. Un peu de gloire pouvait seule me faire pardonner ma jeunesse aux yeux du monde : je résolus de faire la chose qui m'était le plus antipathique, c'est-àdire d'escompter mon mérite à venir en me faisant connaître avant l'époque de maturité où j'en serais vraiment digne, puisque la célébrité, cette torture du talent, est considérée par le vulgaire comme sa récompense.

Que pouvais-je faire pour arriver d'emblée à ce but? Je surmontai mon dégoût, j'arrêtai ma pensée sur un moyen prompt. Je publiai uu mémoire philoso-

LA FILLl-ULE. 203

phico-scientifique dans une revue, sous le nom de Louis Stéphen. Je fis exécuter au Conservatoire un fragment d'oratorio avec chœurs, sous le nom de Jean Guérin. J'écrivis, pour une revue littéraire, un petit roman sous le nom de Paul de Rivesanges. De ces trois choses, pensaisje, une réussira peut-être. Si toutes trois échouent, mon avenir n'en sera pas compromis, puisque j'ai du temps pour faire oublier ma chute, et que je puis me cacher, sans mentir, sous les trois pseudonymes que je me suis composés avec mes véritables noms et prénoms.

Si j'avais su ce qu'il faut de pas et de

démarches, de protections et d'entregent pour se faire imprimer ou entendre dans des conditions favorables, j'aurais, certes, renoncé à ma folle entreprise. Heureusement, je n'en savais rien, et j'y allai avec une modeste confiance qui fut prise pour la conscience de ma force, jointe à une bonhomie qui plut. La société est ainsi faite, que le hasard dispose souvent des existences particulières au rebours du légitime, du logique et du vraisemblable.

J'allais Hvrer à la publicité les échantillons choisis, mais véritablement naïfs, de ce que Roque avait appelé mes études incidentes , et non-seulement je devais

trouver ce jour-là toutes les portes ouvertes devant moi , mais encore , dans chaque lieu, des gens disposés à me sauter au cou.

Mon fragment musical fut applaudi avec transport; deux morceaux eurent les honneurs du bis. Les journaux, notez que je ne connaissais pas un seul journaliste, déclarèrent que Louis Stéphen était un jeune compositeur destiné à remplacer tous les maîtres morts, à effacer tous les maîtres vivants. J'étais tombé sur une veine de bienveillance de ces messieurs pour le seul être parfaitement inconnu dont ils n'eussent pas de mal à dire.

Ma nouvelle littéraire et mon mémoire scientifique eurent un succès égal dans les deux classes de public auxquelles ils s'adressaient. J'étais le premier écrivain de l'époque, au dire de bien des gens qui ne s'y connaissaient pas, et de plusieurs écrivains qui en voulaient, à leurs confrères.

Ma gloire dura environ six semaines.

Durant six semaines on s'entretint dans le monde, tantôt d'une de mes œuvres, tantôt de l'autre. Un feuilleton qui avait pour titre les Jeunes gloires décréta que l'avenir appartenait à un nouveau littérateur, à un nouveau compositeur de

LA FILLKL'LK. 20*7

musique, à un nouveau littérateur, à un nouveau savant, qui avaient fait simultanément leur apparition dans le monde.

Un parallèle ingénieux établissait que si Louis Stéphen n'avait pas la grâce de Jean Guérin, en revanche il avait la profondeur qui manquait peut-être à ce dernier, mais que ni l'un ni l'autre n'avait le brillant, le passionné de Paul Rivesanges, et qu'il existait entre ces trois génies, sortis d'écoles toutes différentes, une diversité merveilleuse qui leur permettait de grandir sans se gêner mutuellement.

Un instant je crus que Clet, avec qui je m'étais lié de nouveau, et qui avait par

208 LA IILLEULE.

d'excellents procédés réparé tous ses torts envers moi et envers mes amis , était l'auteur de cette plaisanterie. Mais Clet, qui ne me connaissait que sous le nom de Stéphen Rivesanges (car j'avais pris l'habitude de ne porter que le nom de ma mère), et qui n'avait pas fait attention à l'habile arrangement de mes pseudonymes, ne se doutait pas que je fusse le résumé du trio en faveur. Je vis dès les premiers mots qu'il était de bonne

foi, et je ne voulus pas le détromper.

J'étais resté seul un mois à Paris pour lancer ma triple publication à l'insu d'Anicée et de sa mère. Pendant vingt-quatre

heures après leur retour, elles ne se doutèrent de rien. Mais un soir, en rentrant de leur journée de visites, je les vis fort intriguées, la fille inquiète, la mère radieuse, et me demandant comment il se faisait que trois succès se trouvassent signés chacun de deux de mes noms. Je me pris à rire et j'avouai tout. Madame Marange m'embrassa avec enthousiasme.

Anicée me dit avec un peu de tristesse et de crainte :

~ Vous voilà donc célèbre ! c'est pour

cela que nous avons été un mois sans

vous voir !

Chère bien-aimée, lui dis-je en m'as-

seyant à ses genoux, c'était une fantaisie (le notre aimable mère, il fallait bien la contenter. A présent, elle n'en aura peutêtre plus de ce genre. Elle voit ce que c'est que la célébrité et ce que prouve le succès. De véritables savants, de grands philosophes, des maîtres respectables, • des artistes consommés se le voient refuser ou contester toute leur vie. J'arrive, moi enfant, avec quelques élucubrations nées d'un moment d'enthousiasme, de conviction ou d'attendrissement. Tout mon mérite, c'est d'avoir eu assez de lucidité dans ces heures-là pour m'exprimer sous une foTme claire ou facile qui plait aux ignorants ; je ne suis ni savant,

LA FILLEII.E. 21 I

ni maestro, ni poète : les Aristarques me couronnent pour faire pièce aux vrais maîtres. Le public les croit sur parole, et me voilà passé grand homme comme on est reçu bachelier, avocat ou médecin, pour avoir répondu à propos à des questions sur lesquelles on est ferré de frais. Savez-vous que, si ce n'était pas si bouffon, ce serait fort triste?

— A la bonne heure, dit Anicée, vous n'êtes point enivré, et je vous retrouve le mêmq.

— Moi, Stéphen, dit madame Marange, je comprends la leçon que vous me don-

nez. Nous avons voulu lire vos publications dans notre voiture; nous avons acheté les numéros de ces revues; et quant à votre fragment de Ruth et ISoémi, une de nos amies nous en a indiqué les principaux motifs sur le piano. Nous avons reconnu votre âme et votre esprit; mais je conviens que dans quelques paroles que vous nous dites au coin du feu, de même que dans quelques phrases que vous nous improvisez sur le piano, il y a encore plus que dans ces échantillons livrés à Texamen de tous. Oui, vous avez raison : vous avez l'instinct, le germe, le sentiment du beau et du vrai ; mais vous ne serez vous-même que dans quelques

LA FILLELLE, 213

années, et cette gloire escomptée est une faveur pure, qui vous rendrait ridicule si vous la preniez au sérieux.

-- Pire que ridicule ! répondis-je ; elle me jetterait dans la honte du flascoy à mon prochain essai.

— Je ne le crois pas , reprit Anicée ; vous ne ferez jamais rien de faux ni de vulgaire. Mais la nécessité de soutenir vos succès vous créerait une foule de préoccupations misérables qui vous empêcheraient de vous compléter. Puisque c'est votre avis , laissons dormir cette gloire. Si vous y tenez, vous serez toujours à temps de la ressaisir.

— Vous avez mis le doigt sur la plaie, lui dis-je, frappé de son bon jugement. Les hommes d'un talent médiocre commencent , comme moi , par d'heureux succès ; mais ils se laissent enivrer, et Hvrant leur âme et leur temps au besoin de briller, ils oublient de vivre et avortent. Voyons, bonne mère, ajoutai-je en m'adressant à madame Marange, est-ce là ce que vous voulez de moi?

— Dieu m'en préserve ! répondit-elle ; mais je ne vous en remercie pas moins d'avoir eu vos succès : ils aplanissent bien des obstacles, à ce qu'il me semble. Tout en gardant votre incognito , vous

me donnez des armes pour repousser les dédaigneuses observations de mon monde sur votre jeunesse et votre inconsistance, A la première critique sur notre engoue- • ment p;jur vous, j'insinuerai que vous avez fait preuve de grande supériorité sur tous les prétendants à la main de ma tille, et au besoin je lâche le grand mot ; je déclare, comme en confidence, à tout le monde, que ce petit garçon s'appelle Jean , Louis , Stéphen , Guérin , Uivesanges.

— Oui, si dans ce temps-là, répondisje , les feuilletons qui m'ont fait trois noms dans une semaine ne sont pas com-

plètement oubliés, vous pourrez dire que votre gendre est un jeune homme bien doué, et qui a beaucoup de facilité.

Nous passâmes la soirée à rire en lisant ces fameux articles, et le bon chevalier de Valestroit, qui vint apprendre de nous la vérité de cette histoire, s'en amusa aussi, bien qu'il nous trouvât singuliers de ne pas vouloir en tirer meilleur parti.

Madame Marange était complètement convertie au sentiment d'Anicée, que le vrai mérite grandit dans l'obscurité, et que c'est à ceux qui savent l'apprécier de le faire mûrir en le rendant heureux.

Rien ne semblait plus s'opposer à notre union, lorsqu'un obstacle que nous n'avions pas prévu ( ce sont toujours les seuls réels dont on ne s'avise pas ) vint apporter de nouvelles entraves à mon bonheur.

Julien, le frère d'Anicée, était un brave, bon et beau garçon que j'aimais de tout mon cœur et qui me le rendait. Mais il avait peu d'intelligence , beaucoup de paresse, aucune instruction, et par conséquent le goût du monde, le besoin des choses frivoles et l'habitude des relations superficielles. Un jour il lui arriva, lui qui avait vu sans méfiance et sans hosti-

lité mon admission dans l'inlimité de sa famille, de recueillir...

Ici, les manuscrits de Stéphen sont interrompus par des années de souvenirs omis ou supprimés. Nous allons être forcés de franchir cette distance et de substituer diverses narrations a la sienne, divers fragments à ses mémoires , en attendant que nous en retrouvions la suite.

Page 1