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de la part de mon parrain. Comme ils sont malins tous trois ! Ce sont les fleurs que chacun examine ou respire avec prédilection.
Puis, sur la table de ma chambre, il y avait une jolie robe toute brodée par maman, un beau coffre à ouvrage choisi par ma bonne maman, un portrait de toutes deux crayonné par mon parrain.
Comme il dessine et comme il voit bien, lui ! Elles ressemblent qu.e c'est incroyable ! Oui, c'est bien là la grand'mère avec ses yeux pénétrants et son petit air doux qui est quelquefois si sévère. Cest
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bien mamita (i) avec ses beaux cheveux à minces filets argentés, ses traits admirables, son sourire si tendre, sa jolie taille souple... Comme elle est encore belle et jolie, mamita ! Et comme mon parrain l'admire et la comprend, puisqu'il Ta reproduite ainsi de mémoire !
Avec son cadeau, il y avait une lettre d'envoi que j'attache ici avec une épingle. Il me semble que mon journal sera complet si j'y ajoute les lettres qui m'intéressent.
(l) En espagnol, petite maman.
a Manille, le 3 Mai 1846. »
a: Ma bien-aimée filleule, cette lettre « arrivera, j'espère, à temps pour que c( mamita te la remette le jour de ton and niversaire, avec la copie d'un dessin a quej'aifaità bord du navire qui m'a « amené ici, et qui, s'il ressemble, com- « me je me l'imagine, à tes deux anges ft gardiens, est le plus doux souvenir que « je puisse t'envoyer. Cet envoi, chère « enfant, est le dernier que j'aurai à t'a- « dresser, et si Dieu le permet, j'arrive- « rai peu de temps après cette lettre. « Jusque-là, continue d'être la joie et « le bonheur de tes deux mères, à les
ff chérir, à leur épargner l'ombre d'un
« chagrin , à leur parler de moi , et à
« prier pour le bonheur de celui qui t'ai-
« me et te bénit !
« Stéphen. »
II va donc enfin revenir, mon cher parrain, mon bon Stéphen! Quand je pense qu'il y a deux ans que nous ne l'avons vu ! Deux ans ! c'est deux siècles, à mon âge ! C'est tout au plus si je me souviens de sa figure, et pourtant, je pense à lui bien souvent, tous les jours. Je l'aimais tant, lui, et il était si bon pour moi ! Pas meilleur que mamita cependant, c'est impossible ; moins tendre même.
moins indulgent, quelquefois un peu grondeur. Mais je ne sais pas ce qu'il y avait en lui de si persuasif, de si imposant parfois, de si attrayant toujours.
C'était peut-être sa grande supériorité surtout ce qui m'entoure, dont je ne me rendais pas bien compte alors, mais que je subissais par instinct. Et puis, il est plus jeune que mamita, et ce qui est jeune plaît toujours mieux aux enfants.
Pourtant il me paraissait un homme mûr, et, à présent, quand je demande son âge et qu'on me dit qu'il n'a que trente-quatre ans, je suis tout étonnée. Je me rappelle cependant qu'il avait les
yeux uiipeu creusés, le teint pâle et quelques cheveux blancs. Voilà tout ce que je peux me représenter de sa figure. C'est singulier comme on regarde peu et mal à douze ans, comme on se fait des idées vagues et fausses ! je trouvais mamita vieille dans ce temps-là, et bonne maman décrépite. Aujourd'hui celle-ci meparaît encore belle et mamita si charmante que j'en serais jalouse si je ne l'adorais pas.
ï.e fait est qu'elle a dû être cent fois plus joHe que je ne le serai jam.ais ; elle est blanche comme la neige, et moi il me semble que je suis noire comme un corbeau. On dit que cela me sied, je n'en
suis pas sûre. On me voit ici avec des yeux abusés par la tendresse. Je voudrais bien aller dans le monde, ne fût-ce qu'une fois... ne fut-ce que pour me voir là, en toilette de bal, devant une grande glace, afin de me juger et de me connaître ; mais on dit qu'on ne se voit jamais tel qu'on est ! Eh bien ! je verrais dans les regards des autres si je plais à tout le monde autant qu'à ma famille.
Quand je demande à mamitasi je suis jolie, elle me répond :
— A mes yeux tu es parfaite, parce que je t'aime.
C'est bien bon, cette réponse-là, mais ce n'est pas une réponse. Grand'mère alors hausse un peu les épaules, et me dit :
— Eh bien ! si nous te trouvons à notre gré, que t'importe le reste ?
Ah ! pardon , bonne maman , je ne vous le dis pas; mais cela m'importe beaucoup à présent, et je ne suis plus d'âge à me payer de ces raisons-là. Je vois bien qu'une fille laide paraît toujours maussade, qu'on la plaint si elle en souflre, qu'on s'en moque si elle ne s'en doute pas.
Je vois bien que la première chose qu'on apprécie, en regardant mamila,^ c'est sa beauté qui plaît aux yeux et qui fait qu'on l'aime tout de suite. Oui, oui, je vois bien que la beauté est la première richesse, la première puissance d'une femme, la seule durable, quoi qu'on en dise, puisque avec ses quarante-quatre ans, mamita écrase encore bien des jeunés personnes, et que grand'mère, avec sa soixantaine, a eficore un amoureux, ce singuher M. Roque qui la demande tous les ans en mariage devant tout le monde. 11 ne faut pas m'en donner à garder, bonne maman, vous avez encore un petit brin de vainté au fond des yeux,
quand on vous dit que vos mains sont des chefs-d'œuvre de la nature.
Moi, j'ai une bien petite main, si petite que je défie toutes celles de France et de Navarre de mettre mon gant. Mais mon Dieu, qu'elle est grêle et jaunâtre ! Ils disent que je suis de race indienne par ma mère... Et voilà mon parrain qui s'en va dans la mer des Indes conduire une mission scientifique !... Qui sait s'il ne verra pas là ma vraie mère, s'il ne me la ramènera pas ! C'est peut-être une surprise qu'on me ménage ! Moi, je crois à tout ce qui me passe par la tête. 11 y a des moments où je crois ({ue monjmr-
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rain est mon père. 11 y a des gens qui le croient aussi ou qui se l'imaginent.
Pourtant... ma mère est morte. Oui, mamita me l'a dit si sérieusement, encore aujourd'hui, que cela est certain... Mais mon père ? Non, ce n'est pas Stéphen, il n'est pas assez riche pour...
21 aoùf.
Pour... QuQ voulais-je dire hier? — Si c'est ainsi que j'écris mon journal, je n'aurai jamais le temps de me rendre compte de tout. Je vois, en relisant ce que je n'ai pu continuer hier soir, grâce au sommeil qui m'a écrasée tout d'un
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coup, que je n'ai fait que babiller avec moi-même, comme font les serins en cage, et que je n'ai rien raconté au papier de l'emploi de ma journée.
N'importe. Celle d'aujourd'hui n'a rien amené de bien intéressant. Je vais reprendre celle de mon anniversaire ; ce n'est pas tous les jours fête.
J'étais à peine levée que mes deux mamans sont venues m'embrasser, et me dire qu'il fallait me dépêcher de m'habil- 1er, parce qu'il y avait en bas quelque chose pour moi.
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C'était le cadeau mystérieux de tous les ans : le cadeau de mon père, car il existe, celui-là, il s'occupe de moi, il me comble, il me pare, il me gâte... Dirai-je qu'il m'aime ? Hélas ! je ne l'ai jamais vu , je ne saurai peut-être jamais son nom. S'il m'enrichit et me protège, d'où vient qu'il se cache si bien ?
J'étais un peu avide de voir ce nouveau cadeau. Je n'avais guère dormi de la nuit, à force d'y songer. Ah ! je le vois bien, je n'ai pas dix-huit ans !
Mamita m'a conduit sur le perron du
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jarain, et îà j'ai vu arriver, en piaffant et en bondissant, à la main de notre vieux domestique André, le plus ravissant petit cheval arabe que j'aie jamais imaginé, noir comme la nuit, l'œil d'une gazelle en colère ; des naseaux tout en feu, des jambes de lévrier, des pieds qui ne touchent pas la terre ; et avec cela doux comme un mouton, n'ayant peur de rien pourtant, soHde comme un pont sur ses petits jarrets d'acier ; enfin les dehors les plus brillants du monde, et pas un défaut de caractère, ni de conformation, à ce qu'on dit. J'ai entendu dire aux domestiques qu'un cheval comme cela a peut-être coûté 20,000 francs. Donc, mon
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père ou celui qui le remplace auprès de moi est immensément riche.
Ce bel animal était tout caparaçonné, tout sellé, tout bridé, avec des glands, des boucles, des tresses, des rubans, des fleurs, des perles. On lui avait fait, pour me le présenter, une toilette folle, comme pour offrir un jouet à un enfant. Oui, j'ai bien quatorze ans ! Si j'en avais davantage, on me donnerait plus sérieusement quelque chose de plus sérieux.
Alors ma bonne maman m'a fait le discours de tous les ans : « Morénita, vous avez, de par le monde, un ami in-
connu, un bon génie qui vous chérit et vous protège ; il sait tout ce que vous faites, tout ce que vous dites, tout ce que vous pensez. » Puis elle a ajouté : « Il a donc su que vous mouriez d'envie de monter à cheval avec votre mamita, et que nous n'y avions pas encore consenti, parce que nous ne pouvions pas trouver tout de suite un cheval qui fût, en même temps, parfaitement sûr et d'une allure assez douce p(^ir une petite personne comme vous. Alors ce bon génie a été dans les écuries de la reine des fées, et il y a trouvé ce cheval, qui s'appelle Canope, et auquel il nous écrit que nous pouvons vous confier sans aucune crain-