‹ La filleule (volume 3)Chapitre 6 sur 7 · II · texte numérisé non relu

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le, car il est aussi bon qu'il est joli. »

J'ai demandé en grâce qu'on me laissât monter dessus. On y a consenti, en recommandant bien à André de le conduire au pas par la bride, le long de l'allée. Mes mamans me suivaient. J'ai eu d'abord peur de me voir perchée si haut sur quelque chose qui remue. Ce cheval, qui est tout petit, comme celle qui doit le monter, me paraissait grand comme un dromadaire. J'ai crié quand j'ai senti qu'il marchait. Mamita s'est moquée de moi.

— Voyez, a-t-elle dit, quelle belle

écuyère nous avons la ! Elle grillait de monter des giraffes, et elle a peur de se voir sur un chevreuil !

Cela m'a piquée d'honneur ; je me suis rassurée tout d'un coup, j'ai dit à André de le faire marcher un peu plus vite, et nous avons été au tournant de l'allée avant nos marcheuses. Alors, me voyant hors de leur vue, j'ai dit à André de lâcher la bride ; il me Tamise dans la main sans méfiance, m'a appris la manière de la tenir, et s'est remis à marcher à la tête du cheval, s'attendant à m'entendre lui crier de s'arrêter. Mais moi, j'avais mon idée. Aussitôt que je me suis sentie en li-

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berté, j'ai secoué la bride et frappé du talon au hasard.

Aussitôt Canope est parti au galop et me voilà lancée. André s'est mis à courir. Maman , qui arrivait, s'est mise à crier. Moi, qui me trouvais fort à l'aise et qui n'avais plus peur, j'ai redoublé , me divertissant à faire tirer la langue au vieux André, et en un clin d'œil j'étais au bout de la grande allée de marronniers. Là, j'ai eu peur, parce qu'il y avait un tournant et que j'ai entendu dire à mamita qu'on pouvait tomber quand on ne .^ savait pas sur quel pied le cheval galopait. J'aurais été bien embarrassée de le

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dire ; aussi j'ai préféré tirer sur la bride, et Canope s'est arrêté tout court; si court, que, nem'attendantpas à tant d'obéissance, j'ai failli passer par-dessus sa ièie. De ce moment-là, j'ai compris tout de suite à qui j'avais affaire. C'est comme le bon piano de mamita, qui ne rend plus de sons si on l'attaque trop fort, et dont il faut se servir avec du moelleux dans les mains. J'ai fait retourner ce cher petit animal sur lui-même. Je ne savais trop comment m'y prendre ; mais je crois qu'il devine ce qu'on veut. C'est un vrai cheval d'enfant ; je suis venue vers mamita, m'amusant à passer du pas au galop et du galop au pas, tout* cela si ai-

sèment qu'il me semblait n'avoir fait autre chose de ma vie.

Mamita était pâle. Bonne maman m'a grondée. J'ai demandé si mon cheval ou moi avions fait quelque sottise et ce qu'on avait à me reprocher, puisque j'avais vaincu ma peur et que je revenais saine et sauve.

— Vous avez entendu que votre mère vous rappelait, a dit bonne maman, et vous n'avez point obéi.

J'ai dit que je n'avais pas entendu,

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— Eh bien! a repris la grand'mere, votre cœur aurait dû entendre que le sien battait d'effroi et de souffrance.

J'ai embrassé mamita en lui demandant pardon. Elle a dit à André d'aller vite chercher son cheval afin de m'accompagner, et m'a permis de faire le tour du parc avec lui. Je l'ai fait trois fois; j'étais comme ivre, comme folle.

Dieu! quel plaisir de monter à cheval ! J'avais bien raison d'y rêver toutes les nuits. C'est le paradis des fées !

F^n revenant, André a dit à maman :

— Vraiment, madame , je crois que nous n'aurons rien à lui enseigner. Elle trouve d'elle-même tout ce qu'il faut faire, et n'a peur de rien.

Comme j'étais fière de savoir déjà mener mon cheval ! J'aurais voulu que mon père me vit ! et mon parrain surtout, qui disait autrefois que je ne serais ja-' mais brave, parce que j'étais trop nerveuse?

Ce matin, mamita a monté à cheval avec moi et avec André. J'ai été un peu jalouse d'elle, parce que, vraiment, elle est plus tranquille que moi, tandis que

j'ai encore des moments de peur affreuse, quand Canope prend ses airs mutins.

Mais il n'en est pas plus méchant pour cela et je m'y habituerai. Je me garde bien de dire que j'ai peur. Peut-être qu'elle est comme moi, mamita, et qu'elle ne s'en vante pas ; mais non ! c'est une nature si calme ! Elle n'avait jdmais monté à cheval de sa vie, il y a deux ans. Les médecins le lui ordonnent, sa mère l'en prie , et voilà qu'elle a du courage , de l'aplomb , et de la grâce tout de suite, par ordonnance. Je voudrais bien voir si j'ai une bonne tournure à cheval. J'ai peur d'avoir l'air d'un fagot. 11 faut que je me perfectionne

avant que mon parrain arrive. Je me souviens que j'étais furieuse quand il se moquait de moi.

« 22 Août. . midi. »

J'ai bien mal pris ma leçon d'harmonie aujourd'hui, et le père Schwartz s'est impatienté. C'est un brave homme, mais il est trop vieux ! ce n'est pas ma faute s'il m'ennuie. J'aimais bien mieux les leçons de mon parrain ; je le craignais davantage, mais je le comprenais mieux. Il est pédant, ce vieux allemand î le voilà qui prend de l'humeur

parce que je monte à cheval, et qui dit que cela me tourne la tête !

II est certain que cela me grise un peu et que je saute des fossés toute la nuit, en rêve. Ah ! que j'ai envie de sauter un fossé comme André ! mais mamita ne veut pas, et si elle le voulait, je ne sais pas si j'oserais. Mon Dieu, que c'est joli, que c'est bon, le mouvement, le grand air! Aller loin, bien loin!... Ce parc m'ennuie ; mamita veut toujours rentrer, et voilà grand'mère qui trouve déjà qu'une heure par jour dans le manège du jardin, c'est beaucoup pour mon petit corps. Mais je me sens très forte, moi!

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Est-ce qu'elle se figure que j'ai soixante ans ?

« Quatre heures. »

La journée est mauvaise décidément :

mamila n'a pas voulu me laisser monler à cheval aujourd'hui. Elle prétend que cela me donne la fièvre et me rend irritable. Je crois qu'en effet, j'ai été un peu mauvaise. Et puis, la grand'mère est venue, par là-dessus, dire que le manège, de deux jours l'un , c'était assez ; que le cheval devait être un exercice, un délassement, mais non une passion, une rage. Je comprends bien

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cela chez mamita, mais, pour moi, c'est autre chose, et me voilà un peu furieuse. Maman est triste !... Allons, j'ai tort. Je vais l'embrasser, mais c'est bien ennuyeux de toujours céder. C'est bien la peine que mon père m'ait envoyé un si bon cheval pour que je ne m'en serve pas ! Je suis sûre que s'il était là, il me donnerait raison. Que c'est triste, de ne pas être élevé par ses parents !

« Cinq heures. »

Maman m'a fait pleurer. Elle est bien bonne, ma pauvre mamita ! si douce, si tendre, si vraie ! Eh ! mon Dieu ! je

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l'aime plus que tout au monde. Pourquoi ai-je tant de peine à lui obéir?

Lettre de Sléphen à iuicée. ■— Fragments.

Manille, le 3 mai 1846.

Oui, ma bien-aimée, c'est la dernière lettre. Je m'embarquerai le 27, et s'il plaît aux cieux de bénir ma traversée, je serai à tes pieds vers la mi-septembre.

0 Anicée, c'est la première fois que je te quitte depuis dix ans d'un bonheur si complet qu'il est divin, et je jure bien que c'est la dernière. Tu Tas voulu, cruelle amie, généreuse créature ! Je ne pouvais refuser cette mission sans manquer à mes devoirs, disais-tu. Après tant de travaux consciencieux et assidus, j'étais forcé de rendre à la science, ne fûtce qu'une fois en ma vie, un service éclatant, de faire à l'humanité un grand sacrifice. Eh bien ! je l'ai fait, j'ai immolé deux années de ma vie ! J'ai consenti à mourir tout vivant pendant deux années ! Je suis quitte, n'est-ce pas ? j'ai payé mon tribut, j'ai apporté ma pierre à l'édifice ;

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on ne me parlera jamais plus d'aller dans un lieu où tu ne pourras pas me suivre ! Non, tu ne sais pas cej que c'est que de vivre sans toi. Comment le saurais-tu?

Il est impossible que quelqu'un au monde soit semblable à toi, pour que tu te fasses une idée de ce que tu es pour moi. 0 mon amie, ma sainte, mon âme, mon passé, mon avenir, ma vie, mon tout!... Je ne puis rien trouver qui soulage mon cœur en t'écrivant. Les mots sont nuls ; il n'en existe pas pour exprimer mon amour, ma passion... Oui, c'est une passion dévorante que cet amour si calme auprès de toi, si déchirant de loin ! Tu remplis l'âme qui te possède d'une joie

si complète, qu'à tes côtés on savoure rinfini : mais être séparé de toi par des continents, par des mers, par d'autres étoiles que celles qui ferment notre horizon, passer des jours, des mois, des années sans te voir, sans t'entendre, sans te presser sur mon cœur, c'est l'horreur de la tombe, moins le repos de la mort. Jamais, jamais, je ne recommencerai cette épreuve. Je ne sais comment j'ai pu y résister • . . .

Que ta mère chérie te donne la force qui me manque, que cet ange béni te verse une double tendresse, qu'elle essuyé

tes larmes en secret,,qu'elle me conserve ces beaux yeux qui sont mon empyrée, mon ciel sans limites, ma source sans fond!

Folle, qui croit que je la trouverai vieillie ! C'est moi qui suis vieux maintenant. Loin de toi, j'ai cent ans. Je n'ai ni cœur, ni volonté, ni force, ni repos. Ah ! je n'étais pas né pour ce qu'on appelle les grandes choses, moi ! Je ne sais pourquoi j'ai aimé les sciences et les arts avant de te connaître. C'était le besoin de te rencontrer qui me faisait chercher mon idéal dans l'univers. Je t'ai trouvée, je n'ai plus cherché. Je n'ai plus travaillé

que pour te mériter aux yeux du monde. Ce jour est-il enfin venu, mon Dieu ! Ah ! pourquoi n'a-t-on pas laissé ces deux pauvres cœurs s'adorer et se fondre ensemble dans l'oubli de tout ce qui n'était pas eux ! C'était donc un crime de notre part que de n'avoir besoin de rien et de personne?

Oui, certainement, les lettres de la Morénita sont charmantes, je dirais surprenantes pour son âge, si je n'avais assisté au rapide développement de cette étrange petite créature. Elle sait exprimer, avec une facilité rare, toutes ses jeunes

Ivibies, et ce qui ne la fait ressembler à aucune des petites merveilles qu'on rencontre de temps en temps dans les arts ou dans les sciences, c'est qu'elle n'a ni science ni art, et qu'elle garde, dans l'expression, le naturel qu'à son âge on dédaigne et farde presque toujours.

Mais ce n'est pas une raison pour la croire supérieure à toi, mon Anicée.

Prends garde à ce besoin que tu éprouves de t'effacer devant ce que tu aimes. Si la pauvre enfant s'en aperçoit jamais, la vanité la perdra. Comment veux-tu qu'on se croie plus que toi, et que la

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raison tienne contre une telle cause d'orgueil? Moréna avait des défauts qui ne lui permettront jamais d'aller jusqu'à ta ceinture. Âh! j'ai peur de trouver ma filleule horriblement gâtée, chère amie.

Heureusement la bonne maman est là.

Mais je n'aime pas l'engouement aveugle de ce père qui la traite en princesse des Mille et une Nuits, et qui ne veut la voir qu*à travers le trou d'une serrure. Où donc l'a-t-il vue sans qu'elle s'en soit doutée ? Tu me conteras cela. Mais je dis que, puisqu'il n'a pas d'enfants après quinze ans de mariage, et que sa femme n'est plus jalouse de lui, il ferait mieux de l'adopter sans Féloigner de toi. Tu vois, je

parle en vieux. C'est moi qui suis le raisonneur, le bonhomme Prévoyance. Je crains l'avenir pour cette enfant, qui s'habitue à croire qu'elle est la fille d'un roi, et qui dédaignera tous les partis, pour arriver à découvrir que certains partis la dédaignent.

Je lui envoie, pour son anniversaire, un don tout de sentiment. J'ai grand'peur que, ce jour-là, enivrée par quelque nouvelle folie de ce cher duc, qui est un homme d'imagination plus que de jugement, elle ne méprise un peu mon cadeau de parrain, pour se regarder au

miroir, revêtue de quelque robe de brocart, coiffée de quelque escarboucle tirée de l'écrin des fées.

Vous ne me parlez pas de Rosario, donc vous n'avez pas encore découvert ce qu'il est devenu. Je confesse que je ne m'en tourmente plus guère. Nous l'avons pourvu d'un état, en ne refusant aucun développement à son éducation musicale. Il en a profité tant bien que mal. Ses défauts se corrigeront peut-être forcément dans le contact du monde brillant qu'il recherche, monde indulgent à lordinaire, mais hautain parfois, et qui.

tout en applaudissant les segnidillas du gitano, lui pèsera lourd sur la tête, s'il ne sait esquiver la rencontre des humiliations. J'ai dans l'idée qu'il s'est dérobé aux études du Conservatoire et aux sermons de Roque, pour aller briller dans quelque petite cour d'Allemagne, ou dans quelque pays à festival^ sous un nouveau nom de guerre. Il nous reviendra encore avec quelques dettes. Ce n'est rien, si l'honneur est sauf. Espérons-le. S'il apeu de sentiment de la vraie dignité morale, il a du moins peu de vices, et sa vanité immense le préserve des entraînements qui aljaissent sans retour.

Laisse le père Schwartz ennuyer Morénita et lui prouver que l'imagination et la facilité ne suffisent pas. Dis à cet excellent ami que je lui rapporte de la musique indoue, chinoise, japonaise, plein mon cerveau, car je me fie plus à ma mémoire et à mon sentiment pour lui traduire tout cela, qu'à une version où, malgré moi, j'altérerais l'étrangeté du texte.

Roque m'a écrit de Paris une lettre de vingt pages. Bon Roque! Il est parvenu à être un médecin de renom, lui qui méprisait tant la science des conjectures !

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C'est égal, si tu es malade, j'aime mieux que tu consultes le vieux médecin du village. Il procédera par la routine de Texpérience, au lieu que Roque, par la route des idées pures, m'effraierait beaucoup encore dans la pratique. Il faudra que je tâche de mettre encore beaucoup d'eau dans son vin. J'espère qu'il viendra passer trois jours avec nous pour mon arrivée.

Et notre ami Clet est donc enfin accouché d'un joli poème, qui ne méritait pourtant pas tant de façons? Je m'en doutais bien ; les montagnes accouchent

toujours de la même manière. N'importe, je serai aise de le revoir. Je l'aime depuis que tu m'as fait un si grand mérite de mon premier duel. Dieu sait que mon mérite n'était pas grand, et que, pour ne pas être un blanc-bec, j'aurais, dans ce temps-là, cassé cent bras et reçu cent balles dans le corps, sans me plaindre et sans plaindre personne. Qui croirait cela, à me voir? Mais il fallait bien prendre cette inscription-là !...

Quand je songe que dans trois mois je serai à tes pieds !... C'est à devenir fou ! il me faudra séjourner une semaine à

risthme de Suez. Je t'écrirai des bords de la mer Rouge.

il!

Journal de Horénila.

46 septembre — Briole.

Il est donc enfin revenu, mon cher parrain ! Mais il est vieux !... Comme j'ai été surprise de le voir avec un visage hâlé, amaigri, des cheveux blancs sur les deux tempes ! Cela m'a intimidée, et j'ai

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retrouvé plus do la peur que de la tendresse que j'avais pour lui autrefois.

11 était arrivé à cinq heures du matin ; je ne le savais pas. Mamita , en entrant dans ma chambre, ne m'en a rien dit.

C'est une surprise qu'on me ménageait.

Nous nous sommes mises à table ; en voyant un couvert de plus, je me suis doutée de quelque chose ; mais le père Schwartz a dit d'un ton si sérieux que M. Clet était arrivé et venait passer trois mois avec nous, que je n'ai pu m'empêcher de faire la moue. J'ai ce Clet en horreur, je ne sais pas pourquoi. Aussi

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quelle joie quand mon parrain est entré ! J'ai été si émue que je n'osais pas l'embrasser. 11 en a été étonné ; et puis, après les premières tendresses, il s'est mis à m'examiner. J'étais bien mal à Taise, et ses remarques n'étaient pas très obligeantes. <r Tu n'as guère grandi, et je crois que tu es plus brune qu'à mon départ. Quelle petite sauterelle! » Ah! je vois bien que, décidément, je suis laide ; mais il aurait pu se dispenser de me le faire entendre si clairement. Alors il faudra que je m'arrange pour avoir beaucoup d'esprit ; autrement, personne ne prendra jamais garde à moi

20 septembre.

Depuis quatre jours j'ai pris mes leçons avec assiduité, j'ai étudié mon piano avec ardeur. C'est que mon parrain m'a encouragée. Il a été content de mon jeu, mais il a trouvé que je ne lisais pas la musique assez vite, et il a dit qu'il ne me ferait travailler que quand Schwartz serait très content de moi. Il me trouve instruite et avancée pour mon âge, mais il fait entendre que si j'en restais là, je ne serais qu'une petite sotte. Allons, je vois bien qu'il faut que je me donne beaucoup

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de peine pour lui plaire, à ce bourru de parrain ! Eh bien, on s'en donnera.

Comme il aime mes deux mamans ! Je crois qu'il préfère mamita. Oui, c'est une adoration qu'il a pour elle. Ce sont des soins, des attentions... et quand il croit que je ne le vois pas, il la regarde comme l'aigle, épris de la beauté du soleil. Que je suis peu de chose, moi, entre ces deux êtres si parfaits et qui se comprennent si bien ! Pourquoi ne se sont-ils pas mariés ensemble? C'est singulier, cela ! car tous ceux qui les abordent sans les connaître leur parlent comme s'ils étaient mari et

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femme et n'hésitent pas à me croire leur fille.

Leur fille ! Ah ! je voudrais Fétre ! mamita ne m'aimerait peut-être pas mieux, mais mon parrain ne serait pas si clairvoyant sur mes défauts, et s'il s'imaginait que je lui ressemble, il me trouverait belle. Je ne sais pas pourquoi j'ai tant d'amour-propre avec lui ! Quand grand'mère me réprimande, cela m'impatiente, voilà tout ; quand c'est mamita, cela m'afflige ; quand c'est lui... cela me vexe et m'humilie.

Qu'est-ce que ça me fait, après tout,

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de ne pas être pour lui, comme pourmamita, une petite merveille? Il n'est ni mon père ni mon futur mari, et voilà les deux seuls hommes à qui je sois forcée de plaire !

22 s«'pleml)re.

M. Roque et M. Clet sont arrivés ce matin. Quelle drôle de ligure que M. Uoque avec ses lunettes d'or qui tombent sur son nez à chaque mouvement qu'il fait! Gomme il est brusque, gauche, anguleux, grand, maigre, avec des habits trop larges, et des pieds si longs, des sou-

282 LA FILLKULE.

liers si baroques ! Je ne peux pas le regarder sans rire. Heureusement il ne s'en aperçoii pas. Je^crois que plus il est savant et spirituel, plus je le trouve ridicule. Mon parrain est cependant plus savant que lui, à ce qu'on assure, et quant à de l'esprit, il en a cent fois davantage, je m'en aperçois bien. Pourtant jamais personne ne trouvera M. Rivesanges plaisant ni bizarre. Je voudrais bien l'entendre jouer du piano. Je ne m'y connaissais pas autrefois. Il me semble qu'à présent cela me ferait un grand plaisir, il ne veut pas me faire plaisir apparemment, car il m'a refusé net hier, et puis

il a ajouté en se tournant vers niamita : à moins pourtant que vous ne l'exigiez !

— Non, lui a-t-elle répondu, pas encore. Il faut, pour que cela vous plaise, que vous vous sentiez en train de rêver, et c'est trop tôt.

— Oui, oui, a-t-il repris : la rêverie, c'est le bonheur qu'on savoure, et je ne suis pas encore assez remis de la joie de me trouver ici.

.î'ai écrit ces phrases pour ne pas les oubHer. Je ne les comprends guère, mais

284 LA nLitULK.

elles me font rêver aussi, moi. C'est donc un bien grand bonheur que l'amitié, puisque voilà un homme si heureux de

la société de mamita !

Ah! je suis trop seule, moi! Je ne connais pas toutes ces douceurs de sentiment dont on parle autour de moi. Mamita est heureuse de ne jamais quitter sa mère ; M. Roque" est heureux de revoir mon parrain. Sclnvartz est heureux de voir les autres si heureux. Il n'y a que moi qui me sente triste souvent et ennuyée au fond du cœur. Je les aime certainement autant qu'on peut aimer, ces bons parents adoptifs ; mais cela ne fait

pas que je ne désire et ne rêve rien hors d'ici. Quoi? Je ne sais pas ! Quelque amitié qui me fasse trouver que je suis heureuse comme les autres, ou quelque distraction qui me fasse oublier que je ne le suis pas.

M. Clet, que je continue à détester cordialement, et qui, je crois, me le rend bien, a beaucoup parlé du monde, et des fêtes, et des spectacles de Paris, toutes ces belles choses que j'entrevois à peine, du fond de notre chartreuse de la rue de Courcelles, et que mes mamans déclarent si puériles et si maussades ! Quelle étrange idée ont les gens graves de vou-

28G LA FlLLEULi:.

ioir dégoûter les autres de ce qui leur déplaît! Mon parrain est de leur avis. Eu bien ! pourquoi est-il un homme de si grand mérite? Pour qui s'est-il donné la peine de savoir tant de choses? Est-ce que ce serait pour mamita toute seule, comme il a l'air de le lui dire avec ses yeux, quand il reçoit son éloge ? Elle doit être bien fière, au fond de son cœur, si cela est ainsi !

Oui, oui, je comprends qu'avec une admiration si constante et si flatteuse auprès d'elle, elle ne désire pas celle des autres et fuie le monde pour se renfermer dans l'amitié. — Mais moi, personne

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ne m'admire, et je trouve cela fort triste. Jlon parrain a eu l'air de me dire aujourd'hui que j'étais vaine. Non, puisque je n'ai pas sujet de l'être. J'aurais besoin d'être tout pour quelqu'un ; je serais tout pour maniita si elle n'avait pas sa mère, son frère, et mon parrain qu'elle aime certainement encore plus que moi !

25 septembre.

J'ai essayé aujourd'hui de faire une étude d'après nature de la figure de mon parrain, pendant qu'il lisait. J'étais forcée de le regarder, et comme iî ne me regardait pas, jamais je ne l'ai si bien vu.

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