A FtLLSCrtB
it$ fkekméb nmleté, puîaqu'dle est semée de tant de pérM Anicëe, tu es l'arche SBinlv qui a Vomjoms TOgnë en pm sur les flotft (vouMs I
ABTrRE DE LA nUGHESSK BB FLORES A XAOAHK
DB SAULB
Paris, le 15 ooTembre 48KL
€'esl une amie inconnue qui vous écrit, une âme qui cornfN»nd la vôtre, qui TadHiire et qui 1» cherche. Oui, madame, jfaî toujours désiré Tivement de vous rencontrer dans le annde ; mais vous n'y allez pa&. Pour tous trouver, il fiiut pénétrer dans les sanctuaires de Tintimité. Étrangère, voyageuse, un peu errante, je n'ai pu saisir l'occasion de former autour de vous des relations qui me missent à même d'arriver jugKpi'à vious* Il faut pourtant qu'il vienne, ce moment tant désiré I Mon bonheur domestique en dépend. Cet aveu bât, je sais que vous ne me refuserez pas.
Vous êtes un être cahne comme la perfection. Aucun soud peignant ne peirt vous atteindre. Tout le monde n'a pas mélî&é comme vous du ci^ le don de ne plus souffrir. Moi, Espagnole et passionnée, j^ai beaucoup souffert, je souffre encare ; mais je siûs peut-être excusairfe : tout mon crime est d'awoir trop aimé mon mari. Aht madame, vo«ts le connaisiez, lui, je le sais. Tous avez daigné saoe doute le recevoir
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quelquefois. Vous avez donc pu deviner, sinon comprendre^ fat violence de mon affection pour lui.
Ha jalousie Ta rendu malheureux pendant longtemps. Elle s*est calmée, elle s*est même dissipée. Devant une conduite louable comme la sienne, j*ai dû prendre confiance, me repentir de mes soupçons, et pardonner dans mon cœur à l'unique faute de sa vie.
Cette faute, vous la connaissez, vous, la tendre et généreuse mère adoptive de Morenita. J'ai passé des années à tâclier d'en surprendre le secret; mais, pendant ces années-lài je me nourrissais du vain espoir d'être mère ; tout le châtiment que j'eusse voulu infliger à l'infidélité de mon mari, c'eût été de lui donner un fils héritier de son nom, ou une fille plus belle que l'enfant de la gitana. Dieu m'a refusé ce bonheur. J'ai trente ans ; il y a quinze ans que je suis mariée, je ne puis conserver aucune illusion. Le duc doit subir le malheur d'avoir une épouse stérile.
Devant cette infortune , mon orgueil de femme est tombé. J'ai pleuré amèrement. Je me suis repentie ' d'avoir agite et troublé la vie de mon noble duc par les orages de la jalousie, moi qui ne pouvais lui donner ces joies paternelles qu'une misérable bohémienne a pu lui faire connaître !
J'ai su alors une chose qui m'a consternée d'abord, et dont j'ai enfin pris bravement mon parti. Le duc aime cette enfant avec passion. Attaché à ses pas comme un amant à ceux de sa maîtresse, n'osant la voir ouvertement chez vous, dans la crainte d'ébruiter son secret, il cherche toutes les occasions de la rencontrer, ne fût-ce que pour la voir passer en voiture ou l'apercevoir de loin, au concert, aux Bouffes, dans les promenades. Il s'ingénie à la surprendre agréable ment, à lui envoyer des cadeaux mystérieux ; enfin, il est comme malade du besoin d'embrasser et de bénir son enfant. Pauvre duc, pauvre ami I
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Mais cela a duré assez longtemps pour rezpiation de sa ftute envers moi, trop longtemps pour la satisfoction de mcm injuste dépit. Je rougis d'avoir résisté si longtemps à la voix de mon cœur. Je viens à vous, madame, pour que vous m'aidiez à réparer mon tort et à rendre le bonheur à celui qui, par son dévouement et son respect pour moi, est redevenu digne à mes yeux de tout mon dévouement, de tout mon respect.
Veuillez, madame, me recevoir demain dans la matinée ; BOUS avons à causer ensemble sans témoins. J'ai besoin de vos conseils, j'ose dire de votre sympathie. J'y ai droit par mes chagrins, je la mérite par les sentiments de tendre vénération que je professerai toujours pour vous.
DoLORÂs, duchesse de Florâs.
P.-S. Je n'ai pas besoin de dire à la femme la plus généreuse et la plus délicate qu'il existe, que ma lettre et notre entrevue doivent être ignorées de tous, et du duc particulièrement.
NAEBATION DB l'ÉGRIVAIN QUI A RECUEILLI LES DOCUMENTS DE CETTE HISTOIRE
Hadame de Saule consulta Stéphen sur la lettre qu'on vient de lire et le questionna sur le caractère de la duchesse. Stéphen avait été invité plusieurs fois'par le duc de Florès à des réuDions choisies. H connaissait l'entourage des deux époux ; il avait vu plusieurs fois la belle Dolorès, qui l'avait regu et traité avec une distinction particulière.
Voici le portrait qu'il ût de cette femme à Anicée. C'était une beauté espagnole accomplie, et l'hyperbolique Hubert
Wî tA PTiLEXTLB
Clet nVi agëi tft rieir«ft la: comparant à une sirène. Ellevnli ées séduction» irrésistibies, une grâce enchanleresse, «dun»ti$e par une âëgance luxueuse <fun goài exquis. Btte b»|»-' nîsBait miRe part sane ëcHpser toutes les autres feonma; «UBsi aîoiait-eiie à paraître partout. Sa coqnetteiie était eftéuëe, et longtempe elle a^ail eu un cortège d'esdavas tpà asluient vend» leur Ame pour «ude ses soarire&. Hait eaaa lasse pourtant, à la longue, d'une vaine poursuite. Outre ^ les fréquents voyages de la dachesse en Bspagae, en ào^<^ terre, ea Italie, en Orient même (car elle avsdt rhumaar veT»gease), avaient souvent rompu ses relations et ehangésca entourage, il était enfin de notoriété publique que cette aga çante beauté était d'une vertu invincible ou d'une fidélité de cœur à son mari qui rendait sa fidélité conjugale inébran* lable.
*- Savez-vous, dit Ànîc^e en souriant, que ce portrait reaaemble un peu à celui de la belle Pilar, et que le duc parait destiné à inspirer les passions les plus rares, cellee qui svèj^ gnent la coqnetterie même?
— Il y a plus d'analogie qu'on ne pense, répondit Stépbtfi» entre les vieux et les nouveaux chrétiens d'Espagne. Chez les Méridionaux, quand le cœur et les sens s'attachent exclusivemetki à un tee de leur dioiz, l'imagbation ne reale pasmoîDS accessible à la fantaisie de plaire à tous, et c'est une fantaisie ardente, soutenue, qui leur semble un dédommagement iégi-' (ime de la vertu. La gitana alimente sa coquetterie par la cupidité, l'Espagnole par la vttûté. Il faut bien qu'il y ait une cause à cette antique jalousie classique des Espagnols pour leurs femmes. Celle-là me semble aaaez fondée.
— Bt le duc, est-il jaloux T demanda madame Marange.
— E Ta été, répondit Stéphen, et il fisiut que ces deux épooX aient l'un pour l'autre un fonds d'afifection bien sincère et bifla iolide, pour qu'il ait rébistë aux tempêtes de leur intérieai;
tMdia 9*6Bt cahné »v«e le temps, La éadb&am f'fltl baée 黫Hiier ses dagrins teneatiques à um TiiiglaÎD6 d'aoûa, fBT M sMit lassés à leur tour d'essoyar, sau profit, tes bellss tBaaa> J'ai tu des soèMS moitié draaialiqiies, moitié coml* qnea^où notraaaâClal, aorégimeBlé parmi las soupiiiBta, as eroyait toujours à la ireiHe do doreur lo coasolateur do ootto liMH» ragiasanto» laiisaUe, ob dépit do Topium da poëto Uasé, ISémasfût fértoMent par ses pleurs, ses évaBOviaiemoals, sa noire crinière épurm sur aes- blanches gaules» et toute cott» BâaooB scène do la passion espagnole, qui posa toujours un peu, lors mémo qu'elle n'est pas jouée. Il y avait aussi, à se 6ire admirer, plaindre et désirer, une sorte do vengeanco ■MMEala chez la duchesse; mais tout l'effet a été produit, les as^ pirants en ont été pour leurs frais, et, depuis que les époux semblent fixés définitivement à Paris, leur intérieur, on continuant de resplendir dans un cadre assez brillant, est devenu pins voilé, plus calme, par conséquent plus digne et plus heuma, je le présuma.
Cette conversation avait tien dans le petit salon de la rue de Gouroelles, tandis que Morenita courait danslo jardin.
— Ainsi, pour nous résumer, reprît Ànîcée, c'est une coquette à demi corrigée, une jalouse à demi réconciliée. Sa httre vous parait-oQe sincère, et n'y voyez-vous pas un pî<$ge? On plaide quelquefois la fiiux pour savoir le vrai. Le sci»^ qu'elle me demande mMnquiète un peu. Si ses intentions sont généreuses, pourquoi les cache-t-elle a son mari?
— Tous êtes trop généreuse vous-même, fëpondit Siéphen, pour trahir une llnnme qui se confie à vous; mais votre >cnip>i1e est fondé, et c'est & moi de déjouer les embûches, *u y a liea. Laisses-moi fiiire ; accordez l'entrevue pour d^ main, je vous dirai ce soir quettè attitudis tous y devaa Voder.
taîcée éerivil deux mois à la dochesee pour kd donnar la
rendez-vous qu'elle demandait. Sléphen alia trouver le duc à la Bourse, où il jouait un peu de temps en temps, où il fiânaii presque tous les jours. C'était un homme un (>eu dc^xuvré, d'une imagination vive que ne soutenait pas une éducation assez sérieuse, et qui, parfois, ne savait que (aire de son intelligence active et de sa volonté ardente.
Il n'était guère plus âgé^que Stépben et pouvait passer pour un des hommes les plus beaux, les plus élégants et les plus aimables de l'aristocratie espagnole et parisienne.
Stépben, qui avait toujours conservé un certain ascendant sur lui, exigea sa parole d'honneur qu'il ne parlerait jamais à sa femme de la lettre qu'il lui montrait, et lui promit, en retour, que madame de Saule, dans son entrevue avec ia duchesse, ne parlerait et n'agirait que conformément aux intentions du père de Morena.
Le duc parut vivement touché de la lettre de sa Femme.
— Fiez-vous à elle, s'écria-t-il ; elle est ûère et vindicative ; mais, quand elle a pardonné, elle est loyale et généreuse ! k suis ravi de l'idée d'un rapprochement possible entre ma fille et moi ; et ma reconnaissance pour la duchesse est profonde. Je garderai pourtant le secret de votre délicate indiscrétion, je le dois ; mais j*attendrai avec impatience la surprise qne ma femme me ménage, et je m'y laisserai prendre avec une joie extrême.
^ A la bonne heure I dit Stépben. Mais vous parlez d*QB rapprochement possible. D faut que je sache comment vous Tentendez.
— Comment puis-je vous le dire? reprit le duc. Ce sera comme ma femme l'entendra; car vous conviendrez qu'elle! chez elle des droits imprescriptibles.
— Attendez ! dit Stéphen. La duchesse peut vouloir voul réunir à votre fille en la prenant sur ce pied dans sa maiso&i Si telle est votre volonté, madame de Saule n'a rien à objeC'
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ter. EUe subira avec courage la profonde douleur de se voir arracher Tenfant qu'elle 'a recueillie et élevée avec tant d'amour, ainsi que la crainte assez fondée de voir achever l'éducation de cette enfant dans des conditions trop brillantes pour être aussi salutaires.
— Non ! s'écria vivement le duc, jamais je ne payerai par t'i'goîsme et l'ingratitude le dévouement d'une si noble femme. Mettez à ses pieds mon cœur et ma volonté. Je ne lui reprendrais ma fille que le jour où elle me dirait : « J'en suis lasse, je ne m'en charge plus. »
— Je n'attendais pas moins de vous, dit Stéphen. A présent, voici l'autre éventualité. La duchesse peut vouloir, par bonne intention, s'arroger certains droits d'adoption maternelle sur telle jeune ûUe, l'emmener dans le monde, la séparer momentanément de sa véritable mère adoptive, enfin contrarier beaucoup, à son insu, les idées que celle-ci s'est Élites de l'avenir moral de son enfant. Un conflit de sollicitudes diversement entendues peut s'élever entre ces deux protectrices ; à laquelle des deux, vous qui, seul, avez l'autorité naturelle et légitime devant Dieu, donnerez-vous raison, si l'on vient à invoquer votre décision?
^ A madame de Saule, n'en doutez pas, répondit le duc avec un peu d'entraînement; à celle qui...
Il s'arrêta, craignant d'établir entre ces deux femmes un parallèle trop désavantageux pour la sienne. Il se reprit :
— A celle, dit-il, qui a, par quatorze années de soins assidus et de dévouement sublime, acquis, devant Dieu et devant les hommes, une autorité plus légitime 61 plus sacrée que h niienne. Êtes-vous content, et croyez-vous que madame de Saule serait plus tranquille si j'allais moi-même, dès ce soir, « confirmer dans ses droite? Ma femme a si longtemps surveillé toutes mes démarches, que je n'ai jamais osé aller rel&ercier, de vive voix, cet anfle de vertu et de bonté. Je crai-
IM LA. ritLBITIiA
gmis ftuso, «n mfaai^ 4e près ma fiUe, ea lui parlant» jde b« pDttyoif contenir moft ëBBNUtiQn. Maïs, puisque aujouid'luii...
^ Atlendee à danwQ, dH Stëphen ; si la duchesee se fiiit ua mb\e et doux plaisir de povaser elie-mème votre fille dans Toe bras, nous ne devons pas Ten priver d'avance. Je reviendrai dmnann vous dire le r^ultat de Tentrevue, et nous aviaercHis. J]i8qiie4à, inadame de Saule agira, avec la duchesse, selon la conscience de son a^ection pour Morenita, et conformëmeai à rautorité que vous lui transmettez par ma bouche.
On voit, par ce qui précède, que jamais le duc n*avait parlé à madame de Saule ni à Moremta. 11 les avait guettées ou renoontrées assez souvent pour bien connaître les traits de l'une et de l'autre. Un double enthousiasme s'était allumé en Ini, l'orgueil paternel et une admiration pour Ânicée dont il loi eût été difficile à lui-même de déânir la nature.
Au fait, c'était un couple idéal, en même temps qu'un coor tcaste charmant, que ces deux Atres si divers : Anicée avec son incontestaJble beanté, image de la sérénité de son âme ; Merena avec sa physionomie expressive et sa vivacité nerveuse. D'un côté, le chaTme profond et doucement pénétrant; de l'autre, la séduction impétueuse et saisissante. Morena se trempait en se croyant laide.. Sa petite personne, dont elle s'inquiétait si fort, était un chef-d'œuvre de la nature. Stéphen, ebservaiteiu* savant, voyait, avec ses yeux de parraio. et de philosophe, certains indices révélateurs de facultés morales incomplètes dans certaines grâces que l'artiste seul eût adorées. Mais l'homme est généralement plus poète que sagfl^ il aime mieux' ce qui l'étonné et L'inquiète que ce qui le raflsnre et le charme. Personne, ei ce n'est Stéphen ou Roque, ns pouvait voir Morenita sans subir une sorte de Jbscination, oh tout au moins uoe curiosilié maladive d'étudier Tétrangeté de cette grâce, de ceL espcit, de cette destinée.
Faible de mniadefl^ firiwsto de santé et de volonté, remar-
quablement petite, mais taillée, comme les igucea dea camées antiques, dans des proportions si élégantes, qu'elle paraissait grande quand on la voyait isolée ; blanche aux lumières à force de finesse et de transparence dans la peau, bien qu'elle f&t d*un ton olivâtre «n réalité; nonchalante et contempbttive, mais tout aussitôt capable d'une attention soutenue et d^one assimilation rapide; colère et craintive, tendre par ttcès, glaciale dans la bouderie, inconstante et tenace, selon que sa fimtaisie devenait passion ou sa passion fantaisie, elle était un problème pour quiconque s'engouait de ce qu'elle avait d'attrayant, sans vouloir faire la part de la iitalité de Perganisation, ce ver mystérieux qui ronge les plus belles fleurs.
Le duc était saintement et naïvement épris de sa fille. Il chérissait en elle non-seulement le fruit de ses entrailles, nuifs encore le souvenir de ce type qui l'avait enivré et entraîné jadis, en dépit de son amour pour sa femme et de la religion du serment conjugal, qui n'était point une chimère à ses yeux. Il se sentait dominé d'avance par cette eafiwt ixpansive et téméraire.
La duchesse vint à la me de Gourcelles à l'heure indiquée, ffie exprima tout d'abord à madame de Saule le désir d'em- QBener Morenita et de ne plus s'en séparer. L'étonnemeat que le refus formel d'Anicée lui causa étonna Anicée à son tOttr« ^^eOe^i s'aperçut que la duchesse ne comprenait rien à l'affeO' fîon maternelle, et regardait l'adoption d'un en&nt comme une charge plus méritoire qu'agréable.
Bile se rabattit alors sur la proposition d'emmener Morena ^tt elle pour quelques jours. Anicée s'y refusa également.
^ Gda est impossible, lui dit-elle avec la fermeté (pi'elle eavait mettre dans la douceur, à moins que Morena ne soit effideHement adoptée par son père. Jusqu'ici, telle n'a pas été l'intention du duc. Or, tant qu'elle ne sera pas mariée, elle B*
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doit pas mettre les pieds sans moi dans une maison où M^ p3ut la croire étrangère.
— Vous êtes bien rigide, répliqua la duchesse avec un peu de dépit. Je pensais pouvoir me préoccuper aussi, et avec quelque succès peut-être, de rétablissement de cette jeune personne. Dans la retraite où vous l'enfermez, elle trouvem difficilement le moyen de s'éclairer sur son choix. Est-oe que vous ne croyez pas le temps venu de la produire un peu dans le monde, et, dans ce cas, la première maison où elle doit paraître n'est-elle pas la mienne ?
— Oui, madame, répondit Anicée ; mais le moment n'est pas venu, selon moi. Ma fille n'a que quatorze ans.
— Eh bien, je me suis mariée à quinze I dit la duchesse presque irritée.
— Et moi à seize, reprit doucement Anicée, et, croyez-moi, madame, c'était beaucoup trop tôt pour toutes deux.
— Enfin, madame, concluons, dit la duchesse, qui ne s'attendait pas à faire si peu d'effet sur madame de Saule. Db toutes façons, même pour un jour, môme pour une heure, même avec vous, vous me la refusez ?
— Non, madame ; si M. le duc exige que je vous la présente chez lui, je n'ai pas le droit de m'y refuser.
— Fort bien 1 s'écria la duchesse tout à fait piquée ; vous ferez le sacrifice de déroger à vos habitudes de retraite pour complaire à l'époux infidèle ; vous ne ferez rien pour VépoasB généreuse qui pardonne, et, dans l'intérêt même de Tenfanlf vous ne la confierez pas à sa protection ?
Anicée réussit, par sa raison pleine d'égards et de don* ceur, à calmer cette âme irritable et à lui faire comprendre qu'il ne fallait pas placer le duc dans l'alternative d'avouer sa Êiute aux. yeux du monde, ou de ne pas recevoir sa fille avec la distinction particulière qu'elle méritait de lui.
La duchesse subit, en dépit d'elle-même, l'ascendant de
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0e(t6 femme plus forte qu'elle de sa conscience, et consentit à se laisser guider par elle dans l'acte de générosité conjugale dont elle voulait se fttire un mérite auprès de son mari.
n lui Êdlut d'abord renoncer ou paraître renoncer à avoir ee mérite aux yeux du monde. Ânicée exigea que tout se passât, jusqu'à la manifestation des volontés paternelles, dans le secret de l'intimité.
La duchesse céda et partit en remerciant madame de Saule de son bon conseil.
YI
Deux jours après cette entrevue de ses deux protectrices, Morenita reprenait son journal.
JOURNAL DB MOEBNITA
Parif, 49 noTembre 1146.
Je ne voulais plus rien écrire. Gela m^avait Ikit trop de malt P me semblait qu'en me racontant mes peines, je les aug« mentais, et leur donnais une réalité qu'elles n'auraient pas eue sans cela. Aujourd'hui que mon esprit est dans une disposition plus riante, je veux enregistrer le souvenir de cette loirée.
Que signifie-t-eile? Je n'en sais trop rien. Mais il y a encore do mystère là-dessous. M. Clet dit qu'il n'y a d'agréable dans la vie que l'inconnu. Bonne maman appelle cela un paradoxe.
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Jk-4-«Ue fiiflenf Les caeboMerimqB v'enTironiient ont leon mommAA de dumne:; mis je wbê» aenveiit aasn les épines de lae ur îe a îK kassoime m'atlsîBdrs an niHea de toates ceftgwrlandesde nssesoùron eoInniieaKm pefeU berizon...
Noos venions de diner, et mon parrain pveœât son csfé an cein dn to. i'a^aie eniendn WTMritu ddi wM ir e^a porte, «leepflé pour deux personnes qu*elle n'avait ni nommëes, ni' déerites àsei gpniY *y*** T* ^""'"■* denHnder M. Sfeéplientoat court. Elle avait dit cela, ne croyant pas être entmdwe de moi. Et je croyais, moi, que c'était quelque rendez-vous d'affaires; je m'attendais à m'ennuyer.
On a demandé mon parrain; il est sorti du salon et y a ramené aussitôt une belle, jolie, charmante femme, parée comme pour une demi-soirée, mais atec quel goût et quelle recher* cbe I Elle avait une robe de soie blanche à grandes fleurs flambées, des fuchsias de corail montés en or, des dentelles magnifiques et une profusion de bracelets, tous plus beaux les mn que les antres. C'est bien jcrfi, d*kvoir nne quantité de bijoux différents. Mamita m'a donné tous les snens. Elle dit que ce sont des objets d'art agréables à regarder, incommodes à porter, mais que, si cela m'amuse, il n'y a pas de raison pour m'en priver. Mais elle n'est pas immensément riche, ma bonne mamita ; elle n'a jamais été coquette, et elle fait tant de bien, que son écrin n'était pas très-éclatant. Mon parrain me blâme d'ûmer follement la parure, <lepais que neus sommes revenus ioL Que veu^-ii donc que j*aime?Il n'a qu'à m'aimer un peu plus, lui; il veri» si je me soucie des chiffons et des affiquets dont j'essaye de m'amuser.
La belle dame, asprh» les poUtesses un peu sans façon qa^cii a adressées à mes deux mamans, s'est mise à me regardar avec tant de curiosité, que; moi qui se suis pas timide, j'û failli en être décontenancée. Gela commençait même à devenir impertinent, lorsqu'elle est venue à moi et m'a demandé avec
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beaaooi^ de grâce la permission de m'eaibrasser. J'ai été fart surprise; j'hésitais, je regardais maoûta. Celle-ci m'a dit :
— Madame a connu des peraomies de ta fiumlle et s'intéresse à toi réellement. Rémercie-la de la bonté qa'alle te témoigne.
La belle dame m'a tendu sa belle main ; j'ai enoore jeté un eoup d'cBÎl fertif sur mamita, mais elle ne m'a pas fait signe de la baiser. Je me sens bien d'être un peu fière ; et, ne me «mciant pas de Mre plus de frais qu'il n'en faut, j'ai présenté iBOB front, qu^on a baisé avec assez de franchise, à ce qu'U ne 'semble.
Alors nons avons été bonnes amies. Cette dame a Taplomb et le ton familier des personnes du grand monde. Nous n'en voyons pas beaucoup; mais celles qui viennent chez nous de V&mps en temps ont toutes un air de femille. Pourtant celle-là est Espagnole. Sa physionomie et son accent lui donnent une certaine originalité.
Gomme elle me paraissait un peu indiscrète dans sa manière de m'interroger sur mes goûts et mes plaisirs, j'ai pris mon ouvrage pour rompre la conversation ; mais elle paraissait décidée à me faire la cour. Elle a rapproché sa chaise de la oûenne, et, regardant mon crochet, elle m'a demandé si je savais faire un certain point que je ne connaissais pas. Elle a pris nui soie et mon moule pour me l'enseigner, louant avec exagération l'adresse avec laquelle j'apprenais à le faire. Pendant qu'elle démontrait, je m'avisai de regarder ses bracelets. Elle me les passa tous dans les bras, disant que je les verrais mieux. Je me suis laissé faire, comptant les lui rendre, et pensant qu'elle me prenait pour un joujou. Comme cette dame est •ssez potelée, j'avais de ses bracelets jusqu'au coude.
^ous étions dans cette espèce de camaraderie improvisée, 4^^d on a demandé mon parrain pour la seconde fois. 11 es« ^rti et est rentré avec un beau et grand jeune homme qu'on
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a appelé plusieurs fois, car mégarde, je pense, monsieur le duc. Son 'crémier mouvement a été de saluer mamita et bonne maman, auxquelles il a baisé la main. Puis, apercevant si femme qu'apparemment il ne s'attendait pas à trouver là, il a fiut une exclamation de surprise et a paru embarrassé. Je ne suis pourtant pas sûre que tout cela ne soit pas une comédie. Est-ce pour moi qu'elle a été jouée? Je ne comprends pas pourquoi.
La duchesse, après lui avoir tendu la main, qu'il a reçue presque à genoux, ce qui m'a encore étonnée passablement, me l'a présenté comme son mari, en ajoutant que, lui aussi, avait connu mes parents et prenait à moi un grand intérêt Puis, comme le duc me saluait et me regardait (l'un air attoidri, elle m'a poussée vers lui en me disant de l'embrasser. J'ai rougi beaucoup. Je n'ai pas l'habitude d'embrasser les heiames, et mon parrain m'a bien fait' sentir que je n'ét»8 plus assez petite fille pour prendre cette familiarité, même avec lui.
Le duc, qui paraissait plus troublé que moi, a pris mes deux mains dans les siennes et les a portées à ses lèvres en me disant :
— Ma chère miss Hartwell, j'ai l'âge qu'aurait votre père et j'ai été son ami. J'ai peut-être le droit de vous donner ia bénédiction qu'il vous donnerait en vous voyant si charmante et si intéressante. Mais je veux vous inspirer de la eonflauce ayant de vous demander un peu d'amitié. Les présentations solennelles sont toujours gênantes à votre âge : permeUezmoi de causer avec vous, et faites -moi taire si je vous impurtune.
Je me suis sentie tout à coup si à Taise el si complètement gagnée, que j'ai regretté de ne pas l'avoir embrasst'. U w m'aurait pas repoussée comme fait mon parrain, luil
Mamita nous a aidés à nous mettre en rapport [dus vite, en lui disant, avec une modestie maternelle, que je comprenais
Fespagnol. Quand sa femme et lui ont vu que je parlais leur langue tout aussi bien qu'eux, et comme si c'était la mienne propre, ils ont fait des cris d'admiration et ont béni mamita sur tous les tons pour l'excellente éducation qu'elle m'a don-> née. J'ai un peu souri de cet orgueil national et leur ai re* commandé de ne pas dire trop de mal de mamita devant elle, en espagnol, vu qu'elle le comprenait tout aussi bien que moi» Mamita s'est obstinée à leur répondre en français, prétendant qu'elle ne voulait pas leur &tiguer l'oreille par une prononciation défectueuse, et qu'elle ne connaissait un peu la langue qiie pour m'avoir entendue prendre mes leçons avec mon parlain.
Dans le &it, je crois que mamita faisait là un acte de resp,pect envers sa mère, qui n'entend pas cette langue, et, profitant de l'exemple, voulant paraître aussi une bonne fille bien élevée, j'ai reparlé français tout le reste de la soirée. Vraiment, je me suis senti beaucoup d'amour-propre devant ce duc, qui me plaît à la folie. J'ai très-bien joué ^du piano et très-joliment chanté en espagnol devant lui. Pour un peu, j'aurais dabsé le boléro, que j'ai appris toute seule, en secret, devant la psyché de ma chambre, après l'avoir vu danser à Fanny Elssler. Je : s^is bien que je le danse, sinon mieux qu'elle, du moins plus da&8 le vrai caractère.
Le duc était enchanté de moi, et sa femme aussi. Il n'y a pas d'éloges qu'ils n'aient faits de moi à mamita, à tel point qu'elle les a priés de ne pas me gâter.
— Elle a trop de bon sens pour être vaine, leur a-t-el1e dit. Dites-lui surtout de continuer à être modeste; cela vaudra encore mieux que tous ses petits talents et toutes ses gentillesses.
Elle disait cela pour moi, cette bonne mère ; mais, au fond, elle était très-fière de mon succès devant ces étrangers, je le voyais bien. Quand ils ont pris congé, comme ils ne par^
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laient pas <iê revenir, j'ai cédé à im élan qui m'est ¥8*^11 de 4ire au duo :
«— Sh bien, est-ce que nous ne nous reverrons pas?
— Vous le voyez, a-^il dit à manlta en me {nressant un l^u sur son cœur, nous sommes déjà si bons amis, que nous avons de la peine à nous quitter, et que me voici tout à lût triste et malheureux si vous ne permettez à la duchesse itl moi de revenin
Mamita a dit qu'elle comptait bien qu'iJa reviendraient sou* venu J'ai voulu alors remettre tous les bracelets à la duchesse; mais eUe m'a priée de les garder, et, comme mamita olsjectait que j'étais trop jeune pour tant de luxe, elle a dit qu'elle reviendrait les chercher et qu'elle désirait qu'ils me fissent penser à elle en attendant. Je vois bien qu'elle veut me donner tout cela. C'est insensé 1 ii y en a pour une soînme folle; j*ai é£é étourdie d'un pareil cadeau. Mamita a dit, quand nous avoBS ëté seules avec mon parrain, que, si on insistait, je n'aurais pas bonne grâce à refuser ; alors je me suis vue à la tôte de tant de bracelets, que, pendant un moment, je les ai examioés les uns après les autres, comme une enfant que je suis.
Hélas I mon parrain est bien cruel pour moi! tantôt il me reproche de feire la demoiselle, et tantôt de n'être qu'une morveuse. Que veut-il donc que je sois? On m'a aidée et poussée à faire des progrès qui, je le vois bien, dépassent la portée de mon âge en bien des choses, et, si je m'abandonne à mes idées, il me fait taire ou me rembarre; si je redeviens en&nt pour m'amuser à des hochets, il me prend en pitié 1
Il ne m'a pourtant pas chapitrée ce soir; mais, mamita ayant essayé de savoir si ces personnes m'étaient également sympathiques, comme j'hésitais un peu avant de répondre, il a dit, lui, d'un ton moqueur :
— Bah 1 croyez-vous qu'elle puisse songer, ce soir, à autre :hose que pes bracelets?
y m eu alors du défnt, et, n'Iiësttant plus à me prononcer, j'»i dit q«e tous Jes bracelets du monde ne m'empêcheraient paa de juger que la duchesse était une bonne femme un peu commère, et le due un homme presque aussi parfait que mon piMBiB, mais bemicoup plus indulgent pour moi.
Xietle pëpeose a paru étonner mamita, qui a, certes, une §nBde affsetion et mômie de Teogouement pour mon parrain. fiUs a faiHi me contredire; puis elle s*est arrêtée, et, sans prendra ntte de mon rqiroche, elle a hàt Féloge du duc. J'ai de* mméé son nom; mamita a paru hésiter; mon parrain s'est bibé4Bdîre:
«-<• lesqu'à nowirel ordre, il n'a pas de non id. Des raisons da funâle l'obligent à y venir incognito.
Il a faUtt me payer de cette réponse. Mon parrain, qui de* aea» un peu loin d'ici, nous a souhaité le bonsoir, et moî^ ne sentant le cœur très-gros de son air toujours froid et dur avec moi, j'ai été me coucher. Mais, letn d'avoir envie de dor* mir, voilà que je griffonne encore dans mon lit à une heure du matin.
Mon Dieul à quoi cela me sert-il? Gela ne me soulage pas» Si je lui écrivais, à lui, ce serait différent ; mais il se moqueniit de moi, et pourtant il me semble que je saurais lui feire pf écrit des reproches mieux tournés que je ne peux les diot;
AVoBS) allons! qu'ai-je besoin dépenser toujours à lui? C'est as homme bizarre ; personne ne le croit; mais, mot, je le sais. h sais que sa bienveillance, son grand esprit, sa tolérance, Mn savoir*vifvre, ne l'empêchent pas d'avoir des manies, des gnppes, et que je suis l'objet d'une des mieux conditionnées» ^urquoi moi, hélas ! moi qu'il aimait tant quand j'étais petite f *tti qu'il faisait sauter sur ses genoux avec tant d'amour I moi ^'il a pf is ensuite tant de sein à instruire et à qui il parlait ^ujours comme un père à sa fille 1 moi à qui il écrivait, durani
196 LA FILLBULS
80D grand voyage, des lettres si bonnes? U m*a revue, et, dès le premier jour, j*ai senti que je ne lui plaisais plus; q^''û me regardait avec curiosité, avec ironie, avec aversion I.o Ouk, c'est de la haine qu'il a pour moi maintenant 1
Gomment ai-je pu mériter cela, moi qui fois tous mes efforts, pour corriger en moi ce qu*il blâme, moi qui renonce si cou» rageusement à tous les amusements qui lui déplaisent? Avant* hier encore, j'avais envie d'aller à l'Opéra. Nous n'y aUoB8 pas trois fois pas an. Mamita y consentait. C'était pour entendre GuiUaume Tell / Il a dit qu'il valait mieux, à mon âge, imtendre de la musique au Conservatoire, et surtout apprendre à lire soi-mén^e, que de se brûler les yeux et de se blaser les oreilles au théâtre. J'avais envie de pleurer, j'aime tant Is spectacle! L'effort que je fais pour cacher le plaisir que j'y goûte me donne chaque fois la fièvre. Eh bi^n, je me suis son? mise sans raisonner, j'ai renfoncé mes larmes, et il ne m'en t pas su le moindre gré. Ah ! je suis bien malheureuse!
Deui heuret du matin.
Je pleure et je m'agite sans pouvoir dormir. J'aime autant me mettre à écrire que de me battre comme cela avec mes idées noires. Qu'est-ce que j'ai donc, mon Dieu? et pourquoi 8uisp-je si sensible à l'indifférence d'un homme qui, après toot, n'est pas mon père et n'est peut-être pas seulement mon tuteur? Mon ami, mon protecteur véritable, c'est probablement oo duc qui est venu hier au soir et qui parait si bon. Il parait aussi plus jeune, et il est certainement plus beau que M. Stéphea. J'ai lait tout mon possible pour lui plaire, et j'y ai réussi. St femme lui a dit en espagnol, avant qu'elle sût que j'entendais cette langue, qu'elle me trouvait jolie, jolie ammi un dèm(M; U a répondu :
"ip-
LA FILLBULB 197
1^ Non! jolie comme vous, jolie comme un ange. Je suis donc jolie, enfin? Pourquoi mon parrain me trouvet41 laide? D n'est pas comme mamita, qui m'admire en touil Bâcidëment, je ne veux plus l'aimer. Je veux penser à mon idrer duc. Qui sait •— une idée folle 1 — si ce n'est pas lui qui est mon père? Non, c'est impossible; sa femme n'est pas ma mère, je le sais bien, et, d'ailleurs, ma mère est morte. Ifaia il pourrait avoir été m^rié deux fois... Alors pourquoi me caeherait-il que je suis sa fille? Ah I peut^tre que cette belle dame qu'il a épousée en secondes noces n'a pas voulu qu'il m'élevât dans sa maison. Elle a sans doute d'autres enfants, et elle est jalouse de moi. A présent, elle se sera repentie de sa cruauté et elle vient pour me consoler, en attendant qu'elle me peripette de rentrer dans la maison paternelle I Oui, voilà enfin me supposition assez vraisemblable, après toutes celles que l'ai déjà faites et qui se sont trouvées absurdes. U est certain que mon père est vivant, parce que mamita, qui ne sait pas, qui ne peut pas mentir, ne m'a jamais dit avec insistance ni avec assurance qu'il f(it mort.
. Et tous ces cadeaux que je reçois chaque année pour mes étrennes et le jour de ma naissance? C'est sans doute la du* ehesse qui me les envoyait pour me dédommager de m'avoir privée des caresses de mon père. ........;
La rêverie, le sommeil ou les larmes avaient interrompu le
\ journal de Morenita; elle ne le reprit pas les jours suivants.
Elle fut assez sérieusement indisposée.
Cette jeune fiUe éprouvait pour Stéphen une passion naift-
l santé dont le début s'annonçait avec la violence qu'elle portait
4 dans tous ses engouements. Mais, malgré la précocité de son
développement physique, élevée par madame de Saule, ello
avait encore toute l'ignorance de son âge, et donnait encore le
nom de tendresse filiale à ce sentiment qui l'agitait.
Stëphen ni te éanger, bm» pas de se faitsereëdaire un seul itsfttfit par tant <te beanlë, d^fnnoceiiee, ée jeasesse et de ftwvue, Biais, celui 4e laÉsser croKiFe dans eepeurre coeur un ma iocttrable. D'abord il n» erat pas eemal aussi sérteox qa*fl rétait ; nais il vit des^progirès si rapides, qui en ftit effrayé, et pnsa sërieasement a» moyen 4» le eoBjurer.
Les affectâtioas de froideur el <f ëleig^iemeat aBoenaat une sertede désespoir eliez sa paiwr» fifieiie, il essaya d'un aatre aystèmoy celui de la doneeiir et de k boBté. Mais, dès le premier jour, il dut y renoncer entièrement : Feflét était pire. Horenita arrivai* à une joie délirante ; eMe lui baisait les mains a(vec ardeur, et, dès qu'il youlaithii persuader de contenir son émotion, elle l'accablait de reproches d^iuie vâiémence incom- ^éhensible. L'orage de la passion boulefversait cette jeune tôle. Elle semblait eooHnaM^er à comprendre ce qu'elle ëproo* vait et avoir déjà perdu la force d'en rougir et d'y résister.
Stéphen se résolut, ou plutôt fiit entrdné fetalement à loi faire un aveu terrible poiur elle, hasardépour lui et pour Amcée; car c'était la révélation d'un secret que Morenita n'aurait peutêtre pas la prudence de garder et d'où dépendait encore le repos de la famille:
^ Mon enOsint, lui dSt*il un soir qu'dle était presque fi^ et le menaçait de mourir de ebagvin s'il ne promettait â» Taimer comme elle l'aimait, pltu que UnUk numde, ce que voob me demandez Hlest tout àfiût impossible. H est une personne que j'aime et que j'aimerai toujours plus que toos, parce cp»^ je l'ai aimée avant vous.
w J^ sais qiiû, s'écria Teiiâmt avec de» yeus ardents de çplère, c'est masûta! Vous allez me dire qu^eâe fe* mérii» mieux que moi, je ne dis pas- le contraire ; naai» voBsn^en êtes {MS moins injusto de me la préparer, ear elle n'a pas beecia qvia vous l'aimies tant ; elle. veHB aime avec piélé^ et, moi, je vous aime avec rage 1
CA FTLLCVLI 19^
—• ^en B gV B B * y pns, HforeniCat reprit SCépben slvpë&it de ce^ttéhsge d*auëae6 61 d'iimocence, de ces paroles msensëee avec une ignorance si complète de leur portée. Sarez-voiift q«e, peur aâser parAdtement, il fiiut être trois ibis éprouTë, Irei» fois saint devant; IMeu, et <i«e oela n'est pas donné aux «tels terribles ecMmaeToaS) qui veulent tout domiaer, tout accaparer, tout briser autowr d'eux? Bt que m'impcMrte que W9ns^>m'mrmei avec ftge, cemne voua dites^ à moi qui suis aîné année leligiomt
«*-.£h bien, non! s'écria Mbrenita, pleine de Tamer triom-- (àe d'uae vesgeance de femme déjà bien setitie, vous n'êtes pis lûméavoe religioD; et, oomme mamita esl la vertu même, aliène yohb aime pas du teut.
*f- Qu'est-ce que cela signifie? demanda Stéphmi TexanuK aaal a!vec surprise et méfiance.
-- Gda signifie, répo&dit Morenita, que, si maman voua aiiBBH comme vous dites, elle vous aurait épousé. Eh bien, ^Miqne je sois une petite fiHe, je sais qu'on ne dent pas trop aimer un homme dent on ne veut pas, ou dont on ne peut pas fidie son mari.
«^ Alors, ne m'aimez pas trop, Morenita, dit Stéphen avec m sourire de pitié ; car je ne peux ni ne veux être le vôtre. Fnisqne vous savez tant de choses et ihites de si beaux railonaeœents, vous aiunez dû vous dire cela avant de m'aimer éiÊLJrmge,
-^ Bst-ce donc que vous êtes le mari de mamtta f s'écria la petite fiAIe frappée de terreur.
Bt, se levant, elle ajouta avec une énergie mêlée d'aune granéMMT extraordinaire :
^- Si je le croyais, je demanderais pardoj^ à Dieu de tout ea^^pie j'ai osé dire et penser.
•—> Eh bien, je suis le mari de mamita, répondit Stéphen gagné par la solemiité que pr^oait cet entretien, un entretien
SOO LA FILLBULB
terrible, bizarre, et qui, certes, ne pouvait pas se renouveler.
— Le monde l'ignore, ajouta-t-il ; mais nos amis, nos serviteurs le savent...
Il allait lui expliquer par quelles circonstances étranges el cruelles il avait été forcé de tenir son mariage secret jusqu'à ce jour ; mais Morenita ne l'entendait plus : elle était tombée 6ur un fauteuil, elle était évanouie.
Stéphen, qui avait réussi à cacher à sa femme la cause des bizarreries de leur fille adoptive, et qui avait choisi pour cette conversation avec elle un jour où Anicée était sortie avec sa mère, secourut l'en^smt sans vouloir appeler les domestiques. Elle n'eut pas une larme, pas une plainte, pas une réflexion, et se renferma dans un morne silence. Il essaya alors de lui raconter succinctement sa vie, et comment Julien, le frère d'Ânicée, avait failli périr dans un duel dont il était la cause involontaire et fotale. Le jeune homme n'avait pu entendre dire que sa sœur allait faire, à trente ans, la folie d'une mésalliance inouïe ; lui qui ne croyait pas à l'amour d'Anicée et de Stéphen, et qui n'y eût rien compris, il avait souffleté un de ceux qui se livraient à ces commentaires et qui répandaient dans son monde de sanglantes critiques *sur l'absurde passion de sa sœur, sur l'hypocrite ambition de Stéphen, sur la tolérance philosophique de la mère. Il s'était battu, il avait été grièvement blessé. On l'avait sauvé à grand'peine ; mais cette catastrophe avait rendu impossible un mariage officiel qui, chaque jour, eût exposé Julien à des périls semblables ; car il persistait à estimer Stéphen et à croire sa sœur fiino* cente de la fontaisie qu'on lui attribuait.
Devant de tels obstacles, il avait fallu tromper ce monde injuste et méchant, ce frère généreux mais obstiné dans ses préjugés. Stéphen et Anicée s'étaient mariés en pays étranger, sous les yeux de madame Marange et du chevalier de Yaleslroit, lequel était mort peu de temps après. Roque, CH
LA FILLEULS 30t
Schwartz et les vieux domestiques avaient gardé fidèlement le secret de cette union. Julien s*étalt marié aussi. Il habitait le midi de la France. Il témoignait toujours la plus vive affection à sa sœur, la plus haute estime à Stépben, et commençait à leur écrire que, toute réflexion faite, il regrettait qu'ils ne fussent pas unis Le monde aussi commençait à dire la même chose. C'est que Stéphen avait conquis l'admiration de tous par des travaux d'un mérite reconnu, par une attitude constamment digne, par une conduite toujours noble et généreuse. Il allait publier la relation de son voyage scientifique. Si un succès sérieux couronnait l'œuvre de sa vie, il espérait pouvoir bientôt déclarer son mariage, apporter à sa femme autant d'honneur qu'il lui eût attiré de blâme et d'ironie en agissant prématurément.
Mais, quelque liberté que cette déclaration dût apporter dans leurs relations ofQcielles, Stéphen, satisfait d'être légitimement et indissolublement uni à la seule femme qu'il eût jamais aimée, fier de pouvoir enfin lui donner le nom que sa mère avait porté, était décidé cependant à ne pas faire régulariser son mariage par les lois civiles de la France. N'ayant pas d'enfants, cette régularisation ne pouvait servir qu'à loi assurer la jouissance des biens de sa femme, et c'est à quoi il ne voulait jamais descendre. Ânicée elle-même eût rougi de l'y faire songer. Stéphen était par lui-môme riche au delà de ses besoins, qui étaient restés fort simples. Il aimait à habiter, en Berry, la maison de sa mère, et, à Paris, un modeste appartement où il pouvait receveur ses amis sans être forcé de les éblouir d'un luxe qui n'eût pas été sien. D'ailleurs, il avait pris une si douce habitude de se regarder comm^ l'amant de sa femme, ils étaient si sûrs l'un de l'autre, la séparation de chaque jour rendait la réunion de chaque lendei&ain si douce, le mystère redore d'une si douce chasteté les velations trop souvent indiscrètes du mariage, il écarte fi
202 tA FILLEULE
absolument les commentaires grossiers par lesquels beauooap de gens se plaisent à en avilir la sainteté, que les heureux époux ne se sentaient nullement pressés de modifier le tranquille et solide arrangement de leur viai
VU
De tont ce que nous venons de dire au lecteur, St^pben M dit à Morenita que ce qu'elle devait savoir et pouvait cab^* prendre : la différence des fortunes entre Anicée et lui, .te préventions impitoyables du monde, la résistance déjà prea* que vaincue de Julien, les efforts que Stéphen avait dû &ioi pour mériter, par le talent, la science et la conduite, rhonnev d'appartenir à une femme comme Anicée, le désir qu'il avait de prolonger encore le temps de son épreuve, afin d'être coia* plétement digne de se déclarer son protecteur et son protégi
Morenita écouta cette explication d'un air calme.
-* C'est bien, dit-elle q/aand Stéphen eut tout dit. Vous W me méprisez pas assez, j'espère, pour craindre que je trahis» jamais le secret de ma mère. Veuillez oublier ma folie; moi* je jure qu'elle est passée. J'ai fait un rôve, j'ai été maladfi* voilà tout ; je sens que je mourrais si quelqu'un me le rappe* lait. J'ose croire que personne au monde ne me causera cc^ humiliation.
Morenita parut très-satisfeite et presque consolée d'apprendre que mamita n'avait pas eu le moindre soupçon de 809 égarement, et que madame Marange n'avait jamaia sembla &'e9 apercevoir. Elle s'en était aperçue cependant, cette femme pé-
LA PILLSULB 303
nétrante et sage ; mais, n'ayant pas le moindre doute sur la lirudence de son gendre, elle s'était tu6| comptant bien qu'il trouverait le remède.
St^en, voyant sa filleule calmée ei en apparence très-raW sonnabie, lui témoigna de Tamitié et s'efforça, avec un enjouement tout paternel, de lui persuader qu'elle s'était absolument trompée sur le sentiment qu'elle éprouvait pow* lui. Il feignait de n'avoir jamais cru qu'à un mouvement filial exprimé avec l'exaltation d'une tète vive. Mais Morenita l'interrompit, et, prenant tout à coup l'attitude d'une femme fière et forte :
^ Taisez-Yous, lui dit-elle; vous ne me connaissez pas, TOUS ne me comprendrez jamais, ni les uns ni les autres. Ce ^ je suis, Dieu seul le sait, et l'avenir me le révélera à moi- «émel
Elle se leva et sortit. Stéphen fut un peu inquiet de son air (t>id et sombre ; il alla dire à la vieille bonne qui l'avait élevée çi'elle paraissait souffrante, et l'engagea à la surveiller.
Morenita se voyant observée, fit un effort héroïque pour ca- ^er sa souffirance et feignit de s'endormir avec calme. Mais, AU milieu de la nuit, elle eut un violent accès de fièvre, et iflîcëe fut éveillée en sursaut par ses cris.
Morenita fut malade pendant quelques jours. Roque, qui voyait partout des cas de la maladie qu'il était en train d'étute particulièrement, prononça le mot de méningite et voulut ^nôter la petite fille comme pour une fièvre cérébrale. Heureusement , Stéphen, qui ne vit là qu'une irritation nerveuse, ^'opposa aux saignées et conseilla des cahooants. Au bout de la i^aine, la malade était guérie.
Le duc et la duchesse vinrent la voir pendant et après sa ^urte maladie. La sollicitude qu'ils lui témoignèrent parut soulager et consder beaucoup Morenita, dont l'accablement ^'^oral était extrême, et qui parut enfin reprendre la volonté de ^ivi«. Cette enlant, au milieu de ses souffrances, avait monti^
204 LA PILLBULB
à Stéphen une sorte de courage sombre et soutenu. Pas un mot de sa bouche, pas une expression de son visage n*avaii trahi le secret de son âme, môme dans quelques moments de délire que lui avait donnés la fièvre. Elle avait pris une résolution iné> branlable.
Un jour, Morenita reçut une lettre ainsi conçue, qui se trouva dans un envoi de fleurs de la duchesse .
« Si vous voulez savoir tous les secrets qui vous concernent, et que jamais ni le duc, ni sa femme, ni votre raamita, ni son mari ne vous révéleront, donnez un rendez-vous à k personne qui vous écrit ces lignes à Finsu de tous, et qui in prendre votre réponse, cette nuit, dans la branche da sapn qui dépasse, en dehors, la crête du mur de votre jardin. H n'f en a qu'une. »
Morenita, chose étrange à son Age et avec l'éducation qu'elfe avait reçue, n'hésita pas un instant sur ce qu'elle voulait fiiire. La nature, si longtemps et si patiemment combattue en elle par les exemples et les leçons d'Ânicée, reprenait tous ses droits sur cette organisation inquiète, téméraire et aventureuse. Bien ' ne peignait mieux la situation de ces deux femmes que le mot vulgaire du vieux Schwartz, lorsqu'il parlait d'elles avec St^ phen :
— C'est une poule, disaitr-il, qui a couvé un œuf de canard; et de canard sauvage, encore I
En effet, le moment approchait où la pauvre poule, éperdae sur la rive, allait voir la progéniture étrangère se lancer dans la première eau courante qui tenterait son insurmontable in* stinct.
Morenita prit le costume qu'on lui avait feit foire pour M leçons de gymnastique, leçons qui, par parenthèse, n'avaieot pas atteint leur but, qui était de la faire grandir. Elle altendit
LA FILLEULE iO$
i'heure où son parrain était parti, et où tout le monde était endormi. Elle s'enveloppa de sa pelisse fourrée, se glissa dans le jardin, gagna le mur, grimpa lestement dans le sapin jusqu'à la branche indiquée, et attendit résolument Taventure.
De Tautre côté de cette muraille, médiocrement élevée, s'étendait le jardin petit et touffu d'une maison voisine. L'appartement du rez-de-chaussée d'où ce jardin dépendait n'était pas loué. Morenita, sans &ire semblant de rien, s'était assurée de ces détails dans la soirée.
Au bout d'une heure d'attente, elle entendit s'agiter les branches d'un autre massif d'arbres dont les cimes se confondaient avec ^Ues du jardin d'Ânicée. On posa contre le mur une échelle où l'on monta avec précaution. La nuit était t tiède et voilée de nuages. L'ombrage épais du double massif que séparait le mur mitoyen rendait l'obscurité presque complète en cet endroit.
Morenita, tapie dans son arbre, tout près de la tige, sentit 8- agiter la branche qu'elle surveillait. Il n'y avait pas un souffle de vent; elle reconnut qu'on interrogeait l'extrémité de cette braache pour y trouver la réponse qu'on lui avait demandée ; alors elle retira brusquement la branche vers elle, en disant :
«-^ Écoutez I
Le premier mouvement de la personne qui venait ainsi fut de fuir. Mais, Morenita ayant répété de sa voix douce et enbntine : Écoutez! on se rassura, on se rapprocha, et une tète d'homme se montra au-dessus du mur.
— Écoutez! dit Morenita pour la troisième fois, et ne bougez pas. Il n'y a pas de lettre, et c'est moi en personne qui suis là pour entendre ce que vous avez à me dire.
«» Merci pour cette confiance, répondit en espagnol une voix d'homme, plus douce que celle de nos climats, et d'une fraîcheur harmonieuse, qui sembla être à Morenita l'écho renforcé de la sienne propre.
906 LA FILLEULB
— Ne comptez pas trop là-dessus, reprit-elle ; je ne sais pu {oi Ycas êtes, et, ayant tout, je veux le savoir. Ce n'est pis foe je vous craigne : la branche qui nous sert d» condoctear ne pourrait pas vous porter, et je serais à la maison avant que TOUS eussiez franchi le mur. Je n'ai là qu'un coup de sonnette à donner pour réveiller tout le monde ; je crierais au voleor, et alors gare à vousl
— Je vois, Morenita, que je m'étais trompé, répondit la voix; vous vous méfiez de moi. Un autre à ma place s'en sSà" gérait; moi, je m'en réjouis et vous en félicite» Yoolez-'Vous savoir pourquoi?
— Oui, quand vous aurez dit qui vous êtes.
— Un seul mot répondra aux deux questions : Morenita, je suis ton frère I
— Oh! mon Dieu, est-ce vraiT s*écria l'enfsint crédule. Obi que je voudrais vous voir !
•— C'est bien facile, répondit l'inconnu, qui était à cheval 8or le mur; je vais vous passer mon échelle, qui est fort Idgère. Nous irons dans l'appartement de ce jardin, dont le portier, qui me connaît et qui a confiance en moi, m'a remis les defs.
— Non, non, dit Morenita en se ravisant. Ce serait mal.
— Mal ! reprit le jeune homme. Un frère et une sœur?
— Et qui me prouve que vous disiez la vérité î Voyons, êtes» vous noir comme moiT
— Plus noir que vous.
— Alors, vous êtes d'origine indienne?
— Précisément.
^ Il me semble que votre voix ressemble à la mienne et qu'elle m'est connue, comme si ce n'était pas la première foi« que je l'entends.
— C'est pourtant la première fois que je vous parle, et
comme vous ne pouvez pas voub flouvenir du jour de totre naissance, c'est la première fois que vous me voyez.
— G'est-à-dire, observa Marenita eu riant, que je ne vous fds pas du tout. £st-ce que vous me voyez, vous?
-^ Pas distinctement. Mais je vous ai vue plusieurs fois à intre insu.
<- Vuua vous intéressez donc un peu à moiT
— Je vous aime de toutes les puissances de mon âme, s'é- Gcia-t-il, parce que vous êtes beDe comme la Vierge d'Egypte... et parce que tu es ma sœuri ajouta-t-il avec une tendresse presque aussi passionnée que son exclamation.
Un charme inconnu pénétra dans l'âme Incertaine de Moremta. SUe qui avait tant envie de se savoir belle, elle s'enten* dait louer par cette voix mystérieuse qui avait les accents de l'amour et dont elle ne pouvait se méfier, si c'était, en effet, celle d'un frère. Agitée, curieuse, elle s'écria :
— Je veux vous voir! je saurai bien si nous nous ressemblons, et si la voix du sang parle à mon cœur. Mais je ne sortirai pas du jardin de maman. Si elle s'éveillait, si elle ne me trouvait plus dans ma chambre ni dans le jardin, elle en mourrait de peur et de chagrin. Voyons, il y a chez nous, tout près d'ici, un pavillon inhabité; je vais chercher la clef et de quoi allumer les bougies. Attendez-moi.
Elle retourna à la maison, s'assura que tout y était tranquille, prit une petite lanterne sourde, les clefs du pavillon et 8*y rendit, afin que la porte fût ouverte au moment où elle y introduirait son prétendu frère. Il y était déjà, car il paraissait connaître parfaitement les localités, et ils entrèrent ensemble. Morenita tremblait. L'inconnu paraissait fort à Taise, et sou premier soin fut d'allumer les bougies comme un homme trèsavide de se montrer et trè&-«ûr d'èlre admiré.
C'était, en effet, le plus charmant garçon de vingtKjuatre ans qui existât peut-être au monde. Sans ressembler à Morenita, il
avait avec elle des similitudes de race qui devaient la frapper. Gomme elle, il était frêle et d'une petite stature qui, par l'élégance rare de ses proportions, 6tait l'idée d'une organisation chétive et faisait un charme de ce qui eût semblé pauvre dans celle d'un Européen. Il était franchement bronzé, mais d'un ton si fin, si ambré, si uni, que sa peau semblait transparente. Tous ses traits étaient d'une perfection délicate. Une barbe fort mince qui ne devait jamais épaissir, mais dont la finesse et le noir d'ébène encadraient avec bonheur sa bouche mobile et ses dents éblouissantes; une chevelure crépue qui semblait abondante par le mouvement naturel de sa masse légère, on regard dont la hardiesse paraissait brûlante, des pieds et des mains d'une petitesse et d'une beauté de forme incomparables, une voix suave comme la plus douce brise, une prononciation mélodieuse dans toutes les langues : tel était succinctement le gîtanillo.
Morenita fut éblouie de cette beauté de type qui répondait û complètement à l'idéal dont le moule, si l'on peut dire ainsi, ^tait dans son imagination. Elle crut se voir elle-même sous une forme nouvelle, et, jetant un cri de surprise :
— Oh ! oui, dit-eUe, tu es mon frère, je le vois bien, et il y a en moi quelque chose qui me le dit.
— Eh bien, laisse-moi donc embrasser ma sœur ! s'écria le jeune homme en la pressant sur son cœur avec une effusion que Morenita crut chaste, et qui cependant l'effraya.
Elle rougit et détourna la tête ; le gitano ne put qu'effleurer les tresses noires de sa chevelure.
Se ravisant aussitôt, et craignant de se trahir, il reprit 1» calme attendri qui convenait à son Me et raconta à Morenita tout ce qu'elle ignorait de sa propre histoire. Il ne lui eadit qu'une chose : c'est qu'il n'était pas son frère.
Ce récit bouleversa Morenita ; elle ne le comprit qu'à moitié. Elle était si simple, au milieu de la témérité de sa conduite.
LA FILLBULB 209
qu'elle ne savait pas qu*on pût être la fille d'un homme marié avec une autre femme et d'une femme mariée avec un autre homme. Ses questions enfontines sur ce point firent éclater de rire le gitanillo, dont la délicatesse de sentiments n'était pas excessive. Cette gaieté, à propos d'une chose qui lui semblait si sérieuse, étonna Morenita, la fâcha et la troubla intérieurement, sans qu'elle sût pourquoi.
Rosario, qui tenait à gagner sa confiance, et chez qui la ruse pouvait se prêter à tout, reprit des manières plus graves ; il essaya de lui dire qu'il y avait, en dehors des lois humaines, des mariages que Dieu ne maudissait pas toujours.
-« Tenez, s'écria la pauvre enfant, humiliée instinctivement, si ces mariages-là sont criminels, ne me le, dites pas, ne me dites plus rien 1 Ne me forcez pas à blâmer mon père et ma mère!
Puis, réfléchissant malgré elle, elle ajouta tristement :
— Oui, je le vois bien, se marier avec une personne, quand on l'est déjà avec une autre, c'est mal : on la trompe ; on désobéit non-seulement aux lois faites par les hommes, mais encore à Dieu, par qui on a juré de n'avoir pas d'autre amitié. Voilà, du moins, ce qu'on ma enseigné, ce que je crois ; et, puisque mon père rougit de moi au point de ne pas vouloir que je sache qui je suis, puisqu'il m'a cachée si longtemps à sa femme, et parait décidé à me cacher au monde, c'est que ma naissance est une honte pour lui, et que je suis, moi, un être méprisable et méprisé!
— Non, ma sœur, répondit Rosario ; les enfants sont innocents de la faute de leurs parents.
^ Vous avouez donc que c'est une fkute t reprit-elle avee vivacité. Allons, je comprends tout maitenanti Mon père a eu deux femmes, ma mère a eu deux maris. Ma pauvre mère en est morte de chagrin en me mettant au monde ; je ne puis que k plaindre et prier pour elle I
SIO LA PILLB0L1
Ici, Morenîta, gagnée par une émotion soudaine, fondit en larmes sans trop se rendre compte de ce qu'elle éprouvait et de ce qu'elle disait ; puis elle se calma brusquement en ajoutant *.
— Mais mon père est bien coupable, lui, puisqu'il l'a abandonnée à son malheur, à son repentir, à la pitié d'autrui. Pauvre femme! être renvoyée, oubliée, méprisée ainsi parce qu'elle n'était pas noble, parce qu'elle était pauvret Pourquoi l'avoir aimée, si elle n'était pas digne de lui? Âhl tenez, vous m'avez foit bien du mal ! vous m'avez fait maudire mon père!
Elle pleura encore beaucoup ; puis, passant à un sentiment contraire, elle s'effraya de ce qu'elle pensait et supplia Rosario d'oublier ce qu'elle venait de dire. Elle chercha des raisons pour excuser le duc de Florès, elle s'efforça d'en trouver pour le respecter et pour l'aimer encore. Mais ces révélations, trop fortes pour son âge et très-dangereuses pour un caractère comme le sien, jetèrent un si grand trouble dans son âme et une si grande confusion dans ses idées, que Rosario, qui n'avait rien su prévoir de tout cela, se repentit d'avoir été si vite.
Il faisait son possible pour la consoler, elle ne l'écoutait guère. Tout d'un coup, ses idées prirent un autre cours.
— Vous dites que nous sommes gitanes ? s'écria-t-elle. Qu'est-ce donc que cette race maudite? J'en ai entendu parler quelquefois. Je crois que j'ai vu passer de ces gens qu'on appelle en France des bohémiens. Ils étaient laids, sales, misérarables, affreux! Ah! oui, je me rappelle tout! Un soir, M. Roque (vous dites que vous le connaissez] a parlé longuement devant moi de cette tribu vagabonde : c'est bien là M. Roque ! le savant qui ne se rappelle rien quand il disserte ! A présent, je me souviens, moi, et je comprends pourquoi mamita voulait too* jours changer la conversation, pourquoi sa mère toussait pour l'interrompre. Tout cela m'étonnait. Mon parrain n'était pas Ni;
LA FILOUBULK iSU
M. Clei prenait la défense des pauvres gitanos, et surtout des eliarmantes fiUes de la bohème^ comme il disait. Et il me regar» dait; je prenais note de tout cela, et pourtant je ne comprenait pas. J'étais donc stupide? M. Roque disait que nous faisions pitié et dégoût dans toute l'Europe, mais qu'en Espagne surtout, on allait jusqu'à l'horreur et au mépris; ce qui n'empêchait pas que les belles gitanillas ne plussent aux hommes. Elles allumaient parfois des passions. Là-dessus, oui, je crois le voir encore, il s'est arrêté court ; ses yeux se sont portés et fixés sur moi d'une manière si étrange, que je me suis mise à rire de sa figure, comme une en&nt que je suis, une en£aint qui ne comprend rien, qui ne devine rien. U s'apercevait enfin que j'étais li, moi, et que j'étais une bohémienne!
En parlant ainsi avec feu, Morenita, exaltée et désespérée, cacha sa figure dans ses mains, et, oubliant ce jeune frère qu'elle avait été si curieuse de voir et si ravie de trouver charmant, elle se mit à penser à Stéphen, qu'elle aimait, à qui elle s'était sentie si violemment désireuse de plaire, et qui l'avait tirée du bourbier de la bohème, ramassée pour ainsi dire au com de la borne et débarrassée de ses haillons pour la mettre dans son mouchoir, comme un pauvre animal perdu qu'on trouYS sous ses pieds, et à qui l'on prend fantaisie de conserver l'existence. L'orgueil de Morenita se révoltait contre la découvert» de ces faits trop réels, dont le gitanillo ne lui avait sauvé aucun détail. Elle se sentait humiliée jusqu'à la moelle de ses os, elle qui, dans ses rêves romanesques , avait été jusqu'à se croire appelée à hériter de quelque archipel fantastique découvert par Stéphen.
Elle ne pleurait plus, mais elle tordait ses mains avec désespoir et ne songeait plus à son frère, qui l'examinait avec stupeur. Il l'arracha enfin à cette sombre méditation en l'entourant de ses bras et en l'appelant sa sœur.
— Ta sœur ? dit Morenita en le repoussant avec amertume
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Toi, enfant de la nuit, noir comme elle, beau comme ane étoile, j*en conviens, mais haï et redouté de ceux qui se disent les fils de la lumière? Eh bien, oui, nous sommes frères, il le faut bien 1 Nous portons tous les deux au front le sceau de notre abjection, et, si on ne nous eût élevés par charité, nous irions par les rues demander Taumône ou errer avec les chiens perdus des carrefours ! Ahl ^aiment, je suis une belle miss Hartwell! c'était bien la peine de me donner tant de talents et de me hçonner aux manières du grand monde! Voilà ce que je suis, moi, une bohémienne! Ah ! maudits soient les insensés qui se sont fait un amusement de me traiter ainsi ! Il m'ont donné le goût de Torgueil et les besoins de Topulence. Que comptent-ils donc faire de moi? Mamita parle de me marier. Vraiment ! avec qui donc? Où trouverait-elle un homme de sa race, ayant quelque fierté, qui voudra se mésallier à ce point ? A-t-elIe fait pousser en serre chaude, ou dans quelque ménagerie, un gitano débarbouillé comme moi de sa fange natale, et tout prêt à produire dans le monde la rareté d'un couple de notre espèce, civilisé à l'européenne et travesti à la française?
Morenita éclata d'un rire amer, et, regardant le beau gitanillo, qui la comtemplait d'un air indéfinissable, elle lui prit la main avec un mélange d'affection et de dépit, en lui disant :
^ C'est grand dommage que tu sois mon frère; car, en vérité, je ne vois que nous deux qui, au milieu de cette race d'étrangers et de maîtres, eussions pu nous consoler l'un par l'autre de cet esclavage doré, de cet abaissement montré ao doigt!
Morenita parlait en espagnol avec une sorte d'éloquence sa ivage qtie nous renonçons à traduire. Grande diseuse derieas et amoureuse de puérilités folles, quand elle redevenait petite fiUe, elle trouvait, dans Témotion de la colère ou du chagrin, une abondance étrange de sentiments exaltés et de paroles acerbes. Rosario eut un instant peur d'elle. Ce n'est pas qu'il ne fût de force à lui tenir tète dans l'occasion ; mais il se sentait épris d'elle d'une fagon tout à fait insolite dans sa vie déjà usée et blasée, et il se demandait, lui qui avait eu tant de succès vulgaires et faciles, s'il triompherait jamais de cette âme mobile et violente dans laquelle il sentait enfin son égale.
— - Morenita, lui dit-il en se mettant à genoux auprès d'elle et en prenant ses petites mains dans les siennes, vous êtes une enfant, une enfant gâtée, qui plus est. Vous reprochez à votre destinée, à vos parents, à ceux qui vous ont élevée, des choses pour lesquelles vous devriez bénir le hasard à toute heure. Je ne me plains de rien, moi qui n'ai pas été choyé et adoré comme vous du ciel et des hommes. Je suis plutôt reconnaissant envers votre parrain et ses amis, qui m'ont jeté le pain de la pitié et qui voulaient me condamner au travail mécanique, s*imaginant que cela était encore trop bon pour moi. Je n'ai jamais connu ni caresses ni tendres paroles. M. Stéphen était assez doux et ne refusait pas de me faire donner les connaissances élémentaires; le père Schwartz, que j'ai suivi
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quelque temps à Fontainebleau, était tantôt fort grognon, tan* tôt niaisement débonnaire : c*est selon le dîner qu'il avait fait. Si j'ai appris le langage et les manières d'un homme qui ne sera jamais déplacé dans aucun monde, c*est à moi seul que je le dois. J*ai lu, j'ai regardé, j'ai écouté tout ce qui m'était nécessaire pour i'aveiûr que j'ai rôvé. M. Roque est un pédant et M. Glet un sot, que je donnerais tous deux volontiers au diable, si je n'avais su profiter d'eux en étudiant leurs travers et en pénétrant, par cet examen, dans les travers de leur es* pèce. Par run,je connais les prétentions des gens capables; par l'autre, celles des gens frivoles. Depuis, en courant le monde, j'ai regardé à tous les étages de la société. Le vernis et te cadre changent selon les degrés; mais c'est toujours la même peinture. En somme, je prends les choses comme elles sont, et, me moquant un peu de tout, je ne me sens irrité contre personne. Vous pensez que nous sommes une race d'esclaves. Quant à moi qui n'ai pas un grand d'Espagne pour père, car le mien a vécu dans les rues et péri dans les prisons avec ce qu'il y a de pire au monde ; moi qui ne suis comblé ni de douceurs ni de bijoux, et qui ne puis dire, comme vous, que mes chaînes sont dorées; moi qui suis un bohémien complet, destiné à me frayer mon chemin sans l'aide de personne, et peutr-étre malgré tout le monde, je me sens assez fort pour me &îre libre et pour me moquer de ceux qui se diront ou se croiront mes maîtres. Voyons, Morenita, belle petite fée aux rêves ambitieux, réconciliez-vous avec l'étoile des bohémiens. II n'y a pas que nous, allez, qui soyons des enfants perdus et des produits d'aventure. Leur race de maîtres, comme vous rappelez, a un trop-plein de besoins et de désirs que leur société ne peut pas contenter, et le mot de bohémiens s'applique Qiaintenant par métaphore à une bonne partie des vieux chré* tiens d'Europe. La France en fourmille, et les autres nations, qui toutes copient celle-là, accueillent fort bien tous les aven-
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tnriers d'esprit, de lal«it oa de blaguêy ans leur demander lear origine ou leur extrait de baptèone. Noos deux, chère pe* tile, nous intëreaaons par cela même que boi» ëtione destines an malheur avant de naîtra, el les idées philosophiques, qui soni de mode, nous ieront même la part meilleure qu'aux bohëuens volontaires. Ainsi, plus de honte, plus de découragement^ plus de jalousie. Yous êtes jolie comme le démon Astartë, et d*une beauté qui ne ressemble à celle d'aucune iMûifie du monde, fi &ut briller dans ce monde et y régner* Yous avez trente mille fDis plus de talent et d'esprit qu*il n'en feut pour cela ; mais il ûnit sortir de Tombre où Ton vous tkaA et chercher le soleil de la mode, le sceptre de Tengouemeat. Yous ne vous connaissez pas, vous vous prenez pour une pauvre petite fille ^vée par charité, destinée à trembler et à rougir à toute heure, en attendant Taumône d'un mariage de convenance qu'on vous assurera à prix d'argent. Otez ces fiées-là de votre esprit. Yous êtes un oiseau de liberté et de proie, qui rompra bientôt les fils dorés de sa cage et qui fera bien.
— Je ne comprends pas, dit Morenita, qui écoutait avec une surprise croissante. Que puis-^je donc fiiire pour m'affranchir de cette vie de fomille où je sou£Dre, j'en conviens, d'un ennui et d'un chagrin profonds? Si je demande à en sortir, on dira ^ue je suis ingrate, et une fins condamnée comme mauvais cœur, qui est-ce qui s'intéressera à moi?
'— n ne fout jamais sortir des prisons par les grandes portes, elles sont trop en vue; il y a toujours des portes de dégagement : preneat-en une qui s'ouvre en ce moment-ci I La duchesse de Florès à la fantaisie de vous avoir avec elle. Yotre mamita, qui a plus d'influence sur le doc que sa propre femme, foit résistance, parce qu'eUe crtttt qu'on ne vous prendra pas assez au sérieux dans cette nouvelle famille, et qu'on vous y donnera des goûts frivolee. Ces goûts de luxe, de bruH
et de triomphe qu'on appelle frivoles, ce sont les seuls goûts sérieux qu'une femme puisse avoir. Sans eux, elle passe sa vie à avoir quatorze ans, comme votre mère adoptive, qui est encore sous la tutelle de sa maman, et qui n'ose pas avouer qu'elle est mariée. La voilà vieille femme dans une situation ridicule, tandis que, belle encore et charmante, on le dit, elle pourrait briller dans le monde, avoir tous les triomphes de la jeunesse avec tous les profits de l'âge mûr.
— ^ Oui, tout cela est vrai! s'écria Morenita, dont les secrets instincts de liberté, longtemps comprimés, répondaient à la doctrine du gitanillo jusqu'à un certain point. Mamita est esclave de tout et voudrait me river à sa vie d'esclavage et de captivité. Mais elle m'aime et m'a habituée à avoû' besoin d'être aimée. La duchesse ne m'aimera pas. Elle fera de moi un jouet comme un petit chien, une négresse ou un perroquet. Et, quand elle se dégoûtera de moi, que deviendrai-je, si ma« mita, fâchée, ne veut pas me reprendre?
— Votre mamita vous reprendra toujours, ne fût-ce que pour conserver son rôle d'ange, qui est sans doute sa coquet* terie à elle. Et, d'ailleurs, quel besoin avez-vous de ces tendresses de femme? Ne savez-vous pas qu'elles sont fort précaires, sinon tout à &it menteuses? Croyez-bien que vous étei destinée à ôtre haie de toutes celles qui vous caressent aujourd'hui ; car vous leur mettrez bientôt votre petit pied sur II tête, et la duchesse sera votre ennemie ce jour-là. Que veos importe! Croyez-vous donc aussi que la mamita ne vous exécrerait pas, un de ces matins, si votre cher Stépheo s'avisait de reconnaître que sa filleule est plus jeune que 8i femme?
— Stéphen ! s'écria Morenita en se levant.
Ce nom avait réveillé tous les orages de son Amt. Bile ^ rassit sans rien dire, sentant déjà grandir en elle cette force qu'ont les êtres passionnés pour refouler et cacher teurs se-
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cteffi. Mais le gitanillo avait senti yibrer la corde sensible» Il se hâta d'ajouter :
— Jamais totre parrain ne vous fera cet honneur, tant que vous pousserez sous ses yeux comme un petit animal domestique ; mais étendez vos ailes et planez, devenez une reine de la mode, et vous verrez s'il se souviendra de vous avoir ramas» sëe si bas, à moins que ce ne soit pour enrager de vous avoir laissée envoler si haut. Alors, ne comptez plus sur les papas et les mamans de la rue de Gourcelles. Moquez-vous de la duchesse aussi. Vous aurez une cour, ce qui vaudra mieux qu'une fiu&ille, et des esclaves, ce que vous préférerez à des maîtres.
^ Vous me tentez, dit Morenita ; mais vous m'abusez peutêtre. Où est donc ma puissance pour conquérir ainsi une royauté?
— Regarde-toi donc, ma sœur, dit Rosario en la conduisant vers la glace.
— Oui, dit-elle naïvement. Depuis que je vous ai vu, vous qui me ressemblez, je m'imagine que je dois être jolie, et, à présent que vous vous regardez dans la glace avec moi, en ayant l'air d'être enchanté de ma figure, je me vois par, vos yeux et je me plais. Mais sui&-je donc mieux que la duchessjS et que toutes ces belles dames?
— Yous êtes autre ^ dit Rosario. Vous ne ressemblez à aucune ; vous êtes étrange ; c'est être supérieure à toutes, c'est être unique et légitime souveraine chez une race où régnent la lassitude et la fentaisie.
— Mais avec cela il me faudrait de l'esprit, de l'instruction et des talents 1 Mes parents adoptifs disent que j'aurai tout cela dans quelques années, mais que je n'ai rien et ne sais rien
encore. ^
— Ah! je connais cette chanson-là! répliqua le gitanillo en riant. C'est toujours le même air et les mêmes paroles. Us m'ont élevé au son de cette serinette. C'est bien eux, avec leur
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înteHigeiioe ^psîese et leur crolssanee paresseuse Hte ne aavwl pas que les gitanillos mûrissent plus vite. Et pois ces gensqifi veulent Unit apfH^ofondir et qoi ne savent pas (fue la jeunesse n'a pas besoin d'autre chose que de n*étre pas vieille I fis wA tons plus ou moins Roque, ces philosophes) Ne crainis rien, Horenitade mon âme, nous irons plus loin qu'eux sans liûv donner tant de peine! Si tu viens à me seconder, nous avroM de l'éclat, de l'argent et la liberté t
— Que sais-tu doncTdit Morenita étonnée ; tu as im état, éb Fhonneur, un nom?
-^ En espérance! et l'espérance, chez moi, c'esthi^oloalé. Je ne suis pas encore lancé à Paris, et n'y suis revenu que pour te voir, pour te sauver de l'enterrement somptueux que l'amour de ta mamita et de ton parrain prépare à ton étéié. Suis mon conseil, quitte-les, et compte qu'aussitôt sortie de cette maison, tu me trouveras à tes côtés pour te diriger elle protéger contre le despotisme hypocrite de tes nouveaux maîtres.
— Est-ce que tu parles de mon père, Rosario?
— Ton père est un grand enfant qui t'aime en égoïste, et qui te négligera de même quand il verra... Mais il est trop lètpenr t'éclâîrer sur certaines choses que tu ne comprendrais pas. On t'a tenue dans une si grande ignorance de la vie, que je dois attendre un peu que tu t'éclaires toi-même. Veux-tu tee et dire tout ce que je te dicterai? veux-tu croire aveuglément en moi, ton seul ami, ton seul véritable parent?
— Oui, je le veux, dit Morenita fascinée par la résolution de Rosario et par la promesse d'un incompréhensible aveosr. Que iaut-il faire?
— Il faut s'aflfranclyr de tous ces liens factices de la reo»naissance par lesquels la protection nous enchaîne. Il neftiQt plus aimer personne dans œ monde d'étrangers; il finit s'aimer, moi.
j— JSb bien, «oi^ je i'aimenn, monfràrel Mm ne »e qvit- Ims-la fNttt ne me trouTerai^e jaroais abandcmnëe sur In ehnns, repoonëe é» tontae las portes jcamme Ta ëtë notie pauvre mère?
— Noire mère n'avait pas ée frère. Moi, je ne te qnitterai ph» dès que tu n'auras ph» besoin que de moi. losque-là, fl ànt an peu tromper, Morenita, tromper sans malice, et dans le bot légitime de racheter la liberté (pi'on t'a ravie, il fout plaire à to» père et t'instalier chez lui. Il finit flatter la duchesse et ramener à te produire dans le monde. H fiiut y plaire, y étee fomarquëe, admirée, y fiiire beaucoup parler de toi.
'«-'Comment cela?
4— Il fiiut 6ire coquette. C'est bien focile : tu n'auras qu'à ngarder la duchesse ; mais garde4oi de fiiiUir, garde-toi d'aiawr, tu serais perdue 1
^ Oui, je le sens bien, dit Morenita, qui songeait à Stë* phen, je serais perdue, je serais humiliée, sacrifiée, traitée comme une mendiante d'affection ; comparée, avec des rires de pitié ou de mépris, aux reines et aux saintes de leur monde. Non, non, je ne dois aimer aucun de ces hommes qui ne sont pas mes frères I
^- A la bonne heure! dit Rosario. fl se fiât tard; adieu! Demain, je vais quitter Paris, j'irai t'attendra.
— Où donc?
•p- Dans un pays où tu viendras inévitablement me rejoindra an printemps. >
— Et, jusque-là, je ne te «verrai ph»?
— ' Si fait, quelquefois en seeret^ ^:tu es discrète, prudenle et résolue.
— ie le suis.
-*Eh bien, à toi pour toujour»! s^éeria impétueusement le fitano en la pressait dans ses bras avec une énergie qui ne troubla plus Morenita.
Elle ne doutait phis, elle croyait sentir la voix du sang, elle subissait une influence qui plaisait à son imagination et dont les promesses la jetaient dans un monde nouveau de r^es et d*étonnements.
Quand elle se retrouva seule, elle fut quelque temps encore sous Tempire de cet enivrement, jusqu'à ce que, couchée dans son petit lit, sous son ëdredon couleur de rose, et bercée par le souffle paisible et régulier de la bonne qui dormait dans une chambre voisine, elle tâchât de résumer ses idées et de voir clair dans sa situation.
La pensée de quitter Ànicée s'était présentée cent fois à son esprit depuis le jour où elle avait entendu dire à Stéphen qu'il n'avait jamais aimé, qu'il n'aimerait jamais une autre femme que celle à laquelle il était uni pour la vie. Depuis ce jour, Morenita avait ressenti des accès de jalousie bien voisûos de la haine. Elle les avait comJ^attus; mais il s'était fait en elle un détachement profond de la plus précieuse, de la meilleure affection de sa vie : du moins, elle le croyait ainsi, car les symptômes de l'aversion étaient en elle. Elle ne pouvait plus embrasser Anicée sans pâlir ou sans rougir. Elle sentait le feu ds la colère monter à son front ou le froid du désespoir le couvrir d'une sueur glacée. Inhabile à se résumer, malgré les efforts de son intelligence, parce que l'inconséquence de sa nature l'arrôtait à chaque instant, il lui restait tout juste assez de religion dans l'âme pour qu'elle désirât luir sa mère adoptive plutôt que d'arriver à la détester.
L'espèce de perversité de cœur du gitanillo l'effraya bien un peu ; mais il y avait dans le sien un écho affaibli de cette personnalité, sinon de cette ingratitude. Elle se rassura à see propres yeux par la p^sëe de ce qu'elle souffrait, de ce qu'elle aurait à souffrir encore dans sa fiunille adoptive, torturée par une passion qu'elle ne savait pas combatti:e depvàs le jour de dâii>e où elle l'avait manifestée.
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Dans cet esprit impétueux et avide de bonheur, la crainte de la douleur morale n'était envisagée qu'avec épouvante.
— Non, je né veux plus souffHr I se dit-elle en tombant ac*câblée de fatigue sur son oreiller. Je n'ai rien fait pour être malheureuse, moi 1 Mon frère dit qu'avec de la volonté on est heureux, triomphant, libre. Je veux l'être, je le serai, dussé-je briser et fouler aux pieds tous ces liens, sacrés pour Jes autres, qui n'existent pas pour les enfonts du hasard et du désespoir t
lOURNAL DB STBPHBN. — F RAGMENTS
Ptrif, 5 décembre 1846.
C'est un fait accompli. Morenita a suivi aujourd'hui la duchesse de Florès à son hôtel. L'étrange obstination de cette en&nt à nous quitter reste un impénétrable mystère pour ma pauvre Anicée. Le peu de résistance que j'ai &it à cette résolution étonnait et affligeait presque mon bon ange. Sainte et digne femme! si je lui disais la vérité, elle ne voudrait pas y croire; elle (voirait plutôt que je rôve. Ahl combien peu elle devine cette nature indomptable et bizarre ! Jamais le hasard n'a rapproché des êtres plus différents, plus incapables de se comprendre l'un l'autre. Sans doute Morenita n'est pas dépourvue de cœur, car elle a souffert en quittant sa mère adoptive; mais elle manque absolument de conscience, car die n'a pas hésité à lui &ire cet affront, à lui causer cette douleur.
Elle était si pressée de secouer la poussière de ses pieds en quittant le seuil de son asile, qu'elle n'a pas voulu attendre un prétexte quelconque. La brusquerie de sa détermination va révélor à tous le secret de sa naissance. Il est étrange que Je
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duc, si jsloiUL jusqu'à ce jo«r de le cadier, en -aSl pris eon parti avec tant d'idsandon et de philosophie. A-t^il deviné -Il kiïe passion de sa fille, ou a-t^lle eu le courage de la hi révéler? Est-K» un élan des entrailles amené par la dëtresse norale de ce pauvre étie, ou bien une. condescendanoe enven sa femme , dont Fengouement pour Iforenita tient de TeKt»vagance? Non, cen*est rien de tout cela : c'est quelque chosi qui me paraît absurde à croire, et que je suis forcé de 090stater. Morenita exerce une influence magnétique .sur la plupart des êtres qui rapprochent. Elle attendrit, persuade et domine. Elle charme comme le basilic. Ma chère Ànicëe a subi ce prestige la première, et plus que tous les autres. Ma belle-mère n'y a résisté qu*à demi. Roque, à qui tout ce qui constitue la nature de cette enfant et de sa race entière est essentiellemeai antipathique, n'a jamais eu pour elle qu'indulgence et faiblesse. Qet, sans en rien dire et «ans y céder, en est agité, je dirais amoureux, s'il pouvait l'être. Moi seul, je l'ai considérée avec autant de froideur et de clairvoyance que le vieux SchwartaBi Oh l je n'ai pas eu de mérite à la préserver d'elle-même en of qui me concerne; je ne sens pour elle que de la pitié dans k passé, dans le présent, dans l'avenir.
C'est son avenir surtout qui me sembte déplorable : c'est celui d'une barque sans pilote ^ sans gouvernail. Un rooagt essentiel, ou , pour mieux dire, le moteur principal manque I cette organisation charmante, anomalie £sita]e, richesse déce* vante et stérile.
Elle a sa fofce relative; car elle a résisté à l'interrogatoire II plus ingénieux, le plus serré, le plus saisissant qu'ait jaraiii suggéré la tendresse d'une mère. Pauvre Ànicëe! elle était stupéfeite de cette opiniâtreté. Jusqu'au dernier moment, de a cru la vaincre. Quand la duchesse a monlé dlans sa voitara, Anicée était encore persuadée que Morenita allait ae jefeerdnf •es sein et refuser dt la quitter.
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Elle a été vaincue, ma pauvre sainte femme I et, à présent, la voilà consternée.
L'angélique créature a eu la force de nous cacher son désespoir. Voyant dans mes yeux et dans ceux de sa mère combien iiOiis<ëtions inquiets et affectés pour elle, elle a eu le courage de mirer dans la maistpn en souriant, en nous tenant la main et SB BOUS disant :
— Que voulez-vous, voilà les enfants I Une antre à ma place serait désolée ; mais de quoi puis-je souffrir entre vous deux?
Elle a fiiit semblant de dîner; jamais elle n'a été plus attentive pour nous, plus occupée de nous distraire et plus adora* blement tendre en nous remettant sous les yeux à chaque in-* Stant tous les éléments de notre bonbNir domestique. Elle était même gaie, et, tout en riant, elle ne sentait pas couler sur ses joues deux intarissables ruisseaux de larmes.
Je voudrais l'emmener en Berry ou la faire voyager ; car^ pendant longtemps, tout dans son intérieur, ici ou là-bas, lui rappellera le souvenir de cette fatale enfant. Je Ty ai préparée par quejques mots jetés comme au hasard. Elle a compris, et, m'embrassant, elle m'a dit :
— Ne crains rien. Je ne suis pas née ingrate, moi l II n'appartient à personne de m'empécher d'être heureuse par ton affection. Je ne rougis pas devant toi d'éprouver ce chagria inattendu, n y a peutr^tre plus de surprise que de douleur dans l'ébranlement qu'il me cause. Mais sache bien que c'était à cause de toi plus encore qu'à cause d'elle-même que je chérissais Morenita. C'était le premier lien entre nous, c'était comme une enfant à nous. Nous nous étions trompés. Ces enfants-là n'appartiennent jamais à personne. Je l'avais toujours senti sans l'avouer. J'étais beaucoup plus à Morenita qu'elle n'était k moi. Elle ne relevait que d'elle-même. Tiens, s'est-elle écriée en se jetant dans mon sein^ laisse-moi pleurer sans t'inquiétor
de moi ; contre ton cœur, les larmes ne peuvent pas être amères. Je ne te promets pas de Toublier, tu ne Texiges pas; mais je te jure de m'habituer à cette séparation, et de ne sentir que davantage l'ineffable bonheur de t'appartenir. Restons ici, si ; tu le permets, pour veiller quelque temps sur cette pauvre petite qu'on va bien mal diriger peut^tre, et qui pourra bien revenir nous demander protection contre les hasards de sa nouvelle destinée.
— Restons, ai-je dit à ma bien-aimëe, le temps que tu jegeras nécessaire à cette épreuve ; mais considère ce reste de sollicitude comme un devoir que tu accomplis jusqu'au bout. Ne te flatte pas de voir l'enfant s'améliorer dans ce milieu si bien Mi pour le côté dangereux de ses instincts, et surtout n'engage plus désormais contre ses volontés folles une lutte où tu serais décidément brisée ; ne t'étonne môme pas de m'entendre te dire que je m'opposerais à ton zèle. Je sais que, dans le tourbillon où se lance Morenita, tu serais si fourvoyée, si étrangère, si impuissante, que ton rôle perdrait forcément de sa dignité.
— Tu sais tout mieux que moi, a répondu ma douce coittpagne. Jç ne ferai jamais que ce que tu jugeras utile et sage.