‹ La filleuleChapitre 8 sur 12 · NARRATION · texte numérisé non relu

NARRATION

Morenita Ait introduite et installée dans la maison dn duc de Florès avec si peu de préambule, qu'en huit jours (oui

Parii, comme disent les gens du monde, savait qu'une jolie petite bâtarde (fruit d'une erreur de jeunesse), élevée mystérieusement par une madame de Saule {personm fort honorahUf maispoini répandue), avait été réintégrée dans la maison paternelle par les soins généreux et délicats de la duchesse de Florès. On ne fit pas de longs commentaires sur Taventure, bien qu'on ne parlât pas d'autre chose dans certains salons. L'histoire de la belle Pilar ne fut point un mystère, la duchesse ayant eu soin de la raconter en secret à quarante personnes de sa connaissance. La seule chose dont on ne sut rien, ce fut la honteuse existence et la triste fin d'Antonio dit Algol. Ce détail eût gâté le charme du roman que la duchesse foisait circuler ; et, Rosario étant encore parfaitement inconnu à Paris, il ne fut pas question de lui.

Le duc avait oublié jusqu'à l'existence de cet enfant, qu'il avait nécessairement perdu de vue et qui, n'ayant aucun lien direct avec sa fille, ne pouvait aucunement l'intéresser. Il n'avait pas môme su que Stéphen l'eût fait élever, celui-ci n'ayant pas l'habitude de proclamer ses bonnes œuvres. La duchesse était-elle dans la môme ignorance que son mari ? D'où Rosario, inconnu à ce couple, tenait-il tous les détails de leur intérieur qu'il avait confiés à Morenita? Yoilà ce que Morenita se demandait quelquefois ; mais discrète, méfiante et résolue comme son frère lui avait recommandé de l'ôtre, elle ne hasarda pas la moindre question, et le nom de Rosario ne sortit pas une seule fois de ses lèvres.

C'avait été un assez étrange ménage que celui des deux époux espagnols ; mais ils vivaient en bonne intelligence depuis que la passion était épuisée entre eux, et la duchesse mettait le sceau à cette pacification en ouvrant ses bras à l'en- &nt de la gitana.

Le duc, par la fantaisie d'un cœur romanesque, généreux, et mal satisfoil de la vie, aimait, en effet, Morenita comme on

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«me cpwlcpidbis les bj^tsrds, c'est-à-dire ayec mie préilflection qui T^nporte sar celle qa'on aurait ou qu'on a pour des en&nts légitimes. Il aurait beaucoup perdu en France de ses préjugés contre la race des gitanos ; la passion de la pauvre Pikr s'était embellie de la poésie de ses souvenirs, jusqu'à lai faire croire qu'il l'avait sérieusement partagée. Enfin, en Toyant l'attrait qu'exerçait Morenita à première vue sur son entourage, l'accuml qu'on fitîsait à son esprit précoce, à ses talents où pergait, shion une grande conscience, du moins une grande originalité, il arriva à présenter sa pupille, miss Hartwell, avec un sourire de triomphe modeste qui disait à tout le monde : « C'est ma fille, et, si je^ne le dis pas tout haut, c'est par respect pour les convenances.»

On ne pouvait pas douter qu'il n'eût l'intention de lui donner une belle dot. La richesse de sa parure et les joyaux dont cale était couverte attestaient la prodigalité de la sollicitude paternelle. La duchesse la montrait dans tous les balâ, dans tous les théâtres aristocratiques, et, n'étant point d'âge à pon* voir être effacée, elle semblait se faire un ornement, un attrait de plus du voisinage de cette jolie tète pâle, parée de fleurs et de perles. Elle posait la jeune mère avec une grâce ravissante, et disait à qui voulait l'entendre qu'elle considérait Morenita comme sa propre fille. Aussi les partis ne tardèrent-ils pas à se présenter. Artistes ambitieux, nobles ruinés, exilés polonais ayant un nom et de la prestance, aspirants diplomates, tous beaux ou jeunes, titrés dans l'art ou dans le patriciat, formèrent une cour assidue, enjouée, brillante, à l'enfant de la bohémienne. La prédiction de Rosario se réalisait avec une rapidité incroyable. La jeunesse, l'argent, l'esprit et la beauté, c'est bien assez pour faire oublier une peau un peu brune, des cheveux plantés un peu bas et une mère un peu saltimbanque Il arriva même que l'on fit, après coup, une célébrité à celtf pauvre femme, à cette pâle rose d'Andalousie qui avait brilla

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on instant dans un coin de la province, et dont on fit It perle des Espagnes. On se disait à Toreille en regardant Morenita :

•^ C'est la fille du doc de Florès et de la belle Pilar ; voob avez, la fiameuse Pilar 1 — Non, connais pasi

-^ Bahl il n'a été bruit que d'elle e& Espagne... à oe qu'il pacaitJ Si une femme un peu collet monté s'avisait de dire : -« Une bohémienne ! mais c'est affreux, cela I n se trouvait toujours quelqu'un pour répondre : -^ Oh I celle-là était une exc^tion, une vertu. Elle n'a eu qu'un amour, elle n'a commis qu'une faute en sa vie. On dit que son histoire est fort touchante et qu'elle est morte dans un coin» fuyant les bien&its du duc, et dans les sentiments les plus religieux.

Au milieu de tout ce triomphe, que se passait-il dans le cœur de bronze de la gitanilla? Son journal nous la montrera moins endurcie que sa conduite ne le ferait croire.

lOV&NAL &B VOHBMTA

Plvis, f*» janvier 1817.

Les étrennes d'aujourd'hui ont été si magnifiques, si variées, mon père a été si bon, tous mes amis si aimables, j'ai reçu tant de fleurs, de bonbons, de colifichets ruineux, de caresses et de compliments, que je me suis laissé distraire et que j'ai oublié ma tristesse pendant tout un jour.

Mais me voilà seule et j'y retombe. Que me manque-t-il donc, et pourquoi suis-je forcée de feindre la satisfaction et l'enjoué* ment ? Me voilà mise comme un ange, avec une robe de soie d'un rose si pâle, si pâle, qu'on dirait qu'elle est blanche et seu-

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Iraient éclairée d'un reflet. Gela, avec le burnous rose vif lamé d'argent que m'a donné aujourd*huî la duchesse, est d'u effet charmant. Mes cheveux, naturellement ondes, s'arrangent si bien, que je fois le désespoir de tontes les jeunes per- Bonnes qui veulent imiter ma coiffure. Ce soir, comme il ne restait plus au salon que la comtesse de Palma, qui prétendait qu'on était toujours forcée de mettre de faux cheveux pour se bien coiffer, en eût-on autant qu'elle, qui en a beaucoup de faux et de vrais, mon père, qui savait bien à quoi s'en tenir sur mon compte, a dit en riant:

— Est-ce vrai, et la Morenita a-l-elle déjà besoin de cet artifice? Voyons donc!

II a défoit ma coiffure et s'est plu à me couvrir die ina richesse naturelle, qui vraiment n'est pas commune. La comtesse s'est récriée d'admiration; mais elle n'était pas très*contente. La duchesse l'était beaucoup de la voir enrager.

Ah ! pauvre mamita I... vous étiez fière de mes dievenx, vous 1 plus fière que s'ils étaient les vôtres I Vous les montriez à Stéphen quand j'étais enfant, et vous ne vouliez pas me les laisser arranger moi-même, prétendant que, dans ma pétulance, j'en cassais toujours quelques-uns. C'était donc bien précieux pour vous, un cheveu de ma tête !

Allons, voilà que je pense encore à mamita 1 j'oublie toujours que je la déteste. Oh ! que de mal vous m'avez feit, crueDe mamita ! Vous m'avez aimée comme je ne le serai jamais de personne, pas même de mon père, qui ne chérit de moi que ce qu'il voit. Vous, vous connaissiez mes défauts et vous les aimiez aussi 1 J'aurais été méchante et contrefaite, que vous m'eussiez élevée avec le même amour. Pourquoi donc vous ètes-vous laissé aimer par Thomme que j'aimais? Comment n'avez-vous pas deviné, vous qui cherchiez mes moindres (kotaisies jusque dans mes regards, que je ne voulais plaire qu'i lui, et qu'il ne fallait pas lui plaire, vous? Est-ce que tous

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aviez besoin de son amoor, vous si heureuse, si raisonnable, et d'un âge où le cœur n*a plus besoin de passions?... Hëlasl j'oublie toujours que Stëphen est plus près de l'âge de mamita que du mien 1 Ohl c'est lui que je haisi lui qui m'a humiliée et qui n'a pas eu le plus petit effort à foire pour me trouver si inférieure à sa femme !

Gomme la visite que nous leur avons faite hier au soir m'a irritée 1 II fallait bien aller souhaiter la bonne année à ma mère adoptive. Le duc est réellement enthousiaste d'elle, je crois; la duchesse, qui dit les mots tels qu'ils sont, prétend en riant qu'il en est amoureux fou. Il est singulier qu'elle n'en soit pas jaloose, elle qui l'a été, dit-on, avec excès. Moi, je le suis ; j'étais blessée de voir mon père regarder une autre que moi, et en parler avec cette admiration. La duchesse s'amuse des engouements de son mari. Elle raille un peu les femmes qui y croient. Elle a eu l'air de dire hier, mais sans aucun dépit, que mamita était contente de plaire au duc, et, comme je disais qu'elle n'avait jamais été vaine :

•^ Ne croyez pas cela, m'a-t-elle dit : les femmes qui s'en cachent le mieux sont celles qui y mordent le plus.

Est-ce possible 1 Ah! si mamita était coquette, j'en serais bien contente! Stéphen ne serait plus si fier ni si heureux !

Ahl je sens que je deviens méchante! Oui, il &ut l'être, puisque je suis haie.

Et pourtant, je ne peux pas oublier ! Oh ! que je ne retourne jamais avec mamita; car, s'il Mait m'en séparer encore une fois, j'en deviendrais folle ! C'est elle qui ne me connaît guère 1 Ne s'est-elle pas imaginé qu'elle avait du chagrin et que je n'en avais pas ! Elle se sera consolée le soir même en sentant le baiser que Stéphen met chaque soir sur sa main! Ahl quel baiderIJ'ai été bien longtemps sans le comprendre! mais le jour où je l'ai compris, il me faisait tressaillir, il me mettait chaque fois la rage et le désespoir dans l'âme I Que de choses dans une

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caresse si respectueuse et dans un regard si passionnel Ahl toutes les mères devraient être veuves ou vieilles comme madame Marange !

Je ne suis pourtant pas jalouse des amis de la duchesse. Je ne Taime pas, la duchesse ; elle ne m'aime pas non phis. Devant le monde, ce sont des chatteries charmantes. Quand nous sommes tète à tète, nous n'avons plus un mot à dire, et tout ce que nous pouvons faire pour dissimuler notre antipathie naturelle, c'est de nous occuper de chiffons et de projets de toilette.

Pourquoi fait-elle semblant de me chérir? pourquoi m*at^le attirée et amenée ici ? Évidemment, je lui sers à que^ue chose. Gare à elle quand je l'aurai découvert ou deviné 1 je lui ferai sentir qu'on ne se joue pas impunément de fai bohémienne I

JOURNAL DE STBPHBN

8 jantier.

Ce soir, Ànicée m'a demandé si j'avais renoncé à mon projet de voyage en Italie, et si je ne croyais pas que cela ferait du bien à sa mère, qui est souffrante.

— J'avoue que pour mon compte, a-t-elle ajouté, je serais contente de changer d'air et de me retrouver tout à fitit seule avec vous deux.

— Toujours plus seule! lui ai-je dit. Tu ne crains pas de t'effrayer un jour de cet éloignement de toutes choses?

— Non, mon ami, a-t-elle répondu ; il commence à me farder, je te l'avoue, d'être regardée comme ta femme.

Surpris, et voyant s'ouvrir une nouvelle perspective à ses '.dées, je l'ai pressée de s'expliquer.

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— Maman trouve notre vie parfaitement arrangée, a-^t-elle dit en riant ; toi aussi, n'est-ce pas? Mais, moi, je penche à présent vers les idées folles, et j'ai une grande envie de me Con^MTomettre avec toi, pour que maman, effrayée de notre situation, se décide à nous laisser publier que nous ne sommes de jeunes amants, mais de vieux époux.

Je me suis agenouillé devant elle, je lui ai dit que je la comprenais. Nous n'avons pas dit un mot de Morenita. Nous par* tirons demain.

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